MADOC AP OWEN
Traditions irlandaises. — Voyage de Madoc.
L est bien probable que les Irlandais ont fré- ^ quenté l'Amérique aux environs de l'an looo, peut-être même longtemps avant, mais on n'a ^ trouvé jusqu'à présent aucune preuve authentique de leurs expéditions.
Cependant, vers 983, il y avait des chrétiens sur la rive occidentale de l'Atlantique puisque les Sagas nous apprennent qu'Ari Marson y fut baptisé.
En I o 1 1 , deux jeunes esquimaux dirent à Thorfînn Karlsefn qu'il y avait, au sud du Vinland, un pays occupé par des hommes vêtus de blanc^ parlant très-fort et portant des morceaux d'étoffe fixés à des perches. La Saga de Thor-
finn et le Landnamabok appellent ce pays Terre des hommes blancs et, ce qui est plus significatif, Grande Irlande. Ces hommes blancs ne pouvaient être, ce semble, que des chrétiens faisant des processions.
Quand les Normands prirent possession de l'Islande, ils y trouvèrent des traces certaines du passage des Irlandais. Ces Irlandais sont désignés dans les Sagas sous le nom de Papar et Papœ ; par Dicuil, sous celui de Clerici; dans les traditions du pays, ils deviennent des Hommes de l'ouest (vest-mcn) « venus de l'ouest par la mer ». Comme l'observe judicieusement Humboldt, comment les Papar auraient-ils été surnommés Hommes de V ouest venus par mer s'ils étaient venus des Feroë? Il y a donc lieu de supposer que les Hommes de Vouest venus par mer étaient des Ires transplantés de bonne heure en Amérique et venus du pays des Hommes blancs, sur la côte sud-est de l'Islande, à Papyli et dans la petite île Papar ' .
Ils entrent dans l'histoire, pour ainsi dire, en barque et la croix à la main. Quand les ténèbres perdent de leur intensité, on les aperçoit sur l'Océan, bien loin, péchant et prêchant sur des rivages inconnus.
Sur le parallèle de l'Islande, le canal Atlantique est d'ailleurs très-resserré. De cette île en Amérique, le navigateur est porté par les vents du nord-est, et le Gulf Stream le ramène de l'Amérique en Irlande. L'histoire a conservé le souvenir de plus d'une traversée accidentelle. Faudrait-il donc s'étonner que les Irlandais se fussent établis en Amé-
! HuMBOLDT, CosmoSy t II, pp. 286-288.
rique après y avoir été portés par les hasards de la navigation.
Les Gallois avaient le caractère audacieux des Irlandais, leurs frères et voisins. Moins bien partagés qu'eux sous le rapport du climat, ils étaient peut-être plus disposés à l'émigration. L'histoire ne dit rien cependant de leurs excursions. Madoc ap Owén a seul obtenu l'honneur de quelques lignes.
L'an 1 170, après la mort d'Owen Guineth, les fils de ce chef, dit la légende, se disputèrent, les armes à la main, sa petite principauté. Madoc, l'un d'eux, fatigué des discordes civiles et d'une guerre fratricide, équipa quelques navires et partit à la découverte de terres nouvelles. Il laissa l'Hibernie derrière lui et parvint à des contrées précédemment inconnues, a où il vit beaucoup de choses admirables ».
Il y laissa cent vingt hommes, et, revenant dans sa patrie, il raconta que les terres inhabitées qu'il avait découvertes étaient agréables et fécondes, prêtes à recevoir ceux qui souhaiteraient d'échapper aux horreurs de la guerre civile. Quand il eut persuadé beaucoup de monde, il équipa dix navires, les approvisionna de tout ce qui était nécessaire à l'établissement d'une colonie, embarqua un grand nombre d'hommes et de femmes qui s'affligeaient des malheurs du pays Gallois et dit adieu à sa patrie. « Là, » observe M. d'Avezac, tt s'arrête la vieille légende, et quelques vers gallois « du quinzième siècle ont seuls tardivement consacré le sou- « venir de l'entreprise de Madoc ap Owen ' » .
' David PowELLi^i^HistoriaCanibriœ, Londres, i854, 10-4", cité par M. GafFarel. — M. d'Avezac, op. cit., f. 11. — M. Bras-
Deux points de ce trop court récit méritent une attention particulière.
Le premier, c'est le départ de Madoc à la découverte de terres nouvelles, e patria profectiis ut novas terras investigaret. Un homme de bon jugement ne pouvait se lancer en plein Atlantique, au hasard des vents et des courants, sans savoir s'il avait chance de trouver terre. Il semble naturel de penser que Madoc n'ignorait pas les navigations normandes et irlandaises; on peut même admettre, sans trop de peine, qu'il fut instruit par des marins gallois.
Le second point à considérer, c'est son retour, qui dénote un esprit pratique, une face du caractère écossais.
Sans tirer aucune conséquence des analogies, très-contestées, des langages écossais et irlandais avec celui de plusieurs tribus indigènes de l'Amérique, on peut déduire la véracité du récit de sa forme, de ses détails et de la date de sa rédaction par Meredith. On fera bien, en tout cas, de ne pas le rejeter et de s'en tenir à cette sage observation de Humboldt, répétée par MM. Brasseur de Bourbourg et Gaflfarel : a II est très à souhaiter que de nos jours, où s'exerce une a critique sévère sans être pour cela dédaigneuse, les ana ciennes recherches de Powel et de Richard Hakluyt puis- « sent être reprises surle sol mémede l'Angleterre et de l'Ir-
SEUR DE Bourbourg, Popol Vtih., Le Livre Sacré et les mythes de l'Antiquité américaine. — Dissertation sur les Mythes de r Antiquité américaine; Pans, Bertrand, 1871, p. lxi. — Nouvelle Biographie générale, au mot Madoc. — Hakluyt, The principal navigations., volages., traffiqucs and discoveries 0/ the English Nation^ etc. London, George Bishop, 1600, t. m, p. 4.
« lande. Est-il vrai que le voyage aventureux de Madoc fui « célébré, quinze ans avant la découverte de Colomb, dans « le poème du barde gallois Mereditho ? Je ne partage pas « l'esprit exclusif qui a trop souvent jeté dans l'oubli les « traditions populaires; j'ai, au contraire, l'intime convic- « tion qu'avec un peu plus d'application et de persévérance « on parviendra un jour, par la découverte de faits restés « jusqu'ici entièrement inconnus, à résoudre une foule de a problèmes qui se rapportent, soit aux voyages maritimes « accomplis dès les premiers siècles du moyen-âge, soit à la tt ressemblance merveilleuse qu'offrent les traditions reli- « gieuses, les divisions du temps et les œuvres de l'art dans « l'Amérique et dans l'Asie orientale, aux migrations des « peuplades mexicaines et à ces centres primitifs de civili- « sation qui brillèrent à Aztlan, à Quivira et dans la Loui- « siane supérieure, ainsi que sur les plateaux de Cundina- « marca et du Pérou ' ».
' HuMBOLDT, Cosmos, t. II, pp. 548, 549.