SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS
Séance du 2 Juillet 1847,
Messieurs ,
On a dû parfois s'étonner que la ville de Rouen, ne possédât pas une seule peinture qui pût donner une idée exacte de ce qu'était Pierre Corneille (1).
L'Académie éprouvait ce regret lorsqu'il y a quinze ans, elle s'adressa à M. Court, pour avoir un portrait du poète. L'artiste, dans cette circonstance , nous traita avec générosité, je puis dire avec magnificence; notre reconnaissance doit égaler le bienfait. Pour un portrait en pied qui lui était demandé , il nous dota d'une riche page retraçant un des plus glorieux épisodes de la vie du grand homme (*2); nous ne saurions cependant disconvenir que le but tant souhaité n'a pas été atteint, Ce
que nous désirions par-dessus tout, c'était limage vivante de Corneille ; c'était de pouvoir contempler chaque jour les traits révérés de notre compatriote.
SI l'artiste, dans son tableau, ne nous a offert qu'une figure à peu près de convention, c'est qu'il a manqué d'un guide sûr pour diriger son pinceau , ses recherches ayant été vaines pour trouver un portrait original du grand homme.
Ils sont en effet des plus rares, car il demeure avéré que Lebrun seul mérite confiance sous le rapport de l'authenticité et de la vérité.
Les vicissitudes de l'image de Corneille formeraient une curieuse histoire ; elles ont donné naissance à une foule de gravures et de portraits, qui, par leurs dissemblances, jettent les curieux dans de singulières perplexités. Je vais tenter de répandre quelque clarté sur ce point obscur. Puissai-je livrer le fil qui conduira désormais dans ce dédale encore inconnu.
Corneille , qui s'éleva si promptement au plus haut degré de gloire , dont les chefs-d'œuvre, enfantés coup sur coup, ne laissaient point à l'admiration le temps de se refroidir , lui qui fut , à 36 ans , salué du titre de grand homme que la postérité lui a conservé , Corneille devait exciter la curiosité au plus haut degré ; chacun à l'envi dut souhaiter de connaître celui qui jetait un si vif éclat sur la littérature , et qui répandait sur son pays une telle illustration. On ne doit pas s'étonner des nombreux efforts que les artistes tentèrent pour nous transmettre ses traits.
Dans cette revue , je ne m'occuperai que des œuvres vraiment remarquables; ma tâche serait trop pénible et trop fastidieuse s'il me fallait tout mentionner. Je signalerai ce qui fut fait aux diverses phases de la vie de notre poète ; j'examinerai ensuite l'authenticité des modèles qui ont dirigé le pinceau et le burin.
Il n'existe point de gravure antérieure à celle de Michel Lasne , sous la date de 1643 ; celui-ci originaire de Caen, .condisciple de Corneille, toujours lié d'amitié avec lui, dut éprouver quelque joie à faire connaître un homme qui était parvenu à une si haute célébrité. Son témoignage est du plus grand poids; aussi nous arrêterons nos regards sur cette belle gravure, qui doit être notre point de départ.
Corneille avait 37 ans; il est représenté la figure ovale, un peu fatiguée par le travail: le front uni, haut, dégarni de cheveux, qui flottent abondans sur les épaules; les sourcils bien arqués, un épi à celui de droite, les yeux vifs; le nez droit un peu renflé à son extrémité ; des moustaches et la mouche au menton; un pli règne de l'aile du nez à l'angle de la bouche , un plus léger sur la joue; la bouche est belle et pleine de distinction. L'expression générale est douce et grave. Le costume se compose d'une calotte sur la tête , d'un manteau long avec large rabat. Cette gravure m-k° semble faite avec prédilection ; un gracieux ornement entoure le buste, et se termine en bas par les armoiries récemment accordées à la famille. On lit au dessous ; delineavif et excudit, ce qui prouve qu'il grava d'après son propre dessin. Il n'existait pas encore de portrait ; plus bas on lit : Peter Cornélius, Rotfwmagensis, anno domini 1643.
-Nous retrouvons là toute la sollicitude de lamitié. Ce mot Rothomagensis me paraît remarquable ; il sent bien son normand , revendiquant pour sa ville l'honneur qui lui devait revenir d'avoir donné le jour à un si grand homme.
Michel Lasne a plus d'une fois répété cette gravure pour les publications des œuvres du poète. Ainsi, en 1644, il en fit paraître une in-12, d'une très fine exécution , en tout conforme à la première , sauf Tornement; et, plus tard, une troisième in-S", pour mettre en tête de la traduction de l'Imitation; on sait que l'Imitation avec gravures ne parut que de 1651 à 1656. On lit au bas de cette gravure l'annotation suivante, qui me paraît remarquable par son intention:
Pierre Corneille , natif de Rouen ,
s'est rendu célèbre par quantité de pièces de théâtre et
par la traduction en vers français du livre
INCOMPAR.iHLE DE l'IMITATION DE
Jésus-christ.
C'est vers cette époque que Lebrun fit son portrait; sa date est de 1647. Si nous y retrouvons les mêmes traits et la même expression , nous ne pourrons douter de la vérité de la ressemblance; ces deux témoignages se prêteront un mutuel appui. Mais que devint ce portrait pendant un siècle? Il paraît qu'il fut bientôt oublié, puisque nous verrons les artistes les plus célèbres puiser à d'autres sources, et s'écarter tellement de la vérité que tout rapprochement devient impossible ; mais n'anticipons pas sur l'avenir.
Les productions de Michel Lasne , et le portrait de Lebrun, composent la première phase de la ressemblance
-.jiRMiiiriLiL:
d'apiès Paille t,
que l'art a parcouru ; c'est aussi la plus vraie comnio la plus glorieuse.
Corneille, jeuue encore, avait produit ses chefs-d'œuvre; il était tel que la postérité l'eût toujours dû connaître. Mais il semble que son image devait suivre la décroissance de son génie , jusqu'au moment où , rappelé à la vie par l'admirable talent de Ficquet , il reparut à nos yeux sous une forme toute nouvelle.
Voulez-vous conserver de pieux souvenirs? Ayez des portraits des derniers ans. Voulez-vous transmettre un grand homme à la postérité ? Saisissez ses traits dans la force de l'âge et du talent , dans la crainte de ternir sa brillante auréole.
En suivant l'ordre chronologique , se présente la gravure de Vallet, d'après le dessin de Paillet , en 1663. Il ne saurait y avoir de méprise , car Vallet indique qu'il a exécuté sur le dessin fait d'après nature , ad vivum delineavit ; cela ne souffre pas d'équivoque. On y voit déjà de nombreuses dissemblances avec les gravures de Michel Lasne et le portrait-de Lebrun , qui parait tout-àfait oublié, et qui n'a point, jusqu'alors, été reproduit. Ces dissemblances sont telles , que la réflexion seule peut convaincre que l'artiste ne s'est point écarté de la vérité. Il s'était écoulé près de 20 ans entre les deux ouvrages , et le temps n'avait pas épargné ses outrages à la figure d'un homme qui s'était livré à de si longs et si constants travaux.
Corneille avait alors 57 ans ; je ne parlerai point du costume, qui se rapproche de celui décrit précédemment ; mais la figure parait plus courte , plus massive , la bouche
plus large, les cheveux flottant plus abondants, et garnis sur le front bien au-delà de la calotte , la barbe moins apparente ; une verrue est survenue à la joue droite , et une plus petite à la joue gauche : tout cela demande explication.
Le front de Corneille , dégarni à 30 ans , ne pouvait être touffu à 57 ; il y suppléait par de faux cheveux , ce qui vieillit singulièrement; la chute de quelques dents, en élargissant la base de la face , diminue son ovale et rapproche le nez du menton. La barbe blanchit et s'éclaircit, de là , sa moindre apparence ; des verrues sont survenues aux deux joues , elles nous serviront bientôt utilement ; de plus, une légère patte d'oie se montre sur les tempes et quelques apparences de rides au front. Fascinés que nous sommes par la gravure de Ficquet , d'après Lebrun , nous avons quelque peine à nous rendre à la fidélité de cette image. Un examen attentif ne permet pas d'en douter ; d'ailleurs , Vallet nous répète : Ad vivum delineavit , il l'a prise sur le vivant. Elle justifie du même modèle à deux époques différentes de la vie ; les progrès de l'âge peuvent seuls rendre compte des altérations qu'on y remarque. Cette gravure a été souvent reproduite , notamment par Desrochers en 170i ; et , beaucoup plus tard , Petit , Cars fils et Dewritz y ont consacré leur burin; ce qui prouve qu'elle passait pour authentique (3).
Vallet et ses traducteurs composent la deuxième période de la ressemblance : nous avons , pour la première , Michel Lasne en 16i3, et l'autorité du portrait de Lebrun. La distance qui sépare ces deux sortes de productions , n'est guère moins de 20 années , ce qui nous met à même d'estimer rage du Corneille reproduit par Ficquet.
Nous ferons remarquer que, jusqu'à Tan 1G63, pas une gravure n*a été faite d'après un portrait. Celui de Lebrun était si complètement ignoré des artistes, que PaiHet fut obligé de faire un dessin pour la gravure de V'allet. Ainsi, jusque-là , il ne faut compter sur aucun portrait original autre que celui dont je viens de parler.
Si , au premier coup-d'œil , nous avons quelque peine à retrouver Corneille dans la première transformation, l'étude de quelques parties fixes et immuables nous amène à le reconnaître ; nous allons assister, dans la troisième période , à une métamorphose si étrange , si complète , si inexplicable, qu'on ne sait qu'en penser. Si 15 ou 20 ans avaient apporté un tel changement dans les traits , que l'analyse seule pouvait démontrer l'identité, 20 ans de plus devaient faire bien d'autres ravages ; car, chez l'homme , la décadence est rapide , surtout au déclin de la vie ; alors les années semblent compter deux fois. Il n'en est point ainsi, c'est tout le contraire qui arrive : tâchons de découvrir la vérité.
Il est en nous un sentiment qui nous porte à souhaiter de laisser, aux yeux de nos semblables , une idée avantageuse de notre personne.
Corneille vieillissant, négligé, oublié pour un rival qui avait captivé les faveurs du public, n'était peut-être pas sans quelque désir de transmettre ses traits à la postérité. Cossin, célèbre graveur, demandait un modèle ; mais où le prendre ? Le portrait de Lebrun était bien loin ; on ne l'avait probablement pas , puisqu'il ne figure nulle part ; d'ailleurs , une si petite toile , cet air grave et froid , cette figure pâle, cette calotte monacale , devaient produire bien peu d'effet €t lutter désavantageusement avec ce brillant Racine, alors
ridole de la Cour. Le dessin de Paillet était Irop ressemblant pour plaire , et le poids des ans eût rendu la vérité plus triste encore. Il fallait un autre type ; on s'adressa à Sicre , en lui recommandant de retrouver, sur cette figure outragée par le temps , une ressemblance qui lui fit plus d'honneur. L'artiste , ainsi autorisé , se mit à la besogne : le génie ne connaît point d'obstacle ! Il affubla le père de la Tragédie d'une énorme perruque (i), retrancha la barbe qui n'était plus un ornement ; il allongea la figure , effaça les rides, rendit vermeil ce visage que le travail avait pâli à 30 ans ; il ne respecta pas même la couleur des yeux ; il conserva le nez , la verrue à la joue et le menton bifurqué ; mais , pour ce qui est de la forme du crâne , de l'ouverture des orbites , de la direction des sourcils , où les prit-il? Je ne le saurais dire. Il fit un portrait de fantaisie ; puis , fidèle à son programme , il revêtit son modèle d'une magnifique simarre , ayant un élégant rabat , les bras ornés de somptueuses manchettes , les mains magistralement croisées et supportées par un livre indiquant l'auteur et la nature de ses travaux ; de plus , une riche draperie faisait valoir le fond , et une colonne entrevue donnait au tout un aspect monumental , qui s'éloignait passablement de la modeste habitation de la rue de la Pie. Il traduisit Corneille en un lourd financier. La famille dut sourire : les idées un peu nobiliaires de Thomas durent être satisfaites (5); si la ressemblance était nulle, le portrait n'avait pas de date, et l'on travaillait pour la postérité.
Le talent de Cossin répandit cette image : ce type fut si généralement adopté , que plus d'un peintre de talent refit des Corneille nouveaux , en variant , suivant son goiJt , la pose et le costume. Des graveurs de renom reproduisirent ces œuvres et leur donnèrent une sorte d'authenticité , co qui a séduit beaucoup d'amateurs.
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d'après Sicre.
Je soumets [\ux curieux la réflexion suivante : Corneille est mort en 168'».; le portrait de Sicre , gravé en 1683, n'était point connu avant cette époque ; on accordera au moins qu'il fut postérieur de quelques années à la gravure de Vallet. Toutes les imitations qui ont suivi ne peuvent être originales. On sait que le grand poète , arrivé à la caducité » fut , pendant près de deux années , dans un état d'infirmité qui causa la gêne où il mourut. Ceci suffit pour condamner tous les portraits originaux qui ont paru dans le- XVIII' siècle et dans la dernière partie du xvII^
Il est à remarquer qu'en gravant ces productions mensongères, pas un artiste ne cita de noms de peintres. Ficquet grava d'après Lebrun , Michel Lasne d'après son propre dessin , Vallet d'après celui de Paillet , Cossin d'après Sicre ; mais toutes les autres variantes que la gravure fait connaître , n'indiquent point leur origine, ce qui doit toujours tenir en réserve les collecteurs un peu difficiles. Ainsi Lubin en 169G, Bernard Picard en 1710, Dupin en 1740, etc., n'ont point indiqué quel était le maître qui leur avait servi de guide. Pour satisfaire des amateurs qui désiraient des portraits de Pierre Corneille , des peintres d'un talent distingué ont, depuis 1G83, produit des œuvres remarquables , parfois bien dignes , sous le rapport de l'exécution , de figurer dans les cabinets les plus riches ; mais , postérieures à la mort du grand homme , elles ne peuvent prétendre à aucune ressemblance.
Ce qu'il y a de certain , c'est que le Corneille imaginé par Sicre fut accrédité comme véritable pendant 80 ans ; beaucoup de cabinets en fournissent la preuve. Les efforts de Thomassin et de Ficquet n'ont point encore complètement détruit cette illusion ; j'en pourrais citer plus d'une preuve , je me contenterai du fait suivant :
En 1806, un arrière petit-fils du célèbre Lebrun , voulant témoigner sa gratitude à la Société d'Émulation de Rouen , qui l'avait admis dans son sein , copia lui-même le portrait de Sicre , croyant reproduire l'œuvre de son aïeul. Pour un commissaire du musée Napoléon, l'erreur était lourde ; toujours est-il que je m'en félicite , puisque cela me met à même de vous offrir un fidèle spécimen de cette œuvre curieuse (6). Quel était ce Sicre? Qu'a-t-il fait? Je l'ignore. Son travail paraît n'être pas dépourvu d'art, et devoir produire un assez bel effet ; n'eut-il peint que cela, il peut prétendre à l'immortalité !
En expliquant cette métamorphose comme il précède , nous nous trouvons à l'aise , et les faits suivants découlent tout naturellement.
On s'est demandé comment Perrault , dans sa Vie des hommes illustres , publiée li ans après la mort du poète , avait donné , gravée par Lubin , une si étrange figure de Pierre Corneille ; c'est qu'il était dans la confidence. Car comment admettre que Perrault qui avait connu Corneille, qui était lié avec Fontenelle, qui siégeait à l'Académie avec Thomas, eût commis une pareille méprise! Il n'y eut point méprise , mais intention. Toutefois , cette pieuse fraude ne passa point sans réclamations. La gravure de Cossin, toute belle qu'elle était, fit peu de sensation; c'était en 1683, Corneille allait cesser d'être , ou plutôt il n'existait plus , sa personne était complètement oubliée ; il n'en fut pas de même lors de la publication de l'œuvre de Perrault. L'Histoire des hommes illustres souleva plus d'une critique. Les contemporains , à même de juger sainement ia chose , s'étonnèrent d'une pareille dissemblance (7) ; •d'autres pensèrent que par erreur on avait pris le portrait <le Thomas pour celui de Pierre (8). Erreur impossible:
"•if-^^,^
d'apiès Jouvenet.
les suppositions faites à la légère , tombent au moindre examen. En 1696 , le portrait peint par Jouvenet n'existait pas, et celui de Mignard n'avait pas encore été gravé. Ce dernier, représentant Thomas à 30 ans, ne pouvait convenir, et Ton admettra difficilement que l'auteur d'Ariane ait posé pour le portrait de son frère. D'ailleurs quand Perrault écrivait , Thomas vivait encore ; il regrettait son frère autant qu'il l'avait aimé. Je vous soumets toutes les gravures d'après son portrait exécuté par Mignard (9) dans sa jeunesse ; et l'original de celui de Jouvenet, qui est sous vos yeux , doit complètement détruire cette supposition (10).
II est à remarquer que , bien que le portrait de Lebrun revint dans les mains de Fontenelle , peu après la publication de la Vie des hommes illustres, il ne fut gravé pour la première fois par Thomassin que 27 ans après la mort de Perrault , arrivée en 1703.
Si mes explications ne vous paraissent pas satisfaisantes, j'attends que l'on m'en donne d'autres que j'adopterai de grand cœur; mais les miennes n'ont-elles pas pour elles bien des probabilités ? Toujours est-il , Messieurs , que les faits existent, vous en avez sous les yeux les preuves irrécusables.
Ainsi, nous trouvons dans la première période, Corneille gravé par Michel Lasne et peint par Lebrun ; dessiné dans la seconde par Pailiet; dans la troisième, travesti par Sicre. L'erreur, souvent plus flatteuse que la vérité, obtient de grands succès. Off'rez au public le somptueux portrait de Sicre et l'œuvre simple de Lebrun , l'effet ne sera pas douteux sur la masse ; la vérité trop nue ne compte qu'un petit nombre d'adorateurs.
Ne nous étonnons donc pas si le merveilleux portrait fut porté aux nues , si on tâcha de l'accréditer. Aussi fut-il constamment reproduit depuis Tan 1683 jusqu'en 1760, et même au-delà. Pendant cette longue période , le portrait de Lebrun sommeillait encore , attendant , pour paraître au grand jour , un interprète digne de lui. En vain Thomassin (11) le grava-t-il pour la première fois vers 1730 ; son burin exact , mais trop dépourvu de charmes , ne fit aucun tort à Sicre , qui fut, malgré cela, reproduit dans une de ses plus riches variantes par Dupin , en 1740, après la mort de Thomassin. Il fallait une main plus ferme pour détrôner l'usurpateur , et assurer le triomphe de la légitimité.
Enfin Ficquet parut ; le célèbre Cochin se chargea du dessin d'après lequel il exécuta, en 1766, une vignette avec de gracieux ornements'. Cette production se recommande trop d'elle même, pour que j'en fasse ici l'éloge.
A peine Corneille fut-il ainsi réhabilité , que sa gloire parut briller d'un nouveau lustre; si tout ce qui avait précédé ne fut pas mis en oubli , le plus grand nombre des artistes ne s'inspira plus que de ce nouveau modèle. Les reproductions en sont si nombreuses, qu'un volume suffirait à peine à les décrire (12). Pour opérer une pareille révolution , il fallait un chef-d'œuvre ; Ficquet en enfanta un. On ne douta point de la fidélité d'une gravure que chacun admirait ; il fut donné à un si petit nombre de s'assurer de la vérité , que , sans l'heureuse découverte du portrait , la gloire de Ficquet serait restée entière chez la postérité.
' La Bibliothèque historique mcntionue une gravure in-4° du même auteur. Les recherches infructueuses que j'ai faites pour la trouver, me portent h croire qu'elle ne différait de la première «lue par la marge.
Nous ne parlerons point des bustes et des statues élevés à Corneille , pour y chercher un type primitif de sa ressemblance ; le marbre et le bronze ne furent point à son usage pendant sa vie. Alors on se hâtait un peu moins de décerner des apothéoses ; ce soin fut légué au siècle suivant. Ce que j'en dirai, servira à démontrer que Lebrun, ou Ficquet d'après lui , furent les guides qu'ont toujours suivi les grands artistes ; ceux qui ont voulu marcher dans une autre voie , n'ont rien produit de recommandable.
•J'ignore s'il existe des bustes ou des statues antérieurs à la moitié du siècle dernier ; pour mon compte , je n'en connais point (13). Depuis cette époque, le goût des arts et le culte des souvenirs, singulièrement étendus , en ont fait éclore une telle quantité, que je ne terminerais pas à les énumérer; je me bornerai à citer ceux qui décorent notre ville; ce que j'en dirai peut s'appliquer aux autres.
L'Académie de Rouen réclamera toujours pour ses membres l'honneur d'avoir été fidèle au culte du grand poète.
Dès l'an 1756, elle souhaita orner le lieu de ses réunions des bustes des hommes célèbres que la ville avait vu naître. Ce vœu fut bientôt rempli ; îL Pigalle, associé, donna les bustes de Corneille et de Lémery ; M. Lemoine, ceux de Fontenelle elde Jouvenet. Lorsque l'Académie périt en 1793 avec les autres institutions , elle fut par cela même dépouillée des livres et des objets d'art qu'elle possédait. Le buste donné par Pigalle fut rehgieusement recueilli par M. Licquet , ancien conservateur de la Bibliothèque publique ; c'est à lui qu'on doit de le retrouver dans cet établissement.
On ne saurait douter que Pigalle ait pris Lebrun pour guide ; ses relations avec Fontenelle ne lui permettaient
pas de s'égarer. Son buste est conforme aux bonnes traditions ; sa tête moins étudiée dans les détails que celle de Caftiéri, est d'une large exécution. Il a seulement modifié le costume , en laissant le cou nu , et en attachant le manteau avec une cordelière dont les glands retombent sur la poitrine, ce qui était d'usage au temps où Corneille écrivait.
Il était réservé à un membre de la Compagnie d'offrir à notre compatriote un plus éclatant hommage.
Le nom trop oublié d'un artiste aussi recommandable que malheureux doit trouver ici sa place. Parmi les élèves distingués que fit éclore l'École de peinture de Descamps ' ,
' L'École de peinture fondée par Descamps et dignement continuée par sea successeurs , MM. Descamps fils, Chaumont, Carpentier , Langlois et Morin, comptait, dès l'an 1765, 300 élèves. Plus d'un artiste habile est sorti de ses rangs. Nous citerons :
Peintres , MM. Bellenger , La Vallée-Poussin , Le Barbier, Lemonnier , Thierce, Leguillon, Descamps fils.
Graieurs , MM. Le Mire frères, Stange, Lcfèvre.Lcveau, Godefroy.
Sculpteurs , M. Jadoulle.
Architectes , MM. Couture frères , Malorty , Loyer , Lebrument , le prince de Beaujour, Prétrel, Barragay, Allais, Vauquelin , Grout , de Sierville.
Ingénieurs, MM. Loyer, Bremontier , Bernardin de St-Pierre, Broude, Godefroy, Devaux , Ribard.
« Vous avez raison, écrivait, en 1768 , M. Cochin à M. Descamps, vous et votre Académie, de vous applaudir d'avoir formé de pareils élèves, et en aussi grand nombre. »
Qu'il me soit permis d'ajouter aux noms déjà cités ceux de MM. De Boisfremont , Court et Brevière. Ce dernier , si connu par la perfection où il a porté la gravure sur bois, dont il a fait un art tout nouveau , est le chef d'une école dont la plupart des élèves , sortis de Rouen, comme lui, sont devenus des maîtres. Qui n'a admiré les productions dues au burin spiiituel et délicat tle MM. Hans, Hébert et Dujardin.^
un jeune homme montra pour la sculpture des dispositions remarquables; JadouUe (Marie-Nicolas), né h Rouen en 1739 , souvent couronné par TAcadémie , était nécessairement appelé à entrer dans son sein.
Ce sculpteur dont les œuvres se faisaient remarquer par la grâce et la pureté du style , eut la douleur de voir anéantir pendant la Révolution la presque totalité de ses ouvrages. On a cependant conservé le souvenir des belles figures qu'il avait faites pour Téglise de Saint- Yon , de. son bas-relief à l'église de Saint-Ouen , et de la statue en pied d'Henri IV qui ornait la fontaine du Vieux-Palais.
En 1775, il soumit à l'Académie un buste de P. Corneille, destiné au nouveau théâtre de cette ville, et, de plus, il exécuta , en 1776 , trois bas-reliefs encore existants , placés entre les croisées et l'entablement de la façade de cet édifice.
Celui du milieu représente P. Corneille; la tête se détache presqu'en entier d'un grand médaillon que deux génies attachent au Temple de Mémoire ; une couronne , un sceptre , des armures , des faisceaux et l'aigle romaine, forment de gracieux ornements. On lit sur un bouclier : JadouUe 177G. Les deux caissons qui accompagnent le premier, représentent la Tragédie et la Comédie sous la forme de deux femmes assises, de grandeur plus que nature, et reconnaissables à leurs attributs.
Cet ensemble d'une belle et facile exécution est antérieure aux productions de CafTiéri sur le même sujet.
JadouUe a puisé ses inspirations aux bonnes sources, pour ce qui regarde la figure et le costume du poète.