L'HISTOIRE
aintenant que nous sommes initiés à la lecture des textes assyriens par les Assyriens eux-mêmes, les premiers livres que nous devons interroger dans la Bibliothèque que nous explorons sont ceux qui ont trait à leur histoire. Les grandes lignes de cette histoire nous sont déjà connues par la lecture des inscriptions murales. Nous savons par la disposition des inscriptions dans le palais de Khorsabad que l'histoire des rois d'Assyrie était écrite sur les murs de leurs palais. Les signes, d'une hauteur de quatre à cinq centimètres, étaient gravés avec beaucoup de soin et for-
maient des inscriptions de douze ou quinze lignes qui se développaient en larges bandes autour des salles. Quelquefois récriture s'interrompait pour respecter les bas-reliefs comme à Khorsabad; d'autres fois, elle passait sur les sujets mêmes comme à Nimroud ; parfois elle avait tout envahi, les pavés et les montants des portes ; on la retrouve entre les jambes des taureaux sculptés et jusque derrière les grandes dalles de gypse enchâssées dans la muraille.
Ces inscriptions ont été lues et explorées les premières. Nous avons, en 1863, publié avec M. Oppert la longue inscription des Fastes de Sargon ; depuis cette époque, tous les textes royaux ont été interprétés, de sorte que nous possédons aujourd'hui des documents suffisants pour nous faire déjà connaître les grands événements de l'histoire d'Assyrie, depuis l'origine de l'empire jusqu'au moment où nous la prenons ici. Le palais d'Assurbani-pal nous présente une autre disposition des textes historiques.
L'histoire de ce prince n'est pas, en effet, écrite comme celle de ses prédécesseurs, tout au
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long sur les murs de son palais, et on n'y voit que de courtes notices qui expliquent les principaux épisodes des sujets sculptés dans les salles, mais elle est plus longuement développée sur des monuments d'une autre nature.
Ce sont des barils ou des prismes d'argile que l'on déposait dans les fondations du palais et dont on conservait des exemplaires dans les bibliothèques. Tous les rois d'Assyrie ont écrit leur histoire sur des monuments analogues :
Assur-bani-pal avait suivi la coutume de ses prédécesseurs et nous pouvons d'après ces textes reconstituer une partie de son histoire. On a trouvé dans les ruines du palais de Koyoundjik les fragments de quatre prismes à six pans en terre cuite ; ces prismes ont été brisés en un grand nombre de fragments au moment de leur découverte ; mais comme le même texte était répété quatre fois, les fragments se sont complétés les uns par les autres ; par conséquent, il reste peu de lacunes dans l'ensemble de ce précieux document.
Voici, d'abord, les renseignements qui nous sont fournis par ces prismes :
Assur-bani-pal monta sur le trône d'Assyrie du vivant de son père Âssarhaddon (le 12 avril 667 av. J.-C.) et continua à affermir et à étendre les conquêtes de son prédécesseur.
Le texte comprend le récit des huit premières campagnes de ce souverain; il s'arrête au moment où l'empire était dans toute sa gloire et permettait au prince de s'occuper de la construction du palais même dans lequel on a trouvé les prismes ; dés lors, il ne nous est plus permis de connaître le récit des événements postérieurs.
Dans sa première campagne, Assur-bani-pal s'avança vers le pays d'Egypte et de Méroë pour poursuivre les conquêtes d'Assarhaddon son père; une révolte venait d'éclater; il parvint à la comprimer et à s'établir de nouveau en Egypte. Dans la seconde campagne, il poursuivit le cours de ses succès et pénétra jusqu'en Ethiopie. La troisième campagne fut dirigée contre Tyr d'une part et contre la Lydie de l'autre ; la quatrième contre la Susiane et la cinquième contre le pays de Gamboul.
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Pendant que Assur-bani-pal était ainsi occupé aux frontières de ses États, une révolte éclatait au siège même de l'empire. Salmu-kin, le jeune frère du roi, se mettait à la tête de la révolte et soulevait la Chaldée. Ce fut le signal d'une conflagration générale ; tous les princes vaincus dans les campagnes précédentes firent cause commune avec les insurgés et mirent en péril le trône d' Assur-bani-pal. La sixième campagne nous raconte les péripéties et les combats successifs qu'il eut à livrer pour triompher de cette formidable coalition. C'est surtout contre Elam qu'il dut frapper les plus grands coups. Le récit de cette guerre occupe toute la septième campagne. Ce n'est que dans la huitième que la soumission fut complète.
La punition fut exemplaire ; la ville de Suse fut ruinée de fond en comble et Assur-bani-pal y entra; il eut la gloire de rapporter en Chaldée la statue de la déesse Nanna .que les Elamites conservaient depuis 1635 comme un trophée de leur victoire '.
1 Cette victoire eut lieu dans la sixième campagne ; la statue de la Déesse fut rendue à la ville d'Erecb au mois Kiselev, par
Maintenant que nous avons une idée de l'état dans lequel se trouvait l'empire d'Assyrie sous Assur-bani-pal, voyons les renseignements que nous pourrons puiser sur son histoire dans la Bibliothèque de son palais.
L'épisode de la guerre d'Elam est un des plus importants que nous puissions signaler; il nous fait remonter aux premières années de l'empire, à une époque antérieure même aux guerres que Babylone eut à soutenir contre Ninive, et nous donne une date précise d'une victoire des Elamites qui n'a pas été sans influence sur les destinées de la Chaldée.
Nous trouvons précisément dans la Bibliothèque un document à l'appui de ce grand événement.
Voici dans quels termes il est rendu compte de cet important épisode de la guerre d'Elam sur une des tablettes de la Bibliothèque d'Assurbani-pal : l
conséquent au mois de décembre 659, ce qui reporte la conquête des Elamites à Tan 2294 avant J.-C. C'est l'événement le plus ancien dont la date soit fixée d'une façon positive. » Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 12, col. VII, 1. 9.
l'histoire 5 $
« La statue de Nanna, depuis 1635 ans, avait été « enlevée et forcée de demeurer au pays d'Elam dans « un temple qui ne lui était pas consacré ; cette Déesse « qui, avec les Dieux ses pères, avait appelé mon nom « au gouvernement du monde, me commanda de rctablir « ainsi son image: — Assur-bani-pal, enlève-moi du pays « impie d'Elam, et ramène-moi au milieu du Bit-Anna. « — L'ordre de la divinité, qui avait été annoncé depuis « les jours les plus éloignés, fut répété de nouveau aux « derniers hommes. J'ai pris les mains de la Grande- « Déesse, son départ a réjoui mon cœur ; elle s'avança « vers le Bit-Anna, dans le mois de Kiselev. Je l'ai fait « entrer dans la ville d'Uruk, dans le Bit-Iliani, qu'elle « avait aimé, et je lui ai élevé un sanctuaire. »
Après ces victoires, Tordre étant rétabli dans ses États, Assur-bani-pal songea à restaurer le palais de ses pères ; il l'agrandit et en fit la demeure dans laquelle nous avons trouvé les documents que nous examinons aujourd'hui.
La Bibliothèque d'Assur-bani-pal renferme une série de tablettes historiques de la même nature, qui nous donnent des renseignements circonstanciés sur des faits énoncés sommai- Aï. B. K., 2,664 «t 3>ioi. — Trad. : G. Smith, Assur-bani-pal, p. 249. — J. Menant, Babybnt et la Chaldîe, p. $5.
Sd LA BIBLIOTHÈQUE DE CTXIYE
rement dans le texte des prismes. Ainsi h chute d'ELim entraîna la soumission de la Chaldée, mais il fallait encore en finir avec les habitants du Bord de la Mer.
Voici à ce sujet une proclamation adressée aux populations du pays qu'on allait envahir ' :
• Proclamation du roi ani habitants du Bord de la
• Mer, i leurs fils et à leurs serviteurs. Pais dam leurs « cœurs et bonheur pour «ni 1
• J'ai veillé avec vigilance sur vous; j'ai ouvert sur
• vous mes propres yeui et j'ai..... entièrement les
• iàutel de Nabu-bel-aikri. Je vous ai séparés. Maintenant
• je vous envoie Bel-ibni, mon serviteur, mon messager,
• pour veiller sur vous. Je commande, et suivant ma
• volonté C'est pourquoi, Moi, je vous envoie mes
• An mois Airu (mai), le 5* jour, pendant l'année 1 de fiel-haran-saduya. •
Cette proclamation était adressée parAssurbani-pal au moment où il marchait sur les
I Coof. : Tntes : M B. K., jii. — Trad. ; G. Sun, Historj
rfJ»»^^/, p. 18J. — J. UUIUIT, 4«uto, f, 2JJ,
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provinces d'Elam qui s'étaient alliées avec Nabu-bel-zikri, le petit-fils de Mérodach-Baladan, roi de Chaldée, l'ennemi implacable de l'Assyrie. Les mots qui manquent dans le texte que nous venons de rapporter se complètent facilement quand on connaît les péripéties de la guerre d'Elam. Au point où en étaient les choses, le roi faisait savoir que la conduite de Nabu-bel-zikri lui était parfaitement connue et que, suivant sa volonté, il recevrait bientôt le châtiment de ses fautes. On négociait avec Elam pour obtenir, au prix même d'une trahison, la remise de ce chef redoutable ; mais il fallait aussi assurer la paix dans les provinces des Bords de la Mer; pour obtenir ce résultat, on faisait apparaître le supplice inévitable de Nabu-bel-zikri et l'espoir d'une paix heureuse sous le protectorat de l'Assyrie. Il est facile de voir que les armées ne faisaient pas la seule force des rois d'Assyrie, et que la diplomatie avait souvent une grande part dans le succès de leurs campagnes.
Assur-bani-pal ne pouvait être partout en
personne sur un territoire aussi vaste quand la guerre était engagée à la fois sur toutes les frontières. Sa correspondance était active avec les généraux chargés du commandement de ses armées. Le protocole des dépêches qu'il recevait mérite d'être cité ; il est conforme à une formule traditionnelle dont cette lettre donne un spécimen ' :
« Au Roi des nations, mon maître, son serviteur a Bel-zikir-essis.
« Que les Dieux Bel et Marduk accordent des jours « nombreux, des années éternelles, un sceptre de justice « et un trône durable au Roi des nations mon maître.
« Au sujet de la mission dont le Roi mon maître m'a « chargé, je lui parlerai ainsi : Tu apprendras des nou- « velles du pays d'Aribi (Arabie) ; je t'en envoie un « récit. »
A cette lettre était joint un rapport sur les
opérations militaires qui avaient lieu en Arabie.
Quelquefois le récit était confié verba-
» Conf. : Textes : M. B. K., 562. — Trad. : G. Smith, History of Assur-bani-pal, p. 296. — J . Menant, Annales, p. 292.
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lement à un messager chargé de le répéter au roi ; enfin nous trouvons des correspondances directes échangées entre les souverains. On ne peut méconnaître que ces pièces diplomatiques ne soient du plus haut intérêt. Au temps d'Assur-bani-pal, elles faisaient partie de l'histoire contemporaine ; mais les archives renfermaient des documents non moins précieux sur les régnes antérieurs. On peut suivre sur certaines tablettes l'histoire synchronique des événements qui se sont accomplis en Chaldée et en Assyrie dés la plus haute antiquité.
Parmi les découvertes historiques dues à la lecture des . tablettes de Koyoundjik, nous devons mentionner une de celles qui ont le plus d'importance au point de vue de la chronologie générale. Ce sont des tablettes qui renferment une liste de fonctionnaires désignés sous le nom de Limmu dont le rôle, analogue à celui des Archontes éponymes de la Grèce, était de donner leur nom à l'année. Ces tablettes, divisées en colonnes, présentaient une suite de noms propres séparés par des traits parallèles qui en
êo LA BIBLIOTHÈQUE DE NINIVË
interrompaient la suite à des intervalles inégaux. Ces listes ne disaient pas grand'chose par elles-mêmes, mais en rapprochant ces noms de quelques indications contenues dans rénumération des campagnes, on s'aperçut bientôt que chaque nom correspondait à une année et le nombre des noms compris dans chaque intervalle aux années de régne du souverain.
Des exemples réitérés confirmèrent ce fait et ne laissèrent aucun doute sur la signification de ces listes qui donnaient à la chronologie un point d'appui aussi précieux.
Le professeur Hincks a, le premier, signalé ces textes et en a compris l'importance. Puis Sir H. Rawlinson les a publiés dans le recueil des inscriptions que le Musée Britannique publie sous sa direction. La première liste commence sous le régne d'un prince que nous nommons Bin-nirari, le deuxième du nom, qui régnait en Assyrie vers l'an 911 avant J.-C, et se prolonge jusqu'à l'année 650, sous le régne d'Assur-bani-pal.
En réunissant les différents fragments de ces listes, on a reconstitué quatre exemplaires qui
L*HISTOIRË éî
se contrôlent et qui assurent une suite d'indications non interrompues comprenant 228 années consécutives. Cette longue période embrasse précisément l'époque où les Assyriens se sont trouvés en lutte avec les Hébreux et, dés lors, chaque date a une importance facile à comprendre.
Nous devons mentionner parmi ces listes une de celles qui nous paraît devoir jouer le rôle le plus important dans les appréciations chronologiques qu'on peut en tirer. Elle comprend, en effet, non-seulement la liste des noms des Limmu, mais encore l'indication des événements les plus remarquables qui se sont passés pendant l'année à laquelle ils ont donné leur nom. Cette liste s'étend depuis l'an 816 jusqu'à l'an 704 avant J.-C; nous devons noter ici qu'elle ne présente aucune interruption.
Nous pouvons suivre dés lors avec ces textes les événements qui se sont accomplis en Assyrie et en Palestine, et mettre en présence deux sources de documents dont on peut apprécier les données ; la concordance, si difficile à obtenir dans la chronologie des rois de Juda
et d'Israël, sera-t-elle réalisée par ces documents nouveaux? Il faut l'espérer; déjà de nombreux efforts ont été tentés pour obtenir ce résultat, et la grandeur de l'effort prouve assez que le problème est encore difficile à résoudre. Il n'est pas surprenant de rencontrer dans les textes assyriens des rois dont le nom ne se trouve pas dans la Bible ; mais que dire d'un roi chaldéen, Phul, dont les inscriptions ne nous font pas connaître l'existence ? Je me contente de signaler ce fait, dont l'explication n'a pas encore été fournie.
Pour rattacher la liste des Limmu à l'histoire générale, les synchronismes n'ont pas manqué. Il suffisait du reste d'un point bien établi pour assurer la régularité de toute la série. Les récits bibliques et le canon de Ptolémée sont les deux autorités sur lesquelles on s'est appuyé pour arriver à ce résultât. L'époque de la prise de Samarie se trouve fixée par toutes les données de l'histoire d'une manière précise ; d'après les textes bibliques, la chute du royaume d'Israël eut lieu la 6 e année du régne d'Ezéchias, la 9 e d'Osée. On s'accorde à fixer
l'histoire 63
cet événement, suivant les historiens, l'an 721 avant J.-C, correspondant à Tan 720 des astronomes. D'un autre côté, la prise de Samarie est relatée dans les textes assyriens ; elle eut lieu la première année du régne du souverain qui a construit le palais de Khorsabad. La prise de Samarie peut donc servir de point de départ pour fixer les autres dates qui en sont la conséquence ; les concordances à l'appui ont permis de remonter ainsi le cours des événements avec une précision que Phistoire des autres peuples ne saurait fournir.
N'oublions pas toutefois que l'indication du roi Phul dans les textes bibliques crée une difficulté sérieuse pour l'historien de cette époque. L'influence de ce prince a été trop importante pour en faire abstraction ; aussi les opinions se divisent : d'une part, nous voyons des assyriologues fidèles aux textes nouveaux suivre scrupuleusement sur quatre exemplaires qui concordent la suite des Limmu et rejeter les questions que soulève la présence du roi Phul à une époque où un texte assyrien viendra éclairer la question. D'autre part, nous voyons
des assyriologues plus scrupuleusement attachés au texte biblique ouvrir dans la série des Limmu une large brèche pour y loger tous les événements qui peuvent se rapporter au régne du roi chaldéen mentionné dans la Bible. Il y a là des difficultés sérieuses que nous devons nous contenter d'indiquer ici.
ssur-bani-pal n'avait pas seulement ouvert sa Bibliothèque aux documents émanés des rois. C'était encore un dépôt où Ton trouvait des recueils de lois, des décisions judiciaires et des contrats passés entre les particuliers.
La législation assyro-chaldéenne reposait sur des lois, sur des coutumes qui étaient déjà en vigueur sous la civilisation sumérienne* Un certain nombre de tablettes écrites dans les deux langues nous donnent le texte primitif de la loi et la traduction assyrienne correspon-
dante. D'autres, écrites en assyrien, sont semées de citations empruntées aux textes sumériens. On dirait, pour suivre une comparaison que nous avons déjà faite, des lambeaux de droit romain épars dans nos lois et dans nos recueils de jurisprudence, soit qu'ils aient continué d'être en vigueur, soit qu'on les invoque à l'appui des textes récents dont on poursuit l'application.
Nous pouvons citer d'abord un long fragment des lois de famille écrites en assyrien et en sumérien. Nous en avons donné, avec M. Oppert, dans nos Documents juridiques, une traduction que nous reproduisons ici avec quelques changements qu'un examen postérieur a pu suggérer * .
« Il a été ainsi décidé par la sentence du juge : « Si un fils (est autorisé) à dire à son père : tu n'es pas mon père ; il (le fils) poifrra le vendre, le traiter comme un gage et le donner en paiement comme de l'argent.
' Conf. : Textes : W. A. I., II, pi. 10. — Lenormant, Choix de textes, p. 3$. — Trad. : Oppbrt et Menant, Documents juridiques, p. 57 et 61. — Oppbrt, Gôttingische gelehrU Anfeigen, décembre 1879, p. 1610. — Lenormant, Études auad,, t. III, p. 21.
« Si an fils (est autorisé à) dire à sa mère : ta n'es pas ma mère ; il lui coupera les cheveux, il assemblera le peuple et la fera sortir de la maison.
« Si un père (est autorisé à) dire à son fils : tu n'es pas mon fils, il (le père) pourra l'enfermer dans sa demeure et dans les soubassements.
« Si une mère (est autorisée à) dire à son fils : tu n'es pas mon fils ; elle pourra l'enfermer dans sa demeure et dans les chambres supérieures.
« Si une femme (est autorisée à) répudier son mari et à lui dire : tu n'es pas mon mari ; elle pourra le faire jeter dans le fleuve.
» Si un homme (est autorisé à) dire à sa femme : tu n'es pas ma femme ; il se fera payer une demi-mine d'argent.
« Si l'intendant laisse fuir un esclave, s'il meurt (l'esclave), s'il devient infirme, si par suite de mauvais traitements, il devient malade, il (l'intendant) paiera un demibin de blé par jour (au maître de l'esclave). »
Nous trouvons également dans ces vieilles coutumes des lois qui régissent les biens ; une tablette semble avoir ei vue les observations qu'un agriculteur sumérien avait faites et qu'on propose aux agriculteurs assyriens du vn e siècle avant notre ère. On indique d'abord les meilleures conditions de culture, le temps des semailles, le calcul du revenu, le labourage,
l'aménagement des eaux, les animaux malfaisants qu'il faut détruire. Malgré le mauvais état de la tablette, voici quelques dispositions de ces antiques coutumes que nous pouvons citer ici « :
« On met la charrue sur la terre.
« Pendant six mois la terre reste en jachères ;
« Puis on fait le compte du rendement.
« Selon le compte du rendement on évalue le bénéfice. « Le bénéfice s'accumule ; « On Tajoute au prix.
« On détruit le cerf.
« On détruit les corbeaux ;
« On les prend dans des engins ;
« On les apprivoise.
« Au moment du travail on divise son champ ; « On le partage ; — on en fait trois parties.
« Pour vingt gur de froment voici quel est l'évaluation du rendement.
« On compte les sillons ; « On vend la moisson.
i Conf. : Textes : W. A. I., II, pi. 14. — Lenormant, Choix de textes, p. 14 et 1$. — Trad. : Oppbrt et Menant, Documents juridiques, p. 24. — Lenormant, Éludes accadiennes, t. III, p. 16.
« Le champ rapporte le double ; « Le champ rapporte . . .
« Le rendement a rendu pour la semence (?)
« Le champ. . . .
« La semence a été. . . .
« Les oiseaux ont été détruits ; « Les taupes ont été tuées ; « Le champ a été arrosé ; « La semence a prospéré.
« Au moment de la récolte on divise le champ ; « On a fait les parts
« Et, d'après les conventions, le partage a eu lieu avec le maître du champ.
c On lui a payé ce qui lui revenait.
« Le champ a été improductif;
« On a labouré le champ ; on a inscrit le travail sur des tablettes.
« On a mesuré le champ ; on en fixe la mesure sur les tablettes.
« On Ta arrosé deux fois, trois fois ;
« L'irrigation a été bien dirigée, elle a fructifié un sol aride.
« An moment de la récolte, il a rapporté le quintuple.
« On Ta évaluée (la récolte) et le métayer Ta vendue :
« Du double au double ; il Ta acquise pour le double.
« Du triple au triple ; il l'a acquise pour le triple.
« Du quadruple au quadruple ; il l'a acquise pour le quadruple.
« Du quintuple au quintuple ; il l'a acquise. . . . • • • •
« Du décuple au décuple ; ....
« Du quindécuple. . . .
La fin manque.
Les redevances étaient fixées suivant certaines régies dont nous reproduisons également les principales dispositions ■ :
« (On perçoit) la redevance telle qu'elle est (établie). « On perçoit la redevance en grains.
« La redevance est conforme au produit courant. « La redevance est conforme au produit fixé.
I Conf. : Textes : W. A. L, II, pi. 12. — Trad. : Oppbkt et Mexaxt, Documents juridiques, p. 19.
DOCUMENTS JtfRIDlQpES 71
« Il prend pour redevance
« La redevance telle qu'elle rend.
« Il a fraudé la redevance.
L'intérêt de l'argent était fixé à défaut de conventions spéciales par des lois dont nous trouvons ainsi l'énoncé l :
« L'intérêt (peut être) calculé à Tannée, « L'intérêt peut être calculé au mois.
« La redevance de la ville est d'un artaba de grain ; « La redevance de la ville est d'un as de grain ;
« L'intérêt de l'argent (est ainsi fixé) :
« L'intérêt d'une drachme est un sextuple
« L'intérêt de dix drachmes est de deux drachmes
« L'intérêt d'une mine est douze drachmes.
Il est évident que, malgré la différence des biens, l'intérêt est toujours le même ; le calcul des différentes mesures indiquées dans des
l Conf. Textes :W. A. I., II, pi. 12. — Tr»d. : Oppbrt et Menant, Documents juridiques, p. 19 et 23.
J± LA ÔIBLIOTHÊQÛE DE NltflVË
contrats a démontré que les chiffres sont dans un rapport constant.
Le prêt pouvait avoir lieu avec ou sans intérêt; il pouvait être fait avec ou sans garantie, et ces garanties étaient de différente nature l :
« Pour l'intérêt de son argent « Il lui a donné en gage
« Une maison, un champ, un verger, une esclave « femelle, un esclave mâle. »
Les échanges étaient fréquents et on voit, d'après les indications des tablettes, les principales choses qui étaient échangées
« Ils ont échangé une maison contre de l'argent ; « Ils ont échangé un champ contre de l'argent ;
I Conf. : Textes : W. A. I., II, pi. 13. — Trad. : Offert et Menant, Documents juridiques, p. 12 et suiv.
a Conf. : Textes : ID. t Ibid. — Trad. : ID. t Ibid,
« Ils ont échangé un verger contre de l'argent ; « Ils ont échangé une esclave femelle contre de l'argent ;
« Ils ont échangé un esclave mâle contre de l'argent. »
Les procès sont inhérents à la nature humaine et de toutes les époques. On plaidait à Ninive, en Assyrie et en Chaldée. Nous citerons à ce sujet un axiome à l'usage des juges et des plaideurs et qui est d'une application toute moderne ' :
« Celui qui n'écoute pas sa conscience, le juge n'écoutera pas son droit. »
Il devait y avoir un code de procédure assez compliqué, car on trouve la trace d'une juridiction à plusieurs degrés dont le souverain était le juge en dernier ressort. Nous lisons, en effet, dans les tablettes, le passage suivant
■ Conf. : Textes : Lbnormant, Choix de textes, p. 32. — Trad. : Offert et Mbnant, Documents juridiques, p. $0 à S), a Conf. : Texte» : ID., Ibid. — Trad. : ID. t Ibid.
« Il en a appelé devant le Roi ;
« Il Ta appelé devant le Roi et le Roi a écouté sa plainte ; « Il avait demandé les cinq sixièmes et il a obtenu gain de cause.
« On lui a restitué son gage au prix. . . .
« Il a évité la peine de sa provocation.
Les lois sumériennes fixaient également la forme des conventions particulières. La signature, Qatatu, était de l'essence de la convention. Le passage suivant nous montre que le mot Qatatu désigne bien " la signature, " et non pas seulement " la main; " nous lisons en effet ' :
« Signature.
« Il a donné sa signature.
« Il a renouvelé sa signature.
« Il a mis sa signature en circulation.
« Ils ont mis sa signature en circulation.
o Leur signature.
« Ils ont apposé leur signature.
« Ils ont annulé leur signature.
« Leur signature a été annulée.
i Conf. : Textes : W. A. I., II, pi. 8, 1. 40. — Trad. : Oppbrt et Menant, Documents juridiques, p. 38. — Lenor- MAnt, Études accadiennes, t. III, p. 229.
« Leur signature,
« Leur signature a été renouvelée
La signature avait lieu par l'apposition du cachet. Un fragment des tablettes a trait à cet usage qui s'est perpétué en Orient depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Hérodote avait déjà signalé l'existence des cachets comme une particularité des habitants de la Babylonie : chaque Babylonien, dit-il, avait son cachet pour son usage personnel. L'expression assyrienne Kunuk répond comme notre mot Cachet à la fois à l'instrument et à l'empreinte qu'il laissait sur la terre plastique. Cette différence parait clairement indiquée dans un passage d'une tablette que nous avons citée dans nos documents et qui n'a pas besoin de commentaire.
On a trouvé un grand nombre de contrats d'intérêt privé comprenant toutes les transactions ordinaires de la vie, et passés entre de simples particuliers sur lesquels figure l'empreinte de ce cachet ; contrats de vente ou d'échange, contrats de prêt ou de louage, recon-
y6 LA BIBLIOTHÈQUE DE NÎNIVE
naissances de créances emportant la garantie d'une hypothèque ou d'un gage mobilier. On dirait une étude de notaire dont nous allons compulser les minutes.
Ces contrats, comme tous les documents de ce dépôt, sont écrits sur la brique traditionnelle. Ils se distinguent facilement des autres documents par leur aspect extérieur.
En effet, après quelques lignes consacrées à la mention du nom des parties contractantes, nous voyons figurer l'empreinte de leur cachet, quelquefois l'empreinte de trois coups d'ongle pour en tenir lieu.
L'ensemble des stipulations est assez facile à comprendre; il est renfermé dans une formule qui découle de la nature même des rapports qui s'établissent entre les parties contractantes suivant l'objet de leurs conventions. Ces contrats sont, en général, d'une grande simplicité de rédaction. On commence par énoncer les noms et qualités des parties qui vont stipuler avec l'indication de leur cachet ou du coup d'ongle qui en tient lieu. Toutes les parties, du reste, ne sont pas appelées à
remplir cette formalité; ce sont seulement celles qui ont la qualité de dominus negotii : le vendeur, le bailleur, le prêteur , ceux qui tiennent la plume, comme nous disons dans notre style moderne.
Une place réservée dans le texte recevait l'apposition du cachet et l'empreinte nous révèle qu'il y en avait de différentes formes. Comme ces bijoux sont parvenus jusqu'à nous et qu'il en existe un grand nombre dans nos collections publiques ou privées, il n'est pas sans intérêt de Étire connaître quels étaient ces cachets. Ce sont, en général, des pierres dures taillées et polies de différentes manières. Quelques-unes ont la forme d'un cône ou d'une pyramide tronquée qui porte sur la base un sujet gravé en creux ; quelquefois le cachet à la forme d'un sphéroïde ou d'un ellipsoïde. Enfin, on en trouve beaucoup qui sont cylindriques ; le sujet est gravé sur la surface du cylindre et on en obtient une empreinte en le roulant sur la terre plastique. Toutes les pierres précieuses ont été taillées pour cet usage ; aussi l'étude de ces bijoux offre le plus grand intérêt au point de
vue de l'art et au point de vue des sujets qu'ils permettent d'étudier.
Après l'apposition des cachets, vient l'objet du contrat; puis la nature de la chose et l'indication du prix qui est parfois payé comptant , quelquefois à terme; dans certains cas, un dédit est stipulé.
Quant aux prêts d'argent, l'intérêt est en général fixé par les parties ; dans le silence du contrat, on paraît se référera une loi générale, probablement à celle que nous avons citée plus haut.
Les mesures, les contenances, les évaluations, les prix sont exprimés avec une grande précision et permettent ainsi de déterminer l'importance de la chose qui fait l'objet du contrat.
La tournure de la rédaction indique que la convention était passée devant un magistrat qui donnait, si je puis m'exprimer ainsi, l'authenticité aux stipulations arrêtées entre les parties et dont elles ne pouvaient se délier sous peine d'amende ou de dommages-intérêts.
Généralement l'amende devait être versée au
trésor d'Istar, soit à Arbéles, soit àNinive ; puis le juge ordonnait la restitution du prix au propriétaire, avec une certaine part de dommagesintérêts. Souvent le contrat renferme une formule de prière, plus ou moins étendue, pour placer l'exécution des conventions arrêtées entre les parties sous la protection des Dieux ; enfin, il se termine par les noms des témoins avec leur qualité ; il est daté du j our, du mois et de Tannée de sa rédaction. — Le contrat ainsi parfait était remis à la garde d'un fonctionnaire spécial qui l'enregistrait dans le dépôt public dont la surveillance lui était confiée.
Voici quelques contrats qui pourront, du reste, nous faire comprendre l'économie de la rédaction et nous renseigner sur la nature des transactions les plus fréquentes à cette époque.
Nous donnons d'abord un contrat relatif à une vente d'esclave ; il est ainsi conçu » :
l Texte : W. A. I., III, pi. 49, n° 31. — Trad. : Offert et Menant, Documents juridiques, p. 220.