‹ Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècleChapitre 5 sur 38 · DECOUVERTE DU GROENLAND · texte numérisé non relu

DECOUVERTE DU GROENLAND

Gunnbjorn découvre les côtes orientales du Groenland. — Légende d'Hollur Geit. — Légende rapportée par Adam de Brème. — Erik le Rouge retrouve la terre vue par Gunnbjorn. Repoussé par la rigueur du climat, il descend au sud et s'établit à l'occident. — Construction de Brattahlida. Aspect de la contrée. — Retour en Islande. Il donne au pays le nom de Terre- Verte. — Une colonie républicaine est fondée sur la côte occidentale du Groenland.

Û ^*''"S^^ ^^ Scandinaves, emportés à l'occident par une «^ ^Jiyl^ puissance irrésistible, ou plutôt par leur amour W^'jï^ i-^es grandes aventures et du merveilleux, ne ^^^^ devaient pas tarder à reprendre leur marche

en avant. L'Islande, comme les Orcades et les Feroë, devait leur servir de station intermédiaire pour atteindre la « Scandinavie américaine ». C'est ainsi, dit Humboldt, que l'établissement de Carthage servit aux Tyriens pour

atteindre le détroit de Gadira et le port de Tartessus et que Tartessus conduisit ce peuple voyageur de station en station à Cerné, le Gauléon (île des vaisseaux) des Carthaginois '.

En 877, trois ans après l'arrivée d'Ingolf en Islande, Gunnbjorn découvritles blanches cimes qui bordent la marge orientale du Groenland et donna son nom à quelques rochers voisins du cercle polaire ^.

On racontait alors sur ce pays les choses les plus étranges et les plus effrayantes. HoUur Geit prétendait y être allé de Norvège, sur les glaces, avec une chèvre, et disait y avoir vu des chênes chargés de glands gros comme des hommes, des géants et des rochers de glace qui brisaient les navires au passage ?. Ces récits, vrais seulement en ce qui concerne les glaces, s'étaient, en peu de temps, comme tout ce qui est absurde, solidement implantés dans les esprits.

Au xi^ siècle, Adam de Brème disait encore : « Au-delà de « Thylé, on ne trouve plus de terres habitables. Un océan « de glace, couvert de profondes ténèbres, gît à un jour de

' HuMBOLDT, Examen critique^ t. 11, p. 91, 92.

- Thormodus ToRFiEus , Gronlatidiu antiqua seu Veteris Gronlandiœ descriptio, ubi Cceli marisque natura, terrœ^ locorum et villarum situs, animalium terrestriam aquatiliumque varia gênera^ Gentis origo et incrementa, status Politicus et Ecclesiasticus, gesta memorabiliaet vicissitudines^ ex Antiquis memoriis, prcecipiiè Islandicis, quâ fieri potuit indiistrià collecta exponiintur. HavnicE, 1706, cap. 11, pp. 4-9.

5 Th. ToRFiEus, Gronlandia antiqua^ pp. ib, 26.

« navigation de cette île. Récemment, Harold, prince des « Normands, tenta d'explorer, avec quelques navires, les a régions les plus septentrionales. Il vit les bornes du monde Cl dissimulées par des ténèbres et faillit se perdre dans les « profondeurs de l'abîme qui s'ouvrait devant lui ' «.

Erik, le Rouge, exilé d'Islande en 883, pour un meurtre, ne s'arrêta point à ces récits et se lança dans la direction des terres entrevues par Gunnbjorn. Il retrouva la côte orientale du Groenland par le 64° degré de latitude nord et donna le nom de Midjokul (montagne au milieu des glaces) au lieu de son atterrissage ^

Il vit un véritable amas de rochers entremêlés d'énormes blocs de glace, image de l'hiver et du chaos. Ces glaces descendent incessamment à la mer, s'unissent aux ice-bergs poussés par les courants du nord-est, forment cette bordure large et d'une beauté sinistre qui interdit aux navires l'approche des terres.

La rigueur du climat et la stérilité du sol semblent en avoir toujours éloigné les Européens. Cependant, de 1828 à i83o, le capitaine Graah, de la marine danoise, trouva sur cette côte six cents indigènes qui lui parurent appartenir à la race européenne 5.

' Adam. Bremen., 0/»., cit. cap. 246, pp. i5i, i52.

- Islands Landnamabok, pars, n, cap. xiv, pp. 10 1, 102. — i/j5foriaO/avi Trj'^^vn'Tî/n', pars, posterior, cap. 220, pp. 200, 201. — Rafn, Antiquitates americance. pp. 10-14. — Th. Tor- F^us, Gronlandia antiqua., cap. 111, pp. 9-14.

5 Malte-Brun, 0/»., cit. liv. cm, t. v, p. 43.

Erik ne s'y arrêta pas, descendit au sud, doubla le cap Farewell et vint se fixer dans le fjord d'Igalikko, qu'il appela Eriksfjord, dans l'espoir de perpétuer le souvenir de son nom.

11 commença la construction de Brattahlida, vaste bâtiment dont un rocher formait l'une des parois, et s'y installa en 886 '.M. Jorgensen a retrouvé les ruines de ce bâtiment et les compare, pour l'étendue, à celles d'une ville entière. Elles accusent, dit-il, un travail immense ^.

La contrée se présentait sous un aspect beaucoup plus favorable que les côtes du levant. Malgré le nom sinistre de Terre de désolation que lui donna John Davis au mois de juin i585, ses vallées produisaient de l'herbe en quantité suffisante pour nourrir de nombreux troupeaux ; c'est du moins ce que semblent indiquer les ruines que l'on découvre sur toute la longueur du fjord. Les montagnes sont couvertes de mousse du côté du nord; leurs versants méridionaux produisent de très-bonnes herbes, des oseilles et d'autres baies en abondance. Des saules et des bouleaux peu élevés y montrent leur maigre feuillage. Non loin de Ju-

' Jshnds Landnamabok^ pars, ii, cap. xiv, p. 104. — Th. Top.F/E\]s^ Gronlandia antiqua, cap. 111, pp. i5, 16.

2 La maison de Brattahlida fut successivement habitée par Leif le Fortuné et Thorkel, fils et petit-fils d'Erik. Elle servit de résidence aux logmen pendant toute la durée de la colonie. C'est dans cette maison, en 1007, que Thorfinn Karlsefn épousa Gudrida, fille de Thorbjorn, et que ce couple célèbre résolut son voyage de découverte au Vinland. {Mémoires de la Société royale des Antiquaires du Nord, 1845-1849, pp. i3i, i32).

lianashaab ', un bois de bouleau couvre une vallée, mais les arbres les plus hauts ne dépassent pas six mètres. On cultive les choux et les navets près des colonies danoises ^. Tous les habitants aisés ont des vaches. « Danois, sang- « mêlés, Groënlandais, peuvent boire du lait toute l'année ». Mais les environs de Julianashaab ne produisent qu'une herbe courte et l'on doit aller au sommet du fjord chercher celle nécessaire à la nourriture des bestiaux pendant l'hiver. Igalikko (le fjord des maisons abandonnées), large detrois à huit kilomètres, est une des indentations nombreuses qui donnent à cette côte un caractère si particulier. « Contrai - « rement aux fjords de Norvège, ceux du Groenland sont « presque tous envahis par des glaciers, dont les progrès « continus ont grandement changé l'aspect du pays depuis « que les Normands l'appelèrent d'un nom qu'il ne mérite « guère aujourd'hui. La « Terre-Verte « du temps d'Eric « n'est plus que la « -Terre de Désolation » du marin « Davis 5 «.

En quittant les côtes de l'Islande, Erik avait promis à ses amis de les venir chercher s'il trouvait une terre habitable. 11 tint parole. Et comme il désirait emmener le plus de monde possible, il appela sa nouvelle patrie Groenland i Terre Verte). « Si cette contrée porte un beau nom, disait-

' Julie-Espérance, nom d'une reine de Danemark. - Malte-Brun, op., cit., liv. cm, t. v, p. Sg. 5 La terre de Désolation, par Isaac J. Hayes, 1869, ap. Tour du Monde, t. xxvi, 652e liv. p. 8.

« il, les hommes se décideront plus facilement à la venir « habiter ' » .

Il pensa juste. L'année même de son retour à Brattahlida, trente-cinq navires islandais mirent à la voile pour le Groenland. Quatorze arrivèrent à destination, mais les autres furent, partie engloutiis dans les flots, partie rejetés sur les côtes de l'île. Les personnes bien informées prétendent, disent les chroniqueurs, que ces faits eurent lieu quinze hivers avant l'établissement légal du christianisme en Islande 2.

Ce dernier événement est fixé à l'an looo ? ; le second départ d'Erik le Rouge remonte en conséquence à l'an

■ Islands Landnamabok^ pars. 11, cap. xiv, pp. 102, io3. ~ Historia Thorfinni Karlsefnii^ ap. Rafn, pp. gS-gS. — De habitatione Gronlandice, ap. Rafn, p. 207. — Th. Torf^eus, Gronlandia antiqua, cap, ji, p. \b.

2 Particula de Eirico Rufo, ap. Rafn, p. 14. — Islands Landnamabok. pars. 11, cap. xiv, p. io3. — Dans ce dernier ouvrage, à la p. io3, et dans VHistoria Olavi Tryggvii filït, pars, post., cap. 220, pp. 201, 202, on lit: vigenti quinque naves au lieu de : très navium decurias cum dimidia qu'il y a dans les Particula. A cela près, ces diverses chroniques sont identiques pour le fond.

5 « Religio christiana legibus in Islandia recepta fuit anno 1000, itaque h. i. Eiriki in Grœnlandiam demigratio refertur ad annum q85. » (Particula de Eiriko Ru/o^p. 14, note b.) — De habitatione Grœnlandiœ^ p. 208. — Historia Olavi Tryggvii filii, pars post., cap. 220, p. 202.

Un nouvel état indépendant prit ainsi racine à la limite extrême du monde habitable, par 64° 44' soit à 5" 48' du cercle polaire arctique. 11 emprunta la constitution républicaine de l'Islande.

Sa population s'accrut aussi rapidement que le permettait la rigueur du climat. Dès 1 121, Gardar, sa capitale, devint le siège d'un évéchéqui survécut à la découverte des Antilles par Christophe Colomb.

En 1261, le Groenland se reconnut vassal de la couronne de Norvège.

Page 1