‹ Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècle [microforme]Chapitre 50 sur 78 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

BJORN ASBRANDSON BREIDVIKINGAKAPPI,

Amours de Bjorn et de Thuirda. — Bjorn est exilé d'Islande et se réfugie chez les Vikingar. — Revient en Islande et cède encore à sa passion, — Sa rencontre avec le gode de Helgafel!. — Il quitte de nouveau l'Islande et pour toujours. — Gudleii aborde dans un paysinconnu. — Il est sauvé par un vieillard que l’on croit être Bjorn.

ANDiIS qu'Ari Marson vieillissai: dans la Grande-

O5 Irlande, Bjorn, fils d’Asbrand, jeune et plein NS de force, goûtait auprès de Thurida les dou- Me ceurs d’un amour partagé.

[1 était grand, beau, brave et scalde: cependant, il doit sa célébrité moins à sa haute taille, à sa beauté, à sa bravoure, à ses vers qu’à la constance et à la virilité de son amniu.

Thurida était veuve de Thorbiœærn et sœur utérine de Snorre, gode (préfet) de Helgafell. Elle avait épousé Thorodd, riche armateur, mais homme vulgaire, peu fait pour être son époux. Il était surnommé Acheteur-de-tributs, parce qu'il n'avait voulu prêter secours à des naufragés qu’au prix de tributs qu'ils avaient levés en Irlande.

Thorodd connaissait son malheur; n’osant rien contre sa femme, moins encore contre Bjorn, ilse contentait de faire des observations dont les amants ne tenaient aucun compte.

Cependant, un jour, pressé par des voisins, il s’arma de courage et résolut de se venger.

Thurida soupçconna son projet ét dit à Bjorn: « Va-t-en; « continue ton chemin; veille sur toi. J'ai lieu de croire que « Thorvdd et plusieurs de ses amis te tendent un piége. — « Cela se peut, » répond le scalde, et il chante cette improvisation :

« Déesse au fil d’or! nous souhaitons l’un et l’autre que « le soleil, oubliant les heures, reste longtemps aujourd'hui « sur la vallée.

« Femme décorée de l'anneau de fer, au bonheur, qui sou- « vent échappe, disons ce soir un dernier adieu ».

A son retour, il fut soudainement assailli, dans les gorges sauvages du Digramuiïium, par Thorodd, les deux fils de Thorer Vidiegg (Jambe de bois) et deux serviteurs.

Sentant encore sur ses lèvres l'empreinte des derniers baisers de Thurida, il croit avoir des ailes et participer à la vie des dieux. Tout à son rêve de bonheur, il se rit du danger, voit, dans le combat qu’on lui présente, une occasion de

prouver à sa bien-aimée qu'il est aussi supérieur aux autres hommes par sa vaillance que par son amour.

Il se défend donc habilement et bravement. Les deux fils de Thorer, quile pressent avec le plus de vigueur et le blessent, tombent sous ses coups; Thorodd, blessé, honteux, confus, prend la fuite avec ses domestiques.

Rentré chez son père, Bjorn chante à ceux qui s’enquièrent de ses blessures:

« En vérité, j'ai mis à mort les deux fils de Vidlegg. Il « est moins difficile à l’armateur d'enlever par force le voile « d’une femme, au timide archer d'acheter le tribut de « Drœpner que de combattre un va..ant homme ».

Sur les instances de l'époux de Thurida, Bjorn fut poursuivi parle zode de Helgafell devant le Thing de Thorsnes. Malgré la détense des fils de Thorlak, il fut condamné à payer le prix du sang et à s’exiler d’islande pendant trois ans.

L'année même deson départ, Thurida eut un fils qui fut nommé Kjartan !.

A Gomsberg, dans l’île de Wellin, en Poméranie, à l'embouchure de l'Oder, se trouvait le siége des Vikingar, alors commandés parle célèbre et légendaire Palnatoke.

Le guerrier qui voulaitentrer dans cette étrangerépublique devait prouver, par témoins, qu'il n'avait jamais refusé un

défi, — s'engager, par serment, à ne pas introduire de ! Rarn, Antiquitates Americanæ, pp 216-227. — M. E. BEau-

VOIS, Op. cit., pp. 53-56.

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femmes dans la ville, — promettre de ne révéler qu’au chef les secrets intéressent l° bien public, de venger la mort de ses compagnons, de ne manifester aucune crainte dans les combats, de ne jamais demander quartier, de ne pas s’absenter plus de trois jours sans permission du chef :.

Cette société de pirates fut longtemps la terreur de ia Baltique et de la mer du Nord.

Ce que valaient ses membres, on le voit dans le récit de l'effroyable exéc'cion ordonnée par Hakon, jarl norvégien, en 904, après le combat naval de Bergen. Ils se battaient comme des lions, sans souci du péril, et jouaient avec la mort sous l’épée même du bourreau 2.

C'est au milieu de ces hommes que Bjorn Asbrandso:: vint passer son temps d’exil; c'est en affrontant chaque jour la tempête et les combats les plus meurtriers qu’il crut adoucir l’amertume de l'absence.

Ses compagnons lui donnèrent le titre de Kappi (athlète). Palnatoke le considérait comme le plus brave de sa troupe.

En 996, après la mort de son père, il revint en Islande et vécut en grand seigneur à Kamb, district de Thing.

Dans une fête à l'embouchure du Froda, il revit Thurida et l’entretint longtemps en particulier. Au retour, pressé de questions par un ami de Thorodd, il reconnut dans une improvisation poétique qu'il était père du petit Kjartan.

! WHEATON, op. cit, pp. 358, 359.

2 Historia de Piratis Jomensibus, cap. 47, pp. 137-141, ap. Scriptores historica Islandorum de rebus gestis veterum borealium. vol. xi. Hafniæ, 1842.

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rea-

Cette entrevue réveilla la passion des deux amants. Ils s’y abandonnèrent, malgré Thorodd et Snorre. Le danger qui les menaçait sans cesse exaltait leur amour, en perpétuait la fraicheur et les illusions.

Thorodd, toujonrs timide et toujours soucieux, implora contre Bjorn le secours de Thorgrima Galdrakinna, déesse des tempêtes de neige. C'était avant l'introduction du christianismeen [slandeetles vieilles divinités scandinavesétaient tout puissantes. La déesse eut pitié de Thorodd.

Un soir que Bjorn avait quitté son amante un peu tard, la température se refroidit, la neige tomba si épaisse et poussée par un vent si violent qu'il ne vit plus à se conduire dans la montagne. Ses vêtements gelèrent sur lui. I] trouva par hasard une grotte et s’y mit à l'abri. Vainement il invoqua, par ses chants, la nymphe des flammes marines qui, ce lui semblait, ne devait pas laisser mourir de froid un marin tel que lui. Cette nymphe fut sourde à sa voix et Thorgrima le retint prisonnier, ans vivres et sans feu, pendant trois jours.

Cette aventure n'ayant point refroidi sa passion pour la dame de Froda, Thorodd recourut encore à son beau-frère. Snorre vint en 999, avec une escorte de vingt hommes, passer des fêtes à Froda. Les fêtes terminées, 1l partit, chargé de présents, soi-disant pour équiper un navire à l'embouchure de la Rœnhavnia.

Arrivé aux côtes de Kamb, il tourne bride et dit à ses hommes: « Je veux vous montrer que j'ai donné à Bjorn « l’occasion de prendre le chemin du milieu. Je ne veux pas

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« le combattre dans sa demeure : outre qu’elle est fortifiée, il « est lui-même très-habile et nous sommes peu de monde. « Même avec des forces supérieures, le succès n’est jamais « certain avec des hommes aussi belliqueux..…. S'il est de- « hors, comme on peut l’espérer à cause de la chaleur, Mar, « mon parent, tu affronteras le péril de l’attaquer. Je te con- « seille de ne pas te jouer à lui; il faut soutenir une rude « lutte contre le loup qu’on ne tue pas du premier coup ».

Ils arrivent, en causant ainsi, près de Kamb et voient Bjorn dans un pré, seul, façonnant une herse, sans autres armes qu’une hachette et un grand couteau de forge qui lui servait à percer des trous.

Bjorn reconnaît Snorre à son manteau bleu et à la place qu'il tient en tête de la troupe. Devinant ce qui l'amène, il marche droit à lui, son couteau à la main, le saisit par son manteau et se tient de manière à le pouvoir tuer instantanément en cas d'attaque. Les deux ennemis échangent un salut; Mar, dit le chroniqueur, fut stupéfait quand il vit que la moindre tentative contre Bjorn serait la mort de son parent.

« Colon Snorre, » dit Bjorn, « je ne me dissimule pas que « tu serais en droit de m'intenter une action, et j'ai appris « que tu es irrité contre moi. Si tu as à me proposer une « affaire autre que celle qui me semble avoir déterminé ton « voyage, äis-le franchement. Je veux tout au moins que tu « stipules les conditions de ta paix avec moi, cela fait, je « m'en retournerai, car je ne puis me laisser conduire « comme un imbécile. — Tu as agi si habilement en m'a- « bordant, » répond Snorre, « que je t'accorde la paix pour

« cette fois, qu'elles qu’aient d’ailleurs été mes intentions « en venant ici. Je te demanderai une chose: abstiens-to: « désormais de séduire Thurida. Si tu persistes à la voir, il « n’y aura jamais entre nous de paix sincère. — Je te pro- « mettrai seulement ce que je peux tenir. Je ne sais com- « ment faire ce que tu demandes si Thurida et moi vivons « sous le même ciel. — Tu n'as pas des affaires tellement « importantes que tu ne puisses facilement quitter le pays. « — Tu as raison. Eh bien! qu'il en soit ainsi. Puisque tu es venu à moi et que notre entretien a pris cette tournure, je te promets que, de ce jour, toi et Thorodd ne serez plus « affligés par mes visites à Thurida ».

Cela dit, ils se séparent. Snorre se rend à son vaisseau, puis à sa maison de Helgafell sans prendre aucune mesure pour assurer l'exécution de la promesse de Bjorn.

Dès le lendemain, Bjorn se rendit à cheval à Rœnhavnia et mit à la voile par un vent du nord-est qui tint une bonne partie de l’année.

Depuis lors, et il y a longtemps, dit le chroniqueur, on n’a pas eu de ses nouvelles !.

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Vingt-huit ans plus tard, en 1027, un navire allant de Dublin en Islande fut surpris par les vents du nord-est et porté, bien loin de sa route, en vue de terres inconnues. 11 était commandé par Gudleif Gudlaugson, de Straumfjord (Islande occidentale), frère de Thorfinn dont descend le célèbre historien Snorre Sturlesons.

1 Rarn. Antiquitates Americanæ, pp. 228-245. — M. E. BEaAuvoIs, op. cit., pp. 56-62.

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La saison était très-avancée quand il découvrit un hâvre lui permettant d'espérer du repos et des vivres. Il s’en approche et débarque avec tous ses compagnons. Presqu'aussitôt ils sont cernés, garrotés et traînés dans les terres par plusieurs centaines d’indigènes dont le langage leur parait avoir beaucoup de rapport avec l’irlandais. Les indigènes se forment en conseil et mettent en discussion le sort des prisonniers. Gudleif croit comprendre que les uns demandent leur mort, les autres leur dispersion comme esclaves.

Sur ces entrefaites arrive une troupe précédée d’une bannière, et sous cette bannière s’avance, à cheval :, un homme de haute taille, de prestance militaire, très-avancé en âge, « vieux par la chevelure ». Tous les indigènes lui témoi-

! « Cette expression est digne de remarque. Elle semblerait indiquer que les habitants du Nouveau-Monde avaient des chevaux ; or, On sait que cet animal n’est pas originaire du pays. Les Islandais l’auraient-ils importé dans le Nouveau-Monde ? ou bien faut-il prendre le mot rita dans le sens d’être porté en litière qu'il a quelquefois ? ou enfin l’auteur, qui vivait dans un pays où tous les hommes considérables vont à cheval, a-t-il supposé qu'il en était de même dans le Nouveau-Monde ? Il arrive souvent aux historiens qui paraphrasent leurs sources de remplacer le mot propre par un synonyme qui change le sens. (M. E. BEauvois, op. cit., p. 63, note i}».

Rafn a traduit ce passage par: «ingentem cohortem virorum equis advehi conspexerunt..….……. viderunt sub vexillo equitare virum ». (ANT. AMER., pp. 248, 249). Mais dans la note a de la page 249, 1l exprime le même doute que M. Beauvois, tout en admettant que Bjorn pouvait avoir un cheval pour son usage.

gnent beaucoup de respect et lui soumettent l'affaire des étrangers.

Ce chef fait approcher Gudleif et ses compagnons et leur demande, dans la langue nosræna (islandaise), le nom de leur patrie. Ils répondent que presque tous sont de l'Islande. « Qui de vous, » reprend-il, «est islandais? — Je le suis, » répond Gudleif en saluant, « du district de Borgardfjord ».

Le vieillard s’enquiert alors, très-minutieusement, de toutes les personnes distinguées du Borgardfjord et du Breidafjord, mais plus particulièrement de Snorre, de Kjartan et de Thurida.

Pendant cette conversation, les naturels s’impatientent et finissent par demander une solution. Le vieillard se retire avec douze hommes de sa suite pour délibérer. Revenant après un certain temps, il dità Gudleif: «J'ai consulté « les habitants de ce pays. Ils m'ont laissé le soin de termi- « ner votre affaire. Je vous permets de partir et d’aller où « vous voudrez. Bien que l’étésoit avancé, je vous conseille « d’user de suite de cette permission, car le peuple est ici de « mauvaise foi, peu sociable, et croit d’ailleurs que j'ai violé « la loi à son préjudice.

— « Si nous rentrons dans notre pays, » dit Gudleif, « qui nommerons-nous pour notre libérateur ?

— « Je ne vous dirai pas cela, parce que je ne veux pas « que, pour m'être utiles, mes parents et frères d'armes « fassent le voyage que vous auriez fait sans ma protection. « Je suis d’ailleurs accablé d’ans et n'ai plus que peu de « jours à vivre; quand même je vivrais encore quelque « temps, il y a dans ce pays beaucoup d'hommes plus puis-

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« sants que moi, absents d'ici pour le moment, qui n'ac- « corderaient pas facilement la paix aux étrangers ».

Ce vénérable chef attendit avec les Islandais que le vent leur devint favorable et veilla lui-même à la réparation et à l’'approvisionnement de leur navire.

Quand vint le moment du départ, il remit à Gudleif un anneau d’or et une épée. « Si la fortune te permets, » lui dit-il, « de retourner en Islande, tu remettras l’épée à Kjar- « tan, colon de Froda, et l’anneau à Thurida, sa mère.

— « De qui dirai-je que leur viennent ces riches pré- « sents ?

— « De quelqu'un qui fut plus ami de la dame de Froda « que de son frère, le gode de Helgafell. Si quelqu'un croit « reconnaître le possesseur de ces objets, tu diras ceci: Je « défends que l’on vienne me voir parce qu'on ne le pour- « rait sans courir de grands dangers. D’autres auraient peut- « être le sort que vous auriez subi sans moi. Cette contrée est fort étendue et n’a que peu de ports; les étrangers y sont partout menacés de mort par les naturels ».

Gudleif arriva en Irlande à la fin de l'automne et passa l'hiver à Dublin. L'été suivant il vint en Islande et remit à Kjartan et à Thurida les présents qu’il avait reçus pour eux.

Les Islandais ont toujours pensé que le noble vieillard des côtes américaines était Bjorn Asbrandson Breidvikiagakappi, le fidèle et vaillant amant de Thurida, sœur de Snorre et mère de Kjartan :.

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1 Rarn, Ant. Amer., pp. 246-255. — Ta. Torræus, Historia Vinlandiæ Antiquæ, pp. 72-75. — M. E. BEauvois, op. cit., pp. 62-65.

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Les aventures romanesques de Bjorn et de Gudleif semblent à priori d'assez peu d'importance. A les examiner attentivement, on voit, au contraire, qu'elles tiennent une place considérable dans l’histoire des découvertes scandinaves. En montrant le caractère loyal et audacieux de la noble race normande, elles donnent le secret de ses étonnants exploits. Les recommandations de Bjorn ne furent certainement pas suivies à la lettre; plus d’un marin voulut voir le mystérieux théâtre sur lequel Ari Marson et le fils d’Asbrand avaient dominé. La connaissance de belles contrées, souvent entrevues, au-delà du Vinland ne pouvait que stimuler l’audace des marins. Le caractère inhospitalier qu'on attribuait aux indigènes était une promesse de combats, de coups à donner et à recevoir, un attrait pour les hommes du Nord.

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