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L'impression pénible produite sur lui par ce tableau et par la perte de son bétail le firent renoncer à son projet. Au printemps il se remit en route pour la Norvége.
A son retour, il peignit l'Islande des plus sombres couleurs. Herjolf assurait, au contraire, qu'elle avait autant de bon que de mauvais. Pour Thorolf, c'était une terre ensoleillée, fleurie, féconde, « où les plantes distillaient du beurre ! ».
Sa version prévalut sur celle de ses compagnons. Bientôt il ne fut bruit dans le Nord que d’une contrée nouvelle dont le ciel était bleu, l'hiver sans frimas, les côteaux couverts de feuillages, les eaux remplies de saumons et de baleines. On en faisait une terre bénie des dieux, « où l'homme pouvait « vivre libre de la tyrannie des rois et des seigneurs ».
Quelques années plus tard, Ingolf, jarl et pirate de renom, résolut de quitter la Norvége. Il avait eu pour Helga, fille d'Ormis, deux de ces terribles duels comme on n’en voyait que dans les pays scandinaves.
Il envoya d’abord quelques hommes, avec l’un de ses grands navires, à la recaerche de l’île merveilleuse vue par Floki-Rafna. Cette île fut retrouvée, explorée. L'équipage y passa l'hiver et reconnut que les terres du midi étaient meilleures que celles du nord.
Pendant cette reconnaissance, Ingolf épousait Helga et son frère d'armes, Hjorleif, enlevait sur les côtes de l'Irlande dix esclaves ct un immense butin 2.
‘ {slands Landnamabok, pars 1, cap. 11, pp. 7-10. — Historia Olavi Tryggvii filii, pars 1, cap. 115, pp. 262, 263. 2 Islands Landnamabok, pars 1, cap. v, pp. 12, 3.
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Bien qu'il fut enragé corsaire et que, pour une femme il ait tué ou fait tuer bon nombre d'hommes, Ingolf était trèspieux et fortement attaché aux croyances religieuses de son siècle. Hjorleif se moquait des dieux, ne croyait, comme beaucoup d’autres guerriers, qu’à la puissance de son bras et de son épée.
Ingolf ne voulut pas quitter la terre norvégienne sans consulter l’oracle et prendre sur son navire les colonnes sacrées de la demeure qu’il abandonnait.
En approchant de l'Islande, il mit à l'eau ces colonnes et fit vœu de fixer sa demeure dans la contrée même où le flot les porterait.
Il atterrit au sud-est, à l'endroit appelé depuis, disent les chroniqueurs, Ingolfshofdi.
Hjorleif aborda plus à l’ouest, à Hjorleifshofdi, choisit un emplacement pour son habitation et des terres propres à la culture.
Ses esclaves s’irritèrent de tirer la charrue quand il gardait un bœuf à ne rien faire et résolurent de l’assassiner. Dans ce but, ils se défirent du bœuf et dirent qu’un ours l'avait tué dans le bois. Comme ils l’avaient prévu, Hjorleif se rendit aussitôt avec quelques hommes à l'endroit indiqué. Les esclaves prirent leur temps, entourèrent la petite troupe sans défiance et l'égorgèrent impitoyablement. Ce crime consommé, ils enlevèrent les femmes des morts, dévalisèrent la maison et mirent à la voile pour l’ile Westman Oerne.
Les serviteursenvoyés par Ingolfà la recherche des colonnes sacrées de sa maison arrivaient en ce moment à Hjorleifshofdi. Ils portèrent de suite à leur maître la nou-
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velle de l’horrible drame. Ingolf, qui n’a pas l’air de croire qu’un homme a toujours le droit de tuer le scélérat qui le réduit en esclavage, s’écrie dévotement : « Quelle triste des- « tinée pour un si vaillant homme de périr sous le fer de « vils esclaves ! mais tel sera toujours le sort de ceux qui ne « sacrifient pas aux dieux ».
Loin de s’en tenir à ces stériles lamentations, il se rend sur le lieu du crime, ensevelit pieusement les morts, puis vole à l’île Westman Oerne qu’il aperçoit à peu de distance. Les assassins, surpris au milieu de réjouissances, prennent la fuite dans toutes les directions. Vainement. Toustombent en son pouvoir et ceux qui ne périssent pas par le fer sont précipités du haut d’une falaise.
Il ramène les femmes des morts, passe quelque temps auprès d'elles et retourne à sa demeure.
La troisième année de son séjour dai:s l'ile, les colonnes de sa maison furent retrouvées, au sud-ouest, dans la baie qui porte aujourd’hui le nom de Faxe-Fjord. Cette position était beaucoup moins favorable que celle d’Ingolfshofdi, outre qu'il ne pouvait y transporter sa demeure sans perdre le fruit de ses travaux. Il ne voulut pas cependant manquer de parole aux dieux. Son nouvel établissement a donné naissance à Reykiavik, la modeste capitale de l'Islande :.
Dans le midi, sur la cime de l’Ingolfsfiæll, on montre en-
‘ Islands Landnamabok, pars 1, cap. in, IX, pp. 10-19. — Historia Olavi Try ggvii filii, pars prior, cap. 116, 117, pp. 266- 268. — WHEATON, Op. cit., ch. 11, pp. 26-28.
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core, dit Humboldt, le tombeau du fondateur de la colonie islandaise. Près du Kielarnas, se trouvent les ruines d’une maison construite, en 888, par l’un de ses fils :.
Dix ans après l’arrivée d’Ingolf, la guerre civile portait en Islande un flot d'émigrés norvégiens.
En 885, après la mémorable bataille de Hafursfjord :, qui mit aux mains de Harald Haarfager (aux beaux cheveux) les destinées de la Norvége, beaucoup de familles nobles, qui jusqu'alors avaient conservé leurs titres ou l’espoir de les reconquérir, ne voulurent pas courber la tête et vinrent demander à l'Islande une liberté qu’elles ne trouvaient plus dans leur patrie 3. D’autres se répandirent en même temps sur les côtes de France, d'Angleterre et d’Espagne, dans la Méditerranée, d’autres encore pénétrèrent dans la mer Blanche, remontèrent la Dwina, fondèrent Novogorod, prirent Kief, assiégèrent Constantinople, gravèrent leurs caractères runiques au Pirée, sur l’un des lions dont Morosini enrichit l’arsenal de Venise 4.
Dés 930, toutes les parties habitables de l’île furent occupées. Une république basée sur les institutions civiles et religieuses de la Norvége y prospéra jusqu’en 1261, époque
! HumBoLDT, op. cit.,t. 11, P. 92.
2 Maintenant Stavanger, sur la mer du Nord.
3 SNORRE STURLESONS, Heimskringla, t. 1, Haralds Saga
ens Aarfagra, cap. xx.
4 RarN, Inscription runique du Pirée, in-8, Copenhague, 1856, cité par M. Gaffarel. — DePriNG, op. cit., pp. 315-319. — HuMBoLDT, op. cit.,t. 11, p. 86.
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+7 où elle passa sous la domination des rois de Norvége. Ainsi, comme le dit Malte-Brun, « le génie puissant de la liberté « et le génie non moins puissant de la poésie ont fait « briller les forces de l'esprit humain aux derniers confins « de l’empire de la vie ! ».
Le sentiment qui avait déterminé l’immigration perpétua la fierté des caractères et le goût des grandes aventures. La situation géographique de la colonie, la fréquence des relations avec la mère-patrie firent aussi étudier avec persistance l’art de la navigation et l'astronomie nautique.
Aux° siècle, la langue danoise, aussi appelée nordike ou langue du nord, avait atteint sa perfection. Elle était souple, énergique, richement développée. « En l'étudiant aujour- « d'hui,» dit M. X. Marmier, « on est étonné de ses com- « binaisons grammaticales, de son allure franche et hardie, « de son habileté à rendre les nuances les plus délicates de « la pensée et de son accentuation à la fois douce et sonore. « Elle n’a niles syllabes dures deslangues germaniques, ni « le sifflement perpétuel de l'anglais. Sa construction est « simple, assez semblable àla nôtre, et cependant plus libre 2 ».
Autant par fierté que par suite de leur isolement, les Islandais l’ont conservée dans toute sa pureté. On la parle encore dans l'intérieur de l'île « comme on la parlait au
! MaLTE-BRUN, op. cit., liv. Can, t. v, p. 43. 2 M. X. MarMier, Lettres sur l'Islande, 4e édit., Paris, Bertrand, 1855, pp. 312 et seq.
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« temps d’Ingolfr ». Il n’y a peut-être pas un berger qui ne comprenne les livres des Eddas et des Sagas 1.
Le clergé islandais peut refuser de marier une femmeillettrée. Pas un enfant ne peut être admis au sacrement de confirmation s'il ne sait lire et écrire. C’est ce qui fait que les paysans sont généralement instruits. Les maisons étant trop distantes l’une de l’autre, l'enfant ne peut être envoyé à l’école, et c’est de sa mère qu’il apprend tout, aussi bien la lecture et l'écriture que la morale et la religion 2.
L’épanouissement de la littérature islandaise, la rédaction des annales et des chants de l'Edda remontent au xrre et au x siècle. Tandis que l’Europe septentrionale, au milieu de guerres stériles et insensées, détruisait ses plus anciennes traditions, ces traditions étaient recueillies pieusement et conservées à la postérité « dans un pays perdu, aux extré- « mités du monde, dans cette île formée de lave et de glace, « de neige et de soufre, de cratères et de glaciers, qu'on ap-
‘ « Un jour, à Reykiavik, la fille d’un pêcheur, qui avait coutume de venir, chaque semaine, nous apporter des oiseaux de mer et du poisson, entra dans ma chambre et me trouva occupé à étudier la Saga de Nial. « Ah! je connais ce livre, me « dit-elle, je lai lu plusieurs fois quand j'étais enfant. » Et, à l’instant, elle m’en indiqua les plus beaux passages. Je voudrais bien savoir où nous trouverions, en France, une ‘lle de pêcheur connaissant la Chronique de Saint-Denis. — M. X. Marmier, op. cit., pp. 235, 236 ».
2 HORREBOWS, Op. cit., t. 11, pp. 128-130. — MaLrTe-BRuN, op. cit., liv. ca, t. v, pp. 52, 55. — M. X. MARMIER, op. cit,,
pp. 73-00.