‹ Découvertes d'histoire sociale, 1200-1910Chapitre 13 sur 24 · En monnaie de l'époque 5.650 livres · texte numérisé non relu

En monnaie de l'époque 5.650 livres

80.000 francs à La Rochelle ou à Lille, dans la rue Royale, et 210.000 francs à Lyon, dans la grande rue Mercière. Mais ce sont là des immeubles exceptionnels. A Limoges, l'habitation d'un médecin ne se paie que 11.600 francs, et celle d'un imprimeur que 500 francs.

Le loyer moyen, en province, avait été de 550 francs au xvne siècle; il fut de 650 francs au xvinc. Les maisons de Bordeaux, en 1676, se louaient, suivant les quartiers, de 290 francs à 1.800 francs. Le duc de Créqui, gouverneur du Dauphiné, payait son hôtel, à Grenoble, 2.330 francs; le comte de Tressan, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, ne payait le sien que 900 francs ; c'est à peu près ce que coûte à la ville de Ghâteaudun la location de l'immeuble qui lui sert de collège.

Tandis que la moyenne des loyers de province ne dépasse pas 580 francs au moment de la Révolution, les loyers moyens de Lyon, d'après les prix tirés des différents quartiers de la ville, ressortent, sous Louis XVI, à 2.600 francs environ. Des loyers particulièrement élevés étaient ceux de Versailles : sous Louis XV, en 1751, une maison de la rue de la Pompe rapportait 3. 110 francs; une autre sur la place d'Armes, 4.900 francs; une troisième, rue du Vieux-Versailles, 11.200 francs. C'étaient, d'ailleurs, de vastes demeures, puisqu'un hôtel de deux étages, dans l'avenue de Saint-Cloud, vis-à-vis la rue Duplessis, affermé 5.200 francs, comprenait des écuries pour 40 chevaux.

A Rouen, les loyers allaient de 180 à 700 francs: près Saint-Maclou, un hôtel avec jardin planté d'espaliers, escalier à rampe de fer, écurie pour quatre chevaux, rapportait 735 francs en 1763.

Bien que les logements fussent assez petits encore,

dans la plupart des villes, pour que la majorité des habitants pût jouir de la totalité d'une maison , la foule des commerçants besogneux, des artisans brevetés à qui leur illusoire privilège ne procurait pas de quoi vivre, devaient se contenter d'une tranche de maison, d'une boutique où ils exerçaient leur industrie, et au-dessus de laquelle était le galetas — le tristet, disait-on dans le Midi — qui leur servait de chambre à coucher. A Tulle, la boutique d'un libraire se loue 80 francs, celle d'un maréchal, 40 francs, celle d'un* chapelier, 22 francs. L'atelier d'un charpentier, à Bordeaux, coûtait annuellement 140 francs, celui d'un serrurier 110 francs. Une petite chambre d'étudiant avec cuisine s'obtenait, à Rouen, pour 25 à 30 francs. On acquérait souvent la propriété de ces chambres ; les ventes de partie d'un immeuble n'étaient pas rares au xviii8 siècle.

A la campagne, la moyenne des habitations rurales dont nous possédons les prix, s'élève, en capital, à 740 francs de 1201 à 1300, à 440 francs de 1301 à 1500 et à 700 francs de 1501 à 1600. Ces chiffres, en tenant compte des variations du taux de l'intérêt durant ces quatre siècles correspondent à des loyers de 60, 40 et 36 francs. Moins que les bâtiments urbains, ces chaumières profitèrent de la hausse du xvi9 siècle. Leur loyer varie, au xiii6 siècle, de 28 francs dans l'Eure et dans la banlieue de Laon, à 112 francs dans Seine-et- Oise. Aux xiv° et xve siècles, il oscille de un franc, taux du bail d'une maison d'école à Port-sur-Saône, en Franche-Comté (1365), de 4 francs en Périgord, jusqu'à 35 et 50 francs; les plus hauts chiffres ne passent pas 90 francs.

Au xvi8 siècle, bien qu'on trouve de petites maisons avec jardins pour 7, 11 ou 14 francs par an dans l'Eure-et-Loir, la Sarthe ou le Gard, le paysan des

environs de Paris ne peut guère consacrer moins d'une soixantaine de francs à son loyer.

La valeur vénale de ces maisons des villages et des bourgs se tenait, à la même époque, dans l'Ile-de- France et la Normandie, de 175 à 1.625 francs; en Bourgogne et en Franche-Comté, les chiffres sont compris entre 140 et 350 francs; en Languedoc et Comtat-Venaissin, entre 160 et 840 francs; ils vont, en Dauphiné, de 80 francs, prix que la commune de Chantemerle paie le « refuge des pauvres » à 2.300 fr. à Grignan, prix d'une « belle maison avec cour, précour, tours et passage » sur la grand'place (1594).

A ce dernier échelon de la propriété bâtie, chaque immeuble se rapproche toujours beaucoup, dans son prix de vente, de la somme qu'il coûterait à construire ; et le prix des matériaux et des salaires est à peu près la seule cause qui ait influencé le cours des bâtiments champêtres de Philippe-Auguste à Henri IV.

Sous Louis XIII, on trouve les loyers communs entre 38 et 100 francs à Courbevoie, Colombes, Noisy-le- Sec. Sous Louis XIV, un boulanger de Gonesse paie 325 francs de loyer, tandis qu'à Saint-Eutrope, en Saintonge, on peut se loger pour 1 fr. 50 par an; entre ces extrêmes, la moyenne se rapproche de 40 francs, somme pour laquelle est affermé le presbytère de Gontaut (Lot-et-Garonne), et de 48 francs, prix payé pour la maison d'école de Marsanne, en Dauphiné.

Au commencement du xvme siècle, dans la même région, les maisons d'école se louent jusqu'à 15 francs ; un journalier paye 20 francs de loyer dans l'Eure; un charpentier paye 36 francs dans l'Aisne, et un chirurgien 50 francs. A la fin du règne de Louis XVI et durant la Révolution, une maison décente aux champs, fût-ce dans les pays pauvres comme le Berry, se louait de 40 à 100 francs.

Le loyer moyen d'une famille villageoise avait été, au xvie siècle, de 42 francs. Il fut, au xvne siècle, de 54 francs; au xvme siècle, il s'éleva à 63 francs. Il est à l'heure présente de 91 francs dans les communes inférieures à 5.000 âmes. Les loyers infimes ont crû ainsi de 100 p. 100 du xvie siècle au xxe : de 42 à 91 francs.

Mais cette hausse, plus rapide dans les cent dernières années, a eu pour corollaire un progrès bien plus grand aussi dans l'objet auquel elle s'applique; le type de cette maison rurale et semi-rurale des communes actuelles de 5.000 habitants et au-dessous s'est amélioré. Dans les simples villages qui n'excèdent pas 2.000 âmes, on trouve aujourd'hui un loyer moyen de 71 francs, c'est-à-dire à peu de chose près semblable au loyer de 63 francs en 1776-1800.

L'histoire des salaires est l'histoire des quatre cinquièmes de la nation. — Seuls ils révèlent l'intimité des petits foyers. — La journée du manœuvre, mesure universelle des prix du travail. — Féodalité ouvrière ; fief de vacher ou de vigneron.

— Inconvénients du système ; ces conventions cessent de plaire par suite du mouvement perpétuel des prix. — On les rachète.

— Prix du travail libre : pourquoi il est bien payé au xme siècle. — Faucheurs, journaliers, porteurs d'eau. — Hausse des salaires fu xv siècle. — La journalière rurale.

— Nombre des bras dans les campagnes. — Le travailleur, à la fin du xvr3 siècle, n'a plus que la moitié de ce qu'il avait cent ans plus tôt. — Le domestique autrefois était moins payé que le manœuvre ; c'est le contraire de nos jours. — Motifs de cette différence. — Gages des servantes. — La « bonne à tout faire » est, au point de vue du salaire, celle qui a le plus profité de la civilisation. — Légende sur les domestiques du temps passé. — Ils n'étaient ni meilleurs ni pires que ceux d'aujourd'hui. — Plaintes contre les serviteurs aux xive, xvie et xvne siècles. — Leur inconstance. — Les laquais.

L'histoire des salaires, c'est l'histoire de ces quatre cinquièmes de la nation qui sont tenus de signer en naissant un pacte avec le travail manuel, qui vendent leur vie pour avoir de quoi vivre, pour jouir seulement d'un nécessaire plus ou moins strict, semblables en cela à des marchands qui se donneraient

beaucoup de mal pour revendre leur marchandise au prix coûtant. Un des problèmes dont notre époque s'honore de rechercher la solution est celui de savoir par quels moyens peut être amélioré le sort de cette majorité laborieuse qui n'a pas d'héritage à léguer ni à recueillir, qui n'a point ou presque point de part à la possession du capital. Pour dissiper l'obscurité qui règne encore dans ces régions de la science, on nous pardonnera l'accumulation des chiffres, froids et nus. On se souviendra que chacun de ces chiffres, dont la longue suite forme un texte rebutant, recouvre mille émotions secrètes de nos pères, que ces hausses ou ces baisses de quelques centimes sur la journée du manœuvre cachent cent plaisirs et cent peines ignorés, qui n'ont point trouvé place dans les chroniques. Tout au plus les annalistes leur consacrentils quelques lignes s'il s'agit d'une catastrophe fameuse, d'une famine bien caractérisée, où la plèbe silencieuse est morte par grands tas. L'intimité des petits foyers, des petits budgets, les salaires nous la révéleront, et seuls ils peuvent nous la révéler.

La mesure universellement admise des prix du travail, c'est la journée du manœuvre, la rémunération de la force brutale, dépouillée autant que possible de science et d'intelligence. Les exemples des salaires de ce genre sont rares au xme siècle. Presque tous les journaliers sont alors, ou des serfs qu'on ne paie point ou des vassaux que l'on a, une fois pour toutes, payés en terres. Les relations d'homme à homme étaient alors exclusivement féodales; le féodalisme s'était fourré partout. L'on prêtait hommage-lige à un voisin pour cinq cents francs dont il vous faisait cadeau en espèces — féodalité financière. — De même, on s'assurait les services perpétuels d'un boulanger ou d'un charron moyennant l'octroi de

quelques hectares labourables, — féodalité ouvrière. — Brasseur, berger, messager, forgeron, tous sont fiefs. Toute besogne, tout achat, apparaissent ainsi sous forme fieffée aux gens du Moyen Age. Au lieu de payer son cordonnier ou son tailleur, le rentier, laïque ou clerc, passe avec eux des contrats à perte dé vue, compliqués et éternels. Chacune des parties concédait des avantages et se soumettait à des obligations qui parurent peu à peu aussi gênantes aux employeurs qu'aux employés.

Si ces derniers ont une postérité abondante, la terre qui constitue leur rétribution passe à une collectivité assez nombreuse : le fief du vacher de telle abbaye normande est représenté, en 1400, par sept personnes, celui du vigneron par quatorze, celui du maréchal par plus de vingt. En ce cas, l'aîné du fief en rend le service, taille les vignes, ferre les chevaux. Avec ces emplois héréditaires, il arriva, au bout de plusieurs générations, qu'une charge incombant dans le principe à un chevalier échut à des paysans, qu'au contraire un métier peu illustre comme celui de portier, ou exigeant un minimum de compétence, comme celui de cuisinier, vint en partage à des bourgeois qui se substituèrent des remplaçants quelconques. Mieux valait, en pareil cas, se rendre mutuellement sa liberté. C'est ce que firent, du xme au xvie siècle, des conventions intervenues pour détruire ce que les conventions antérieures avaient cru organiser à jamais. Un « queu » fieffé se libère, en 1524, par une rente en argent, de l'office dont il est encore tenu.

Aucune époque ne s'est plus efforcée de combiner entre les individus des rapports immuables; aucune n'a été ensuite plus embarrassée de son œuvre et n'a plus souffert pour l'anéantir. Les prix de toutes

choses étant dans un mouvement perpétuel, ces marchés permanents qui avaient satisfait, le jour de leur conclusion, l'intérêt réciproque des deux parties, cessaient, au bout de très peu de temps, de plaire à l'une ou à l'autre. Tantôt le maître estimait payer trop cher, tantôt le travailleur se jugeait payé trop bon marché.

Un terrassier qui jouit d'un fief de 7 hectares 1/2 en 1270, doit, comme redevance, labourer, ensemencer de blé et moissonner 51 ares de terre, faucher et engranger le foin de 27 ares de pré. Au prix actuel ces diverses façons agricoles représentent une centaine de francs, si le cultivateur fournit la semence, tandis que le revenu de 7 hectares 1/2, par lequel ce travail est jadis rétribué, correspond présentement à un chiffre moyen de 375 francs. L'écart entre la valeur de la main-d'œuvre et celle de la terre était donc ici, au xme siècle, trois fois moindre qu'il ne l'est de nos jours.

Ces inféodations s'étant faites librement, il avait fallu, pour que le seigneur et le vilain tombassent d'accord, qu'à une heure donnée la possession des 7 hectares 1/2 fût aussi avantageuse à l'un que l'était à l'autre l'exploitation des 80 ares en blé et en herbe. C'était le résultat d'une situation économique qui s'imposait. On ne saurait en faire honneur politiquement au régime féodal, pas plus qu'on ne serait fondé à louer la générosité du gouvernement des Etats-Unis d'avoir vendu, depuis cinquante ans, pour 10 francs l'hectare nombre de surfaces fertiles aux colons européens. Seulement il n'est pas niable que la condition de l'ouvrier fieffé du xni* siècle ait été avantageuse et que son salaire, évalué en argent, ait à cette époque singulièrement progressé. Ce qui le prouve, c'est que les maîtres d'alors offrent fréquem-

ment aux prolétaires ruraux une prime pour annuler les anciennes conventions. Un monastère rachète ainsi, sous Philippe le Hardi, les emplois de charretier, de gardeur de porcs, de fournisseuse héréditaire du fil à coudre, afin de supprimer en même temps les distributions de lin et de chanvre qui constituaient le paiement de. cette dernière. Il fallait que les propriétaires, pour agir ainsi, eussent la certitude de se faire servir à meilleur compte, soit par des paysans affîeffés à des conditions nouvelles, soit par des colons indépendants.

Cependant ce travail libre était lui-même bien payé : un faucheur gagne, en 1200, 5 francs par jour de notre monnaie, en tenant compte et de la valeur intrinsèque du métal et de sa valeur relative par rapport au prix de la vie.

Les journaliers de Languedoc et de Normandie reçoivent, en 1240, 2 francs1 ; et si, à Paris, la journée des porteurs d'eau de saint Louis n'est que de 1 franc, c'est qu'ils sont nourris et logés au palais royal et qu'il s'agit de gages assurés pour toute l'année. Comparées aux salaires actuels, que l'on évalue en France pour le manœuvre non nourri à 2 fr. 50, et pour le manœuvre nourri à 1 fr. 50 par jour, les rétributions du xive siècle ne leur sont pas inférieures.

Le traitement de l'homme le plus bas placé dans la hiérarchie laborieuse était donc égal à ce qu'il est aujourd'hui et certainement plus avantageux qu'il n'a

1. Tous les chiffres contenus dans ces chapitres comme dans les précédents sont exprimés en francs actuels, d'après le pouvoir d'achat relatif de l'argent. Ainsi le journalier de 1240 gagne, en monnaie de l'époque, 6 deniers qui valent intrinsèquement 0 fr. 50 et, comme la puissance d'achat de ces 0 fr. 50 est quatre fois plus grande en 1240 qu'en 1910, ces 0 fr. 50 équivalent à 2 francs d'aujourd'hui.

été de 1801 à 1840. Il était impossible qu'il en fût autrement si l'on se reporte aux conditions de la France entre 1301 et 1350. Les causes qui favorisaient alors le travailleur rural sont analogues à celles 'qui faisaient payer, il y a trente ans, un manœuvre ;du Far-West20 et 25 francs par jour. Quand on peut 'devenir propriétaire sans bourse délier, comme au temps de Philippe de Valois, et cultiver son propre fonds, personne ne veut plus cultiver la terre d'autrui. Pour que ce serf affranchi, à qui son maître d'hier, devenu simplement son seigneur, « accensait » le sol à discrétion, consentit à travailler à la tâche, fallait qu'il n'eût pas en poche les quelques dizaines de francs indispensables à l'achat du matériel sommaire d'une petite exploitation. C'est pourquoi les services de l'ouvrier agricole furent à plus haut prix sous Jean le Bon que sous Louis XVI.

Même les salaires augmentèrent à mesure que le pays se dépeuplait. Au lieu de 2 fr. 50 sous Charles V, le manœuvre gagna 3 fr. 15 et 3 fr. 60 sous Louis XI. De son côté la journalière rurale acquiert, de 1401 à 1500, une paye normale de 2 fr. 25. Les bras mâles ou femelles, les simples bras du xve siècle, sont moitié plus rémunérés que ceux du xxe, si l'on n'envisage que le taux de la journée. #

Le journalier de Bavière recevait, dans les mêmes conditions, un salaire identique et ceux d'Angleterre aussi. Ce n'est pas une des moindres singularités du Moyen Age que le faible écart de ces chiffres, d'un pays à l'autre, au xve siècle.

Il y avait pourtant, proportionnellement au nombre d'hectares cultivés, plus de bras dans les campagnes: d'abord parce qu'il en fallait davantage pour la culture — le batteur au fléau avait en grange de la besogne pour une partie de l'hiver, — ensuite parce

que beaucoup des moissonneurs et des faneuses étaient des ouvriers de métier, fileuses ou tisserands souvent, qui quittaient le rouet ou la navette pour la fourche ou la faucille. S'il y avait aujourd'hui, avec les machines agricoles et l'organisation mécanique de l'industrie textile, autant de monde aux champs qu'il y en avait au xve ou au xvie siècle, comme le souhaitent ceux qui se plaignent de la dépopulation des campagnes, les malheureux laboureurs, privés d'ouvrage, crèveraient de faim durant dix mois de l'année.

Jamais le salaire des paysans n'avait été au Moyen Age aussi élevé que dans la seconde moitié du xve siècle ; jamais, dans les temps qui vont suivre, il n'atteindra des chiffres équivalents, pas même de nos jours. Dès le règne de Louis XII (1498-1515), les dépenses du prolétaire, comparées à ses recettes, accusent une situation moins favorable : l'influence de la crue de population se manifestait.

Le laboureur de la fin du xvi° siècle n'avait, pour vivre, que la moitié de ce qu'avait eu son aïeul, cent ans auparavant.

Le xvie siècle, qui vit le triomphe des propriétaires fonciers, vit aussi la déroute des travailleurs manuels ; tandis que le xv6 siècle, où les terres étaient tombées presque à rien, avait été l'ère la plus avantageuse pour les salariés.

La dépression des gages au xvie siècle ne se produit pas brusquement; elle n'est le résultat d'aucune catastrophe, d'aucun krach dans la fortune publique ; au contraire, elle s'accentue en raison inverse des progrès de cette fortune et procède insensiblement comme une mer qui se retire. Nominalement, intrinsèquement, le prix du travail s'élève à la vérité de 33 pour 100, mais le prix de la vie augmente de 200 pour 100.

Le journalier d'aujourd'hui est moins payé que le

domestique. Il l'a été davantage au temps jadis. Le service personnel était aussi honorable et noble, aux xive et xve siècles, qu'il est discrédité dans l'esprit de nos travailleurs contemporains, et si l'état de domestique s'est depuis cent ans amélioré plus que tous les autres, sous le rapport du salaire, c'est précisément parce qu'il a été moins recherché par les salariés.

Dans les mœurs d'une époque qui sortait à peine du servage, il ne pouvait s'attacher aucune idée humiliante au service domestique. Le peuple des campagnes, au sein duquel le mouvement des idées s'opère avec plus de lenteur, n'a pas encore là-dessus la même manière de voir que celui des villes : il est aujourd'hui nombre de métayers et de curés de village qui ont chez eux leur sœur comme servante appointée. Les valets ne mangent-ils pas à la ferme à côté des maîtres, dont la prérogative est seulement d'occuper à table le « haut bout » ?

La condition du journalier était donc meilleure autrefois que celle du domestique.

Aujourd'hui la proportion s'est complètement retournée : de 80 francs par an sous Louis XVI, les gages des domestiques femmes se sont élevés à 210 francs pour les filles de ferme, à 300 francs pour les servantes d'intérieur. Plus favorisées encore que les précédentes, celles-ci sont par conséquent trois fois et demie plus riches qu'elles n'étaient précédemment. La fille de ferme et la bonne à tout faire sont donc, au point de vue des gages, sans avoir fomenté aucune grève, les privilégiées de la civilisation moderne, celles qui en ont le plus profité.

L'élévation des gages de la domesticité, conséquence du peu de goût des salariés pour le service personnel, est d'ailleurs un des caractères qui marquent en notre siècle le progrès de la démocratie. Elle témoigne de

l'autorité toute-puissante que possède cette loi inéluctable de l'offre et de la demande. Voici une catégorie de gens qui n'ont jamais fait parler d'eux depuis cent ans, qui n'ont jamais songé à la grève, et dont le salaire a quadruplé ; et l'augmentation du prix de la vie ne les touche aucunement puisqu'ils sont défrayés de tout. Une seule dépense les intéresse : celle du vêtement, et elle n'a cessé de décroître. La demande de domestiques a-t-elle augmenté avec les progrès de l'aisance, qui ont permis ce genre de luxe à un plus grand nombre de citoyens ? L'offre au contraire a-t-elle diminué ? En l'absence de statistiques comparatives, il est impossible de le dire. C'est malgré tout la dernière hypothèse qui paraît la plus probable. En Angleterre, il y a soixante ans, on comptait 1 million de domestiques sur 24 millions d'âmes; en 1881 la population de la Grande-Bretagne était passée à 35 millions, le nombre des domestiques ne s'était accru que de 250.000.

Pour coûter moins cher, ces domestiques d'autrefois sur le compte desquels on nous a servi plus d'une légende, n'étaient ni meilleurs ni pires que ceux de nos jours. Dans les villes, dit un de nos contemporains, prôneur acharné du bon vieux temps, « la séparation entre maîtres et domestiques s'est accentuée surtout à partir de 1789, depuis que les lois ont proclamé l'égalité de tous les citoyens » ! Cette opinion, historiquement, est peu fondée. S'il y a séparation, c'est au profit du domestique dont la dignité a grandi. Son maître ne le tutoie plus, ce dont il est présumable que le serviteur se console; en tout cas, il ne le bat plus. Il n'est pas de rentier actuel qui se permettrait de rosser ses gens, comme il arrivait à des personnages, d'ailleurs débonnaires, sans que la chose tirât à conséquence. Le roi Louis XIV, homme de si bonne

compagnie, ne se gêna pas pour casser sa canne, dans un moment d'impatience, sur le dos d'un « valet du serdeau » qu'il aperçut volant une pêche.

Il est, au xxe siècle, des domestiques excellents, fidèles et même héroïques, puisqu'on en récompense tous les ans qui servent, pour l'amour de Dieu, des maîtres tombés dans le malheur. Il se trouve donc tout autant de bons domestiques que jadis. Mais ce qu'il n'y a plus, ce sont de mauvais domestiques qui ont le goût et la gloriole du service de certaines maisons.

Aux admirateurs systématiques du passé, je recommande la lecture des plaintes adressées en 1579 par les bourgeois d'Alsace à leur gracieux seigneur : «De nos jours, disent-ils, les domestiques poussent si loin leur esprit d'indépendance et d'insolence, qu'ils refusent d'obéir non seulement à leurs maîtres, mais à l'autorité publique. » Et ce sont d'aigres jérémiades sur leurs prétentions intolérables pour les gages, sur la paresse, les débauches des valets et des servantes auxquelles on ne peut mettre un frein.

Le ménagier de Paris, au xive siècle, se plaint amèrement des serviteurs et de l'impossibilité où l'on est, sous Charles V, d'en trouver de bons. Et au début du xvir5 siècle, Olivier de Serres déplore l'arrogance des domestiques des champs, « habitués en tous vices et désordres. J'estime, dit-il, que le plus fâcheux de la rustication est de se faire bien servir, sans laquelle difficulté la culture serait la plus plaisante chose du monde, si on pouvait recouvrer des gens propres et affectionnés comme il appartient. » Aux domestiques de haute volée, il y avait encore plus à redire que pour les rustauds valets de la ferme. La « livrée » des villes, celle de Paris, notamment, était une des pires espèces du monde ; la troupe des filous et des coupeurs

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de bourse se recrutait journellement — les rapports de police sont unanimes à le constater — parmi ces beaux laquais galonnés, si prompts à dégainer dans les carrefours en l'honneur de leurs maîtres.

L'inconstance de ceux que notre siècle appelle les «gens de maison», leur facilité à changer de places, amenait les bourgeois, il y a cent cinquante et deux cents ans, à faire avec eux des baux comme avec les fermiers. Il en est qui « s'accueillent» — c'est le terme consacré dans l'ouest — pour deux ans, avec promesse de ne pas demander d'augmentation. Aux yeux de beaucoup, la domesticité n'est qu'un état de transition : l'un s'enrôle contre les Impériaux, l'autre part dans un vaisseau contre les Turcs. Il n'est pas rare de voir le maître, en les engageant, leur promettre, par contrat verbal ou écrit, de leur payer l'apprentissage de quelque métier. S'il ne l'a pas promis, il le fait quelquefois par charité, à sa mort. Cet apprentissage est une libération. L'ouvrier d'état était, en effet, plus heureux que le domestique.

Les corporations n'ont pas exercé d'influence sur le prix du travail, ni aux temps féodaux, ni dans les derniers siècles. — Les ouvriers de métier ont subi les mômes vicissitudes que les manœuvres. — Ni la puissance des rois, ni la coalition des intérêts ne sont parvenus à maîtriser la valeur de la main-d'œuvre. — Preuves de ce qui précède. — Proportion identique à celle de nos jours, entre les salaires des métiersjurés et ceux des journaliers ruraux. — Pléthore et disette de certains corps d'état. — Les corporations se multiplièrent aux xvie et xviie siècles, quand le prix du travail diminuait. -— Durée et prix de l'apprentissage. — Nombre annuel des jour» de travail autrefois. — Loisir volontaire et chômage forcé. — Rapport du salaire des hommes à celui des femmes. — Inconvénients de la restriction du travail féminin. — La Révolution de 1789 ne fit pas augmenter les salaires. — Ils n'étaient pas plus avantageux en 1850 qu'en 1789. — Résultat des découvertes scientifiques depuis le milieu du xixe siècle. — Est-il possible de faire du pain avec des lois ? — Le bien-être n'est pas du domaine de la politique, même dans une démocratie.

Quelle a été l'influence des corporations sur le salaire des ouvriers de métier? C'est là une question qui se pose naturellement dans cette étude et dont l'intérêt nous semble d'autant plus vif que beaucoup de gens paraissent las, à l'heure actuelle, de la liberté du travail, telle qu'elle existe depuis cent ans, et

recommandent la restauration, sous des noms modernisés, des pratiques socialistes de nos pères.

Il les faut étudier sans parti pris pour se convaincre de l'inanité des efforts tentés en ces matières par les pouvoirs publics du Moyen Age et des temps modernes. Nous avons vu la loi économique gouverner en souveraine le taux des gages du journalier, du domestique, de toutes ces paires de bras que les Anglais appellent « unskilled », — sans capacités spéciales. — Mais c'étaient là, dira-t-on, des espèces faciles à vivre, qui ne savaient point résister au courant des choses, qui ne formaient ni association, ni confrérie d'aucune sorte. Or, il résulte des chiffres recueillis par nous que les corporations plus ou moins fermées, avec leur cortège de règlements et les prérogatives dont elles s'étaient fait investir, n'ont pas exercé d'influence sur le prix du travail, ni aux temps féodaux, ni dans les derniers siècles. Les ouvriers de métier ont eu beau se grouper et se raidir dans leurs jurandes ; ils ont subi les mêmes vicissitudes que les malléables hommes de peine, isolés, désarmés, devant les mouvements de hausse et de baisse des salaires que causaient la rareté ou l'abondance des hommes.

Ni la puissance des rois, ni la coalition des intérêts savamment organisée en faveur des beati passidentes, ne sont parvenues à maîtriser la valeur de la main-d'œuvre. La proportion a été, à peu de chose près, la même autrefois qu'aujourd'hui : entre le salaire des journaliers ruraux et celui des ouvriers de métier ; entre les salaires respectifs des divers métiers (maçons, charpentiers, couvreurs, etc.), et par suite entre le nombre de ceux qui s'y adonnaient. Enfin il n'y a aucune différence appréciable, dans la rétribution de chaque corps d'état, entre les villes où

ces corps d'état étaient libres et celles où ils étaient monopolisés. Les corporations ne mériteraient donc, à ce point de vue, — et ce point de vue est le principal, — d'une hausse artificielle des salaires, ni les éloges, ni les colères dont elles ont été l'objet de la; part de certaines personnes qui n'en parlent que par; ouï-dire, d'après des légendes non contrôlées.

En somme, l'ancienne organisation du travail, malgré son appareil très compliqué, aboutissait pour les salaires à peu près au même résultat que la complète liberté contemporaine. La société en général éprouva, aux derniers siècles surtout, par le fait de ces restrictions chicanières, un préjudice difficile à chiffrer, mais réel. Les artisans n'en ressentirent, directement, ni avantage, ni inconvénient.

Les ouvriers réunis en corporations, ai-je dit, n'étaient ni mieux ni plus mal rémunérés que ceux des professions libres. Rien de moins uniforme, en effet, que l'état de la France sous ce rapport; à la campagne le travail demeura, jusqu'à la fin de la monarchie, aussi indépendant que de nos jours ; on voyait au xve siècle des femmes employées comme maçons. Beaucoup de villes, et non des moins importantes, furent à cet égard semblables aux simples villages. A Paris même, chef-lieu de la réglementation, où elle était le plus minutieusement usitée, bon nombre des associations que l'on voit au xvine siècle avaient une origine récente. Tl y eut ailleurs des confréries qui surgirent et disparurent dans la suite des temps, sans laisser de traces, après avoir passé tour à tour pour utiles et pour gênantes.

Si le régime corporatif avait eu les conséquences que l'on suppose, les ouvriers de métier eussent été

autrefois beaucoup mieux payés que les journaliers ; et ils l'eussent été beaucoup mieux dans les villes où leur privilège les eût rendus maîtres des prix du travail que dans les localités où la concurrence était ouverte à tout le monde. Or, rien de tout cela ne s'est produit. On évalue en 1910 le salaire du journalier non nourri à 2 fr. 50, celui du maçon à 3 fr. 40, celui du couvreur à 3 fr. 50, celui du charpentier à 3 fr. 70. Le maçon gagne donc un tiers plus que le journalier; le journalier gagne les trois quarts du maçon. Eh bien! cette proportion a été identique depuis six siècles. Malgré leurs variations respectives, qui élèvent tantôt l'un de ces salaires, tantôt l'autre, on peut les considérer comme demeurant en moyenne dans le rapport de 3 à 4.

Et, où l'on peut observer que seule la loi de l'offre et de la demande, et non les combinaisons factices des associations ouvrières, amène ces fluctuations, c'est quand on voit le maçon payé moins cher à Rouen, ville corporative, que dans une commune rurale de la Seine-Inférieure dont les métiers sont accessibles à tout venant.

Toutes les fois que l'on pourra discerner les causes des révolutions survenues dans le traitement des ouvriers en général, ou d'une catégorie d'ouvriers en particulier, on les trouvera purement mécaniques, pour ainsi dire, dominées par la force des choses, non par les artifices des intéressés.

On ne saurait nier qu'il y eut parfois pléthore et parfois disette dans tel ou tel corps d'état d'une ville ou de l'autre ; mais la faute n'en est pas imputable au régime des corporations, car les campagnes libres offraient souvent le spectacle d'une distribution aussi défectueuse, et aujourd'hui, sous l'empire d'une liberté absolue, cette accumulation d'un trop grand nombre

d'hommes dans une même profession se rencontre encore : parmi nos 86 chefs-lieux de départements, les uns possèdent, par 10.000 habitants, 7 boulangers, les autres en ont 15, d'autres 30 et jusqu'à 40. Et ces localités, si diversement partagées, ne sont distantes que de quelques lieues les unes des autres, et celles où le chiffre des boulangers est proportionnellement le plus haut ne sont pas celles où la consommation du pain, par tête, est la plus forte.

Les chiffres que j'ai recueillis sur les divers corps d'état de l'alimentation ou des tissus, de l'ameublement, de la métallurgie ou du bâtiment, suffisent d'ailleurs pour établir que leur rétribution était naguère, vis-à-vis les uns des autres, dans le même rapport qu'aujourd'hui. On en peut donc conclure qu'il n'y a pas eu, depuis quatre, cinq et six cents ans, de changement dans l'appréciation sociale des services d'un couvreur, d'un peintre, d'un charpentier et que, malgré toutes les combinaisons féodales, malgré le morcellement des souverainetés et l'absence de communication des territoires, les besoins locaux avaient, pour se satisfaire, dosé et réparti d'eux-mêmes, sur chaque kilomètre carré, le nombre voulu de maçons, de charpentiers, de peintres et de couvreurs.

Par une singulière bizarrerie, les corporations allaient se multipliant, aux xvi" et xvne siècles, tandis que le prix du travail — travail du maître aussi bien que du compagnon — allait diminuant.

De 1.240 francs qu'il recevait en 1476-1500 — c'està-dire en espèces 20 pour 100 de plus qu'en 1910, avec 17 pour 100 de moins en efforts, — l'ouvrier tombe à 980 francs à la fin du règne de François Ier, puis à 750 francs à la fin du xvie siècle. Pour avoir moins perdu que le journalier, qui, de Louis XII à Henri IV était passé de 900 à 490 francs, l'ouvrier d'état n'en

1G0 DÉCOUVERTES d'hTSTOIRE' SOCIALE

avait pas moins subi une baisse de 62 pour 100 dans ses recettes. Et sa condition ne devait pas se relever, dans les deux cents ans qui séparent le début du xvne siècle de la Révolution de 1789, au contraire î

La durée aussi bien que la rigueur de l'apprentissage furent-elles un résultat de l'organisation hiérarchique du travail? Les patrons, par ces règlements dont nous nous attachons à démontrer le peu d'effet sur le salaire des artisans formés, n'étaient-ils pas parvenus à se procurer avec les apprentis un profit exagéré ? La loi de l'offre et de la demande, omnipotente pour tout le reste, a-t-elle ici été vaincue? A bien examiner le mode de recrutement de la classe ouvrière du xve siècle au xix% je ne le pense pas. D'abord, pour les plus longs de ces apprentissages, quand le métier demandait plus d'adresse que de force, on embauchait des sujets très jeunes.

Puis, et c'est là une remarque capitale, qui ressort de la comparaison des divers contrats, les longs apprentissages sont ceux qui ne coûtent rien aux parents. Ceux pour lesquels on payait aux patrons des sommes équivalentes à celles de 1910, ne sont pas plus longs que les nôtres.

Le nombre des jours chômés a beaucoup varié sous l'ancien régime suivant les siècles, les régions et, dans chaque région, suivant la nature du travail. Si l'on en croyait Boisguillebert, il n'y aurait pas eu dans l'année plus de 200 jours où il fût permis de se livrer aux « œuvres serviles ». Les magistrats, à en juger par leur calendrier, respectaient avec scrupule 89 fêtes d'obligation, en plus des dimanches; mais de tout temps, les administrations publiques chôment plus volontiers que la classe ouvrière. Il est par exemple inadmissible que le paysan ait jamais consenti à se croiser les bras au mois d'août, en pleine

récolte, pendant les quinze jours que les gens du Tiers-État classaient comme « non ouvrables ». Mais, on peut considérer que, sur les onze autres mois, étaient répartis, en sus des jours où le cultivateur se repose aujourd'hui volontairement, une cinquantaine de jours de chômage obligatoire, soit 250 jours de labeur par an. Les loisirs n'ont de prix, pour la classe laborieuse, qu'à la condition de ne pas diminuer son bien-être au delà de certaines limites. Le paysan de 1790, auquel son salaire ne procurait qu'une existence très misérable, aurait sûrement accepté avec joie 50 jours de labeur supplémentaire. Si le loisir volontaire est une jouissance, le chômage forcé est une souffrance. On en arriverait autrement à proférer cette absurdité : que les ouvriers les plus heureux sont ceux qui ont le moins d'ouvrage.

Dans l'espace de quatre cents ans (1200-1600) le rapport entre les bras mâles et femelles varia au point de faire estimer ceux-ci jusqu'aux trois quarts du prix de ceux-là, à la fin du xive siècle, et de déprécier ensuite au xve siècle le labeur des femmes jusqu'à près de moitié seulement de celui des hommes. Quelle a été la cause de ce changement, et ne faut-il pas dire, en retournant l'argument de ceux qui cherchent de nos jours à entraver le travail féminin pour faire hausser le masculin, que c'est au contraire la baisse de la paie masculine, provoquée par des causes indépendantes des salariés, qui. amenant la gêne du ménage, contraignit un plus grand nombre de femmes à solliciter de l'ouvrage et à en restreindre la valeur par leur mutuelle concurrence?

La moyenne des ouvriers de métier, non nourris, était de 2 fr. 20 au moment de la Révolution ; elle est aujourd'hui de 4 fr. 10 dans la grande industrie, de 3 fr. 75 dans la petite et se trouve supérieure à la

moyenne du salaire des femmes de près de moitié dans la petite industrie, de plus de moitié dans la grande. Les ouvrières des manufactures gagnent actuellement en général 2 fr. 10, la différence est donc plus grande entre les ouvriers des deux sexes qu'entre les journaliers mâles et femelles. Cela peut tenir à ce que les bras des femmes sont plus appréciés ou plus rares dans les campagnes ; à ce que le sexe faible est cantonné dans un assez petit nombre de professions industrielles, que par suite ces professions sont encombrées et que leur rémunération baisse.

On demande à la législation actuelle de chercher à restreindre le travail féminin. N'est-ce pas une tendance très fâcheuse et qui nuira beaucoup à ceux qu'elle prétend servir? Le contraire serait plutôt profitable aux ménages. L'accession des femmes à des métiers plus nombreux aurait pour conséquence le relèvement de leurs salaires dans les emplois qu'elles occupent déjà. Or, toute augmentation du salaire des femmes favorise la morale publique en encourageant le mariage; tandis que plus la disproportion sera grande entre le gain de l'ouvrière et celui de l'ouvrier, moins il sera avantageux à l'homme de se marier, puisque les charges de la communauté seront supportées presque entièrement par lui seul.

En même temps que disparaissaient les subventions sociales, qui jusqu'alors avaient formé un appoint des petits budgets de la campagne, le salaire, qui en faisait le fonds principal, montrait dans les derniers vingt-cinq ans de la monarchie, une tendance marquée à décroître — le salaire réel s'entend, — puisque les dépenses de l'ouvrier augmentaient tandis que ses recettes demeuraient stationnaires.

Il est évident que le travail est, à la fin du xviii0 siècle,

plus offert que demandé; et cela est évident par le bas prix de la journée du manœuvre.

Cet état de choses subsista durant la Révolution; nous pourrions même observer que, sous la Restauration et au commencement du règne de Louis-Philippe, les salaires, eu égard au prix de la vie, n'étaient pas sensiblement plus avantageux qu'en 1789. L'augmentation est récente et date du développement de l'industrie. En 1838, on ne payait les hommes que 85 centimes en hiver, 1 franc en été et 1 fr. 25 pendant la moisson. De 1820 à 1830, les journaliers gagnaient 75 centimes en hiver, 30 centimes en été; et jusqu'à 1860, les manœuvres nourris, en Bretagne, ne touchaient qu'un salaire de 60 centimes.

Torturée depuis quatre-vingts ans par la Science, qui lui dérobe ses secrets un à un, la Nature se laisse approcher et se résigne enfin aux assauts qu'on lui livre. Nous avons forcé ses éléments à s'accoupler à notre guise, domestiqué le feu et l'eau, le sol et l'air et mis quelque peu la foudre en bouteille. Pratiquement, il en est résulté ceci : une heure de travail manuel, évaluée en pain ou en drap, en éclairage ou en boisson, procure maintenant le double de denrées ou de marchandises qu'elle n'en procurait en moyenne voici un siècle. Le travailleur jouit ainsi d'un bienêtre deux fois plus grand que celui de ses aïeux immédiats.

Comment ne se félicite-t-il pas sans cesse d'être venu au monde en un temps si favorable? Pourquoi gémit-il, au contraire, lui qui est riche, tandis que les générations précédentes ne se plaignaient pas, quoiqu'elles fussent pauvres? D'où vient que ce peuple et ce temps, assouvis de jouissances insoupçonnées par les autres peuples et les autres temps, sont précisément indignés contre leur sort sur ce seul chapitre où

ils devraient se réjouir? Ouvriers de la douzième heure, pour qui s'est allégé le poids de l'antique et universelle misère, nous protestons avec fureur contre une destinée que les ouvriers des heures matinales eussent rêvée à peine, eux qui acceptaient sans murmurer leur infortune, qui l'acceptent encore dans ces trois quarts du globe où l'homme est loin de pouvoir se repaître comme une vache dans un bon pré.

Il semble que le civilisé du xixe siècle, depuis qu'il est vêtu, s'aperçoit de sa nudité ; la boisson dont est rempli son verre lui révèle la soif, et la conscience de ce qu'il possède engendre, chez lui, le sentiment de la privation. Il se connaît tout à coup misérable; il l'est par conséquent, comme a dit Pascal, puisque c'est être misérable que de se connaître tel. Le fellah, le moujik, le paria, le Bédouin, le Nègre ou le Peau- Rouge ne se connaissent pas misérables; aussi ne le sont-ils pas!

Misère de comparaison, en effet, les plaintes actuelles n'ont pas d'autre origine. L'inégalité des fortunes subsiste ; elle semble insupportable à l'âme inquiète et compliquée de notre démocratie; tandis que les cervelles en friche du peuple féodal, où l'hommage était l'unique lien, ne concevaient pas d'autre monde ; et que, même sous l'ancien régime, lorsque le respect immobilier des âges antérieurs s'évaporait lentement, la plèbe des « chers et bien-amés » sujets avait encore le privilège de ne point voir la hiérarchie d'aisance qui s'étageait au-dessus de sa tête.

Est-ce donc l'ultime résultat de la civilisation que de faner les fleurs en nos mains à mesure qu'elle nous les donne à cueillir et de nous prodiguer des pains qui se changent en pierres?

Le pouvoir ayant été transporté depuis cent ans du roi à la nation, d'une poignée d'individus à l'ensemble

des citoyens, comme la majorité des citoyens se composait de travailleurs manuels, par cela seul qu'il était l'égal des autres citoyens, le travailleur devenait leur maître, puisque le « nombre » régnait et qu'il était le «nombre». On s'avisa donc que le peuple existait! le peuple, la foule que l'on n'aperçoit tout le long de notre histoire qu'à travers un nuage, figurant dans un lointain vague, en quelques préambules d'édits qui s'inquiètent d'abord de faire son bonheur et finissent par lui demander simplement de l'argent. Les hommes d'État de jadis, même quand ils jaillissaient de la plèbe, — il y en eut de ceux-là, — commençaient par l'oublier, pour s'adonner à quelque œuvre grandiose, capable d'immortaliser leur nom. Les hommes d'Etat contemporains, même quand ils sont nés aux sommets, ont pour souci principal de plaire aux travailleurs et la concurrence s'établit à qui leur plaira le mieux. On leur a donné tout ce que peut donner la législation, mais ils se trouvent médiocrement satisfaits. C'est du pain qu'ils voudraient plutôt que des lois; du pain, c'est-à-dire un bien-être plus large encore avec de plus amples loisirs. Cependant, les députés ne savent comment s'y prendre. Ils n'ont, à leur portée, dans les cartons, que des lois toujours et pas de pain. Si l'on essayait Refaire du pain avec des lois? C'est la question qui fie pose.

, Ce n'est rien pour le travail d'être libre, s'il n'est favorisé; et à quoi sert-il au travailleur d'être émancipé, s'il ne peut fixer à son gré le prix de sa journée? Tel est le programme que de généreux utopistes veulent tracer à l'avenir. La connaissance du passé les convaincra peut-être que nul ne saurait dominer dans le monde économique, ni l'ouvrier, ni le patron, ni la nation en corps, fût-elle représentée par des manda-

taires tourmentés du besoin touchant et glorieux d'enrichir, par décret, la masse du genre humain.

La science et la politique ont leurs domaines distincts; la première donne le bien-être, la seconde donne la liberté et la justice. Pour forcer l'État à sortir de sa sphère, des méchants et des naïfs affirment à la masse qu'elle est spoliée. Ils ne savent pas, hélas ! à quel point on les croira. Le trésor qu'ils promettent n'existe nulle part, mais le regret d'être privé de cette richesse imaginaire suffît à gâter, pour la foule, le charme des biens nouveaux et réels dont ce siècle l'avait gratifiée.

La soi-disant « loi d'airain » n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques écrivains. — Chaque sorte de dépense a varié de la façon la plus diverse. — Leur importance respective dans le budget d'une famille. — La nourriture en représentait les trois cinquièmes ; le pain, à lui seul, absorbait le quart des débours annuels. — La question du pain tenait une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux.

— Changement du pain noir en pain blanc. — Variations du simple au quadruple des prix du blé, d'une année à l'autre.

— Les salaires évalués en froment. — La France exportait du blé sous Louis XIV, bien qu'elle en manquât. — La qualité du pain ne s'améliore pas de Henri IV à Louis XVI. — Rapport des prix du froment à ceux de la viande. — Salaires journaliers évalués en grammes de bœuf ou de porc, du xme au xviii6 siècle. — Le peuple doit renoncer à la viande au xvie siècle. — Prix du lait, du beurre et du fromage. — Prix du vin ; le nouveau plus cher que le vieux. — Plantations et arrachages successifs des vignes. — Prix du poisson, des œufs, de l'huile, du sel, des légumes. — Prix de l'habillement; salaire évalué en drap. — Prix du linge. — Au xvine siècle, la matière première augmentait et le prix des façons baissait. — Révolution inverse depuis cent ans. — Coût du chauffage. — Prix de l'éclairage.

Il n'est rien de plus difficile à préciser que l'état matériel des diverses classes, des humbles surtout, qui n'écrivent pas leurs comptes. C'est seulement par

la comparaison des salaires avec le prix de toutes choses que l'on parvient à dresser le budget de l'ouvrier, à mettre, en quelque façon, la main dans sa poche.

Pas plus pour les paysans que pour les ouvriers, les recettes n'augmentent ni ne diminuent proportionnellement aux dépenses, et la célèbre « loi d'airain » n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques personnes.

Le taux des salaires et celui des denrées obéissent à des lois différentes; il y a eu des heures où les recettes du journalier s'élevaient au quart de leur chiffre actuel, tandis que ses dépenses étaient six fois plus faibles qu'aujourd'hui. Il y a eu d'autres heures où les salaires étaient trois fois moindres qu'à présent, mais où le prix des vivres de première nécessité était inférieur de moitié seulement à ce qu'il est en

Inférieur de moitié en moyenne : puisque chaque sorte de dépense a varié, dans la suite des temps, de la façon la plus diverse. Les unes ont, augmenté, les autres ont diminué. Ainsi, évalués en monnaie actuelle, les œufs et la viande de boucherie ont renchéri ; les premiers de 60 p. 100, la seconde de 65 p. 100; le lard a peu varié, il est plus cher de 4 p. 100 seulement. Au contraire, le beurre et le lait, le vin, les légumes, ont baissé de 10, 13 et 19 p. 100. L'huile à manger, l'épicerie et le poisson ont diminué de 35, 41 et 50 p. 100; enfin le pain est de 50 p. 100 meilleur marché, et l'on sait qu'il forme à lui seul le quart de la dépense d'un ménage rural. L'éclairage est en opposition permanente avec le chauffage : le premier, toujours onéreux; le second toujours abondant. A l'intérieur de chacun de ces chapitres il y a des dissensions : dans l'habillement, par exemple, certains

objets tendent à élever la moyenne, d'autres tendent à l'abaisser.

Il est admis que l'entretien du costume est l'une des dépenses qui ont le moins augmenté. Cela est vrai des étoffes et du linge, mais non des souliers, dont le bon marché, à certaines époques, fut extrême. Comparée à ce qu'elle était autrefois, la valeur actuelle du vêtement est moitié moindre, et celle du linge est de 50 p. 100 meilleur marché ; mais la chaussure se paye maintenant deux fois et demie plus cher.

D'un autre côté, et ceci est fort important, il va de soi que, pour apprécier l'influence des prix sur la situation matérielle du manœuvre, il faut tenir compte de l'importance respective de chaque dépense, de chaque aliment dans les frais de bouche : sur une somme de 1.000 francs qu'une famille paysanne débourserait chaque année, et dont la nourriture absorberait 600 francs, la baisse de 50 p. 100 sur le pain représente une épargne de 125 francs, tandis quela baisse de50 p. 100 sur le poisson équivaut seulement à 15 francs. De tous les besoins, le plus pressant est la nourriture, et, dans la nourriture, c'est le pain qui vient en première ligne. Le pain, qui représente en moyenne 40 p. 100 des frais de la table ouvrière, descend jusqu'à 15 p. 100 chez les privilégiés de la classe laborieuse et s'élève, dans les familles nombreuses et misérables — qui ne mangent guère autre chose — jusqu'à 90 p. 100 du total de l'alimentation. En effet, il y a mille manières de vivre. Même dans la catégorie populaire formée par les familles qui dépensent en 1910 moins de 2.500 francs par an, se trouvent confondus des aristocrates du travail manuel et des serfs du bureau de bienfaisance. La compressibilité des besoins, chez le pauvre, est, hélas! incroyable. Si l'on descend un à un les échelons de la misère, on aperçoit, bien au-

dessous de cette vie de privation relative à laquelle sont voués encore beaucoup de nos semblables, des abîmes de détresse au fond desquels l'homme parvient à « vivre » et à se perpétuer. A chaque degré, la liste des articles consommés décroît, à mesure qu'augmente la part prise, dans ces budgets amaigris, par les quelques dépenses qu'on n'y peut rayer sans mourir. Aussi la question du pain tient-elle une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux. Ce n'est que d'hier qu'elle est résolue.

N'eût-il pour lui, notre xixe siècle, que d'avoir changé le pain noir en pain blanc et d'avoir assuré à tous les travailleurs l'usage régulier de ce pain, nouveau pour eux, il ne ferait pas, ce semble, mauvaise figure devant l'histoire. Le progrès agricole a augmenté la production du blé; il en a, par suite, abaissé le prix. Ce prix, la liberté et le bon marché des transports ont permis au commerce de le niveler.

En Europe, là où il n'y a pas de droit d'entrée sur les céréales, destiné à accroître artificiellement leur valeur, le froment vaut depuis dix ans 15 francs à peine ; il est donc moitié moins cher qu'en 1789.

Toutes taxes douanières à part, le maximum d'écart qui peut exister désormais dans les cours du blé sur la surface du globe ne dépasse guère le prix d'un fret maritime très réduit et d'un trajet très court par voie ferrée d'un point du monde à l'autre. D'une année à l'autre, aussi, la différence est à présent peu sensible, parce qu'il est rare que la récolte soit uniformément bonne ou mauvaise sur la totalité de l'univers ; les excédents d'une contrée suffisent à combler les déficits de l'autre.

Dans le domaine beaucoup plus restreint de l'Europe du Moyen Age, les transactions commerciales, en les supposant tout à fait libres, n'auraient pu obtenir

de pareils résultats. Les nations étaient trop rapprochées pour que leurs récoltes ne fussent pas influencées souvent par les mêmes excès de froid, de pluie ou de sécheresse.

Le blé circulait d'ailleurs très peu et très chèrement. Un court trajet le grevait de charges énormes : pour conduire un hectolitre de blé de Rouen à Amiens, 130 kilomètres, au xve siècle il en coûte le tiers de sa valeur en port, courtage, péage et octroi. Pour une quotité moindre, on amène actuellement au Havre le froment du Far-West américain, embarqué à Chicago.

Avec l'absence de voies de communication et de moyens de transport, le blé n'aurait guère pu voyager quand bien même on l'y eût encouragé, et en général on l'en empêchait. Il arrivait donc, avec une et surtout deux bonnes récoltes de suite dans une province, que le blé tombait à rien, et qu'avec une ou deux mauvaises récoltes consécutives il atteignait des prix extravagants.

Les changements de valeur du grain étaient très douloureux pour la masse. Le blé, ou si l'on veut le pain, qui varie beaucoup en prix, ne varie pas beaucoup en quantité dans la nourriture. Il tient ainsi, selon qu'il augmente ou diminue, une place plus ou moins grande dans le budget du journalier. Et si sa baisse, en deçà d'un certain chiffre, est de moins en moins sensible, sa hausse, au delà d'un certain autre chiffre, devient de plus en plus douloureuse. Le peuple en un mot profitait peu des grandes baisses et souffrait beaucoup des grandes hausses. On vit les prix monter de 10 à 100 francs l'hectolitre. Un pareil manque d'équilibre réduisait infailliblement à la misère, quand il survenait, la moitié des ouvriers. Il est très rare de voir des variations subites du simple au décuple ; ce qui était assez fréquent, c'était une

hausse du quadruple, qui faisait passer l'hectolitre de 12 à 48 francs, de 16 à 64 francs; comme si de 20 francs aujourd'hui le blé montait tout à coup à 80 francs. L'un des résultats des hausses exagérées du blé, c'est que bien des paysans n'avaient pas de quoi acheter des semences, et que beaucoup de terrains restaient incultes pendant l'année qui suivait une disette ; ce qui contribuait à maintenir les chiffres élevés.

Le travailleur manuel se procure aujourd'hui avec le gain que produisent ses 300 jours de labeur, 37 hectolitres et demi de froment. A la fin du xvie siècle il ne s'en procurait pas 10 hectolitres.

En admettant qu'un laboureur ou un artisan consomme journellement un kilo de pain, soit environ 500 litres de blé par an, il aurait eu à peine, avec la valeur des 475 litres restant sur sa paie disponible, de quoi se vêtir, se loger, s'éclairer. Encore eût-il dû se contenter de pain sec et d'eau fraîche. Même, ce pain de froment lui aurait manqué, s'il avait eu la charge d'une famille.

Le manœuvre se contentait donc de pain de méteil, de seigle, d'orge, de sarrasin, de millet et, dans les mauvaises années, de pain d'avoine. Toutes les farines étaient mises à contribution.

Le besoin faisait passer son pain par une gamme de tons de plus en plus foncés : de blanc, il devenait gris, puis brun, puis noir.

Ces mots « bon pain », « pain blanc », « pain noir » qui traînaient dans le langage, les « dits » nombreux qu'ils avaient fournis, les proverbes et les expressions dans lesquels le pain s'était introduit, trahissent des soucis de nos pères, inconnus aux générations nouvelles. Est-ce aujourd'hui une qualité bien rare que d'être « bon comme du bon pain » ? Nul ne se préoc-

cupede « ne pas manger son pain blanc le premier ». ni ne redoute d'en être réduit «au pain noir de l'adversité», simples métaphores désormais, comme le « pain amer de l'exil ». Quelle que soit l'adversité qui frappe un Français de 1910 il lui serait bien difficile de trouver du pain noir dans sa patrie. Nos indigents mangent le pain de pur froment des princes de jadis.

La question du pain fut, durant les deux derniers siècles de la monarchie, l'un des soucis constants du gouvernement. La correspondance administrative est pleine de notes, de rapports, de craintes exprimées et de calculs multipliés, pour savoir comment la population mangera l'an prochain, voire l'année courante. Cependant, par une étrange contradiction, la France, sous Louis XIII et Louis XIV, était, avec la Pologne, le principal fournisseur de blé de l'Europe. Elle figurait encore, au milieu du xvme siècle, parmi les pays exportateurs. Sa grande rivale était alors l'Angleterre — quantum mutata — qui, au lieu d'acheter son grain sur le continent comme par le passé, vendait année moyenne aux étrangers près de 6 millions d'hectolitres.

Comment le paysan français exportait-il du blé, puisqu'il en manquait? Et comment en manquait-il, puisqu'il se plaignait d'en être encombré? C'est qu'il souffrait tour à tour des deux excès. Il sort actuellement des millions de sacs de blé de contrées dont les habitants ont à peine de quoi vivre. Même phénomène dans l'ancienne France. « Les chevaux qui labourent l'avoine, disait un vieux proverbe rural, ne sont pas ceux qui la mangent. » C'eût été folie au manant de prétendre consommer ce blé si cher et si noble, qu'au dire d'un contemporain de Louis XV, il n'y avait pas en Europe plus de 2 millions d'hommes mangeant du pain blanc. En beaucoup de villages de

la région parisienne, on ne mangeait du pain blanc que le jour de la fête patronale et, dans certains districts bretons, l'on ne put établir en l'an III la taxe du blé, parce que cette céréale n'y avait jamais été cultivée.

Le blé, le pain, sont choses si respectables qut1; l'échevinage ne s'en occupe jamais trop : le grain arrive-t-il sur le marché, défense d'ouvrir les sacs avant l'heure fixée ; tout acheteur doit justifier que ses emplettes ont pour but exclusif sa propre consommation : défense d'acheter pour revendre ni d'absorber plus d'une quantité déterminée. Toute infraction est punie du fouet, d'amende ou de prison.

Non seulement la qualité du pain ne s'améliora pas, de Henri IV à Louis XVI, pour la masse de la nation, mais il est probable qu'elle dut être inférieure à ce qu'elle avait été à la fin du Moyen Age. Si l'on compare le gain des ouvriers à la valeur des céréales, on constate qu'il ne pouvait en être autrement.

On vit au xvne siècle l'hectolitre passer, d'une année à l'autre, de 25 à 75 francs et même de 12 à 110 francs. L'ouvrier, forcé de réserver à l'achat de cet aliment indispensable une plus grande part de son budget, avait ainsi moins de faculté de se nourrir d'autre chose, et la cherté même du pain obligeait les pauvres gens à en manger davantage.

Jusqu'à nos jours, les peuples civilisés, quoiqu'ils eussent fait de belles découvertes, écrit des livres immortels, remué beaucoup d'idées et atteint, en certains arts, aux dernières limites de la perfection, n'étaient point parvenus encore à s'assurer de quoi vivre. Il arrivait périodiquement qu'ouvriers et laboureurs, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de la nation, manquaient de pain. Chaque récolte insuffisante était comme une de ces batailles où sont fauchées d'un

DÉPENSES DE L'OUVRIER ET DU PAYSAN i?5

seul coup des milliers d'existences. On remarque, en dépouillant les actes paroissiaux, que les périodes de mortalité correspondent presque toutes aux époques de cherté du grain. La mort est l'argument décisif par lequel la population appuie ses doléances. Lorsque les Ltats provinciaux, intendants ou publicistes déclarent que les paysans « sont contraints de paître l'herbe » ; lorsqu'ils montrent l'habitant d'une région sans récolte, errant, égaré par la douleur, réduit à « ramasser dans les ruisseaux des boucheries du son mêlé de sang », on doit craindre qu'ils n'amplifient; mais les récits des chroniqueurs et les rapports des fonctionnaires sont documentés. Notre temps n'entend plus ce cri, poussé parfois d'un bout à l'autre du royaume, sur la détresse d'aliments, sur la faim transformée en passion, puis en supplice. Le drame du pain, au dénouement funèbre, ne se joue plus, du moins en France. Il est si oublié qu'il en devient improbable. Nos fils auront quelque peine à y croire.

Si le blé est, parmi les objets de consommation constante, un de ceux qui ont le moins augmenté depuis sept siècles, la viande est, au contraire, la marchandise qui a le plus renchéri.

A l'époque de la plus grande baisse des animaux de boucherie et des grains, au milieu du xve siècle, on vendait une vache pour 160 litres de froment dans la Manche, à la Haye-du-Puits (1454), et un mouton pour 20 litres de froment. Dans cette localité, les 160 litres de froment valaient 36 francs et les 20 litres 4fr. 501. De nos jours, vache ou bœuf coûtent en moyenne 1.900 litres de froment au lieu de 160; le mouton se vend 150 litres de froment au lieu de 20.

1. En monnaie de jadis : 19 sous pour la vache et 2 sous 7 deniers pour le mouton.

Ce n'est là qu'un exemple, entre cent, des changements de rapport qu'ont éprouvés, les unes vis-à-vis des autres, dans la suite des temps, les diverses marchandises. La vache et le mouton que nous citons ici n'étaient pas, à vrai dire, l'honneur de l'espèce ; leur prix est très inférieur à celui de la plupart des sujets adultes de leur race, à cette époque. Mais combien la valeur ordinaire de ceux-ci paraîtra minime en regard des mercuriales de 1910.

Le kilo de bœuf était arrivé, sous Louis XVI, à valoir trois kilos de froment, tandis qu'antérieurement, il n'en valait que deux.

L'état de la science agricole ne faisait guère prévoir que l'on parviendrait à multiplier le rendement des vieilles terres, et l'état des moyens de transport ne permettait pas d'imaginer que bientôt des grains, issus de terres nouvelles, iraient se promener sur le globe en quête d'acheteurs. Ces deux causes ont eu pour résultat d'immobiliser en Europe la valeur du blé, tandis que celle de la viande augmentait encore ; si bien qu'aujourd'hui, ce n'est plus 2 kilos de froment, comme sous Louis XV, ni 3 kilos comme au temps de la Révolution, mais bien 7 kilos de froment qu'il faut payer 1 kilo de bœuf.

Instruit par l'expérience de l'histoire, je me garderai bien de tirer du changement de rapport des prix de la viande avec ceux du grain la formule d'une de ces lois, soi-disant « nécessaires », à laquelle le train journalier du monde viendrait, demain peutêtre, donner quelque éclatant démenti. Je ne vois — à cet écart grandissant entre les cours des deux denrées — aucune cause fatale, ni même durable : rien n'empêche d'augurer que la viande soit destinée à baisser dans l'avenir, tant par l'accroissement du bétail élevé sur notre sol que par les importations du dehors.

Le manœuvre d'aujourd'hui gagne environ 1.600 grammes; au xme siècle, le produit de sa journée équivaut à 1.900 grammes, et à 2.500 grammes au xîve siècle. Dans la seconde moitié du xve siècle, elle atteignit 3.700 grammes de bœuf et 2.600 grammes de porc. La viande était donc, par rapport aux salaires les plus médiocres, à moitié prix de ce qu'elle est en 1910. Au xvie siècle, le renchérissement de la viande revêtit l'aspect d'une calamité publique; les luthériens eux-mêmes, en Alsace, défendirent d'abattre aucun bétail pendant le Carême ; mesure qui demeura en vigueur, dans cette province, un siècle après l'introduction du protestantisme.

L'augmentation continua et fut encore très sensible dans la seconde moitié du xvme siècle ; il est douteux que ce fut à cause de la diminution du nombre des bestiaux. Ce pouvait être aussi bien à cause de l'augmentation du nombre des hommes.

Si, toutefois, la masse du peuple devait s'abstenir de viande, c'était surtout, comme je viens de le dire, à cause de la cherté du pain, qui absorbait une trop grosse part de son budget; et si l'usage de la viande s'est accru depuis cent ans, ce n'est pas que son prix ait diminué par rapport aux salaires. Mais d'autres chapitres, en devenant moins lourds, ont laissé plus de latitude au paysan. En somme, le lait, le beurre et le fromage ont beaucoup moins enchéri que la viande; c'est un résultat des progrès de l'agriculture. Quoique le kilo de vache vaille aujourd'hui 33 p. 100 de plus que sous Louis XII, le lait de cette vache et ses dérivés valent, eux, moitié moins cher, et la même proportion se retrouve à toutes les époques. C'est une distinction qui a son importance1.

1. En monnaie actuelle, le kilo de bœuf, en 1500, valait 1 franc et le litre de lait 0 fr. 45.

Le vin a été la boisson usuelle des Français du Moyen Age. La vigne était cultivée sur la totalité de notre territoire, dans les départements même où l'on boit aujourd'hui de la bière et du cidre. Toutefois, comme la température n'a pas varié depuis deux mille ans en Europe, il est facile d'augurer que les raisins de Normandie, Picardie ou Ile-de-France, d'une maturité le plus souvent imparfaite, ne donnaient qu'un liquide peu alcoolique, sujet à aigrir et incapable de se conserver. C'est pour ce motif qu'au rebours de ce que nous voyons maintenant, le vin nouveau était toujours plus haut prisé que le vin vieux; on l'absorbait «tout chaud », suivant l'expression villageoise, avant que l'acide acétique y eût fait ses ravages, et souvent on l'additionnait de miel.

La question n'était pas, en ce temps, d'obtenir des produits remarquables, mais bien d'avoir des débouchés; le meilleur vin se vendait mal s'il était loin d'une ville, et le plus médiocre s'enlevait avec rapidité, si les consommateurs étaient à proximité du lieu où il se récoltait.

C'est ainsi que les vignobles parisiens, ceux des départements de la Seine et de Seine-et-Oise se vendent couramment, sous saint Louis, 3.600 francs l'hectare, pendant que les vignobles champenois ne valent que 1.600 francs et ceux de Touraine 1.000. Chose incroyable, tandis que le prix le plus bas qu'il nous ait été donné de recueillir est celui d'une vigne de Languedoc, dans le Gard, que l'on achète pour 60 francs l'hectare au xne siècle, c'est en Normandie, près de Mortain, que nous avons noté le prix le plus élevé : 9.200 francs l'hectare, en 1227. De pareilles anomalies s'explique par ce fait, que du terrain où le raisin mûrissait passablement, en Basse-Normandie, devait être fort recherché et très rémunérateur, tan-

dis que dans le Midi, où le vin était à très bon marché, une vigne médiocre pouvait aisément tomber à rien.

Cette difficulté des transports poussa l'agriculture, dans le Nord, au début du xvie siècle, à planter partout des vignes. On voit à cette époque disparaître des comptes de beaucoup d'hospices toute espèce d'achat de vins; tandis que parmi les dépenses de la maison apparaissent des frais de vendange. Les pouvoirs publics, de leur côté, commençaient à défendre l'extension du territoire viticole; la peur de voir se restreindre le sol réservé au blé inspirait ces prohibitions. La difficulté des transports qui maintenait, en deçà de la Loire, les vins à un prix assez haut, les faisait descendre à rien dans les régions du Midi lors des années d'exceptionnelle abondance. Les paysans languedociens ou provençaux furent réduits plus d'une fois, au xve siècle, après avoir rempli les futailles et les vases disponibles, à cesser de vendanger, laissant perdre, faute de débouchés, leurs raisins à la branche.

Au contraire du blé et du coût de la vie en général, le vin a baissé depuis le Moyen Age jusqu'à la fin du xvie siècle, indice d'un progrès agricole d'autant plus sensible que le vin fut successivement chargé des impôts les plus nombreux et les plus lourds. Il est, avec le sel, le point de mire favori du fisc. Le vin, qui peut être évalué à 47 francs l'hectolitre pour l'ensemble du xvne siècle, demeura au même prix de 1701 à 1790, mais avec une tendance à la baisse vers la fin de l'ancien régime. Comparé aux salaires, pourtant, il n'était possible au journalier d'en acheter que la moitié de ce qu'il peut acquérir avec son gain actuel.

Plus favorisé que le nôtre les jours gras, puisque

la viande coûtait beaucoup meilleur marché, le manœuvre était moins heureux les jours maigres que notre contemporain : le poisson lui revenait à un prix double ou triple. Or, les jours maigres constituaient la moitié de l'année. Si l'on prend pour type le hareng, le plus accessible par son prix pour la bourse de l'homme de labeur, on remarque qu'il coûtait non pas comme aujourd'hui 10 francs le cent, mais 25 et 30 francs le cent, jusqu'à la fin du xvne siècle.

Une simple remarque sur le coût du transport pour les denrées de cette nature : les huîtres en barils, au xive siècle, se vendaient, à Paris, 4fr.50 le cent; les huîtres en écailles, 35 francs, c'est-à-dire trois fois et demie plus cher qu'en 1910; le cent d'huîtres sans écailles valait, au xvie siècle, dans nos diverses provinces, 3 francs, mais en coquilles, à l'intérieur des terres, il fallait les payer 17 francs.

L'écart entre le prix des poissons frais et salés demeurait considérable, aux temps modernes : un saumon de 0m,80de longueur se vendait, à Paris, sous Mazarin, 100 francs, s'il était' frais, 20 francs seulement s'il était salé.

Si l'on excepte une étroite bande de terrain dans le voisinage immédiat des côtes, on ne connaissait d'autre poisson frais que celui d'eau douce. Dans les marchés passés pour la fourniture des princes et grands seigneurs, il était stipulé toujours que le pourvoyeur « ne devrait livrer aucun poisson mort, dans les localités sises sur une rivière » ; d'où l'on peut induire que, faute d'un étang ou d'un fleuve à proximité de leur résidence, des personnages très délicats se contentaient de poisson salé.

Les salaisons, chassées des villes par le poisson frais, ont été reléguées dans la chaumière du paysan, qui naguère osait rarement y prétendre; ainsi, le

progrès a beaucoup allongé la liste des comestibles, comme celle des matières servant à l'éclairage ou au vêtement.

Les œufs, au contraire, dont on peut évaluer la douzaine au prix moyen de 1 franc en 1910 sont une des denrées qui ont le plus augmenté. La journée actuelle du manœuvre équivaut à 30 œufs; elle en représenta d'ordinaire 25 au xvne siècle et 24 auxvme. Sur ce chapitre où la hausse pourtant a été si forte, le travailleur d'à présent est aussi bien traité que ses ancêtres. Peut-être même l'est-il mieux, si l'on considère que les œufs modernes sont en général plus gros que ceux de jadis, par suite du régime des volailles et de la sélection des races.

Un autre comestible, dont l'importance est moitié moindre dans le budget populaire, l'huile à manger, a aussi changé de nature. On se procure, en 1910, pour 2fr.40 un kilo d'huile d'olive de bonne qualité. L'olive, du reste, n'entrait que pour partie dans l'approvisionnement du Moyen Age; l'œillette ne fut connue qu'au xvie siècle, mais les huiles de pavot, de navette, de noix surtout, dont on usait, ne valaient certes pas mieux que l'huile commune issue du coton que nos épiciers détaillent pour 1 fr. 40.

Ce dernier prix, la moyenne des huiles à manger d'autrefois l'excédait du double ; elles se payaient plus de 3 francs.

De toutes les denrées qui précèdent, l'offre et la demande réglaient plus ou moins la valeur; le sel, au contraire, était plutôt un impôt qu'une marchandise, puisqu'il arrivait, par suite des droits, à coûter au public trente fois plus que le fermier des gabelles ne l'achetait aux salines. Il exigeait souvent à lui seul cette portion de la dépense d'un ménage d'ouvrier, qui se répartit aujourd'hui sur le sucre, le café et dix

182 DÉCOUVERTES d'hTSTOIRE SOCIALE

autres denrées ou condiments — naguère inconnus ou payés au poids de l'or — que nos « prolétaires » consomment journellement.

Quant aux légumes, représentant 4 p. 100 de la dépense totale des ouvriers, la comparaison, pour être exacte, doit se borner aux genres les plus communs : aussi bien les légumes consommés actuellement par les classes aisées sont-ils de découverte récente. Du xme au xvie siècle, on ne connaissait ni l'artichaut, ni l'asperge, ni la tomate, ni la betterave, pas plus que l'aubergine, le melon, etc.. Le choufleur n'est cultivé que depuis cent cinquante ans environ et la pomme de terre que depuis le règne de Louis XVI. Cette absence de la pomme de terre, qui joue un si grand rôle dans l'alimentation des paysans du xx9 siècle, et que nos aïeux ignoraient, n'est pas, dans les rapprochements de ce genre, le seul vide embarrassant qui se rencontre. Les éléments de la nourriture ne sont pas seuls à s'être modifiés; ceux du chauffage, de l'éclairage, de l'habillement, ont eu le même sort.

On sortait du régime patriarcal, en vigueur jusqu'au xvie siècle, où chaque famille récoltait, filait sa laine, la donnait à tisser au métier voisin, et l'envoyait façonner au plus proche « moulin fouleret »; système qui ne comportait pas d'intermédiaires et grâce auquel on obtenait des produits communs et chers.

Pour acquérir un habillement en laine, si grossière fût-elle, il fallait, aux xme et xive siècles, y employer une somme de 80 à 100 francs. De nos jours, pour moitié de ce chiffre, on aurait un vêtement supérieur. Mais un prélèvement de 100 francs constituait, pour le manœuvre du Moyen Age, beaucoup plus du huitième de son salaire. Pour le journalier actuel, le

même vêtement ne sera que le quinzième de son budget. En 1910, le journalier gagne, par jour, 50 centimètres de drap ; jadis il n'en pouvait acquérir que 15 ou 20 centimètres.

Je crois devoir passer les bas sous silence; le menu peuple n'en portait pas, — les bas sont, comme le pain blanc, une conquête de la civilisation, — les classes aisées elles-mêmes ne connaissaient que les bas de toile ou de drap, bas sans pied à l'origine.

C'est une légende, mais ce n'est qu'une légende, que la qualité supérieure des anciennes étoffes, et la durée soi-disant indéfinie des vêtements transmis de génération en génération. Des habits se salissent, se déforment; les modes changent... Elles étaient très changeantes aux xive, xve et xvie siècles, tout autant que de nos jours, surtout pour les hommes. Il y a beaucoup plus de dissemblance extérieure entre un contemporain de Philippe de Valois et un contemporain de Charles VI, ou entre ce dernier et un particulier du temps de Louis XI qu'il n'y en a entre deux bourgeois de 1825 et de 1910. A distance, l'œil ne perçoit que faiblement ces mutations ; ce qui nous fait à peine l'effet d'une nuance dans la coupe d'une cotte-hardie ou d'un surcot, constituait une révolution pour les intéressés.

En étudiant l'histoire des mœurs, on remarque que nos aïeux, nos aïeux mâles du moins, dépensaient plus que nous pour leur toilette; en pénétrant l'histoire des prix on constate qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.

Moins lourde que celle du drap, la dépense du linge, évaluée à 2 p. 100 du budget ouvrier, était cependant au Moyen Age plus onéreuse que de nos jours. L'usage en était aussi, pour cela même, plus restreint. « A canaille non faut touaille », disait le

proverbe. Effectivement les « touailles », ou serviettes, étaient inconnues dans les ménages pauvres. Les draps de lit n'étaient pas beaucoup plus usités : les riches couchaient entre deux « couettes », ou lits de plume, et les pauvres entre deux balles d'avoine.

En évaluant en toile les salaires des simples manœuvres, on reconnaît qu'ils en peuvent acheter, avec le produit de leur journée, 40 centimètres, du xme au xve siècle inclusivement; la baisse des prix intrinsèques du linge ayant correspondu à peu près à la baisse du taux des journées. Sous François Ier ils en pouvaient obtenir 70 centimètres. Le linge est par conséquent l'une des marchandises que le progrès de la civilisation a mis, au xvi* siècle, à la disposition des classes laborieuses, dans une mesure plus large qu'au Moyen Age; tandis que ce même progrès les privait alors d'une notable portion de la nourriture dont elles avaient joui précédemment. Quant au journalier de 1910, il peut, avec son salaire quotidien, se procurer lm,25 de toile. Il reste, sous ce rapport, mieux traité que ses prédécesseurs. La France, puisqu'elle exportait des lins, sous forme de matière première ou de tissus manufacturés, semblait en avoir « à revendre ». Cependant le coût élevé de ces marchandises montre que ceux qui travaillaient à les produire ne pouvaieut prétendre en consommer; c'est ce que nous avons déjà vu pour le froment.

Les étoffes de coton ne jouaient qu'un rôle tout à fait borné dans le vêtement; elles entraient moins encore dans l'approvisionnement de linge, bien que le coton fût connu dès le Moyen Age; mais son prix était très haut, trois fois plus cher encore il y a cent ans qu'aujourd'hui.

De nos jours, outre le contingent fourni par nos propres agriculteurs, nos commerçants font venir

annuellement du dehors près de 23 millions de kilos de chanvre ; de plus, au lieu d'exporter comme jadis du lin brut, il entre de ce textile, à l'intérieur de nos frontières, 55 millions de kilos; si l'on ajoute à ces deux sources, prodigieusement grossies, de la lingerie d'autrefois, deux sources nouvelles, inconnues de nos pères : le coton et le jute, et si l'on suppute combien, avec les 140 millions de kilos de coton qui demeurent en France, et avec les 65 millions de kilos de jute, tramés seuls ou mélangés à d'autres filés, il est tissé de mètres d'étoffes, dont une bonne part se transforme ensuite en chemises, serviettes, mouchoirs, draps de lit et bonneterie variée, on ne s'étonnera pas de l'abondance et du bon marché actuel de ces marchandises. Et comme il semble que, malgré cette abondance, nous ne soyons nullement encombrés de ces divers articles, on concevra à quel point nos ancêtres devaient être sevrés de cette jouissance puisqu'ils avaient à peine, pour la satisfaire, le quart peut-être des richesses que nous possédons en ce genre.

Sous l'ancien régime, quoique le prix de façon des chemises, comme celui de la toile, des souliers et de toutes choses eût baissé, la valeur de ces objets fabriqués avait augmenté; la matière première dont ils se composaient était devenue beaucoup plus chère que la main-d'œuvre n'était devenue bon marché. Il se consommait lentement une révolution désastreuse pour l'ouvrier, à qui l'on achetait son travail de plus en plus bas et à qui l'on vendait de plus en plus haut les marchandises dont il avait besoin. Il ne profitait pas, comme consommateur, de la perte qu'il subissait comme producteur.

Une révolution inverse se poursuit depuis cent ans : la matière première, en fait de tissus, est moins

chère qu'autrefois, les frais de fabrication ont diminué et parfois l'objet fabriqué est aussi coûteux, parce que l'ouvrier a pris pour lui toute la différence.

En 1838, l'Angleterre constatait que le perfectionnement des machines avait fait tomber la façon d'une livre de fil n° 100 de 12 fr. 50 à 0 fr. 80. Avant les1 machines, la concurrence des filés étrangers, à la suite de la guerre d'Amérique (1784), avait fait traverser à notre industrie nationale, une crise très dure. Le filage du coton à la main, qui faisait vivre un grand nombre d'habitants des campagnes, fut frappé à mort. Il y eut en Normandie des paroisses où le tiers des ménages tomba subitement dans la misère.

Une crise analogue se produisit plus tard pour le tissage des étoffes. Cependant les tisserands n'ont pas à se plaindre : la façon du mètre de toile représentait, suivant la qualité, le sixième ou le neuvième de la valeur du tissu il y cent ans ; aujourd'hui cette valeur n'a presque pas varié, mais la façon entre pour un tiers ou un cinquième dans le prix de l'étoffe.

La population du Moyen Age a consommé énormément de bois, mais elle a toujours eu froid. Les cheminées étaient grandes et les fenêtres petites, mais ces ienêtres laissaient pénétrer beaucoup d'air à travers leurs châssis de toile. De plus, les pièces étaient très grandes, et chacun, dans notre siècle de calorifères, sait qu'avec de simples cheminées, y brûlât-on des arbres, on ne saurait chauffer un local un peu vaste.

La valeur moyenne des mille kilos, qui avait été de 12 francs au xiv' siècle, se maintenait à 14 francs seulement depuis 1423 jusqu'aux premières années du règne de François Ier. Tout à coup, on vit le combus-

tible monter au double, au triple de ce chiffre. Le manœuvre des villes, qui avait gagné les mille kilos de bois en cinq jours de travail, puis en quatre, dut en mettre six, puis huit et dix enfin à l'avènement de Henri IV.

Les trois francs par jour auxquels Mme de Maintenon, dans la lettre bien connue où elle dressait le budget de son frère, évaluait le chapitre du chauffage, ont permis au ménage d'Aubigné d'acheter, suivant le prix de ce temps, 150 kilos de bois (1679). « 11 ne faut que deux feux, et que le vôtre soit grand », disaitelle; ... avec ces deux feux, dont un flambait sans doute à la cuisine, la maison devait être glaciale; tandis qu'un calorifère la chaufferait aujourd'hui tout entière presque pour le même prix.

La révolution dans le domaine de l'éclairage a été si rapide qu'en ce siècle plusieurs inventions — dont une seule eût suffi jadis à renouveler cette industrie pour une longue durée — ont surgi, lutté, grandi, ont été proclamées éternelles... et sont mortes ou vont mourir, dédaignées, vaincues par de nouvelles découvertes. Le changement a été si radical que, de la cire jusqu'à la résine, en passant par la chandelle et les huiles de toute provenance, rien de ce qui éclairait nos pères ne nous éclaire plus.

Le bon marché a développé le goût, le besoin, et la consommation de l'éclairage, comme jadis le haut prix de cette dépense condamnait la majorité des humains à une obscurité relative.

Dans la seule ville de Paris il est actuellement brûlé 25 millions de kilos de pétrole par an (contre 4 millions seulement en 1872), et 312 millions de mètres cubes de gaz qui correspondent à 120 millions de kilos d'huile de colza.

La transformation, à ce point de vue, s'est effectuée

aussi bien dans les plus humbles hameaux que dans les capitales-, elle est si radicale que les éléments font presque défaut pour la comparaison des marchandises d'autrefois avec celles d'aujourd'hui. Que mettronsnous en regard du kilogramme de ce pétrole à 35 centimes le litre, qui, dans une lampe de porcelaine blanche suspendue aux solives du plafond éclaire nos paysans de 1910 ? A quoi le comparerons-nous ? Et à quoi comparerons-nous aussi cette torchette de résine, à la flamme rouge et opaque, jadis fichée dans l'âtre de nos chaumières, sur le chandelier de fer?

Pourtant les torchettes de résine du pauvre, à 1 fr. 35 le kilo, — prix moyen du xvme siècle, — revenaient, à clarté égale, plus cher que les fils d'or magique enfermés en des poires de verre, qui resplendissent maintenant dans la demeure du riche.

La chandelle de suif, la modeste chandelle, que nous dédaignons, était en effet trop au-dessus des ressources de l'homme de labeur, pour qu'il pût se la permettre journellement. Les huiles combustibles, issues de la noix ou du pavot, dont la petite bourgeoisie s'accommodait, n'étaient pas moins onéreuses pour l'ouvrier. Quant aux bougies — bougies de cire dont la lumière jaunâtre avait beaucoup moins d'éclat que celle de nos bougies de stéarine du xxe siècle, — c'était le luxe des temples et des palais ; un médiocre châtelain ne les risquait qu'aux jours de gala. Au xvme siècle, la duchesse de Bourgogne avouait n'avoir vu de la bougie dans son appartement que depuis qu'elle était à la cour de France.

Dans le domaine de l'ameublement, par exemple, si sommaire, jadis, même chez les riches, un luxe relatif a été mis, par le progrès de la science, par la production plus facile et plus abondante de mille objets nouveaux, à la portée des ménages modestes. Le paysan

DÉPENSES DE i/oUVRIER ET DU PAYSAN 189

de 1910 mange dans la faïence, la porcelaine ne lui est pas interdite. Le paysan du xive siècle mangeait dans de la « terraille », sorte de poterie réservée aujourd'hui aux usages de la basse-cour et dont la fabrication n'avait pas varié depuis les Romains. Les plus humbles, et c'était la majorité, se contentaient des écuelles de bois qu'ils achetaient chez les « futaillers »; vaisselle- plus économique, puisqu'elle était incassable, mais fort peu ragoûtante, imprégnée du relent des vieilles graisses.

La laine, les matelas étaient si chers, que dans beaucoup de villages, au xvie siècle, on n'avait encore que des lits de feuilles de châtaignier. Là où la literie existe, on ménage la place à ce point qu'un hôpital de Paris faisait mettre, en 1395, « des dossiers aux grands lits par devers les pieds, afin que les pauvres y pussent coucher au pied et au chevet »*. Au lieu du buffet et de l'armoire, l'artisan n'a encore que le coffre, la « bougette », où il serre tout ce qu'il possède; comme s'il allait partir au premier signal, souvenir de la vie nomade des aïeux.

Qui ne sait faire la part du « coulage », dans le budget de l'ouvrier, n'est pas digne de traiter les questions sociales. Et le coulage que l'on entend ici, ce n'est pas l'incurie ni le désordre; mais une médiocre dose d'élasticité dans l'existence, une petite fenêtre ouverte sur les jouissances de la vie, pour faciliter l'oubli, ou se distraire du poids de la tâche rude et quotidienne. C'est la gloire de ce siècle où nous vivons d'avoir donné plus de joies au pauvre, et c'est le but de ce livre de les faire mieux apprécier.

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