CHAPITRE VI
Navire porté par la tempête des côtes du Markland à celles de l'Islande. — Récits d'Adam de Brême et d'Orderic Vital. — Chant Feroëde de Finn Pulcer.
xt PRÈs le drame de Leifsbudir, les chroniqueurs ) ne mentionnent plus les voyages au Vinland et au Markland.
En 1347, un petit navire groenlandais, monté par dix-sept hommes, fut porté par la tempête des côtes du Markland à cellesde l'Islande !. Neufans plustard, cette aventure fut inscrite dans les annales de l’île, mais en
aussi peu de mots que possible.
1 RArN, Ant. Amer, pp. 264, 265. — Découverte de l'Amérique au 10° siècle, pp. 36, 37.—Tu. Torræus, Gronlandia antiqua, cap. xxx, p. 252.
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Si l'Islande avait eu peu de rapports avec l'Amérique, l’arrivée de ce navire aurait produit une certaine sensation qui se reflèterait plus ou moins dans le récit. Le peu d’importance que l'annaliste attache à cet évènement est certainement une preuve, comme le pensent M. d’Avezac !, Kohl ? et Rafn 3, que l’Amérique était alors connue et souvent visitée par les Islandais.
Depuis longtemps, d’ailleurs, les découvertes faites en Amérique par les Scandinaves n'étaient plus un mystère pour le nord de l’Europe. Thorfinn et ses compagnons en avaient répandu la nouvelle; moins de cinquante ans après, Adam de Brême en entendait le récit du roi de Danemark et le consignait dans son Histoire ecclésiastique 4.
Ces grandes découvertes ne pouvaient être inconnues à la Normandie. Orderic Vital y fait allusion quand il dit : « Les îles Orcades, la Finlande, l'Islande et aussi le Groen- « land, au nord duquel on ne trouve plus aucune terre, et « plusieurs autres pays jusqu’au Gothland sont soumis au « roi de Norvége: Orcades insulæ et Finranna, Zslanda « quoque et Grenlanda, ultra quam ad septentrionem terra « non reperitur, aliæque plures usque in Gollandam regi « Noricorum subjiciuntur 5 ».
Au x siècle, on changeait souvent l’'F en V et le Ven
! M. D'AVEZAC, op. cit., f. iij verso.
2 KouL, op. cit., pp. 83, 84.
3 RArn, Découverte de l'Amérique au 10° siècle, pp. 36, 37.
4 Apamus BREMENSIs, Historia ecclesiastica, cap. 246, p. 151.
» Orderici Vitalis, Historiæ ecclesiasticæ, lib. x, t. 1V, p. 29, édit. Aug. Le Prevost.
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F. En s’autorisant de cette licence, Orderic Vital a écrit Finlanda pour Vinlanda, comme d’autres ont écrit Vinlanda pour Finlanda. I] ne semble pas qu’un écrivain de sa valeur ait pu placer entre les noms Orcades et Islanda celui dela contrée la plus septentrionale de la Scandinavie. Il est plus naturel de croirequ’entrealiæqueplures etusqueily a une lacune qui pourrait être remplie par ad Finmarka, nom de la seule et petite partie de la Finlande qui fut soumise à la couronne de Norvége.
Dès l'instant où l’Europe avait gardé le souvenir de l’Amérique, elle en demandait les »roduits et promettait aux aventuriers les grandes et rapides fortunes de Leif et de Thorfinn.
Les marins d’alors ignoraient certainement la cause et l’origine des deux grands fleuves pélagiques qu’ils rencontraient sur la route des terres nouvellement découvertes; mais ils avaient remarqué qu’un courant d’eau chaude, venant du sud-ouest, et s'étendant des Orcades à l'Islande, portait au nord-est, et qu’un courant d’eau froide, qu’ils trouvaient au nord de l'Islande, les portait tout droit sur le cap Cod. Cette découverte eut, en petit, les mêmes résultats que celle faite par les pilotes espagnols, du courant circulaire du Gulf-Stream qui porte, par sa section méridionale, de l'Espagne aux Antilles, et, par sa section septentrionale, des Antilles aux côtes de l'Europe.
Un ancien chant feroëde, publiée par Rafn, et d’une valeur reconnue par Humboldt, vient confirmer la fréquence des voyages en Amérique et démontrer, ce semble, les con-
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naissances pratiques des Normands. Voici les traits principaux de ce chant:
Finn Pulcer, fils d’'Ulvus, goded’Upland, vient demander en mariage la belle Ingeborga, fille d’un roi d'Irlande. Celui-ci le trouve de naissance trop modeste pour en faire son gendre. Pulcer, blessé de ce refus, répond par des injures et finit par provoquer le roi et ses gardes. Une lutte s'engage; il se défend avec la plus grande énergie. Accablé par le nombre, ilest liéet mis en prison.
Ingeborga ne partage pas l'avis de son père. Trouvant Finn jeune, grand, beau, plein d’audace, elle s’éprend pour lui d'amour et supplie son père de lui rendre la liberté. Sa prière ayant été repoussée, elle informe Holdan, frère de Finn, de ce qui se passe.
Holdan vient en Irlande, assiége le roi, le brûle dans sa demeure et délivre son frère.
Pulcer, aussitôt libre, présente sa demande à Ingeborga. Celle-ci l’agrée, mais à la condition qu’il combattra victorieusement trois rois du Vinland.
Les deux frères partent. On n'indique ni leur route, ni la durée de la traversée. Ces détails n’entraient pas dans le cadre du poète. Ils rencontrent ceux dont la belle irlandaise demandait la mort. Deux tombent sous les coups de Pulcer,
mais il tombe sous ceux du troisième qui lui-même est tué par Holdan.
Holdan revient en Irlande et demande le prix de la victoire. « Pulcer mort, » lui dit Ingeborga, « je ne pris aimer « personne ». Holdan persiste. Elle dort une nuit sur son
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sein, mais, brisée par la douleur, elle expire avant le lever du soleil. Holdan termina ses jours dans la tristesse :.
Il ne convient pas d'accorder à ce chant, de date très-incertaine, la valeur d’une pièce purement historique. Il ne convient pas non plus de le rejeter absolument parce qu'il plut à l’auteur d’orner la vérité des fleurs de sa rhétorique.
Ingeborga put, comme son homonyme de l’Edda, devenir la cause innocente d’une guerre; mais il est peu probable que ses destinées matrimoniales aient dépendu de quelques chefs vinlandais.
Si le combat de Pulcer contre une armée de colons américains rappelle heureusement les temps de la chevalerie, on fera sagement de le reléguer aux rang des fictions.
Cependant, quand on aura fait la part la plus large à la fable, le chant feroëde prouvera, pour peu qu'on se rappelle les excursions irlandaises en Amérique, l'existence de rapports très-fréquents entre l’île d'Erin et le Vinland?, une navigation trop connue pour que les Scaldes en chantent encore les péripéties.
! Carmen faeroicum, in quo Vinlandiæ mentio fit, ap. Rarx, Ant. Amer., pp. 320-335.
2 Un prêtre de Thorshawn (Feroë), J.-H. Schoterus, a prétendu que non-seulement l'Amérique et les Feroë ontentretenu un commerce très-actif, mais que l'Islande et l'Hibernie ont guerroyé l’une contre l’autre. (Rarn, Ant. Amer., p. 319.)
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