ARGUMENTS NOUVEAUX
A l'appui bis OPIRIOWS nE i/a13TEU& sue I.A PmiOBITi DB X.'bXPU>I du CUlVBBy
LA HATDBE DU X^TAL QUI SERVAIT A LA FABBICATIOIT DES ABMES ET ABMUBES
* A l'bpOQUB homérique, SUE l'iDEHTIT^ du TOMBEAU d' ACHILLE ,
L*ARTIQUITi DU CABAL DE DEEIVATION DU SCAMABDBE ,
ET LA POSITION D*AGHILL£UM y DE SIGEUM ,
ET DB SGAMAIfDBIA.
Réponse au premier article.
Les personnes qui , n'ayant pu lire encore le compte que M. R. Rochette a rendu de mon ouvrage , sauraient seulement que ce compte a fourni au Journal des savants trois articles formant ensemble trente-sept pages d'impression , format in-4®, auront dû trouver que l'illustre écrivain m'a fait un bien grand honneur. J'aurais été, il est vrai, excessivement flatté
qu'un homme dont les discours ont tant d'échos en Europe , en ait consacré un d'une telle étendue à mon travail , si , avant même que j'aie connu les termes de ce discours , je n'avais eu fortement lieu de croire que M. Rochette a considéré tout simplement la publication de mon livre comme une occasion de se donner une satisfaction à lui-même, en publiant, sans aucuns frais de sa part , ses propres idées. Pour justifier cette conjecture , il doit me suffire de faire connaître quelques-uns de ses procédés.
Je dois d'abord apprendre à mes lecteurs un fait qui a sans doute peu d'importance , mais qui , rapproché de quelques autres circonstances , a suffi pour former ma conviction. Les articles insérés dans le Journal des savants ne sont , bien que M. R. Rochette n'en dise rien dans ce journal , que les fragments, fidèlement transcrits, je dois le croire, du rapport qu'il a fait tant à l'Académie des inscriptions qu'à celle des beaux-arts ; mais, de plus , ni l'une ni l'autre des deux Académies ne l'avaient chargé de faire ce rapport : il est fort douteux que ce soin lui eût été confié , du moins par l'Académie des inscriptions; c'est lui qui l'a réclamé de son propre mouuement : or , qui a pu lui inspirer un si beau zèle ? Il m'est bien difficile d'admettre que ce soit un excès de bienveillance pour ma personne ; si j'avais pu me faire illusion sur ce sujet , certaines expressions de son rapport m'auraient promptement détrompé. En vain M. Rochette , en exaltant outre mesure le mérite que je peux avoir sur quelques points où son amour-propre n'est point en jeu , s'efforce-t-il de paraître impartial; des expressions d'une tout autre nature, qui n'étaient nullement motivées , et que l'on pourra bientôt connaître , font voir que c'est un intérêt tout personnel qui lui a fait
prendre la plume; il laisse bien voir qu'il Ta prise pour défendre ses propres opinions : un tel motif peut seul expliquer l'empressement singulier qu'il a mis à s'emparer du monopole des comptes à rendre de mon ouvrage : je dis monopole , je vais justifier cette expression.
Il est de fait que M. R. Rochette ne s' étant pas contenté de réclamer auprès des deux Académies cette charge de rendre compte de mon livre , mais ayant de plus annoncé , dans le même moment, que son travail serait inséré dans le Journal des savants , a retenu par cela seul les personnes qui , possédant une érudition spéciale, auraient été portées à prendre ce soin (i). — Et pourquoi? — Pourquoi? parce qu'il eût pu arriver qu'un autre rapporteur que lui , adoptant quelquesunes des opinions que j'ai plus ou moins heureusement énoncées , et qui sont diamétralement opposées aux siennes , ait donné crédit en Europe à ces opinions, ce qui aurait pu éteindre, plus ou moins prochainement, quelque faible rayon de la gloire dont le célèbre professeur a joui jusqu'à ce jour. II importait donc à M. Rochette A' enterrer, qu'on me pardonne cette expression, à! enterrer, dis-je, le livre qui le menaçait d'une telle disgrâce , et il n'a pas voulu abandonner cette tâche à des mains malhabiles. Probablement en ce moment notre adroit professeur se flatte d'avoir complètement réussi. En effet , pendant dix mois déjà bien révolus , aucun des érudits qui ,. à titre de confrères ou de prétendants à le
(i) J'ai reçu diverses lettres qui m'autorisent à le croire, et Fun de nos savants les plus distingués , confrère de M. Rochette à un double titre , ma dit, en propres termes, que si M. R. Rochette n avait pas réclamé ce soin, il Taurnit pris très-volontiers.
devenir, lui devaient quelques égards, na dit un mot de ce livre , et M. Rochette peut maintenant croire que personne autre n'en parlera plus, que c'est, comme on dit, une affaire coulée (i); car enfin M. Raoul Rochette , membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , et secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts , a complètement rendu justice à l'auteur; il a dit en phrases très-étendues, en termes trèsexplicites , dans le Journal des savants , quel est le mérite de l'ouvrage ; grâce à lui , on sait que ce mérite consiste en deux ou trois points que le savant archéologue a parfaitement déterminés ; le reste ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe ; on n'a pas besoin d'en savoir davantage.
C'est fort bien : que M. Rochette se félicite tant qu'il voudra ; pour ce qui est de moi , je puis convenir que sa tactique , que j'achèverai de faire connaître un peu plus tard , est digne de notre époque ; mais je pense que, par cela même , elle doit disposer en ma faveur : car ce n'est pas d'ordinaire quand on se sent fort par soi-même qu'on a recours à de telles finesses. Je suis donc loin de me reconnaître pour vaincu ; bien au contraire , j'espère que la lecture de ce qui précède suffira pour inspirer aux hommes à la fois instruits et sensés la fantaisie de me lire , et , si cela arrive..... ma foi ! pour parler franchement , s'il me faut dire ici tout ce que je pense , j'ai trouvé la défense ou l'aMaxjue, comme on voudra, de M. Raoul Rochette très-faible , faible au point que s'il n'avait pas plus
(i) M. Rey, à la Société royale des antiquaires, et M. Roux de Rochelle, à celle de géographie, en ont rendu compte; mais il est trèsremarquable qu*ils se sont abstenus lun et J autre de traiter les points où ils ont pu savoir que lacadémicien rapporteur était en opposition î.vec moi.
(5) d'autorité parmi les savants que je n'en ai moi-même , je- ne prendrais la peine de lui répondre que pour dire : Fous avez exposé vos opinions , moi les miennes , que les hommes impartiaiix et désintéressés dans ces questions nous jugent.
Mais comme M. Rochette , par ses positions diverses , peut assez imposer à ses lecteui^ pour les détourner de m'accorder aucune attention, et même de me lire , il faut bien, en dépit que j en aie , procéder différemment. Si à mon tour j'épilogue quelques parties du nouvel œuvre de ce professeur , il doit me le pardonner, car c'est lui qui m'y contraint Que dire cependant à un homme qui semble prendre à cœur de détruire luimême l'unique base sur laquelle il pouvait s'appuyer? C'est pourtant ce que M. Rochette a fait, du moins relativement à la question à laquelle, lui comme moi , nous attachons le plus d'importance; je veux parler de celle relative au tombeau d'Achille. On ne veut pas le croire Allons , voyons :
Mais , avant d'aborder cette partie d'une critique à laquelle je ne me livre qu'en faisant violence à mes inclinations , il me paraît convenable de justifier ce que j'ai avancé un peu plus haut touchant le peu de fond que j'ai à faire sur la bienveillance de M- R. Rochette , et de citer les expressions de son rapport qui ont pu m'éclairer sur ses intentions à l'égard de mon œuvre : pour cela faire, je dois suivre l'ordre de son discours.
Les dispositions peu bienveillantes de M. Rochette se montrent dès son début, puis qu'il prend parti contre moi poyr un personnage dont j'ai eu à me plaindre bien évidemment, et qu'à cet effet il va jusqu'à me donner un démenti.
Après avoir exposé que mes découvertes datent de l'an 1 8 1 1 ,
(6) conséquemment quelles ne sont pas nouvelles, il continue en disant :
ce Du moins avaient-elles été annoncées dans un rapport de M. Lebreton, secrétaire perpétuel de l'Académie des beauX'-arts , lu à la séance publique de cette Académie , le 3 octobre 1812. Mais il est vrai que la promesse contenue dans ce rapport, de faire imprimer l'extrait de la relation de M. Mauduit, n'a jamais été remplie; et ce qui est certain encore, c'est que cette annonce même avait médiocrement excité l'attention du monde ^savant, puisque ni l éditeur du Voyage de ChjoiseuUGouffier ^ ni aucun des Voyageurs qui ont visité, depuis cette époque^ la localité à jamais célèbre oh fut la ville de Priam, n'ont fait usage des renseignements annoncés au nom de M. Mauduit, soit pour les vérifier, soit seulement pour les citer. » Journal des savants, i84o, p. 3aa.
En voici la raison , que M. Raoul Rochette n'a pas jugé à propos de rapporter, quoiqu'elle résulte clairement de ce que j'ai exposé dans la première section de mon livre : c'est parce que M. Lebreton, agissant sous l'influence du comte de Choiseul, qui, je le répète ici, avait voulu se faire honneur de ma découverte, m'ayant présenté, dans le rapport dont il il s'agit, comme donnant seulement quelques notions nouvelles sur ces murs de Troie que le noble écrivain affirmait avoir vus bien avantmoi, c'est, dis-je, parce que de tels préliminaires m'ayant fait apprécier la mesure de justice que j'avais à attendre, j'ai retiré des cartons du secrétariat de l'Institut ma relation , et des mains de l'éditeur du Voyage pittoresque de la Grèce , le plan dont on se disposait à faire usage à mon
(7 ) détriment. M. le comte de Choiseul, qui eût fait grand bruit de la découverte, si j'avais consenti à la reconnaître sienne, n'y ayant plus aucun intérêt, s'est attaché au contraire à la faire tomber dans le plus profond oubli (i).
« Un seul de ces voyageurs, continue M. Rochette, même page, qui avait reçu du comte de Choiseul-Gouffier luimjème la mission d'explorer de nouveau la plaine de Troie, et qui s'est acquitté de cette mission avec zèle et intelligence , informé qu'il existait , dans cette partie de l'antique Pergama, des ruines de constructions relevées par notre auteur, n'a pu les reconnaître là où elles existent en effet, à l'orient de l'acropole, attendu que, trompé sans doute par une indication fautive, il les a cherchées sur le côté méridional; ce qui, pour en faire en passant la remarque^ détruit toute supposition qu'on ait voulu ou s'approprier la découverte de M. Mauduitj ou bien en reporter U honneur à un étranger ^ sir William Gell , qui avait observé aussi, mais confusément, du même côté oriental de l'acropole de Troie , des restes de constructions qu'il a figurés sur sa carte. »
M. Raoul Rochette s'expose ici à s'attirer de ma part un reproche de mauvaise foi ; car il m'est bien difficile d'admettre qu'il n'ait pas lu, dans mon ouvrage, ce qui précède et ce qui suit l'assertion qu'on vient de voir en italique , assertion qu'il
(i) M. R. Rochette, par un motif à peu près pareil, sefForce .d*en faire autant à Tégard des autres questions traitées dans mon livre : il ne tiendra pas à lui si le public vient à connaître de ce livre autre chose que ce qu*il en a bien voulu dire.
(8) a prise dans mon livre ; il me parait également peu probable qu'il n'ait point eu connaissance d'une observation qu'il aura pu trouver dans la description de la planche II, p. a4o, et que j'ai écrite en vue de prouver le mauvais vouloir de M. de Ghoiseul, ou de son éditeur; il me met du moins dans l'obligation de répéter encore que M. Dubois fut envoyé dans \9i Trodide principalement pour refaire mon travail que M. de Choiseul avait bien réellement à cœur de s'approprier. Si ce dessinateur avait retrouvé les murs dont j'ai donné un plan levé géométriquement, s'il avait pu refaire ce plan, il n'y a point à douter que M. de Choiseul eût soutenu devant le public, comme il l'a fait parlant à ma personne, que c était lui qui avait fait la découverte de ces murs ignorés pendant tant de siècles. Je prie mes lecteurs de me pardonner si je reviens ainsi sur des choses qui me sont purement personnelles, et qui, j'en conviens , n'apportent aucune lumière pour la solution des questions que je traite ; c'est assurément bien contre mon gré (i): j'aurais voulu pouvoir m'en dispenser, aussi bien que de rapporter, comme M. Raoul Rochette m'oblige encore à le faire , un assez bon nombre de paroles oiseuses dont il a chargé fort inutilement son rapport; je me restreindrai du moins à en donner l'échantillon suivant ; on y
(i) M. R. Rochette eût beaucoup mieux fait de taire complètement ce que j'ai rapporte de mes démêlés avec M. de Choiseul. J*ai dû entrer à leur sujet dans quelques détails parce qu'ils forment la cause principale des retards que la publication de mes découvertes a éprouvés ; mais j'ai si bien senti le peu d'intérêt qu ik peuvent offrir à la plupart de mes lecteurs, que, dans mon avertissement, j'ai pris le soin d'engager ceux d'entre eux qui n'ont que peu de loisir, à passer toute la section qui les contient.
(9) * verra une suite de reproches auxquels j'étais loin de m'attendre; s'ils sont fort curieux, ce ne peut être que par leur puérilité.
<c L'importance que M. Mauduit attache à ses découvertes sur l'emplacement de Troie, et qui se conçoit sans peine d'après l'intérêt qu'excite, depuis tant de siècles, cette plaine où tant de combats se sont livrés, non-seulement entre les héros d'Homère , mais encore entre les voyageurs anciens et modernes qui recherchaient leur moindre trace; celte importance me fait regretter que notre auteur, au lieu de se borner, comme il le fait dans sa première section, à relever quelques lignes plus ou moins indifférentes échappées à Choiseul-Gouffier ou à son éditeur, n'ait pas établi positivement, par l'analyse des relations que nous possédons sur la plaine de Troie, ses droits incontestables à la propriété des faits nouveaux qu'il a signalés. Cette analyse, qu'il lui eut mieux convenu de faire qu'à tout autre, eût été un travail fort utile, et certainement le meilleur préliminaire pour sa propre relation. Tout le monde sait que, jusqu'à l'époque du voyage de Choiseul-Gouffier, ou du moins jusqu'à celle de la publication du voyage de Lechevalier, qui produisit une si grande sensation en Europe , le peu de notions de quelque valeur qu'on eût recueillies sur la plaine de Troie , et qui se trouvaient dans lesVoyages de Pococke, de Wood, de Chandler et de Glarke , pour ne citer ici que les principaux , n'avaient pu sufQre à fixer l'opinion sur la réalité des circonstances homériques qui se rapportent à cette plaine fameuse ; et cette incertitude, qui régnait encore dans beaucoup d'esprits, peut seule rendre compte du paradoxe de Bryant , qui parut pré-
( lo) cisement à cette époque, et qui n'était pas simplement, de la * part de son auteur, un jeu d'esprit, comme le célèbre discours de Dion Ghrysostôme. Mais, depuis que le livre de Lechevalier, et surtout le Voyage du comte de Ghoiseul- Gouffier, eurent offert tant d'observations locales d'accord avec les textes classiques, les uns et les autres venant à l'appui de l'opinion qui retrouvait l'ancienne Troie sur le terrain situé au sud de Bounar-Bachi, tous les doutes avaient paru se dissiper; et une foule de voyageurs, marchaM sur les traces de Choiseul-Goufjfier et de ses compagnons, étaientvenns l'un après l'autre apporter une pierre nouvelle au brillant édifice élevé par le savoir et le goût des antiquaires français. C'est aux relations de ces voyageurs qui se sont succédé dans la Troade avant M. Mauduit ou après lui , que notre auteur eût dû s'attacher, pour montrer qu'aucun d'eux n'avait observé ce qu'il avait découvert ; et c'est en agissant ainsi qu'il eût établi, de la manière la plus instructive pour nous et la plus honorable pour lui-même, ce droit de propriété dont il est avec raison si jaloux , et qu'il revendique assez inutilement, suivant nous, sur le comte de ChoiseuUGouffier, qui n'y a pas le moindre droit, et qui n'y a jamais manifesté non plus la moindre prétention (i). Or, il est de fait qu'aucun de ces voyageurs, tels que Dallaway, Hobhouse, Barker Webb, Morrit , Franklin, Sibthorp , Thomton , etc. , etc. , etc. , etc. , qui tous ont visité et décrit avec plus ou moins de soin la plaine de Troie, ni même aucun des géographes, tels que le major Rennell, sir William Gell et le docteur Lenz, qui ont publié
(i) Cette insistance de M. Raoul Rochette, après ce que j'ai rapporté des procédés de M. de Choiseul, est assurément malveillante pour moi.
des traités en forme sur cette plaine célèbre , n'y ont signalé les restes de constructions antiques retrouvés sur la partie orientale du Pergama par M. Mauduit, etc.» P. 3^3 et 3a4.
M. Raoul Rochette se persuade-t-il sincèrement qu'il a droit à ma reconnaissance pour avoir fait valoir en cette forme mes découvertes? Pour ce qui est de moi , je n'accepte point son reproche, tout obligeant qu'il peut être. Il me paraît que j'en ai dit bien suffisamment pour constater les obligations qu'on peut m'avoir. Je dirai plus : c'est que j'avais fait absolument ce que M. Rochette dit que j'aurais dû faire ; j'avais même employé cette expression : tout le monde sait ^ et à la suite , j'avais cité la plups^rt des noms dont il fait un si riche étalage ; mais, quand j'eus relu de sang-froid six ou sept paragraphes que je venais d'écrire et dont j'avais été d'abord assez content, je me suis fait à moi-même cette observation : je me suis dit: « Puisque tout le monde le sait , qu'ai-je « besoin de le dire ? Je ne suis point un professeur, je n'écris « point pour faire parade d'érudition , mais seulement animé « par le désir et l'espoir de pouvoir apporter quelques lumièa res nouvelles dans les discussions auxquelles je me suis « décidé à prendre part; je parle en outre plus particulièrece ment à des hommes déjà fort instruits dans ces sortes « de matières, et dont je dois avoir à cœur de ménager le ff temps; laissons donc de côté tout ce qui, au fait, ne paraia trait plus maintenant qu'un pur verbiage. » Cela dit, j'ai déchiré sans pitié les quelques pages que j'avais lues d'abord avec un léger sentiment d'orgueil; j'étais si loin de m'attendre que M. Rochette me mettrait dans le cas de les regretter, que je fus au contraire décidé à en faire le sacrifice par la
( la) crainte que tout ce luxe de paroles qui / toutes réflexions faites , me paraissaient avoir si peu d'importance , n'attirât sur la langue de quelques-uns de mes lecteurs, pour me l'appliquer, l'un de ces noms que notre Molière a rendus si ridiculement célèbres (i).
C'est seulement après le long exorde que j'ai transcrit un peu plus haut, et dont je me suis permis de supprimer les dix dernières lignes, que le professeur commence à rendre compte de ma relation et des opinions qui sont exprimées dans les diverses parties de l'ouvrage. Il suit, pour cela, l'ordre que j'ai moi-même tracé , lequel est celui de ma marche dans la plaine de Troie. C'est donc sur le monument que le comte de Choiseul-GoufHer, en cela d'accord avec
(i) Tout ce que j'ai dit là n*est point une plaisanterie : il est très-vrai que i avais fait un exposé qui aurait offert un rapport frappant avec celui que je viens de tirer du rapport de M. R. Rochette. J ai remplacé ces quelques pages par quelques mots qui ont peut-être échappé à notre académicien , et qui , dans mon livre, font partie d une note portant le h"* 2, p. 6, section I*^. « On sait, est-il dit dans cette note, qu^açant Vexploration ^ de la Troade^ faite en lySS et 1786 par M, Leckeualier, on n'avait « encore que des idées bien confuses relativement à la situation d^Ilion^ etc, » Du reste, cette analyse si instructive^ au dire de M. R. Rochette, elle existe et a été faite par Lechevalier, qui lui a consacré une assez forte partie du second volume de son Voyage de la Troade. Il résulte bien évidemment de tout ce qu il rapporte dans les chapitres II, III, IV et V de la y partie de ce volume, ainsi que de ses aveux touchant ce qui le regarde personnellement, que jusqu'à lui et compris lui, aucun voyageur n avait vu pierre sur pierre de l'ancienne Troie. Je n'avais donc plus à parler que de ceux qui ont écrit sur cette contrée depuis lui jusqu'au moment de ma publication ; c'est ce que j'ai fait, comme on a pu le voir en parcourant les pages i6, 17 et 18 dii livre en'question.
Lecll^evalier , avait attribué à Ajax que porte ses premières observations. J'ai lieu d'être complètement satisfait du compte que l'illustre archéologue rend de la partie positive de mon opinion relativement à ce tombeau, puisque, approuvant tout ce que j'ai dit en vue de prouver que ce ne peut être celui d'Ajax, il va jusqu'à dire que j'ai répondu sur ce sujet à Lechevalier d'une manière qui ne permet pas de repli-que, qu'il me fait l'honneur de me reconnaître comme étant le premier qui ait démontré cette vérité devenue désormais incontestable, et qu'il s'associe au vœu que j'ai exprimé pour que Ton fasse , sur un point que j'ai déterminé , des recherches à l'effet de retrouver la base et, s'il se peut, d'autres restes du véritable tombeau d'Ajax , ou du moins de Y^ianteium , ce monument qui, selon Strabon, fut élevé par les Rhodiens au plus terrible des héros d'Homère. Je vais le laisser exposer lui-même le point de dissidence qui existe entre nous, et je mettrai de suite le lecteur à même de voir s'il n'eût pas mieux fait de laisser de côté ce premier point de sa critique :
<c Quant à la question de savoir à qui doit avoir appartenu le tumulus réputé vulgairement celui d'Ajax, M. Mauduit ne nous paraît pas avoir aussi bien réussi, en l'attribuant à Festus, ce favori de Garacalla, mort durant la visite que cet empereur était venu rendre à la plaine de Troie et à ses souvenirs homériques. Le peu de créance qu'avait déjà trouvé le comte de Choiseul-Gouffier, en rapportant à ce même Festus le tombeau que l'on croit généralement être celui d'y4chille^ aurait dû rendre M. Mauduit plus circonspect à l'égard de la nouvelle attribution qu'il propose. Il est cer-
tain , en effet, qu'aucun indice fourni , soit par les témoignages de rhistoire , soit par l'observation des monuments mêmes , n'avait pu suggérer au comte de Choiseul-GoufBer le moindre appui *pour son opinion. M. Mauduit n'a pas trouvé davantage , dans les auteurs ni sur le terrain , de présomption tant soit peu favorable à la sienne ; et j'en dirai autant de M. Hobhouse, qui a cru reconnaître à son tour le tombeau de Festus dans le plus grand des tumulus de la plaine de Troie, celui qui s'appelle Stamboul-Douck , mais sans avoir pour cela plus de raisons, ou du moins plus de preuves que ses devanciers. Le fait est que l'on s'est donné bien inutilement de la peine pour chercher, sur le rivage ou dans la plaine de Troie, un monument qui n'exista peut-être jamais en réalité : car les historiens Hérodien et Dion Gassius, q\ii parlent avec tant de détails des honneurs rendus à la cendre de Festus par l'insensé et sanguinaire Garacalla, indigne imitateur d'Achille, ne disent pas qu'un tombeau de la forme de notre tumulus ait été érigé soit sur le cap Rhœtée , comme le veut M. Mauduit , soit sur le cap Sigée , comme le pensait Choiseul-Gouffier, soit ailleurs; et, s* il y eut effectivement un monument élevé alors à Festus, ce dut être plutôt aux environs (TIlium-Recens , où séjournait Caracalla , que partout ailleurs.^ Ibid., p. 826-327.
Je ferai d'abord deux observations : la première , que je n'ai emprunté à M. de Ghoiseul ni à aucun autre la pensée que Festus dut avoir un tombeau dans la Troade, puisque c'est dans cette contrée même, en 181 1 , et en revenant de Russie, c'est-à-dire ,dans un lieu et en un temps où je ne pouvais savoir si M. de Ghoiseul avait énoncé quelques
( t5) pensées analogues, que j'ai exprimé la mienne; la seconde, que je n'ai présenté mon opinion sur ce sujet que comme une conjecture. Je savais fort bien qu'aucun des écrits anciens qui nous sont parvenus ne fait mention qu'un monument ait été élevé à Festus ; mais il m'a paru, comme à M. de Choi« seul, comme à M. Hobhouse, cité aussi par M« Rochette , fort peu probable que Garacalla ait fait faire de si pompeuses funérailles, et n'ait pas poussé le désir singulier qu'il eut d'imiter Achille jusqu'à faire élever un monument au favori pour lequel il se donna en spectacle à son armée et aUa jusquà faire le sacrifice de sa chei^elure. M. R. Rochette à ma conjecture en substitue une autre; il ne s'agit plus que de savoir laquelle de la sienne ou de la mienne est la plus admissible.
a S'il y eut effectivement , dit M. Rochette , un monument a élevé alors à Festus , ce dut êire plutôt aux environs d'IUum-' « Recens , où séjournait Garacalla , que partout ailleurs. » Eh! pourquoi cela? Garacalla était-il tenu d'agir selon les
idées que M. R. Rochette aurait seize cents ans après lui?
Garacalla a dû agir naturellement, selon ses propres idées : or, son idée, le récit d'Hérodien, son contemporain, en fait foi , était de faire pour Festus ce qu'Achille avait fait pour Patrocle , ce que l'armée grecque avait fait pour Achille luimême. Achille a élevé un tombeau à Patrocle, non pas sur le lieu où il fut tué , ni sur le point où s'élevait la tente de son ami et la sienne propre , mais assez loin de là, sur le rivage de l'Hellespont , en vue de la mer. Il en fut de même du monu*ment élevé par l'armée grecque au fils de Pelée ; ce ne fiit point, non plus, là où il périt par la lâcheté de Paris , ni là où il avait vécu , dans le voisinage de la belle Briséis , qu'on dé-
( .6) posa ses cendres. M. Rochette ne peut récuser le témoignage de Pline ni celui d'Homère : or, nous savons par le premier que, de son temps encore, il existait entre l'Hellespont et la plaine 'de Troie une baie dont le rivage n'était distant d'Ilium- Recens que de quinze cents pas romains, ce qui nous autorise parfaitement à croire, avec M. de Ghoiseul, qu'à répoque de Priam , le camp des Grecs, et conséquemment Ut tente d* Achille y pouvaient être à peu près aussi éloignés de la mer que Test en ce moment la position où l'on voit encore des restes très-sensibles de la Nouvelle-Ilion (i). Pour ce qui est
(i) Je suis ici, je le sais, en opposition avec plusieurs géographes qui Teulent que la ville d'Achillëe, ayant été bâtie en Fhonneur d* Achille, ait été fondée près de son tombeau, et croient aussi que ce tombeau doit être Toisin du lieu que sa tente occupait. Barbie du Bocage, éditeur et continuateur du Voyage pittoresque de la Grèce , à propos d'un troisième monument que M. de Ghoiseul prétendait avoir découvert au cap Sigée *, quoiqu'il ne Tait pas même vu, et que cet ancien ambassadeur veut nous faire reconvaître pour le tombeau d'Achille, dit : « Il sert de base à un « cimetière turc dont les murs d'enceinte ont peut-être été bâtis sur les « fondements de ceux de l'ancienne forteresse Achillœum qui avait été « construite par les Mytilénéens pour l'opposer aux Athéniens, alors mai- « très de Sigée. »
11 y a là au moins trois erreurs : i^ Achillée ne nous est point donnée par les anciens historiens comme une simple forteresse, mais bien
* Voici les propre* expressions de M. de Choisenl : «• Mes doutes, confirmés par mon illustre ami l'abbé Barthélémy, m'engagèrent à faire de nouTelles recherches sur la c6te de l'Hellespont. Elles ne fwent point infructuenses : je parvins à reconnaître les faibles restes dn tombean d'Achille. <• Un peu pins loin il dit : « Quelques années plas tard il eût été impossible de reconnaître cette position qutfai heureusement pu déterminer. « (Voir ce qne j*ai dit, touchant la position d' Achillée , et pour démontrer la haute antiquité dn canal de dérivation dnScamandre, aux pages sa4«9a6.) Je prie le lecteur de remarquer la manière constante que M. de Ghoiseul a de s'exprimer : Je panrins à reconnaître ; -^ cette position que foi heureusement pn déterminer.
d'Homère, en nous indiquant la position du tombeau d'Achille , il nous fait connaître aussi clairement la pensée qui en détermina le choix , par ces paroles qu*il met dans la bouche d'Agamemnon et que j'ai déjà eu l'occasion de rapporter : « La vaillante armée des Grecs t' élève un grand tombeau sur « le Tiv^ige proéminent du large Hellespont , afin qu'il soit au « loin visible de la mer , tant aux hommes de nos jours qu'à « ceux qui naîtront dans l'avenir. » Odyssée , liv. XXIV.
Ce sentiment qui porta les Grecs campés dans la plaine de Troie à placer les tombes de leurs chefs les plus révérés sur les bords de l'Hellespont , en vite de la mer, est facile à concevoir. Il est naturel aux hommes de tous les pays , de tous les temps : c'est celui qui nous porte , tous tant que nous sommes , et pour peu que nous ayons vécu en évidence , à ramener sur nous , jusque dans l'éternité , si nous le pouvions , la pensée des êtres qui doivent venir après nous , et plus particulièrement celle de nos compatriotes. Ce sentiment s'est maintenu non-seulement dans l'antiquité , mais on peut dire qu'il s'est perpétué déjà jusqu'à nos jours. Les familles des riches musulmans qui habitent Constantinople , ne font point élever, près de cette capitale, les tombes de leurs parents qui y meurent ,
comme une ville fortifiée; 2* elle ne fut point bâtie pour Topposer aux Athéniens quand ils se furent rendus maîtres de Sigée\ elle existait bien ayant cette époque; et Z"* elle ne peut avoir été élevée en aucun temps sur le point indiqué par Téditeur^ puisque nous savons positivement par Hérodote que Fune et Vautre ville servaient de places alarmes aux MytHénéens et aux Athéniens quand ces derniers se furent rendus maîtres de Sgée. Il suffit de jeter un coup d œil sur la carte pour concevoir que deux villes qui eussent été , on peut dire, contiguës l'une à F autre , n'auraient pu servir de places d armes à deux partis ennemis.
( i8 ) mais bien de l'autre côté du Bosphore. On me dira que e est parce qu'ils ne se considèrent pas en Europe comme étant chez eux ; cela est vrai ; mais il est très- vrai aussi que tous ces princes grecs qui avaient accompagné Agamemnon dans la Troade pour venger Tinsulte faite à Fun d'eux , ne se croyaient pas là non plus sur un territoire qu'ils dussent conserver à jamais. En plaçant leur tombe en vue de l'Hellcspont , ils se flattaient de mieux se maintenir dans le souvenir de leur pays; il n'est donc pas déraisonnable de croire que Garacalla a pu entrer dans ces idées des héros grecs ; et d'ailleurs , n'eût-il été animé que par cette fantaisie d'imiter Achille , et, comme je l'ai dit, page 74 , de le surpasser, dans les témoignages de regrets et d* affection quil aidait donnés à Patrocle, cela seul a pu suffire pour le déterminer, d'une part, à faire élever pour Festus un monument plus grand , et , selon ce qu'il a pu croire , plus durable que celui fait pour Achille lui-même ; et, de l'autre, à ordonner que ce monument fût aussi placé en vue des navigateurs qui , dans la succession des siècles , auraient à parcourir cette grande voie (i) de la mer Egée à la Propontide.
Il n'est aucune personne qui, de nos jours, en entrant dans l'Hellcspont, ne dise, à l'aspect du monument du cap Sigée : Voila le tombeau d'Achille ! Il en était de même, sans
(i) Il est remarquable <fue les anciens , les Romains comme les Grecs , plaçaient leurs tombeaux , autant quils le pouvaient, an bord des grands chemins y et que les riches musulmans de Constantinople font encore de même; leur fameux cimetière de Scutari a plus â'une lieue de long sur le bord dune grande route, celle d*Eraeroum, autant qu irmen souvient , et n a peut-être pas vingt mètres de large*
( 19) doute , du temps de Caracalla, et ce fut probablement pourquoi il voulut qu'un peu plus loin , en voyant le monument élevé par ses ordres sur le cap opposé , on pût dire aussi : Voila le tombeau de Festus (i) !
II me semble que, sur ce premier point , les présomptions sont en ma faveur , non-seulement à l'égard de M, de Choiseul , mais aussi par rapport à M. R. Rochette qui nous blâme également l'un et l'autre. Voyons si notre professeur aura été plus chanceux en ce qui regarde le monument principal de Sigée (2).
(1) Voir ce que j'ai dit à l'appui de cette opinion aux pages 74 ^t jS.
(2) Dès son début dans ce qu'il dit relativement à ce monument, M. Rochette fait une observation critique à laquelle il dit n'attacher que peu d'importance, mais que, pour cela, je ne crois pas devoir laisser sans réponse, puisqu'il a cependant jugé convenable de la produire.
«Nul doute, dit-il, que la position des tombeaux sur le cap Yeni-cher,
> en vue des bâtiments qui entraient dans le canal des Dardanelles, ne ré- « ponde parfaitement à l'indication homérique. La forme de tumulus, « qui est celle de ces monuments et généralement de tous ceux de la " plaine de Troie, peut bien encore se déduire, avec toute probabilité, de •t l'expression homérique (xé^av tuix^ov , sans toutefois que nous puissions
> accorder à cette expression la valeur que lui attribue M. Mauduit^ lors-
> qu'il parle A* une construction tout a fait analogue a la description du « poète; car évidemment il n'y a pas dans le seul mot employé par Ho- - mère et dans l'épithète qu'il y ajoute, de construction décrite. »
Il est vrai que, relativement au tombeau qui fat élevé à Achille et dont il est seulement question dans l'Odyssée, Homère n'exprime rien qui réponde à ce mot construction ; mais dans le XXIIP livre de l'Iliade , où il a décrit antérieurement les funérailles de Patrocle , le poète a déterminé la nature et la forme du monument en ces termes : « Les Grecs tracent l'enceinte que doit occuper le tombeau; ils en jettent les fondements autour
(ao)
Je n'ai point affirmé que ce tumulus soit celui d'Achille , j ai dit seulement que j'en suis convaincu; c'est^tout autre chose ; je dis : cest ma conviction , mais j'admets que je puis me tromper, et j'ai prouvé dans mon livre , en plus d'un endroit, que je sais reconnaître une erreur. M. R. Rochette n'affirme pas non plus d'une manière claire et «positive que ce ne peut être le monument désigné par Homère; mais il faut bien croire toutefois que son opinion sur ce point est absolument opposée à la mienne , puisqu'il la combat et me raille à ce sujet, a Cette conclusion , dit-il , page 333 , affligera sans a doute M. Maiiduit, qui conserve, seul peut-être dans notre a siècle y la foi homérique des siècles passés pour le tombeau « d'Achille; mais il faut pourtant bien que la magie des sen- « timents cède à la puissance des faits, etc. »
Remarquons, en passant, qu'un peu plus haut, page 32G , parlant de ce même monument, il a dit qu'on le croit généralement être celui d'Achille. Le lecteur aura peine à s'expliquer comment il se peut tout à la fois que l'on croie généralement à l'identité de ce tombeau d'Achille , et que je sois
du lûc/iery et ils amoncellent la terre au-dessus. Ayant élevé le tombeau , ils se retirent, »
Je pense que M. Rochette peut comprendre , comme moi, que le tombeau d'Achille dut être fait de la même manière : il dut être seulement beaucoup plus grand et plus en vue des navigateurs qui entrent dans l'Hellespont. Il est très-concevable qu'Homère s'étant ainsi exprimé dans riliade, n'ait pas voulu répeter une telle description dans l'Odyssée; et lors même que la base ou le fondement , Oefx^ia, au lieu d'être en pierre, serait fait, comme je suis disposé à le croire, en carreaux de gazon ^ ainsi que nos soldats font encore les redoutes , ce serait toujours une construction.
(ai )
peut-être lé seul dans notre siècle qui conserve , sur ce monument , la foi homérique des siècles passés. M. Rochette entend apparemment , par là , que je suis le seul , parmi les hommes, auxquels il accorde, à un certain point, le droit de disserter sur une telle matière. Si telle est son intention , elle peut avoir quelque chose d'obligeant pour ma personne ; mais elle n'est pas flatteuse pour des écrivains au niveau desquels je suis loin de vouloir m'élever. Se peut-il que M. Rochette regarde comme tout à fait nulle l'opinion des hommes tels que les Marmont, les Michaud, les Poujoulat (i)? Il paraît bien que cela est ainsi : oui , il y a lieu de croire , si j'en juge par certains termes de sa critique , que M. Rochette se persuade qu'il n'y a que les membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et cela probablement au nombre de deux ou trois, qui puissent raisonner pertinemment sur de tels sujets; quoi qu'il en soit, je crois du moins pouvoir présenter ces dernières expressions comme l'un des traits de la tactique à laquelle j'ai dit qu'il a recours pour concentrer sur lui seul l'attention des lecteurs, et empêcher qu'on m'en accorde aucune. En effet, on y voit qu'il s'attache à retenir, par la crainte du ridicule , les écrivains qui seraient disposés à partager ma manière de voir. Gomment embrasser une opinion
(i) Jai cité, pag. 207, des expressions qui ne permeuent pas de douter que les deux derniers ne partagent avec moi cette foi homérique des siècles passés dans le tombeau d'Achille : « Trente siècles se sont écoulés^ disent- .ils, dans leur lettre XXII* de la correspondance d'Orient, le gazon a reuerdi trois mille fois sur ce tertre référé ^ sans que le monument ait rien perdu des formes que les Grecs lui aidaient données; et y selon les prophétiques paroles de V Odyssée ^ le tombeau d'Achille sera salué dans tous les âges par les navigateurs de V Hellespont, »
abandonnée par tous les ,érudits de notre époque?... Qui pourra hésiter un moment , quand il s'agit d'antiquités, entre l'assertion à' un archéologue et celle à^un architecte ?
Eh bien ! l'architecte ne réclame que quelques minutes de cette attention dont M. R. Rochette , en cette circonstance , le juge à peu près indigne , et il va faire voir que l'archéologue n'est pas moins en défaut sur le second point de sa critique que sur le premier.
Le professeur a déclaré , page 33o , qu'il partage tout à fait Vavis de Barthélémy et de J^isconti. Or , l'avis de ces deux savants est que le tumulus du cap Sigée ne peut être celui désigné par Homère ; mais cet avis est motivé , remarquons-le bien , sur ce que le groupe provenant du tumulus en question , à en juger par son ordonnance et par le style de la figure principale, ne peut appartenir à une aussi haute antiquité... Puisque c'est à l'opinion de ces deux savants que M. Rochette s'est rangé , puisque c'est cette opinion qu'il a prétendu soutenir , qu'avait-il à faire 'i II me semble que, contrairement au parti que j'ai pris , il devait s'attacher à prouver que le dessin que Fauvel nous a donné du groupe dont il s'agit , dessin qui seul a motivé l'opinion des deux savants ; que ce dessin, dis-je, a rendu parfaitement l'objet que l'artiste a voulu représenter ; qu'on a eu toute raison de se fier à la restauration que, préalablement, il fit de ce groupe; que les animaux qu'il a placés sur les bras, les épaules, et qu'il fait grimper jusqu'au-dessus delà tête delà figure principale , ont bien dû réellement ne former avec cette figure qu'un seul et même objet , comme le dessin l'indique , et qu'enfin ce dessin a rendu avec une exactitude suffisante les détails de coiffure et d'ajustement , et généralement tout ce qui constitue
le style dans les objets de ce genre ; style qui , encore une fois , servit à déterminer la manière de voir des deux savants dont il adopte l'opinion. Point du tout, voici comment M. R. Rochette s'exprime :
a Ce qui résulte , au premier abord , de l'aspect de cette figurine, aussi bien que du témoignage même du médecin présent à la recomposition qui en fut faite par M. Fauvel , c'est que l'assemblage des cJievaitx, des sphinx et des lions, est entièrement dû à ce qu'il appelle la dextérité et Vintel-ligence de cet artiste. Dans l'état d'oxydation où se trouvait cette figurine, qui n'était qu'«/ic barre informe couverte de vert-de-gris , au point qu'on la prit d'abord pour une poignée d'épée, il est bien évident que ce qui pouvait caractériser son style avait complètement disparu ; de plus , // est reconnu et avoué par tout le monde y que la recomposition de la figure avec le sphinx et les lions qui lui surmontent les épaules et lui couvrent la tête , est l'ouvrage de M. Fauvel, ce qui lui ote toute espèce d'autorité , en fait de signification symbolique ; enfin , le monument même a disparu sans qu'on sache en quelles mains il a pu tomber, et l'on est réduit à un dessin de Fauvel , qui a bien pu altérer encore, en la copiant, une figure déjà si maltraitée par le temps, quil ne s'était pas fait scrupule de rajuster à sa manière. Dès lors y quelle espèce d authenticité peut-il rester a un monument qui a subi tant de transformations , et que nous ne connaissons plus que par un dessin si peu digne de confiance? » Pages Sag-SSo.
Oui , tout ceci a été écrit et publié , mot pour mot , par
M. Raoul Rochette. Je ne sais quel degré d'estime on peut accorder à ce professeur comme antiquaire, mais le discours dont je viens de rapporter un si singulier passage m'autorise fort à croire qu'il n'est pas grand logicien ; car enfin , s'il se réunit ainsi à moi pour prouver que ce dessin de Fauvel ne méritait aucune confiance , que cet artiste n'a eu dans les mains que des objets détachés dont on pouvait à peine distinguer quelques formes principales, et ce que j'appelle le mouvement, que le style de cet objet avait complètement disparu; enfin, que même la composition du groupe n'est qu'un fruit de l'imagination du dessinateur , de quoi donc s'autorise-t-il pour soutenir que j'ai tort de me fier davantage aux descriptions d'Homère , à ces descriptions si précises , si en rapport avec ce que j'ai vu et avec les localités , qu'aux dénégations de Visconti qui n'a point vu le groupe composé par Fauvel , mais seulement son dessin, et dont le tort , selon moi, est d'avoir cru trop légèrement à l'exactitude de ce dessin (i)? Serait-ce par hasard sur les fragments de vases que
(i) Il parait que Visconti D*a pas même regardé le dessin avec quelque attention; car s il lui en avait accordé tant soit peu, il n'aurait pas avancé que ce groupe a pu servir de manche. Pour ce qui est des animaux que Fauvel a placés sur les bras et sur les épaules de la figurine , et qui seuls ont pu motiver ce rapport que lantiquaire trouvait entre cette figurine et celle servant de manche à la patère publiée par Vinckelmann , j'ai déjà fait voir que, selon toute probabilité, ces animaux n'appartenaient point à cet objet , lequel a dû être un pied de candélabre. Je présume qu'ils servaient d'anses à un vase de cuivre dont il va être question un peu plus bas. Je suis d'autant plus disposé à le croire que l'on voit dans la gueule d'un des lions quelque chose qui a toute l'apparence d'un fragment d'anneau. (Voir pi. III, fig. i".)
( ^5 ) le crayon de Fauvel a aussi reproduits (i)? Mais qui a garanti à M. Rochette que ces fragments ont été bien effectivement recueillis dans le monument? Si je lui ai accordé un moment que cela peut être , n'était-il pas bien visible que c'était uniquement pour lui donner la mesure de ma conviction en ne rejetant pas même , d'une manière absolue , l'hypothèse qui pouvait lui être le plus favorable ? Mais la lettre adressée des Dardanelles, à M. J. Dallaway, lettre dont j'ai rapporté un extrait fidèle , et qui assifrément mérite une tout autre confiance que les protestations de l'agent de M. de Choiseul, cette lettre, en prouvant que divers objets, notamment un vase en cuivre, ont été distraits de la fouille, fournit une bien forte raison de croire que le juif a substitué ces débris insignifiants aux objets qu'il aura retenus, dans l'espoir d'en tirer un plus grand produit.
Ai-je donc eu tort d'avancer que M. R. Rochette, en ce qui
(i) Je dois faire observer que Jumelin ne parle que de morceaux <, de tessons de vases de terre cuite. Au surplus^ M. Rochette me fournit, sur ces vases encore un argument contre son opinion. Au commencement de son 3* article, p. 449 > il ^^^ ' «Les travaux de la moisson, alors en pleine « activité , me donnèrent lieu de remarquer l'emploi de Tespèce d*instru- «* ment aratoire appelé par les Romains tribulum^ et décrit par Yarron, « telquUl était peut' être y au temps cl' Homère j dans ces contrées de VAsie^ * où tout ce qui tient aux mœurs change si peu, » Si M. Rochette reconnaît que, de nos jours, dans ces contrées de VAsie^ on se sert encore d'instruments aratoires parfaitement semblables à ceux qui étaient en usag^ dans ces mêmes contrées, au temps d'Homère, je ne comprends pas pourquoi il nie la possibilité que des vases qu^il considère comme produits d^un art attique du VP siècle avant J. C. ne soient autre chose que des reproductions de vases qui étaient déjà en usage au teipps de Priam.
regarde son opinion sur le monument du cap Sigée , a détruit lui-même Tunique base sur laquelle il pouvait s'appuyer ? Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'il me fait absolument le même reproche, en m'accusant des mêmes inconséquences ; mais , pour se donner cette satisfaction, il a dû me prêter des expressions, des phrases entières qui ne sont aucunement sorties de ma plume.
a A l'objection de Visconti , dit-il , qui trouvait que cette figure ressemblait beaucoup , pour le style et pour l'emploi qui en aurait été fait , à une figure du style grec ancien , foi^ mant le manche d'une patère publiée par Winckelmann, M. Mauduit répond que cette analogie ne lui paraît rien moins que sensible , et qu'au reste, il existe des figures, telles que celle d'un bas-relief de la Villa Albani, les deux statues du fronton du temple d'Égine, et une figurine en bronze de notre cabinet des antiques , qui offrent plus positivement encore le même goût d'ajustement et le même style que la figurine du tombeau d'Achille. Mais , si cette ressemblance de style entre la figurine en question ,et les statues éginétiques , cette ressemblance qui , de l'aveu de M. Mauduit, avait frappé Fauvel, lorsque, vingt-quatre ans plus tard, il eut coimaissance des statues trouvées dans le temple d'Égine , est réelle et positive, comme je suis bien disposé à l'admettre pour ma part , comment M. Mauduit ne s' aperçoit-il pas que ce fait détruit toute son argumentation ? Car, ni les statues éginétiques , ni la figurine du cabinet du roi , ni la figure du basrelief Albani , ni tant d'autres figures , traitées dans le même goût d'ajustement , ne montent assurément jusqu'à la guerre de Troie, etc. » P. 33i.
(37) Ceci s'appelle, je crois, créer des fantômes pour se donner le plaisir de les pourfendre. Qu'on lise ma dissertation depuis le bas de la page 8i jusqu'à la page 86 , et si Ton veut , l'explication de la planche oii j'ai mis en regard le groupe recomposé par Fauvel, avec cette figure trouvée à Égine , et celle qui se voit au cabinet d'antiquités de notre bibliothèque royale, on ne trouvera rien de semblable. D'abord, je n'ai point parlé de ressemblance, et surtout de ressemblance de style. J'ai rapproché les figures qu'offre ma planche III, pour faire voir seulement le rapport de mouvement qui existe entre elles ; c'est-à-dire , la ressemblance j si on veut que je me serve de cette expression , la ressemblance dépose ou d'attitude , et j'ai conclu de cette multiplicité de figures que l'on trouve ayant ce même mouvement y mais chacune un style particulier, qu'elles devaient être les représentations d'un type des plus anciens et qui fut transmis d'âge eu âge avec le style appartenant à ces différents âges. Je considère , en effet, ces figures^ en quelque sorte, comme des reproductions d'une figure dont la figure troyenne n'est elle-même qu'une imitation. La figure troyenne avait ce même mouvement , on a pu en juger ; mais son style nous est resté entièrement incoimu , attendu l'état de décomposition complète dans lequel elle a été trouvée , ce que M. R. Rochette a démontré parfaitement. Cette manière de voir de ma part est, je crois, assez clairement exprimée par le passage qu'on peut lire , page 84 j et que j'ai écrit à propos de la figure du cabinet du roi : «Elle a un tel « rapport de mouvement et d'ajustement, ai-je dit cette fois , a avec celle dessinée par Fauvel , que, comme elle appartient a à un temps assez avancé de l'art grec, on en pourrait tirer a des conséquences contre mon opinion, si je n'avais fait ob-
(ii8)
<£ server que, vu l'état informe de l'objet livré par Gormezano a au comte de Choiseul, on ne peut avoir de confiance au « dessin qu'on nous en a donné, que pour ce qui est du mauve- « ment et nullement pour ce qui est de \ ajustement des dra- « peries. » J'ai donc dit , on le voit , tout le contraire de ce que M. Raoul Rochette me fait dire. Si notre professeur lisait avec un peu plus d'attention les livres dont il prend sur lui de rendre compte, il aurait épargné à ses lecteurs ce nouveau flux de paroles que, à mon grand regret , je viens de transcrire , et il ne m'aurait pas imposé la triste nécessité de faire retomber sur lui le reproche d'inconséquence qu'il m'a fait si gratuitement.
Le passage de mon livre que je viens d'opposer à la critique de M. Rochette, n'est pas le seul où il a pris, dans un sens aussi faux , les expressions dont je me suis servi ; mais le moment n'est pas encore venu de relever ce nouveau trait : nous y arriverons bientôt , en suivant l'ordre dans lequel nous sommes engagés.
(c On m'excusera de m'être arrêté si longtemps sur le tombeau d'Achille, dit mon rapporteur, p. 334, à raison de l'importance du monument et de l'intérêt des discussions qui s'y rattachent; mais le sujet n'est point encore épuisé, et M. Mauduit a essayé de soutenir son opinion à l'aide d'un autre ordre de considérations dont je ne puis me dispenser de dire quelques mots. Pour prouver que la figurine métallique trouvée dans le tombeau d'Achille, peut bien avoir, en effet, une antiquité homérique, il s'attache à une circonstance indiquée dans la lettre du médecin français qui nettoya la figurine avec Faiivel , c'est à savoir que cette statuette était
(29) de cuistre et non de bronze; et à cette observation de fait, il ajoute la conjecture que la figurine en question était ciselée, et non fondue; or, ce sont là, à ses yeux, deux caractères propres à un art contemporain de la guerre de Troie, attendu que remploi du cuivre précéda certainement l'invention du bronze, et que l'art de la ciselure dut être plus ancien que le procédé de la fonte- A cela je répondrai que le monument original ayant disparu, le fait qu'il était de cuivre ne conserve plus d'autre valeur que celle qu'on peut accorder au témoignage à* un médecin » P. 334-
Tirons parti des avantages que M. Rochette nous donne , sans le vouloir; il accorde donc quelque valeur à cette observation que la figurine était de cuivre ^ puisqu'il s'attache à l'atténuer autant qu'il le peut , en disant qu'elle ne conserve que celle qu'on peut accorder au témoignage d'un médecin. Mais ici, ce témoignage d'un médecin, d'un médecin qui n'a dédaigné aucune des parties qui se rattachent à sa science, vaut plus que celui d'un archéologue qui refuse de s'occuper de ce qu'il appelle des questions de métallurgie (i), et qui, ne se sentant pas fort sur cet article, s'en débarrasse le plus vite qu'il peut. Ce médecin, lui, savait comment s'y prendre pour
(i) Ceci est un fait qui ni*a été rapporté par une personne qui s étant avisée de demander à M. R. Rochette la différence qui peut exister entre l'airain et le bronze, n'en put obtenir que cette réponse, savoir ; ^qtie cest là une question de métallurgie dont C antiquaire n^ a point à s occuper, » C'est parce que j'ai été à même devoir que, en général, les fabricants et beaucoup d'autres personnes considèrent ces deux mots comme étant synonymes, que j'ai profité des questions soulevées par M. G. de Cassagnac, pour traiter ce sujet comme je l'ai fait.
s'assurer que cette figurine était de ciUvre, et il s'en est convaincu, en vérifiant un morceau de Voxide. Je n'ai point d'ailleurs présenté que le seul témoignage du médecin; j'ai dit dans le même moment, que M. Darcet, dont l'opinion, en cette circonstance, est d'un grand poids, est d'avis que cet objet était de cuivre çt qu'il fonde cet avis sur l'état de décomposition de cet objet, ce On ne V aurait pas trouvé aussi décomposé, m'a-t-il dit, s'il eût été de bronze. » C'est donc un fait des mieux constatés : M. Raoul Rochette me permettra d'en prendre acte.
€c Notre auteur s'étant jeté , continue M. Rochette , à l'occasion de ces travaux métalliques de l'âge héroïque, dans une discussion qui touche à un point assez important de l'histoire de l'art , je me trouve encore obligé de l'y suivre. Après avoir montré, ce qui n'était assurément pas difficile, que la plupart des travaux métalliques qui nous restent de la statuaire grecque et romaine sont en bronze et non en cuistre, à l'effet d'établir l'antériorité relative de la figurine du tombeau d'Achille , qui était de cuivre , au dire du docteur Jumelin, M. Mauduit pose en fait que les Grecs, açant la guerre de Troie, employaient, entre autres métaux, le cuivre pour la représentation des figures humaines (i^r^ P. 334-335.
(i) Je ne prétends pas qu*on faisait des statues en cuivre ^ mais seulement qu à cette époque, le cuivre pouvait être employé, comme plus tard fut le bronze dans les premiers temps où il fut connu , pour divers objets dans lesquels les figures humaines et les animaux entraient comme ornements, comme, par exemple, des candélabres , et il j a bien apparence que l'objet d(mt nous nous occupons en était un. Homère, en parlant des richesses du palais d'Alcinoûs, décrit des candélabres qui figuraient de jeu-
Ce qui n'était assurément pas difficile I M. Rochette, vos sentiments à mon égard percent encore cette fois; cette observation nest assurément pa^ fort bienveillante. Qui vous obligeait à la faire? Me suis-je montré fort vain de la mienne? Je l'ai fait valoir simplement dans Fintérèt de ma cause, pour constater l'antériorité présumable de l'emploi du cuivre. Mais poursuivons:
a J'ai bien peur que ce ne soit encore là , de la part de notre auteur, une illusion appelée au secours d'une autre illusion. Véritablement^ je ne sais pas, et je crois que per* ^nne au monde ne sait mieux que moi, en quoi consistaient précisément les travaux de la statuaire grecque avant, la guerre de Troie, de quelle forme, de quel style et de quel métal ils pouvaient être. Il y avait certainement des arts, et sans doute même des arts déjà assez avancés chez les Grecs asiatiques, à l'époque du siège de Troie; mais, sans entrer dans l'examen de l'archéologie homérique , question vaste et curieuse, que ce n'est pas ici le lieu d'aborder, et à s'en tenir aux deux seuls exemples allégués à l'appui de son opinion par notre auteur, je puis lui prouver sans peine qu'il est dans l'erreur. Il s'autorise, en premier lieu, d'un ouvrage étrusque en cuivre ciselé, représentant les sept chefs devant Thèbes, et cité par Winckelmann ; or, ce prétendu ouvrage en cuivre ciselé est la fameuse gemnw du cabinet de Stosch ,
Des garçons portant des fUmbeapx. Il dit» ii est vrai^ que ces candélabres étaient A'or; mais si on en faisait de semblables en or pour les rois, on pouvait bicin en confectionner en cuwre pour des personnages moins importants*
qui représente cinq des sept chefs, et que Winckelmann a publiée dans sa description des pierres de Stosch. M. Mauduit a pris dans la traduction française de V Histoire de l'Art, l'indication fautive qui Ta trompé; s'il eût eu recours au texte allemand de Winckelmann , ou même à la version italienne de C. Fea , il aurait vu qu'il s'agissait ici d'une pierre gravée en forme de scara^bée, et non d'un ouvrage en cuivre ciselé » P. 335.
Voyons jusqu'à quel point je suis en faute. Voici le passage qui a motivé mon assertion :
(c Un des événements les plus remarquables de l'antiquité , <c événement auquel on vit les villes les plus puissantes de la <c Grèce prendre part, c'est la confédération des Argiens ce contre les Thébains, avant la guerre de Troie, ou l'expé- (c dition des sept capitaines contre Thèbes. Les monuments flc ^ecs ne nous ont pas aussi bien conservé la mémoire de ce cette guerre que ceux des Ltrusques. Cinq des sept héros se (c trouvent représentés avec leurs noms en langue étrusque « sur une cornaline du cabinet de Stosch, sujet déjà gravé
a quelque part en cuivre »
Histoire de VArt, liv. III, p. a33.
J'ai bien vu là qu'wnc cornaline représentait ce sujet des sept chefs de V expédition des Argiens contre les Thébains ; mais il me semble que ce même passage qui me frappa dans Winckelmann fait aussi mention que ce sujet avait été déjà gravé en cuivre. Or , cette expression déjà fait présumer que cet ouvrage en cuivre est antérieur encore à la pierre gravée ,
( 33 ) qui cependant devait appartenir à des temps fort anciens. Maintenant, ce membre de phrase : sujet déjà grasse quelque part, en cuivre, a-t-il été ajouté par le traducteur français, au texte allemand de Winckelmann ? C'est ce que je ne m'amuserai pas à approfondir. En admettant que cela soit, je ne vois pas que l'opinion de M. Rochette puisse y gagner beaucoup; car enfin, de ce que cet exemple me manquerait, s'ensuivrait-il, pour cela, une preuve incontestable que le cuivre n'ait point été employé antérieurement au bronze? Pour ce qui est de moi, la considération de l'ordre naturel des choses suffit pour me faire persister dans ma manière de voir. Il me paraît toujours des plus probables que le bronze, étant un produit de la science déjà parvenue à un assez haut degré, ne peut avoir été en usage qu'après le cuivre. Voici , selon ma pensée , quelle dut être la marche de l'art :
Le cuivre ayant été tiré du minerai qui le contient, le premier effort de la science dut être de \e purifier. Ce premier point oBtenu , il fut naturel de considérer la matière comme d'autant plus précieuse qu'on était parvenu à la rendre plus pure, et il est concevable que, dès lors, on a déterminé son emploi en conséquence; ainsi, on a pu employer, pour les armes et les armures, la matière déjà sensiblement purifiée, et réserver celle qui l'était davantage pour les objets d'art et pour tous les objets auxquels on désirait voir un certain éclat. Une des premières observations qui auront été faites, est que le métal devenait d'autant plus difficile à travailler qu'on le rendait plus pur, et on aura pu encore remarquer que celui dans lequel il se trouvait quelques parties de zinc ou de calamine , cédait plus facilement à l'outil. Ce sera donc Tune ou l'autjre de ces matières qui , à proprement parler,
(34) n'en font qu'une , qu'on aura employée pour premier alliage. En s'en servant, on aura constitué ce que nous appelons le cuivre jaune, et que les praticiens désignent par le nom de laiton. Je présume que ce fut de cet alliage dont on fit usage d'abord pour les casques , les cuirasses, les vases et un certain genre d'ustensiles ; mais on n'aura pas trop tardé à connaître que le zinc et la calamine, qui rendent la matière moins rebdlle aux outils, la rendaient aussî% d'une part, plus facile à s'oxyder, et, conséquemment , plus susceptible de se détruire; et, d'autre part, moins favorable pour certains usages, particulièrement pour les armes offensives et défensives. C'est alors que de nouvelles expériences auront été faites pour donner au contraire à ce métal toute la force et la durée dont il est susceptible. Dans le même temps , un peu plus tôt , un peu plus tard , on aura pensé à produire, par la fusion dans des creux , les différentes formes que l'on désirait obt;pnir. Ce dut être , je pense , Tes dernières expériences qli auront été faites à cet effet qui auront le plus contribué à la découverte de cette matière si précieuse que nous appelons bronze : de même qu'on avait remarqué que le zinc, allié avec le cuivre pur, le rendait plus ductile, plus malléable, enfin plus facile à travailler, de même, aussi, on aura pu remarquer que ce métal qu'on avait considéré comme d'autant plus précieux qu'il était plus pur , non-seulement avait le grave inconvénient d'être très-difficile à travailler , mais qu'il avait encore celui d'être impropre à la fonte. Les observations qu'on aura pu faire sur les diverses propriétés^ du métal primitif, selon qu'iï provenait de telle ou telle localité , comme je l'ai dit à la page 1 82, ou bien le hasard, auront fait reconnaître quel'étain réunissait les deux conditions désirées , de rendre la matière tout à
la fois très-fusible et susceptible d'une durée presque éternelle. C'est ainsi que le bronze a pu être trouvé ; mais on peut bien concevoir qu'il a dû s'écouler à peu près autant de temps pour parvenir à composer cette matière au point d'en pouvoir faire, d'un seul jet, des statues de la proportion de celles que Pausanias a décrites, que pour amener le fer, qu'on ne crut d'abord bon qu'à faire des socs de charrue , des enclumes, des masses et peut-être des haches, au point d'en pouvoir faire des armes aussi supérieures à celles de bronze que, pour cet usage et beaucoup d'autres, le bronze s'est montré supérieur au cuivre.
<r M. Mauduit, continue M. Rochette, n'a pas été plus heureux dans le choix de son second exemple ; il cite, d'après Pausanias , une ancienne statue de Jupiter, ouvrage de Léarque , qui était placée dans le temple de Vénus Aréa , à Sparte ; et , sur ce qu'il est dit que cette statue était la plus ancienne que Von connût dans le métal oii elle était faite, notre auteur en conclut qu'elle était de cuivre et non de bronze » P. 335.
C'est ici que M. Rochette m'attribue de nouveau tout autre chose que ce qui m'appartient. Ce n'est pas sur ce qu'il est dit que cette statue était la plus ancienne que ton connut que j'ai conjecturé qu'elle pouvait être de cuivre, mais bien sur ce que Pausanias rapporte de la manière doîit elle ayait été fabriquée(i); sur ce qu'elle n'avait point été fondue, du
(i) « Nous avons tout lieu de croire, ai-je dit, diaprés la description que Pausanias en a Jaite^ que la statue de Jupiter qu'on voyait dans le temple de Vénus Aréa, à Sparte, était de cuivre. » Il me semble que cela est clair. (Voir p. 92, note â.)
(36) moins d'une seule pièce ; mais qxxelle était montée en plu-sieurs morceaux joints et maintenus ensemble par des pointes {i)\ ce qui porte naturellement à présumer qu'elle était de cuivre , et non de bronze , puisque c'est positivement la difficulté que les anciens trouvaient à employer le cuivre pour la fonte, parce que cette matière refroidit trop vite; puisque, dis-je, c'est cette difficulté qui les contraignit, dans les premiers temps de l'art, à composer les grands objets de plusieurs pièces ; quand ils furent parvenus à combiner dans des proportions tout à fait convenables ce métal avec d'autres matières qui le rendaient plus fusible , ce qui ne peut être arrivé qu'assez longtemps après la guerre de Troie , ils purent alors, comme nous le faisons aujourd'hui , couler des figures d'une assez grande proportion tout d'une pièce , et dès lors ils s'abstinrent , presque généralement , d'employer le cuivre pour la fonte.
Si je ne suis pas en mesure d'affirmer que l'ouvrage de Léarque fut de cuivre , je puis du moins faire voir que tout ce que M. Rochette avance est encore beaucoup moins concluant en faveur de son opinion.
(i) Pausanias fait lobservation que les premiers qui aient su fondre une statue ont étéRhœcus^ fils de Philéus^ et Théodore y fils de Téléclès, Tous deux vivaient dans le VIl^ siècle avant Jésus-Christ. Si je prenais à la lettre cette observation de Pausanias , je m'en servirais à l'appui de ma conjecture, que le groupe de cuivre de Sigée devait avoir été ciselé et non coulé; mais je suis disposé à admettre que cette observation de l'écrivain grec n'a trait qu'à l'égard des statues <, c'est-à-dirè des grands objets; que, pour ce qui est des figurines , on a pu en jeter en moule à une époque beaucoup plus ancienne; il a suiS , pour cela, de les couler massives.
(37) a Pausanias dit bien positivement qu'elle était de bronze, et il ajoute qu'elle était la plus ancienne de toutes les statues qui existaient de bronze. Or, il est évident qu'on ne peut préférer au témoignage de Pausanias, qui avait sous les yeux le monument et qui savait bien sa langue, une supposition de M. Mauduit, qui croit qu'ici le bronze veut dire du cuivre. Il est vrai que, pour justifier sa manière d'interpréter le texte de Pausanias, M. Mauduit a trouvé une ressource dont je crois qu'il s'est exagéré beaucoup la valeur : c'est une dissertation insérée en deux feuilletons d'un journal qu'on appelle Ut Presse, dont l'auteur s'efforce de prouver que, dans Homère, le mot )(jùx6<; signifie le cuivre, et le mot (Ti^Tipo;, le bronze. Il ne me convient pas de discuter les arguments sur lesquels se fonde l'opinion du critique que M. Mauduit a pris pour champion : le témoignage de l'antiquité tout entière dépose contre l'idée que le mot ctSyipoç, dans Homère et ailleurs , ait jamais signifié autre chose que le fer. M. Mauduit lui-même n'accepte d'ailleurs qu'avec quelque restriction l'étrange doctrine de l'écrivain dont il a cru se faire un utile auxiliaire, mais je dois àive^pour l^ acquit de ma conscience, qu'il se trompe en supposant que les objets indiqués, dans un célèbre passage d'Homère, comme étant fabriqués enfer, fussent de bronze. Il se trompe encore en admettant, sur la foi de ce passage interprété de cette manière, avec quelques erreurs de détail qu'il y ajoute (i),
(i) Voici une de ces erreurs de détail que ni*iinpute M. Rochette. «Par exemple, dit-il, des pointes ds lance qu'il trouve dans ce passage où il nest question que d'une hache et d'une scie, » J'ai dit (.Voir la note p. 1 74) les pointes de lance se faisaient également en sidéros : j ai dit cela à propos d'un passage du
( 38 ) que Von trempât le bronze comme le fer; mais, à cet égard, je me contente de le renvoyer aux trois savants mémoires que M. Mongèz a composés sur le bronze des anciens ^ et dont il ne paraît pas avoir eu connaissance. M. Mongèz a montré , daiis ces Mémoires, que le cuivre n'est pas durci par la trempe, comme l'acier, et que la trempe donnée au bronze par les anciens devait être veyetée parmi les fables (i). Je n'en
livre IX' de TOdyssée, cite par M. de Cassagnac, qui est relatif à la trempe, et je me suis exprimé ainsi en me fiant à une traduction de M. Dugas- Montbel, édition de 1818, que j'avais en ce moment dans les mains. Il me paraît que M. R. Rochette suit une version de M°^ Dacier et de fiitaubé. M. de Cassagnac substitue à la scie une doloire, et il est remarquable que M. Dugas-Montbel , dans une édition de i833, conséquemment plus récente que celle que j'avais d abord consultée, emploie aussi cette expression doloire^ en place d*une scie^ comme lèvent M. Rochette. J'avoue que je ne suis pas en état de décider laquelle de ces trois versions est la bonne : appréciant seulement les choses selon mon habitude, il m'est bien difficile d'admettre que, dans l'occasion présente , Homère ait pris pour terme de comparaison wie scie, qu'un forgeron aurait plongée étin^ celante dans Vesiugfacée, pour exprimer le frémissement terrible qu'a pu (aire un pieu, encore ar'dent, enfoncé par Ulysse dans l'œil humide du cyclope. Mais que ce soit une scie, une pointe de lance ou une doloire, je n'en espère pas moins de faire voir, quand il en sera temps, que la matière qui composait l'un ou l'autre de ces objets que le poète désigne par le mot sidéroSy n'était pas du fer proprement dit, et que, cependant, il n'est pas impossible qu'il ait été soumis à l'action de la trempe.
(i) Mongèz, dans ses Mémoires, du reste fort importants à connaître , relativement aux questions qui nous occupent , a commis lui-même une erreur : dans le premier, il nie bien que, dans l'antiquité, on ait fait usage de la trempe pour le cuivre ou le bronze; mais il ne prouve pas son assertion ; il appuie seulement son opinion en partie sur ce que , dit-il , les écrivains anciens ne font aucune mention de la trempe du cuivre. Or, Pausanias
dirai pas davantage sur. ce sujet , que M. Mauduit eût pu retrancher de son liv^re^ sans que le mérite de ses découvertes dans la Troade en eût souffert le moins du monde. » P. 335 à 336.
Sur quoi M. R. Rochette s'appuie-t-il pour faire dire si positivement à Pausanias que cette statue était de bronze ? — ; Uniquement sur son assertion , à lui, que le mot kalkos n'a pas d'autre acception. Mais , à moi , il me paraît bien évident
(Voyage de Corinthe, 1. II, ch. 3), à propos de la fontaine de Pirène , s'exprime ainsi : « On dit que Tairain de Gorinthe, étant rouge et brûlant, est trempé dans cette eau. » Si je présente cette citation à Tappui de Tassertion que les anciens ont trempé le cuivre ou le bronze , on ne manquera pas de m'objecter que Pausanias , en ajoutant que les Corinthiens ne possèdent pas de cuivre, donne à entendre que l'opinion sur la trempe de l'airain est erronée.
Il y a beaucoup à dire sur cette observation de Pausanias. Elle donnerait d'abord à penser quil avait peu de connaissance en métallurgie. En effet, de ce que le territoire de Corinthe n'aurait possédé aucune mine de cuivre , s'en suivrait^il pour cela que Ton n'aurait pu y avoir recours à la trempe? Je dis : de ce que le territoire n aurait possédé ; car on ne peut admettre^ que l'historien ait voulu dire qu'on ne fabriquait dans cette contrée aucun objet qui fut de cuivre. Or, il sufSt qu'on ait pu y fabriquer quelque objet de cette matière qui' nécessitât l'opération de la trempe pour que les forgerons du pays aient pu faire usage de ce procédé ; et le premier membre de la phrase prouve évidemment que c*était une opinion accréditée en Grèce, i"" que, dans un temps ou dans un autre , on y avait trempé des objets de cuivre ; et Tl" que les eaux de la fontaine de Pirène passaient pour avoir donné à cette opération beaucoup d'efficacité.
L'observation du voyageur grec ne sigiiifierait donc autre chose , sinon ([u'à son avis , on se trompait quand on croyait que Peau de cette fontaine
que , du moins au temps de cet écrivain , ce mot kalhos , dépourvu d'un adjectif propre à déterminer sa nature, comme il l'est dans cette occasion , ne signifiait pas plus bronze que cuivre et cuivre que bronze. Pour le prouver, il me semble qu'il suffit de cette observation, qu'à cette époque, dans la langue grecque, il ny avait pas d'autre mot pour ex^ primer Vun et Vautre (i). Oui , je suis d'avis qtie, dans le cas présent, et par les raisons que je viens de dire, le mot
fût très^efficace pour la trempe de V airain; mais il parait, au contraire, qu'il a seulement voulu déterminer la cause qui fit donner au cuivre façonné à Corinlhe, ce nom d^ airain corinthien^ en expliquant que cette dénomination lui vint, non pas de ce que le cuivre désigné de la sorte provenait du territoire de Gorinthe , puisque ce territoire ne possède aucune mine de cuivre; mais seulement à cause de la qualité supérieure que la matière acquérait quand elle était trempée dans Teau de cette fameuse fontaine de Pirène; d*où Ton peut conclure , contre l'opinion de Mongèz , que la trempe du cuivre ou du bronze fut bien réellement pratiquée chez les anciens.
(i) J'ai cherché dans le dictionnaire la signification en grec de ces mots : cui%fre^ airain, bronze; J'ai trouvé kalkos, kalkos, et toujours kalkos. Il ne serait donc pas fort étonnant que Tabbé Gédoyn ait traduit indistinctement, comme M. Gr. de Gassagnac le lui reproche, ce mot kalkos par Fun ou l'autre des mots français cuivre^ bronze et airain^ puisque les Grecs n avaient pas de termes spéciaux pour désigner ces diverses matières ; cependant je n'ai trouvé à le reprendre que sur trois points : le premier est relatif à la statue de Jupiter qu'on montrait dans le temple de Vénus Aréa, et que le traducteur cite comme étant de bronze. On a pu remarquer un peu plus haut, p. 35-36, ce que j'ai dit pour démontrer quelle devait être de cuivre ^ ayant été faite de plusieurs pièces, procédé qu'on abandonna dès qu'où eut connu le bronze.
Ma seconde observation se rapporte à une figure de Neptune Hippius
kalkos a pu exprimer un objet qui était de cuwre^ et en cela, je ne pense pas faire injure à Pausanias: je crois qu'il savait sa langue tout aussi bien que M. R. Rochette et beaucoup d'autres de nos savants, en comptant parmi eux des membres de l'Académie française, peuvent savoir la nôtre ; mais comme il arrive journellement que dans les discours, et même dans les écrits des uns et des autres , je vois employer le mot bronze quand il s'agit d'objets qui bien réellement sont de cuwre , je suis, je pense, suffisamment autorisé à admettre qu'au temps de Pausanias cela a pu arriver quelquefois.
qu*on avait vue dans la citadelle de Phénéon en Arcadie , et que Gédoyn cite également comme étant de bronze, ce qui n'est pas admissible , puisqu elle était si ancienne qu elle passait pour être un présent d'Ulysse. Enfin, en dernier lieu , il est question d*un temple de Minerve existant à Sparte. Le docte abbé se trompe à son sujet dans un autre sens ; car il fait dire cette fois à Pausanias que ce temple était appelé kalciœcos parce qu'il était tout de cuivre. Assurément Pausanias , en cette occasion, n'a pu entendre désigner du cuiçre^ puisqu'il s'agit d'un édifice qu'on voyait de son temps ; en effet , le cuwre n'ayant été en usage, pour ces sortes de travaux, que dans la haute antiquité, un temple de cette matière, érigé à cette époque, n'aurait pu durer jusqu'en des temps aussi rapprochés de nous. Gédoyn pouvait donc en cette circonstance employer à propos le mot bronze ; mais, s'il ne se croyait pas assez sûr de rencontrer juste, il devait alors recourir, comme il l'a fait souvent pour des statues et d'autres objets, au mot airain^ lequel aurait laissé la question indécise.
Sans doute cette antithèse de M. Gr. de Cassagnac, les traducteurs ne traduisent pas y est un peu trop forte; mais on peut du moins dire avec vérité que beaucoup de traducteurs, et M. R. Rochette, en cette circons'^ tance , m'autorise à le placer dans ce nombre , traduisent assez souvent à yaifjr. Cela vient, je pense, de ce qu'ils négligent d'envisager les considérations qui pourraient leur indiquer le véritable s^is des mots suscep-
(4a) N'appelons-nous pas la plupart du temps fabricants de bran" zes des hommes qui ne fabriquent généralement que des objets de cuwreP Ne disons-nous pas tous les jours, en regardant des figurines de pendules ou des candélabres: Voilà de jolis bronzes^ quand cependant presque toutes ces figures de pendules, ces candélabres de salons bourgeois, ne sont autre chose que des cuivres colorés? Eh bien , je crois et j'ai de justes raisons de le faire , que Pausanias agissait parfois de même, quand il employait le mot kalkos dans l'énumération des objets d'art qu'il eut si souvent à décrire. 11 me paraît fort inutile de répéter ici ce que j'ai dit à Tappui de mon opinion dans les dissertations précédentes (i); car j'espère que mes lecteurs m'honorent maintenant d'assez d'estime pour y avoir recours , s'ils en éprouvent le besoin. Permis à M. Rochette de considérer comme de nulle valeur ce que j'ai pris la peine de recueillir sur ce sujet , et l'appui que j'ai trouvé en deux feuilletons d'un journal qui n'est pas celui des savants ; permis à lui de ne pas discuter les arguments sur lesquels se fonde V opinion du critique que, dans son
tibles de plusieurs acceptions. Je ferai encore remarquer que M. de Cassagnac y qui ne pouvait connaître certaines propriétés du bronze , au moment où il publia dans la Presse les deux dissertations dont j'ai donné des extraits dans le n** VllI des pièces jointes à la première partie de mon livre, a exprimé Topinion que le mot kalkos doit être traduit constamment par cuifre^ et que M. Rochette, qui, ce me semble , est pour le moment encore moins expert dans ces questions que M. de Cassagnac , veut au contraire, si j'en juge par le présent exemple , qu'on le traduise dans tous les cas par bronze. Je laisse à juger lequel de nous trois est dans le vrai.
(i) Je me suis décidé à présenter de nouveaux arguments à l'appui des diverses opinions que je persiste à soutenir; mais j'en ai fait l'objet d'une
( 43 ) superbe dédain , il affecte de ne désigner autrement qu'en le présentant comme mon champion. Quoi qu'il en puisse dire, ces objets méritent Texamen des hommes convenablement instruits ; la question de savoir quelle signification avaient , au temps d'Homère, les mots kalkos et sidéras^ question dont la solution peut seule nous faire connaître si \efer était connu dans les temps héroïques, celle relative à la trempe \ du cuivre ou du bronze^ ces questions ont quelque impor-
tance et n'ont point été résolues par M. Rochette , ni même par Mongez, homme assurément d'un grand savoir et que je considère comme je le dois.
Puisque notre professeur parle de ce qui doit prévaloir , il nous permettra lui-même de penser que, dans ces débats, l'autorité d'Hésiode , de Pausanias et de Pline , doit avoir plus de poids que la sienne; et quand l'auteur latin, qui vivait en des temps plus rapprochés de dix-huit cents ans que nous le sommes de cette époque héroïque , exprime des doutes sur un sujet qui s'y rapporte , il n'appartient à aucun homme de notre âge de décider la question par une simple négation (i).
difisertatioti à part, qu'on trouvera à la suite de cette réponse, p. 1 13, et que le lecteur pourra lire ou laisser de côté , selon qu'il porte plus ou moins d'intérêt à de tels sujets. Rengage seulement les* peintres d'histoire et les fabricants à en prendre connaissance ; les premiers parce que fe crois être ptrrenu très à peu près à résoudre cette question : Quels métaux servaient à la fabrication des armes offensives et défensives h [époque héroïque ? €t les seconds, parce que cette dissertation a aussi pour objet de faire sentir la nécessité de s'entendre pour assigner à chaque matière dans laquelle le cuivre entre pour parlie principale, le nom qui lui appartient réellement.
(i) Voir ce que j'ai dit au bas de la page 184.
Du reste , je ne pense pas que M. Rochette considère cette partie de mes dissertations comme d'aussi peu d'importance qu'il affecte de la représenter , ou bien il faut croire que c'est encore un petit sentiment personnel qui , sans qu'il s'en sott rendu compte, lui en a fait atténuer la valeur. On conçoit, en effet , qu'il en puisse coûter quelque peu à un professeur et helléniste de sa force d'avoir à reconnaître qu'un humble artiste, qui ne se vante aucunement de savoir le grec; qui même, tranchons le mot , sait à peine lire cette langue, puisse, dans cette affaire, avoir mieux vu que lui ; mais il n'y a assurément là rien d'impossible : je puis facilement le lui démontrer. Oui , je conviendrai très-volontiers , pour peu qu'il y tienne , que je suis très à peu près dépourvu de ces connaissances auxquelles il attache une importance si grande , il a ses rai^sons pour cela ; je les estime moi-même beaucoup , et je regrette infiniment de ne pas les posséder ; mais , pour trouver ici des vérités qui ont pu leur échapper, peut-êtr^ ne fallaitil qu'une intelligence particulière à de tels sujets ; que cette intelligence qui révéla à Christophe Colomb l'existence du continent américain , et qui m'a fait découvrir des restes de Troie. Tout cela ne consiste , sans doute, que dans quelques pensées plus ou moins heureuses; mais encore fallait-il les avoir ces pensées, et il paraît qu'elles ne sont pas familières à tous les srrchéologues.
Je crois convenablement terminer cette réponse au premier article du rapport de M. Rochette , en transcrivant fidèlement la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser au sujet de ce même livre , objet de ce rapport , à son titre de secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts.
Paris , le 29 décembre 1839.
A Monsieur Maiiduit, correspondatit de l'Académie.
Monsieur y
J'ai eu l'honneur d'offrir, en votre nom, à T Académie, Fouvrage que vous m'aviez adressé pour lui en faire hommage , et je suis chargé de vous en témoigner tous ses remercîments. L'Académie ne pouvait manquer d'accueillir avec un vif intérêt un livre qui se recommande par tant de genres de mérite, et qui est le fruit de tant de recherches, continuées, à la suite d'une découverte heureuse , avec tant de persévérance. J'ai cru répondre, Monsieur, au sentiment de l'Académie tout entière , et au vœu que vous exprimez vous-même , en proposant à l'Académie de lui rendre un compte détaillé de votre ouvrage, et je m'estimerai heureux , si, en remplissant ce devoir envers elle comme envers vous , je puis y trouver une nouvelle occasion et vous fournir une nouvelle preuve de l'intérêt que je prends à votre travail.
Déjà, dans une séance antérieure, au sein d'une autre Académie , à laquelle vous aviez aussi , Monsieur , adressé votre livre, j'avais ^ait une proposition semblable , qui avait été accueillie avec la même faveur. J'étais donc chargé de rendre compte de cet ouvrage à l'Académie des belle*-lettres; et c'est le même travail que j'aurai lieu de soumettre à celle
(46) des beaux-arts. Je mettrai tous mes soins à m'acquitter de cette double tâche de manière à satisfaire à la fois au vœu de la science et à celui de Vart.
Recevez , Monsieur, etc. ^^ ^^^^^ Rochbite.
Il résulte de cette lettre , comme je l'ai avancé page 2 , que c'est bien réellement M. R. Rochette qui s'est offert pour rapporteur à l'une et à l'autre Académie. Si l'on compare les expressions de cette lettre au ton qui règne généralement dans le rapport, toutes les fois que les opinions de l'écrivain sont opposées aux miennes ; si l'on remarque quels sont les points sur lesquels il me donne satisfaction ; et quand on aura pu voira quoi il réduit, en définitive, tous les genres de mérite qu'il m'accorde si bénévolement dans son épître , on ne pourra douter qu'en prenant, de son propre mouvement, la charge de rendre un compté détaillé de mon ou\^rage, et en m'écrivant immédiatement en termes si flatteurs pour m'annoncer quil a lui-même réclamé cette charge , il n'ait eu les vues que j'ai soupçonnées de prime abord.
Une particularité bonne encore à connaître , est qu'étant parvenu à surmonter une répugnance singulière que j'éprouvais à aller le voir pour le remercier d'avoir pris ce soin , il répondit à mes remercîments en disant « qu'il convenait que ce fût lui , mieux que tout autre , qui prît cette charge, parce qu'il ne se proposait pa^ de rien publier pour son compte , sur ce sujet de la Troadej>\ me donnant ainsi à entendre que je pouvais compter parfaitement sur son impartialité , et qu'il n'en serait pas de même de beaucoup d'autres. Les deux articles qui vont suivre achèveront de faire connaître jusqu'où il a porté cette impartialité.
Réponse au deuxième article.
M. Raoul Rochette passe, comme je l'ai fait, du tombeau d'Achille à ceux de Patrode et d' Antiloque. Ayant une fois déclare que, dans ce tumulus que je persiste à considérer comme le tombeau du vengeur de Patrocle, il ne peut reconnaître qu'un monument dont l'existence remonte tout au plus au vi« siècle qui précéda notre ère, il a cru être conséquent, et s'est en effet montré tel cette fois, en rejetant aussi l'identité des deux autres. J'ai lieu d'être très-satisfait de cet état de choses; car, cette opinion, ainsi étendue sur les trois monuments , me fournit une observation qui n'est pas , assurément, l'un des moindres arguments que j'aie à faire valoir en faveur de la thèse que je soutiens.
On a cru jusqu'à nos jours, et sur la foi de Strabon , qu'au temps d'Homère^ sur un point que le poète a déterminé dans les termes les plus précis, et qui, à cette époque , ne pouvait offrir que de très-faibles dimensions, puisque les eaux de la mer couvraient alors une grande partie du sol voisin (i); on
(i) M. Raoul Rochette, qui na consacré que quelques heures à TexploratioD de toute la plaine de Troie, et qui dut accorder dautant moins de temps à l'examen des tombeaux de Sigée , qu*il n avait aucune fo^ dans ces monuments, n*a pu se rendre compte des atterrissements qui se sont formés dans leur voisinage. En répondant à son troisième article qui traite plus particulièrement de la partie géographique de mon livre , je me permettrai de relever une assertion relative à l'emplacement d'Achillée, qui, de sa part, dénote un manque absolu de connaissance de la localité qu'il assigne à cette ville.
(48) a cru, dis-je, que, sur ce point, il a existé trois tumulus, et que ces trois tumulus passaient dans l'antiquité pour être les tombeaux d'Achille, de Patrocle et d'Antiloque. Suivant M. Rochette, ces trois tumulus auraient disparu dans V antiquité même; mais il ne peut nous dire à quelle époque précise , ni à quelle occasion , ni par quelle volonté; et , toujours suivant lui, ces trois monuments auraient été remplacés par trois autres de même forme , de même nature , qui occupent très à peu près les mêmes places , et dont l'un particulièrement répondrait de la manière la plus surprenante aux expressions que le poète a employées pour nous désigner la
tombe d'Achille. Cela est-il tant soit peu probable? Je me
permettrai de dire à M. Rochette : Si vous voulez que je vous croie , tirez donc de la poussière , qui peut encore le couvrir, quelque ancien manuscrit dont vous puissiez évoquer au moins une citation à l'appui d'une assertion si dépourvue de vraisemblance. Dites-nous qui a détruit les trois monuments si révérés de cette époque dont Hésiode a formé un âge à part , que, d'après lui, nous appelons âge héroïque; dites^-nous pour quelle raison , abjurant tout d'un coup ce respect inné chez tous les peuples de l'antiquité pour les tombeaux , surmontant cette crainte religieuse que nommément ceux des héros d'Homère inspiraient , et qui avait fait élever des temples aux ombres que l'on croyait voir errer la nuit autour d'eu^ , on a fait disparaître ces trois monuments qu'on regardait comme sacrés, et particulièrement celui d'Achille, le plus grand des trois , et que les amis, les compagnons du héros avaient fait, selon les expressions du poète, pour être salué dans tous les siècles À venir par les navigateurs qui rentreraient dans U HeUespont. Si vous ne pouvez me donner
(49) satisfaction sur ce point, donnez-m'en du moii^is une sur un autre. Trouvez les noms des êtres à qui appartiennent les cendres recelées dans ces trois tumulus. Ce devait être des personnages révérés à l'égal des Achille, ou , tout au moins, des Patrocle, puisqu'on leur a élevé des monuments semblables aux leurs. Ils ont dû périr aussi dans des combats livrés près de cette plage. Se peut-il que l'histoire n'ait point recueilli leurs noms et quelques détails relatifs à leur fin glorieuse (i) ."^ Mais, quand même vous donneriez des noms à ces trois tombeaux , je ne vous croirais pas encore , à moins que vous ne trouviez dans les auteurs que vous me citeriez, des termes plus précis que ceux de notre poëte ; car il m'est trop difficile d'admettre que , sur ce petit coin de terre qu'il nous montre , pour ainsi dire, du doigt, trois monuments d'une telle nature aient pu être enlevés pour faire place à d'autres de même forme , de cette même nature et en pareil nombre. Je conçois que les temples élevés aux mânes d'Ajax, à ceux
(i) J'ai peine à croire que , dans cette partie de l'Asie , aux V* et VI* siècles qui précédèrent notre ère, on ait conservé Tusage de ces tumulus de terre pour les sépultures individuelles; on devait déjà élever, pour les principaux personnages, des monuments de marbre ou de pierre, selon les localités. Jai vu, à environ trois quarts d'heure de chemin de Smyrne, des tombeaux en pierre qui doivent être fort anciens. L'un d'eux particulièrement, à en juger par le mode de sa construction, doit appartenir à des temps trèsrapprochés de l'âge héroïque, s'il n'appartient point à cet âge, ou ne remonte pas au delà. L'antiquaire Gousineri, que j'eus l'honneur de yoir dans le temps sur les lieux, le considérait comme le tombeau de Tantale, ancien roi de cette contrée, et père de ce Pélops qui, chassé de son royaume par Ilus , fondateur d'Ilion , alla chercher un asile dans la presqu'île de la Grèce qui a reçu de son nom celui de Péloponèse.
d'Achille , aient pu n'exister que quelques siècles : la cupidité ou le besoin fait détruire les monuments de bronze , de marbre et même ceux de pierre ; mais des monuments de terre ! De tels monuments n'ayant rien qui puisse exciter l'homme à les détruire , protégés d'ailleurs comme ils l'étaient par le respect, que l'antiquité , même barbare , a si généralement porté aux tombeaux, n'auraient pu être anéantis que par le temps; mais, vu leur forme et leur proportion, il eût fallu des centaines de siècles pour les réduire tous les trois au niveau du sol ; et, selon vous, cinq ou six cents aiïs auraient sufB pour réduire à rien , même celui d'Achille , tandis que celui qui l'aurait remplacé en compterait déjà plus de deux mille quatre cents! Non, je le répète , j'oserais en quelque sorte l'affirmer , cest TOUS qui êtes dans l'erreur. Et combien d'observations j'aurais encore à faire pour vous en convaincre , s'il pouvait entrer dans votre esprit de recevoir de moi des preuves flagrantes de cette erreur!
Vous me reprochez d'exprimer un doute d'une manière peu respectueuse pour la tradition consacrée ; eh ! que faitesvous donc, vous, qui comptez pour rien ces faits avérés d'Alexandre et de Caracalla visitant ce même tumulus du cap Sigée et l'honorant comme la tombe du vainqueur d'Hector , du divin ami de Patrocle ( i ); vous , qui ne tenez aucun compte,
(i) Alexandre est né dans le milieu du Quatrième siècle avant Jésus^Christ. M. Raoul Rochette veut que notre monument appartienne au cinquième ou sixième siècle * ; je demande s'il est croyable qu on ait ignoré à la cour d'Alexandre, et surtout sur les lieux mêmes, les faits qui avaient pu se passer dans la plaine de Troie, moins de deux cents ans auparavant ?
(*) Voir ton premier trtide, p. 333, aux i6* et x7*aUnéi.
pour me servir de vos propres expressions , de V opinion de V antiquité telle qu'elle nous a été transmise par Strabon, de cette foi homérique des siècles poussés en cette tombe d Achille? Quoi donc aurait pu détruire , pour jamais y cette foi qui s'était perpétuée jusqu'à nos jours? vous en faites vous-même l'observation, — Quoi? — Un doute, un simple doute exprimé par un antiquaire de notre temps, à la vue, non pas d'un objet tiré de ce tombeau , mais seulement d'un dessin qu'on lui présente comme ayant été fait d'après cet objet, par un artiste attaché à l'un de nos ambassadeurs.
Gomment ! un dessinateur de nos compatriotes , à qui on a envoyé, recueilli dans un bocal , un amas confus de cendres , de charbons , d'ossements , de parcelles de cuivre , de morceaux de ce même métal dont on eut la plus grande peine à distinguer les formes , tant ces morceaux de cuivre avaient été rongés par l'oxyde , ce dessinateur, après être parvenu , à force d'attention, à reconnaître que le principal de ces morceaux devait être la souche d'une petite figure humaine qui pouvait être une femme (i ), que quelques-uns des autres débris avaient pu figurer des chevaux , des lions , ou des sphinx , s'est avisé , pour complaire au seigneur qui se 1 était attaché , de composer de tous ces objets de cuivre , une sorte de groupe ; cet artiste , qui n'avait jamais vu , non plus que tous les hommes de notre temps , d'objets d'art ayant appartenu à l'âge héroïque, mais qui, au contraire, avait eu souvent sous les yeux des statues et figurines des beaux temps de l'art grec et
(i) « Le visage de la figure est détruit, dit Jumelin dans sa description, on distingue encore une partie du sein^ etc.» Voir dans mon livre, p. 162; et Voyage de la Troade, t. II, chap. xix.
quelques objets du Bas-Empire; ce dessinateur, dis-je, s'est avisé de composer de tous ces objets épars un groupe ; puis après , en vue de mieux rendre Fidée qu'il avait conçue relativement à ce que cet objet avait pu être , il en a fait un dessin ; la tête meublée tout à la fois de ses souvenirs de l'art grec et de celui du Bas-Empire, il a, d'une part, échafaudé selon son idée les chevaux , la figure , les lions ou sphinx, les uns sur les autres, etj ne pouvant distinguer que de bien faibles traces des draperies qui couvraient la figure humaine , il a ajusté dans son dessin, ces draperies selon le style grec ancien. On a montré ce dessin à un antiquaire , sans doute très-justement estimé ; mais enfin , cet antiquaire n'a point vu l'objet même , il n'a vu qpe le dessin , fruit de l'imagination du dessinateur ( i ), et, plus particulièrement frappé de l'agencement bizarre que présentaient dans le dessin , les animaux grimpés sur les bras et les épaules de la figure , il n'a pas même pris la peine d'examiner avec quelque attention ce dessin si singulier (2); mais , le comparant dans sa pensée avec le manche d'une patère publiée par Winckelmann comme un objet appartenant au Bas-Empire , cet antiquaire a exprimé , disons un très-grand doute qu'un objet ainsi fait puisse être justement attribué à l'époque de Priam. Et ce seul doute pourrait suffire pour déterminer les membres de nos Académies , et par suite tous
(i) La lettre de Visconti adressée à M. de Ghoiseul, dans laquelle cet antiquaire exprime son opinion touchant la figure en question , porte la date de Paris, le a6 floréal an XIII, correspondante au 16 mai i8o5. A cette époque on ne savait déjà plus ce que cette figurine , que depuis on a dit passée entre les mains du comte Aberdeen , était devenue.
(2) Voir, dans ma réponse au premier article, la note, p. 24.
les érudits répandus dans le mondera abandonner l'opinion
généralement accréditée pendant trois mille ans! J'aurais
beau dire : mais ce dessin de Fauvel ne mérite aucune confiance; je tiens ce fait de lui-même; il a particulièrement reconnu en 1811 , parlant à ma personne, que l'ajustement des draperies n'gvait pu être tel qu'il l'a dessiné (i). Non : les paroles d'Homère ont beau être on ne peut plus explicites , et c'est en vain que l'on convient que la tradition sur le monument qui renfermait les objets dont on a fait un si singulier assemblage ) que, dis-je, cette tradition s'est perpétuée sans incertitude depuis Homère jusqu'à nous, on ne doit plus revenir sur une décision qu'un professeur en renom comme M. Rochette , a une fois écrite ; et , quoiqu'il ^convienne lui-même que le dessin, qui seul a fait naître le doute de son prédéoesseur en archéologie, ne mérite aucune confiance, bien qu'il dise avec moi que , dans l'objet même dont par ce dessin on a cru donner une idée tant soit peu exacte , tout ce qui pommait caractériser le style aidait complètement disparu , cependant l'opinion nouvelle , tout étrange qu'elle est , doit être irrévocablement fixée dans les esprits du temps présent et des siècles à venir; il faut enlever au monument la vénération qu'Homère croyait avoir attachée pour toujours à cette tombe
(i) Je croîs encore voir M. FauTel se lever de son siège, s'approcher du plâtre moulé sur la figure d'Égine, me faire remarquer du doigt l'ajustement des draperies , en me disant que celles de la figurine de Sigée devaient être dans ce genre, et non point comme il les a rendues dans son dessin, M. Raoul Rochette a beau dire que cette figure d'Égine n'appartient point elle-même à l'époque de Priam ; car ce que je rapporte ici prouve du moins que M. Fauvel reconnaissait qu'il n'avait pu distinguer dans l'objet informe qu'il eut dans les mains, rien de propre à caractériser son style.
(54) de son héros de prédilection ; il le faut ; car M. Rôchette n'a jamais eu foi dans ce monument , et M. Rôchette , lors même qu'il entasse inconséquence sur inconséquence, est infaillible.
Mais que penseront de nos savants les érudits étrangers , quand , en dépit des efforts que fait notre professeur pour étouffer la vérité, cette vérité que j'ai d'abord voulu faire connaître aux académiciens français, afin qu'ils fussent les premiers à l'accueillir et à la proclamer, quand , dis-je, cette vérité , proscrite chez nous, viendra à se répandre chez eux , soit par mon entremise, soit par d'autres? M. Rôchette s'en inquiète peu sans doute ; mais moi , qui affectionne et honore mon pays par-dessus tout , et qui crois que sa gloire se compose aussi bien des succès que nous obtenons dans les sciences , que de ceux que nous valent le sang répandu dans les combats, je ne me laisse point imposer par le ton tranchant du maître ; n'ambitionnant rien , ne prétendant à rien , je n'ai point de suffrages à compter : le sien , donc , m'importe fort peu ; je n'ai à ménager en lui ni un confrère actuel , ni un collègue futur ; je dois , je puis dire ce que je crois : j'avais une conviction; je l'ai présentée. Il l'a repoussée; je la lui rapporte avec de nouvelles forces , et cela , sans espérer de la lui faire partager encore cette fois , non plus qu'à la plupart des hommes qui , ainsi que lui , se sont déjà prononcés sur ce sujet (i). Mon espoir , il est dans l'avenir : je dis avec un savant Italien qui, ayant fait pour Virgile ce que je fais pour Homère , a probablement rencontré aussi beaucoup d'incrédules , même parmi ses compatriotes : a Spero solo che il tempo , Ves--
(i) Voyez dans mon livre le dernier paragraphe de la page 229.
perietizafigUa délia ispezione oculare, e Vamor del vero mi faranno aUafine giustizia (i).
Le moiaent me paraît venu d'entretenir mes lecteurs d'une proposition que je considère comme d'un assez haut intérêt et qui est relative à ces monuments de Sigée. Il y a peut-être un moyen de savoir à quoi s'en tenir touchant l'époque à laquelle ils appartiennent. Quand j'eus appris que M. Rocbette, dans le premier article qu'il a lu à l'Acaidémie des inscriptions, combattait mon opinion, sur celui d'Achille, je lui écrivis, non pas dans l'intérêt de mon amour-propre, mais bien dans celui de la science. Après lui avoir dit quey^ ne pouvais lui savoir mauvais gré d avoir exprimé sa pensée avec franchise (2), j'ajoutais : <ç Je me contente de vous adresa ser ici une prière, celle que vous vouliez bien , dans la con- <c du$ion que vous donnerez probablement à votre rapport , ce mentionner et faire valoir le vœu que vous avez pu voir a exprimé au bas de la page 191 de mon livre. Je crois, en (c effet , Monsieur , que rien ne serait plus propre à lever les ce doutes qui subsistent encore relativement à ce tombeau , ce que des fouilles exécutées dans celui désigné généralement «de nos jours par le «pm de PatrocU; mais il faudrait, oc comme je l'ai dit , que ces fouilles fussent pratiquées avec a toutes les précautions convenables , c'est-à-dire , non*seule- « ment de manière à ne point altérer la forme et les dimen-
(i) Jorio, Viaggio di Enea, préface, p. xix,
(a) Je me plaisais encore à croire que M. R. Rochette n*était, non plus que moi, animé que du désir de faire prévaloir la vérité en toute chose, et je m'efforçais toujours de rejeter loin de moi la pensée quil pAt céder à un sentiment de malv^ntance contre ma personne.
« sions du monument , mais aussi de manière à donner à tous « les savants de l'Europe , qu'une telle recherche peutintérescc ser, la certitude qu'aucune distraction, aucune substitution <c n'auront été possibles. Si vous pensez toujours, Monsieur, <c que généralement il importerait de faire de nouvelles (c investigations dans la Troade , je vous engage beaucoup à « employer la puissance de votre parole pour décider vos <c confrères à profiter de la circonstance de ce rapport que <c vous leur soumettez en ce moment , pour adresser à ce sujet « des propositions formelles au ministère de l'instruction <c publique , etc. »
Je ne me flattais point que M. Rochette répondrait directement à cette lettre, en m'écrivant; mais j'espérais , je l'avoue, qu'il le ferait du moins par des actes conformes à mes vœux , et ce n'est qu'après avoir lu dans leur entier les trois articles de son rapport, dont tout au moins le dernier, quand je lui écrivis , n'avait point encore été communiqué aux deux Académies des inscriptions et des beaux-arts ; c'est seulement alors que j'ai pu avoir la certitude qu'il n'avait eu aucun égard à ma prière. Cela tient probablement à cette persuasion intime où il dit être , que dans ce second tumulus que nous avons en vue , on ne peut trouver que des objets appartenant au V* ou VI« siècle qui précéda notre ère. Or, comme je crois avoir démontré, par tout ce qui précède , l'invraisemblance de son opinion , quoique je vienne de laisser voir le peu d'espoir que j'ai de faire prévaloir la mienne pour le moment ; cependant , et ne fût-ce que pour remplir autant qu'il est en moi le devoir que je me suis imposé dans le principe , puisqu'il s'est tu sur ma demande , je m'adresse à ses confrères. Me prévalant de la condescendance qu'ils ont déjà eue pour une proposition de
( 57 ) , ce genre, j'ose les conjurer de ne point abandonner une. partie si avancée , sur les seules assertions d'un des leurs qui , malheureusement, se trouvait personnellement intéressé à me contredire ; et comme il me parait impossible que je n'aie pas du moins réussi à leur inspirer un doute qui me soit tant soit peu favorable , je leur représenterai que ce doute énoncé par quelques-uns d'entre eux , suffirait pour faire naître dans l'âme de tous les amis de la haute antiquité , le désir de le voir levé dans un sens ou dans un autre, et que le moyen le plus certain d'y parvenir étant de fouiller , comme je le propose , ce tombeau dit de Patrocle, ils sont assurés d'un succès quelconque, s'ils obtiennent de notre gouvernement que cette recherche soit effectuée à la plus prochaine occasion , avec tous les soins et en donnant toutes les garanties qu'elle exige.
Je ne dois point encore quitter ce sujet sans rapporter le fruit d'une nouvelle recherche que je viens de faire.
J'ai dit, au début de cet article, page 47, que nous avons cru, sur la foi de Strabon , que sur le point indiqué par Homère , il a existé trois tumulus. En effet , c'est sur l'assertion de ce géographe que , du moins, nous avons cru qu'il en existait trois ; car le poète n'en mentionne que deux, l'un qui devait couvrir les cendres réunies de Patrocle et d'Achille , et l'autre , celles d'Antiloque. La citation que M. R. Rochette a faite de Dion Chrysostôme, m'a inspiré le désir de lire le fameux discours de cet'orateur. Un passage que j'y ai trouvé me dispose bien fortement à croire que Strabon a encore , en cette circonstance , induit en erreur tous les auteurs qui , après lui , ont écrit sur la Troade , aussi bien qu'il a fait relativement à la position de Troie et à celles des fleuves Simoïs et Scamandre. Avant de produire ce passage , je dois com-
inencer par faire voir que Dion, quoiqu'il passe avec raison pour s'être montré fort peu véridique dans ce discours, mérite cependant sur ce point une tout autre confiance que Strabon. Cela , j'espère , ne me sera pas trè^difficile ; il doit me suffire de rappeler l'observation que j'ai déjà faite , celle que ce dernier n'a jamais été dans la Troade , que ce qu'il en rapporte est tiré de Démétrius de Scepsis , lequel appartient, il est vrai , à la contrée par sa naissance , mais qui ne mérite pas pour cela plus de foi , parce que nous savons qu'il était encore fort jeune (i) quand il visita la plaine de Troie, et que tout ce qu'il en a dit fut écrit bien loin des localités qu'il a décrites (2). Dion, il est vrai, présente comme faux un bon nombre des faits rapportés par Homère ; mais on s'accorde pour considérer tout son discours , ainsi que l'observe M. Rochette , comme un jeu desprit, et on a d'autant plus sujet de s'arrêter à cette idée , que , loin de se montrer en tout temps persuadé de V opinion quil avait affecté d'étalMr dans cet écrit , on le voit souvent dans ses autres discours alléguer comme constants ces mêmes faits quil a contredits dans celui-ci (3). Comment considérer comme sérieux le reproche de mensonge qu'il fait au chantre d'Achille , quand , d'autre part, recommandant ses œuvres à un ami puissant , il lui dit : « Homère est le liifre de la jeunesse ; c'est aussi celui <( de Vâge mûr; c'est encore celui de la vieillesse : on y pe{it
(1) On lit dans la Géographie de Strabon, lib. XIII, cap. 1, $ 32 : Démétrius de Scepsis dit qu'étant encore fort jeune il se rendit à Ilium Recens, etc. »
(2) A Alexandrie en Egypte.
(3) Voyez Bréquigny, Vie des orateurs grecs, t. If, p. 174.
(59) « puiser d'autant plus de plaisir et d'instruction qu'on est « plus capable d'en prendre (i). »
Remarquons que notre orateur ne dément dans les écrits d'Homère que les faits qui lui paraissent défavorables aux Troyens ; qu'il admet comme constant celui de la guerre de Troie , et notamment la circonstance des tombeaux élevés à Achille , à Patrocle et à Antiloque , au bord de THellespont , et qu'enfin , dans ce qu'il a dit au sujet de ces tombeaux , il naçaà aucun intérêt à en compter plus ou moins quil n'en existait. Or , de son temps , car tout indique qu'il s'exprime en raison de ce qu'il avait vu lui-même , il paraît bien quU n'y en aidait que deux ; on va en juger par le précis succinct que je vais donner de la partie de ce discours où il est question de ces monuments.
Ayant démenti le fait qu'Achille ait tué Hector; prétendant , au contraire , que c'est Hector qui a tué Achille , après avoir exposé comment il entend que la chose s'est passée, il continue en disant : « Homère, qui ne pouvait cacher ce fait , « a feint que ce fut Patrocle qui , ayant pris les armes « d'Achille , vint au secours des vaisseaux à la tête des Myr- « midons , et qu'il fut tué par Hector , qui s'empara des armes m d'Achille de cette manière ; mais le faux se fait si claire- « ment apercevoir , que tout le monde voit que Patrocle est « un personnage introduit par Homère , presque uniquement a pour voiler ce qui est arrivé à Achille.
(c Cependant, continue l'orateur, quelqu'un poussait cher- « cher le tombeau de Patrocle; ceux des illustres Grecs qui « périrent devant Troie étant sans doute connus , Homère a
(i) Bréquigny, ibid., t. II, p. 64*65.
<c prévu rembarras en disant que PatrocU n eut point de tomce beau varticulier , et qu'il fut enterré avec Aciùlle hd- « même » Ibid, page 24o.
Quelques pages plus loin, revenant sur son sujet, il dit encore : « Mettez à part les préjugés qui vous aveuglent , et « voyez combien est ridicule l'opinion contraire à celle que « je viens de rapporter.
a Ne Test-il pas , qu'un des chefs ayant été tué , on ait pris « sur lui les armes d'un autre , et que ce chef ait été le seul « qui ri ait point eu son tombeau ?...y>
Si Ton fait attention que ce discours s'adresse aux nouveaux Troyens , et que , selon l'opinion reçue , il doit avoir été prononcé dans Troie même, c'est-à-dire à lUum Recens, dont le célèbre orateur avait pour but de flatter les habitants qui , au dire de Strabon , avaient la vanité de soutenir que leur ville était cette même Troie que les poëmes d'Homère ont rendue si célèbre , on sera bien porté à admettre la possibilité de ce que j'ai dit un peu plus haut , que Strabon nous ait encore cette fois induit en erreur en nous citant trois monuments comme existants au cap Sigée. Dion , parlant comme témoin oculaire , mériterait assurément plus de confiance que lui , et nous avons lieu de le considérer comme tel ; car , nonseulement on sait qu'il a beaucoup voyagé (i), mais on sait de
(i) Dion Ghrysostôme naquit, vers Tan 3o de Tère chrétienne, à Pruse, ville de la Bithynie , conséquemment peu éloignée de la Troade. Il se rendit à Rome , qu'il habita quelque temps. Obligé de fuir pour se soustraire au courroux de Domitien dont il avait blâmé hautement les actions ^ il erra pendant plusieurs années en Europe et en Asie. On sait particulièrement qu'il traversa la Mysie et la Thrace.
plus, que par toutes les principales villes par lesquelles il passait, il se faisait connaître par des harangues qu'il y prononçait publiquement. Pour ce qui est de moi , il me paraît bien peu probable qu'il ait pu composer et lire un tel discours dans Ilium , sans avoir visité les tombeaux dont il a dû entretenir ses auditeurs ; je suis donc fortement disposé à croire que s'il s'est exprimé dans les termes que nous voyons , c'est que, effectivement, et selon les expressions d'Homère , il n'y avait en son temps , sur ce point, que deux tombeaux.
Si on a foi dans ce nouveau témoignage que je viens de fournir et qui s'accorde avec ce que tous les voyageurs ont vu depuis Lèche val ier (i), il s'ensuivra que le second tumu-
(i) Oq m'objectera que Pococke et Ghandler s'expriment comme en ayant yu trois, Pococke a visité la Troade vers Tan 1740, et Ghandler de 1764 à 1766. Il y a lieu de croire que l'un et l'autre ^ persuadés, d'après l'assertion de Strabon , qu'il avait existé trois monuments au cap Sigée , ont pris quelque faible élévation du sol pour un tumulus. Cela est d'autant plus admissible, que la position de ces monuments formant le pied de la colline, et qui de plus est couverte de vignes, est fort onduleuse. Il faut bien que ces deux voyageurs aient été abusés par un effet de ce genre et peu prononcé, puisque Lechevalier, qui survint moins de vingt ans après le dernier, pénétré aussi de l'idée qu'on avait élevé trois monuments aux trois guerriers, a adopté pour le tombeau d' Antiloque un tumulus que l'on voit assez loin de là , sur la colline^ en regard de la mer Egée , entre leni-Keui et Ieni«Chehr. Or, Lechevalier a dû examiner les lieux avec une grande attention , puisqu'il en a levé le plan. Morrit, voyageur non moins attentif, et qui visita à son tourlaTroade en 1794 9 n'en a également vu que deux , non plus que moi. Son témoignage est d'un grand poids pour mon opinion en général : «Au pied de ce promontoire, dit-il, se trouvent deux « tombeaux dont la forme ^ la nature et la situation s'accordent avec ceux d'Achille et de Patrocle décrits par Homère : et tout est détaillé avec tant
lus, auquel jusqu'à ce jour on a donné le nom de Patrocle , serait , comme il semble que je Taie pressenti quand j'écrivais ces mots que M. R. Rochette m'a reprochés comme une irrévérence (i), il s'ensuivra , dis-je, qu« ce tombeau sera celui à'yintiloque. J'en suis maintenant si persuadé, que si j'avais à donner une nouvelle édition de mon livre , je le présenterais comme tel. Je ferai encore remarquer, à l'appui de ce témoignage de Dion Chrysostôme et des paroles d'Homère, qu'il , résulte , selon moi , bien évidefïnment de la lettre adressée des Dardanelles à Dallav^ay par un de ses amis , qu'un vase de cuivre fut trouvé dans cette tombe que nous avons lieu de croire avoir été commune à Achille et à Patrocle , et que ce vase était d'une proportion assez grande pour avoir pu contenir les cendres des deux amis ; car , du moins , dans la traduction de cette lettre , on lit ces mots : <t II en existait
« d'exactitude, qu'en peignant ces monuments, il est impossible de rien « ajouter, ni de rien retrancher aux descriptions du poète : ou bien ces « tombeaux et cette plaine sont ceux quil a eus en vue , ou leur coïncidence « est un de ces miracles dont on ne peut se rendre compte.^ Voyage de la Troade, t. III, p. a48-
(i) C*est parce que j étais encore plus pénétré des expressions d*Homère que ne Pavaient été Pococke, Chandler et Lechevalier, qu'en 181 1, à la vue des deux seuls tombeaux que j'avais devant moi, et après avoir exprimé mon opinion sur celui d'Achille , j*ai dit : « que le dernier soit réellement un cénotaphe élei^é aux mânes de l*ami d'jichille, ou le tombeau de quelque autre Grec^ ce n^est point une chose importante à sat^ir : il suffit que celui dit d* Achille soit bien le tombeau de ce guerrier.... » Ces mots expriment im doute ^ et ce doute est justifié par les paroles de Dion ; ainsi, même sur ce point, M. Rochette ne me trouve point en faute : ce n'est pas moi qui suis en opposition avec \ antiquité, ou du moins avec Homère.
a assez pour voir que le vase était d'une grandeur considé^ « rable. »
Passons maintenant au tombeau commun. M. Raoul Rochette, qui ne néglige aucune occasion de faire valoir le comte de Choiseul , tant qu'il n'est point en opposition avec lui, et ce dont je suis loin de le blâmer, quand ce n'est au détriment de personne , se montre tant soit peu disposé à croire, avec le noble écrivain, que ce monument pouvait être placé assez loin du Scamandre , un peu en arrière de Koumkeui. r^chevalier, le premier auteur qui, à ma connaissance , lui ait assigné une position sur une carte , l'a placé sur la rive opposée de ce même fleuve, là où je l'ai marqué d'après lui , en mettant cette indication en regard de celle de M. de Choiseul. J'ai fait observer, page 109, qu'il y a eu certainement un tumulus sur le point indiqué par Lechevalier ; mais je ne suis pas aussi certain qu'il en ait existé un sur celui déterminé par l'auteur du Voyage pittoresque , quoiqu'il parle encore cette fois comme ayant vu lui-même ce qu'il décrit , ce qui ne peut être vrai. Voici comment il s'exprime. Après avoir parlé de vestiges qu'on voyait encore de son temps, près de l'ancien confluent du Simoîs et du Scamandre , en vue du pont antique auquel aboutit le chemin de Koum-keui , il dit : <c J'imaginai d'abord que c'était le monument que je chérie chais as^ec tant dC ardeur ^ comme un moyen de fixer mes « idées; mais je ne tardai pas à rejeter cette supposition , en « trouvant à l'extrémité opposée , près de Koum-keui , un « véritable tombeau bien conservé , et dont la position répond « beaucoup hiieux aux circonstances rapportées par Homère. » Je me dispenserai de qualifier comme il convient cette application si constante que met le comte de Choiseul à s'exprimer
(64) de manière à faire croire que c'est lui qui a tout vu , tout remarqué dans la Troade, et que ses descriptions ont été faites en bonne partie sur les lieux mêmes, comme, par exemple, dans le passage que j'ai rapporté à la page i5i de mon livre ; mais , peut-être , quand j'aurai cité tous les objets appartenant au théâtre de l'Iliade qu'il a décrits de cette façon, M. Raoul Rochette pourra-t-il admettre que je sois véridique quand j'affirme que l'auteur du Voyage pittoresque a soutenu , parlant à moi-même , qu'il avait vu , bien avant mon passage dans la Troade , ces restes de l'enceinte du Pergama dont j'ai tracé la configuration sur la planche deuxième de mon ouvrage? Ce n'est point , cependant, pour me procurer cette satisfaction , et encore moins par animosité contre le noble écrivain, que je profite maintenant, comme je le fais, des occasions qui se présentent pour constater ces preuves de la faiblesse dont j'ai dû dire un mot au début de mon livre ; c'est parce que M. Rochette m'a fait sentir combien il importe de prévenir toutes les personnes qui par la suite auraient à écrire sur la topographie de la Troade , qu'elles ne doivent aucunement se fier sur les indications de cet écrivain , recommandable à d'autres titres. Je dois dire à ces personnes qu'elles peuvent lire avec fruit la plupart des observations que M. de Ghoiseul a faites , à tête reposée , à l'aide de tout ce qu'il a pu recueillir dans les auteurs anciens et modernes , mais qu'il ne mérite pas la plus légère confiance quand il parle comme ayant vu , et surtout découvert lui-même tel ou tel objet. Il n'a réellement, ce qu'on peut appeler vu la Troade , que dans un seul jour, dans celui oii Lechevalier lui servit de guide ^ et, conséquemment , il n'a pu connaître, comme je l'ai dit, que les objets que Lechevalier lui a mon-
très , et que celui-ci avait pu à l'avance , et en compagnie de Cassas , examiner tout à loisir, puisqu ils avaient antérieure^ ment levé conjointement le plan de toute la contrée. M. de Choiseul, dans cette seule journée, j'en ai la certitude, n'a guère plus consacré, de temps que M. Rochette à l'exploration de toute la plaine de Troie; et, certes, ce n'est pas en quatre ou cinq heures , mettons si l'on veut , cinq ou six , sept ou huit , que l'on peut visiter toutes les parties de cette plaine, en accordant à chaque objet le temps nécessaire pour permettre de le décrire convenablement et de fixer ses idées à son sujet. J'en sais quelque chose , moi , qui , parti des Dardanelles à huit heures du matin , monté sur un bon cheval , et n'ayant pas même pris le temps de déjeuner et de dîner , n'ayant visité que les seuls objets que j'ai pu rencontrer dans la tournée du cap Rhœtée au cap Sigée , et dans l'exploration du cours du Scamandre, n'ai pu cependant être rendu à Bounar-Bachi que passé huit heures du soir; mais il est vrai que je voyais chaque chose consciencieusement.
C'est de la même manière , en courant , je vais justifier cette expression, que M. de Choiseul a vu une bonne partie des autres objets qu'il a décrits dans le premier volume de son Voyage pittoresque. Comme je me plaignais à Fauvel du peu d'exactitude des dessins joints à cet ouvrage , que j'avais été à même de vérifier , ayant eu la constance de traîner avec moi cet énorme in-folio avec beaucoup d'autres livres , il me répondit : « Que voulez-vous ? nous avons vu presque tous « ces objets en compagnie de M. de Choiseul , et M. de Choi- « seul voyageait comme voyage un grand seigneur. Quand , c harassés de fatigue , nous arrivions sur un point qui méric tait d'être dessiné > à peine étions-nous descendus de cheval ,
<i il nous disait : Eh bien , messieurs , est-ce que vous ne pienez « pas vos crayons ? et nous n'avions pas encore tracé la place « des objets que nous avions devant les yeux , qu'il nous <c disait : Partons. »
M. Rochette pensera de moi ce qu il lui plaira ; mais , je le répète , il me paraît , à moi , important de mettre les écrivains à venir en garde contre toute espèce de fausses assertions, de quelque part quelles viennent. En outre, quand on s'occupe d'analyse de ce genre , je tiens qu'on ne doit jamais négliger de rendre à chacun la justice qui lui revient : c'est ce que je crois avoir fait jusqu'à ce moment à l'égard de M. de Choiseul , de Lechevalier et de M. Rochette lui-même.
J'ai donc la certitude que ce n'est pas pour l'avoir vu que M. de Choiseul a placé son tombeau commun là où on le voit sur la carte ; je présume que cette indication aura été faite sur le rapport de quelque voyageur qui aura probablement pris pour un tumulus une élévation naturelle du sol : ce qui me dispose beaucoup à le croire , c'est la quantité de fragments de colonnes que l'on a vus implantés sur ce faible monticule devenu un cimetière turc ; car ces fragments de colonnes , plus ou moins hauts, n'auraient pu rester longtemps debout sur un amas de terres rapportées, comme sont les tumulus. M. de Choiseul , ce me semble , a adopté l'idée de l'existence d'un tombeau commun sur ce point , en raison d'une conjecture qu'il a faite et qu'il exprime , savoir : que le fort des combats ,. dans la journée où il est fait mention de ce tombeau commun , dut avoir lieu à la gauche du camp ^ parce que les troupes d'Achille na^^aient pa^ combattu (i). Pour ce qui est de
' (') ^<^y^g^ pittoresque, t. II, p. 218.
(67) moi , en partageant Topinion que le tombeau commun peut être ce tumulus dont Lechevalier et moi nous avons vu des restes encore très-sensibles , je me suis appuyé sur des paroles positives que le poète met dans la bouche de Nestor , et que j ai rapportées dans une note , page 1 1 o , desquelles on peut conclure tout au contraire que ce fut sur la droite du camp que les combats les plus sanglants furent livrés (i).
Je dois faire remarquer que si, en cette circonstance, M. Rochette se rangeait à l'opinion de M. de Choiseul , comme certaines de ses expressions disposent à le croire, il serait encore cette fois en contradiction avec ses propres observations , puisqu'il a débuté en disant : <c Reste le tombeau commun y axpiToç TUfjiêoç , dont il est parlé plusieurs fois dans V Iliade , comme situé au voisinage du Throsmos (2). » Cette tombe commune , placée près de Koum-keui , serait distante du Throsmos de plus de cinq kilomètres ; d'où il suit que s'il existait en effet sur ce point un tumulus , et si c'était un tombeau commun, M. de Choiseul se serait trompé incontestahlementen nous le donnant pour celui désigné par Homère, et que Lechevalier serait plus dans le vrai; mais ici M. Rochette est de nouveau tombé dans une de ces erreurs auxquelles l'expose la précipitation avec laquelle il observe , lit et décrit toute chose : il n'est nullement question dans Homère, que le tombeau commun existât près du Throsmos , et cela ne peut-être , puisque , au contraire , il résulte des expressions du poëte , que ce monument dut être près des
(i) « Déjà ont péri de nombreux guerriers, déjà le farouche Mars a mèU leur sang noir aux ondes limpides du Scàmandre. » Iliade, liv. VIL (a) Journal des savants précité , p. /j^%Q.
retranchements des Grecs, soit en deçà, soit au delà de ces retranchements : c'est le tombeau d'Ilus qui est cité plusieurs fois , dans V Iliade , comme voisin du Throsmos,
M. Raoul Rochette, après avoir glissé assez légèrement, et en termes un peu ambigus, sur le tombeau commun , entre dans de très-grands détails relativement au travail que j'ai fait sur les sources et les bassins du Scamandre (i). J'avais prévu , aussitôt après avoir lu son premier article , qu'il me rendrait justice sur ce point, et même qu'il élèverait sa louange au même degré où il la porta dès le principe au sujet de ma découverte des murs de Troie ; car c'est un des sujets où j'ai été assez heureux de ne point froisser son amourpropre. Il aborde cette matière en disant :
<i J'arrive avec notre auteur à l'un de ces points qu'il a eu le mérite de constater de la manière la plus satisfaisante à tous égards. » Un peu plus loin il dit : « M, de Choiseul (2) avait reconnu Tune et l'autre sources avec toute la certitude suffisante , mais sans être entré à cet égard dans tous les détails que comportait une découverte si importante , et que nous devons à M. Mauduit Page 4^1.
« Mais c'est surtout les observations concernant la seconde
( i) Je pense cependant que le lecteur le fera une idée plus juste des choses en lisant ces détails dans Touvrage mairie. (Voir aux pages Sp et suivantes , 120 et 19a).
(a) Au lieu de Choiseul ^ il faudrait encore dire Lechevalier\ car c'est celui-ci qui , le premier, a reconnu ces belles sources pour ce qu elles sont. Wood seulement les avait vues avant lui; mais^ égaré par Strabon^ ou plutôt par Démétriusy il ne soupçonna pas qu* elles puisent être celtes du Scamandre- (Voyage de la Troade, t. II, p. 162.)
(.69) des sources du Scamandre , qui joignent à tout le mente de la nouveauté l'avantage d'une exactitude appuyée d'un plan
détaillé et levé avec beaucoup de soin Pages 4^1 et 4^2.
ce £t quant aux bassins qui recevaient les sources du Scamandre homérique , il n'est pas possible non plus, après avoir lu les observations de M. Mauduit et consulté le plan qui y est joint , de douter que les constructions antiques relevées par notre auteur, ne se rapportent à cette particularité homérique : d'où il résulte la plus forte présomption , pour ne pas dire la preuve péremptoire , que la ville de Priam existait sur l'amas de collines au pied desquelles jaillissent ces deux sources, reçues dans ces deux bassins, et conséquemment, sur le site de Bounar-Bachi. » Pages 421-422.
Après les derniers mots qu'on vient de lire, mon rapporteur me suivant jusque sur le point le plus élevé de ces collines, qu'il reconnaît ainsi que moi comme formant la position occupée jadis par la ville de Troie, décrit avec non moins de détails et de bienveillance, les particularités du plan et du dessin que j'ai donnés des restes précieux de la citadelle , et il termine cette sorte d'apologie de cette partie de mon travail par ces mots :
« Voilà donc un témoin authentique et palpable de l'existence de l'ancienne Troie , dans un lieu où l'accord de tous les témoignages, où le concours de toutes les circonstances autorisaient suffisamment Lechevalier et M. de Ghoiseul à placer le site de cette ville fameuse , tout en regrettant de n'avoir pu y découvrir aucun vestige de construction , aucun fondement même d'édifice; et , désormais , il ne manque plus
( 70 ) rien à la certitude acquise , que la localité qui nous occupe est bien celle du Pergama, oonséquemment la colline qui s'abaisse en une pente irrégulière sur la rive gauche du Simoïs jusqu'au voisinage du point où jaillissent les sources du Scamandre, remplacement de la ville de Laomédon et de Priam->»
Page 4^5 9 seizième alinéa.
Il se trouvera, je dois le craindre , bien peu de mes lecteurs qui , après avoir lu les derniers paragraphes que je viens de citer du rapport fait sur mon livre , ne se sentent disposés à me blâmer du mécontentement que j'ai laissé voir plus d'une fois contre un écrivain qui me fait une telle part de mérite. Il me semble , cependant , qu'il n'est pas très-difficile d^iapprécier à leur valeur ces louanges de M. Rochette. Il y a un peu plus d'un siècle qu'un de ses prédécesseurs à l'Académie des inscriptions et belles-lettres , commis ainsi que lui à la conservation des livres d'une bibliothèque royale, et, de plus , aussi comme lui , secrétaire perpétuel d'une autre de nos académies, a expliqué en termes très-clairs la raison des procédés que notre Archéologue vient d'avoir à mon é^ard. liC savant Dacier , terminant la Vie de Plutarque , qu'il a placée à la suite de sa traduction de la Vie des Hommes illustres de cet auteur , après avoir loué convenablement toutes les belles qualités de cet historien , et particulièrement son amour de la ^vérité, déplore qu'un écrivain de tant de sens et si moral , se soit écarté de ses principes a l'égard d'Hérodote , par ressentiment de ce que celui-ci avait mal parlé des Béotiens , ses compatriotes : « On peut faire à Plutarque , dita il , le même reproche qu'il a fait à Hérodote , de n'awir « mêlé des louanges à ses reproclies que pour donner à ses
(7' ) Œ mvectis^es plus d'autorité et plus de poids y et pour les rendre « plus croyables par cette affectation de vérité. »
Tel est sans doute aussi le but que M. R. Rochette s'est propose en faisant sonner aussi haut le mérite de mes découvertes ; mais il n a pas sujet de se glorifier de l'adresse dont il fait preuve , puisque , dans cette circonstance, il n'est vraiment qu'imitateur. On vient de voir qu'il agit tout bonnement envers moi , comme a fait Phitarque à l'égard d'Hérodote, et comme Hérodote avait fait lui-même, au dire de Plutarque, à Tégard d'écrivains et autres personnages encore plus anciens que lui. Ce qu'il y a de fâcheux pour notre professeur, c'est de n'avoir pu admettre qu'un homme , qui n'est pas archéologue, pourrait connaître un procédé qui est aussi vieux que le monde. Dans la faible opinion qu'il a conçue de mes connaissances de ce monde et des hommes, il a pu se flatter que je serais sa dupe ; j'ai la satisfaction de pouvoir lui dire que je ne le fus pas longtemps. J'augure assez bien de mes lecteurs, tant nationaux qu'étrangers, pour espérer qu'ils n'auront eux-mêmes été abusés qu*un moment , et que , pour peu qu'ils aient seulement lu ce que je viens d'écrire en ces derniers temps , à l'effet de me défendre contre les attaques de cet adversaire, car il me faut bien considérer M. R, Rochette à ce titre , ils apprécieront comme il convient et ses critiques et ses louanges. Ses amis observeront peut-être que ma citation ne nous est pas parfaitement applicable : il est vrai que je n'ai pas mal parlé de ses compatriotes ; mais ne suffit-il pas que j'aie eu le malheur de le blesser dans son amour-propre Pet si. Dieu merci, je n'ai point encore à lui reprocher des inçectii^es, il ne m'a pas du moins épargné leis observations aigres , railleuses ou désobligeantes , toutes les
(70 fois qu'il a eu à traiter des questions oii mes idées se sont trouvées en opposition à celles qu'il avait déjà exprimées et qu'il croit de son honneur de soutenir. Il est facile de voir qu'il affecte de distinguer constamment dans ma personne deux individus, l'architecte, être principal, auquel il veut bien accorder de raisonner très- convenablement dans tout ce qui tient à son état, et, dirai-je, Y intrus, qui s'avise d'aborder des sujets qu'il ne juge pas de ma compétence. C'est pourquoi il ne veut reconnaître dans mes écrits aucune pensée heureuse, hors ce qui a rapport à cet état d'architecte; hors de là il regarde comme très-important de rejeter, jusqu'à mes moindres conjectures , et s'il lui arrive d'en adopter quelques-unes, il a du moins le soin de passer sous silence
celles qui lui paraissent le mieux fondées; car , il faut bien le croire, il s'est persuadé que si j'obtenais quelque
succès dans ce qu'il peut appeler sa partie, cela serait d'un mauvais exemple; on pourrait penser qu'avec du zèle et du sens commun , pour peu que l'on soit avec cela doué d'un peu d'esprit d'observation, on peut traiter un assez bon nombre de questions dépendantes de l'archéologie ;. or, comme il met l'architecte fort au-dessous du savant archéologue (i), il m'appliquerait volontiers cette apostrophe :
Ne sutor ultra crepidam.
(i) Je justifierai cette assertion en rendant compte de son troisième article.
Réponse au troisième article.
M. R. Rochette, dans son troisième article, s'est proposé, selon ce qu'il me paraît, de me faire payer cher la louange qu'il m'a prodiguée à la fin du précédent. On dirait , en vérité , que je la lui ai arrachée le pistolet sur le front ou sur la poitrine , et que , maintenant , délivré de mes étreintes , en vue de personnes préparées à s'opposer à mes violences , il peut enfin dire tout ce qui réellement est dans sa pensée. Dans ce que je me suis permis de dire relativement aux restes de ville que lui a montrés un jeune pâtre qu'il compare agréablement à Paris , attendu qu'il portait dans sa main un melon, absolument comme le bel arbitre choisi par les trois déesses portait la pomme , objet de leur dispute ; dans cette partie de mon discours , ne trouvant plus rien qui ressorte de Vétat d'architecte, il ne veut plus voir que les divagations d'un écolier soumis à sa férule , et il s'en est servi du mieux qu'il a pu. Encore étourdi de ses coups multipliés, tout ce que je puis faire pour le moment , c'est de supplier mes lecteurs, que je suppose aussi les siens , de se rappeler que jusqu'ici je ne me suis pas montré complètement dépourvu de sens commun , et que , conséquemment , il est difficile d'admettre que , même en traitant des sujets étrangers aux études de ma jeunesse , je puisse être aussi indigne de leur attention que mon adversaire s'efforce de le leur persuader. Je leur représenterai que , si un savant comme M. Rochette, dans ces mêmes questions qu'il eut l'occasion de traiter tant de fois et sous tant de formes , a pu se tromper assez souvent , il n'y aurait pas sujet de
lO
me déclarer tout à fait incapable de les discuter , pour m'être laissé abuser par quelques apparences plus ou moins fortes. J'oserai ajouter que M. Rochette est encore loin de justifier les allégations qu'il m'oppose; que lui et moi , nous sommes entrés de nouveau dans ce même champ de conjectures où , jusqu'à présent, il n'a pas toujours eu l'avantage ; qu'on peut donc encore admettre que la science ait à gagner quelque chose, si l'on prend sur soi d'écouter sans prévention mes dires comme les siens.
Fidèle au procédé qui probablement lui a réussi jusqu'à ce jour , si notre professeur ne m'a pas prêté cette fois des phrases tout entières qui ne m'appartiennent point , il a du moins eu soin d'écarter ce que j'ai pu avancer de plus favorable aux nouvelles opinions que j'ai émises. Je n'imiterai M. Rochette qu'en restant aussi fidèle à ma manière d'agir : ce ne sera pas des lambeaux de ses écrits que je mettrai sous les yeux de mes lecteurs , ce sera plusieurs pages de suite , car ce que je redoute le plus , c'est que l'on puisse être fondé à me reprocher d'avoir estropié sa critique ou dénaturé ses idées.
J'ai avancé, non pas comme une opinion parfaitement arrêtée de ma part , mais comme une conjecture qui peut mériter l'attention des savants et provoquer des recherches intéressantes , que cette ville , si voisine de la Troie d'Homère , et dont les restes, dans leurs parties les pliis anciennes y offrent , selon le rapport qui m'en a été fait par le compagnon de M. Rochette, des matériaux et un mode de constf uction tout à fait semblable , peut avoir été Vun des pre^ miers établissements formés pour réunir ce qui resta dans la contrée des descendants des Troyens. J'ai dit que ce pourrait
(7.5) bien être cette cité que Xercès visita , et qu'Hérodote a désignée, à faux, selon moi, en l'appelant la Pergame de Priant. Remarquant de plus que la position de cette ville répond à toutes les données que Ton peut avoir sur une autre ville ancienne dont l'existence s'est prolongée jusqu'au commencement du XIV* siècle de notre ère , et qui fut connue du temps de Pline sous le nom de Scamandria , et plus tard sous celui de Scamandros, j'ai pensé que ces noms diverâ qui n'avaient point encore reçu d'application satisfaisante , pouvaient désigner une seule et même ville. M. Rochette , avec ce ton qui lui est propre , m'assure-t-on , mais que les termes des deux lettres que je possède de lui n'avaient pu me faire soupçonner , rejette fort loin ces idées , et peu s'en faut qu'il ne les déclare absurdes : mon plus grand déplaisir est qu'il ne leur substitue à peu près rien , comme on va le voir.
Après avoir fait une relation tant soit peu brodée de la manière dont il fut amené à voir ces ruines si singulièrement ignorées jusqu'ici du monde savant , et en avoir fait la description , il dit :
<c Voilà tout ce qui reste, ou du moins tout ce que nous pûmes reconnaître, dans un aussi court espace de temps, d'une ville qui , à en juger par le système de ses constructions , se rattache indubitablement aux siècles homériques. Ce qui contribue encore à prouver sa haute antiquité , c'est qu'il ne s'y voit , à la surface du sol , aucun de ces débris qui se trouvent toujours sur l'emplacement des villes helléniques, de ces fragments de pierre ou de marbre ornés de moulures , de vases d'argile ou de verre , de poteries de toute espèce. Ici , rien de pareil : pas le moindre vestige de ce qui pourrait
lo.
( 76 ) Moir appartenu à une civilisation hellénique. La ville qui n'a laissé pour unique témoin de son existence que Tenceinte en murs cyclopéens de son acropole , ne peut donc , surtout dans cette position si voisine de celle de Troie , avoir été qu'une ville troyenne , sans doute celle rfe quelqu'un des fUs de Priant ou des princes de sa famille ; mais, quant à son nom , je crois que dans le silence d'Homère et dans celui de r antiquité, ce serait vainement qu'on tenterait aujourd'hui de le découvrir. La conjecture même qu'elle pourrait être la Troie primitive , la ville de Teucer et de Dardanus , serait dénuée de fondement ; car cette ville dut être bâtie sur les hauteurs de l'Ida , et non sur une éminence aussi voisine de la Troie d'Ilus et de Laomédon que celle qui nous occupe. » ( Journal des savants précité , page 456. )
Je ne veux pour le moment constater qu'une chose , c'est que la ville dont M. R. Rochette a vu des ruines assez considérables doit , à son avis comme au mien , être l'une des plus anciennes qui aient existé dans la Troade ; mais je ne partage pas cette opinion , qu'elle dut appartenir à quelqu'un des fils de Priant y et qu'elle existait au temps de la guerre de Troie, comme il le dit un peu plus loin en termes trèspositifs : cela n'est point admissible , car , si en effet elle eût existé à cette époque , aussi voisine qu'elle eût été d'Ilion , et habitée par des princes de la famille qui régnait sur toute cette contrée , elle eût partagé le sort de cette malheureuse ville, c'est-à-dire, qu'elle eût été complètement détruite. M. R, Rochette , pour rejeter tous les noms qu'on serait disposé à proposer, allègue le silence d* Homère et celui de V antiquité à son égard. Le silence d'Homère est des plus
naturels, et je le fais valoir à l'appui de mon opinion : histo^ rien et géographe aussi exact que nous le connaissons , il en eût certainement fait mention dans son Iliade , s'il eût été en position de le faire ; je ne doute donc aucunement que s'il n'en a point parlé, c'est qu'elle n'existait pas de. son temps , ou bien que , connaissant l'époque toute récente de sa création , il ne pouvait l'introduire dans ses récits sans commettre un anachronisme. Pour ce qui est de l'antiquité, je conteste à M. Rochette qu'elle n'en parle pas ; car cette ville me parait parfaitement désignée dans le passage que j'ai, cité d'Hérodote , quand je tiens compte de Terreur que lui a fait commettre le nom du Scamandre transporté au Simois.
<c Ce qui semble impossible , continue M. Rochette , dans l'état actuel de nos connaissances , et après ce long cours de siècles, est pourtant ce qu'a essayé de faire M. Mauduit, mais avec bien peu de succès , je dois le dire. Il pense que la ville qui nous occupe doit être la Scamandria de Pline ; et c'est le nom qu'il a écrit sur sa carte, à l'endroit où figure le plan de cette ville , qui lui fut communiqué par M. Morey , mon architecte (i). Je pourrais opposer à cette opinion une
(i) C est cette expression de M. Rochette qui me paraît propre à justifier ce que j'ai dit à la fin de Farticle précédent, qu'il met l^architecte fort au-dessous du savant archéologue. J'avais été déjà désa^éablement frappé en la lisant dans une lettre que Ton donna comme de lui^ et qui fut publiée par Tun de nos journaux, avant son retour de l'Asie Mineure; toutefois, je l'avais excusée, par la pensée qu elle pouvait être le fruit de ce qu'on appelle le cùrrente oalamo, et que la lettre où elle se trouvait, n'était peut-être pas destinée à la publicité; mais, je l'avoue, j'ai éprouvé un sentiment plus pénible, quand je l'ai vue reproduite dans un rapport
( 78 ) seule observation qui la détruirait radicalement : c'est que Scamandria était une ville hellénique, qui continuait d'exister du temps de Pline, et bien longtemps encore après; d'où il suit que l'emplacement de cette ville dans un lieu escarpé comme celui-là et éloigné de toute habitation , devrait offrir ces débris de civilisation hellénique quon rencontre sur le sol d'Ilium^ recens, dAlexandria Troas, et généralement de toutes les villes helléniques , tant de la Troade que d'ailleurs. Or, j'ai déjà remarqué que le site de notre ville n'offre
que je dois supposer avoir été écrit avec réflexion , et qui non-seulement fut lu devant les membres réunis de l'Académie des inscriptions et de celle des beaux^arts^ mais qui fait partie d'articles sérieux publiés dans un journal comme celui des Savants. Encore ici voit-on cette expression mon architecte précédée de ces mots : M, Morey^ qui lui ôte un peu de son fikchéux caractère; mais au commencement de l'article, on voit écrit tout crùittent : « Ma petite caravane se composait de mon architecte et de moi ^ d'un juif, etc. »
M. Rochette a dit dans l'une de ces observations auxquelles je réponds en ce moment (page 41^)9 Ç^^^l n'oserait dire ce qu'il pense d'une espérance que j'avais exprimée. J'imiterai sa discrétion en lui épargnant ici l'épithète que me parait mériter cette façon de s'exprimer à l'égard d'un artiste de mérite qui fut chargé par un de nos ministres de suppléer à son insuffisance pour la mission qu'il avait à remplir. Je me contenterai de lui faire observer que si M. de Choiseul, qui était un grand seigneur dans un temps où l'on accordait à ce titre beaucoup de prérogatives, si, dis-je, M. de Ghoiseul n'a pas toujours fait une part convenable aux hommes dont il a employé le concours, du moins, quand il se déterminait à en parler, il le faisait avec politesse,^ en termes qui témoignaient de la considération qu'il leur portait, et que certainement, à la place de M. Rochette, il n'eût pas désigné d'une manière aussi leste, l'artiste auquel on devra peut-être les fruits les plus heureux , les plus positifs de la mission dont il a fait partie.
79 ) absolument aucun vestige de ce genre ; ce doit donc être une ville habitée à une époque iUa/fue, pms détruite en des temps très-reculés et restée dans l'abandon; ce qui ne peut s'accorder avec ce que nous savons de Scamandria. J'avoue que, pour moi, cette seule considération suffit pour me faire repousser avec une pleine conviction l'idée que notre ville homérique ait pu être la Scamandria de Pline. Mais, comme M. Mauduit pourrait très-bien ne pas s'en contenter, il convient d'examiner les raisons qui Font déterminé ; je le ferai en peu de mots. » Pages 456-457*
Je suis très^lisposé à considérer Scamandria comme une ville hellénique; mais je difïere d'opinion avec M. Rochette, en ce que je crois que cette ville de Scamandria , connue au temps de Pline , a été entée , si je peux m'exprimer ainsi , sur mie autre ville, ce qui n'est pas sans exemple, ainsi que le changement de nom. On vient de voir que notre professeur , pour appuyer son opinion > que la position dont il s'agit ne peut avoir été occupée par cette Scamandria qui, selon lui, était une ville de création grecque , fait remarquer qu'on ne tïrouve sur cette position aucun débris de civilisation hellénique et que, conséquemment , ce que nous y voyons doit appartenir à une ville qui fut habitée à une époque iliaque , puis détridte en des temps très-reculés et restée dans V abandon. Je ne vois pas du tout la chose comme M. Rochette : j'admets que c'est une ville de l'époque iliaque en tant que , selon de fortes apparences , elle dut être construite en des temps très-rapprochés du sac de Troie, peut-iêtre en partie avec les matériaux de cette ville de Priam ^ et qu'elle fut aussi probablement primitivement occupée par ce qui restait sur
les lieux des descendants des anciens Troyens ; mais , relatif vement à cette observation qu'on ny voit aucun déhrU de la civilisation hellénique, je réponds, d'abord , que M. Rochette n'a pu examiner le sol avec assez d'attention pour affirmer qu'il n'en existe point. Le peu de débris de ce genre qui peuvent encore s'y trouver, a pu lui échapper d'autant plus facilement que le terrain est couvert de beaucoup de broussailles ; mais en outre , je trouve dans cette circonstance même , si elle existe, un argument en faveur de mon opinion, car elle prouve positivement, selon moi, que cette position a été occupée à peu près constamment depuis la création de la ville ilienne jusqu'à des temps fort rapprochés de nous. Ce doit être en effet par cette raison que les débris appartenant aux époques iliennes et helléniques ont disparu , et c'est par la raison contraire que les positions d'Ilium Recens et d'Alexandria Troas, comme l'observe M. R. Rochette, conservent encore des débris de cette civilisation hellénique; c'est parce que, détruites à des époques qui tenaient encore à l'antiquité, ces villes n'ont plus été habitées dans des temps plus rapprochés de ceux où lious vivons. Il n'est resté de la ville que j'appellerai sans nom, puisque M. Rochette ne veut pas qu'on lui en donne un, que des arrachements de petits murs dété^ riorés qui, sans doute comme il le pense, devaient être les restes d'édifices publics ou privés ; et , principalement , la partie inférieure des murailles d'enceinte, qui est encore assez considérable pour faire distinguer ce qui appartient à la ville et à la citadelle. Si, quelque jour, on peut observer ces divers débris avec l'attention convenable , on pourra probablement reconnaître que , du moins , ce qui appartient aux édifices privés n'est pas ancien, et que, pour ce qui regarde
( 8i )^ ce qui provient de la partie supérieure des murs d'enceinte et qui ne forme plus maintenant que des décombres, ces débris appartiennent à une , peut-être à plusieurs époques plus ou moins postérieures à celle des parties qui en forment la base et qui sont encore debout. Cet état de choses se voit assez fréquemment dans les villes de fondation antique , dans lesquelles la population est revenue après en avoir été une première ou une seconde fois expulsée. J'ai remarqué dans les murailles d'enceinte de la ville de Salone , l'ancienne Amphissa, de ces constructions improprement dites cyclopéennes, entées sur des constructions plus régulières dont les pierres présentaient des lits horizontaux; ce qui, pour le dire en passant , prouve qu'on a tort de considérer toujours ce genre de construction, dit cyclopéen, comme celui qui caractérise l'antiquité la plus reculée; mais cela dénote en. même temps plusieurs époques d'existence (i).
(i) Voici une observation que je n-ouve consignée dans mon journal au sujet de ces murs de Salone, et qui fut écrite sur les lieux mêmes: « La construction de ces murs présente trois époques différentes trèsdistinctes. Une partie est en pierre de taille à lits horizontaux, mais à joints irréguliei*s et taillés au profit de Ja pierre. Cette construction a beaucoup de rapport avec celle des murs que j ai reconnus comme ayant fait partie de Venceinte du Pergama de Troie; comme dans ceux-ci, les parements présentent des bossages bruts, seulement les pierres sont d'une dimension plus forte et telle à peu près que je l'ai pu remarquer dans les murs de la forteresse de Samos. Une autre partie de ces murs est aussi construite en pierre de taille, mais à joints et lits irréguliers, offrant le genre de construction dit cyclopéen. Cette partie se subdivise en deux: dans Tune, les joints sont mal dressés : on voit que les pierres en ont été remaniées par un peuple moderne et qu'on les a replacées comme on a pu ; dans lautre, au contraire, les joints sont taillés avec
« Je ne m'arrête pas, continue M. Rochette, aux particularités concernant l'existence de Scamandria, qu'allègue en
autant de soin que dans les constructions régulières; mais, chose remarquable , et qui tend à prouver que ce mode de construction ne caractérise pas constamment une aussi haute antiquité qu'on le croit, j*ai vu dans une partie de ces murailles, plusieurs rangs d'assises de construction régulière au-dessous d'une construction en polygones tout aussi bien appareillés; la troisième époque offre une manière tout à t'ait défectueuse qui doit être l'ouvrage des Turcs. «
Pendant que je suis sur ce sujet, je ferai, sur la construction des murs de Troie, une remarque qui coïncide singulièrement avec l'observation suivante que j'ai trouvée dans Ghoiseul^ et qu'il a tirée lui*méme de deux anciens écrivains : «Ainsi construites de la main des dieux (Nep- « tune et Apollon), les murailles de Troie furent regardées comme inexpug* « nables; mais le destin avait arrêté que cette ville serait prise plusieurs '^fois : il était donc nécessaire qu'elle eût un côté faible; ces dieux asso- « cièrent à leur opération un mortel qu'ils firent venir exprès, i£acus, « grand-père d'Achille et d'Ajax, qui construisit la partie du mur par « laquelle Télamon, fils de ce même iEacus, pénétra dans la ville quelques «années après (^). » Eh bien, j'ai été à même de reconnaître que les murs de l'antique Ilion, si peu qu'il en reste j offrent, en effet, deux modes de construction : l'un , tout à fait analogue à celui que j'ai décrit au commencement de la présente note, appartient plus particulièrement à la haute ville, et c'est sans doute ce mode qu'Homère avait en vue et qu'il suppose être tœuifre des dieux , à cause de la régularité de son appareil et de son excellence comparative. L'autre appartient à ce genre dit cjrclopéen^ et ses joints, étant assez grossièrement faits, ne donnent pas l'idée d'une construction très-susceptible de résistance. Je crois que Ton peut considérer cette circonstance singulière comme un indice de plus en faveur de l'identité de notre ville, puisqu'elle est conforme aux traditions de l'antiquité. Remarquons que ces constructions si distinctes ne sont
(*) Voyage pittoresque, t. Il, p. 3a8, — Darès Phrjg., Ut. I*', c. i. -* ApoUodore, Ut. U, r. 5.
( 83 ) premier lieu notre auteur, d'après les notes quil avait ^ ditil , recueillies sur cette ville. Ces notes ne nous apprennent rien que nous ne sussions déjà par le savant travail de Villoison sur la Troade , inséré dans le deuxième volume de Lechevalier ; et c'est certainement à cette source que M. Mauduit avait puisé les renseignements qu'il nous donne (i), et
point entées l'une sur l'autre, comme à Salone, ce qui annonce dans celle-ci plusieurs époques de travaux. A Troie , elles prennent toutes les deux de fond,
(i) On peut voir dans cette observation de M. Rochette^ un pendant à celle qu'il a faite dans son premier article, relativement à ce que j'avais fait remarquer moi-même, que tout ce qui nous reste de la statuaire grecque et romaine était de bronze. Ce qui h* et ait assurément pns difficile ^ a-t-il dit alors : c'est le même sentiment de bienveillance qui l'a inspiré clans les deux occasions. Je ne pense pas que Ton puisse voir en moi l'un de ces hommes qui usent de charlatanerie pour se faire valoir; je conviens donc, sans aucun embarras, que c'est en effet dans ce que Lechevalier a rapporté du travail de Villoison, que j'ai pris quelques-unes de mes notes sur Scamandria ; mais pour justifier les expressions que mon rapporteur a jugé à propos de citer, en les soulignant ^ il suffit, ce me semble, que ces notes ne m'aient point été fournies uniquement par ce que j'ai pu connaître de ce travail. Cela n'est point, en effet, et on peut le concevoir, puisque la notice de Villoison n'embrasse que l'état delà Troade au temps du Bas-Empire. Ceux de mes lecteurs qui auront pu remarquer dans mon livre, que la dissertation, dernier objet de la critique de M. Rochette, est précédée immédiatement d'un passage que j'ai tiré de Pline, liv. V, ch. 33, où il est question de cette ville de Scamandria^ et que, dans le cours dé cette même dissertation, je parle d'un marbre dont l'inscription , publiée par M. de Choiseul, a contribué à former l'opinion que j'ai exprimée sur cette ancienne cité, penseront, je l'espère, que M. Rochette eût pu retrancher de son rapport ces deux "observations et quelques autres du même genre, sans que le mérite de sa critique en eût souffert le moins du monde. Toutefois, pour mon compte,
qui laissent subsister encore quelque incertitude sur le véritable emplacement de Scamandria. Le témoignage le plus important à cet égard , c'est celui de Pline , qui range Scamaiidria parmi les villes anciennes de la Troade qui existaient encore de son temps, et qui , par la manière dont il en parle avant Ilium Recens, semble la placer à peu de distance de cette dernière ville : ce qui , joint au voisinage du Scamandre sur les bords dtujuel elle était certainement située, puisqu'elle en. avait pris le nom, nous fournit une position approximative assez exacte. Un autre témoignage , recueilli par Villoison, et négligé par M. Mauduit, celui de la notice d'Hiéroclès, s'accorde avec cette indication, en nommant Scamandria y qu'il appelle Scamandros, avec Ilion et Alexandria Troas ; et nous savons, d'ailleurs , par un passage d'Anne Comnène que cette ville, située à une demi-journée d'Abydos, ou de la ville moderne des Dardanelles (i), se trouvait sur la route directe d'Abydos à Adramyte. En combinant toutes ces données , on arrive à placer Scamandria dans la plaine du Scamandre , tout près des sources de ce fleuve, dans une position entrevue par le colonel Leake (2), et qui doit répondre au site du village turc d'Arabler-Keui; c'est , en effet , à cette détermination que je m'arrête pour
je ne suis point fâché de les y voir; car elles ne peuvent manquer de faire reconnaître que j'ai très-justement apprécié le motif qui a porté l'illustre académicien à réclamer la charge de rendre compte de mon livre, et le but qu'il s'est proposé , en m'écrivant cette lettre si flatteuse que je me suis donné le plaisir d'insérer à la page 44 ^^ présent écrit.
(i) Leunclav, Histor. Musulm. 1. IV, p. i8sfc, éd. Francof. 1591.
(2) Journal of a Tour in Asia Minor, p. 3-76.
mon propre compte. En mettant Scamandria y qu'il confond à tort avec Néandria^ au bourg actuel d'Enai (i), M. de Choiseul s'est certainement trompé , comme l'observe avec raison M. Mauduit (2) ; mais celui-ci est tombé à son tour dans une non moins grave erreur , en croyant reconnaître la Scamandria des anciens , la Scamandros des Byzantins , dans notre ville homérique. L'éloignement où elle est des sources du Scamandre , joint à sa situation sur la rive droite du Simols , était déjà une difficulté très-forte contre cette supposition ; et tout ce que peut dire M. Mauduit pour résoudre cette difficulté, est véritablement en pure perte. Je ne suivrai donc pas la discussion où il s'engage à ce sujet, /^arce que je crois que ce serait prendre une peine inutile ; mais je ne puis me dispenser, en finissant, de relever une erreur qu'il prête à Hérodote , et qui tient uniquement à une fausse supposition de notre auteur lui-même. » Pages 457-458.
Le témoignage de Pline , invoqué aussi bien par moi que par M. Rochette , est sans doute très-important ; toutefois il se réduit à nous faire présumer, d'abord, que Scamandria faisait partie des objets que l'on voyait de la plaine de Troie , et que, conséquemment, elle était peu éloignée d'Ilium Recens.
(i) Voyage pittor. , tome II, p. 288.
(a) Pour être juste, je dois dire que M. Rochette, dans une note au bas de la page dont je tire ce paragraphe, me donne encore une satisfaction , en adoptant aussi mon opinion de préférence à celle de M. de Choiseul relativement à la ville de Néa , citée aussi par Pline. « Le fait est, dit-il, que M. Mauduit me paraît avoir bien déterminé remplacement de Néa y au lieu où il la met sur sa carte , d'après les raisons qu'il donne dans
( 86 ) Les expressions du géographe latin nous portent à croire de plus, que cette Scamandria était fort ancienne, puisqu'il paraît surprts qu'elle existât encore quand , selon sa croyance , plusieurs des fleuves cités par Homère avaient disparu. Je prends acte de ce que M. Rochette dit , que cette ville était certainement située sur les bords du Scamandre ; mais par Scamandre , il entend le Scamandre d'Homère. C'est encore un point sur lequel nous différons tout à fait de manière de voir : je crois bien , comme M. Rochette . que les noms de Scamandria y Scamandros , furent en effet donnés à la ville dont il s'agit, parce qu'elle était construite au bord d'un Scamandre; mais j'ai exprimé la persuasion intime où je suis que ce Scamandre était le Simoïs d'Homère, à qui le nom de Scamandre fut transporté en des temps fort anciens , ainsi que je crois l'avoir clairement démontré (i).
On pourra bientôt convenir , je l'espère , que M. Rochette n'est pas plus heureux dans ses assertions que dans le choix des autorités auxquelles il me renvoie, puisque les unes comme les autres tournent pour la plupart contre ses opinions : il vient d'avancer que Scamandria était certainement
(i) Il faut voir cette démonstration dans mon ouvrage. Elle fait partie de la dissertation qui commence page 210. Cest à cette partie que M. Rochette se contente de répondre par ces mots qu on a pu lire dans Tinstant et qui ne donnent pas une idée fort heureuse de son urbanité : « Tout ce que peut dire M. Mauduit pour résoutire cette difficulté est véritablement en pure perte y etc. » Je crois bien que ce serait en effet peine perdue si ce que j'ai dit s'adressait uniquement à un homme qui était déterminé à l'avance à condamner au néant tout ce que je pourrais dire en opposition à ses idées propres; mais jose espérer que tous mes lecteurs ne seront pas dominés par une si fâcheuse prévention.
(87) située au bord du Scamandre; de plus, il a expliqué clairement qu'il entend par Scamandre le Scamandre d'Homère , et , cependant, il met cette ville là oii sur notre carte ( voyez planche F* ) le géographe a placé Arabler-Keui , village qui se trouve à plus de deux kilomètres, à vol d* oiseau y en arrière des sources de son Scamandre : il appelle cela être au bord du fleuve , être tout près de ses sources. De même , il considère comme étant dans la plaine du Scamandre, cette position d'Arabler qui se trouve tout au fond d'un plateau et à cette distance dé tout au moins deux kilomètres des sources où commence seulement la plaine. Nous savons par Leunclavius , historien du Bas-Empire , que Scamandria était une ville fortifiée et qu'elle avait une citadelle, ce qui suppose qu'elle devait occuper une position militaire, et il veut qu'elle ait existé non-seulement sur le point le plus reculé de ce plateau , près d'une montagne (le Kara-Dagh), mais tout au pied de cette montagne (i), qui pouvait facilement la com-
(i) Si on consulte ma grande carte (pi. P*, fig. i), on pourra croire que ce Tillage est déjà sur le penchant de la montagne; mais dans cette carte qui fut calquée, pour sa configuration, sur celle de M. de Choiseul, le copiste, à mon grand déplaisir, a généralement et particulièrement sur ce point et dans la vallée de Thymbra , trop prolongé le pied des collines aux dépens du sol voisin. Sur la carte originale , le terrain présente, dans toute son étendue , l'aspect d un plateau dont le village occupe l'extrémité, tout au pied de la montagne, comme je viens de le dire. La petite carte particulière (même planche, fig. a) donne une idée plus juste de la position. En recourant à Téchelle, on pourra aussi voir que du centre du village aux sources , il y a près de 2,400 mètres. M. Rochette a lui-même assez bien apprécié cette distance, car il dit, p. A^o^ que parvenu à ce point, Arabler-Keui, il voyait d'assez près les deux petits minarets de Bounar-Bachi , où il aurait pu arriver en une demi-heure :
(88) mander. Enfin , il me paraît douteux que cette ville fortifiée , et qui possédait une citadelle, située là où il le veut, ait eu de Teau en quantité suffisante pour sa garnison. Toutes ces choses ne sont point des difficultés pour M. Rochette quand il s'agit de soutenir ses opinions; mais parce que la ville, objet de ce débat , est appelée par Pline Scamandria^ et Scamandros par Hiéroclès et Anne Comnène, il ne veut point admettre que cette ville dont nous voyons des restes trèsremarquables et qui sont situés bien réellement au bord d'un fleuve qui , à cette époque de Pline , portait ce nom de Scamandre, peut-être déjà depuis huit cents ans (i), tandis que celui qu'il a en vue avait perdu le sien depuis autant de temps ; il ne veut point admettre , dis-je , que cette ville ait pu emprunter son nouveau nom de ce fleuve.
La plupart des suppositions et des citations de M. Rochette ont cette valeur dans cette dernière partie de sa critique , ce qui ne l'empêche pas de m'imputer des fautes , des erreurs , avec une assurance qui ne doit appartenir qu'à lui. Le passage qu'il cite , comme je l'ai fait moi-même , et dans lequel il est dit que Scamandros était située à une demi-journée des Dardanelles , et se trouvait sur la route directe d'Abydos à Adramyte ; ce passage si précis témoigne assurément bien plus pour la position que j'ai en vue , que pour celle qu'il indique ; car , outre que la mienne est bien réellement à cette
il n*a pas remarqué que les distances d'Arabler à Bounar-Bachi et aux sources sont à peu près égales.
(i) Je crois avoir prouvé qu'il portait ce nom, et, selon beaucoup d'apparences, depuis plusieurs siècles, lors du passage de Xercès dans la Troade; or, entre cette époque et celle où Pline a vécu, on compte plus d£ cinq cents ans.
(89) distance d'une dennd-journée des Dardanelles , c'est elle qui est aussi bieiï positivement sur la route la plus directe -d'Abydos à Adramyte. Pour s'en assurer , il sufBt de jeter un coup d'œil sur la carte générale de la Troade (i). Je ferai observer, en outre , que cette voie devait être une Doie militaire , puisque , le défilé du Simois une fois passé , ce défilé qui , remarquons-le bien, à son entrée, était défendu par notre ville et sa citadelle , le reste de cette voie jusqu'à Adramyte n'offrait presque plus de difficultés ; tandis que celle par Arabler , s'élevant à travers des montagnes qui sans doute alors étaient encore couvertes de forêts, était probablement sur plusieurs points impraticable aux chariots. Si M. R. Rochette m'objecte que le ravin du Simois est lui-même peu praticable, je lui répondrai qu'au temps où notre ville florissait , c'est-à-dire , il y a deux mille ans , il l'était sans doute davantage; car, certainement, ce sont les eaux du torrent et le manque d'entretien qui ont mis ce passage dans l'état oii on le voit maintenant : on peut croire que , même au temps d'Alexis Gomnène, pour peu qu'on ait fait quelques frais pour maintenir le cours de ce torrent sur l'un des côtés du ravin , et on était intéressé à en faire, cette voie était encore la plus praticable , comme elle est , en effet , la pljis directe. Ce fut sans doute l'importance de cette position , qui commandait si puissamment cette route resserrée entre des roj chers escarpés , qui détermina à élever la citadelle dont on
, voit encore de si notables restes. Cette forteresse n'eût servi
I à rien si elle n'eût commandé la voie praticable, peut-être
(i) Voyez datis Choiseul la planche portant le n"* i8, tome II, et dans mon livre la planche dernièr4î.
(9o) l'unique voie qui pendant des siècles a conduit d'Abydos à Adramyte. Quoi qu'il en soit , si Scamandria tirait son nom du Scamandre, ainsi que M. Rochette nous Taffinne, et comme j'en ai la persuasion , il est d'autant moins possible que cette ville ait été située où il l'indique, puisque, du temps d'Anne Comnène , sans remonter plus loin , le fleuve connu sous ce nom était le Simdis d'Homère; cela résulte incontestablement d'une assertion de cette princesse qu'on trouve dans son Alexiade , et que Villoison a mentionnée dans cette notice que M. Rochette possède si bien , savoir : que <c parmi les rivières qui prenaient leur source dans l'Ida , que la fille d'Alexis nomme /w/;^ , on comptait le Scamandre (i);» or, c'est le Simois qui prend sa source dans l'Ida.
Ecoutons maintenant M. Rochette développer une dernière erreur qu'il m'impute , en me reprochant de l'avoir prêtée à Hérodote , quand , selon lui , elle tient uniquement à une fausse supposition de ma part.
« Dans son récit de la marche de Xercès de Sardes à Abydos, l'historien dit que Xercès, arrivé au Scamandre, monta à Pergame de Priam, quil avait le désir devoir. Sur cela , M. Mauduit prétend qu'Hérodote est tombé dans une erreur, parce que la Pergame de Pria.m était certainement détruite à cette époque. Mais Hérodote ne dit pas que Xercès soit monté à l'emplacement d'une viUe existante; il se contente de dire qu'il se rendit sur le site du Pergamon de Priam , et qu'ily accomplit des sacrifices: il n'est pas question là de la ville comme existant encore ; et Hérodote , qui connaissait bien apparemment le sort de Troie, s'est exprimé
(i) Voyage de la Troade tome II, chap. fil, p. 106-107.
(9' ) avec une parfaite exactitude. La manière dont M. Mauduit veut expliquer le fait qu*il raconte , en supposant que la ville de Pergame , vue par Xercès , est précisément notre Scamandria, repose, au contraire , sur une supposition tout à fait dénuée de fondement , et elle tend à confondre la véritable Pergame , la Pergame de Priam , comme dit Hérodote , avec notre prétendue Scamandria , tandis que c'étaient deux villes voisines et contemporaines l'une de l'autre , qui avaient eu sans doute la même origine, et qui sans doute aussi furent enveloppées dans la même catastrophe , mais qui n'eurent que cela de commun. » Pages 458-459.
C'est décidément un parti pris, chez M. Raoul Rochette , de me prêter des absurdités. Je n'ai assurément jamais voulu dire qu'Hérodote ait méconriu le sort de Troie; mais il est fort naturel de croire que , abusé comme le furent plus tard Démétrius de Scepsis et Strabon , et , je crois , la totalité des écrivains anciens qui nous sont connus , à la seule exception de Pline; il est, dis-je, fort naturel de croire qu'abusé par ce transport du nom du Scamandre au Simois , il ait pu , lui aussi , méconnaître la véritable position de Troie, Je regarde comme certain qu'il l'a , en effet , méconnue , soit que ce fût Ja ville d'Ilium Recens qu'il ait prise pour la Pergame de Priam, ainsi que l'a pensé M. de Choiseul (i), chose que j'ai ignorée,
(i) M. Raoul Rochette en fait l'observation dans une note de son rapport, p. 4^9? ^n renvoyant au Voyage pittoresque, p. 385, note a. A la page précédente, 4^8, n. 6, il avait déjà cité Kruse comme ayant aussi inféré de ce passage d*Hérodote, quUl existait encore quelque chose de Troie , au moins du temps de cet historien. Notre professeur est assurément bien libre de préférer l'interprétation de Biihr, dernier éditeur
( 9^ soit, comme je le crois, que c'ait été notre ville sans nom; et, de plus, je suis persuadé que c'est son erreur, comme je lai déjà dit , qui a causé celle de Strabon , et primitivement celle de Démétrius. II n'y a , j'ose le croire , dans toutes les conjectures que j'ai présentées sur ce sujet, rien de trop forcé ^ et , surtout , rîen qui choque le sens commun. S'il y a quelque chose qu'il soit impossible d'admettre, ce doit être cette interprétation que M. Rochette donne , en cette circonstance , au texte d'Hérodote; car il n'existe dans ce texte aucune expression susceptible d'offrir le moindre fondement à sa manière de voir , et , en vérité , on pourrait trouver fort excusable quiconque suspecterait sa bonne foi , quand on le voit favoriser ses allégations par la suppression de quelques mots plus significatifs qu'il ne voudrait. Il fait dire à Hérodote que Xercès, sur le site de Pergame*, quand il n'est aucunement question de site, accomplit des sacrifices; quand le texte dit que , le souverain étant monté à Pergame de Priam qu'il désirait voir , V ayant "vue et s' étant enquis des choses qui la concernaient , sacrifia mille bœufs à Minerve Ilienne. A qui donc M. R. Rochette s'est-il flatté de persuader qu'un grand prince se soit avisé de faire des sacrifices à une
déesse protectrice d'une ville qui n existait pa^P Non^
assurément. Xercès monta à une ville qui était habitée et qui possédait un temple dédié à Minerve lUenne , protectrice de cette ville , et Hérodote comme Xercès ont cru que cette
if Hérodote^ dont il s autorise, à celle adoptée par le comte de Choiseiiîl , par Kruse et par moi , mais il me permettra aussi de croire que Bahr eût pris la chose tout autrement s*il eût connu lexistence de cette ville, si voisine de la yéritablc Pergame.
Cd3)
ville occupait l'emplacement de Tllion d'Homère , de ta Pergame de Priam , comme Hérodote l'appelle. Or , il est remarquable que M. Rochette, dans la description qu'il nous donne des restes de là ville sans nom , si voisine de l'ancienne Troie, constate d'abord que les restes de ses murs sont formés de blocs polygones assemblés ssins ciment , dans le système de la construction cyclopéenne la plus ancienne (i\ et quau centre de l'acropole on voit^ trèsdistinctement, la trace d'une aire en forme de carré long ,
« (i) Je sais bien ce que M. Rochette veut dire par ces mots ; mais je suis persuadé que c'est à tort que Petit-Radel s*est avisé de classer l'antiquité des constructions selon le mode de leur appareil. Les anciens étaient déterminés, dans Temploi de ces divers modes, selon la nature des matériaux dont ils pouvaient disposer , et aussi selon la nature et l'importance des constructions qu'ils avaient à faire. Certainement, quand ils avaient à leur portée des matériaux qui offraient des lits naturels « comme les bancs de pierres des environs de Paris, ils ne s'amusaient pas , à quelque époque de l'antiquité que ce f%t, à les tailler en polygones de cinq, six ou sept côtés, et quand ils élevaient des murs de temple et de palais, même de simples soubassements pour des édifices de ce genre , ils pre^ naient la peine de tailler leurs pierres en cours d'assises réglés , et ils en allaient chercher au loin , s'ils n'en trouvaient pas dans le pays qui fussent propres pour ce mode de construction. C'est plus particulièrement les murs de ville et de terrasse qu'ils faisaient dans ce mode improprement nommé cyclopéen^ et ils en ont conservé l'usage pour les constructions de ce genre, même lorsque la meilleure qualité des instruments leur a permis de dresser les lits et les joints des pierres aussi parfaitement qu'ils pouvaient juger convenable de le faire : leur but était l'économie du transport, celle de la matière et du travail; mais ils n'usaient de cette économie que pour les objets de peu ou d'une médiocre importance. Je crois donc que la manière la plus convenable (le désigner ce genre de construction est de l'appeler poljrgone; car , s'il
taillée au ciseau sur le roc, qui doit avoir été l* emplacement d'un petit temple. ( Journal précité , pages 455 et 456). Est-il si déraisonnable d'admettre que les ruines d'une ville qui , certainement, n'était pas l'ancienne Troie, mais qui n'était séparée d'elle que par l'étroite vallée du Simoïs, que cette ville, dont les murs d'enceinte offrent un mode de construction tout semblable à celui qu'on peut encore reconnaître dans les faibles restes de la véritable Ilion ; est-il , dis-je, si déraisonnable d'admettre que ces ruines aient pu appartenir au premier établissement Jbrmé pour recevoir ce qui restait , dans la contrée , des descendants des anciens Troyens, surtout quand nous savons, par la tradition antique, que cette ville de Troie fut rebâtie plusieurs fois, mais qu'elle ne le fut point sur l'ancien sol, parce qu'on le considérait comme voué au malheur, à cause des malédictions quAgamemnon, suivant une ancienne coutume y avait prononcées contre elle (i)? Pour ce qui est de moi, je me sens très-porté à croire que cette base de temple , vue par M. Rochette , au centre de l'acropole de cette ville , sur le point culminant de la colline , en regard de celui occupé par la Pergame de Priam , peut être la base de ce temple de Minerve Ilienne , à laquelle Xerchs sacrifia ; je ne pense pas qu'aucune personne sensée , pour peu qu'elle y réfléchisse , fasse difficulté d'admettre que les habitants d'Ilium Recens , qui manifestèrent plus tard , quand toutes les traditions sur
n*y a point à douter quen beaucoup de circonstances il ne soit un indice d'une très-haute antiquité , cela n'en est pas toujours unepreave, et , conséquemment, ne peut être établi comme règle générale. »
(i) Géog. de Strabon , liv. XIII , chap. P'.
(95) la position de la ville de Priam furent perdues , cette prétention d'occuper le véritable site d'Ilion, devenus assez puissants pour avoir pu détruire les deux villes d' Achillée et de Sigée , par la seule raison que leurs citoyens refusaient d'obéir à leurs lois (i), ont pu subjuguer une troisième ville dont les' habitants osaient disputer à la leur l'honneur d'avoir été le berceau des conquérants du monde : il ne me paraît point hors de toute probabilité que , ayant enfin soumis à leur autorité cette ville qui , d'ailleurs , était nécessaire pour la défense de leur territoire , ils lui aient donné le nom que portait en ce temps le fleuve qui baignait la base de ses murailles; et je dis encore une fois que s'il y a quelque chose d'inadmissible, c'est cette supposition par laquelle M. Rochette termine sa critique , que la ville à laquelle il ne veut pas donner de nom , et celle de Troie , aient été deux villes voisines et contemporaines Uune de Foutre , qui avaient eu sans doute la même origine , et qui , sans doute aussi, furent enveloppées dans la même catastrophe, mais qui
n^ eurent que cela de commun
Les derniers mots qu'on vient de lire sont assurément des plus curieux. Que penserait-on, dans quelques milliers d'années d'ici, si quelque écrivain, aussi en renom que notre professeur, tentait de soutenir que les constructions de Paris, dont il aurait pu voir des restes sur la rive droite et la rive gauche de la Seine , formaient deux villes distinctes qui ont pu avoir la même origine et auront eu la même fin , mais qui n'auront eu que cela de commun?. .. Voilà pourtant, rigoureusement, la valeurdu raisonnement de M. R. Rochette.
(i}Ibid,ibid.
(96) IjR vallée du Simois , sur le point que nous avons en vue , n'offre pas dans le bas , entre les rochers qui la dessinent , la largeur de notre Seine au Pont-Royal , et il faut nécessairement conclure, à l'aspect des lieux que cette étroite vallée sépare , que les deux positions si voisines ont appartenu à la même ville , ce qui n'est pas présumable quand on considère que l'une des deux a conserve , presque dans son intégrité , sa double enceinte, et que ces deux positions, réunies par un semblable lien , eussent offert une particularité tout à fait singulière, que le poète historien et géographe n'eût pas manqué de caractériser dans ses récits ; ou bien, comme je le pense, il faut admettre que la partie qui a conservé de si notables débris , tandis que l'autre ne possède plus que quelques assises restées au bord d'un abîme , il faut admettre , dis-je , que cette partie, encore si riche en constructions , a été élevée après la destruction complète ou l'abandon de l'autre. Selon moi, le nom de Pergame , employé par Hérodote, fait d'abord voir que le lieu visité par Xercès était une forteresse, construite sur un lieu élevé, et la désignation de Priam , qu'il y ajoute, indique que , de son temps , d'autres villes ou bourgades avaient déjà pris le nom de Trpie : car je ne vois pas pourquoi il se serait servi de cette désignation , s'il n'eût existé qu'un seul lieu qui se fût donné l'un de ces noms, Pergame» lUon, Troie. Pour nous éviter de répéter trop souvent celui de Troie, nous disons bien la ville de Priam , mais nous ne disons pas la Troie de Priam , Vllion , la Pergame de Priam ; ou , s'il nous arrive d'employer une de ces locutions , c'est précisément quand nous voulons distinguer la véritable ville de Troie d'Ilium Recejis et de la Troiie d'Alexandre^
Un fait qui vient fortement à l'appui de l'opinion que la soi-disant i^^r^am^ de Priant et Scamandriâ sont une seule et même ville , ou du moins qiie , si ce sont deux villes, l'une a remplacé l'autre , c'est que , depuis Hérodote , aucun géographe, aucun écrivain, n'a parlé de cette Pergame que je prouve ne pouvoir être celle de Priam , et que, avant Pline , aucun géographe, aucun écrivain, n'a fait mention de Scamandriâ. L'auteur latin , si je ne me trompe , est le.premier qui a dit quelques mots de celle-ci ; il l'a fait dans des termes qui donnent lieu de croire qu'elle était fort ancienne ; et cependant nous ne pouvons admettre que son noQi ait été connu dans la haute antiquité, puisque, comme je viens d'en faire la remarque , antérieurement à cet auteur, ce nom n'a été cité par aucun autre. De cette observation on peut conclure , sans doute, que la partie ancienne de l'histoire de cette ville n'a offert que peu d'intérêt; mais elle doit aussi disposer à croire que ce nom de Scamandriâ, comme je le présume, a fort bien pu être substitué à celui de Pergame , qu'elle aurait porté , selon moi , au temps de Xercès.
Remarquons que M. Ilochette , pour soutenir son opinion avec quelques chances de succès, a laissé de coté, et sans doute à dessein , ce que j'ai dit pour prouver que le torrent qui , depuis trois mille ans et plus , approfondit le ravin qui sépare ce que j'appellerai la fausse et la vraie Pergame; que, dis-je, ce torrent a bien effectivement reçu dans des temps plus anciens et très-rapprochés de l'époque iliaque ce nom de Scamandre, source de toutes les erreurs qui ont été faites relativement au principal théâtre des chants d'Homère. Je regarde ce silence de M. Rochette comme très-significatif, et comme m'étant si favorable, que je me crois par-
( 98 ) faitement dispensé de revenir sur tout ce que j'ai recueilli et produit sur ce sujet , espérant que mes lecteurs se sentiront maintenant d^autant plus disposés à y recourir , que l'illustre professeur Ta couvert de plus de dédain. Je préfère leur donner, par quelques exemples frappants, la mesure de confiance qu'il convient d'accorder à ses assertions géographiques. Je crois pouvoir me donner d'autant mieux cette petite satisfaction , qu'elle me fournit l'occasion de présenter des observations intéressantes sur des sujets que je n'ai peutêtre pas traités avec les développements qu'ils méritent.
Dans son premier article, page 829, à propos de la disparition totale du temple élevé à Achille , parlant de celle de la ville de Sigée , qui en fut voisine , et dont il ne reste que quelques douteux vestiges , il a cru déterminer convenablement la position de celle-ci , en disant : « Que le site de « cette ville répond , à peu de chose près , à celui du village ce turc de Koum-Kalessi , et du moderne château d'Asie. »
Si on jette un coup d'œil sur la planche première de mon ouvrage, laquelle offre le plan topographique de la plaine de Troie , compris la partie de l'Hellespont qui borne cette plaine au nord , pour peu qu'on ait présent à l'esprit ce qui a été dit dans maints auteurs anciens et modernes , sur les atterrissements considérables que le Simoïs a créés sur ce point , on aura la conviction que, au temps de la fondation de Sigée, l'une des plus anciennes villes qui se soient formées dans cette contrée depuis la guerre de Troie, tout le sol que couvrent maintenant Koum-Kalessi et le château voisin y devait être encore sous les eaux{\). N'est-on point
(1) On voit indiquée sur ma carte, pi. F*, au pied du promontoire, une grande flaque d*eau qui fait voir évidemment que toute la pointe où
(99) arrêté par le peu de fond de cette opinion de M. R. Rocbette? On m'accordera, du moins, qu'il serait fort difficile de la concilier avec celle de Barbie du Bocage , qui veut que c'ait été aussi , à peu de chose près , sur ce point qu'ait été fondée AchiUœum; car, pour que l'archéologue et le géographe aient raison tous les deux , il faudrait que Sigée et Achillée n'eussent formé qu'une seule et même ville. Or, j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer qu'elles ne peuvent même pas avoir été construites dans le voisinage l'une de l'autre , puisque ces deux villes servaient de places d'armes a deux partis ennemis. J'ai accordé que Sigée a pu occuper la position indiquée sur notre carte , et qui a été déterminée par M. de Choiseul , ou par son éditeur ; mais , si M. R.' Rochette me permet de profiter de la circonstance pour exprimer entièrement ma pensée sur ce sujet , je dirai que , selon ce que j'ai lieu de croire , la citadelle sigéenne occupait le sommet de la colline, que la ville se dessinait probablement en amphithéâtre sur son penchant , dans la direction sud-est (i), et que les seuls établissements maritimes ont pu occuper le sol praticable qui avoisinait la plage à l'entrée du golfe; mais ces établissements étaient certainement en arrière en marchant vers le sud, du point occupé maintenant par le nouveau
se trouvent Koum-Kalessi et le nouveau château d'Asie est un produit des alluvions. J ai fait tracer sur cette même carte , par une ligne ponctuée, la configuration que pouvait avoir le golfe au temps de Priam. Il me paraît hors de doute que le lit actuel du Mendéré détermine Tun des côtés de ce golfe, dans la partie qui se rapprochait le plus de Sigée.
(i) Je dis, dans la direction sudrest^ parce que les deux tombeaux qui occupent cette direction ont été conservés : cela prouve, selon moi, que )a ville ne se portait pas de leur côté.
château d'Asie. Pour ce qui est des deux villes qui furent construites en Thonneur d'Achille , je ne m'occuperai que de celle que Pline nous dit avoir été bâtie par les Athéniens , en remplacement de l'autre, sur le lieu où les vaisseaux du héros stationnèrent. Je persiste dans la pensée que le pont antique , auquel aboutit le chemin de Koum-Keui , lui appartenait; c'est assez dire la position que je lui assigne (i).
Passons maintenant à un second exemple. Au commencement de l'article que je réfute en ce moment , les observations du professeur , que j'avais négligées dans le principe , parce qu'elles me paraissaient alors n'avoir qu'un assez médiocre intérêt , ont porté sur le peu que j'ai dit du tombeau d'Hector. Il a fait remarquer que mes idées n'étaient pas fort arrêtées touchant la position que ce monument a pu occuper. J'ai , en effet , avancé en dernier lieu, page i4i ? que le tombeau dont il s'agit pourrait être celui qui , dans la carte particulière que je donne de remplacement d'Ilion , pi. F*, fîg. 2 , est désigné par ces moXs^scopie et tombeau; sur quoi mon rapporteur s'exprime ainsi : « Ce qu'il y a d'à peu près avéré, a c'est que le tombeau d'Hector n'exista jamais dans l'en- <c ceinte du Pergama , mais dans quelque endroit de la Troade, <c soit dans le hoissajcré d'Ophrynium, soit ailleurs. » (Voir le Journal précité, page 45 1. )
Certes, M. Rochette nous donne encore là une opinion peu réfléchie. Je ne tiens pas à ce que j'ai écrit sur cette tombe. Pour me prononcer plus pertinemment sur son compte, j'aurais besoin de revoir les localités, car, sous ce rapport , je ne leur ai pas accordé assez d'attention ; toutefois,
(i) Voy. Pline, lib. V, cap. 33, et ma carte, pi. I".
( îoi ) je ne puis souscrire à une telle décision , particulièrement eîl ce qui regarde la position dans le bois sacré d'Ophrynium» De tous les écrivains qui ont parlé plus ou moins du tombeau d'Hector , Lycophron est le seul qui ait donné sujet de penser que ce monument ait existé près de ce lieu : M. Ro* chette me permettra de discuter la valeur de ce témoignage. Si ce que j'ai rapporté de la faiblesse du comte de Choiseul Gouffier m'autorise grandement à me défier même des auteurs qui s'expriment comme ayant vu par leurs propres yeux les objets qu'ils décrivent , à plus forte raison puis-je tenir peu de compte des paroles vagues échappées à un poète qui survint neuf cents ans après la destruction de Troie , qui passa la majeure partie de sa vie fort loin des lieux qu'il a cités inconsidérément, et qui, enfin, est renommé principalement pour la singularité de ses citations et pour leur obscurité.
Lycophron est né à Chalcis, ville de l'Eubée ; mais il paraît que la plupart de ses écrits ont été faits en Egypte, à Alexandrie , où il jouissait de la faveur de Ptolémée II , le premier qui fut surnommé Philadelphe. Son poëme d' Alexandra, connu des modernes sous le nom de Cassandre, est considéré , il est vrai , comme un prodige d'érudition , mais aussi comme un monstre de bizarreries. Suidas appelait cette œuvre le poëme ténébreux, et Stace , le dédale du noir Lycophron (i). Voici ce qui, dans ce poëme, a pu faire présumer que le tombeau d'Hector existait près d'Ophryrdum. Cassandre , dès le commencement des événements qui ont rapport à la guerre de Troie, lisant dans l'avenir et s'adressant à
(i) Voyez, dans la Biographie universelle, Farticle fait sur ce poète par Boissonade.
( loa ) Hector, entre autres paroles lui dit : «O mon frère, objet (c cher à mon cœur , défenseur de nos palais et de notre patrie, ce tu n'auras pas en vain rougi les autels du sang des taureaux , « et offert tant de prémices et de victimes à celui qui monta « sur les trônes d'Ophion. Ce dieu te conduira dans sa terre
(c natale , le séjour le plus honoré de la Grèce
<i Tu habiteras les îles des heureux , grand héros destiné à « repousser les traits de la peste , lorsque le peuple d'Ogygès , a que sema, jadis Gadmus, pressé par une troupe de guer- « riers dévastant le pays , les palais et les temples de Ténéros , « docile à la voix du dieu de la médecine , t'enlès^era des <c tombeaux d'Ophrynium, et te portera dans les murs de a Galydnos , sur la terre des Aoniens. » ( Ext. de Choiseul , tomeII,pag. 24 1.)
L'induction que je tire de ces mots, t* enlèvera des tombeaux d'Ophrynium , c'est que Lycophron les écrivit sous l'influence de l'opinion qui considérait Iliuin recens comme occupant l'emplacement de la Troie de Priam. Ayant lu , apparemment dans quelque auteur plus ancien que lui , que le tombeau d'Hector avait été élevé dans un bois , sachant peut-être qu'il en existait un entre cette Ilion et le bourg d'Ophrynium ; fidèle à cette habitude qu'on lui reproche de nommer des lieux peu connus , et souvent plus ou moins écartés , de préférence à ceux que son sujet désigne , il s'est exprimé comme nous le voyons (i). Quoi qu'il en soit , je tiens pour certain que
(i) Il y a peu d écrivains, il faut le croire, qui se fassent une idée convenable des erreurs auxquelles expose le vice d'unfe expression. Supposons que, dans quelques siècles, la tradition sur la position d'Arabler- H^eui, piaintenant désert, étant entièrement perdue, tenant à fixer celle
( io3) ceux qui fondent une opinion sur les termes que je viens de rapporter , sont dans Terreur ; car , si nous avons en vue la véritable Troie, il devient impossible d'admettre que les Grecs, maîtres de la campagne, comme ils Tétaient, et lorsque, naguère encore, Achille et Ajax avaient pillé et saccagé un bon nombre de villes soumises aux Troyens, ceux-ci aient été assez mal avisés pour aller placer la tombe deleur chef le plus révéré, du fils chéri de leur roi, dans le voisinage de cette bourgade d'Ophrynium , que Ton place à peu de distance de THellespont , au sud-est de Rhœtée , du coté de Dardane, ( Voir la carte , pi. F®. )
S'il est hors de doute qu'un géographe , un savant comme Strabon , ait connu les écrits de notre poëte , et particulière*,
de Scamandria , on ait recours à ce rapport que M. R. Rochette a fait de mon livre. En lisant, dans ce rapport, que Scamandria était dans la plaine du Scamandre , très-certainement sur les bords du fleuve , tout près de ses sources (*), je le demande, est-il un géographe, telle sagacité qu*il puisse avoir, qui, venu sur les lieux, et lisant de telles assertions, puisse penser à placer, sur une nouvelle carte qu'il ferait , cette Scamandria là où rillttsdre académicien a eu Tintention de l'indiquer? Cet exemple, que mon rapporteur me fournit lui-même, ne doit-il pas nous rendre bien circonspects dans le choix des témoignages que nous empruntons tant aux anciens qu'aux modernes, et particulièrement aux poètes, à qui la mesure du vers , et tant d'autres entraves, font souvent dire tout autre chose que ce qu'ils veulent; et ne devons-nous pas, la plupart du temps, quand nous trouvons des opinions contradictoires, nous en rapporter de préférence, comme l'ont fait en cette circonstance les doctes auteurs de la correspondance d'Orient (**), aux lumières que nous fournit le simple bon sens?
(*) Voir plot haut, p. 84 , et dans le jonroal précité aux pages 457 et 458.
(**) Voir lear lettre XIX, p. 37a, ou la citation que j*en ai faite, p. m de mon lifre.
ment ce poëme d'AIexandra, qui dut avoir beaucoup de lecteurs dans V antiquité, à en juger par le grand nombre de manuscrits qui nous en sont parvenus (i), on doit aussi croire qu'il n'a point adopté cette supposition étrange que M. R. Rochette paraît disposé à accueillir; car, dans Ténumération qu'il fait des villes voisines de l'Hellespont , en citant Ophrynium, il dit seulement qu'il y avait près de cette ville, dans un lieu visible de tout côté , un bois consacré à Hector (2), assertion qui fut peut-être suggérée aux écrivains qui le précédèrent par ce passage de Lycophron , et la seule que le célèbre géographe aura cru pouvoir admettre. Pour ce qui est de moi , quand j'ai sous les yeux un exemple comme celui de l'opinion erronée sur la position des fleuves Simois et Scamandre , et sur celle de Troie , transmise par Hérodote à Démétrius de Scepsis, de Démétrius à Strabon, et de celui-ci à tous les écrivains postérieurs jusqu'à notre compatriote et contemporain Lechevalier , je me sens bien porté à croire que ce poëme de Lycophron est la source de cette autre erreur, embrassée par quelques écrivains anciens et modernes , y compris M. R. Rochette , touchant le tombeau d'Hector. On m'objectera que , relativement à la position de ce tombeau , hors des murs de la "ville , il en est fait mention dans une œuvre très-importante de Dictys de Crète, qui vivait bien avant Lycophron. En effet , on peut lire dans une traduction latine d'un écrit attribué à ce Dictys , et qui porte ce titre : Historia helli Trojani, que l'on choisit pour
(i) Observation de Boissonade, dans sa Notice biographique sur Lycophron.
(2) Géographie de S^rabon , liv. XIII , ch. i", 8 xxxiy.
( io5 )
la tombe de notre héros une éminence située près du tom^ beau d'Ihis (i). Ce témoignage, si peu d'accord avec celui de Lycophron, mériterait assurément une grande confiance, puisque nous savons, i*^ que Dictys prit part à la guerre de Troie ; a® qu'il fut chargé , par Idoménée, d'écrire le journal de cette guerre ; 3** enfin , qu'on le cite comme le principal historien qu'Homère a consulté; mais, d'abord, on a de très-fortes raisons de douter que son journal nous soit effectivement parvenu; et de plus, en adoptant même ce que Septimus ou Septimius nous dit à ce sujet, les diverses transformations par lesquelles cet écrit aurait passé nous donneraient sujet de croire que son texte a pu subir plus d'une altération (2). S'il m'est permis de dire ce que je pense , je suis si persuadé qu'il en existe une dans \ç passage dont il s'agit , que si on me démontrait que la traduction de Septimius fut bien réellement faite sur l'unique texte grec qui ait été connu au temps de Néron , et que les termes de ce passage ne pouvaient être interprétés autrement que ne l'a fait l'écri-
(i) Liv. I*', ch. 1**. — Je laisse de côté le témoignage de Darès, qui fait aussi mention que le tombeau était hors des murs^ parce que tout ce que ion «ait de lecrit publié sous le nom de ce prêtre phrygien, contemporain de Priani, nous donne la certitude que c*est un écrit suppose*
(2) Voy. Histoire de la guerre de Troie , préface. — S'il faut en croire ce Septimius, le manuscrit original fut trouvé^ sous le règne de Néron, près de Gnose, ancienne capitale de la Crète^ dans le tombeau même de Dictys, qui avait été ouvert par un tremblement de terre. Il était renfermé dans une boîte de plomb et écrit sur des rouleaux d'écorce d'arbre, en carac-' Ceres phéniciens ^ qui avaient été ^n usage «n Grèce au temps de Troie. On le transcrivit d'abord en lettres athéniennes^ plus Urd il fut traduit en langue grecque de cette époque^ puis enfin en langue latine par Septimius*
( lof, ) vain latin , j'en conclurais que le manuscrit qui fut confié à celui-ci était apocryphe , et je donnerais pour raison de cette manière de voir ce que je viens de dire dans l'instant même , en vue de prouver combien peu est vraisemblable Topinion qui place la tombe d'Hector près d'Ophrynium. En effet, mon objection s'applique , en bonne partie , à toute position qui serait sensiblement éloignée de Troie, et conséquemment a toute position voisine du tombeau d'Ilus, lequel était situé à mi-chemin de Troie au camp des Grecs; car, ainsi placé, ce monument eût été encore trop exposé aux insultes de ces derniers (i).
Si l'on croit à l'authenticité du manuscrit de Dictys , il faut absolument admettre qu'il sera arrivé , pour le passage en question , ce qui dut avoir lieu relativement au passage par lequel Homère a voulu décrire la course d'Achille, traînant le corps d'Hector. Au lieu des mots que l'on a traduits en latin par ceux-ci : haud longe a turaulo Ili (2), il devait y avoir dans le texte original , écrit , comme on nous
(i) Le tombeau dllus est situé à plus de six kilomètres de la position où l'on présume que fut la porte Scée, par laqueUe Priam sortit pour se rendre à la tente d'Achille; et il n y a pas à objecter qu on peut se tromper sur la position de ce tombeau , car on ne se tromperait pas du moins sur la distance de la ville, distance qui, dans Homère, est parfaitement déterminée par le temps que Priam met à la parcourir. Si quelque écrivain de l'antiquité a pu dire, ce dont je doute fort, que le tombeau d'Hector fut \A'dcé près du tombeau d*Ilus, il ne peut lavoir fait que faute de connaître la position de ce dernier monument : ce sera peut*étre la considération quilus, fondateur dllion, était le bisaïeul d'Hector, qui lui aura suggéré cette idée.
(a) Dictys, lib. IV, cap. i*".
( Ï07 ) le dit , en caractères phéniciens , une expression qui pouvait indiquer que notre monument fut élevé du coté du tombeau d'Ilus(i), soit que l'éminence qui le portait existât dans lenceinte de la ville , comme je suis porté à le croire , soit qu'elle se trouvât hors de l'enceinte ; mais certainement elle ne pouvait en être éloignée , car l'état de guerre où l'on se trouvait ne permettait pas de placer un tel monument hors de la protection de la ville , et on ne trouve rien dans Homère qui autorise à penser qu'il fut loin de ses murs , ni même hors de ses murs.
Virgile pensait probablement que le tombeau d'Hector avait été élevé hors des murailles, mais il avait sans doute aussi la persuasion qu'il devait être près de ces murailles ; car c'est ainsi , près des murs de l'Ilion, image de la grande Pergame , qu'il nous dit (Enéide, liv. HI) qu'Andromaque avait élevé , en Epire , un cénotaphe aux mânes de son premier époux. Je dois faire observer ici que Virgile , en plaçant, comme il Fa fait, le cénotaphe d'Hector hors des murs de la Pergame d'Andromaque , a probablement moins cédé à l'autorité des historiens et des poètes qui le précédèrent , et qui , probablement , n'en savaient pas plus que lui , qu'à la considération des pratiques suivies de son temps ; car il est constant qu'à son époque , sauf de rares exceptions , les tombeaux étaient placés hors des villes ; mais les trois cônes
# (r) Cette conjecture est fort conciliable avec l'idée que le tombeau d'Hector soit celui qui occupe le site que j'ai indiqué nouvellement, lequel se trouve, il est vrai, dans l'enceinte, mais tout près des murs, du côté du tombeau d'Ilus , et parfaitement en vue , par sa position élevée et rapprochée des sources, du lieu où le rival d'Achille succomba.
( io8) qui se voient encore sur le point culminant du Pergama de Troie, donnent lieu de croire qu'à cette époque cet usage n'était point encore suivi rigoureusement , ou que , du moins , les circonstances lui ont fait apporter quelques exceptions* Il me paraît très-probable que les trois cônes dont je viens de rappeler l'existence , sont les tombes d'autant de fils de Priam; car il en a perdu au moins quatre dans cette guerre, et , je le répète , il est naturel de penser que tant qu'elle dura, on ne confia pas les cendres de tels personnages à des monuments élevés hors des murs. Pour admettre l'opinion contraire , il me faudrait des témoignages d'écrivains tout au moins contemporains d'Homère, et nous n'en possédons aucun, à ma connaissance, qui, étant authentique, s'exprime sur ce sujet comme le veut M. R. Rochette , tandis que nous voyons encore quatre tombes s'élever sur le terrain qui , incontestablement, dut appartenir à cette cité de Priam. Je conclus donc qu'il est hors de toute croyance que le tombeau du plus redouté des fils de Priam ait existé près d'Ophrynium , et qu'il n'est pas du tout avéré que ce monument ait été placé hors des murs d'ilion ; car je viens de faire voir que le seul écrit sur lequel notre professeur peut fonder une opinion admissible et qui puisse faire réellement autorité, que dis-je , cet écrit , l'Histoire de la guerre de Troie attribuée à DictySy est apocryphe (i), ou que, si elle ne l'est pas ,
(i) Achaintre, le traducteur français de cette Histoire^ la considère comme telle. Aux remarques diverses par lesquelles il appuie son opi; nion , j ajouterai celle-ci : Les caps Sigée et Rhœtëe y sont cités Tun après 1 autre, tandis qu'il n'en est fait aucune mention dans Homère, qui vint cependant près de deux siècles après Tëcrivain à qui on attribue cet écrit* Or, si Tauteur de Tlliade n a point parlé de ces caps, ce doit être pour
( »^9 ) si c'est réellement l'œuvre d'un compagnon d'Idonïénëe(i), cette histoire a été certainement altérée sur le point objet de cette discussion, dans Tune des transformations qu'elle a subies.
Pour ce qui est des autres auteurs que M, R. Rochette voudrait encore m'opposer, je vais mettre à même d'apprécier la confiance qu'on peut leur accorder, en citant les paroles suivantes de Laporte du Theil qui , dans le Magasin encyclopédique de 1801 ( tom. VI , pages 27-40 ), a rendu compte de la traduction faite en latin par Fried. Jacobs , de l'ouvrage de Tzetzès , intitulé Ante homerica , etc.
a Aux in® et IV® siècles de notre ère, des rhéteurs assez « éloquents , des sophistes , même des poètes doués de quel- « ques talents , tels que Quintus de Smyrne , Tryphiodore et a Coluthus , s'appliquèrent à travailler de nouveau sur a Homère et sur les poètes cycliques , à chercher dans les « fables troyennes ce qu'il pouvait y avoir d'historique. « Alors , pour mieux accréditer les explications que l'on a prétendait en donner, on voulut les attribuer à d'anciens « écrivains dont les ouvrages étaient perdus depuis long- « temps r c -
ce Telles furent les sources où, dans le moyen âge, nous
« voyons presque tous les chroniqueurs puiser ce qu'ils
% disent de la guerre de Troie , et c'est d'après ceux-ci que
une raison fort simple , savoir : que, de son temps, ils n avaient point encore reçu de nom , et on peut parfaitement le concevoir; car ces noms leur vinrent sans doute des deux villes Sigëe et Rhœtëe qui y furent élevées, mais qui furent construites beaucoup plus tard. (i) Tel est le titre quon donne à Dictjs de Crète*
( «"o ) « J. Tzetzès nous parle des événements qui précédèrent, a accompagnèrent et suivirent la prise de cette ville. » Pag. 4o.
Un peu plus haut , dans ce même article , le savant critique fait voir que Tzetzès en imposait à ses lecteurs , quand il prétendait avoir puisé les faits qu'il rapportait dans les écrivains anciens. «11 cite, dit-il, ces ouvrages comme s'il les aidait « soiis les yeux ; mais (nous n'en sommes que trop sûrs ) il a ne parle que d'après le rapport des commentateurs , des « ahréviateurs et des lexicographes qui , dans le moyen âge, ce se multiplièrent à l'excès
ce La sagacité de M. Heyne , reprend-il , na pu y être ce trompée : il a bien senti et reconnu que /. Tzetzès n'auait ce pu consulter ces poètes anciens , et que toutes ses autorités ce se réduisaient à celle des compilateurs qui l'aidaient préa cédé , etc.» Pag. 38.
Je vais terminer par un troisième et dernier exemple du peu d'attention que mon soi-disant rapporteur accorde généralement à ce qu'il voit, à ce qu'il fait, •comme à ce qu'il écrit- Si on en apporte soi-même à ce qu'il dit , page 45o , de la marche d'Arabler-Keui au Pergama, on doit croire qu'il a pris positivement le monument que j'ai en vue pour celui de Afyrine{i); car pour passer auprès de celui-ci avant d'arriver aux trois cônes, comme il dit que cela lui esr arrivé , il lui eût fallu redescendre tout au pied de la colline , et même au-dessous du village de Bounar-Bachi , ce qu'il ne
(i) M. de Choiseul place ce monument entre le village de Bounar<r 3achi et les sources du Scamandre. Voyez 1 une et l'autre carte , pi. 1".
peut avoir fait puisqu'il dit que « parvenu à ce point de la <c route ( Arabler-Keui ), voyant d'assez près les deux petits « minarets de Bounar-Bachi , où il aurait pu arriver en une « demi-heure, mais ayant hâte de se trouver sur Femplace- « ment de Troie , il ordonna à son guide de l'y conduire a directement. »
N'est-ce point une chose à relever que cette légèreté avec laquelle agissent et s'expriment quelques-uns de ces écrivains qui se permettent de traiter comme fort au-dessous d'eux des hommes qui ne leur sont point inférieurs en intelligence, et qui , du moins , observent et écrivent consciencieusement ? Cette fonction de professeur dont ils s'enorgueillissent (i), et qui , je suis disposé à le croire , leur fut déférée faute de concurrence dans une science qui , apparemment , est encore peu cultivée chez nous: car je veux écarter toute idée que la préférence qu'ils ont obtenue ait été l'effet d'une faveur injuste ; cette fonction, dis-je, est-elle un titre suffisant pour que nous soyons dans l'obligation de les considérer comme nos maîtres? Si je juge M. Raoul Rochette par les idées qu'il a émises à mon sujet , par les arguments qu'il a fait valoir à propos du compte qu'il a pris sur lui de rendre de mon livre, je crois que je puis, à bon droit , refuser de le recon-
(i) J'ai entendu en effet M. R. Rochette se glorifier d avoir été nommé professeur, je crois, à vingt ans; ce n'est pas moi qui l'en féliciterai. Je regrette d'être dans le cas de le dire , mais tout ce que j'ai pu connaître de ses moyens, en faisant l'analyse de son rapport, a eu pour résultat de m'inspirer la pensée que, peut-être, il nous fournit un exemple de plus du peu de valeur auquel se réduisent, dans l'âge mûr, des esprits trop précoces.
naître pour le mien ; je ne me sens du moins nullement disposé à devenir son disciple , non-seulement en archéologie et en géographie, mais même en langue grecque; car en m'occupant des dissertations qui précèdent aussi bien que de celle qui va suivre , et qui , je l'espère , sera la dernière dans laquelle la considération que j'ai pour ses positions diverses m'aura entraîné, j'ai trouvé de fortes raisons de douter qu'il la possède parfaitement.
( ii3)
Arguments noxweaux à Vappid des principales conjectures de t auteur.
Signification des mots kalkos et sidèros, antérieurement et postérieurement à Hésiode. — Priorité de l'emploi du cuivre sur celui du bronze. — Assertion d'Homère et de Pausanias sur la trempe du cuivre rendue admissible. — Identité du tombeau d'Achille confirmée par la nature de lobjet principal qu'il renfermait.
Les questions soulevées dans le journal la Presse m'ont conduit, par les études successives qu'elles m'ont fait faire, à établir des faits qui acquièrent de jour en jour, pour moi, un plus grand caractère de réalité ; c'est à savoir :
r Que les mots kalkos et sidèros avaient, antérieurement à Hésiode, une signification qui, postérieurement, a subi une modification très-sensible ;
2** Que, à l'époque de Priam, l'emploi du cuivre proprement dit était très-étendu ; qu'on en faisait usage non-seulement pour les armes offensives et défensives et nombre d'ustensiles, mais même pour la décoration de l'intérieur des édifices ;
3" Que l'usage du bronze, si l'on doit croire qu'il fut déjà connu des Grecs de cette époque, était au contraire fort restreint , qu'on ne s'en servait guère que pour la fabrication de certaines armes offensives et de quelques ustensiles ; mais que , dès que cette nouvelle matière eut acquis les propriétés qu'on eut à cœur de lui donner, on abandonna généralement l'usage du cuivre, particulièrement à l'égard des objets que l'on confectionnait en les jetant au moule ;
( ii4)
4** Que, dans l'âge héroïque, on ne connaissait point encore le fer, ou que, si on connaissait des minerais qui en continssent, on ne savait pas encore l'extraire convenablement ou en tirer parti, et que, nommément, il ne servait point alors à la fabrication des armes ;
5" Enfin, que le fait rapporté par Pausanias et relatif à la trempe du cuivre peut être vrai dans Tacception rigoureuse que Ton donne à ce mot.
Je crois ces propositions nettement posées, et qu'elles sont en opposition formelle avec celles présentées par M. R- Rochette, puisque lui, au contraire, avance (Journal des Savants, i84o, p. 336)^2^ le témoignage de V antiquité tout entière dépose contre Vidée que le mot sideros y dans Homère et ailleurs, ait jamais signifié autre chose que le fer; qu'il affirme d'une manière à peu près aussi positive que celui kalkoSy qu'il soit employé par Homère ou par les écrivains qui vinrent après lui , que , dis-je , ce mot kalkos exprime du bronze, d'où il résulterait nécessairement qu'aucun des objets dont il est fait mention dans l'Iliade et dans l'Odyssée ne pourrait être de cuivre, puisque le mot qui seul pourrait exprimer cette matière ne saurait , suivant lui , désigner que du bronze ; et qu'enfin il nie que la trempe, pour le cuistre ou le bronze, ait été employée par les anciens.
J'ai lieu de croire que si je parviens à faire reconnaître mes conjectures comme beaucoup plus admissibles que celles que M. Rochette a exposées jusqu'ici , on pourra m'en savoir gré; j'en serai assurément très-satisfait; mais comme il a toujours été loin de ma pensée de faire un tort quelconque à personne, je me plairai à en renvoyer l'honneur à notre savant archéologue. En effet , je n'éprouve aucune peine à en convenir, cet
avantage que j'ambitionne, de préparer sensiblement la solution de questions d'un aussi grand intérêt , je' le devrai en bonne partie, si je l'obtiens , à la connaissance des trois mémoires de Mongez que l'illustre professeur m'a, si je puis dire, jetés à la tête , dans l'espoir de m'ao^ler sous le coup qu'il croyait me porter.
J'ai donc à prouver d'abord que les mots kalkos et sidèros avaient, antérieurement à Hésiode, une signification qui, postérieurement, a subi une modification très-sensible. Commençons par nous occuper du mot kalkos. Je vais faire voir que ce mot qui , postérieurement à cet écrivain , désignait des objets qui généralement étaient de bronze , antérieurement à lui , a dû exprimer, au contraire , des objets qui généralement étaient de cuistre, je dirai, si l'on veut, d'airain, en rappelant l'observation que j'ai faite, page i86, que ce mot airain n'est point un synonyme de bronze , qu'il doit être considéré comme un terme générique exprimant un métal dont le tout ou la partie principale est esfe cuivre, mais dans lequel il n'entre pour alliage et en quantité suffisante aucune matière susceptible de le rendre tout à la fois propre à la fonte pour les objets d'art, et capable de résister aussi bien que le bronze à toutes les causes de décomposition; car je ne reconnais et je vais prouver qu'on ne doit convenablement reconnaître pour bronze que les matières qui peuvent réunir les deux conditions que je viens de déterminer et qui le constituent réellement. Pour justifier cette assertion , je pourrai 'toujours m'autoriser du sentiment de Mongez qui définit le bronze comme je le fais; mais le nom même de cette matière fournit déjà la preuve que , dans le principe , ce fut au métal composé comme je viens de le dire que l'on a donné chez
( "6) nous ce nom de bronze; c'est, en effet, de ce mot bronze qu'on a fait le verbe bronzer, lequel signifie donner à une matière , et particulièrement au cuivre, cette couleur sombre qui caractérise le bronze des anciens. On va voir dans l'instant que toutes les expériences auxquelles on s'est livré pour constater la nature du bronze antique et reconnaître ses éléments, ont eu pour résultat de faire voir qu'il était composé de cuivre allié avec de l'étain (i), dans une proportion déterminée par la science, et c'est en effet ce qui constitue généralement le bronze; je dis généralement y parce que l'on peut faire du bronze , c'est-à-dire , un métal qui réunisse les conditions ci-dessus expliquées , en mêlant au cuivre d'autres matières que l'étain ; il paraît que primitivement les anciens, pour alliage , ont employé de l'argent et de l'or (a).
Le peu que je viens de rapporter du résultat des expériences faites en vue de connaître la nature du bronze permet de concevoir que l'emploi du cuivre a dû précéder celui qu'on en a fait chez les anciens, et, conséquemment , que le mot kaUios, le seul dans la langue grecque qui, postérieure-
(i) Si on cherche dans le dictionnaire au mot bronze ^ on trouve alliage de cuivre, d*étain et dezi/u?. Cette explication me paraît exiger un peu plus de développements, car, telle quelle est, elle induit en erreur beaucoup de personnes. C^est, je le présume, en raison de cette définition du dictionnaire que la plupart des fabricants considèrent le cuivre jaune, alliage de cuivre et de zinc , comme un bronze. En prostituant ainsi ce nom à une matière vulgaire, malfaisante et susceptible dune assez, prompte destruction, en même temps que, par là , on ôte à ce nom toute sa noblesse, on établit une confusion entre des choses qui méritent assurément d'être distinguées.
(a) Voy. Pline, liv. XXXIV, chap. a.
("7) ment à Hésiode, ait exprimé Fun et Fautre, a dû, à une époque plus ou moins antérieure à cet écrivain , désigner généralement du cuivre. Si, plus tard, ce même mot a signifié au contraire 'généralement du bronze , cela est venu naturellement , comme on va le voir, et comme j'en ai exposé la conjecture, page 18a , note s , de ce que, une fois que Von put être convaincu de la supériorité de la combinaison que la science avait déterminée, on a renoncé à l'emploi du cuivre pur, du moins pour les objets qui devaient être coulés. J'avais déjà appuyé heureusement cette conjecture par l'attestation qui me fut envoyée de Naples(i), et qui porte que, sauf quelques va^es qui probablement n'étaient pas coulés et qui sont de cuivre , tous les objets que possède le musée de cette ville , le plus riche de l'Europe en pièces de métal , sont de bronze; \e puis maintenant la confirmer par les termes suivants que j'ai extraits du premier de ces mémoires de Mongez auxquels M. Rochette m'a renvoyé assez maladroitement. Cet extrait constate que tous les objets antiques que nous possé" dons nous-mêmes dans nos collections publiques, non-seulement les armes et armures et les objets d*art, mais même les instruments et ustensiles qui sont d*une matière dont le cuivre forme la ma^se principale , que dis-je, tous ces objets sont de bronze.
(1) Voyez la lettre adressée de Naples à Fauteur par le ehe?alier Gasse, p. i65.
( îi8)
Extrait du premier mémoire de M. Mongez sur le bronze des anciens y faisant partie du Vl volume des Mémoires de la clause de littérature et beauxarts de UJnstitut^
ce Tous les instruments de cuivre des anciens qui nous sont parvenus peuvent-ils être compris sous la dénomination de bronze , ou, plus simplement, ne nous reste-t-il des anciens que du cuivre allié , et n'avons-nous d'eux aucun débris de
cuivre pur, appelé communément cuivre rouge} Chargé,
en 1790, de la garde du cabinet des antiques, qui était joint à la bibliothèque dite alors de Sainte-Geneviève, j'examinai tous les morceaux de bronze de cette riche collection. Je priai le citoyen Dizé , chimiste très-instruit , d'analyser des fragments d'un poignard et d'un clou , huit médailles grecques , romaines et gauloises
<c On sent bien qu'il ne fut pas question du laiton, alliage de cuivre et de zinc , parce que cet alliage est parfaitement connu. Le résultat des analyses fut, i'* que nous ne trouvâmes aucun morceau de cuivre antique qui ne fiit allié avec l'étain, ce qui prouve que le nom de bronze lui est donné à juste titre. ..... » P. 199.
a Voilà donc bien reconnu que le cuivre antique mérite le nom de bronze. En effet, il se trouve toujours allié avec de
( "9) l'étain, comme la matière de nos statues, de nos canons, et, en un mot, de tout le cuivre que l'on Jette au moule. Le bronze antique ne contient, outre l'étain, ni fer, ni arsenic; quant au zinc, il ne serait point étonnant qu'il s'en trouvât quelques parcelles dans le bronze antique , parce que ce bronze fouirait être composé de débris d'anciens bronzes et de débris de cuivre J€ucne fondus ensemble . » P. 200.
c Pourquoi les anciens ne faisaient-ils usage que du bronze, et pourquoi n'empk>yàient-41s pas le cuivre rouge comme les modernes ? Ce n'est pas que la terre leur présentât cet alliage tout formé dans son sein. Lesmiines d'étain ne se sont point encore trouvées renfermer une quantité suffisante de cuivre ; ce fait a été facile à vérifier , les mines d'étain étant fort rares.
On peut donc assurer <Jue le bronze a toujours été un alliage factice » P. 300.
« En formant cet alliage , les anciens ont voulu rendre le cuivre susceptible du mouUige. C'est la même raison qui fait encore aujourd'hui joindre l'étain au cuivre , pour jeter en fonte les statues, les vases, etc. Seul, le cuivre fondu est pâteux , très-peu fluide , et incapable , par conséquent , de pénétrer dans les sinuosités et les petites cavités des moules ; et même, lorsque l'étain ne lui est allié qu'en faible quantité , il n'en saurait prendre les traits fins et déliés , ces traits qui donnent seuls la vie aux productions de l'art » P. 201.
'( lao )
<ic De cet alliage résultait pour l'usage journalier un avan* tage sensible , celui d'éviter le danger du vert-de-gris , cet
oxyde si dangereux pour les hommes et les animaux
* . . • » Ibid.
Ce premier extrait des mémoires de Mongez est du plus grand intérêt relativement aux questions qui nous occupent. Pour ce qui est de moi , j'y trouve presque autant de sujets d'observations que de lignes, et ces observations viennent toutes, plus ou moins , à l'appui des opinions que j'ai émises dans mes discours présents et (intérieurs. Procédons paragraphe par paragraphe :
Le P' établit déjà que tous les objets analysés, armes, objets d'art ou ijstensiles , étaient de bronze, et que l'auteur entend, comme je le fais, pair bronze, uixe matière de cuivre alliée dans un rapport convenable avec de Vétain.
Le II* confirme cette opinion que j'ai avancée p. 187, savoir : qu'on ne doit donner le nom de bronze qu'à cette matière dont les anciens ont fait un usage si constant et si général , et dont nous faisons plus pî^rticulièrement l'emploi pour nos statues de prix et gé*- '.àlement pour les objets que nous avons à cœur de faire passer à la postérité la plus reculée. De plus , il fait aussi déjà voir que cette matière a été composée principalement pour les objets que U on jette au moule.
Dans le IV* et le V% notre auteur, répondant à la question qu'il s'est faite à lui-même dans le IIP : Pourquoi les anciens
ne faisaient-ils usage que du bronze? explique tout à fait que cet alliage fut inventé , d'une part , pour rendre le cuii^e susceptfffle du moulage, et, de Tautre , pour le rendre plus durable et moins malfaisant.
Il contredit en outre , à la fin du troisième paragraphe , l'assertion qu'il existe un bronze naturel, ce qui donne encore plus de force à ce que j'ai dit un peu plus haut, <r qu'on « ne doit reconnaître pour bronze que le métal où le cuivre « entre comme matière principale, et dans lequel on n'admet « pour alliage que les matières de nature à lui donner ces deux « qualités essentielles d'être propre à la fonte et d'être sus- « ceptible d'une durée en quelque sorte infinie. » Mais certainement , par cette expression les anciens, Mongez n'a pu entendre les anciens de l'époque homérique; car il n'a pu parler que de ce qui était à sa connaissance, et , en entrant dans les détails de ses trois mémoires, on peut voir que toutes les expériences qui furent faites à sa demande par les deux savants chimistes Dizé et Darcet , à l'effet de constater la nature du métal antique , que dis-je , toutes ces expériences n'ont porté que sur des objets qui n'appartenaient point à une époque aussi reculée (i).
(i) L*une de ces expériences eut lieu sur une épée trouvée sous la tourbe, à HeiUj, dans le département de la Somme; or, on recueillit, dans la même fouille, quatre médailles *t^ ^^ ''onze de Caracalla , c*est-à-dîre, de l'an an à 217 de Jésus-Christ. Une (^, tre expérience fut faite sur une épée encore moins ancienne, puisqupc trouva, parmi des squelettes qui lavoisinaient, des médailles de Maxence qui appartenaient de Fan 3o6 à 3i2 de notre ère. ( Voyez le Y^ volume des Mémoires de la classe de lit-^ térature et beaux-arts de l'Institut, p«g. Soi, et pour la première épée, dans le même vol., pag. ipS.)
En s'exprimant de la sorte^ Mongez confirme donc seulement ce fait important pour moi que je tenais déjà du célèbre conservateur du musée de Naples , savoir : que toute l'antiquité , en remontant à une époque assez haute , mais qui ne peut aller jusqu'à Homère , n'a fait usage que de bronze; et comme Mongez fait l'observation qu'en mêlant l'étain avec le cuivre , les anciens ont voulu rendre cette dernière matière susceptible du moulage, il s'ensuit nécessairement deux choses bonnes à constater : d'abord que, jusqu'au moment où cet alliage fut connu , on n'a pu se servir, pour quelque travail que ce soit , que de cuivre plus ou moins pur; et ensuite que, jusqu'à cette époque, on n'a pu couler aucun objet d'une grande proportion (i).
Cette proposition que j'ai avancée au début de cet écrit , savoir, que le mot kalkos , qui , postérieurement à Hésiode , exprima une matière qui généralement alors était de bronze, antérieurement à cette époquç désignait, au contraire, généralement des objets d£ cuwre, et conséquenunent que , pour les écrits d'Homère , il faut traduire ce mot kalkos par cuivre ou airain, cette proposition est donc vraie ; j'ai donc grandement raison aussi de considérer cette circonstance, que l'objet recueilli dans le tumulus de Sigée était de cuivre, comme un
(i) Si Ton se rappelle que les premières statues de bronze qui ont été fondues en Grèce, d'une seule pièce , Font été par Rhoecus et Théodore, lesquels vivaient plus de cinq siècle^ après la guerre de Troie , on se sentira bien porté à admettre comme très-vraisemblable ce que j*ai dit, quà Tépoque de Priam, Temploi de cette matière dut être encore bien restreint; car il est déjà fort peu croyable qu'il ait pu s'écouler un aussi long temps entre son invention, si on la suppose déjà connue à cette époque, et l'heureux emploi qu'on en a pu faire pour couler des statues d'un seul jet.
( i«3 ) indice des plus forts , que cet objet a pu apparteiy r aux premiers temps de Fart, et c'est assurément contre toute vraisemblance qu'on a prétendu lui assigner pour époque celle de Garacalla , ou le septième siècle, qui a précédé celui où vécut cet empereur, puisque les expériences faites par les Dizé et les Darcet, parfaitement d'accord avec les renseignements fournis par le chanoine Jorio , prouvent que , précisément pendant le temps qui s'est écoulé entre ces deux époques et compris ces deux époques , on na fait usage que de bronze.
Si, après tout ce que je viens d'exposer, le lecteur peut encore douter que c'est le cuivre qui fut généralement en usage à l'époque homérique , je l'engagerai à comparer les objets qui s'offrent chaque jour à ses regards aux choses du même genre que Je grand poète a si scrupuleusement décrites.
De quelle matière sont les riches devantures de nos magasins, de nos cafés, non-seulement les panneaux, mais encore les montants de ces belles devantures? elle est certainement de cuivre , et si nous n'avions pour en juger que l'éclat dont elle brille , cela nous suffirait ; car le bronze , même poli, n'offrirait pas cet éclat qui rivalise avec celui de l'or, le plus brillant de nos métaux. £h bien ! voyons dans Homère en quels termes il décrit les appartements d'Alcinoiis :
« Comme resplendit l'éclat de la lune et du soleil , dit le « poète, ainsi brille le séjour du magnanime Alcinoiis ; les mu- « railles , des deux côtés , étaient revêtues d'airain , depuis « la base jusqu'au sommet » Odyssée, liv. VIL
Assurément ce métal si resplendissant qui couvrait inté-
rieurement^ les murailles du palais, depuis la base jusqu'au sommet, ne pouvait être autre que celui dont nous faisons usage avec tant de profusion, depuis quelques années, pour la décoration de nos magasins, de nos restaurants, de nos cafés , c'est-à-dire , du cuivre ; or, ce métal , Homère le nomme kaïkosy et il désigne clairement sa nature , en comparant son éclat a celui de la lune et du soleil. C*est ce même mot kalkos que le poëte historien emploie quand il parle des ca^^ quesy des cuirasses et des boucliers qui garantissaient la tête et la poitrine de ses héros, et l'épithète dont il accompagne assez généralement ce mot caractérise presque toujours une matière remarquable par son éclat, comme l'est ce métal dont nous faisons usage depuis plus d'un siècle pour les casques de certains corps de notre cavalerie, pour les boucles de ceinturon, les plaques des gibernes, des bonnets et shakos de nos fantassins , objets qui , tous , sont de cuii^re.
J'ai maintenant à m'expliquer relativement au mot sidèros. Nous avons déjà la certitude que , postérieurement à Hésiode, il fut employé , et resta exclusivement consacré pour désigner le/er. Le doute ne peut donc porter que sur sa signification avant cette époque , et plus particulièrement à celle dite héroïque. Homère emploie ce mot assez rarement et pour désigner des objets dont l'usage était de frapper, de fendre ou de percer , tels que des masses , des haches , des pointes de lance et de flèche. M. R. Rochette , se fondant sur la signification incontestable qu'eut ce mot postérieurement à Hésiode , veut que tous ces objets fussent de fer; pour ce qui est de moi, jusqu'à ce jour, j'avais seulement exprimé des doutes sur ce sujet; mais ce que j'ai trouvé dans les mémoires de Mongez , et par suite de leur lecture , me dispose telle-
( Î25) ment en faveur de celle des opinions de M- de Gassagnac que j'ai en ce moment en vUe , que la mienne est bien près de passer de son état conjectural à celui de croyance parfaite.
Dans ce qu'on vient de lire un peu plus haut, je me suis attaché à justifier ce que j'ai avancé dans mes écrits antérieurs, savoir, que l'emploi du cuivre a dû précéder de beaucoup celui du bronze. Le célèbre académicien fait valoir des arguments de même nature , tirés aussi de L'ordre naturel des choses, pour démontrer à ses lecteurs que le fer n'a pu être connu que fort longtemps après l'un et l'autre, et tout ce qu'il rapporte sur ces deux matières tend à nous en donner la conviction. A la fin de son premier mémoire , le même dont j'ai tiré les extraits précédents , il s'exprime ainsi :
« Pour ne rien laisser à désirer sur le bronze antique, je « rappellerai ici les raisons qui ont pu faire employer le ce cuivre longtemps avant le fer. D'abord on ne trouve jamais ce le fer sous la forme métallique ; il est ordinairement « déguisé sous les apparences de sable , de pierre et de « dépôt limoneux. Le cuivre, au contraire, se présente or- « dinairement avec le brillant métallique, et il semble par <c son éclat appeler l'homme avide. 11 a donc pu fixer ses re- « gards longtemps avant le feir qu'Hésiode appelait encore de «son temps, et probablement par opposition avec le cuivre, « un métal obscur. Ensuite , à la facilité de la découverte , se « joignait , pour le minerai de cuivre , celle d'être réduit en « métal et d'être après jeté en moule avec l'addition de l'é- « tain. Mais le minerai de fer exige le feu le plus violent et « l'addition de diverses substances pour être amené à son « premier degré de métalléité. De nouvelles opérations « sont nécessaires pour rendre le métal parfait ; et enfin les
« travaux de la forge demandent beaucoup plus de temps <c que ceux du moulage. Il n'est donc pas étonnant que les « anciens aient fait usage du cuivre avant d'employer le .fer, <c et même quil se soit écoulé un assez long temps entre ces « deux époques. On aurait, au contraire, raison de semeric veillerai l'usage du fer eût précédé celui du cuivre, et l'on « ne pourrait attribuer qu'au hasard un fait que les connaiscc sances métallurgiques font presque regarder comme im- <c possible. »
Remarquons que Mongez s'exprime de la sorte après avoir constaté que toutes les espèces d'armes et armures recueillies dans nos principaux cabinets , et que Ton a pu reconnaître pour appartenir à l'antiquité grecque et romaine, même déjà entrée dans l'ère chrétienne , telles que des casques , des cuirasses , des boucliers , des pointes de lance et de flèche, des armures de jambes, etc., sont de bronze. Ne voyons-nous pas dans cette circonstance un témoignage irrécusable à l'appui d'un fait rapporté par Pausanias et cité par notre savant auteur? Au sujet de la première épée de bronze dont j'ai fait mention dans la note i, p. i ai, et en réponse à cette question : « Quel peuple a: fabriqué cette épée .^ » il dit :
« Tout au moins l'attribuerait-on aux premiers Grecs des «temps héroïques; car Pausanias a essayé de prouver dans <t ses Laconiques, ch. 3, que les héros ne se servaient que <c d'armes de bronze. Il cite en preuye Homère et d'anciennes « armes conservées religieusement dans les temples. Je rap- « pelle ces traditions, ajoute Mongez, pour montrer quel'u- <c sage du cuivre a précédé d£ beaucoup celui du fer; » et, immédiatement à la âuite de ces mots, il démontre que cette
ëpée, qui appartenait au troisième siècle de notre ère, était une épée romaine (i). (Même vol., p. igS.)
J'ai cherché dans le Voyage de la Grèce le passage dont il s'agit dans le paragraphe qu'onr vient de lire , et j'y ai d'abord vu que l'historien grec , à propos d'un oracle de Delphes qu'il rapporte , fait cette réflexion : « Si Apollon avait « rendu cet oracle dans les temps héroïques, il aurait em- « ployé le mot d'airain (xa^^xov) au lieu du mot de fer (dt^Tipov). »
Plus loin , revenant sur ces mots, il les justifie ainsi : « Quant « à ce que j'ai dit que, dans les temps héroïques, toutes les « armes étaient d'airain , Homère nous le témoigne par la « description qu'il fait de la hache de Pisandre et de la ii flèche de Minerve. Lai pique d'Achille, que l'on conserve <c dans le temple de Minerve à Phaselis , en est encore une « preuve , aussi bien que Y épée de Memnon , que l'on voit « dans le temple d'Esculape à Nicomédie , et qui est toute « d'airain. » Pausanias, liv. III, ch. 3.
(i) Puisque j*ai inséré dans mon ouvrage les dissertations de M. de Cassagnac, je dois dire qu'il a fait une erreur grave en avançant que les épées dont les Gaulois se servaient à la bataille de Télamon, gagnée parle consul Emilius, étaient de cuwre. Mongez fiiit voir qu'elles étaient dejer, mais d'un fer très-doux qui , en effet, se pliait à chaque coup un peu violent qu'ils donnaient. Les épées des Romains, au contraire, dans la bataille dont il s'agit , étaient de bronze. Ce ne fut qu'après la seconde guerre punique qu'ib firent fabriquer leurs épées en fer, en adoptant le métal et la forme des épées espagnoles; mais il parait que plusieurs corps conservèrent encore longtemps les épées de bronze , puisque celles trouvées sous les tourbes des marais.de la Somme, dont nous avons parlé plus haut, et qui, si nous nous en rapportons à Mongez, devaient être des épées romaines , appartenaient aui IIP et IV* siècles de notre ère.
( ia8) Après des faits ainsi articulés , et dont la réalité est prouvée par tout ce qu'on a pu recueillir des objets de même genre qui nous viennent des anciens , peut-on raisonnablement soutenir , comme une chose incontestable , que telles ou telles armes dont il est fait mention dans les écrits d'Homère étaient de fer (i)? M. Rochette, qui combat d'un ton si absolu ce que je n'ai donné que comme une conjecture , n'a en faveur de son opinion qu'une seule considération , celle que Le chantre de l'Iliade désigne la nature de ces armes par le mdt sideros , lequel est traduit dans tous les dictionnaires par l'expression^^r. Cela lui sufBt pour rejeter la possibilité que ce mot sideros ait pu, avant qu'on ait connu le fer.
(i) Il est remarquable que les objets pour lesquels Homère emploie le mot sideros^ et|qui, selon Topinion de M. R. Rochette, devaient, en raison de cela, être de fer ^ étaient des haches ^ des pointes de lance et de flèche ^ et que toutes les pièces de ce genre citées par Mongez comme recueillies dans nos cabinets d'antiquités , sont de bronze. Cette matière est restée dun si grand usage pour les pointes de flèche, que Montfaucon (Antiquité expliquée, t. IV, p. 58) raconte que pendant son voyage en Italie, on avait déterré à Rome un amas de flèches de bronze si considérable^ qu*on en avait chargé plusieurs bateaux. Mongez, en consignant ce fait dans son second mémoire , fait encore Tobservation que les collections d'antiquités renferment plusieurs fers de lance qui sont également de bronze. Je pense bien que la plupart des objets de ce genre , recueillis dans nos collections , appartiennent à l'antiquité romaine; mais tout en admettant que les Grecs asiatiques ont pu commencer à faire usage du fer à une époque beaucoup plus ancienne que les Romains, cependant il me parait que ceux-ci n'eussent pu être aussi longtemps à s'en servir pour leurs armes, si cette époque avait remonté jusqu'à la guerre de Troie, puisqu'ils comptent parmi leurs ancêtres des défenseurs de cette ville qui vfnrent s'étabb'r en Italie sous la conduite d'Énée, positivement après le sac d'Ilion,
être employé pour désigner du bronae , et que , en raison du rapport de teinte et de dureté que les anciens ont pu remarquer entre ces deux matières, ils aient transmis ce nom de sidèros de l'un à l'autre. Pour notre professeur, cela est tout à fait inadmissible; les expressions de Pline qui nous apprennent que, sept cents ans après la guerre de Troie , le fer était encore si peu en usage , à cause de sa rareté apparemment , que , par une clause formelle d'un traité, on convint de ne point V employer pour la guerre, de le réserver pour V agriculture {i) 'y celles d'Hésiode, lequel vit le jour i3î{ ans après Homère , trois siècles après la chute de Troie, ces expressions qui nous montrent le fer comme tout nouvellement connu , et caractérisant le siècle auquel le chantre austère des travaux et des jours se plaignait d'appartenir (2),
(i) Voyez Pline, lib. XXXIV, cap. i4« L'observation que j*ai faîte un peu plus haut, note i, p- 1279 prouve que cette clause de ce traité qui fut conclu entre Porsenna et le peuple romain eut son plein effet , puisque les Romains ne reprirent l'emploi du fer pour leurs armes qu'après la seconde guerre punique, c est-à-dire, passé Tan 552 de la fondation de Rome, environ trois cents ans après la conclusion de ce traité.
(2) J'ailieu de croire, comme je Tai déjà dit, p. 180, que c'est Hésiode qui a partagé Texistence du monde en différents âges. lien compte cinq, plaçant entre l'âge d'airain et Tâge de fer un âge intermédiaire que, d'après lui, nous appelons l'âge héroïque. Si on lit avec attention ce qu'il dit sur ce sujet, on peut voir qu'il établit ces différents âges selon l'ordre de la découverte des métaux, en les faisant commencer chacun à l'époque de chaque découverte. Comme il place l'âge de fer après celui des héros, parmi lesquels il compte ceux d'Homère , il me parait naturel d'en con* dure qu'à cette époque d'Homère , le fer proprement dit n'était point en usage. M. R. Rochette me raillera encore si cela lui plait, mais il me semble qu'on peut considérer la manière dont notre poète s'exprime en dé*
( i3o) tous ces faits réunis aux termes si précis de Pàusanias écrivant, selon ce qu'il parait, comme ayant vu par ses yeux ces
crivant les maux attachés à ce cinquième âge, comme une preuve, si je puis dire, palpable^ qu en son temps la découverte , ou du moins lemploi' du fer pour les armes était des plus récents. Il parle de ces maux non pas tant comme de choses présentes que comme de choses qui vont venir et qu'une voix divine lui fait prédire, dès les premiers moments de l'emploi de ce quatrième métal que les hommes alors ne juges^ent bon que pour la destruction des animaux féroces et de leur propre espèce : c'est la voix qui parla un peu plus tard au peuple de Jérusalem par la bouche de Jérémie.
Après avoir dit : « Oh, si je ne me trouvais pas dans Te cinquième âge du « monde, si j'étais mort auparavant, ou si ma naissance eût été retardée , X combien mon sort serait doux ! v il ajoute : « Mais j* étais réservé h cet âgfi « de fer et les hommes ne cesseront plus pendant le jour de travailler et « de souffrir, ils ne cesseront plus ^ pendant la nuit, de se corrompre, et » les dieux leur destinent les plus grandes peines. Cependant leurs maux « seront tempérés par le mélange de quelques biens; ils finiront aussi « ces hommes de nos jours qui parlent tant de langues diverses, et le sout verain des dieux les enlèçera comme les autres de la terre quand leurs « (Aievtnyi blanchiront autour de leurs tempes. Les enfants n^ auront plus « les goûts de leurs pères, lés hôtes n^ auront plus les mêmes sentiments « pour leurs hôtes, ni les amis pour les amis, ni le frère pour son frère; « \es %ïïÏ9l}[\Xs h* auront plus de respect pour leurs parents qui vieilliront^ « ils les chagrineront par des paroles injurieuses ; les impies, sans craindre « Tœil vengeur delà Divinité, ces ingrats ne rendront plus à leurs parents « qui s'avancent vers la tombe le prix de leur éducation. On s^arrachera « inutilement ce qu'on possède sans la moindre considération de la piété, « de la justice, de l'humanité. On ne recherchera plus que l'homme injuste « devenu puissant; la vertu, la pudeur ne seront plus d'usaige ; le méchant " offensera l'homme de bien ; le mensonge sera en faveur , le parjure sera «honoré. L'envie livide, destructive, odieuse, se déchaînera partout. « Enfin, la Pudeur et Némésis abandonneront la terre souillée de crimes.
armes d* airain, qui avaient appartenu à des héros d'Homère, et pour lesquelles leur poëte emploie ce mot sidèros, toutes ces choses, dans l'opinion de M. Rochette , ne sont d'aucune valeur auprès de la considération que nos dictionnaires traduisent ce mot sidèros par fer, comme si nous ne connaissions aucun exemple de mots qui , dans la succession des siècles, aient changé d'acception. Voudra-t-il maintenant convenir que notre conjecture est rendue fort admissible , par ce fait dont je viens de fournir la preuve , que le bronze y à une époque quelconque, en remplaçant le cuivre, a pris sonnom?^tA\ donc si difficile d'admettre, après cela, que ce nom de bronze ait pu , dans ce même temps , passer à une matière nouvelle qui avait quelques rapports avec lui ? Je ne me flatte point d'obtenir un tel triomphe sur M. R. Rochette , mais j'espère qu'un peu plus tôt, un peu plus tard , mes raisons prévaudront sur les siennes.
J'avoue franchement qu'il me reste à moi-même encore quelques doutes sur la signification réelle de ce mot sidèros , dans les écrits d'Homère ; mais en continuant l'examen attentif des trois mémoires dont je dois la connaissance à notre archéologue, peut-être parviendrai-je, comme je le désire , sinon à fixer moi-même parfaitement les idées sur cette question et sur celle de savoir si effectivement les anciens ont trempé le cuivre ou le bronze , du moins à fournir à des
« et, revêtues de leurs robes blanches , ces belles immortelles remonteront « loin des hommes dans les brillantes demeures des dieux, en ne laissant « ici-bas que les douleurs cruelles auxquelles il n*est point de remède. » Poème des travaux et des jours, traduction de L. Coupé, édition de 1756.
hommes plus instruits que moi dans les sciences compétentes le moyen de prouver que ce que j'ai pressenti est vrai.
J'ai déjà dit, dans Tun des discours précédents , que Mongez , dans son premier mémoire , nie que les anciens ont trempé le cuivre ou le broi^e ; mais que , dans le troisième, contraint de reconnaître qu'ils oi^t fait usage de ce procédé , pour Tune ou l'autre de ces matières , il s'est attaché à démontrer qu'ils! ont dû obtenir un résultat opposé à celui que ses contradicteur entendent.
Pour prouver que , dans ce premier mémoire , Mongez s'est trop avancé, je n'aurai pas recours pour le moment à aucune parole d'Homère , puisque ce grand poète ne parle de la trempe qu'à l'égard du sidèros , et que nous n'avons point encore établi si le sidèros était du cuwre, du bronze ou du fer ; mais je m'autoriserai du passage de Pausanias que j'ai déjà eu l'occasion de citer plus haut, pag. 89. Cet historien , dans son Voyage de la Grèce , liv. II , ch. 3, parle d'un métal qu'on plongeait , au sortir de la fournaise , dans la fontaine dé Pirène à Corinthe , dont Teau était renomihée pour la trempe , et il désigne ce métal par le mot kalhos ; ainsi on ne peut douter que ce ne fût du cuivre ou du bronze. Il ne s'agit donc plus que de savoir si la trempe que l'on employait pour ce métal avait pour effet de le dur-cir y comme Proclus et Ëustathe , cités par Mongez , et après eux le comte de Caylus et beaucoup d'autres l'ont cru ; ou si , comme Mongez en paraît convaincu , en raison des expériences qui furent faites par M. Darcet , elle le rendait , au c*ontraire , plus facile à travailler en VamoUissdht. Dans l'un et l'autre cas , c'est toujours une trempe que ce métal subissait : seulement, dans le second , on se serait trompé en
( 133 ) croyant qu'en faisant cette opération les praticiens de ranti-* quité qui travaillaient le cniinre et le bronze avaient en vue le même effet que les praticiens modernes qui travaillent le fer et l'acier. Mdngeznieque Topération des premiers puisse s'appeler trempe , parce que c'est un eflPet différent qu'ils obtenaient : pomr ce qui est de moi , je dis que c'est bien ime trempe, puisque Faction répond à la signification du mot, et je trouve que Mongez, cette fois, dans son premier mémoire , s'était exprimé un peu légèrement en disant que ce fait doit être rejeté parmi les fables , quand toute l'antiquité, jusqu'à Pausanias exclusivement si l'on veut, Fa considéré comme réel. Le métal sortant de la fournaise était trempé dans l'eau froide, comme on fait pour le fer et l'acier; voilà ce qui me paraît certain, et les ouvriers anciens tiraient un grand avantage de cette opération : ceci est encore très-positif; Mongez convient de ces deux faits , c'est ce qui nous importe , et pour mettre mes lecteurs à même d'en juger , je vais citer ses propres expressions. « Il « est vraisemblable , dit-il , que les ouvriers qui le travail- <c laient (le bronze) ne cachaient point leurs procédés, entre « autres , ^immersion dans Veau froide ; mais qu'ils en « cachaient les motifs. Probablement ils terminaient Fopécc ration en chauffant de nouveau les pièces de bronze « amollies par l'immersion dont le travail était aches^é^ et, (c en les laissant refroidir dans l'air, ils leur donnaient un a certain degré de dureté. Proclus et Eustathe ont attribué « cette dureté à l'immersion dont ils ignoraient le but. C'est a par ce second procédé, le refroidissement dans Vair{})^
(i) Cette expression, le refroidissement dans /'ai>, employée par Monge:^
( i34) « que les anciens sont parvenus à rendre tranchants des « épées et des couteaux de bronze. » Même vol. , p. 368.
Je me permettrai de faire remarquer que ce n'est pas seulement par le refroidissement dans Vair que les anciens parvenaient à rendre très-tranchxints les épées et les couteaux de bronze ; que c'était plus particulièrement encore par le travail auquel ils soumettaient le métal , quand il était ramolli, et qu'ils n'auraient pu , sans de très-grandes peines^ effectuer ce travail si , par la trempe , ils n'avaient ôté à la matière son âpreté , sa rudesse. Notre auteur exprime cette vérité un peu plus loin, et de la manière la plus positive, par ces mots : « Les lames des épées et des couteaux ont été a étendues et amincies sous le marteau pour devenir tran- <t chantes; si le bronze n eût pas été ramolli par V immersion ft après le moulage, Un aurait pas été possible de le travailler.y^
Les divers essais qui ont été tentés pour savoir à quoi s'en tenir sur ce fait qu'on veut placer au rang de fables, ont été déjà d'une assez grande utilité pour la science; il est regrettable qu'entre tant d'essais qu'il y avait à faire on ait précisément négligé celui que je considère comme le plus propre à*nous faire connaître si la trempe fut employée pour le cuivre , dans le but que Proclus , Eustathe , et Pausanias avant eux , ont entendu , c'est-à-dire , pour le durcir. Je
en cette circonstance, me paraît confirmative d*un fait qui me fut rapporté à Constantlnople , et dont j avais révoqué en doute la réalité. On ma dit que ces fameuses lames des cimeterres, qui passaient pour être fabriqués à Damas, ne sont point trempées dans Teau froide , mais qu elles sont livrées , sortant du feu , à des cavaliers qui partent aussitôt et franchissent un long espace de terrain au grand galop, en tenant ces lames élevées dans Tair frais et humide du matin.
( i35) trouve heureusement dans le premier des mémoires de Mongez un exposé de faits qui me paraissent susceptibles d'amener enfin la solution de cette question. Ces faits me portent du moins à croire qu'il s'agit réellement dans Pausanias de la trempe , en prenant ce mot dans l'acception que Mongez lui donne , et que cette opération avait lieu pour une espèce particulière de cuivre que l'on a pu employer dans l'antiquité à défaut du fer, quand ce métal n'était point encore connu. Voici ce qui , dans les écrits du savant académicien , je ne dirai pas m* a suggéré cette conjecture, car, pour le fond, elle n'est pas de moi , mais ce qui me Ta fait paraître des plus admissibles.
Mongez , dans le premier des mémoires dont nous nous occupons , nous fait connaître que le comte de Caylus , persuadé que les anciens avaient su donner la trempe au cuivre , engagea le fils de son confrère Geoffroy, membre de l'Académie des sciences , à faire des expériences pour trouver leur procédé , et qu'il a consigné le résultat de ces expériences , exposé par le chimiste lui-même, dans le premier volume de ses Recueils d'antiquités , p. aSg. Mongez donne un extrait de cet exposé de Geoffroy ; je vais en rapporter la partie où le chimiste décrit l'une des principales expériences auxquelles il se livra, et je ferai suivre cet extrait de la conjecture qui , selon ce que je crois , nous met sur la voie de la vérité.
« La difficulté que j'avais trouvée à fondre ce métal ( de Tairain antique ) me fit soupçonner qu'il contenait du fer,
(«36) et mon soupçon se changea presque en certitude lorsque je comparai le grain de ce métal avec oelui de quelques essais de cuivre allié de fer que mon père avait &its dans le temps qu'il donna à l'Académie des sciences un mémoire sur le tombac.
« J'ai cherché à imiter, pour la durejté et pour le tranchant, une épée romaine, et je crois «y avoir pas trop mal réussi dans celle que j'ai remise à M. le coiipte de Gaylus. Elle est faite avec un mélange de cinq parties de cuivre rouge et d'une partie de fer fondue» ensemble, puis jeté au moule. Le fer que j'ai ajouté au cuivre rouge pur est du fil de fer : comme il présente beaucoup de SAirfa^ au feu , îl est plus facile à fondre ; mais il a tintconuément de se brûler plus faxiiLement et de se réduire en scories. Ainsi je crois qu'il serait fort difficile de déterminer la quantité de fer qui est mêlée au cuivre , attendu qu'on ne doit pas compter celui qui est changé en scories.
« On sait qu'il y a beaucoup de mme$ ferrugineuses . Ces mines fournissent à la fonte un cuivre aigre et dur , qui a besoin d'être raffiné pour être dépouillé de toutes les parties de fer et de soufre qu'il contient , et pour devenir doux et facile à travailler. Je pense que, supposant que les armes de cuivre fussent communément en usage chez les anciens , le sentiment le plus naturel est de croire que le cuivre dont
Us les faisaient était ce cuii^re aigre et dur, tel quil est dans certaines mines, et qui est ce que nous appelons cuii^re noir. Ils s'épargnaient la peine de le dépurer, ce qui l'aurait rendu moins propre aux objets auxquels ils le destinaient. Comme nous avons encore plusieurs mines de cuivre qui sont dans le même cas, telles que celles du Lyonnais , de la basse Navarre , et presque toutes les autres de France , il ne serait pas impossible de vérifier ce sentiment que j'ose avancer comme le plus vraisemblable; mais je n ai pas eu a Paris les facilités nécessaires pour les expériences. »
Dès la première lecture que j'ai faite des trois paragraphes ci -dessus, ils m'ont paru tout expliquer. Ce soupçon dont il est fait mention dans le premier, et qui fut inspiré au chimiste par la dureté du métal antique , a passé soudainement dans mon esprit. Je me suis dit que s'il n'y avait pas de fer dans les épées, et cela a été prouvé par les expériences auxquelles se livra M. Darcet , il pouvait y en avoir dans les masses , les marteaux , dans les haches , les pointes de lance et de flèche , seuls objets pour lesquels Homère emploie le mot sideros, et que ce devait être cet alliage naturel du fer avec le cuivre qui constituait ce métal qui n'avait été jugé bon que pour des objets de ce genre. Nous voyons dans le second paragraphe que Geoffroy , en mêlant ces deux matières , obtint pour l'épée qu'il livra au comte de Caylus , à peu près la dureté et le tranchant des épées antiques , et il dit as^oir assez bien réussi , quoique une partie assez forte du sixième de fer qu'il employa ait été changée en scories par le feu. Si son épée a été trempée, ce que j'ai lieu de croire, puisque ces expériences furent faites plus particulièrement
( i38) pour s'assurer que le procédé de la trempe avait été eraployt? par les anciens pour le cuivre, si, dis-je , son épée a été trempée , les deux questions sont résolues , ou , du moins , elles sont au moment de l'être ; car si Ton n'a obtenu qu'un demisuccès, on peut concevoir que cela tint à rimperfection de cet alliage fait par Geoffroy , et ce que nous apprenons par le troisième paragraphe , qu'il existe une sorte de cuivre , laquelle contient naturellement beaucoup de parties de fer, nous donne l'espoir très-fondé qu'en agissant sur ce cuivre, on pourra obtenir le résultat qu'on avait en vue. Geoffroy en avait la persuasion; aussi exprime-t-il le regret de n'avoir point eu à Paris les facilités nécessaires pour de telles expériences. Je pense comme lui que l'on ne peut se fier aux expériences faites avec un alliage aussi imparfait que le sien , qu'on ne peut prétendre à un succès réel qu'en procédant avec cet alliage que la nature nous fournit. Il est fâcheux , selon moi , que Mongez- n'ait point eu cette idée. Malheureusement ce savant était depuis longtemps d'une opinion tout opposée à celle du comte de Caylus, et il n'y a rien de plus contraire aux progrès des sciences que ces sortes de préventions. Dans la disposition d'esprit où il se trouvait , il ne pensa qu'à faire des expériences ayant pour but de s'assurer de deux choses : r si le bronze antique contenait des parties de fer; a** si, particulièrement, les épées avaient été soumises à l'opération de la trempe. Toutes les expériences qui furent faites pour s'éclairer sur ces questions ayant eu des résultats négatifs, il en conclut que Geoffroy se trompait. Cependant la seule conclusion qu'on pouvait raisonnablement tirer de cette absence du fer dans les armes qui furent soumises aux diverses expériences , était que celles sur lesquelles on avait opéré nen
( «39 ) contenaient point : or, cela n'est nullement étonnant, puisqu'il n'est aucune de ces armes qui appartînt à une époque de l'antiquité cin peu reculée , et que ce n'est que dans la haute antiquité* que , à défaut du fer , on a pu employer cette espèce de cuivre qui contient naturellement beaucoup de parties ferrugineuses, et qui, en raison de cela , ne peut être que fort grossier. Il est bien concevable que par la même raison qui fit abandonner l'emploi du cuivre pur pour le bronze, dès qu'on eut reconnu les qualités supérieures de celui-ci , on a dû renoncer à l'emploi de ce mauvais cuivre , qui n'avait pour lui que sa dureté , quand on fut parvenu à rendre le fer d'un usage plus général et plus satisfaisant (i)-
Si Mongez , au lieu de s'attacher à des opinions contraires à celle du comte de Caylus, avait été disposé, comme je le suis depuis longtemps, à croire que le fer n'était pas connu au
(i) Cm répond à lune des objections que Mongez présente contre lopinion du comte de Caylus au sujet de la trempe du cuiyre , savoir : que Pline n* en parle point. Ce fut probablement parce que cette opération n'était susceptible de TefFet qui, au dire de notre savant, répond à ce mot trempe , que pour cette sorte de cuivre qui contient beaucoup de parties ferrugineuses, et que lusage de ce mauvais cuivre était sans doute abandonné depuis longtemps en Italie. Je dis en Italie^ parce qu'il y a lieu de croire, d après ce que Pausanias rapporte au sujet de la fontaine de Pirène, qu'on en tirait encore partie dans quelques contrées de la Grèce, et notamment à Corinthe, où ^ probablement encore, Pline n'a jamais été. Je sais bien que, dans le passage auquel je fais allusion, Pausanias emploie le mot kalkos; mais j'ai déjà fait observer que, du moins postérieurement à Hésiode, ce mot devint un terme générique, et que, employé sans adjectif qui désignât spécialement sa nature, il signifiait toute espèce de matière dont k cuivre formait la masse principale.
temps d'Homère ; s'il avait remarqué , comme je l'ai fait , que les objets pour lesquels ce poète écrivain , si exact dans ces sortes de choses, emploie le mot sidèros, que, dis-je, ces objets qui sont en petit nombre , étaient plus particulièrement des armes et ustensiles dont la qualité essentielle devait être Id dureté y il eût fait plus d'attention à ce fait qu'il a rapporté lui-même d'après Geoffroy, qu'il existe un cuivre qui , contenant naturellement beaucoup de parties de fer, peut , conséquemment , être susceptible d'éprouver un effet heureux de la trempe ; que ce cuivre est même distingué des autres, de nos jours et chez nous, par la dénomination de cuivre noir, et que cette qualification noir, Hésiode la donne à la matière que, selon beaucoup de probabilités, on commença seulement à employer de son temps , et à laquelle on a pu appliquer ce nom de sidèros, en raison du rapport qu'elle avait avec celle pour laquelle Homère avait employé le même mot ; alors ce savant , dont je suis bien loin de vouloir contester lès mérites, aurait senti la nécessité de tenter des expériences nouvelles en agissant sur cette espèce toute particulière de cuivre ; on aurait choisi de préférence celui qui pouvait contenir le plus de parties de fer, on en aurait fait des haches, des pointes de lance et de flèche, et on se serait assuré si ces objets pouvaient tirer «de la trempe une qualité supérieure à celle que leur donne la seule opération de la fonte et celle du marteau , autrement dit , de Vécrouissage.
Ce qu'on ne s'est point avisé de faire jusqu'à ce jour, il me paraît qu'il est encore temps de l'essayer. Nous avons déjà acquis la certitude , et cette remarque me paraît de nature à intéresser assez vivement les peintres d'histoire , que , dans l'époque homérique , les épées, les casques, les cuirasses , les
boucliers et les autres armes défensives dont on faisait usage à cette époque , n'étaient pas. de fer y mais bien de cuivre plus ou moins pur : le doute ne porte donc plus que pour ce qui est des haches et masses d'armes, des pointes de lance et de flèche; je pense que ce sera seulement après le résultat des expériences faites comme je viens de le dire , sur quelquesuns de ces objets fabriqués avec la matière que je désigne , qu'on pourra savoir à quoi s'en tenir sur la nature de celle qu'Homère a entendu exprimer par ce mot sidèros, et sur la question de savoir si les anciens ont effectivement pratiqué la trempe pour le cuivre à V effet d* augmenter sa dureté ; car il n'y a point à douter qu'ils l'aient employée pour un but quelconque ; mais , jusqu'à preuve du contraire , je tiens pour vrai ce que j'ai avancé au commencement de ce discours, relativement aux modifications sensibles que la signification des mots kalkos et sidèros a subies dans l'antiquité ; et de plus , maintenant , je crois que ce dernier mot, sidèros, au temps d'Homère , n'exprimait pas du bronze, comme l'entend M. de Cassagnac, ni du fer proprement dit, comme le veut absolument M. R. Rochette, mais tout simplement cette sorte de cuivre qui, chez nous, est connue dans le commerce sous la dénomination de cuivre noir (i). Enfin, toutes
(i) Il 7 a tout lieu de croire que les socs de charrue, les enclumes , les masses et marteaux, et généralement tous les instruments pour lesquels on emploie maintenant le fer , étaient fabriqués avec ce cuivre grossier. Proclus, l'un des commentateurs d'Homère, cité par Mongez, et qui vivait au commencement du V^ siècle de notre ère, dit que, pour la culture des terres, les anciens se servaient de cuivre comnçie de son temps on employait le fer, et que, comme le cuivre est mou de sa nature, ils le durcissaient par la trempe.
les lumières nouvelles que j'ai recueillies |)Our soutenir la lutte dans laquelle je me trouve, engagé, et particulièrement la preuve que j'ai complètement acquise que c'est le cuivre qui fut généralement en usage dans l'âge héroïque , et que l'emploi de ce métal a été abandonné pour les armes et certains objets d'art, dès que l'on fut parvenu à constituer dans le bronze une matière infiniment supérieure , tant pour la facilité qu'elle offre à la fonte que pour la durée en quelque sorte infinie dont elle est susceptible ; ces lumières, dis-je, n'ont fait qu'accroître en moi la persuasion que la figure trouvée dans le tumulus du cap Sigée, et qui était de cuivre , cela est constant, n'a pu appartenir qu'aux premiers temps de l'art grec, et que le monument qui la renfermait est bien réellement LE TOMBEAU d' ACHILLE.
Concluons de tout ceci que M. Raoul Rochette avait grandement raison de dire que L'archéologie homérique est une question vaste et curieuse , mais qu'il eut d'autant plus tort de déprécier le peu, que j'ai exposé dans mes dissertations précédentes sur ce brillant sujet ; il eût beaucoup mieux fait de s'en emparer , et certainement si , ne dédaignant pas de descendre des hauteurs de sa chaire , il se fût livré pendant quelque temps dans le silence aux études qui lui manquaient pour être en mesure de le bien traiter , mieux préparé que je ne l'ai été pour un semblable travail , il eût pu rendre aux sciences qu'il professe , et dont je ne me suis occupé que par occasion , un service bien réel et des plus importants; c'est à moi de lui dire , en employant ses propres expressions , quil eût pu faire un oui^rage beaucoup plus
( i43) instructif pour nous et beaucoup plus honorahle pour lui" même, que ce rapport sur un livre qui fut écrit sans de grandes prétentions, dans le seul but d'éveiller l'attention des hommes qui possèdent sur ces sujets une érudition spéciale , rapport qu'on ne lui demandait pas , et qui , contre son attente , ne lui vaudra peut-être que de la confusion.
Je me flatte que toutes les personnes désintéressées, et qui auront accorde quelque attention à ces dissertations nouvelles que je donne en réponse aux critiques de M. Rochette, trouveront que je les ai traitées avec assez de développements et de raison pour être dispensé de continuer une polémique dont je suis seul à supporter les frais. En effet , aussi complètement inconnu que je le suis dans les sciences qui ne tiennent point essentiellement à l'architecture , je n'ai pas l'avantage dont jouit mon glorieux adversaire , membre de plusieurs académies , de disposer gratuitement des presses de l'imprimerie royale. J'espère que cette seule observation fera trouver p^irfaitement convenable la résolution que je prends de lui laisser désormais le champ libre , en gardant sur toutes les nouvelles attaques auxquelles je pourrai être en butte un silence absolu. On me dit que c^est une chose fâcheuse pour moi d'avoir eu à froisser son amour-propre , parce qu'il a beaucoup d'esprit : c'est un don que j'estime médiocrement et que je dédaignerais d'employer au delà de certaines mesures. Je crois avoir prouvé que je n'en suis pas absolument dépourvu; que je puis, dans l'occasion, me servir du sarcasme aussi bien que beaucoup d'autres ; mais , Dieu merci, cela n'est pas dégénéré chez moi en habitude; l'usage de cette arme est non-seulement opposé à mes incli-
nations , mais aussi à mes principes , ce qui fait que je ne la redoute pas plus que les sophismes: car j'ai la persuasion que les bonnes raisons , en tout pays , finissent toujours par prévaloir ; ainsi , que M. Rochette , sur ce point , se donne carrière tant qu'il lui plaira , je le laisserai faire : il n'a plus à attendre de moi une parole.
Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.