‹ Découverte du portrait de P. Corneille, peintChapitre 3 sur 5 · IG · texte numérisé non relu

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Les trois bas-reliefs qu'on voit à l'église de Sainte- Madeleine' complètent ce qui nous reste de cet artiste. Celui de La Charité , qui couronne la porte d'entrée , est plein de charme et de sentiment. Jadoulle, dont le nom mérite d'être conservé parmi nous, ne cessa d'être poursuivi par l'infortune. Le besoin le força à chercher un asile à l'hôpital, où il mourut en 1805.

Vient ensuite J. J. CaflTiéri, petit-fils de celui qui, en 1G60, fut appelé d'Italie par Mazarin , pour travailler en France.

11 surpassa son père et son grand-père qui furent ses maîtres. Il se fait remarquer par le goût, l'expression, le fini de ses ouvrages. Le ciseau et le burin cédèrent alors à la même inspiration; CafTiéri et Ficquet se plurent à reproduire les hommes célèbres du grand siècle.

En 1785, l'artiste fit hommage à l'Académie des bustes de Pierre et de Thomas Corneille , fac-similé de ceux qu'il sculpta pour la Comédie-Française à Paris. Ces bustes enlevés à la Compagnie pendant la Révolution, décorent aujourd'hui le premier étage du péristyle de l'Hôtel de Ville (14). Ce fut, pendant longtemps, les seules images des deux frères que notre autorité municipale possédât ; aussi sont-elles quelque peu endommagées à force d'ovations. Bien étudié, bien modelé, le buste de Corneille rappelle le portrait de Lebrun plus que le médaillon de Ficquet. C'est absolument la même attitude , ce sont les mêmes traits et le même ajustement. Mieux qu'aucune statue de ce maître, il approche de l'exactitude du modèle.

' L'cglise de Sainte-Madeleine n'est autre que la jolie chapelle de l'hôpital, convertie on paroisse depuis 180:'..

ha statue en terre cuite du même auteur, placée au Musée, est d'un bel effet ; elle est pleine de vigueur et de mouvement; c'est le premier jet de celle qui lui fut commandée par le roi Louis XVI (15). La pose est noble, les draperies bien jetées; on y reconnaît la manière large mais un peu négligée de l'époque. Jouvenet eût fait ainsi. L'artiste ne visant qu'à l'ensemble , laisse à désirer dans les détails. La figure est vieillie, la tête anguleuse laisse voir des rides et des veines que la tradition ne consacra pas; peut-être est-ce à dessein, mais il en résulte moins d'exactitude que dans le buste du même auteur.

Un buste placé rue de la Pie par M. Lefoyer, propriétaire de la maison où naquit et vécut Corneille, signale cette demeure aux Etrangers. Ce souvenir d'un bon citoyen honore son auteur, mais ne peut compter parmi les productions de l'art.

Si je parle de la statue en marbre de Cortot, qui décore la grande salle de notre Hôteî-de-Ville , ( présent du Ministère en 1822), c'est pour regretter que l'auteur se soit écarté des excellents modèles qui l'avaient précédé. Je n'ai point à me préoccuper de l'ensemble, dont je ne m'établis point juge; mais ce que je puis affirmer, c'est que la ressemblance s'éloigne beaucoup des productions de Ficquet et de CaflTiéri.

On se plait davantage auprès de la statue en bronze placée sur le Pont-Neuf. L'œuvre de David n'est point audessous de la réputation de ce grand artiste. La tête du poète est belle, conforme aux traditions de Caffiéri , et suffisamment étudiée pour une statue qui ne doit être vue que de loin et jugée dans son ensemble. Nous devons nous féliciter que ce monument , le plus capital en ce genre , ait été confié à un homme d'un talent aussi distingué (16).

On conserve au Musée d'Antiquités de la ville un médaillon en cuivre à reffigie de Corneille, de forme ovale; bien qu'il soit peu remarquable sous le rapport de rexécution, il n'en offre pas moins la véritable empreinte du poète . S'il n'a point été fait d'après nature, ce que le séjour de Corneille rendait très facile, comme tout porte à croire que le portrait de Lebrun fut rapporté à Rouen vers 1647, il se pourrait bien que cette effigie, qui le rappelle parfaitement, fût sa première révélation, J'ignore dans quel but il fut exécuté, mais ce n'est pas le seul en ce genre qui soit conservé en Normandie.

Malgré toute l'habileté qu'a déployée Ficquet, on sait combien il est peu sûr de peindre d'après un graveur, celui-ci se permettant souvent des changements suivant son goût, son but, sa manière de voir; ce qui donne parfois au sujet une face toute nouvelle. Ce sont autant de traductions en langues différentes , qui s'éloignent plus ou moins du texte.

Le burin peut-il toujours tenir compte du ton des chairs, de la teinte de la barbe et des cheveux, et donner cet aspect qui témoigne la vie en faisant circuler le sang? Cela n'appartient qu'au pinceau. Il ne faut donc pas s'étonner si toutes les ressemblances de Corneille diffèrent entre elles et laissent tant à désirer. On retrouve bien quelques traits, quelques parties saillantes, une construction uniforme consacrée depuis l'œuvre de Ficquet ; mais de cette empreinte, que Lebrun seul a été appelé à saisir sur la nature, il n'y faut point compter. Il en est là comme de ces légendes accréditées d'âge en âge, où les produits de l'imagination permettent à peine de saisir le fait incontesté qui leur a donné naissance.

Vous serez peu surpris maintenant des variations qui

ont régné touchant les ressemblances de Corneille. Pendant longtemps, on ne posséda que les gravures de Lasne et le portrait de Lebrun; les premières ne pouvaient répondre à tout, le portrait seul de Lebrun pouvait faire loi. Nous tacherons d'expliquer pourquoi, pendant 80 ans, il n'en fut pas question. Le dessin de Paillet, sous la date de 1663, vint jeter du trouble dans les ressemblances, et le tableau de Sicre mit le comble à cette confusion.

En 1766, Ficquet vint nous révéler une œuvre trop longtemps ignorée; néanmoins cela ne suffisait pas pour rendre à la vérité tout son éclat. Je l'ai déjà dit: la gravure la plus parfaite laisse toujours à désirer, ses éléments sont trop simples. Si la toile peut se traduire par le burin, celui-ci ne peut pas, avec le même succès, animer h toile! La gravure est à la peinture ce que la sécheresse de la pointe est à la soijplesse du pinceau. C'est là ce qui rendait si regrettable le précieux portrait de Lebrun.

Corneille, comme on sait, n'habitait point Paris, lorsqu'il se fit peindre. 11 est à penser qu'il rapporta son image à Rouen, lieu de son séjour. C'est là qu'il écrivait au milieu des charmes de l'intimité d'une vie patriarcale. Sa sœur Marthe, si remarquable par l'affection qu'elle lui portait et par son jugement exquis, était pour lui l'objet d'une prédilection particulière. D'ordinaire, quand on se fait peindre, ce n'est pas pour soi, mais bien pour ceux qui nous portent un véritable attachement.

Son fils aîné , capitaine de cavalerie , qui demeura le seul héritier de son nom , dut tenir à conserver un souvenir auquel il avait plus de droits que personne. Lorsqu'on a un père qui a joui d'une grande célébrité , il est naturel qu'un sentiment d'amour-propre vienne se joindre à l'amitié, et

nous fasse souhaiter plus vivement de conserver les traits de celui qui nous lègue un glorieux héritage.

Il est incontestable que Corneille ne possédait point son portrait à Paris, lorsqu'il s'y fixa vers 1663(17); j'en prends pour témoin Paillet, qui fut, à cette époque , obligé de faire un dessin d'après nature, pour fournir motif au graveur. Corneille en avait fait don , et il n'y songeait plus. S'il était dans les mains de son fils , comme tout porte à le croire , quelques raisons s'opposaient à ce qu'il le réclamât. On sait que ce fils se mit en défaveur par son mariage secret avec la fille d'un marchand de Paris ; on s'étonnera peu alors de la demande faite à Sicre en 1683 , mais cela sert de preuve irrécusable , que le portrait de Lebrun n'était point alors à la disposition de Pierre ni de Thomas.

Il m'a fallu arriver jusqu'à l'an 1730. pour retrouver la trace de ce portrait, dont aucun souvenir depuis 16'+7 ne m'a révélé l'existence. C'est vers cette époque que Thomassin en fit la gravure , quoi qu'il soit à croire que déjà il fut , depuis bien des années , revenu aux mains de Thomas ou de Fontenelle; voici à cet égard ce qui me paraît le plus probable.

Corneille mourut en 168i, et son fils en 1698; à cette dernière date , l'ouvrage de Perrault avait vu le jour. Corneille fils en mourant ne laissa qu'un enfant en bas-âge, dont Thomas, son grand-oncle, fut le tuteur; c'est probablement alors que le portrait revint aux mains de Thomas, et plus tard dans celles de Fontenelle.

Celui-ci, admirateur passionné de son oncle , et collaborateur de cet excellent Thomas , voulut sans doute réunir sous SOS yeux l'image des deux frères , qui , pendant toute

leur vie , avaient offert le modèle d'une si constante amitié. Le portrait de Thomas qui accompagne celui de Pierre , fut peint par Jouvenet vers 1700.

Les liens d'amitié et de parenté qui existaient entre Fontenelle et Thomas , ne permettent pas de savoir si les portraits furent dans les mains de Fontenelle avant la mort de son oncle, ou s'ils n'y revinrent qu'après; cela, au fond, importe peu , puisque, soit d'un côté soit de l'autre, ils ne sortirent pas de la famille.

Quant à celui de Lebrun , il s'était écoulé plus d'un siècle depuis son origine jusqu'à sa réhabilitation parFicquet; pendant le siècle suivant , il est de nouveau tombé dans l'oubli. Qu'était-il devenu depuis Fontenelle? Avait-il péri par l'effort du temps ? Était-il passé à l'étranger avec tant d'autres richesses ? Avait-il disparu au milieu de la tourmente qui , il y a 60 ans , bouleversa tant d'existences et détruisit tant de nobles demeures ? C'est ce qu'on avait lieu de craindre; heureusement il n'en est rien. Ce portrait existe, Messieurs , il est sous vos yeux ; rien ne me sera plus facile que d'établir sa filiation depuis Fontenelle jusqu'à nous.

Ce dernier ne s'étant point marié , et ses deux frères étant entrés dans les ordres, fit un testament par lequel il divisa sa succession en quatre parts, entre madame de Forgeville, cette amie dont il est si souvent question dans ses ouvrages, les deux demoiselles de Marcilly, petitesfilles de Thomas , et madame de Montigny chez laquelle il mourut, et qui lui prodigua jusqu'au dernier jour les soins de la plus tendre amitié (18). C'est elle qui recueillit les deux portraits qu'elle obtint de la libéralité de Fontenelle. Cette dernière épousa à Porlmort près Andoly. en

17i3, Nicolas Jubert de Bouville, Maréchal-de-Camp. Cette dame, née en 1723, vécut jusqu'en 1803. Après sa mort, le château et la terre de Portmort furent vendus et les objets mobiliers transportés au cliâleau du Plessis , près de Pont-Audemer , chez madame d'Anneville , une des héritières de madame de Bouville. En 18i2, madame d'Anneville mourut après avoir institué M. le comte d'Osmoy son légataire universel.

Si ces preuves ne vous paraissent pas suffisantes, je vous demanderai oîi Ton doit chercher des portraits de famille si ce n'est dans la famille. Là, on ne se méprend point sur la ressemblance. Sous le rapport de la fidélité, ce témoignage est irrécusable. Quant à l'originalité, des copies plus ou moins heureuses peuvent faire naître des doutes et fortifier la confiance ou l'espoir des amateurs qui les possèdent; mais, outre le mérite de l'exécution , que la comparaison peut aisément faire apprécier, il faut mettre en ligne de compte ce qui est le plus naturel et dans l'usage de tous les temps.

Un portrait de famille ne sort point d'ordinaire des mains de ses membres; quand on permet des copies , on a soin dé se réserver l'original.

Qui prouve, me direz-vous, que Fontenelle avait ce portrait ? Ces choses-là ne sont point de celles dont on justifie par acte notarié et qu'on peut démontrer après un siècle. Mais qui pouvait l'avoir? Du côté de Pierre, un enfant en bas âge dont Thomas était le tuteur ; de l'autre , Fontenelle , neveu et ami de Thomas et admirateur passionné de son oncle; je l'ai dit, il le tenait ou de sa mère Marthe, sœur des Corneille , ou plutôt de Thomas qui l'avait retrouvé dans l'héritage de son pupille.

Suivant cette hypothèse, en quittant Paris en 1707, l'oncle aurait donné à son neveu les deux portraits comme un précieux souvenir. S'ils eussent fait partie de la succession de Thomas , ils seraient demeurés aux mains d'une de ses filles , soit de madame La Tour du Pin , soit de madame de Marcilly ; ils ne seraient pas échus à madame de Montigny qui n'était point parente de Fontenelle , mais qui méritait bien cette faveur par son culte pour le grand homme, et pour le dévouement qu'elle porta au vieillard centenaire dont elle fut la compagne assidue et l'ange tutélaire jusqu'au dernier jour.

N'oublions pas que Thomassin , 25 ans avant la mort de Fontenelle , grava d'après le portrait de Lebrun , ce qui éloigne l'idée qu'il aurait pu être par Thomas porté au château de Portmort avant cette époque.

Quand on pourrait élever quelques doutes relativement à Fontenelle , on n'a jamais contesté qu'après lui madame de Bouville posséda les deux originaux ; ce qui va suivre en fournira la preuve surabondamment.

M. Corneille , inspecteur de l'Académie de Rouen, que vous connaissez tous (19), mu par un sentiment que chacun appréciera, avait à cœur de retrouver ce portrait de Lebrun qu'il pensait devoir exister ; il apprend qu'on en conserve un à rinstitut provenant du Louvre , lorsque l'Académie Française y faisait sa demeure. Il se rend à Paris, et trouve dans le cabinet de M. Raynouard, alors secrétaire perpétuel de la Compagnie , ce portrait si désiré. Il le contemple avec bonheur , et , quelques années plus tard , M. Auger étant secrétaire , il y retourne de nouveau, demande la permission de le décrocher pour Je voir dt^

plus près. En le retournant , il lit sur la traverse du châssis» écrite à la main, l'inscription suivante:

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