VENTE D'UNE MAISON
« Ongle de Sarludari, — ongle d'Ahassuru, — ongle «delà femme Amat-Sula, épouse de Bel-duru, chef de « trois Légions, propriétaires de la maison aliénée.
« Une maison en construction, avec ses poutres, ses « colonnes, ses matériaux, située dans la ville de « Ninive, bornée par la maison de Mannuki-ahe, bornée « par la maison de Ankia, bornée par (la place) des « marchés.
« Et Sil-assur, le préposé égyptien, Ta acquise « moyennant une mine d'argent du Roi, de Sarladuri, « de Ahassuru et de la femme Amat-Sula, l'épouse de « son mari.
« Le prix a été définitivement fixé, la maison a été « payée et achetée, la rescision du contrat n'est plus « admise.
« Qui que ce soit qui dans la suite des jours, à « quelque époque que ce soit, soit parmi ces hommes, « contestera le droit et le contrat de Sil-Assur paiera « dix mines d'argent.
« — Témoins : Susanku, officier du Roi ;
« — Harmaza, Chef de trois légions ;
« — Razu, Capitaine de navire ;
« — Nabudur, Préposé ;
« — Harmaza, Capitaine de navire ;
« — Sin-sar-usur ;
« — Zidka.
« Le 16* jour du mois Sivan (mai) de l'année de Zaza, « préfet de la ville d'Arpad (692 av. J.-C).
« Par devant Samas-yukin-ahi ; — Litturu ; — Nabu- « sum-idin. »
Cet acte est surtout remarquable par les noms des parties contractantes, dans lesquels nous pouvons encore reconnaître des étrangers de nationalité différente admis à contracter à Ninive au même titre que les sujets assyriens. En effet, les noms des témoins Susanku et Harmaza sont égyptiens et leur forme originelle pourrait être facilement restituée. Le nom de la femme Amat-Sula est phénicien et révèle le nom d'une divinité inconnue jusqu'alors; il signifie littéralement « Servante de Sula. »
Voici maintenant un contrat de prêt. Il est ainsi conçu ' :
» Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 47, n» 7. — Trad. : 0»fbrt et Minant, Documents juridiques, p. 181.
« Six mines d'argent sont le montant de la somme « due par Summu-ilani à Bel-ristan.
« L'argent portera intérêt jusqu'au quadruple. Témoins: « Sin-zir-bani, chef des légions, — Nabu-ahi-usnr, chef « des cornes, — Meisu, docteur, — Milkaï, — Nabu- « ilmad-ani, chef des légions.
« Le io # jour du mois de Nizan de l'année de Man- « zarnié (mars 689 av. J.-C). »
En voici un autre assez curieux ' :
« 4 mines d'argent au titre de Carchemis, créance de « Nirgal-sar-usur, au profit de Nabu-sum-idin, fils de * Nabu-madid-napsat, préposé du préfet de la ville de « Dur-Sarkin.
« Elle produira 5 drachmes d'argent par mois.
« Témoins : Nabu-habal-idin, Nabu
« — Sezib, chef de deux pa- ;
« — Airamu ;
« . — Assur-danin-sar ;
« — Disi, chef ;
« — Samas-naid, gur-ipk- ; •
« — Sin-mab-pus ;
« — Marduk-zir-idin, chef.
« Le 26* jour du mois Aïru de Tannée de Gabbaru. »
» Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 47, n° 9. — Trad. : Offert et Menant, Documents juridiques, p. 193.
Ce contrat est daté du mois d'avril de Tan 667 avant J.-C. ; il constate un intérêt énorme dont on peut se rendre compte. En effet, la somme principale est de 4 mines d'argent, soit 900 fr. de notre monnaie ; elle doit produire 5 drachmes d'argent d'intérêt par mois, soit 10 fr. C'est donc un intérêt de 25 p. %.
Ces quelques citations suffisent pour donner une idée de la forme de ces contrats et des renseignements qu'ils peuvent fournir sur l'histoire privée de l'Assyrie.
Il y a là un fait sur lequel désormais l'attention des historiens est éveillée et auquel les philologues doivent apporter leur concours. L'étude comparée du Droit ne saurait se borner à suivre le développement d'un principe dans ses applications juridiques au milieu d'un même groupe de civilisation. Notre Droit français, par exemple, procède du développement des principes posés dans le Droit romain et dans les Coutumes. Je n'ai pas besoin de dire que l'histoire du Droit ne peut être restreinte aujourd'hui à Tétude de ces deux législations. Il y a
dans les rapports des hommes entre eux des faits qui découlent de principes généraux dont on rencontre l'application dans les sociétés les plus diverses et à toutes les époques. C'est par l'étude des différentes législations, en fouillant les lois de ces civilisations oubliées, qu'on trouvera les caractères des vrais principes sur lesquels repose le droit naturel qui n'est, en définitive, que l'écho de la conscience humaine.
tous abordons maintenant un autre ordre d'idées. Les sciences exactes étaient cultivées en Assyrie depuis une haute antiquité; les sciences naturelles n'avaient pas été négligées non plus : ainsi la zoologie, la botanique, la minéralogie sont largement représentées dans la Bibliothèque de Ninive et comme toutes ces tablettes offrent un texte sumérien en regard du texte assyrien, nous sommes en droit de croire que les Ninivites suivaient encore sous ce point de vue les traditions de leurs prédécesseurs.
Nous trouvons des listes d'animaux rangées dans un certain ordre qui pourrait faire croire
à une intention de classification ; ainsi le chien, le lion, le loup sont dans la même catégorie, tandis que le bœuf, le mouton, la chèvre en forment une autre.
Dans rénumération de ces différents animaux, il y a un dessein bien évident d'établir des genres, des familles et de distinguer les espèces. Nous avons, en effet, une famille qui comprend les grands carnassiers : le chien, le lion, le loup ; puis, nous avons dans la famille du chien différentes espèces, telles que le chien proprement dit, le chien domestique, le chien courant, le chieji petit, le chien d'Elam. Le côté scientifique de cette classification se révèle par une circonstance facile à reconnaître : on lit, en effet, auprès du nom vulgaire, une appellation spéciale qui se rattache précisément à une division scientifique que les Assyriens paraissent avoir eu en vue.
Parmi les oiseaux, on remarque également les mêmes essais de classification ; on distingue les oiseaux au vol rapide des oiseaux de mer ou de marais.
Les insectes forment une classe très-nom-
breuse ; nous voyons toute une famille dont on établit les espèces suivant qu'elles attaquent les plantes, les animaux, les vêtements ou le bois.
Les végétaux semblent avoir une classification basée sur leur utilité ou sur les services que l'industrie pouvait en retirer. Une tablette énumére les usages auxquels on peut employer les bois selon leur essence pour la charpente des palais, dans la construction des navires, dans la fabrication des chars, des ustensiles .aratoires ou même dans l'ameublement.
Les minéraux occupent une longue série dans ces tablettes. Ils sont classés suivant leurs qualités ; l'or et l'argent forment une division à part ; les pierres précieuses en forment une autre, mais rien n'indique sur quelles bases on pourrait en établir la classification.
Si nous passons des sciences naturelles aux connaissances géographiques, nous voyons qu'elles nous arrivent dans un état synthétique assez confus ; cependant quelques listes nous présentent une série de noms de villes, de fleuves, de montagnes rangés suivant leur
disposition géographique que nous pouvons facilement contrôler. Quelquefois ces indications prennent un caractère pratique en faisant suivre ces appellations de la nomenclature des produits naturels ou industriels du sol, du revenu des impôts ou des tributs.
Mais la science par excellence, celle qui était surtout cultivée en Assyrie et que les savants d'Assur-bani-pal rattachaient avec le plus de soin aux antiques traditions chaldéennes, c'est l'astronomie.
Cette science n'est pas née, en effet, à Ninive ; les Grecs nous apprennent que les observations astronomiques avaient pris naissance danslaBasse-Chaldée 1903 ans avant Alexandre, et par conséquent 2226 ans avant J.-C. Quelle que soit la valeur de cette date, la tradition de ces origines se trouve dans les travaux mêmes des savants assyriens qui se reportent sans cesse aux observations de leurs prédécesseurs. Assur-bani-pal avait envoyé ces savants dans les vieilles écoles de la Mésopotamie, à Ur, à Sippar, à Agadé, à Babylone, pour y recueillir les éléments de la science qui faisait
la gloire de l'empire du Sud. Au vn e siècle avant notre ère, à Ninive, les observations continuaient.
A cette date, on distinguait depuis longtemps les étoiles fixes des planètes ; on avait calculé les révolutions sidérales, les divisions de l'année, la marche du soleil dans les différentes constellations du zodiaque, le retour périodique des éclipses et même la précession des équinoxes.
Ces résultats supposent une longue suite d'observations consciencieuses, une intelligence spéciale pour les entreprendre et des moyens faciles d'y appliquer un calcul rigoureux.
Nous ignorons à l'aide de quels instruments les Assyro-Chaldéens pouvaient observer les astres. Les chances d'erreurs dans des observations à la vue simple sont évidemment nombreuses et ne peuvent être rectifiées que par des opérations multipliées et par les calculs les plus minutieux.
On sait que la détermination de la périodicité des éclipses de lune repose sur la connais-
sance d'un cycle de 223 lunaisons ', qui ramène les mêmes éclipses périodiquement.
Il est certain que les Assyro - Chaldéens devaient connaître également un autre cycle de 22,325 lunaisons équivalant à 1,805 années tropiques plus 8 jours, ou à 1,805 années juliennes de 365 jours 1/4; après quoi les éclipses reviennent plus exactement encore dans le même ordre. Combien a-t-il fallu de temps pour que l'esprit humain ait pu embrasser un nombre de lunaisons suffisantes pour les combiner et en déduire la loi que Méton a formulée et à laquelle il a attaché son nom ? Si nous considérons les éclipses de soleil, le cycle étant beaucoup plus considérable, l'origine des observations sur lesquelles le calcul de leur périodicité repose nous rejette à une antiquité qui sort déjà des limites des supputations ordinaires de l'histoire. Diogéne Laërce l'évalue à 48,863 ans ; pendant ce temps-là on avait observé 373 éclipses de lune et 832 éclipses de soleil.
1 6»S8S joura 1/4 ou 18 ans et il jours,
Les sciences $$
Pour se livrer aux calculs résultant de ces observations, les Assyro-Chaldéens étaient merveilleusement servis par leur système de notation. C'est un des points les plus nouveaux peut-être que l'étude des documents assyriens pourra révéler et que je me propose de mettre un jour en lumière en démontrant avec quelle facilité leur système de numération se prêtait aux calculs les plus compliqués! Il nous suffit ici d'en constater les résultats.
Ainsi que nous le disions, il y a un moment, sous Assur-bani-pal les observations continuaient ; le roi envoyait des astronomes sur différents points pour étudier les phénomènes célestes et lui adresser le résultat de leurs travaux. Voici en quels termes ces rapports étaient conçus » :
« Au Roi, mon Seigneur, son humble serviteur Istaridin-habal, le chef des astronomes de la ville d'Arbèles écrit ceci :
« Paix et bonheur au Roi mon maître et qu'il puisse prospérer longtemps.
» Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 51, n° 6. — Trad. : Lbmormàmt, Essai de comment, de Bérose, p. 209, — Trad. : Satcb, Records of the Past, t. VI, p. 1 J4, n° 6.
« Dans le 29* jour, j'ai observé le nœud de la lune ; les nuages ont obscurci le champ de l'observation et nous n'avons pu voir la lune.
« Au mois Sebat (janvier), le x" jour pendant Tannée de Bel-haran-saduya (648 av. J.-C). »
Le résultat de la mission n'avait pas été heureux. L'éclipsé était prévue; l'état de l'atmosphère n'avait pas permis de l'observer, mais la constatation de cet insuccès prouve le soin qu'on apportait à noter toutes les circonstances qui pouvaient servir à expliquer le phénomène. Voici une observation qui a pleinement réussi ' .
« Au directeur des observations, mon Seigneur, son humble serviteur Nabu-sum-idin, grand astronome de Ninive, écrit ceci : que Nabu et Marduk soient propices au directeur des observations, mon Seigneur.
« Le 15* jour nous avons observé le nœud de la lune et la lune a été éclipsée. »
Voici une observation plus compliquée 2 :
' Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 51, n° 7. — Trad. : Oppert, Gram. ass. f 2 e édit., p. 109. — Lbnormant, Essai de commentaire de Bêrose, p. 201.
a Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 51, n° 9, — Trad. :
« Au Roi mon Seigneur, que les dieux Nabu et « Marduk soient propices; que les Grands Dieux accordent « au Roi mon maître des jours longs, le bien de la chair « et la satisfaction du cœur.
« Le 27* jour la lune a disparu ; le 28* jour, le 29* et « le 30* nous avons observé continuellement le nœud « de l'obscurcissement du soleil. L'éclipsé n'a pas eu lieu. « Le i* r jour (du mois suivant) nous avons vu la lune « pendant le premier jour du mois Duzu (juin) courant « au-dessus de l'étoile de Mercure dont j'ai antérieure- « ment envoyé l'observation au Roi mon maître. Dans « sa marche pendant le jour d'Anu, autour de l'étoile « du Berger/ elle a été vue déclinant; à cause de la pluie, « les cornes n'étaient pas visibles très-clairement et « ainsi de suite pendant sa route. Le jour d'Anu, j'ai « envoyé au Roi- mon maître l'observation de sa conjonc- « tion.
« Elle s'étendit et fut visible au-dessus de l'étoile du « Char- dans sa marche pendant le jour de Bel, elle a dis- « paru vers l'étoile du char. . . .
« Au Roi mon Seigneur, paix et bonheur. »
On attribue généralement à Hipparque la découverte de la précession des équinoxes.
Offert, Journ. asiat., t. X, p. 71. — - F. Talbot, Transe. ofB. S, t p. i$. — Satcb, Records of the Past, t. X, p. 155, n° 7.
C'est lui qui, en effet, a appris le premier ce phénomène aux Grecs ; il l'avait évaluée pour chaque année entre 36 ou 39 secondes. Il est certain qu'il avait eu connaissance de ce fait en Chaldée et qu'il avait puisé les éléments de son calcul dans les observations des astronomes du cours inférieur de l'Euphrate. Toutes les connaissances astronomiques des savants ninivites ont le même point de départ.
Deux mille ans avant notre ère, dés le temps d'un roi d'Agadé nommé Sar-yukin et qu'on a pris l'habitude de désigner sous le nom de Sargon l'Ancien, la précession des équinoxes était déjà un fait observé et calculé parce qu'elle avait amené une perturbation suffisante dans le calendrier pour qu'on fût obligé d'y introduire alors une réforme pratique. Sargon avait donné à son siècle un éclat dont les savants de Ninive ne sont que les échos. Il y avait de son temps à Agadé une bibliothèque dont nous pouvons juger l'importance par les fragments qui nous sont conservés à Ninive.
Nous sommes certains que dans ces temps reculés les grandes divisions de la carte urano-
graphique étaient arrêtées. Les étoiles fixes étaient désignées suivant les différents groupes que l'observation avait déjà établis par des noms qu'ils ont conservés jusqu'à nos jours.
C'est ainsi que nous trouvons notamment l'indication de l'étoile du Char, l'étoile du Berger, l'étoile de l'Arc (le Sagittaire) . En dehors de ces étoiles fixes, les signes du zodiaque étaient parfaitement indiqués dans cet espace de la voûte céleste que les textes désignent sous le nom de barranu « le chemin », c'est-à-dire le chemin des astres.
Ces astres sont les planètes. Les Chaldéens en connaissent sept que nous pouvons indiquer ici avec leur désignation chaldéenne en mettant en regard les noms que nous leur avons conservés : ce sont Samas, le Soleil ; — Sin, la Lune ; — Alap-Samas, Saturne ; — Rus, Jupiter ; — Asbat, Vénus ; — Sulpa-sadu, Mars ; — Nivit-Anu, Mercure.
Les savants ninivites avaient emprunté aux Chaldéens leurs connaissances astronomiques ; ils se servaient du calendrier tel qu'il leur avait été transmis et tel qu'il a été employé
par toutes les nations depuis ces temps reculés jusqu'à nos jours.
L'année assyrienne se compose de douze mois lunaires. Elle commençait à l'équinoxe de printemps avec la nouvelle lune qui le précédait.
Une tablette trés-connue fixe ainsi le jour des équinoxes ' :
« Au 6* jour du mois Nisan (mars), les jours et les nuits sont égaux (et comprennent) six kasbu pour le jour et six kasbu pour la nuit. Que Nabu et Marduk soient propices au Roi mon seigneur.
Notons ici qu'une seconde tablette fixe les équinoxes au 15 e jour du même mois, mais nous ne pouvons expliquer cette différence.
Pour corriger l'erreur qui résulte du défaut de concordance de l'année lunaire avec l'année solaire, on intercalait un mois supplémentaire dont la longueur devait nécessairement varier suivant les circonstances.
» Conf. : Textes : W. A. I., III, pi. 51. — Trad. : F.Tàlbot, Hrocxs, Offert, Lemoruaht, etc., passim.
Les tablettes ninivites nous présentent des calendriers disposés de manière à répondre aux différentes exigences de la vie sociale. Quelques-uns, en effet, sont purement scientifiques et nous font voir les divisions de Tannée suivant les jours, les mois et les saisons. D'autres sont rédigés en vue de satisfaire aux préoccupations religieuses, et nous présentent suivant les jours l'indication des fêtes consacrées aux divinités qu'on devait invoquer ou honorer par une cérémonie spéciale. D'autres enfin semblent . correspondre aux idées superstitieuses qui avaient cours alors ; ainsi les jours sont marqués d'un signe particulier, selon qu'on doit les considérer comme propices ou néfastes.
Nous voyons des tables rédigées pour indiquer l'influence des astres sur chaque jour de l'année avec la mention des prières appropriées pour se rendre propices les augures favorables ou pour repousser ceux qui seraient funestes.
Il ne faut pas toutefois exagérer l'importance que ces derniers documents peuvent avoir ; ils se rattachent à un ensemble de superstitions
qui sont de toutes les époques et de tous les pays; et, dans l'antique Orient comme partout, ces croyances ne doivent représenter qu'un des côtés les plus curieux, sans doute, mais les moins intéressants de l'histoire des aberrations de l'esprit humain ; nous devons toutefois y jeter un coup d'œil.