CHAPITRE I
Les Normands étendent leurs établissements jusqu'à la baie de Disco. — Le scalde Helg. — Les Normands dans l'île des Femmes, sous le 720 50’ de latitude nord, en 1135.
ANDIS que les colonies européennes s’étendaient KO ainsi peu à peu entre le canal de la Floride et Xe les rives du Saint-Laurent, les Normands pre- REX naient possession de tout le versant occidental du Groenland.
Les colons qui en avaient le moyen allaient, sur des navires construits exprès, passer l'été dans le Nordrsetur. On leur donnait le nom de Nordrsetumenn (voyageurs au Nordrsetur).
Greipar et Kroksfiardarheidi étaient leurs principales stations d'été. La première se trouvait au sud et la seconde au nord de la baie de Disco. Ils y pêchaient surtout le phoque, dont ils savaient préparer la graisse. [ls en rapportaient
aussi du bois. Il n’en croît pas dans ces hautes régions, mais la mer en apporte, par le courant polaire, du nord de l'Asie !.
Un ancien chroniqueur 2 compta cent quatre-vingt-dix villes dans le Westerbygd et quatre-vingt-dix dans l’Esterbigd. D'après le Gripla, traduit en partie par M. E. Beauvois 3, il y avait, outre l’église épiscopale de Gardar, douze églises à l’orient et quatre à l’occident.
Ces villes n'étaient probablement que des villages ou des gaard 4 et les églises des chapelles; leur nombre suppose
! Rarn, Ant. Amer., pp. 273-276. — Tu. TorFræus, Gronlandia Antiqua, cap. v, pp. 29-35. — M. E. BEauvois, op. cit., PP: 70, 71.
2 Bsornus Jonæus, cité par Rafn, Ant. Amer., pp. 296-300. — Ta. Torræus, Gronlandia Antiqua, cap. vi, pp. 39-41.
3 M. E. Beauvois, op. cit., p. 75.
4 « Ce mot, qui se prononce Gôr, est intraduisible ; nul autre n'en donne une idée exacte. Un gaard est un groupe plus ou moins considérable de maisons en bois, qui ne constituent à elles toutes qu'une seule habitation. Dans l’une de ces petites maisons, couchent tous les membres de la famille, souvent assez nombreuse; dans une autre, ils se réunissent pour manger, dans une troisième est la cuisine, dans une quatrième la grange : il en est de même pour le grenier commun. En un mot, tout ce qui ordinairement demande une pièce séparée, forme ici une cabane à part. Un gaard, c’est une maison décomposée. Cette disposition singulière du gaard est particulière à la Norvége, elle y remplace le village ; le village est une agglomération de familles, le gaard est la famille primitive, dont les membres ha-
néanmoins une population considérable et une certaine prospérité.
Leur existence et leur origine scandinave sont attestées par les ruines nombreuses découvertes depuis le cap Farewell jusqu’à l’Inspectorat boréal d’Uppernavik, sousle 72°50 de latitude !.
Le scalde Helg chantait ceux qui bravaient l’effroyable tempête pour aller chasser et pêcher à Greipar « d’où l'étoile populaire était visible à midi 2 ».
Séduits par des chants de cette nature, emportés peutêtre par leur humeur aventureuse, trois Normands osèrent remonter le détroit de Davis et la mer de Baffin jusqu’à l’île de Kingiktorsoak (des Femmes), sous le 72°55 de latitude boréale, près de Tessuisak, où s'élève aujourd’hui la maison la plus septentrionale du globe.
Les anciennes chroniques ne conservent aucune trace de cette audacieuse expédition.
Mais les trois navigateurs, fiers à bon droit de ieur œuvre, prirent soin d’en conserver le souvenir à la postérité. Ils gra-
bitent, possèdent, vivent en commun; il semble que ce soit l’élément le plus simple de la société, et qu'en Norvége onen soit resté à son premier degré ». (J.-J. AuPèrs, Littérature et Voyages, pp. 36, 37).
1‘ Humsocnr, Examen critique de l'histoire de la géographie du Nouveau Continent, t. 11, pp. 94, 95.
2 Homæotelevia Skaldhelgiana, citée par Rafn, Ant. Amer., pp. 276-278. — Tu. Torræus (Gronl. Ant., pp. 30, 31), rapporte des fragments de chants composés sur le même thème.
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vérent en runes, sur une pierre de l’île, une inscription dont voici la traduction :
ERLING, FILS DE SIGVAT, ET BJARN, FILS DE THORD, ET ENDRIDE, FILS D'ODD, ÉRIGÈRENT CES MONCEAUX DE PIERRE LE SAMEDI AVANT LE JOUR DE GAGNDAG ! ET DÉBLAYÈRENT LA PLACE ? EN 1135.
Cette pierre a été trouvée en 1824, au sommet d’un ro-
cher, par un groenlandais du nom de Pelinut. Le missionnaire Kragh eut l'honneur de lafaire connaître et le capitaine Graah de la déposer au riche musée de la Société royale des Antiquaires du Nord :.
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« J'ai appris par M. Klaproth, » dit Humboldt, « que Rask et le savant Finn Magnusen ont avoué eux-mêmes que l'interprétation de la date (1135) n’était que vraisemblable, mais que la valeur numérique des runes employées sur le monument de Kingiktorsoak, n’est pas suffisamment confirmée par des exemples tirés d’autres inscriptions analogues. M. Rafn ajoute que les seize runes des calendriers, qui sont des lettres et des chiffres à la fois, ne suffisent pas pour interpréter avec quelque sûreté de très-grands nombres: enfin, pour tout dire, MM. Brynjulfsen et Mohnique inclinent à regarder le groupe des six
‘ Le 25 avril.
2 Ou gravèrent l'inscription.
3 Rarn, Ant. Amer., pp. 347-355 et pi. vin, fig. 3. — Mé-
moires de la Société royale des Antiquaires du Nord, 1845-
1849, pp. 433, 434.
« runes qui terminent l'inscription non comme un: indica- « tion donnée, mais comme un simple ornement ! ».
Humboldt écrivait ces lignes en 1833. Ce n'est que seize ans plus tard, en 1849, quela Société royale des Antiquaires du Nord a donné son dernier mot. Danscet espace de temps, les nombreuses inscriptions runiques découvertes à Igalikko, Egegeit, Uppernavik, du 60° au 72°50 de latitude nord, ont apporté de nouveaux éléments de comparaison et donné une plus grande certitude aux déductions des runologues. Les progrès accomplis dès 1848 faisaient dire au savant Humboldt que Brynjulfsen et Graah avaient reconnu, d’après d’autres indices, que le précieux monument de Kingiktorsoak appartient certainement aux xr° et xu° siècles 2. Il semble, en effet, que l'affirmation très-précise des savants danois ne laisse plus aucune place au doute, et que l'on peut regarder comme chose certaine la présence des Normands, en l’année 1135, sous le 72° 50 de latitude boréale 3.
‘ HumsBoLpT, Examen critique, t. 11, p. 98, note 1.
2 HumBoznT, Cosmos, t. 11, pp. 285 et 545.
3 M. North Ludlow Beamish reproduit le dessin que donne Rafn de la pierre de Kingiktorsoak et dit : « Quelques doutes furent exprimés par les runologues sur la signification des caractères du millésime, mais la forme spéciale des runes et autres indications certaines montrent que l'inscription ne peut être postérieure au x siècle. Some doubts have been expressed by Runic scholars as to the signification of the characters representing the date, but the peculiar formation of the Runes, and other unerring indications shew that the inscription cannot be later than the 12th. century. »
(The discovery of America by the Northmen, in the tenth
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