CHAPITRE m
DÉCOUVERTE DE l'iSLANDE.
Naddod aborde en Islande et lui donne le nom de Terre de Neige. — Les Irlandais. — Preuve de leur séjour en Islande.
— Gardar fait le tour de l'Islande et lui donne son nom. — FIoki-Rafna vient en Islande pour y fonder une colonie. — l.e froid et l'aspect du pays lui font abandonner son projet.
— II lui donne le nom de Terre de Glace. — Dans les pays Scandinaves, cette île passe pour fertile et agréable. — Ingolf, forcé de quitter la Norvège, fait rechercher l'Islande et s"y rend avec Hjorleif. — Mort de Hjorleif. — Ingolf transporte sa demeure du sud-est au sud-ouest. — Son tombeau et ruines de la maison d'un de ses fils. — Emigration des Norvégiens après la bataille d'Hafurjord. — Toute l'Islande est colonisée. — C'est dans cette île que sont rédigées et conservées les traditions Scandinaves.
N 861, Naddod, pirate norvégien, mit à la
voile pour les Feroë. La tempête le porta loin
de sa route, ù neuf cents kilomètres des côtes
de sa patrie, en vue d'une terre blanche de
neige. Il atterrit à l'orient de cette terre, gravit une mon-
tagne et découvrit d'autres sommets dont plusieurs lançaient de la fumée; mais il ne vit aucune trace d'habitations, et ne put savoir, comme Pythéas, si cette terre était île ou continent.
Il baptisa le pays du nom de Snœland (Terre de Neige). Cependant, de retour en Norvège, il en vanta beaucoup les richesses, la verdure et le climat '.
En 795, c'est-à-dire soixante-cinq ans avant le voyage de Naddod, les Irlandais avaient visité, peut-être colonisé l'Islande, surtout les cantons de Papeya et de Papyli, sur la côte orientale. Ils portaient le nom de Papœ ou Papars, « hommes d'occident professant la religion chrétienne ». « Ce qui prouve leur séjour dans cette contrée, « disent les chroniqueurs, « c'est que nous y avons trouvé des livres « irlandais, des sistres, des clairons et autres objets. Les « livres anglais, « ajoute la saga d'Olaf Tryggvason, « prête tendent même que la navigation fut jadis très-fréquente « entre l'Angleterre et l'Islande 2. »
' Islands Landnamabok, pars i, cap. i, pp. 5, 6. — Historia Olavi Tryggvii filii, pars i, cap. ii3, p. 261.
2 Islands Landriamabok^ prologus, p 11. — Historia Olavi Tryggviifilii^ pars prior, cap. iio, p. 260. — Rafn, Antiquitatcs americanœ sive scriptores septentrionales rerum antc-colombianariim in America. Hafniœ, iSSy, pp. 204-206. — Hum- BOLDT, op. cit., t. n, pp. 90, 91. — M. Brasseur de Bourbourg, Popol Vith. — Le livre sacré et les mythes de l'antiquité américaine^ avec les livres héroïques et historiques des Quiches. Dissertation, etc., pp. lui, lix, lxi. Paris, Bertrand, 18G1.
Ce fait est confirmé par Dicuil, écrivain du commencement du ix« siècle. Après avoir fait la description de Thile, qu'il confond avec l'Islande, « deux clercs, » dit-il, « m'ont « raconté, il y a trente ans, qu'ils avaient séjourné dans « cette île des Kalendes de février au Kalendes d'août ' ».
Humboldt pense que les Papœ des Sagas sont les clerici de Dicuil ^.
Deux ans après le voyage de Naddod , le suédois Gardar, fils de Svafar, se rendait aux Hébrides. Dans le golfe de Petland il fut pris par les vents et porté sur les côtes d'Islande. Il fit le tour de cette île, y remarqua de grandes forets 5 entre les montagnes et la mer, construisit des baraques et passa l'hiver dans la baie d' Husavika (baie des maisons). Il repartit au printemps pour la Suède, laissant dans l'île, par suite d'un accident de mer, Hattfar, un esclave et une serve. Il remplaça le nom de Snœland par celui de Gardarsholm (île de Gardar) 4.
Floki-Rafna, pirate célèbre, qui croyait descendre de Goa, sœur de Nor, le fondateur mystique du royaume de
' Dicuil, op. cit.., p. 29.
2 Humboldt, op. cit.., t. u, p. 91.
5 De grandes forêts en occupaient jadis les vallées méridionales. Elles furent malheureusement dévastées. On n'y trouve maintenant que quelques bois de bouleau et beaucoup de broussailles (Malte-Brun, op. cit., liv. cm, t. v, p. 5o. — Horre-
BROWS, op. cit., t. I,pp. Il5-I2l).
4 hlands Landnamabok, pars i, cap. i, pp. 6, 7. — Historia Olavi Tryggviijilii, pars prior, cap. 114, pp. 261, 262.
Norvège ', partit des Feroë dans l'intention de retrouver Gardarsholm et d'y fonder une colonie. Il avait pour compagnons Herjolf, Thorolf et un suédois du nom de Faxi. Dans le golfe de Smïorsund, il célébra un grand sacrifice et consacra trois corbeaux, comme les marins du Nord le faisaient habituellement quand leur intention était de naviguer au hasard de la vague et des vents.
Il se rendit aux Shetland, de là aux Feroë et prit enfin la pleine mer. Quand il se crut dans le voisinage de Gardarsholm, il lâcha les oiseaux. Le premier s'éleva, chercha un instant sa route et partit dans la direction des Feroë. Le second vola quelque temps et revint au navire. Le troisième se dirigea au nord-ouest. Floki le suivit, découvrit la terre, en parcourut longtemps les côtes et débarqua dans le golfe de Vatnsfjord, qu'il trouva très-poissonneux. Son équipage y vécut dans l'abondance, mais il négligea d'approvisionner de l'herbe, et l'hiver, qui fut très-rigoureux, emporta tout son bétail.
Il avait profité des loisirs de l'hiver pour gravir une montagne et se faire une idée de la topographie du pays. La mer lui parut couverte déglaces flottantes, la terre bouleversée parles feux intérieurs, percée de fontaines d'eau bouillante, couverte en partie de neiges éternelles, agitée sans cesse de convulsions terribles: il jugea que les dieux euxmêmes la condamnaient à une stérilité perpétuelle. 11 lui donna le nom d'Iceland (Terre de Glace), dont nous avons fait improprement Islande.
' WnEATON, op. cit., ch. U, pp. 23, 24.
L'impression pénible produite sur lui par ce tableau et par la perte de son bétail le firent renoncer à son projet. Au printemps il se remit en route pour la Norvège.
A son retour, il peignit l'Islande des plus sombres couleurs. Herjolf assurait, au contraire, qu'elle avait autant de bon que de mauvais. Pour Thorolf, c'était une terre ensoleillée, fleurie, féconde, « où les plantes distillaient du beurre ' «.
Sa version prévalut sur celle de ses compagnons. Bientôt il ne fut bruit dans le Nord que d'une contrée nouvelle dont le ciel était bleu, l'hiver sans frimas, les coteaux couverts de feuillages, les eaux remplies de saumons et de baleines. On en faisait une terre bénie des dieux, « où l'homme pouvait « vivre libre de la tyrannie des rois et des seigneurs ».
Quelques années plus tard. Ingolf, jarl et pirate de renom, résolut de quitter la Norvège. Il avait eu pour Helga, fille d"Ormis, deux de ces terribles duels comme on n'en voyait que dans les pays Scandinaves.
Il envoya d'abord quelques hommes, avec l'un de ses grands navires, à la recherche de l'ile merveilleuse vue par Floki-Rafna. Cette île fut retrouvée, explorée. L'équipage y passa l'hiver et reconnut que les terres du midi étaient meilleures que celles du nord.
Pendant cette reconnaissance, Ingolf épousait Helga et son frère d'armes, HJorleif, enlevait sur les côtes de l'Irlande dix esclaves et un immense butin ^.
' Islands Landnamabok^ pars i, cap. n, pp. 7-10. — Historia Olavi Tryggviifilii^ pars i, cap. 11 5, pp. 262, 263. 2 Islands Landnamabok^ pars i, cap. v, pp. 12, '3.
Bien qu'il fut enragé corsaire et que, pour une femme il ait tué ou fait tuer bon nombre d'hommes, Ingolf était trèspieux et fortement attaché aux croyances religieuses de son siècle. Hjorleif se moquait des dieux, ne croyait, comme beaucoup d'autres guerriers, qu'à la puissance de son bras et de son épée.
Ingolf ne voulut pas quitter la terre norvégienne sans consulter l'oracle et prendre sur son navire les colonnes sacrées de la demeure qu'il abandonnait.
En approchant de l'Islande, il mit à l'eau ces colonnes et fit vœu de fixer sa demeure dans la contrée même où le flot les porterait.
Il atterrit au sud-est, à l'endroit appelé depuis, disent les chroniqueurs, Ingolfshofdi.
Hjorleif aborda plus à l'ouest, à Hjorleifshofdi, choisit un emplacement pour son habitation et des terres propres à la culture.
Ses esclaves s'irritèrent de tirer la charrue quand il gardait un bœuf à ne rien faire et résolurent de l'assassiner. Dans ce but, ils se défirent du bœuf et dirent qu'un ours l'avait tué dans le bois. Comme ils l'avaient prévu, Hjorleif se rendit aussitôt avec quelques hommes à l'endroit indiqué. Les esclaves prirent leur temps, entourèrent la petite troupe sans défiance et regorgèrent impitoyablement. Ce crime consommé, ils enlevèrent les femmes des morts, dévalisèrent la maison et mirent à la voile pour l'île Westman Oerne.
Les serviteurs envoyés par Ingolf ù la recherche des colonnes sacrées de sa maison arrivaient en ce moment à Hjorleifshofdi. Ils portèrent de suite à leur maître la nou-
velle de l'horrible drame. Ingolf, qui n'a pas l'air de croire qu'un homme a toujours le droit de tuer le scélérat qui le réduit en esclavage, s'écrie dévotement : « Quelle triste des- « tinée pour un si vaillant homme de périr sous le fer de « vils esclaves ! mais tel sera toujours le sort de ceux qui ne « sacrifient pas aux dieux ».
Loin de s'en tenir à ces stériles lamentations, il se rend sur le lieu du crime, ensevelit pieusement les morts, puis vole à l'île Westman Oerne qu'il aperçoit à peu de distance. Les assassins, surpris au milieu de réjouissances, prennent la fuite dans toutes les directions. Vainement. Toustombent en son pouvoir et ceux qui ne périssent pas par le fer sont précipités du haut d'une falaise.
Il ramène les femmes des morts, passe quelque temps auprès d'elles et retourne à sa demeure.
La troisième année de son séjour dans Tile, les colonnes de sa maison furent retrouvées, au sud-ouest, dans la baie qui porte aujourd'hui le nom de Faxe-Fjord. Cette position était beaucoup moins favorable que celle d'Ingolfshofdi, outre qu'il ne pouvait y transporter sa demeure sans perdre le fruit de ses travaux. Il ne voulut pas cependant manquer de parole aux dieux. Son nouvel établissement a donné naissance à Reykiavik, la modeste capitale de l'Islande '.
Dans le midi, sur la cîme de l'Ingolfsfiaell, on montre en-
' Islands Landnamabok^ pars i, cap. m, ix, pp. 10-19. — Historia Oîavi Tryggviifilii^ pars prier, cap. 116, 117, pp. 266- 268. — Wheaton, op. cit., ch. 11, pp. 26-28.
core, dit Humboldt, le tombeau du fondateur de la colonie islandaise. Près du Kielarnas, se trouvent les ruines dune maison construite, en 888, par l'un de ses fils '.
Dix ans après l'arrivée d'Ingolf, la guerre civile portait en Islande un fîotd émigrés norvégiens.
En 885, après la mémorable bataille de Hafursfjord ^, qui mit aux mains de Harald Haarfager (aux beaux cheveux) les destinées de la Norvège, beaucoup de familles nobles, qui jusqu'alors avaient conservé leurs titres ou. l'espoir de les reconquérir, ne voulurent pas courber la tête et vinrent demander à l'Islande une liberté qu'elles ne trouvaient plus dans leur patrie >. D'autres se répandirent en même temps sur les côtes de France, d'Angleterre et d'Espagne, dans la Méditerranée, d'autres encore pénétrèrent dans la mer Blanche, remontèrent la Dwina, fondèrent Novogorod, prirent Kief, assiégèrent Constantinople, gravèrent leurs caractères runiques au Pirée, sur l'un des lions dont Morosini enrichit l'arsenal de Venise 4.
Dès gSo, toutes les parties habitables de l'île furent occupées. Une république basée sur les institutions civiles et religieuses de la Norvège y prospéra jusqu'en 1 261 , époque
' Humboldt, op. cit., t. n, p. 92.
2 Maintenant Stavanger, sur la mer du Nord.
3 Snorre Sturlesons, Heimskringïa^ t. 1, Haralds Saga ens Aarfagra, cap. xx.
4 Rafn, Inscription riinique du Pirée, in-8, Copenhague, i856, cité par M. GalTarel. — Depping, op. cj/., pp. Sib-Sip. — Humboldt, o;?. cit., t. 11, p. SG.
où elle passa sous la domination des rois de Norvège. Ainsi, comme le dit Malte-Brun, « le génie puissant de la liberté « et le génie non moins puissant de la poésie ont fait u briller les forces de l'esprit humain aux derniers confins « de l'empire de la vie • ».
Le sentiment qui avait déterminé l'immigration perpétua la fierté des caractères et le goût des grandes aventures. La situation géographique de la colonie, la fréquence des relations avec la mère-patrie firent aussi étudier avec persistance l'art de la navigation et l'astronomie nautique.
Au ix" siècle, la langue danoise, aussi appelée nordike ou langue du nord, avait atteint sa perfection. Elle étaitsouple, énergique, richement développée. « En l'étudiant aujour- « d'hui, » dit M. X. Marmier, « on est étonné de ses com- « binaisons grammaticales, de son allure franche et hardie, « de son habileté à rendre les nuances les plus délicates de « la pensée et de son accentuation à la fois douce et sonore. « Elle n'a ni les syllabes dures des langues germaniques, ni « le sifHement perpétuel de l'anglais. Sa construction est « simple, assez semblable à la nôtre, et cependant plus « libre ^ «.
Autant par fierté que par suite de leur isolement, les Islandais l'ont conservée dans toute sa pureté. On la parle encore dans l'intérieur de l'île « comme on la parlait au
' Malte-Brun, op. cit.^ liv. c ni, t. v, p. 43. ^ M. X. Mabmier, Lettres sur l'Islande^ 4e cdit., Paris, Bertrand, i855, pp. 3 12 etseq.
« temps d'Ingolfr «. Il n'y a peut-être pas un berger qui ne comprenne les livres des EddasQl des Sagas '.
Le clergé islandais peut refuser de marier une femme lUettrée. Pas un enfant ne peut être admis au sacrement de confirmation s'il ne sait lire et écrire. C'est ce qui fait que les paysans sont généralement instruits. Les maisons étant trop distantes l'une de l'autre, l'enfant ne peut être envové à l'école, et c'est de sa mère qu'il apprend tout, aussi bien la lecture et l'écriture que la morale et la religion ^.
L'épanouissement de la littérature islandaise, la rédaction des annales et des chants de l'Edda remontent au xn'^ et au xiii' siècle. Tandis que l'Europe septentrionale, au milieu de guerres stériles et insensées, détruisait ses plus anciennes traditions, ces traditions étaient recueillies pieusement et conservées à la postérité « dans un pays perdu, aux extré- « mités du monde, dans cette île formée de lave et de glace. « de neige et de soufre, de cratères et de glaciers, qu'on ap-
' « Un jour, à Reykiavik, la fille d'un pêcheur, qui avait coutume de venir, chaque semaine, nous apporter des oiseaux de mer et du poisson, entra dans ma chambre et me trouva occupé à étudier la Saga de Niai. <' Ah ! je connais ce livre, me « dit-elle, je l'ai lu plusieurs fois quand j'étais enfant. » Et, à l'inatant, elle m'en indiqua les plus beaux passages. Je voudrais bien savoir où nous trouverions, en France, une fille de pêcheur connaissant la Chronique de Saint-Denis. — M. X. Marmier, op. cit.^ pp. 235, 236 ».
- HoRKEBOws, op. cit.., t. ïi, pp. i28-i3o. — Malte-Brun, op. cil., liv. G ni, t. v, pp. 52, 55. — M. X. Marmiek, op. cit.., pp. 73-90.
« pelle l'Islande ' ». C'est dans sa précieuse collection qu'il faut maintenant chercher la trace la plus authentique des gestes et croyances de l'ancienne Scandinavie; c'est en fouillant dans cette collection qu'on a trouvé l'une des plus belles pages de l'histoire des Normands: La découverte de V Amérique au x" siècle.
' HuMBOLDT, Cosmos, trad. Galusky; Paris, Gide et Baudry, 1848, t. II, p. 290. — Ampère, Littérature et voyages. — Littérature danoise, % i , p. 94 .