JOHAN F R E IRE
A première vue, il nous sembla que c’était un retour vers la forme péninsulaire connue par la fameuse mappemonde de Ruysch, à l'exception de la grande île du Sud-Est. Mais celle-ci ressemble trop à la configuration si particulière qu’on remarque dans l’épure de Jelian Alfonse [suprà, p. 22a) pour ne pas suggérer l’idée que l’une et l’autre provenaient d’un même prototype original et portugais.
Ce fut en tâchant de reconstituer la nomenclature terre-neuvienne de Freire que nous remarquâmes une désignation susceptible d’en donner la clef: agrambaja , placée â l’entrée d’une sorte de golfe et dans une latitude se rapprochant de celle où les premiers cartographes placèrent le détroit de Bclle-lsle. Quant au nom, c’est en réalité a gram baya , la grande baie. Notons ce point.
Une comparaison avec la carte dressée par Diégo Gutierrez â Séville en i55o et qui présente la partie la plus caractérisque des contours terre-neuviens de Freire, c’est-à-dire une presqu’île pour l’ensemble, à l’exception de la péninsule d’Avalon qui affecte ici l’aspect d’une île de forme et de position tout à fait particulières, nous mit rapidement sur la voie.
En effet, dans cette carte, par 38"- 3()° de latitude Nord (de son échelle) et au Sud du Labrador, on voit très distinctement l’entrée d’un large passage. Ce ne peut être que le détroit de Belle-Isle, mal compris, mal orienté, trop haut placé, mais qu’un seul nom suffit à identifier : la granit baia , comme dans Freire. C’est la dénomination donnée dans les premières cartes du Canada à l’entrée septentrionale du golfe Saint-Laurent et qui doit remonter à Jacques Cartier, puisque déjà en i544 Jehan Alfonse appelle cette partie du golfe la grande baye. 11 eût été surprenant qu’en 1 .3 4 G , douze années après le retour du navigateur malouin, on ne connût pas encore à Lisbonne les résultats de son premier voyage au Canada ; au moins d’après quelque récit verbal de l’expédition.
Au milieu du xvi° siècle, les cartographes espagnols ne s’occupèrent pas encore de l’Amérique du Nord, surtout de cette partie, qui d’ailleurs ne leur appartenait point (traité de Tordesil las) . Lorsqu’ils avaient besoin pour leurs mappemondes d’une délinéation du Labrador, de Terre-Neuve ou des Baccalaos, c’est aux cartes portugaises qu’à Séville ils l’empruntaient : les planisphères de Weimar le prouvent. C'est ce que fit Gutierrez et le modèle qu’en i33o il choisit fut un dérivé du prototype dont Freire avait copié les configurations terre - neuviennes quatre années auparavant. Sa péninsule d’Avalon, si typique, le démontre.
Les Dieppois dégagèrent l’ensemble de Terre-Neuve et en marquèrent tous
les contours, bien que d’une façon fort fragmentée. Chez les Portugais, au contraire, la côte occidentale resta dans le vague. C’est à dessein qu’on y voit cette lacune dans Freire et dans Gutierrez. On peut même dire qu’elle devint la caractéristique, plus ou moins nette, d’une importante catégorie de cartes lusitano-américaines pendant toute la seconde moitié du xvie siècle.