CHAPITRE I L'argent à vendre ou à louer
Le coût de la vie ; pouvoir d'achat de l'or et de l'argent. — Comparaison de la somme des marchandises que procure, à deux époques différentes, un kilogramme d'argent. — Cette connaissance eût évité nombre d'erreurs à de célèbres économistes. — Opinions fausses d'Adam Smith, de Malthus et autres, causées par l'ignorance de l'histoire des prix. — Le prix de la vie n'a pas du tout augmenté d'une façon constante. — L'or et l'argent ont augmenté en quantité beaucoup plus qu'ils n'ont baissé de prix. — L'or, plus abondant et plus cher. — L'or a augmenté en quantité deux fois plus que l'argent depuis quatre siècles ; pourtant il a triplé de valeur par rapport à l'argent. — Résumé de l'histoire du prix de la vie depuis le Moyen Age. — On ne peut rien conclure de la hausse ou de la baisse du prix de la vie relativement à la prospérité publique. — Coût de la vie en 1789. — Variations diverses depuis 120 ans, pour chaque nature de dépenses. — L'argent à louer et l'argent à vendre. — Fluctuations du loyer de l'argent ou taux de l'intérêt. — Ses causes. — Vassal d'un billet de mille francs. — Féodalité métallique. — Albergue de « trois chevaliers, trois écuyers et deux setiers d'avoine».
Le point initial des recherches dont je résume ici les lignes principales devait être une connaissance exacte de ce qu'on appelle le pouvoir d'achat, la puissance d'échange de l'or et de l'argent, appelée vulgairement le coût de la vie.
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Pour comparer deux kilogrammes d'argent que nous prenons à même la circulation monétaire, l'un autrefois, l'autre aujourd'hui, et dont nous voulons savoir la puissance d'achat, il nous faut connaître, non seulement ce que l'un et l'autre nous donneront de pain, de viande, de vêtements et de combustibles, mais aussi ce qu'ils représentent de salaires ouvriers, d'appointements et d'honoraires libéraux, de services rétribués, de propriété acquise ou louée, de chemin parcouru, suivant les systèmes de locomotion en usage, en un mot, de « marchandises » de toutes sortes.
Cette connaissance, qui résulte du rapprochement des prix, n'est pas utile seulement pour l'histoire, elle eût été précieuse à l'économie politique. Elle lui eût évité des erreurs. Pour l'avoir ignorée, pour avoir donné à leurs affirmations une base trop étroite, de célèbres économistes ont établi des « lois » que les « faits » ont démenti.
Adam Smith, par exemple, a énoncé cette idée que « le prix de la viande ne ipeut plus guère hausser lorsqu'il y a autant de profit à employer la terre à l'alimentation du bétail qu'à celle des hommes », autant de profit à faire de l'herbe que du blé. Il disait cela, parce que de son temps la viande avait beaucoup enchéri, par rapport aux céréales, et qu'un kilo de bœuf, qui valait deux kilos de froment sous Louis XIV, était arrivé à valoir trois kilos de froment sous Louis XVI. Mais s'il avait regardé plus loin dans le passé, il aurait vu qu'au xv* siècle le kilo de bœuf avait aussi valu trois kilos de froment et qu'il n'y avait aucune raison pour que le rapport du blé avec la viande ne variât pas encore de nouveau et bien davantage dans l'avenir. La preuve c'est que, de nos jours, un kilo de bœuf vaut sept kilos de froment.
Malthus, de son côté, par le spectacle de l'accrois-
sèment de population qu'il avait sous les yeux, et qui était supérieur à l'accroissement des subsistancesy* a été conduit à formuler comme un dogme son fameux rapport entre la progression du nombre des hommes mathématiquement supérieure, suivant lui, à la progression de la quantité des vivres. Notre siècle devait donner à cette assertion le plus éclatant démenti. Mais Malthusne l'aurait jamais Hsquée, s'il avait connu les fluctuations des salaires et du prix de la vie depuis le Moyen Age.
Au milieu du xix^ siècle, après la découverte des mines d'or de Californie, lorsque l'argent faisait prime sur l'or, vers 1855, de nombreux publicistes imprimèrent que l'or était voué à une décadence probable vis-à-vis de l'argent. Une plus ample connaissance des variations historiques de ces deux métaux, par rapport l'un à l'autre, leur eût épargné cette prédiction naïve.
Enfin l'étude des prix et des monnaies, si elle eût été faite naguère, n'aurait pas permis à nos devanciers d'affirmer, sur la foi de quelques mémorialistes, que les altérations monétaires des rois, aux xiv'' et xv* siècles, et plus récemment le Système de Law, soUs Louis XV, avaient eu pour conséquence un bouleversement général et passager des prix ; lorsqu'au contraire, comme on le dira plus loin, les prix n'ont été affectés, dans le commerce, ni par les édits ou les falsifications monétaires des temps féodaux, ni par la folie du papier-monnaie au temps de Law.
Au rebours de ce que l'on croit généralement, le prix de la vie n'a pas du tout augmenté d'une façon constante.
Au temps de Socrate, cinq siècles avant notre ère, l'hectolitre de blé ne coûtait pas moins cher qu'au temps de Philippe-Auguste, c'est-à-dire environ quatre