PROJETS DE L'ESTABLISSEMENT
Le sieur de Remonville, qui a esté sur les lieux jusques aux Hlinois, qui a connu le sieur de La Salle et luy a mesme donné de très bons advis sur ses descouvertes, est un homme qui a de la naissance et du service; il a mesme un bien raisonnable. Il m'a donné sur cette affaire beaucoup plus de lumière que je n’en avois eu de la lecture des diverses relations imprimées et des conversations avec plusieurs autres personnes, dont les uns ont esté sur les lieux et les autres ont esté amis du sieur de La Salle. Il m’avoit proposé de faire une compagnie qui sous de certaines conditions travailleroit à ses despens à faire
AE CR , Q l'establissement sans qu’il en coutast rien au Roy, et c’est sur
cela que j'avois eu l'honneur d'en escrire à Monseigneur.
Son dessein estoit d'aller dans le Canada, d'y mener une certaine quantité de personnes, et des marchandises qu'il auroit eschangées avec des gens du pays; de faire faire icy deux barques en pacquet pour traverser les Lacs, aller aux Illinois et suivre la mesme route que le sieur de La Salle avoit suivie pour aller à l'embouchure du Mississipi. Estant arrivé, il se seroit mis en possession, y auroit fait bastir un fort; il auroit visité exactement la coste, ct, sur les relations, sa Compagnie ou le Roy nissme, s’il avoit voulu, auroit pris toutes les mesures nécessaires pour en faire un cstablissement solide.
Il proposoit aussy d’y aller par le Golfe avec deux petits bastimens, y mener deux ou trois cents hommes, faire bastir son fort et en envoyer donner advis, et il laissoit le choix de ces deux voyes.
Jl supposoit que, la paix estant faicte, nous n'avions qu’à prévenir les Estrangers dans la prise de possession, et que, n'estant point troublez, on pourroit faire le reste avec plus de loisir, ne doubtant pas que, dès le moment qu’il auroit fait voir par expérience la seureté et la facilité de l’establissement, il ne se trouvast une infinité de gens du commerce qui voudroient entrer dans la Compagnie, et que dès la seconde année on ne trouvast tous les fonds nécessaires pour mettre la chose dans sa perfection,
Mais le sieur Fouessin, jeune négociant très habile et très esclairé, qu'il vouloit joindre à sa compagnie, nous a fait voir l'inconvénient de ces deux propositions. Il nous a representé, et nous l'avons sceu d’ailleurs, que les Anglois songent très sérieusement à cet establissement; que si on prenoit la voye du Canada, ils ne manqueroient pas de nous prévenir, et que,
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si l'on suivoit le party d'entrer par le Golfe avec deux petits vaisseaux, il y a quantité de boucaniers Anglois, escumeurs de mer, forbans et sans adveu, à la Floride, à Nevark (sic) et à la Jamaïque, que les Anglois destacheroient sur les deux petits bastimens, sauf à les desadvouer quand nostre entreprise seroit eschouéc; qu'il y en a mesme qui partent souvent de la Tamise sous de faux prétextes ; que les Espagnols, qui ne pourroient pas souffrir sans peine les François dans leur voisinage, les aideroient sous main, s'ils n'osoient pas nous troubler ouvertement, et qu’en un mot il n’y avoit pas assez de prudence à tenter une entreprise de cette conséquence avec si peu de forces, parce que, si l'on eschouoit, on n'y scauroit plus revenir.
Monseigneur sera adverti que Fouessin a beaucoup de commerce en Angleterre, et qu’outre cela il y a deux frères, dont l’un, qui est actucllement auprès de luy, est revenu depuis peu de la Virginie, et l’autre est encore dans la Floride, de sorte qu’il est très instruit des desseins que les Anglois ont formez sur la Louisiane, et qu'ils veulent faire de grands efforts pour se rendre les maistres du Mississipi.
J'adjousteray à Monseigneur ce que j'ay appris d’ailleurs. Il court un bruit que le sieur Penn, Anglois, a envoyé de la Pennsylvanie cinquante hommes à la rivière des Ouabaches pour faire un establissement qui puisse les conduire par les terres au Mississipi; et quoyque ce chemin soit long et difficile, les Anglois, qui ne se rebutent pas facilement quand il s'agit d'agrandir leur commerce, surmonteront sans doute toutes les difficultez si on leur en donne le temps.
De tout cela il résulte que, pour prendre des mesures justes
dans un cestablissement de cette importance, il faut beaucoup
de diligence, et outre cela des forces suffisantes pour n'estre pas interrompus dans le cours de cette entreprise,
Pour la diligence, j'ay desjà quelques personnes qui entreront avec plaisir dans la Compagnie, qui sera formée pourvu que les actions n’excèdent pas dix mille livres. Le sieur Fouessin et son frère seront du nombre. Ils promettent d'engager encore deux ou trois de leurs amis, et j'en auray deux ou trois autres qui pourront engager quelques uns, pourveu qu'ils soient persuadez que Monseigneur y pense sérieusement, qu’il leur accordera toute sa protection avec quelques conditions, dont je toucheray un mot dans la suite, et qui sont expliquées dans un cahier séparé qui les contient toutes article par article.
La pluspart des personnes qui veulent y entrer à present connoissent par elles mesmes, ou du moins par les relations qu'on leur en a faites, l’advantage qu'on doit espérer d’un pareil establissement ; mais, comme il est impossible de trouver assez de gens qui, sur la foy d’autruy, veuillent donner leur argent pour une affaire qui leur est inconnue, à moins qu'ils ne voyent à la teste une personne d’une réputation acquise dans le commerce et qui ait beaucoup de force et de crédit, si Monseigneur veut accélérer l'entreprise, il aura la bonté d'y engager quelque fameux négociant, ou tel nombre qu’il jugera à propos, et alors on ne sera pas en peinc'de trouver le fonds nécessaire pour faire le premier voyage avec succez.
Il faudra mettre toutes choses en œuvre pour partir dans le mois de mars, et mesme, comme il part à présent des vaisseaux pour Saint-Domingue, si Monseigneur vouloit en voyer par advance à M. Du Casse pour faire partir deux
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pilotes et un ingénieur pour visiter toute la coste du Golphe, faire un journal fidèle et mesme la description de la coste, et surtout des rivières qui ont leur embouchure dans la mer, avec ordre d'envoyer à la Cour une copie du journal, et garder l'autre pour la donner aux vaisseaux qui iront faire l'establissement, lorsqu'ils s’arresteront à Saint-Domingue pour prendre des rafraischissemens ; cela faciliteroit beaucoup l’entreprise. Mais, pour tenir la'chose secrète, il faudroit donner les ordres cachetez aux pilotes et leur enjoindre de ne les ouvrir que quand ils seroient à certaine hauteur.
Si Monseigneur ne le juge pas à propos, les vaisseaux en arrivant à Saint-Domingue pourront prendre les deux petits bastiments avec les mesmes gens, qui leur serviront beaucoup à sonder le Golphe et à trouver l'embouchure du Mississipi. Voilà à peu près la diligence qu'on peut faire et les precautions que l’on peut prendre.
A l'égard des forces, les actions estant de 10,000 francs, on compte qu'il en faudra au moins cinquante d’abord pour faire la somme de 500,000 livres de premier fonds, et le plus qu'on en pourra trouver sera le mieux; mais on tient pour asseuré qu’on peut commencer avec ce fonds, pourveu que Sa Majesté ait la bonté de soulager la Compagnie des despenses suivantes :
1° L'achat des vaisseaux nécessaires absorberoit la plus grande partie des fonds de la Compagnie s’il falloit les payer dans les premiers voyages; c’est pourquoy on suppliera très humblement Sa Majesté de vouloir prester deux de ses vaisseaux de guerre de quarante à cinquante pièces de canon, commandez par ses officiers, dont Sa Majesté aura la bonté de laisser le choix à la Compagnie, afin que les dissensions
ordinaires qui sont entre les officiers du Roy et les Compagnies de commerce ne nuisent pas à l’entreprise, lesdits vaisscaux armez d'un équipage convenable, leur rechange ct vivres nécessaires pour quatorze mois pour servir à convoyer, faire la descente et establir la colonie dans le lieu qui sera le plus advantageux. On met des vivres pour quatorze mois, afin que les vaisseaux puissent attendre que le fort qu'on bastira soit en estat de deffense. Sa Majesté aura aussy la bonté de prester trois flustes Ge trois à quatre cents tonneaux et une corvette, qui seront armées et équipées aux despens de la Compagnie. Les trois flustes serviront à transporter les colons, les vivres nécessaires pour les entretenir dans le voyage et un an dans le pays, tous les instrumens nécessaires aux artisans ct laboureurs que l’on mènera, la quincaillerie et autres marchandises nécessaires pour faire des présens aux Sauvages et pour commercer avec eux; elles serviront aussy pour amener les retours, et la corvette partira dès le moment que la descente sera faicte pour en donner advis.
2° Sa Majesté sera encore très humblement suppliée d’accorder à la Compagnie quatre cents hommes de ses troupes réglées de la Marine, commandées par leurs officiers ordinaires, pour estre transportez dans lesdits vaisseaux de guerre ct debarquez dans les lieux qui seront jugez les plus propres auxdits establissements, et y demeurer, pour la garde et deffense des forts qui y seront construicts, l'espace de trois années, durant lequel temps Sa Majesté aura la bonté de payer la solde ordinaire, et la Compagnie s'obligera à ses frais, après le retour des troupes, de faire en Europe les recrues qui
seront nécessaires, moyennant quoy Sa Majesté aura aussi
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la bonté de permettre aux soldats et bas officiers de ses compagnies de prendre des terres et habitations dans le pays pour y demeurer avec les autres colons.
Cet article est très important pour rendre l'establissement solide, car, quoyque la compagnie qui sera formée doive mener au moins sept à huit cents colons ouvriers, artisans, laboureurs et soldats en mesme temps, néantmoins les troupes réglées luy seront absolument nécessaires, et s’il les falloit entretenir à ses frais, cela absorberoit une partie du fonds, qui ne pourra pas estre si fort que l’on souhaiteroit dans le peu de temps qu’il y aura pour former la Compagnie, au lieu qu’il n’en coustera pas plus au Roy de les entretenir dans la colonie qu’en France, et d’ailleurs cette marque de la protection de Sa Majesté attirera beaucoup de personnes qui feroient difficulté d’y mettre leur argent sans cela.
Quelque compagnie que Monseigneur veuille choisir, il faudra nécessairement qu'elle envoye d’abord beaucoup de monde, et qu'elle réitère encore après le premier envoy, et à cet effet il sera bon qu’elle augmente ses fonds. Ce qui se fera en deux manières, sçavoir : en laissant dans le fonds le montant des retours durant les premières années, et en levant de nouvelles actions, qui ne manqueront pas dès que les négocians, par le moyen des retours, connoistront que l'affaire est bonne; mais, en ce dernier cas, il faudra que les nouvelles actions que l’on recevra soient proportionnées non seulement au premier fonds, mais à l'augmentation qui en aura esté faicte par les retours.
Quoy que la Compagnie soit obligée de ménager ses fonds et de ne multiplier pas les despenses, il faudra néantmoins que,
pour tenir les colons en règle, pour les faire travailler et pour
les empcscher de s’escarter, elle ait un nombre d'officiers suffisant pour establir une bonne subordination, lesquels officiers veilleront, sur toutes choses, à ce que les colons ne fassent aucune insulte aux Sauvages, qu'il faudra bien mesnager, et vivre fort doucement avec eux, si l'on en veut tirer tous les advantages qu'on se doit proposer.
Dès le premier voyage, il faudra porter des grains et des légumes de toutes sortes pour en semer dans les lieux qu’on trouvera les plus propres, et tascher de faire en sorte que les premiers colons pourvoyent non seulement à leur nourriture, mais qu’ils fassent des amas pour faire subsister ceux que l’on envoiera successivement : cela espargnera dans la suite des frais immenses à la Compagnie.
Il faudra aussi porter quantité de graine de vers à soye et mener quelques personnages qui sachent les gouverner, en tirer la soye et la mettre en estat d’etre vendue; ceux-là en instruiront d’autres, et mesme les femmes des Sauvages. Il n'y a rien de plus aisé.
Il faut observer sur cet article que dans le bas Dauphiné, la Provence et le Languedoc, il y a des gens qui sçavent beaucoup mieux accommoder la soye que les autres. Il ne faudra rien espargner pour mener avec le temps quelquesuns des plus habiles, mais dans le premier voyage on prendra ceux que l’on pourra irouver, n'ayant pas le temps de choisir.
Pour rendre le commerce des cuirs et des laines plus abondant, et mesme pour pourvoir plus commodément à la subsistance des habitans, il sera bon d’exciter les Sauvages de prendre les veaux et les agneaux en vie et d'un âge à estre facilement élevez et apprivoisez; il ne faudra rien espargner pour en peupler le pays, l'abondance des pasturages y servira
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officiers beaucoup; il ne sera pas mesme inutile;dans la suite d’ap-
lesquels prendre aux Sauvages à les élever.
lons ne On pourra aussy faire très facilement des haras pour avoir
ra bien abondance de chevaux.
en veut On mènera la plus grande quantité d'ouvriers que l'on pourra, entre autres quelques maçons, plusieurs charpentiers,
s et des plusieurs scieurs de long, des menuisiers, des serruriers, des
1x qu'on arquebusiers, des forgerons et autres dont on croira avoir le
que les 3 plus besoin.
urriture, On mènera quelques ingénieurs pour tracer les forts et
que l'on les autres ouvrages nécessaires à la défense des nouveaux
suite des : habitans.
On mènera de bons pilotes, qui, avec de petits bastimens | soye et qu'on fera sur les lieux, auront le soin de sonder toute la rner, en à coste pour s’instruire des lieux difficiles, et de ceux qui seront ux-là en les plus propres à conduire les vaisseaux dans les ports.
s. Il n'y À On mènera, s’il est possible, des charpentiers de vaisseaux et les ouvriers nécessaires à faire des noyales pour les voiles, uphiné, afin de faire de petits bastimens sur les lieux, comme aussi sçavent “ des cordiers, des canonniers et des matelots pour la navigas. Il ne + tion des rivières et de la coste du Golphe et pour la pesche, elques- i et l’on choisira autant qu'il sera possible des gens à deux prendra “ mains, qui soient soldats et ouvriers en mesme temps. choisir. : On pourra sur les lieux former deux compagnies de dragons es plus de cinquante hommes chacune, pour veiller à la seureté des ent à la “ laboureurs et des ouvriers. quand ils seront à la campagne, ages de … car, quelque paix qu’on ait avec les Sauvages, il faudra tousà estre : jours se tenir sur ses gardes avec eux. On les montera des bargner “ chevaux du pays.
servira Quand il y aura une compagnie formée, elle pourra