‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 169 sur 258 · BeRTIUS · texte numérisé non relu

BeRTIUS

Mais dans les tentatives de reconstruction des contours cartographiques de Terre-Neuve, notamment pour la presqu’île du Petit-Nord, certains tracés manuscrits appellent l’attention. Parmi ceux-ci, nous devons citer la carte dite de Stockholm.

Cette délinéation de l’Atlantique Nord, mais plus particulièrement de la région groënlandaise, a été l’objet de laborieux commentaires pour en déterminer l’origine, la date et le but1.

Grossièrement dessinée sur papier et mesurant 46 X 4i centimètres, cette carte ne porte ni nom d’auteur, ni date, ni rien qui puisse en indiquer la provenance. Elle était originairement muette, mais des désignations ont été ajoutées, nul ne sait quand, sur le Groenland.

1 Streenstrup, Ymer, 1886, p. 83-88 ; C. C. A. Gosch, Danish Arctic Voyages, 1605-1620 ; London, llakluyt Society, 1897, avec fac-similé de la

carte ; Miller Christy, On an early chart of the North Atlantic; London, 1897, in-8° et carte.

On suppose que c’est l’œuvre de James Hall, pilote-major de l’expédition envoyée en iGoa par Christian IV à la recherche des colonies danoises perdues. Il 1 aurait dessinée à son retour, vers 1607, à Copenhague, et ce serait une des dépouilles rapportées à Stockholm par le roi de Suède lors de là guerre avec le Danemark en iG5q.

Quoi qu il en soit, le seul point qui nous intéresse ici, est la configuration de Terre-Neuve, étant donnée la date qu’on lui attribue 1 2 :

On a connaissance de cartes marines manuscrites dressées ad hoc pour des voyages de découvertes par certains pilotes-cartographes que les Hollandais nommaient cartsclirywers* . Les documents de cette espèce sont devenus très rares, aussi la carte de Stockholm, qu'on juge appartenir à cette catégorie, présente-t-elle un intérêt particulier.

La méthode de construction est, forcément, celle de tous les anciens cartographes : c est-à-dire, des placages ajoutés à un ensemble déjà existant, parfois depuis longtemps. Ici, la base fut l’espace qui s’étend de l’extrémité septentrionale de 1 Écosse à la côte Nord-Est du continent américain. On

1 La latitude est aussi remarquable : d’après l’échelle même de la carte, 46°3o'-52°.

2 Gosch, o/>. cit., t. 1, p. 1 5 1 , et t. II, p. xi.ix, où il est fait mention de Carolus Joris, cart-

schrywer, mais aussi de William Borougii qui dressa la carte dont sir Martin Frobisher se servit au cours de son premier voyage (1576).

PÉNINSULE DU PETIT-NORD

doit donc admettre que les Hébrides, les Féroé, l’Islande et toute la ligne de côtes depuis le Labrador jusqu’à la Nouvelle-Ecosse ne sont pas des tracés faits de riovo , mais qu’ils ont été empruntés à quelque carte usuelle, plus ou moins ancienne. A ces parties banales, pour ainsi dire, le cartographe ajouta les découvertes de Frobisher et de Davis (1076-1587), comme points de repère pour l’exploration projetée. Ce serait donc après, que les résultats du voyage de Hall de 1600 auraient été inscrits sur ladite carte, si tant est que ce soient bien les épures de sa première expédition dans ces parages.

D’après cette hypothèse, la délinéation de Terre-Neuve daterait au plus tard du commencement du xvne siècle, et c’est ce qui ne laisse pas détonner.

Prise dans son ensemble et dans son orientation, la carte de Stockholm présente la meilleure configuration de Terre-Neuve que nous connaissions à cette date supposée. Même lorsqu’on la compare à celle de la carte amsterdamoise d’ Anthony Jacobsen (1621), où nous étions disposés à voir le point de départ des perfectionnements conscients et réels destinés à conduire à une délinéation exacte de lîle, l’avantage, à certains égards, reste au document suédois, bien que fort imparfait encore.

Mais d où peut provenir en i6oo-i6o5, un tel tracé ? Si c’est l’œuvre d’un cartschrywer , comment se fait-il que les Hollandais s’en soient tellement éloignés, depuis Dirckx ? Quant à être venu d’Angleterre, les cartes de John Dee, de Thomas Ilood, de Henry Briggs nous montrent les cartographes de ce pays inféodés jusqu’à la fin du siècle aux formes de Terre-Neuve lusitano-dieppoises, et lorsque avec Hakluyt ils commencent à modifier leurs contours terre-neuviens, c’est l’hydrographie hollandaise qu’ils imitent.

Ce qu’il faut retenir de notre discussion, c’est qu’apparemment la carte de Stockholm est d’une époque postérieure à celle qu’on lui suppose, ou bien encore qu’il circulait déjà dans les premières années du xvue siècle, des œuvres cartographiques supérieures à celles que les atlas hollandais, belges et français nous font connaître, et dont le critique ne peut encore indiquer l’origine ou les sources.

Quant à la supériorité relative des profils du Petit-Nord comparés aux autres parties de Terre-Neuve, dans toutes les autres cartes, elle s’explique probablement par une légende que nous relevons sur l’importante carte précitée de De Courcelle. Elle est ainsi conçue : « Petit mestre, rendez-vous des Malouins allant et venant. » Petit mestre est un port de la presqu’île du Petit-Nord. D’autre part, Charlevoix rapport e (Nouvelle-France, 1. 1, p. 4-°) que « les Malouins faisoient leur pèche en un lieu qu’on a nommé le Petit-

Nord. Le poisson y est plus petit, que dans la Baye de Plaisance, mais plus propre pour le commerce de la Méditerranée et du Levant ». Une région aussi fréquentée devait être bien connue des pilotes; de là des relevés plus exacts. Et comme les Hollandais ne visitaient guère ces parages, c’est à Saint- Malo que leurs cartographes durent aller quérir des renseignements.

LES CARTOGRAPHES HOLLANDAIS ET RELGES

Pour mieux faire comprendre l’évolution cartographique de Terre-Neuve, considérée comme masse compacte et triangulaire, nous croyons utile d interrompre ici la chronologie dans les descriptions. De fait, ce n’est guère qu’en groupant les cartes par nationalités d’origine qu’on peut maintenant suivre leur développement, mais après avoir recherché les modèles dont les cartographes-imitateurs s’inspirèrent. Il faudra donc classer les séries selon l’époque des prototypes. Dans cet ordre d’idées, c’est, pour le xvne siècle, par l’hydrographie hollandaise ou batave que nous devons commencer.

Dès la fin du xvie siècle, on voit les Hollandais publier à Amsterdam des cartes, évidemment à l’usage des marins, tout élémentaires qu elles nous semblent, mais où les tracés de Terre-Neuve indiquent des efforts pour arriver à une configuration de l’ile aussi exacte que leurs moyens d’informations le permettaient.

A côté de ces cartes plus ou moins détaillées, il faut aussi tenir compte de certaines délinéations minuscules, marquant néanmoins pour Terre-Neuve une figure, pour ainsi dire condensée, et commençant à s’approcher de la forme réelle. Nous possédons encore plusieurs de ces petites délinéations. Elles rappellent les contours du Benedetto ( 1 543) et du Desliens (i5G3), par exemple dans Petrus Plancius1, Théodore de Bry 2 et Jodocus Hondius 3.

Il faut remarquer que cette fois encore les Portugais fournirent les don-

1 Orbis terrarvm types de intégra multis in lacis emendatus auctore Petro Plancio, îSga,

i5g4, et dans les differentes éditions du Voyage de Linsciioten, hollandaises, françaises et latines.

Cf. l’atlas Rio Branoo, n° 37. L’ Orbis terme compendiosa descriptio ex peritissorvm totius orbis geographorum operibus désunit a. . Antverpiæ, apud Joannein Baptistam Yriext, inséré dans le Linsciioten d Amsterdam, i5gg. est une

copie de la carte précitée de Petrus Plancius.

2 De Buy ; America sive novvs orbis respecte Evropaeorym inferior globi terrcstris pars (VI), 1 5g6, ï 5 g 7 , 1617-1624.

3 Typus totius orbis lerrarum, in quo et Christiani militis certaine n super terrain (in pietatis sludiosi gratiam ) graphicè designatur à Iud. Ilondio calatore, i5g7; op. cil.. n° 43.

T ERRE-NEUVE

nées élémentaires. Comme preuve, citons la grande carte de l'Atlantique dressée par Jan Dirckx le fils, à Amsterdam en 1099 1 :

i3o. — Jan Dirckx. 1099.

.1 AN DIRCKX

Cette partie de la carte est entièrement portugaise et elle expose des contours qui témoignent d'un progrès sur les œuvres lusitaniennes de la seconde moitié du xvie siècle aujourd’hui connues. Entre les atlas de Lazaro

Luis ou celui de Vaz Dourado et cette publication de Dirckx, il a dù être dressé en Portugal de nombreuses cartes, toutes dans la voie d’une transformation dont nous n’avons plus qu’un des derniers résultats. C’est certainement à une œuvre de cette famille que Champlain a emprunté la délinéation de Terre-Neuve pour sa carte de ibia.

Tout irrégulier qu’il soit, le tracé de Dirckx accuse, au moins pour la piesqu île d Avalon, une exploration relativement récente et des conceptions hydrographiques plusieurs fois reproduites, plus ou moins fidèlement, par les cartographes hollandais et belges. Quant à la nomenclature de Dirckx c’est du portugais corrompu, sans trace de noms français.

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