PREMIÈRES EXCURSIONS DES NORMANDS
Les Normands commencent à s’éloigner des côtes. — Les pirates chantent leurs exploits. — Harald Haarfager conquiert la Norvége. — Harcelé par les pirates réfugiés aux Orcades, il conquiert ces îles et interdit la piraterie. — Les Peti et les Papæ. — Les moines irlandais; leurs découvertes. — Les Normands aux Feroë.
SN Es Normands sortent peu à peu des fjords, par- 1ÿ/# courent les labyrinthes d'iles et de rochers qui
Fa bordent les côtes norvégiennes, suivent le morse et la baleine jusque dans les régions polaires, apprennent à braver la tempête. Alternativement pirates et guerriers, ils infestent les rivages de la Baltique et de la mer du Nord en attendant qu'ils viennent s'installer en vainqueurs dans les riches plaines de la Neustrie.
Chaque hiver les ramène au foyer domestique. Ils chantent alors dans les banquets, en vers rudes et concis, remplis de métaphores, leurs prodigieuses aventures, la richesse et la beauté des pays dont ils exposent les dépouilles. Leurs
aants se gravent dans les esprits, enflamment l'imagination d’une ardente et nombreuse jeunesse.
Les riches norvégiens ‘étaient indépendants, braves, généreux, honorés du peuple qui partageait leur noblesse d'esprit. [ls avaient voix dans les assemblées nationales, respectaient réciproquement leurs droits, tenaient moins à la vie qu'à la liberté. Ils groupaient leurs demeures en villes, ce qui rendait les relations plus fréquentes et servait le développement des arts et de l’industrie.
L'ambition de Harald Haarfager (aux beaux cheveux) détruisit en partie ces germes de prospérité et changea les destinées du pays.
Il sema la discorde parmi les petits souverains qui se partageaient la Norvége, fit alliance avec quelques-uns, menaça les autres, poussa le pays dans les horreurs de la guerre et finit par le conquérir.
A mesure qu'il subjuguait un état, il en forçait le chef à changer son titre de koning (roi) contre celui de jar! (duc) ou de herse (chevalier) et à prendre une charge à sa cour ou un commandement dans son armée.
Beaucoup préféraient, au joug du vainqueur, les hasards de la mer et les tristesses de l’exil. Mais, en quittant leur patrie, ils vouaient une haine implacable à celui qui prétendait confisquer à son profit leur chère indépendance.
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Les uns vinrent aux Orcades, Les autres passèrent aux Hébrides, aux Shetland ou aux Feroë, qu'ils fréquentaient depuis le commencement du vint siècle :.
Le plus grand nombre se porta dans le premier groupe. L'aspect de ces îles est triste. Elles sont montagneuses, pelées, peu élevées, d’un sol maigre et stérile, sans autre végétation que le genevrier, le myrte sauvage, la bruyère et quelques plantes analogues, bien qu'elles aient produit jadis des forêts d’une certaine importance 2. Mais elles ont pour les exilés l'immense avantage d’être parfaitement disposées pour un nidde pirates et de rappeler les sites et les productions de la Norvége 3.
Ils armèrent en corsaires le plus qu'ils purent de navires. Par d’habiles manœuvres ils interceptérent le trafic de la Norvége, en ravagèrent et pillèrent fréquemment les côtes, excitérent leurs compatriotes à se révolter contre Harald.
Celui-ci, furieux et humilié, prit en haine la piraterie et la proscrivit sous des peines sévères. Se mettant ensuite à la mer avec une flotte nombreuse, il poursuivit ses ennemis,
‘ Apami Historia ecclesiastica. Lugduni Batavorum, 1505, Cap. 242, p. 149. — Barry, History of the Orkney Islands, 2" éd., with corrections and additions by the Rev. James HrapriK. London, 1808, book 11, chap. 11, pp. 113, 114.
? Greenland and adjacent seas and the north-west passage to the Pacific ocean illustrated in a voyage to Davis's strait during the summer of 1817; by Bernarp O'Reizy. London, 1818, in-40,V.Nouvelles Annales des Voyages,1819,t.1,p.422.— MarTe-BRuN,Géographie. Paris, Aimé André, 1829, t. vu, p. 574.
3 DEPPiING, op. cit., Liv. n, ch. 1, p. 57.
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coula leurs vaisseaux et s’empara des îles qui leur servaient de refuge :.
Il trouva dans ces îles, outre des Scandinaves, des hommes
qui paraissaient appartenir à deux races différentes : les Peti et les Papæ. Il les extermina complètement.
L'arrivée des Peti aux Orcades se perd dans la nuit des temps. Cet archipel a longtemps porté leur nom, et même le nord de l'Écosse, dit Snorre Sturleson, s'appelait autrefois Pettoland. Le nom de Peti se retrouve encore dans ceux de Pentland Firth et de Pentland Skeries donnés aux bras de mer qui sépare les Orcades de l'Écosse et aux Ocetis des anciens, petites îles des environs du cap Duncansby 2.
1 Barry, op. cit., book u1, chap. 1, pp. 113, 114. — Auc. Tuierry. Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, t.1, liv. n, p. 126.
2 Diploma or deduction concerning the Genealogies of the Ancient Counts of Orkney, from their First Creation to the Fifteenth Century : Drawn up from the most authentic Records, by Thomas, Bishop of Orkney, with the Assistance of his Clergy, and others. in consequence of an Order from Eric King of Denmark, to investigate the Right of William Sinclair,to the Earldom. Ap. BARRY, op. cit., pp. 401-409. Cette importante pièce, écrite d’ailleurs en très-mauvais latin, a été traduite en écossais, en 1554, par Deine Thomas Gwle, moine de Newbothill, à la requête d’honorable homme Wilzem Sanclair, baron de Roslin, Pechtland et Harbershire. — GossELin, Recherches sur la Géographie systématique et positive des Anciens. Paris, JImp. Imp. 1813,t. 1v, p. 231.
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Barry suppose, avec raison, ce semble, que les Peti ne sont autres que les Pictes.
Quant aux Papæ, quelques auteurs les ont pris à tort pour des Scandinaves venus de N orvége à une date inconnue (in some former age). Le savant Pinkerson a démontré que les Papæ étaient des prêtres irlandais qui avaient conservé le costume, le langage et les mœurs du clergé de leur pays !.
À quelle époque les Papæ ou Irlandais vinrent-ils aux Orcades? 11 serait difficile de le préciser, mais on peut fixer comme probable le commencement du vire siècle.
Comme longtemps encore les Normands ne feront que marcher dans leurs pas, il convient de rappeler en quelques mots les causes de leurs excursions boréales. Si l’état actnel de la science ne permet pas de déterminer la part de gloire qui leur revient dans la découverte de l'Amérique, c’est un motif pour recueillir pieusement les débris de leur couronne que les siècles ont épargnés.
L'Irlande adopta de bonne heure le christianisme et se para du nom d'Ile des Saints. Ce n’est pas cependant sans queles Bardes aient vaillamment lutté pour leurs anciennes divinités. « Si ton dieu était en enfer, » disait l’un d'eux à saint Patrice, « mes héros l'en retireraient ». Mais quand le christianisme eut fait sa paix avec la poésie, « les chants « des bardes devinrent si beaux que les anges de Dieu se « penchaient au bord du ciel pour les écouter ». C’est ainsi
! PINKERTON’s, Introd. hist. Scot., citée par Barry, op, cit.. D: 115,
que la harpe devint le symbole et le blason de l'Irlande catholique :.
L'érudition, exilée des Gaules par les Barbares, vint alors se réfugier dans ses cloîtres. Une foi vive et de fortes études y produisirent des hommes de grande valeur qui, dans l'intérêt de leurs croyances religieuses, peut-être aussi de la science, exaltèrent les merveilles de l'Océan.
Les moines irlandais étaient d’ailleurs des marins intrépides ne le cédant en vigueur et en activité ni à leurs ancêtres, ni à leurs contemporains. Malgré les dangers de la mer d’Irlandeet l’imperfection de leurs navires, on les voyait sans cesse courir sur les vagues avec l’audace et la légèreté du goëland, dont on leur donnait le nom.
Is étendirent rapidement le champ de leurs excursions. Tandis que l’Europe venait chercher dans leurs cloîtres l'enseignement religieux, ils demandaient aux solitudes de l'Océan de nouveaux peuples à convertir 2.
Plus d’un barde enthousiaste avait pris le froc du moine et chantait sur la harpe gaëlique, dans des mers et des terres inconnues, les louanges de ses nouveaux dieux et les exploits de ses pieux compagnons.
C'est ainsi que vers 625, après la découverte des Orcades et des Shetland, ils abordèrent aux Feroë, « qui étaient dé-
! MonTALEMBERT, Les Moines d'Occident, liv. vu, €t. n, P- 416. Paris, Lecoffre, 18v0. — Dans la seconde édition, ce livre porte le n° 1x.
? MONTALEMBERT, Op. cit, Liv. vu, t. 11, p. 422; Liv. xv, Ch. 1, t. 1V, pp. 445, 446.
sertes depuis le commencement du monde ! »; c'est ainsi, dit Humboldt, que, dans le nord de l’Europe, quelques anachorètes chrétiens, dans l’intérieur de l'Asie, quelques pieux moines bouddhistes explorèrent et mirent en rapport de civilisation les contrées les plus inaccessibles 2,
En 725, Grim Kamban, pirate norvégien, vint s'établir aux Feroë. Les anachorètes irlandais, qui séjournaient dans ces îles depuis un siècle, en furent chassés, dit Dicuil, « par ces brigands de Normands 3 ».
Les Feroë servaient de retraite à des milliers d'oiseaux de mer et nourrissaient de nombreux troupeaux de brebis 4 dont la laine faisait l’objet d’un trafic considérable avec la Norvége; elles étaient boisées et le Gulf-Stream, qui leur donnait un climat supportable, leur apportait une énorme quantité d'excellent poisson.
Ces avantages pouvaient séduire de simples colons, mais non fixer d’aventureux pirates. Beaucoup des compagnons de Kamban continuèrent leurs pérégrinations, non, comme
! Dicui Liber de mensura orbis terræ. Edition Walkenaer, Paris, Didot, 1807, p. 30.
? Humeornr, Examen critique de l'Histoire de la géographie du Nouveau-Continent. Paris, Morgand, s. d., t. 11, p. 89. 3 Dicuiz, op., cit., p. 30. — LETRoNNE, Recherches géographiques et critiques sur le livre de Mensura orbis terræ. 1814, PP. 129-146. — Historia Olavi Tryggvii filii, pars. post. Cap. 177, p. 83, in Scripta historica Islandorum de rebus gestis veterum borealium; Hafniæ, 1828.
4 Dicuir, op., cit., p. 30.
le disent les Sagas, pour chercher d'autres terres incultes : mais pour courir la mer, combattre et butiner. La Norvége envoya cependant peu à peu, dans ces îles, un assez grand nombre de colons 2? qui entretinrent, avec la mère-patrie, des relations commerciales très-suivies.
‘ Historia Olavi Try ggvii filii, pars. post., cap. 177, p. 83. 2 Historia Olavi Try ggvii filii, pars. post, cap. 178, 1790, pp. 83-85.