PROPOSITION
Dans la dissertation qui précède , je n'ai point prétendu traiter la grande question que M. R. Rochette qualifie bien justement de vaste et curieuse ; j'ai seulement eu en vue d'en faire apprécier l'importance , et d'inspirer à des hommes plus en mesure que moi de le faire , le désir de prendre part à un œuvre qui serait d'une utilité incontestable, et qui nous manque , je crois pouvoir le dire , car tout ce qui a été fait en ce genre jusqu'à ce jour ne peut être considéré que comme des matériaux susceptibles de contribuer plus ou moins heureusement à sa formation. Cet œuvre pourrait être intitulé : Traité d'j4rchéologie à l'usage des peintres d'histoire ; il devrait être accompagné de planches , et ferait connaître la nature et les formes des armes et armures , des meubles et ustensiles , celles des habillements et costumes des différents peuples du globe, à des époques déterminées , ainsi que le style de l'architecture à ces diverses époques. Mais pour que cet ouvrage pût atteindre le degré d'utilité auquel on doit avoir à cœur de le faire parvenir , il faut qu'il soit le fruit du concours d'hommes consciencieux et instruits convenablement dans les diverses parties qu'ils auraient à traiter. Il devrait être exécuté sans luxe , mais également sans parcimonie. En raison de cela , peut-être conviendrait-il qu'il fût entrepris aux frais de l'État ; car, on peut bien le concevoir, les moyens pécuniaires, et surtout intellectuels d'un seul homme, suffiraient difficilement aux travaux et aux frais qu'un œuvre de cette importance peut nécessiter. L'Institut pour-
( i46 ) rait être chargé d'en tracer le programme et de dtt niiier les époques qui en formeraient les principales divis.jns. La première serait naturellement Vâge héroïque. Pour ce qui est des âges antérieurs, on se contenterait nécessairement de donner dans un discours préliminaire les notions qn^l aurait été possible de recueillir sur ce qui touche à ces premiers temps de l'existence du monde.
Il n'y a point à douter que si l'exécution des diverses parties de cet ouvrage est confiée à des hommes qui inspirent toute confiance , il doive être demandé dans toutes les villes de l'Europe où les arts sont en honneur. On peut donc dire que notre gouvernement , en se chat*geant de subvenir à ses frais, en en prenant la direction suprême, ferait un acte méritoire à Tégard des artistes de tous les pays.
XAUDUIT.
Renseignements nouifeaux fournis par M. d'Arcet, Opinion de V auteur relative a la trempe de Vairain, fortifiée par des expériences faites ^ a sa demande ^ sur du cuistre noir.
A mesure que le temps s écoule, il m'apporte des lumières nouvelles sur le sujet que j'ai plus particulièrement traité dans ma dernière dissertation. M. d'Arcet, si justement renommé pour ses connaissances , principalement dans ce qui a rapport aux métaux , est loin de considérer ce que j'ai écrit touchant l'antériorité de l'emploi du cuivre sur celui du bronze et du fer, comme d'aussi peu d'importance que M. Raoul-Rochette a affecté de le faire entendre dans le compte qu'il lui a plu de rendre de mon premier travail. Le célèbre chimiste est venu me voir dans le courant du mois de mai dernier, et m'a donné, de son propre mouvement, son opinion sur ce même sujet ; il l'avait écrite et résumée en ces termes :
« Je pense que les métaux ont été découverts et employés « d'autant plus anciennement que leur préparation est plus « facile. Voici l'ordre dans lequel ils ont dû commencer à « être découverts et mis en usage :
« L'oV, l'argent , le cuivre et quelques alliages naturels de a ce métal, tels que le cuivre jaune ou laiton, etc., etc.; le a plomb, la fonte, l'acier naturel, l'étain, le bronze ou l'alliage « de cuivre et d'étain , le fer pur,
a II faudrait examiner la question de savoir si Homère ne a donnait pas le nom de sidèros à la fonte de fer qui se
( i48) <( durcit très-bien par la trempe, qui n'est pas du fer pur, et ft qui a dû être découverte et employée avant ce métaL Ce a nom de sidèros aurait, tout naturellement, été appliqué <c plus tard à la fonte et à l'acier naturel afBnés et convertis (( ainsi en fer pur. d
On peut voir dans ce peu de lignes, i° que c'est en considérant plus particulièrement^ comme je l'ai fait, l'ordre naturel des choses , que le savant chimiste a coordonné les diverses matières qu'il fait entrer dans sa nomenclature; n** que c'est aussi, comme je l'ai fait, et conformément à la pensée d'Hésiode, qu'il classe la découverte et rem{:^i du cuivre et de ses alliages naturels immédiatement après la découverte et l'emploi de l'or et de l'argent. J'ai exprimé, page ii3 de mes Réponses, un doute très - pivnoncé que le bronze ait été connu des Grecs au temps de Pria m, et, en dernier lieu , je me suis complètement refusé à admettre que le fer proprement dit ait été employé par ces mêmes Grecs , à cette même époque^ pour la fabrication de leurs armes. Eh bien! on voit que M. d'Arcet ne place la composition du bronze qu'après la découverte ou l'emploi du plomb , de la fonte, de l'acier naturel et de l'étain ; et cela, sans déterminer jKir qud^ peuples ces diverses matières onit pu être coAnues et employées primitivement. Pour ce qui est du fer pur, il le range tout à /ait en dernier. Nous ne différions demc que sur un point, Le célèbre chimiste, comme on peut le voir, s'est, montré fort porté à croire que le mot sidèros, dao& les écrits d'Homère, peut désigner de lajonte de fer qui, dit-il, se durcit très^^bien/^arZa trempe, et qui n'est pas du fer pur; maijSi, sur l'observation que je lui ai faite, que la matière que
( '49 ) les Corinthiens, au dire de Pausanias, trempaient dans la fontaine de Pirène porte le nom de chalkos, lequel ne peut signifier que du cuivre ou du bronze, il s'est résolu à faire faire sur la matière dite cuwre noir^ Texpërience que j'ai propose page i4o de mes Réponses, à l'effet de s'assurer si cette matière est susceptible d'acquérir plus de dureté par la trempe.
J'ai considéré, je l'avoue, comme un fait assez important cette incertitude que je suis parvenu à jeter dans l'esprit de nos savants, touchant la signification positive du mot sidèros à 1 époque homérique (i); car je me suis dit que s'il ne s'agis* sait plus que de savoir si ce mot sidèros exprime de la fonte j comme le pense M. d'Arcet, ou bien cette matière connue chez nous dans le commerce sous le nom de cuivre noir, ainsi que je l'ai présumé, je pourrais trouver probablement, dans les écrits d'Homère, de quoi lever cette dernière difficulté, en cherchant par quelle épithète il caractérise ce sidèros. Je me suis donc mis à la recherche de ces épithètes. J'en ai trouvé quatre, savoir : icoXitiç, xo^ukiautoç, onOcAv et locvra. Les épithètes qui sont employées le plus souvent sont iroXidç et i;oX<iK(i.DToc, qui, tant dans l'IKade qne dans l'Odyssée, sont employées chacune quatre fois. Après vient ol^v qui , dans
(i) Je dis : à Vépoqne homérique ; car il ne faut pas perdre de vue que l*auieur de Flliade est tcou , nous dit'on , ceni soixante-huit ans après le sac de Troie, et que, conséquemment^ il a dû s'écouler environ deux siècles entre la prise de cette ville et Tépoque du récit qu*il nous a fait de quelques-uns des événements de cette guerre. Si donc, au temps on il écrivait , on commençait à peine à se servir de quelques armes fabriquées en fer, à plus forte raison peut-on croire que dé telles armes n*ont pu être généralement en usage dans cette même guerre.
( i5o ) l'un et l'autre poëme, parait en tout trois fois; enfin vient répithète Wevra que Ton trouve seulement une fais, et cela dans l'Iliade. Dugas-Montbel a traduit iroXioç, chaque fois qu'il s'est présenté, par étincelant, et TcoXuxjjtïîToç, aussi chaque fois, par richement trai>aillé. Il a traduit deux fois atOcâv, aqssi par étincelant, et la troisième fois il n'en a point tenu compte. Quant au mot WevTa, il l'a rendu par rembruni. Cette épithète loevra m a paru précieuse relativement à la question qui nous occupe, en ce que, si Dugas-Montbel Ta traduite avec raison par rembruni, elle peut alors déterminer la valeur réelle de Tune des deux autres épithètes, celle de ai6b>v, qui, ainsi que nous venons de le voir, a été attachée trois fois par Homère au mot sidèros. Je suis porté à croire que M. Dugas-Montbel , en traduisant celle-ci par étincelant, s'est laissé égarer par la pensée où il était que le mot sidèros exprimait dfufer, c'est-à-dire une matière de la nature de celle que nous voyons sur le corps, dans les mains et sur la tête de nos cuirassiers, matière qui, en effet, quand elle est polie et exposée au soleil, peut être qualifiée par cette expression étincelante. Dugas-Montbel a pu être fondé à traduire ainsi cette épithète par l'interprétation que donne le lexicon au verbe alOco qui en est la racine. On trouve dans celui d'Alexandre : « aïOw, brûler, être ardent. » Mais cette épithète, étincelant, ne s'accorde pas avec la traduction de celle idcvTa qui, ayant pour racine ïov, lequel mot signifie violette (fleur), peut , en effet , être rendue par rembruni. Je pense donc que ce n'était pas aux premiers termes que Dugas-Montbel a trouvés dans le lexicon qu'il aurait dû s'arrêter, mais bien à ceux-ci : « aïôcav, <dvoç, adjectif masculin, noir, noirâtre, couleur de fumée. »
( i5i ) Ces <îaractères, qui s*accordent assez bien avec ceux que présente Vépithète Wevra, satisfont à ma pensée en ce qu'ils conviennent mieux au cuivre noir et à la fonte de fer qu au fer proprement dit. Mais si j'ai égard à la définition que ce même lexicon donne de l'adjectif woXirfç, et dont il détermine ainsi la signification : a iroXioç^a, blanc, ou plutôt gris, mêlé de blanc, blanchâtre, » cette épithète, qui est jointe aussi quatre fois par Homère au mot sidèros, me fait rentrer dans ma première incertitude, car, je dois en convenir, elle s'applique plus heureusement que la fonte et l'airain noir à la matière que nous connaissons sous le nom Aefer, du moins quand il est travaillé. Voyons si le caractère de la quatrième épithète pourra nous faire sortir de cet embarras. Je viens de dire que Dugas-Montbel Ta traduite par richement trauaillé; mais œtte expression n'est nullement justifiée, tant par ce que nous connaissons des divers emplois donnés au sidèros que par la signification que le lexicon donne à cette épithète icoXux|i.7)TO(;. En effet, il n'est cité dans l'Iliade et l'Odyssée comme étant de sidèros que des objets d'un travail trèssimple, comme, par exemple, des pointes de flèches et des haches, ou bien des objets (probablement des masses ou barres de métal ) tenus en magasin, ou donnés en échange pour prix de denrées apportées au camp. Cette expression richement travaillé n'est donc, selon moi, nullement convenable. Si on fait tant que de tenir compte de cette épithète iroXux(i.YiToç, je pense qu'il faut la traduire par ces mots : cTun travail difficile, ou bien, rude, difficile à travailler. C'est en efTet l'expression qui se rapporte le mieux à l'interprétation que les auteurs du lexicon donnent à ce mot, qu'ils traduisent ainsi : qui a coûte beaucoup de travail. On voit
de plus qu'elle peut ^'appliquer parfaitement aux trois matières que nous avons en vue : le fer, la fonte defeT, et U airain noir, et plus particulièrement à la fonte de fer, il faut le dire, si on entend par difficile à tra^niiller tout autre travail que celui du moulage (i)*
Je crois pouvoir induire de toutes les observations qui précèdent et de quelques autres, qu'au temps d'Homère on connaissait deux eapècee de sidèros : Tune assez grossière qui pouvait être de la fonte de fer ou de l'aircdn noir, kquel contient aussi , comme la fonte, beaucoup de parties de. fer, et qui, l'un ou l'autre, pouvait être employé à la confection de certaines armes et instruments, tels que des pointes de flèches, des haches et des dolpires (a). L'autre espèce,
(i) Ces réflexions m'ont rappelé de nouveau un passage de Pausanias, que j'ai déjà eu l'occasion d^ citer. Je ne doute point que ce soit ce passage qui ait fourni aux auteurs du Wzîcon Uur définition, çai: ou y tvouv^ absolument les mêmes mots. En effet, Vauteur du Fayage de la Grèce ^ à propos de l'hydre et de l'Hercule que Ton yoyait à Delphes ^ Mans le temple d'Apollon , s'exprime ainsi : « Il est extrêmement difficile de faire des statues en sidèros^ et cela exige beaucoup detrai>aiL » Pausanias, liv. X, chap. i8, traduction de Clavier.
(2) Si tant est que ce soit une doloire qu'Honère ait eu l'intention de désigner par le mot oxéira4Moy , dans le IX* ehant da l'Odyssée, en cîibiat l'un des deui olyiQls qu'un forg^Qron trempe > sortaatde la fournaise, dans l'eau froide^ H crois bien plutôt que c'est une besaiguê que le poète avait en vue ; car )a doloire est un instrument de tonnelier, et il ne parait pas qu a cette époque on ait fait des tonneaux. On transportait alors le vin dans des outres. De plus, la besaiguê, par sa forme droite et fougue, répond beaucoup mieux à l'idée qu'Homère nous donne dans sa comparaison, qui a pour objet une branche de pin. affèléf au «ojrcn du la», et
( i53) dont les principaux usages nont point été parfaitement déterminé» par le poëtd et devaient être ehoore fort restreinte
qu'Ulysse et ses compagnons enfoncent^ toute brûlante, datns l'œil humide du géant Polyphéme.
Le passage que je rappelle en ce moittent me fournit tin liouvel exemple du peu de fond quil y a à Afire, en nombi^ de circonstances, sur les définitions on traducdons données par les dictiomiaireB, ei de la nécessité où sont les traducteurs de s en rapporter, en définifiyei aux lumières de la raison : ainsi , dans le cas présent , si vous cherchez dans le dictionnaire français-grec d'Alexandre et Planche, au mot Doloire^ vous le trouverez traduit simplement par le mot 9xéirapvov; mais cherchez dans le dictionnaire grec-français des mêmes auteurs, au mot (rxifrapvov, vous aurez le choix ; car vous y trouverez : « Hache à deux tranchants , besaiguëj drioire. » Retournez maintenant au dictïonn&bffé fr^nçais-'gréc , et voyez ce qu'il VOUA dit pour le mot heeaiguê^ vous trouverez qu'il l'explique p»r sorte de hache , et qu'en conséquence il le traduit en gi^ec par tcAexu^ , ecoç.
C'est en raison de ce que j'ai trouvé dans les écrits de Dugas-Montbel et de M. Granier de Cassagnac que j'ai employé , comme on vient de le voir, ce mot doloire. M. KaouT-Rochette veut, avecSl'"*' Dacier et Bitaubé, que ce soit une scie (*) dont il sdlt question ; le bon sens nous crie plus haut que la science : « Ce doit éNire une bestUguë. » En effet, ce ne peut être une hache, puisque la hache est déjà désignée dans ce même passage par le mot tt^Xexuv qui s'y trouve. Ge ne peut dire non plus une doloire^ puisque la doloire est un instrument de tonnelier, et que dans Tâge héroïque on ne fabriquait pas de tonneaux; mais il y a tout lieu de croire que c'est une besaiguê^ puisque Homère a emprunté le premier objet de comparaison à la charpenterie , que la besaiguë est un instrument de charpentier, et qu'en outre cet instrument, par sa forme, a nn très-grand rapport avec l'objet atiqniel oA le compàt^e.
(*) CdJ «tt tdfit àfàift iaëdtttîMibU, et il est raaârquable i|u*Ib<lM6boa et le dletiouoftire françaisgrec ne donnent point cette interprétation an mot oxinofvov, qu'on trouve dans le passage dont il k'agit; ils le traduisent, comme je viens de le dire, par kacke h deux trancharUs, besaigtnë, doloire.
( 1.54 ) de son temps, en raison de ce qu'elle était encore fort peu commune, cette autre espèce pouvait être plus susceptible d'un certain éclat. C'est probablement avec la première qu'on fabriquait les haches et lés instruments servant à Tagricullure; car c'est à cette première espèce que les épithètes aï6wv et loevra sont.attacbées. Il y a lieu de croire que la seconde espèce, désignée par l'épithète woXioç, était plus particulièrement réservée pour la fabrication des outils et instruments employés dans les travaux de sculpture et ciselure, et tous les travaux de ce genre auxquels on pouvait soumettre, dès ce temps, les autres métaux. C'est de cette matière qu'étaient faites les pièces qui composaient ce qu'on appelait le jeu d'Ulysse, dont il est question dans le XXP chant de l'Odyssée. Puisque j'ai l'occasion de citer ce jeu d'Ulysse, je me permettrai de dire qu'il me parait que Dugas^'Montbel s'est assez singulièrement exprimé à son sujet, dans l'une et l'autre de ses traductions. En effet, dans celle publiée en 1818, s'autorisant probablement du mot iteXéxewv qui se trouve dans le texte , il avait dit que c'était douze haches trouées que l'un des prétendants de Pénélope, pour obtenir sa main, en se servant de l'arc d'Ulysse, devait traverser avec une flèche; et, dans la traduction qui fait partie de la collection des auteurs grecs, laquelle parut en i833, il veut que ce soit Aouze piliers aussi troués : ces deux expressions ne me paraissent pas plus justes l'une que l'autre, et celle weXexewv, qui est dans le grec, me dispose fortement ^ croire que ce passage peut être compté au nombre de ceux qui, dans le poëme, ont subi une assez grave altération : il y a probablement quelques mots de changés , et peut-être y manque* t-il quelques vers.
( i55-) Selon ce que je présume il ne doit pas plus être question ici de piliers que de haches; car ce mot pilier donne Tidée d'une chose massive et peu maniable ; et Homère nous dit que toutes ces pièces d'airain et de fer étaient portées par des servantes dans une corbeille ou manne. Le jeu dont il s*agit pouvait consister, autant que je le comprends, à faire traverser par la rapidité imprimée à une flèche, au moyen d'un arc très-tendu et des plus forts, un certain nombre de panneaux de fer ou plaqués de fer, ayant au centre de chacun d'eux une ouverture d'un diamètre à peu près égal. Ces panneaux, comme je le conçois, devaient être ajustés sur des tiges, peut-être de simples bâtons pointus par en bas, que l'on assujettissait sur un même plan et dans une même direction, de manière que toutes les ouvertures se présentassent sur une même ligne» C'était un exercice où l'on faisait tout à la fois preuve de beaucoup d'adresse et de beau* coup de force. On conçoit qu'en effet il fallait réunir l'une et l'autre pour pouvoir traverser les douze ouvertures correspondantes sans toucher le fer, pour peu que les panneaux , comme cela est présumable, fussent assez fortement distants les uns des autres ; car, si une flèche n'est pas lancée avec une force extrême, elle s'égare, comme dit Homère, et ce n'est qu'à l'aide d'une force peu commune qu'elle peut traverser Fair en droite ligne, comme pourrait le faire une balle chassée de nos jours par la poudre d'une carabine (i).
(i) Madame Dacier et Bitaubé ont supposé que c'était une suite de bagues que la flèche devait traverser ; mais cela est peu admissible; car, pour qu'une flèche puisse suivre une ligne parfaitement droite, il faut qu'elle soit lancée avec une violence extrême : or si , dans ce cas , c'eût
Ce qui m'a toujoups fait douter que le aidèros put être du fer proprement dit, c'est, d'abord, la considération très*puifr» santé que cette matière n'était point employée pour aucune arme et instrument taillant, et ensuite ee que Paudaniaa a rapporté dans le chapitre 3 du livre III de son Voyage de la Grèce, touchant la trempe de l'airain. En eiTet, ce .passage de Pausanias dispose fortement à croire qu'en des temps plus ou moins antérieurs à lui, on avait fait usage d'une espèce de cuivre quî^ étant allbé naturellement avee le fer, pouvait être à peu près , comme l'est ce métal , susceptible d'acquérir plus de dureté par la trempe. Il me parait encore que l'airain iioir est la matière qui réunit le mieux les données principales qu'offre le sidèros , savoir : i"" de pouvoir acquérir, par la trempe, une dureté supérieure à celle du cuivre épuré; 2*^ de ne pouvoir cependant être employé pour la confection d'armes et d'instruments coupants, tels que les épées,les yatagans (i),
été de simples anneaux qu'on ait eus à mettre en ligne , Vœil du juge qui aurait eu à prononcer dans cet exercice , pour peu que la flèche eût été bien tirée, aurait pu fort difficilement distinguer si le trait avait traversé tous ces anneaux, ou s'il avait passé, soit en dessus, soit en dessotis. On conçoit au contraire que^ dans mon opinîoa, la moisidre déviation qite la &èçhe puisse éprouver, elle toucherait le fer de Tun des panneaux, et serait immédiatement abattue,
(i) Je me sers de ce mot, parce que j'ai été à même de remarquer combien l'Asie a conservé encore des pratiques de ce que nous appelons l'antiquité. Je pense, en effet, que cette espèce d'arme que les principaux héros grecs portaient toujours attachée ou suspendue près de leur épée, et dont ils se servaient pour égorger les victimes qu'ils sacrifiaient aux dieux, ou qu'ils immolaient sur la tombe de leurs favoris, devait avoir beaucoup de rapport avec ces longs oouteaux que les Albanais, les Turcs,
( »57) et même pour les pointes de lances (i), et 3^ de justiEer ce qoePausanias et Proclus ont avancé, le premier, que l'eau de la fontaine de Pirène à Corinthe passait pour être favorable à la trempe de lairain (xiXxaov), et lautre que , avant de connaître l^fer, on se servait de l'airain pour la culture des terres, et que, comme l'airain est mou de sa nature ^ on lui donnait plus de dureté en le trempante Comme il a été constaté que le cuivre ordinaire, bien loin d'acquérir de la dureté par la trempe, s'amollit, j'ai pense que le cuivre que l'on trempait ainsi devait avoir une propriété toute particulière, et que cette propriété pouvait exister dans notre cuivre noir, à cause de l'alliage naturel qu'il a avec le fer.
Pendant que je me livrais à ces diverses pensées, M. d'Arcet, qui avait fait demander sur plusieurs points de la France et en Angleterre de ce cuivre noir, en recevait qui lui était envoyé à la fois de Saint-Bel, près de Lyon , et de Bristol ; et, de son côté, il poursuivait, par de tout autres moyens
les Persans et les Arabes portent à leur ceinture, et dont ils font usage avec une si f&cheuse dextérité pour couper les têtes des malheureux qui sont tombés soim les coups de leur cimeterre, ou frappés mortellement par les balles de leur fusîh
(i) Cest sur la foi de Dugas-Montbel que, dans une note, page 174» première partie de mon livre, et dans quelques autres paragraphes de mes Réponses , j'ai cité les pointes de lances comme étant aussi faites de sidèros. Vérification faite de tous les passages du texte grec, tant dans TOdyssée que dans Tlliade, où le mot sidèros est employé, il ne s'est trouvé que les seules flèches de Pandarus et la massue d'Aréithoùs qui soient citées comme étant de cette matière. En outre, Pàusanias, pariant des armes des héros d'Homère qu'il avait vues conservées dan» les temples, dit bien positivem.ent qu'elles étaient toutes d airain.
( '58 ) que moi y la solution de cette même question dont je me suis si fortement préoccupé. Le 27 mai de la présente année^ on m'apporta de sa part le résultat de ses épreuves. C'étaient deux lames de cette matière dite cuivre noir qu'il avait obtenues par la fonte des deux échantillons de minerai qui lui étaient venus de Saint-Bel et de Bristol , et qu'il avait jetés ensemble dans un même creuset. L'une et l'autre pouvaient avoir chacun environ 33 à 35 centimètres de longueur sur 4 de largeur et 6 millimètres d'épaisseur : ces deux lames étaient accompagnées d'une note dont je vais transcrire ici fidèlement les termes :
Note pour M. Mauduit.
« On a*fondu ensemble du cuivre noir venant de Cornouailles et du cuivre noir pris à Saint-Bel, près Lyon, et on a coulé le métal fondu, en lames minces, dans une lingotière de fonte. — Il est resté dans le creuset une scorie pâteuse qui n'a pu couler. — Le métal fondu a craché et pétillé en arrivant dans le moule, et les lames obtenues étaient remplies de vents ou de soufflures et très-mal venues : le métal était cassant à froid, et la trempe a paru plutôt l'adoucir que le rendre plus dur.
a Tout ce qui précède était prévu. Ce qu'on appelle cuivre noir est du cuivre trop impur et qui contient des substances trop hétérogènes et de fusibilités trop différentes pour qu on puisse en obtenir des lames sans vents ou soufflures et d'un grain homogène. — Il est évident qu'il n'y a rien à espérer de bon en suivant cette série de recherches : il me paraît bien démontré que l'alliage ou le métal qui était dé-
( i59) signé par Homère sous le nom de sidèros n'était pas le cuivre impur, auquel on donne maintenant celui de cuwre
noir.
« Signé, d*ABCET. »
Il me fut facile de juger à la première vue qu'en effet on ne pouvait faire aucun emploi heureux des objets que je venais de recevoir ; mais j'éprouvai peu de désappointement, car j'avais déjà pensé , quand j'avais vu le minerai envoyé à M. d'Arcet, qu'on ne pourrait employer à aucun usage le produit de la première fonte qu'on en pourrait faire. J\e renonçant donc point à mon idée, je portai ces deux lames à un serrurier que j'ai pour voisin, M. Jacquot, avec qui j'avais déjà eu quelques entretiens sur ce sujet, et qui m'avait paru prendre un assez vif intérêt à mes recherches. Après avoir examiné cette matière, il n'a pas désespéré plus que moi d'en tirer parti. La première opération qu'il a faite fut de fondre ensemble les deux lames. 11 en résulta une masse cylindrique qui pouvait avoir environ 9 centimètres de diamètre sur 5 à 6 d'épaisseur. Quand je l'allai voir, il l'avait brisée en frappant fortement cette masse, sortant du feu, avec son marteau de forge. Les fragments présentaient , dans leurs cassures, un effet très à peu près semblable à celui que pourraient offrir les débris d'un cylindre de bois de même épaisseur qui eût été coupé dans le travers de ses fils, et que l'on aurait frappé également avec violence après l'avoir posé à faux sur quelque objet susceptible de résistance. Ayant essayé un de ces fragments avec la lime, il lui trouva une dureté sensiblement supérieure à celle du cuivre pur; mais, en le trempant, il réussit à lui en donner une telle qu'il
( i6o ) put, avec ce fragment, quoiqu'il fut si petit qu'il pouvait à peine le tenir un peu fermement ea laissant déborder hors de ses doigts la partie taillante, il put, dis-je, rien qu'en se servant de sa main, enlever des échardes d'un morceau de bois de cornouiller.
Encouragé par ce pi^emier succès^ M^ Jacquot a fait faire un moule pour une forme de hache, et, quelque temps après, il m'en apporta Une aussi grande qu'il avait pu la faire avec le peu de matière qui avait été mis à sa disposition. Cette hachette peut avoir la grandeur d'une hachette à casser le sucre;, mais, eu égard à la matière qui la compose, il l'a tenue plus épaisse qu'on ne le fait pour les hachettes de fer.
Je dois dire que la dernière épreuve n'a pas répondu aux espérances qu'avait données la première; mais il y a bien lieu de croire que cela tient aux circonstances de la fabrication. M. Jacquot, n'ayant point l'habitude de ces sortes d'opérations, s'est trouvé dans le cas de refondre jusqu'à cinq fois le peu de matière que je lui avais livré, les quatre premiers moules qu'il avait faits s'étant brisés ou fendus successivement à mesure qu'il s'en est servi. Il attribue cet effet en partie à l'humidité qu'il n'était pas parvenu à extraire complètement de ces moules : ce n'est qu'après s'être avisé de renfermer le cinquième pendant près de deux fois "vingt-quatre heures dans un four de boulanger, que du moins le coulage a, cette fois, parfaitement réussi; mais notre praticien a la persuasion que la matière a perdu, dans ces diverses fusions, une partie de la dureté qu'elle avait acquise après la première épreuve. C'est ce qui résulte des réponses qu'on pourra lire en marge des questions que je vais transcrire, et que je lui ai soumises^ dans l'espoir que oes réponses pré-^
( »6' ) pareront les moyen» d'obteftir un résultat pins satisfaisant. Nous avoos toutefois tiré de ces épreures , tout imparfaites qu'elles ont dû être, des lumâères assez importantes; car M. Jacquot est également persuadé que s'il avait eu plus de matière^ et s'il était parvenu dès le principe à sécher con* venaMement son moule, il aurait fait un instrument supérieur à celui qu'il vient de me livrer. En outre, nous avons acquis k preuve qu'il ne faut pas rejeter au rang des Jables le fait que les anciens, avant d'avoir possédé du fer en quantité suffisante, aient pu suppléer tant soit peu convenablement au manque de ce métal en augmentant la dureté d'une cer^ taine espèce d'airain par le moyen de la trempe. On me dira peut-être que le surcroît de dureté que nous sommes parvenus à donner à notre cuivre n'a point été obtenu par le seul effet de la trempe dans l'eau froide; cela est vrai; mais je ferai observer à mon tour : i° que personne ne peut affirmer que les contemporains d'Homère et d'Hésiode, pour la trempe de leur cuivre, n'employaient que l'eau pure. J'ajouterai que si M. Jacquot, qui n'a pas la prétention d'être à la hauteur des connaissances récemment acquises, a pu, rien qu'en employant les procédés connus de ses confrères , donner à notre cuivre une dureté très à peu près suffisante, eu égard au parti fort restreint que tiraient de cette matière les praticiens de l'époque homérique , il est bien présumable qu'en recourant aux moyens plus puissants dont la chimie moderne fait usage, on réussirait à rendre cette espèce de cuivre aussi propre à la confection de certaines armes et instruments que l'était la matière désignée par Homère sous le nom de sidèros. Je répéterai que personne ne peut affirmer qu'au temps de notre poëte on ne connaissait pas de moyens
à peu près semblables de donner plus de consistance et de dureté à l'espèce d airain dont il s'agit. Une chose certaine, et qui dispose en faveur de ma conjecture, c'est que, tant qu*on n'a pas connu le fer, on fut très-intéressé à rechercher de tels moyens. En outre, il est aussi fort admissible que l'espèce de cuivre qui a pu être connu sous le nom de sidèros, d'une part, ait contenu moins de parties susceptibles d'avoir une fâcheuse influence dans les opérations de la fonte et du coulage en moule, et, au contraire, plus de parties qui, par leur nature, aient rendu la matière plus apte à subir l'effet que l'on produit sur le fer par la trempe; car enfin nous voyons, par ce que nous connaissons du bronze et des diverses qualités de laiton, que, relativement aux efïets plus ou moins heureux, tout dépend de la nature des alliages.
Questions posées à M, Jacquot, maître serrurier , relativement à la confection d'une hachette faite par lui avec la matière dite cuivre noir.