J 1 1 CARTE
pel entier des Antilles sont empruntés à un dérivé de La Cosa. La côte de DE l’0Liveb
l’Amérique du Sud, au contraire, dénote une carte lusitanienne mais différente de Cantino, tout en exposant le parcours de Hojeda accompli en i4qq.
Elle porte une légende : Mundus novus , qui en fait une carte vespucienne.
Cependant le littoral du Brésil ne se continue pas au Sud du Mont Pasqual, qui est la limite méridionale atteinte, non par Amène Vespuce, mais par Cabrai : ce qui lui assigne néanmoins une date postérieure à mai ou juin i5oo, époque de l’arrivée à Lisbonne de la nouvelle de la découverte, apportée
1 Baxos ou baixos, en français, « basses », endroit où il y a peu de hauteur d’eau, et où se trouve caché un petit banc de sable ou de roches.
2 Cette latitude et les suivantes sont celles qui
sont portées sur la carte même d’après l’échelle tracée près de Terre-Neuve.
Dans l’original se voit au n° 11, au-dessous et dans toute la longueur de la partie ombrée, un trait de frontière ou de côte très accentué, oublié dans notre reproduction.
3 Cette carte curieuse a été signalée et reproduite par M. V. Bellio, Raccolta Colombiana, part. IV, t. II. Cf. le fac-similé ci-joint.
par Gaspar de Lemos, et même une ou deux années après, lorsque parurent les premières éditions de l’opuscule de Vespuce où le nom de Munclus noms commença à circuler.
Quant aux régions septentrionales, elles ne peuvent provenir que d’un dérivé portugais résumant, de seconde main, les découvertes faites dans ces régions par Corte-Real et ceux qui s’y aventurèrent à sa suite peu après. L’ensemble paraît être l’œuvre d’un cartographe italien copiant une carte où tous ces éléments étaient déjà rassemblés et dont la nomenclature avait été dénaturée en passant par des mains très diverses.
On note d’abord, émergeant du haut de la carte et dans la longitude du cap Saint-Roch (ici appelé cauo S. Croxe ) un mamelon qui certainement représente l’extrémité du Groenland. Il porte, le long de la côte, en commençant par son Nord-Est, les noms suivants 1 :
Cauo de spignus (stignus?) Cauo larbatore ( sic pro labrador).
Cauo agrut (ou agrar2). Lentu.
Cauo de maraserba (de mar ) Terranoba.
En face le cauo larbatore se voit une île rectangulaire, dénommée Insula de labarclor.
La côte s’arrête, pour reprendre à une certaine distance, mais sous forme de terre parallèle à l’équateur. Cependant, c’est bien Terre-Neuve, et sans que cela puisse être la partie méridionale de l’île. La nomenclature se produit, de l’Est à l’Ouest, dans l’ordre suivant :
Baia de cos.
Riuo de la spera.
Cauo de la spera.
Riuo de bosas (rosas).
Riuo de los bacojaos.
Ponta del pa. . .
Terra de Corte (Corte real ?) Bonauentura.
Cauo del marco (marco ?)
La serna.
En face le riuo de bosas , se trouve une île, dénommée Grogay. C’est peutêtre le S. gi'igor de La Cosa, se rapportant à une île placée à l’Est de son C. fastanastre. Dans ce cas, on est fondé à se demander si ces deux configurations, et une autre que nous allons décrire, ne sont pas dérivées de la côte septentrionale tracée par La Cosa, mais après avoir subi des modifications
1 M. Bellio commence cette nomenclature par deux noms qui ne figurent pas sur son fac-similé :
Ponta de Sampaulo et Terra de Cubieri [sic pro « descubierta? »)
2 On trouve dans La Cosa, près de son C. fastanastre, « Agron », et sur la même côte « Argare » ou « Argair » : mots d'ailleurs inintelligibles.
Planche IV. NORD
Üj
cû
Après 1503 (Conservée à Pesaro.)
PREMIER DÉVELOPPEMENT CARTOGRAPHIQUE
successives. D’ailleurs, la forme colimaçonéenne de bile de Cuba dans l'Oliveriana, implique une connaissance du planisphère de ce cartographe, directe ou indirecte.
Après une nouvelle solution de continuité, commence, sur le même plan, une terre continentale qui s’arrête à la longitude de notre Yucatan, exhibe la silhouette de trois hautes montagnes, et est nommée Costa fcrmosa.
On peut supposer que l’ensemble est la résultante d une série d’explorations côtières du Groenland au Cap Cod, mais dont les tracés proviennent de cartes variées et très anciennes.
JOHANNES KUYSCH
ANTE l5o6.
TERRE-NEUVE RÉGION ASIATIQUE
Avant d’examiner les dérivés de l’hydrographie portugaise qui aboutirent à un raccord complet des parties jusqu’alors fractionnées de la côte Nord-Est du nouveau monde, y compris Terre-Neuve, nous devons décrire la tentative de Johannes Ruysch, laquelle se présente dans des circonstances qui demandent à être expliquées.
Le 28 juillet 1006, Evangéliste Tosinus, libraire français, originaire de Bourges, mais établi à Rome, obtint dé Jules II un privilège pour une nouvelle édition de Ptolémée. Aux termes de cette autorisation, le texte de la Cosmographie devait être accru de cartes des pays restés inconnus au grand géographe grec : c’est-à-dire des contrées récemment découvertes par les Espagnols et les Portugais.
En 1007, paraît l’édition, laquelle ne contient encore quoi que ce soit se rapportant aux terres nouvelles. C’est toujours la vieille traduction latine de Jacobo Angelo, mais revue et corrigée par Fabrice de Varano, évêque de Camerino, le moine célestin Marc de Bénévent et Giovanni Cotta, de Vérone. L’année suivante, Tosinus publie une nouvelle édition1, faite des feuilles de la première, auxquelles il ajoute un titre daté de i5o8, et un commentaire intitulé Marci Bcneventani orbis nova description qu’accompagne la mappe monde bien connue de Ruysch : Universalior cogniti orbis Tabula ex recentibus con fcc ta observation ibus .
Tout ce que nous savons concernant l’auteur de cette carte, c’est ce qu’en dit Marc de Bénévent : « Johannes Ruysch, Allemand, à mon avis le plus compétent des géographes et le plus exact dans ses délinéations du globe... a
1 Ptolemæi Geographia, latine reddita, correcta Evangelista Tosinus, i5o7 et i5o8, gr. in-fol.
a Marco Beneventano et Joanne Cotta. Romæ, Bibliot. Americ. Vetustissima, n° 56, p. io5-iio.
TERRE-NEUVE RÉGION ASIATIQUE
relaté que, parti du Sud de l’Angleterre, il était arrivé au-dessous [sic pro audessus] de l’équateur jusqu’au 53° de latitude boréale1, et que sur ce parallèle il avait navigué vers les côtes orientales » 2...
D’après ce qui précède, Ruysch aurait visité la côte du Nord-Est de l’Amérique, sur un navire qu’on doit présumer anglais, apparemment de Bristol. Bien que géographe, il est loin d’avoir dressé une carte originale. Sa mappemonde est en grande partie copiée sur quelque dérivé portugais du prototoype de Cantino, non cependant sans que Ruysch y ait introduit des modifications caractéristiques au sujet de la région dont nous nous occupons en particulier.
Il y a intérêt à savoir l’année exacte où cette mappemonde fut dressée.
Le privilège précité de Jules II vise une édition de la Cosmographie de Ptolémée faite « à l’aide de nombreux manuscrits cherchés partout, corrigés par des savants habiles, et augmentée de certaines planches nouvelles exposant des terres inconnues à Ptolémée lui-même 3» . Cette dernière phrase ne peut se rapporter qu’à l’Amérique et aux découvertes accomplies par les Portugais dans la mer des Indes. Tosinus possédait donc dès le 28 juillet i5oG, en vue de son édition, des délinéations du nouveau monde. Et comme cette édition de Ptolémée, à l’état complet, ne contient qu’une seule de ces délinéations transatlantiques, laquelle est comprise dans la mappemonde de Ruysch, celle-ci remonte à une date antérieure à juillet iôoG.
A cette époque, ladite mappemonde n’existait qu’en manuscrit, comme on le voit par la légende postérieurement gravée sur file de Traprobane : Ad hanc Lusitani nautc navigcirunt anno salutis Al D. VII. Le fait est que cette inscription, ainsi que toutes celles du même genre dans la mappemonde de Ruysch, sont, selon nous, l’œuvre de Marcus Beneventanus. Elle fut gravée à Rome, et le docte célestin sans doute en surveilla l’exécution. C’est ce travail et la rédaction du commentaire qui causèrent le retard dans la publication de la carte, comme l’avoue Tosinus à son protecteur Robert Guibé, car-
1 Le 53° de latitude Nord dans la mappemonde de Ruysch frise la côte méridionale de son Gruenlant.
2 « Johannes vero Ruschi Germanus Geograpliorum mco judicio pcretissimus ac in pingendo obre diligcntissimus... dixit se navigasse ab albionis australi parte : et tam diu quo ad sub parallelum ab sub [sic] æquatore ad boream sub gradibus. 53. pervenit : et in eo parallelo navigasse ad ortus littora... » (cap. m, a3). Les
mots « ad boream » indiquent qu’il ne faut pas lire subxquatore , mais bien superæquatore. L'ex-
pression « ad ortus littora » doit s’entendre « de la côte orientale du nouveau monde ». Le passage se termine par : « per angulum noctis atque plures insulas lustrasse ». Nous voyons bien que Ruysch dit avoir « même visité plusieurs îles » ; mais nous ne savons ce qu’il entend par « per angulum noctis ».
3 « CosmographiamPlhoIomæi : variis codieibus undecumque quæsilis : doctorum virorum sol. lerti iudicio adhibito emendatam : ac Tabellis quibusdam nouis incognitas ipsi Ptholomæo prouincias. »
dinal-évêque de Nantes, au mois d’août i5o8, en attribuant ce mécompte à « la description du nouveau monde qu’il ne lui fut pas permis de terminer malgré la meilleure volonté » '.
Les délinéations du Nord-Est de l’Amérique, notamment de Terre-Neuve, sont donc antérieures à l’été de i.5o6, bien que publiées seulement deux années après. En voici le tracé, agrandi :
Le lecteur remarquera l’ensemble de la côte orientale de Terre-Neuve, la grande presqu’île au Nord et, particulièrement au Sud-Est et Ouest les deux profondes échancrures, témoignant a priori d’une certaine connaissance de la péninsule d’Avalon. La vaste baie à l'Ouest, et se prolongeant vers le Nord, semble aussi indiquer une exploration des abords du golfe Saint-Laurent et de Elle du Cap-Breton.
La configuration principale, intitulée Terra Nova ne s’appliquait, selon
1 « ... (Il novi etiam orbis descriplionem, i. inventa nuper continenlis loca adiungeremus.
Quod cura lubentissime nellem exequi non licuit. »
TERRE-NEUVE RÉGION ASIATIQUE
Ruysch, qu’à une presqu’île aussi grande que le Péloponèse : « Peninsulam quam Terrain novam vocal. Joannes majorem longe satis Peloponeso », dit Marcus Beneventanus.
Quoi qu’il en soit, si par l’imagination, on y ajoute le détroit de Belle- Isle, la configuration de Ruysch apparaît comme la plus exacte de Terre- Neuve que les cartographes donneront de cette île avant un siècle. Est-ce un simple hasard, ou bien au contraire un exemple résultant d’une exploration détaillée ? Nous hésitons à admettre cette dernière hypothèse, car elle suppose des levés exigeant beaucoup plus de temps que des marins eussent pu employer à une semblable opération, surtout dans cette région, à cause de la durée de l’hiver, des haies congelées entièrement pendant plusieurs mois et des moyens qu’on ne devait guère posséder avant ido6.
Quant à la nomenclature, sauf deux noms empruntés à l’hydrographie portugaise, elle est entièrement nouvelle sous la forme où nous la relevons dans cette mappemonde et ne se retrouve, au moins ainsi orthographiée, nulle part ailleurs. Le premier de ces noms est Iiisula Baccalauras , l’autre est Baia de Rochas , qu’il faut lire Baia de Rosas , comme dans Viegas. Ce n’est même, ce semble, que le Rio de Rosas déjà inscrit au même endroit dans Kunstmann N° III, et dans l’Oliveriana, qui sont des cartes antérieures à celle de Ruysch. Cette désignation s’explique par la quantité merveilleuse de roses sauvages que, selon Parkhurst, on trouve dans cette région1.
Ruysch nomme notre cap Race C. de Portogesi et ce qui est peut-être l’embouchure de la rivière des Exploits, R. Grando. Un grand promontoire, rappelant le cap Bauld, y est appelé C. Glaciato ( Ghiacciato en italien).
Après avoir contourné au Sud l’extrémité orientale, à l’endroit où nous placerions Miquelon et la baie de Plaisance, on remarque deux îles : Barbatos in \sula\ et Riggetv in\sula ], puis un grand bras de mer. Marcus Beneventanus, à ce sujet, dit que là se trouve un golfe, qui se pourrait nommer Barbatonem , à cause d’une île ainsi appelée : « Que portio terminât ad ortum sinum quemdam quem Barbatonem licebit appellare ob quam insulam istius nominis ore sitam. » Barbatos et Barbatonem 11e signifient rien dans aucune langue. C’est évidemment une erreur de transcription, et on doit lire, apparemment, Britanno\runi\ insula : l'ile des Bretons. Quant au golfe que Marcus Beneventanus, propose de nommer Barbatonem , nous croyons qu’il a voulu dire Rritannum sinum , mal lu par le graveur. Pour Biggetv , c’est un nom complètement incompréhensible.
' « As for Roses tliey are as common as brambles here. » (1576). Parkhurst, dans IIakluyt,
Principall Navigations ; London, 1599, in-folio, t. III, p. l32.
Mais de quels Bretons s’agit-il, des Bretons de France ou des Anglais appelés aussi Bretons? Pour Marcus de Bénévent, ce sont ces derniers. Parlant des voyages entrepris dans l’Océan au delà du méridien des îles Fortunées, il appuie son dire sur les « descriptions faites par Colomb, les Portugais et les Bi ■etons que nous appelons aujourd’hui Anglais : atcjue Brittcinorum quos Anglos nunc dicimus. Ailleurs, ce commentateur informe Mariano Alteri que la carte de Ruysch décrit les voyages tant des Portugais que des Bretons : Tum Lusitanorum navigatio utque Brittannorum designatæ sunt . Il s’ensuivrait que ce golfe et cette île auraient été découverts par les Anglais. D’autre part, comme Ruysch a certainement visité ces parages avant 1007, et sur un navire de Bristol, ainsi qu’on doit le supposer parle détail qu’il partit du Sud de l’Angleterre ; qu’enfin, on connaît des expéditions transatlantiques faites par des Bristolliens en i5oo, 1002 et i5o4, l’assertion de Marcus Beneventanus implique à première vue une découverte anglaise. Et cependant rien de moins certain.
Marcus ne paraît pas avoir eu de renseignements particuliers sur cette région et son commentaire prend pour base principale la mappemonde de Ruysch, telle que celui-ci la lui envoya manuscrite. Les erreurs de nomenclature qu’on y relève sont sûrement de mauvaises lectures, reproduites par le graveur, ou des interprétations arbitraires du moine célestin. Quant à la carte même, ses configurations américaines proviennent directement d’un dérivé portugais du prototype de Cantino. Terre-Neuve n’a pas non plus d’autre origine. Tout ce qu’on peut supposer, c’est que Ruysch en a accentué les contours, particulièrement dans la partie méridionale. Il est possible que cette modification ait été relevée par Ruysch en personne au cours de son voyage, mais, pour les raisons que nous avons données, on doit plutôt y voir une interprétation plus ou moins hypothétique de ce géographe. Quant à sa Barbàtos insula , les marins ne pouvaient guère l’atteindre sans découvrir d’abord le cap Race, et ce ne sont pas des Anglais qui, dans ce cas, l’eussent nommé C. de Portogesi , le cap des Portugais. Tout porte donc à croire que Ruysch ne s’est pas inspiré pour sa nomenclature d’un document cartographique anglais, qu’au contraire le golfe et l'ile étaient déjà tracés sur la carte qu’il a consultée ou copiée et attribués aux Bretons. L’identification des Bretons avec les Anglais est, ce nous semble, une simple glose arbitraire de Marcus qui ne connaissait probablement pas, comme navigateurs, les Bretons de l’Armorique ; bien que ce soit de ceux-ci et non des Anglais, à notre sens, qu’il est ici question.
En effet, dès les premières années du xvie siècle, et peut-être avant, des sujets d’Anne de Bretagne fréquentaient ces parages où ils pêchaient la
TERRE-NEUVE RÉGION ASIATIQUE
morue. Rien de plus naturel à ce qu’ils aient établi des pêcheries au Sud de Terre-Neuve et même exploré les abords du golfe Saint-Laurent avant 1507.
Pour être exact, il faut dire que si les vieilles cartes portugaises attribuent aux Bretons une terre, des îles et des caps, c’est sur la péninsule de la Nouvelle-Ecosse, en face et très près de Terre-Neuve, mais non à l ilc même. Raisonnant par analogie, on peut supposer que dans le prototype de Ruysch, les îles Barbatos et Biggetu n’étaient que des saillies (comme le cap North ou le cap Enfumé), relevées incomplètement, selon la coutume de l’époque. Quand on songe que jusqu’au milieu du xvie siècle, Terre-Neuve n’est représentée, même sur les meilleures cartes, que sous forme d’un amas de trente îles et îlots, cette supposition n’a rien d’invraisemblable.
Nous ne sommes pas non plus convaincu que Ruysch fut le premier à concevoir ou à tracer la délinéation d’une côte qui, du Sud de Terre-Neuve se continue à l’Occident, parallèlement à l’équateur sans interruption jusqu’au Nord de la Chine. C’est-à-dire que les pays correspondant sur nos cartes au Groenland, au Labrador, à Terre-Neuve et au Canada, font ici partie intégrante de l’Asie. Mais cette hypothèse est fort différente de celle que Colomb avait soutenue ; en ce sens que Ruysch ne b applique pas au reste du continent américain. 11 sépare au contraire, par un grand espace maritime, ces pays de la terre occidentale qui répond dans Cantino et toute l’hydrographie lusitano-germanique au littoral des Etats-Unis. Puis, il sépare encore cette région, par une mer non moins grande, de l’Amérique du Sud, dont il fait un continent à part, sous le vocable de Terra Sancte Crucis, siée Mundus novus.
Cette partie de la carte de Ruysch ne semble donc pas donner le plus ancien exemple d’une représentation graphique de l’hypothèse transformant Terre-Neuve en une contrée exclusivement asiatique. Si nous faisons des réserves, c’est surtout en faveur d’une série de cartes italiennes, notamment celle de Roselli A, dont nous allons bientôt parler et dont le prototype, si ce ne sont ces cartes mêmes, paraît avoir précédé la mappemonde de Ruysch.
L’œuvre du géographe allemand n’a exercé d’ailleurs aucune influence et si Sylvanus d’Eboli et Franciscus Monachus citent Marcus Beneventanus, c’est pour le critiquer. Le premier est même assez sévère, puisqu’il qualifie sa commentaire de inscitia atcjue negligentia1 , tandis que le second traite ses théories « d’hallucinations ».
« Ncque enini aut ingenio aut crudilione ncque nostra ætale Cotta noster cedcbal. »
1 Lignes 43-45 du chapitre xi, Adrevsus Mar. cum beneventanum Monacliiun. Sylvano accuse même Marc de Bénévent d’avoir plagié Cotta :
Le titre de cette mappemonde est Carte plus universelle du monde connu , d'après de récentes observations. Pour ce qui concerne le nouveau monde, ces nouveautés sont peu importantes. L’historien de la géographie doit néanmoins en tenir compte, comme manifestant un progrès (si ce n’est une simple coïncidence) dans les profils de la côte méridionale de Terre-Neuve. On peut aussi y voir la plus ancienne trace positive d’une expédition anglaise dans les parages de cette île même, bien que fournie par un Allemand.
Une question qui se pose est de savoir si Marcus Beneventanus n’a pas consulté pour son commentaire une autre carte que la mappemonde de Ruysch et si elle exposait des configurations terre-neuviennes d’un caractère différent. Nous relevons, à cet égard, dans la dissertation du moine célestin les curieux passages suivants :
Après avoir exprimé l’opinion que les représentations graphiques de l’Italie ont pu être corrigées à l’aide de la cartographie maritime [ex ploographia descriptio) , Beneventanus dit :
« De là, on peut conclure par voie de similitude qu’en confectionnant une mappemonde on a pu redresser les côtes d’après de multiples navigations, ainsi que le capitaine de la mer [Archoplous], Colomb le neveu, me l’a montré '. »
« Le premier des Colomb et son neveu ont décrit la mer orientale ; les Portugais ont fait de même pour la mer du Sud, tant d’après leurs propres navigations que d’après celles des Hindous. Avec toutes ces données a été cconfetionnée (comme nous l’avons dit) une carte marine 1 2. »
« 11 existe chez Colomb le neveu une description [graphique] nous montrant sous plusieurs latitudes les navigations qu’il a faites depuis Cadix jusqu’à Terre-Neuve, laquelle péninsule est située chez les Orientaux3. »
Ces déclarations du moine célestin appellent plusieurs observations. D’abord Christophe Colomb n’a jamais eu de neveu appelé Colomb, ni de neveu qui ait navigué avec lui ou seul 4.
1 « Et quo vergat optime cognosci similiter et quæcumque cætera littora quando quidem una universalis facta sit tabula ex pluribus reformata navigationibus uti Archoplous Columbus nepos mihi ostendit. »
2 « Columbus prirnus et nepos orientale dcscripserunt mare Lusitani Méridionale tum ex suis, tum ex Indorum navigationibus ; ex quibus omnibus una confecta est (uti diximus) ploographia. » De situ et postura Italiæ et in quo designaliones différant. Op. cit. , cap. xi.
3 « Presertim apud Columbum ncpotem una
(descriptio) extat in qua nobis ostendit sub pluri-
bus parallelis suas quas fecit navigationes Gadibus usque Terrain Novam que pcninsula apud Orientales ponitur. » Quonam pacto proiecta sit in piano liée descriptio ac quotupliciter proijci nossit. Cap. xii.
4 Des recherches dans les archives tabellionnaires de Gênes ont permis de reconstituer la liste complète des membres de la famille à laquelle Chritophe Colomb réellement appartenait.
Scs frères et sa sœur furent :
Barthélemy, lequel ne laissa qu’une lille, Maria Marron, née le ii décembre i5o8.
Diego, qui était d’Eglise, laissa néanmoins un
TERRE-NEUVE RÉGION ASIATIQUE
Giovanni Antonio Colombo, Génois, commanda (ou commandita) un des navires de la troisième expédition de Christophe Colomb au nouveau monde, en i4q8. Las Casas, qui le connût personnellement *, le qualifie déparent de l’Amiral : cleuclo del Almirante. S’agit-il de ce Colomb ? C’est douteux. On ne connaît de lui ni carte ni relation de voyage, et ce que nous savons de sa personne n’indique ni un écrivain ni un cartographe.
Un membre de la famille du grand navigateur à qui l’on pourrait attribuer des travaux de ce genre est son fils naturel Fernand ; mais il était très jeune quand Beneventanus écrivait son commentaire, et si Fernand, d’ailleurs, avait avant i5o7 composé un écrit ou dessiné une carte se rapportant à des voyages transatlantiques faits avec son père, nous en aurions certainement entendu parler.
Vient maintenant Diego, fils aîné de Christophe Colomb. Qualifié d’Amiral depuis la mort de son père, titre que Beneventanus a pu traduire par Archoplous , et se trouvant de sa personne à Borne en IJ07, rien n’empêche qu’il se soit rencontré avec le moine célestin et lui ait montré une carte marine. Malheureusement Diego, attaché à la cour d’Espagne, n'était nullement versé en hydrographie et il traversa l’océan Atlantique pour la première fois en i5oq2.
Reste Barthélemy, frère du grand Christophe. Marin et cartographe de profession, non seulement il conduisit aux Antilles une escadre en i4q4 et en i5o2, mais nous le voyons avec sondit neveu Diego à Rome, comme en témoignent deux lettres de Jules II des 10 et iq avril 1007^. Il y fit même don à un chanoine de Latran d’une description géographique de la terre de Veragua, accompagnée d’une carte dessinée de sa main : « Li dete di suo mano uno disegno de’ litti di tal terre4. »
Tout porte donc à croire que Marcus Beneventanus a en vue Barthélemy Colomb, qu’il croyait être le neveu du grand navigateur.
Quoi qu’il en soit, on ne trouve aucune trace, dans les documents, d’expéditions, encore moins de voyages répétés, de Cadix à Terre-Neuve, sous pavillon espagnol, ou accomplis dans ces conditions par n’importe qui à cette époque.
fils, qu’il eut de la négresse Barbola, domestique de son neveu et homonyme, après i5og.
Giovanni-Pellegrino, lequel vécut toujours à Gênes et mourut célibataire.
Reste la sœur, Blanchinetta, qui épousa un charcutier appelé Bavarello. De ce mariage naquit un fils, Pantaleone, né seulement en 1490, qui porta, naturellement, le nom de son père et ne navigua jamais. Voy. notre Christovlie Colomb,
Paris, 1884, in-8°, t. II, appendice A, doc. I — XLV.
1 Las Casas, Historia de las Indias, t. II, p. 22 ; Historié; Venet. , 1571, f° i52 v.
2 Mss. de Munoz, t. XL, f° 25i.
3 Raccolta Colombiniana ; Documenti diplomatici, p. 20-23.
4 Bibliotheca Americana Vetustissima ; appendice, p. 471.
A l’exception de la mappemonde de La Cosa, on ne connaît pas non plus de carte dressée en Espagne avant id25 et exposant une configuration continentale quelconque au Nord de la Floride. Il se peut que de ces cartes aient existé, mais on est fondé à dire que la partie septentrionale y était empruntée à 1 hydrographie lusitanienne, comme elle l’a été pour Terre-Neuve et la région adjacente dans toutes les cartes espagnoles dressées après le retour de Estevâo Gômez. Si les cartographes sévillans avaient possédé des données cartographiques sur cette contrée et provenant d’explorations accomplies par des navires de leur nation, ce sont celles-ci qu’ils eussent adoptées. En tout état de cause on les retrouverait dans le Pciclron General de Cliavès que décrit Oviedo.
Nous sommes persuadé que la carte montrée par « Columbus nepos » conséquemment n’était pas une œuvre espagnole, au moins de première main, mais, à certains égards une carte portugaise comme celle que Ruyscli a copiée. Et pour ce qui se rapporte à Terre-Neuve, les configurations et la nomenclature devaient être semblables. La description que Beneventanus en donne, malgré sa brièveté : « Terrain Nova/n que peninsula apud Orientales ponitur », le prouve. Ajoutons que toutes les références dans ce commentaire sont exclusivement lusitaniennes. Jamais un cartographe espagnol n’a appelé le Brésil : la Terre de la Sainte-Croix : quam terrain santæ Crucis appellant . Ce qui a pu induire en erreur le moine célestin, c’est que l’hydrographie portugaise, dès les premiers temps, n’omet jamais d’inscrire en majuscules au milieu des Indes Occidentales, une légende rappelant que ce sont « les Antilles du roi de Castille et (pie c’est le Génois Christophe Colomb qui les a découvertes ».
Ce qu’il faut retenir de nos explications, c’est qu’à l’époque où Beneventanus écrivait son commentaire, il n’existait pas de cartes espagnoles exposant Terre-Neuve d’après des épures rapportées par Christophe Colomb ou par quelque autre Colomb, voire par un marin castillan quelconque, et qu’il est tout à fait improbable que dans les sept premières années du xvic siècle des navires soient allés de Cadix aux régions terre-neuviennes : possessions exclusives du Portugal. Quant à Christophe Colomb, il ne dépassa jamais dans le nouveau monde 20° lat. Nord. Ce fut aussi la limite atteinte par son frère Barthélemy.
LA CARTOGRAPHIE LUSITANO- ITALIQUE
Nous n’avons pas fait dater cette catégorie de cartes de la mappemonde de Ruysch parce que celle-ci est l’œuvre d’un géographe allemand et qu elle n’a d’italien que d’avoir été commentée par un savant de Bénévent et gravée à Rome. Elle nous semblait même être une tentative isolée, lorsqu’un certain FRA-NCESC0 R0SELLI distique latin, anonyme et non daté, mais sûrement composé en Italie dans les premières années du xvie siècle, nous mit sur la voie d’une série de cartes analogues à celle de Ruysch. Il ne faut pas croire cependant qu’elles dérivent de cette dernière, en aucune façon. Leur prototype même semble l’avoir précédée. Le seul point de ressemblance, c’est de partir d’une idée identique, en reliant Terre-Neuve à la terre ferme d’Asie.
D’autre part, si la base de ces cartes, œuvres de cartographes italiens, est, dans son ensemble, quelque travail portugais des deux ou trois premières années du xvie siècle, elles ne sont pas, comme la mappemonde de Ruysch, des dérivés du planisphère de Cantino. On le voit par les restes de la nomenclature cantinienne qui figurent encore dans Ruysch et dont il n’y a pas trace dans les cartes italiennes que nous allons examiner.
Quant au distique révélateur, en voici le texte et la traduction :
Ix LAUDEM MAGISTRI FrAXCISCI FLORENTINI C0SM0GRAPHI :
Orbcm terrarum Francisai hoc rito [sic pro rite ?\ clocta florentini pinxit in orbe [?] ni anus, lusitana recens inventaejue Ibcra secutus
cosmographisque adhibens, te Ptholomei [sic pro Ptholomee ?]
notus [sic pro nota ?].
C’est-à-dire :
« A la louange de maître Francesco, cosmographe florentin :
« La docte main de Francesco Roselli a peint dans les règles à Florence ce globe terrestre, lequel expose les découvertes récentes des Portugais et
io. ■ — Roselli A, i532.
des Espagnols, et donne aux cosmographes, ô Ptolémée ! l’emplacement des lieux. »
Il y avait donc à Florence un cosmographe appelé Francesco Roselli, qui construisait ou peignait des globes terrestres, très peu de temps après les découvertes maritimes des Espagnols et des Portugais. Le mot recens doit s’entendre ici de la période qui s’écoula de i4q3 à i5o6, c’est-à-dire depuis Colomb jusqu’aux fameuses expéditions de Francisco d’Almeida.
Le cosmographe florentin a aussi sans doute dressé des mappemondes ou des planisphères, qu’il a pu faire imprimer ou publier à Venise, centre prin-
1 Raccolta Colombiana ; Berchet, Funti, t. II, p. 3g4, d’après un recueil de vers copié par Marin
Sanuto, le jeune, et conservé à la Marciana.
LA CARTOGRAPHIE LUSITANO-ITALIQUE
cipal alors des publications de ce genre. Dans ce cas, il peut être le « diligent Florentin qui publia dans cette ville une délinéation du nouveau monde » et
que Marcus Beneventanus cite dans son Orbis nova description rédigé entre 1 507 et i5o8.
Nous voici maintenant en présence de trois mappemondes gravées équivalant à peu de chose près à une seule configuration géographique. Partant du connu à l’inconnu, nous les désignerons respectivement sous les rubriques :
Rose U i A , Rose/ li B et Roselli C.
Boselli A est un petit planisphère gravé sur cuivre, encadré dans une roselli a bordure ovale et agrémentée de douze têtes d’Eole. Dans le corps de la carte même on lit F. Rosello florentino fecit. Autour, mais ajoutés postérieurement
1 « Quidam etiam Florentinus, vir quidem dili- ram ». Ptolémée, Rome, i5o8, cap. ix, v. de b 4. gentissimus, novam mundi cdidil Venitiis pictu-