‹ Découvertes d'histoire socialeChapitre 1 sur 39 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Comment les découvertes de Thistoire économique répondent aux préoccupations actuelles. — Elles apportent des faits positifs. — 75.000 prix classés, rapprochés et comparés. — Réunion et façonnage des matériaux. — Leur mise en œuvre ; comment l'histoire des chiffres devient l'histoire des hommes. — L'auteur a fait ses découvertes malgré lui. — Exemples qu'il en donne : tirés des prix du blé sous Richelieu, des salaires d'ouvriers de métiers en corporation ou libres, etc. — Les évolutions économiques ne dépendent pas des changements politiques ou sociaux. — Le xix« siècle où s'est fondée l'égalité dans les codes a vu croître l'inégalité dans les fortunes. — Le prix du travail n'a aucune corrélation avec le coût de la vie. — Pas de concordance entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et l'aisance de la classe laborieuse. — Le salarié de 1848 semblable à celui de 1788. — Lors même que rien ne serait libre en un Etat, le prix des choses ne se laisserait asservir par quiconque. — La question « sociale » est une question scientifique et nullement politique.

Longtemps nos yeux, clans le passé, n'ont aperçu que l'écorce des choses, les modifications toutes exté-

rieures des royaumes, les têtes qui dépassaient le niveau des foules, les faits qui dérangeaient le cours ordinaire de la vie. Gomme ces faits le plus souvent étaient tristes, et que ces modifications étaient accompagnées de désastres, de luttes sanglantes, on a été amené, par l'usage de cette lorgnette spéciale, à formuler cet axiome bête que « les peuples heureux n'ont pas d'histoire » ; parce que l'histoire n'était qu'un tissu d'événements qui, presque toujours, faisaient le malheur des peuples.

Les mesquines affaires des grands de ce monde, le récit de leurs passions, de leurs intrigues, de leurs vertus ou de leurs forfaits, n'ont plus le don de nous intéresser uniquement. On se lasse d'admirer les stratagèmes des généraux, de compter les soldats sous les armes et les cadavres sur les champs de bataille. Les finesses des diplomates qui amènent la guerre pour profiter de la paix et profitent de la paix pour préparer la guerre; l'élargissement des empires qui soudent les hommes en grosses masses, leurs morcellements qui divisent les citoyens en minces troupeaux, ne sont-ce pas là des matières à réflexions qui vieillissent et qui s'usent? Ne serait-il pas aussi utile de savoir l'état des moyens de transport au moyen âge, ou le nombre des hectares cultivés sous François P'', avec autant de précision que l'on connaît le nom, l'humeur et la durée des maîtresses successives de Louis XV ?

Guy de Maupassant, dans la préface d'un de ses livres, distinguait en ces termes le roman «réaliste» du roman «d'aventures» : «En somme, disait-il, si le romancier d'hier choisissait et racontait les crises de la vie, les états aigus de l'âme et du cœur, le romancier d'aujourd'hui écrit l'histoire du cœur, de l'âme et de l'intelligence à Félat normal. » De môme, dirais-je à

mon tour, existe-t-il une « histoire des Faits divers » et une « histoire des Faits constants » ?

Les découvertes de Fhistoire économique ne satis- / font pas une curiosité spéculative seulement ; elles répondent à des préoccupations d'ordre tout actuel. Au milieu des discussions contemporaines, où s'échangent surtout des idées, touchant les destins de la société future, ces recherches apportent des faits positifs : elles opposent, aux concepts Imaginatifs et aux plans issus du pur raisonnement des hommes d'aujourd'hui, le témoignage d'expériences précises et de lois en quelque sorte mécaniques que les hommes d'hier ont tentées ou subies. Elles méritent l'attention des sages qui, sans égoïsme mais sans chimère, veulent le bien.

11 va de soi que s'il existait une doctrine, un système, par la vertu duquel la majorité du genre humain pût être enrichie, fût-ce aux frais d'une élite de privilégiés, non seulement tous les bons citoyens auraient le devoir de s'y rallier, mais il faudrait même punir et proscrire les égoïstes récalcitrants.

Malheureusement, un pareil système n'existe pas.

Le voyage d'exploration que je viens dé faire depuis trente ans, non pas comme Stanley, « à travers les ténèbres de l'Afrique », mais à travers les ténèbres de sept siècles d'histoire, aboutit à cette conclusion.

L'étude des prix, des prix de toutes choses, depuis sept siècles, lentement amassés, au nombre de 75.000 environ, classés, rapprochés et comparés, m'a fait faire, à cet égard, des découvertes que je crois convaincantes. Leur exposé fera l'objet des chapitres (|ui vont suivre.

Quant aux sources où ces j)rix ont été puisés, le lecteur curieux d'en connaître le détail est prié de se reporter à mon Histoire Economique de la Propriété^

des Salaires^ des Denrées et de tous les prix en général. depuis l'an 1200 jusqu'à l'an 1800. Il trouvera, dans les cinq volumes déjà parus de cet ouvrage, groupés en tableaux distincts, une partie des chiffres recueillis dont la suite sera ultérieurement publiée.

Un bon nombre de ces prix ont été extraits par moi de documents manuscrits appartenant aux grands dépôts publics ou aux archives privées de certaines familles. Un nombre beaucoup plus grand de prix ont été tirés des « Inventaires » imprimés de nos archives départementales, communales et hospitalières, et de publications d'importance diverse, mais d'une haute valeur, consacrées à une période restreinte, à une province ou une localité déterminée.

Sans le secours de ces recherches antérieures, de cet énorme et judicieux dépouillement de pièces, exécuté sur toute la surface de la France, par des travailleurs compétents et impartiaux dont quelques-uns sont des maîtres d'érudition, ma propre entreprise de synthèse eût été inexécutable. Quelques théoriciens d'histoire, auxquels mes conclusions déplaisaient, m'ont reproché de n'avoir pas îouiWé en personne les archives locales et les documents qu'elles contenaient. Or, la préparation d'un seul volume d' « inventaire-sommaire », dans lequel sont analysées des centaines de registres, liasses et cartons, exige plusieurs années de la vie d'un archiviste, préparé par l'Ecole des Chartes à ce patient labeur. On en peut dire autant des recueils de comptes, des éditions de mémoires, de rapports officiels oude journaux privés, des monographies copieuses dont chacune, par des détails accumulés sur l'existence d'une paroisse ou d'un monastère, d'une ville ou d'une famille, éclaire un petit coin de notre passé.

Je ne crois pas exagérer en disant que les volumes.

au nombre d'environ quatre cents, mis plus ou moins à contribution par moi, représentent de la part de leurs auteurs un travail global de quatorze à quinze cents anSy c'est-à-dire qu'il n'eût pas fallu moins de temps à celui qui eût prétendu tirer seul, des documents manuscrits, les chiffres et les faits que la lecture de ces livres lui apprenait en une quinzaine d'années.

D'autant plus que cette masse de prix, une fois trouvés et mis en ordre, n'offrent à l'état natif où ils sortent de la poussière des archives publiques ou particulières aucun intérêt immédiat. Ils n'éveillent aucune idée, écrits comme ils sont dans une langue que nous ne comprenons pas. De lire que, vers l'an 1300 ou 1400, le jaloi de terre à Saint-Quentin valait 10 sous, \d.vergée de bois àLisieux une livre, la salmée de vigne dans le Gomtat-Venaissin un florin, que la mencaudée de blé en Flandre se vendait 15 patars et le pénal de seigle en Franche-Comté 28 engrognes, cela n'apprend absolument rien.

Il m'a fallu, pour comparer ces prix entre eux, traduire les différentes monnaies royales et seigneuriales, les monnaies « de compte » elles monnaies «réelles», en francs intrinsèques d'aujourd'hui; ramener ensuite les innombrables mesures de l'ancien régime aux unités correspondantes du système métrique. Tout prix qui n'est pas converti ainsi en langage actuel est une lanterne non allumée.

On sait que nos mesures françaises, avant 1789, étaient très diverses, qu'elles variaient non seulement d'une province à sa voisine, mais, dans la même province, d'une paroisse à l'autre, et, dans les limites d'une même paroisse, il existait quelquefois des étalons, de noms semblables ou différents, mais de valeurs diverses, servant à mesurer des objets identiques, les

uns dans tels hameaux qui dépendent de l'abbaye, les autres dans telles fermes qui relèvent du seigneur laïc.

Cet extraordinaire émiettement des mesures de longueur, de surface et de capacité, rebelle à toute loi et à toute règle, fut si long et si tenace que l'adoption légale du système métrique ne put en avoir raison. Il déjoua les efforts du législateur révolutionnaire et fit reculer Napoléon. On avait renouvelé le pays de fond en comble, refait quatre ou cinq fois la Constitution, et l'Empereur, vainqueur de l'Europe en 1812, en était réduit à capituler devant le « boisseau », à transiger avec la « toise » et le « pied ». Ce ne fut, on le sait, qu'en 1840 que ce vestige de l'ancien régime fut extirpé des actes officiels, mais non des habitudes de la population.

Ces matériaux, ainsi réunis et façonnés, il fallait les mettre en œuvre ; les travaux de substruction une fois achevés, il fallait bâtir. Certains savants livrent au public des blocs de marbre qu'il ne leur plaît ni de tailler, ni de voir tailler; y porter une main audacieuse, dévêtir, débarbouiller seulement ces documents vierges de toute interprétation, inféconds par là même, c'est aux yeux de ces hommes trop scrupuleux commettre une sorte de viol historique, réduire un texte inattaquable en une vile pâte à dissertation. De peur de faire mentir ce texte en le faisant parler, ceux-là préfèrent le voir se taire. Cependant, s'il se tait, nous ne saurons rien.

^ Les chiffres ne seraient, en effet, qu'une statistique Yaine, si l'on ne précisait les faits que ces signes nous

révèlent et les lois qui en dérivent. C'est ainsi que l'histoire des chiffres devient à nos yeux la plus grosse part de l'histoire des hommes : celle de leurs intérêts, de leur vie privée.

Dans cette méthode* de travail, point n'est besoin de le dire, il faut interroger les chiffres de bonne foi, et l'aveu que je vais faire sera, je pense, une garantie de mon absence de parti pris : j'ai été amené très souvent à dire le contraire de ce que je comptais dire, le contraire de ce que jepensaistout d'abord, le contraire de mes idées personnelles, préconçues, — qui étaient d'ailleurs les idées de tout le monde, — pour dire ce que les chiffres m'ont révélé. Je confesse donc ici, en toute naïveté, que ce que j'ai découvert, ^e Vai découvert malgré moi.

Vers 1879, lorsque je réunissais les matériaux de mon ouvrage sur Richelieu et la Monarchie absolue^ je voulus me rendre compte de la valeur relative, de la puissance d'achat de l'argent, de 1620 à 1640, par rapport à ce qu'il est de nos jours, afin de pouvoir traduire en francs actuels les chiffres du xvii^ siècle. Préoccupé de donner à cette recherche une base plus large que celle de mes devanciers et de ne pas me borner à la comparaison des prix du blé, aux deux époques, considérés par moi comme notoirement insuffisants pour établir la différence du prix général de la vie, je m'appliquai à recueillir le plus grand nombre possible de prix des diverses sortes de denrées, autres que le blé, les prix des vêtements, du chauffage, de l'éclairage, des loyers, des transports, des salaires et de toutes les marchandises en général, et je reconnus qu'en tenant compte de tous ces éléments, le prix de la vie pouvait être évalué de nos jours à deux fois et demi ou trois fois plus qu'il n'était sous Louis XIII, autrement dit: qu'un kilo d'argent monnayé procurait

deux fois et demi ou trois fois plus de jouissances sous Louis XIII que de nos jours.

Ce résultat obtenu, j'abordai l'étude des prix du blé de 1620 à 1645 et je constatai avec une vive contrariété que l'hectolitre de blé coûtait à cette date, en moyenne, à peu près aussi cher que sous la présente république. Les mercuriales des Halles parisiennes, les chiffres des marchés provinciaux, les livres de raison, les sources les plus variées concordaient pour me fournir ce résultat surprenant. Je demeurai quelques jours, non seulement déconcerté, mais désolé de cette constatation qui dérangeait tous mes calculs. Il m'était pourtant impossible, en m'en tenant aux seuls prix du blé, d'affirmer que la vie n'avait pas augmenté depuis la première moitié du xvn® siècle; l'ensemble des autres chiffres m'eût d'ailleurs donné un démenti formel et pourtant j'étais bien forcé de reconnaître que le froment n'avait pour ainsi dire pas enchéri depuis Richelieu.

A la réflexion, je remarquai que cette discordance, qui me gênait si fort, était une découverte importante : si le blé était demeuré presque invariable dans sa valeur, alors que les salaires et toutes les autres marchandises avaient triplé, c'est donc que le blé avait diminué des deux tiers, que son prix relatif éidÀi aujourd'hui trois fois plus bas que sous Louis XIII ; c'était la preuve mathématique que le pain blanc à discrétion était une conquête moderne. C'était justement par le désaccord des chiffres que cette conquête nous était révélée.

L'histoire des salaires me réservait les mêmes surprises; je croyais, comme la généralité de mes contemporains, que le prix du travail s'était toujours proportionné au prix de la vie, que les gages et les salaires haussaient ou baissaient .suivant le mouve-

ment général des autres marchandises. J'ai dû reconnaître qu'il n'y avait aucune espèce de rapport entre ces deux phénomènes, que les ouvriers vivaient bien ou mal suivant que leur gain était haut ou bas, mais que la proportion supposée entre la rémunération du travail et un certain minimum d'existence était une pure imagination issue du cerveau de quelques écrivains.

Pour les corporations, je me trouvais en présence de deux théories historiques, de deux écoles dont l'une vante l'ancienne réglementation du travail et dont l'autre la honnit. Partisan de la liberté, je pensais trouver dans les salaires comparés des maîtres et des compagnons, des métiers jurés et des métiers libres, des arguments décisifs pour confondre les admirateurs systématiques du « bon vieux temps ».

Je découvris tout autre chose, un fait beaucoup plus considérable et auquel je ne m'attendais nullement : c'est que les corporations n'avaient eu aucune espèce d'influence sur le taux des salaires, — on en verra plus loin la preuve, — et cette découverte est assez intéressante à l'heure où précisément les corporations ressuscitent, sous le nom de « syndicats », avec la ferme volonté de régler les salaires de leurs adhérents. Esclave hier, libre aujourd'hui, despote demain peut-être, le travailleur, qui a connu de bons et de mauvais jours sans que l'État ait été pour rien dans les uns ou dans les autres, ne paraît pas pouvoir, par sa volonté propre, influer sur le taux de la main-d'œuvre; même les corporations fermées du Moyen Age n'ont pas réussi à procurer à leurs membres une condition meilleure que celle des ouvriers isolés; et monopoles, privilèges ou entraves n'ont eu ni avantage 7ii inconvénient pour la rémunération des uns et des autres.

Enfin, l'histoire de l'argent, c'est-à-dire celle de la monnaie, de sa valeur intrinsèque et relative, de son loyer, — taux de l'intérêt, — depuis 1200 jusqu'à 1800, m'ayant révélé que, par une loi fatale et inéluctable, tous les riches anciens avaient été ruinés, je m'attendais à ne plus trouver dans le présent aucune fortune comparable à celle des siècles passés et je me préparais à faire ressortir le contraste entre la hausse contemporaine des salaires et la pulvérisation des capitaux, entre rabaissement du rentier et l'élévation du travailleur.

J'ai donc été de nouveau très désorienté lorsque l'étude de la richesse actuelle m'a fait connaître qu'à la place des capitalistes d'autrefois, dépossédés par la force des choses, — et non par aucune révolution, — à la place des fortunes anciennes, détruites, de nouvelles avaient surgi plus grandes qu'il n'y en 'avait jamais eu naguère.

Mais l'apparition de ces riches, tous et nécessairement de date récente, me fournit un argument nouveau à l'appui de la conclusion principale qui résulte de ces études : c'est que les évolutions économiques ont été indépendantes des changements politiques ou sociaux^ aussi bien au Moyen Age qu*aux temps modernes ou de nos jours. C'est le fait dominant qui se dégagera de ce livre.

S'il est arrivé que, sur le point même qui lui tient le plus à cœur, notre démocratie, passionnée pour le nivellement politique, s'est vue contrainte, par ses intérêts, d'élever dans son sein des altesses économiques plus éminentes que toutes celles des monarchies abolies ; si le XIX^ siècle, où s''est fondée l'égalité dans les codes, a vu croître l'inégalité dans les fortunes; si le même siècle, où s'est fondée l'égalité politique, a vu surgir et croître parallèlement des

inégalités économiques, inconnues des siècles passés, cela ne prouve-t-il pas que les révolutions politiques et les phénomènes économiques sont indépendants les uns des autres, qu'il n'y a point entre eux de connexité nécessaire, encore moins un rapport de cause à effet?

Ces deux biens dont la possession est en somme le seul objectif de l'humanité : la liberté et le bien-être, n'ont entre eux aucun lien positif; ils ne s'appellent pas, ils ne s'engendrent pas l'un l'autre : les temps passés le démontrent clairement.

Ce que de mauvais gouvernements ont possédé sans le chercher, par suite d'évolutions physiques qui s'accomplissaient de leur temps, en dehors d'eux (à savoir le bien-être de la masse de leurs sujets) de bons gouvernements le chercheront avec zèle et bonne foi, sans l'obtenir, parce qu'ils auront à lutter avec des forces naturelles contre lesquelles ils sont et seront toujours impuissants.

La civilisation, en créant l'épargne, en morcelant le sol et en consacrant la propriété exclusive de quelques individus, en multipliant les habitants surtout et en faisant par là renchérir les vivres, a été jadis défavorable à l'être qui n'avait que ses deux bras pour toute fortune. Chaque paire de bras représentait une bouche ; la bouche de ce nouveau convive qui arrivait ainsi, lorsque déjà tant d'autres étaient à table qui avaient peine à se suffire, paraissait de plus en plus importune; ses bras semblaient de moins en moins nécessaires.

Dans une société civilisée, il peut arriver, il arrive quelquefois qu'un homme meure de faim ; cela n'arrive jamais à un cheval. Sans aller jusqu'au décès par inanition, il est des misères dont souffrira maint électeur et que n'endurera jamais un bœuf. Les

conditions économiques dans lesquelles ces animaux sont placés les préservent, durant la vie, de certaines privations dont la civilisation ne préserve pas toujours les hommes.

L'histoire de la propriété foncière nous a révélé que le servage disparut sous l'influence de causes / exclusivement matérielles : la poursuite, par les maîtres du sol, d'une opération avantageuse; qu'il y eut ainsi une période, au Moyen Age, où tous les paysans furent propriétaires du fonds qu'ils cultivaient et qu'ils avaient acquis sans capital.

On constate en outre que la notion de « propriété » a varié singulièrement, jusqu'à nous. A mesure que des couches successives de détenteurs fonciers se superposaient les unes aux autres, la part du propriétaire, dans le produit net des terres, allait en s'accToissant ; celle du fermier en diminuant. Cependant, avant 1789, on demeurait encore communiste sous certains rapports ; la Révolution fortifia la pro- ^ priété personnelle et anéantit la plupart des jouissances collectives.

L'histoire des paysans et des ouvriers nous apprend que le prix du travail n'a aucune corrélation, ni avec ^ le coût de la vie, ni avec le progrès agricole; que la prétendue loi, dite « d'airain », était une erreur grossière, mais que les salaires s'étaient proportionnés, jusqu'à notre siècle, au mouvement de la population et à l'étendue de terre disponible. Nous avons constaté qu'il n'existe aucune concordance entre la situation politique et la situation économique, entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et l'aisance de la classe laborieuse. La France de 1789 est riche, le paysan, l'ouvrier y sont pauvres ; tandis que la France de 1475, par exemple, est pauvre, alors que le prolétaire y était

riche. Voilà un phénomène très intéressant à retenir.

D'autre part, les progrès de l'agriculture et le bienêtre du paysan sont choses tout à fait distinctes. La première^ peut être très florissante et le second très malheureux ; comme on le voit sous Louis XVI, où les salaires ruraux furent plus médiocres qu'ils n'avaient jamais été peut-être, comparés au prix de la vie ; tandis que les champs se trouvaient beaucoup mieux cultivés qu'ils ne l'avaient été précédemment.

Au xix^ siècle, de nobles réformes politiques s'étant trouvées accomplies à une époque peu éloignée de découvertes scientifiques prodigieuses, beaucoup de gens ont cru qu'entre les deux choses, il y a une connexité quelconque, bien qu'il n'y en ait absolument aucune : l'ouvrier de 1848 ressemblait beaucoup comme salarié à celui de 1788, dont il différait si fort comme citoyen ; l'ouvrier de 1910 est semblable, comme citoyen, à celui de 1848 dont il diffère si fort comme salarié.

Il est un enseignement donné par l'expérience des siècles qui viennent de s'écouler, c'est que, lors même que rien ne serait libre en un État, le prix des choses le demeurerait néanmoins, et ne se laisserait asservir par quiconque.

Les prix de l'argent, de la terre, du travail, ceux de toutes les denrées et marchandises n'ont jamais cessé d'être libres : aucune contrainte légale, aucune entente privée ne sont parvenues à les asservir.

Depuis le xvi*= siècle, où les possesseurs du sol s'étaient enrichis, tandis que les prolétaires s'appauvrissaient d'une façon inouïe, ni la douceur des mœurs aux temps modernes, ni l'alfranchissement politique de la Révolution n'avaient pu remédier à cette décadence du bien-être populaire. On ne se souvenait même pas, en 1789, ({uil eût jamais existé

pour l'ouvrier un état meilleur, dans le passé, et l'on n'en concevait pas de plus avantageux dans l'avenir.

Mais voici qu'à la fin du premier tiers de notre siècle est entrée en scène une force nouvelle : la Science. Elle a multiplié pour l'homme la faculté de produire les objets utiles ou agréables à la vie, de telle sorte que le vieil équilibre entre la population, la terre et les subsistances s'est enfin trouvé rompu et que la hausse du taux des salaires a dépassé l'accroissement du nombre des bras.

Le rôle de l'État, dans ces reculs ou ces progrès, a été nul : jadis l'autorité ne s'occupait des salaires que pour les réduire, et la loi, mise au service des consommateurs, était injustement plus favorable aux employeurs qu'aux employés. Volontiers, elle pencherait maintenant dans l'autre sens. Toutefois, la recherche de moyens capables d'augmenter le bien- Y être des masses, la « question sociale », comme on l'appelle, n'est pas une question politique, puisque les pouvoirs constitués n'y peuvent rien; c'est une question scientifique, sous cette réserve que la force gouvernementale, qui ne saurait créer de richesse, pourrait en détruire, si elle voulait. Piètre résultat, dira-t-on, que d'avoir commenté des myriades de chiffres, pour venir dire à un siècle affamé de rénovation et anxieux de « faire quelque chose », qu'il n'y a rien à faire ; du moins dans la voie et de la façon qu'il pensait. C'est toujours un résultat fort important de savoir comment l'on peut commettre une sottise, ne fût-ce que pour s'en abstenir.

En tout cas, l'auteur de ce livre a la satisfaction de constater que, depuis quinze ans où les résultats de ses recherches ont commencé d'être livrés au public, ses conclusions, bien que violemment attaquées par

des esprits ignorants, sont chaque jour vérifiées et prouvées par des recherches nouvelles ; tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, leur exactitude est confirmée par l'apparition des monographies qui apportent leur contribution à l'histoire. L'auteur est donc certain que le temps fera triompher ses idées, qu'elles pénétreront parmi la masse des Français instruits ; mais il sait que cela ne se fera pas rapidement, car la diffusion des idées est lente, même avec l'instruction démocratisée et la liberté de la presse; parce que les lois ne changent pas la nature humaine qui est routinière.

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