IL
« La réponse de M. Larcher est satisfesante. J'en pourrais hasarder une autre, tirée de ce que la découverte du fer par les Dactiles Idéens est consignée dans les marbres de Paras sous Van i43i avant notre ère. Or, j'ai déjà conjecturé que ces dates avaient été puisées dans l'histoire d'Éphore. C'est donc cet historien qui , pour la seconde fois, a voulu corriger Hérodote. Mais M. Larcher a très^bien prouvé que la découverte du fer remonte à la plus haute antiquité.... » P. 77, même chap.
Gomme il se pourrait qu'un jour quelque savant, se fiant sur ces preuves que Larcher crut avoir données de la haute antiquité du fer, opposât le témoignage de cet helléniste à l'une des opinions que j'ai le plus fermement adoptées en ces derniers temps, il me parait de quelque importance, puisque je suis rentré dans ces discussions, de faire voir que, en ce qui me regarde, tous les témoignages de ce genre que Larcher peut fournir n'ont aucune valeur. Ainsi, commençant par m'occuper de la citation n* II, je dirai que ni Larcher, ni qui que ce soit, n'a pu voir consigné dans les marbres de Paros, ni dans aucun écrit grec appartenant à la haute antiquité, que la découverte du fer remonte à Tan i43i avant Jésus-Christ i qu'il ne peut être question dans toutes les inscriptions, dans tous les écrits grecs dignes de foi
qu on pourra me citer, que dixsidèros (i). Or, la question que je me suis attaché à résoudre est précisément celle de savoir
(i) Larcher, dans une des notes dont il fait suivre le livre I^ de sa traduction d'Hérodote, s*est particulièrement proposé de prouver que le fer n était pas aussi rare, au temps d*Alyaltès^ que la cru le comte de Caylus ^. C est incidemment qu*ii aborde la question de la plus ou moins haute antiquité du fer. Au reste, ses arguments ne peuvent aucunement infirmer ce que j'ai dit sur ce sujet, puisqu'ils furent écrits dans la pensée que le mot sidèros na jamais pu exprimer que du fer. Et puis, on peut encore demander si les témoignages qu'il fait valoir peuvent l'emporter sur ceux qui nous viennent d'Homère, et Ion ne doit pas oublier que je parle seulement de ce qui existait chez les Grecs et dans l'âge dit héroïque.
Un des faits cités par cet helléniste à lappui de son opinion , savoir qu'au temps de Ljcurgue, c'est-à-dire^ environ 3oo ans après la guerre de Troie, ce métal avait très-peu de valeur, peut fort bien prouver seule» ment qu'à cette époque il était encore fort peu recherché , sans doute à cause des difficultés qu'il offrait dans la fabrication; aussi voit-on que Lycurgue, lequel sans doute prévoyait, comme l'avait fait Homère, toute l'importance que ce métal aurait un jour, s'efforçait de le mettre plus généralement en usage. « On le considérait, en ce temps, dit encore ie tm* « ducteur d'Hérodote, comme un métal vil. » C'est justement à cause quil n'était alors encore employé que pour la fabrication d'objets grossiers, tels que les instruments servant au labourage et les outils propres à tailler la pierre. Pour ce qui est de la matière dont on se servit pour le cercueil de l'Oreste que Larcher fait mourir 577 ans avant le règne d'Alyaltès , il est bien présumable que ce n'était autre chose que du cuii>re noir, matière en effet bien commune, et dont, je crois, on doit avoir abandonné l'usage, précisément depuis qu!on est parvenu à tirer un parti .beaucoup plus heureux du minerai de fer. Cette matière pouvait paraître, en ce temps, bien suffisamment bonne pour faire un cercueil. II faut bien faire attention que
(*) Alyaliès , roi de Lydie, commença à régner vers Fan 616 avaut Jésus-Christ , cnTiran 400 ans après la naissance d'Humère, 568 ai» après le sac de Troie.
quelleniatière était exprimée par ce mot cy/û?èro^lorsqueHomère écrivait son Iliade, et j'ai prouvé, je crois, évidemment, par les propres paroles du poète, dans la pièce qui précède immédiatement celle-ci, que ce ne pouvait être du fer proprement dit, que l'auteur de Tlliade et de l'Odyssée a entendu exprimer le plus généralement dans ces deux poèmes.
Maintenant, pour ce qui tient à la citation n" I, je dis que je vois positivement dans ses termes, Tun des plus précieux témoignages qu'il m'était à peine permis d'espérer de trouver en ma faveur, ailleurs que dans l'Iliade, pour la question qui nous occupe ; car j'ai déjà eu souvent l'occasion d'en faire la remarque, et je ne suis pas le seul qui l'ai faite, tout ce qui est bien réellement avancé par Homère mérite la plus grande confiance, et doit la plupart du temps être pris à la lettre, quand il s'agit de descriptions de localités et de faits propres à peindre les mœurs, à donner une idée plus ou moins juste de l'état de l'industrie et des arts des différents peuples que, dans sa vie errante, il a successivement visités. Or, notre poète, dans ces vers, dont le noble écrivain nous donne une traduction que j'ai lieu de croire très-exacte, est parfaitement d'accord avec tout ce que nous avons pu lire dans l'Iliade
ce furent les difficuhés que l'on trouva i** à extraire le minerai de fer, a° à convertir ce minerai en métal, et 3** à fabriquer avec ce métal les divers objets dont on éprouvait le besoin, qui firent que bien des siècles se sont écoulés avant que ce métal ait pu devenir dun usage très-général; ce qui fait que Mongez, traitant une question très à peu près semblable, a terminé l'exposé de son opinion en disant : « On aurait raison de s^émer- • veiller si Tusage dujer avait précédé celui «fi/ cuivre, et Ton ne pourrait «attribuer quau hasard un fait que les connaissances métallurgiques font ■ presque regarder comme impossible. » (V. Il* partie, p. 1 26.)
et dans TOdyssée. En effet, remarquons-le bien, c'est des propres mots que j'ai lus dans ces œuvres si précises en ce qui tient à ces sortes de choses, que j'ai tiré les preuves qu'à l'époque héroïque la matière que leur auteur a entendu exprimer par le mot sidèros , ne pouvait être connue des Grecs que depuis fort, peu de temps , et que ce mot devait exprimer le plus généralement une matière que nous ne pouvons qualifier par le moX. fer. Eh bien , nous voyons ici que notre poète, historien conséquent, ne démentant rien de ce qui, dans ses écrits , a formé ma conviction sur l'un et l'autre point, ne cite pas le sidèros comme un métal déjà en usage au moment ou il parle, mais seulement comme une matière qui sera exploitée plus ou moins prochainement. Ainsi , bien loin qu'on puisse m'opposer ces deux passages , ils sont pour moi une bonne fortune ; car ils prouvent évidemment que, dans ce même temps où Homère s'exprimait ainsi, le si^ deros y que ce soit exclusivement du/èr, comme on le veut absolument, ou du cuistre noir, comme je l'ai pensé, était alors si récemment connu des Grecs qu'il n'avait encore servi chez eux qu'à la fabrication ou confection d'un trèspetit nombre d'objets; si bien qu'Homère, se trouvant dans l'île de Ghios, oii probablement l'existence de cette matière était encore très à peu près ignorée, s'exprime sur son compte par forme de prédiction. Et il n'y a point à élever de doute sur l'authenticité de ces vers attribués par Hérodote à notre poète; car, outre que la réalité du fait qu'ils expriment est confirmée par cette observation que fait Hérodote lui-même, c[n alors des Cuméens se disposaient à bâtir Cébrénies, au pied du mont Ida, à l'endroit d'oii Von tire le sidèros, ils sont de plus, dans leurs termes, parfaitement en rapport avec des
( ^33 ) expressions qui reviennent fréqueni nient dans l'Iliade, telles que celle-ci, toujours battu par les vents , et avec les procédés assez habituels du poète. En effet, dans ce poëme, certains faits nous sont ainsi appris de la sorte par forme de prédiction. C'est ainsi que dès le 1X« chant de Tlliade, nous pouvons savoir que l'existence d'Achille est attachée à celle de Troie, que ce héros doit périr dans cette guerre entreprise pour venger l'affront fait à Ménélas. J'ai eu plusieurs fois^ dans le cours de mes dissertations , Toccasion de rappeler cet autre fait également rapporté dans l'Iliade, que la massue d'Aréitlioiis, qui était [>ositivement faite de cette matière connue alors sous le nom de sidèros , nous est citée par Homère comme un présent du dieu Mars, et nous voyons ici que cette même matière nommée sidèros, et qui sortira du sein de la montagne lorsqu'elle sera occupée par les 6Vbréniens, doit être consacrée au dieu de la guerre.
Il est donc bien évident que les deux passages que je viens de produire, et dont l'un a pu paraître en opposition formelle avec mon opinion, ne doivent avoir d'autre effet que de nous fournir une preuve de plus de cette attention singulière que l'homme dont a essayé de contester l'existence, mettait constamment à saisir toutes les occasions qui se présentaient à lui , de faire connaître aux siècles à venir l'état des arts et de l'industrie à l'époque où il vivait et dans les lieux que ses nombreux voyages le mirent si souvent à même de voir et de décrire. Si l'on pouvait en douter encore, je rappellerais cet autre exemple bien plus remarquable que j'ai déjà fait valoir à l'appui de cette même assertion; celui de la description que notre poète s'est complu à nous faire du bouclier d'Achille, description qu'Hésiode et Virgile ont suc-
( 234) cessivenient imitée, sans avoir soupçonné, on le voit bien, la pensée qui la lui a fait entreprendre, ne voyant en elle qu'une fleur poétique, tandis que ce n'est autre cho^e, j'en ai maintenant la persuasion intime, qu'un thème brillant qu'il s'est donné pour se créer une occasion de constater l'état de certains arts au temps oii il écrivait, le parti artistique que, dès ce temps, on savait déjà tirer des métaux(i).
Ce qu'on peut définitivement conclure des citations du marquis de Fortia, du rapprochement que l'on peut faire de l'assertion consignée dans les marbres de Paros avec ce que Larcher a pu réunir en vue de prouver que la découverte du fer remonte à la plus haute antiquité, c'est , d'abord, que tous les écrivains qui partagent cette opinion se fondent sur ce que dans les écrits des anciens qui ont contribué à l'établir dans leur esprit, ils ont trouvé employé ce mot sidèros, et que, trompés par la signification incontestable que ce mot eut postérieurement à Hésiode , ils ont cru qu'il n'avait jamais pu exprimer autre chose que du fer, tandis que, les divers passages que j ai cités de l'Iliade en font foi, à l'époque où ce poëme fut écrit, ce mot n'exprimait encore, le plus généralement, comme je l'ai dit, qu'une matière assez brute, extraite peut-être des premiers minerais qu'on avait pu trouver près de la surface du sol, et dont, en raison
(i) La description de quelques autres aniiun's, celles du char de Diomède , de celui de Junon , celle que , dans TOdyssée , il nous fait du palais d'Alcinoùs, toutes les descriptions de ce genre ont dA être écrites dans le même but ; car Homère est bien véritablement historien : dans ses immortels écrits, il s est particulièrement proposé de donnera la postérité une idée juste des choses physiques, morales et intellectuelles de son temps.
de son imperfection, on n'avait pu se servir,, en ces anciens temps, que faute d'avoir possédé, en quantité suffisante, la matière qui, seule maintenant, a droit de porter ce nom àefer. Il y a bien lieu de croire que dans le siècle qui précéda celui où nous plaçons 1 époque de la guerre de Troie, si ce n'est dans ce siècle même, on avait déjà pu épûrerquelques parties de cette matière et en tirer ce qui constitue véritablement le fer, car nous voyons, toujours par Homère, que, au temps de ce poète, on ciselait des métaujc et que Von taillait la pierre dans un mode sensiblement supérieur à celui qui aidait été pratiqué dans les siècles précédents. Or, cette considération ne permet pas de douter que l'on ait connu à cette époque une matière supérieure à celle dont on avait fait primitivement usage, et qui était encore le plus généralement employée pour les besoins de l'agriculture et la confection de quelques gros ustensiles; mais, je le répète, et je ne saurais assez le redire, il faut bien croire que cette espèce de sidèros épurée ou naturellement supérieure à l'autre, était bien rare chez ces Grecs des temps héroïques, puisqu'ils n'en faisaient point encore usage pour la fabrication de leurs armes : elle devait être strictement réservée pour les objets les plus essentiels, et plus particulièrement, comme je Tai dit à la page 227, pour la fabrication des outils servant à la ciselure des autres métaux et à la taille des pierres.
Il me semble que ces nouvelles conjectures sont fort admissibles; car il n'est personne qui ne puisse concevoir que, tant qu'on n'a point possédé de bons outils , on n'a pu entamer les rochers, ni même creuser la terre à de grandes profondeurs; conséquemment on a dû se contenter de fouil-
1er à sa surface, d'y recueillir et d'employer la matière imparfaite qu'on y trouvait. C'est ainsi que le fait même de la pénurie oii l'on était du fer y mettait un grand obstacle à ce qu'on pût s'en procurer en quantité suffisante , eu égard aux besoins de tout genre qu'on éprouvait, et que l'on dut se restreindre à l'employer pour les usages les plus importants. Ce n'est qu'au fur et à mesure qu'on a pu s'en procurer davantage et en meilleure qualité, qu'alors, ayant pu faire de meilleurs outils et instruments, on a également pu réussir à ciseler les autres métaux, à tailler avec un plus ou moins haut degré de perfection les pierres et le marbre.
Il résulte de tout ceci , que les premières habitations de l'homme durent être des grottes naturelles, et peut-être, dans le même temps, des cabanes faites avec des branchages. Un peu plus tard, on a pu élever ces habitations en charpente, ou les construire avec des pierres assez grossièrement façonnées, à l'aide des mauvais instruments que, dans ces premiers temps , il avait été possible de faire. Dans beaucoup de localités, en raison de la nature des matériaux dont on pouvait disposer etide la privation où l'on était de bons outils, on a pu faire celles de ces demeures qui étaient en pierre , selon le mode assez généralement connu maintenant sous le nom de cyclopéen ( i ). Enfin Timperfection de ces divers
(i) Je n ai jamais exclu du système de Petit-Radel que ce qu*il a de trop exclusif; car j'ai dit bien positivement, dans la même note où je combats l'opinion de cet auteur, que le mode de construction dit cyclopéen, en beaucoup de circonstances, est un indice d'une très-haute antiquité. J'ai ajouté seulement : qu'il n'en est pas toujours une preuve, (V. note i", p. 93, n^ partie, au bas de la page.) C'est plus particulièrement quand les lits et les joints sont très-bien faits, quand les parements des pierres sont
( 237 ) genres de bâtisse s' étant maintenue jusqu'au temps où déjà Ion possédait l'airain en très-grande abondance, ou prit le parti, dans certains lieux, de revêtir l'intérieur des principaux édifices avec des feuilles de ce dernier métal (i). C'est ce que nous apprennent tout à la fois Homère et Hésiode; le premier en nous faisant la description du palais d'Alcinoûs, et l'autre, dans un passage de son poëme des Travaux et des Jours, dont j'ai déjà eu l'occasion de citer deux fragments, mais dont, précisément, j'ai négligé de rapporter les mots suivants qui sont bien positifs :
« Le père des dieux produisit une troisième génération; a il la forma à' airain, bien différente encore de la généra- « tion d'argent. Fermes comme des frênes, véhéments et « robustes, pour soutenir les rudes travaux de Mars, et re- « pousser les injures, ils ne se nourrissaient d'aucun fruit de a la terre; leur cœur avait la dureté du diamant; ils étaient « féroces; leurs mains invincibles et fortes plus que tous leurs « autres membres, s'allongeaient de leurs épaules en mena- « çant; ils avaient des armes d'airain, des maisons d'airain; « ils travaillaient en airain, car le/er noir n'existait pas ente core.... » (Trad. de L. Coupé, Soirées littéraires, i" année, tome II, p. 1 54-1 55.)
très-bien dressés, que Ton peut douter que les constructions, même polygonales^ remontent à des temps fort rapprochés de la guerre de Troie. Or ce n'est pas le cas qui se présente quand on regarde les restes de murailles que je considère comme ayant appartenu à la ville qu*Homère a rendue si célèbre.
(i) Peut-être aussi à V extérieur i car Homère dit : « Les murailles des deux cotés étaient revêtues d'airain 6f<^ii2> /a base jusqu*au sommet, » (Voy^ Odyssée, chant VIP.)
Il faut bien remarquer que Pâusanias n'hésite pas à croire que dans la haute antiquité on a pu faire un tel usage de Tairain ; il cite même des édifices qui existaient encore de son temps, où ce métal était employé de la sorte.
Dans le X^ livre de son Voyage, lequel traite de la Phocide, chap. V, il s'exprime ainsi :
a Quant à ce qu'on dit du troisième temple (consacré à (c Apollon à Delphes), qu'il étsiit d'airain y cela n'a rien de « surprenant, puisque Acrisius fit bien faire une chambre d'ai- <c rain pour sa fille, et que le temple de Minerve chalciœcos ce existe encore maintenant à Lacédémone. »
Le peu qu'Homère nous dit des murs de Troie suffit pour déterminer l'époque où, dans cette partie de l'Asie Mineure, on commença à tailler la pierre avec quelque régularité. Il me semble qu'on ne peut interpréter la supposition faite par notre poëte, savoir, que les murs de cette ville fameuse avaient été construits par un dieu (Neptune) autrement, sinon que leur appareil offrait à l'œil un caractère de beauté et de solidité qui, jusqu'alors, n'avait pas encore été remarqué dans la construction des murs des autres villes (i); mais cette
(i) Jaî consigné dans une note de la page 8a, IP partie, ce fait que les murs d^llion^sîpeu qu'il en reste^ présentent deux modes de construction; l'un, assez régulier, dont le dessin, que Ton peut voir PI. IV, fig. i'% a fait croire à M. Tliiersch que Corigine de ses murailles ne pout^ait pas r»monter au delà du temps d'Alexandre Ifi Macédonien , et l'autre , que » d après Petit-Radel, on appelle cyclopéen. J'ai reconnu le premier mode sur un point qui dut être occupé par la citadelle; c'est sans doute cette partie qu'Homère avait en vue quand il parlait de ces murailles comme d^une œuure des dieux. L'autre appartenait au côté foible de la ville , vers lequel les Grecs dirigeaient toujours leurs efforts.
C ^39) même supposition dispose aussi à croire que ces murailles élevées sous le règne de Laomédon , père de Pria m , l'avaient été par des constructeurs étrangers qui , très-probablement , avaient apporté avec eux leurs outils; car c'est seulement à laide de bons outils qu'on peut faire de belles constructions; c'est pourquoi il nous importe de savoir en quel temps les Grecs ont pu posséder eux-mêmes de bons instruments.
Les vers cités par Hérodote , comme fruits d'une inspiration de notre poëte , quand il habitait File de Chios , sont fort pcécieux , particulièrement en cel^^ qu'ils nous font connaître l'époque presque précise oii cette matière qui a concouru si puissamment à là création des chefs-d'œuvre que nous devons à quatre de nos beaux-arts , l'architecture , la sculpture, la ciselure et la gravure, fut exploitée^ pour la première fois, dans une contrée habitée ou fréquentée par les Grecs.
L'on voit que ce dut être positivement peu de temps après que le poêtè se fut ainsi adressé au pin insulaire dont le fruit venait de le frappa*. Il est fort présumable qu'Homère avait visité depuis peu la localité oii les Cuméens se disposaient à bâtir Cébrénies, et qu'il avait été à même d'y voir qu'en exploitant les carrières qui devaient fournir les pierre^ pour cette ville, on venait d'y reconnaître la présence du métal déjà consacré au dieu de la guerre dès le temps où vivait le grand Âréithous. Je ferai , au sujet de ce guerrier formidable , une nouvelle remarque, laquelle vient encore à l'appui de la thèse que je soutiens.
Il a dû vivre plus d'un demi-siècle avant le temps oii se passèrent les événements rapportés dans l'Iliade; car c'est Nestor qui , d^ très-vieux à cette époque , nous le fait connaître, en nous racontant (chant VII, v. i4o-i55) comment la
( Mo ) nidsâue dont ce héros faisait an si terrible usage, a^ait passe de ses mains dans celles de Lycurgue son vainqu^ir, et des mains de celui-ci, devenu vieuK, dans celles d*£reuthalion son écuyer, guerrier d'une proportion gigantesque* Nestor, à la suite de fortes provocations faites par ce dernier à ses chefs , lesquels ne s^ëtaient pas montrés fort empressés d'y répondre, s'étant présenté, à leur défaut, pour le combattre^ avait eu le bonheur de le tuer, et le vétéran de l'armée grecque, en rapportant ce fait , se glorifie d'autant plus de sa victoire, qu'il était alors, nous dit-il, le plus jeune de tous ses compagnons d'armes.
On voit, par ce dernier trait, que des deux seules armes mentionnées dans Tlliade comme étant de sidèros, la flèche de Pandarus, présent d'Apollon, et la massue d'Aréitboiis , présent du dieu Mars , cette dernière n'est citée qu'à l'oceasion d'un souvenir qui se porte sur un fait arrivé un demisiècle auparavant. Cette remarque donne du poids à la con-* jecture que je viens d'exposer dans l'instant pour expliquer les causes qui retardèrent si longtemps l'emploi do fer, puis* que l'on y voit que cette découverte du fer que l'on feit remonter à Van i43i avant notre ère, 1^7 ans avant le sac dé Troie, et qui, d'après ce que je viens de rapporter, doit être tout au moins antérieure à l'existence ^'Ar^thoiis, avait encore eu si peu de résultat dans le temps où Homère s'oc cupait de son Iliade, c'est-à-dire , environ deux siècles plus tard que cet événement du sac de Troie. s
N'est-il pas naturet de conclure de tout cf ci q^e les Grecs, contemporains de Priam, ont pu connaître efTeetiv^ment quelques armes, ^*>^^ en d^ autres pays, avec oellsetiiaVère nommée sidèros^ et qu'Homère a prévu l'im portante que eette ma-
tière poun ait avoir pour la guerre, mais que, de son temps, les petits-fils de ces mêmes Grecs ne savaient point encore tirer parti de la matière elle-même, ou bien que le métal épuré était encore trop rare pour qu'on se décidât à l'employer généralement à la fabrication des armes ? On préférait le réserver pour les choses éminemment utiles et pour lesquelles ses qualités précieuses le rendaient indispensable.
Résume final. P remues de t existence d Homère ^ re^ sultant des observations et arguments soumis par Couleur dans le cours de cet ous^rage.
La dernière pièce qu'on vient de lire complète , je crois , aussi heureusement que possible , la série des preuves qu« j'avais à produire à Fàppui des principales opinions que j'ai avancées successivement en composant le présent écrit; et il est bien remarquable que les plus forts arguments que j'ai fait valoir en faveur de ces opinions, m'ont été fournis, pour la plupart, pav Homère lui-même. » Je l'ai démontré plus haut, je crois, en ce qui regarde la nature du métal q»«! les Grecs de l'époque héroïque employaient pour la confection de leurs armes et armures, aussi bien que je viens de le foire dans les deux pièces qui précèdent, à l'égard de cette proposition qui eut pour objet de prouver que le mot sidèros, à l'époque homérique, devait exprimer autre chose que du fer proprement dit, proposition que mon adversaire a consMérée, jieut-^tre justement, comme hors de toutes les idées reçues, mais qui, on le voit, n'en était pas moins
bien fondée. Pour ce qui est de la position de Troie et de ridentité du tombeau d'Achille, ce que j ai expose à leur sujet ressort non moins évidemment, il me semble, du choix, de la nature et de la situation des objets que le grand poète a cités pour déterminer Tune^ et de la prér cision des termes dont il s'est servi pour nous faire coijinaître l'autre; enfin , j'ai principalement appuyé ce que j'ai dit relativement au théâtre de \ Iliade, en général, sur l'étonnant rapport que nous trouvons, après trente siècles écoulés, entre ces expressions et ce que nous reconnaissons sur les lieux, quand nous avons égard aux changements que la main des hommes, beaucoup plus que celle du temps, a apportés dans ces localités, que j'ai trouvées, du reste, si fidèlement décrites ; changements constatés , d'unç manière que je crois non moins positive, par les citations que j'ai tirées d'Hérodote et de Pline.
Mais qu'on y prenne garde, ce. que Ton m'accordera sur ces cinq points principaux de mes dissertations doit avoir une conséquence fort importante : celle de détruire tous les doutes qui pourraient exister encore relativement à l'existence du poète lui-même; car il ne deviendrait plus possible de nier qu'un livre qui' offrirait des tableaux encore si vrais à l'époque présente, qu'un livre dont les diverses parties ont de si heureux liens, où les faits une fois avancés ne sont jama^ démentis, mais, au contraire j sont souvent.rappejlés, il ne serait plus possible, dis-je, de nier qu'uq. tel livre ne soit l'œuvre d'un seul et même écrivain. . : . ; . ^
Pourra-t-on croire ,: mainteiiant que j'ai r^i^ni tant ^e faits qui prouvent combien l'homme. que l'antiquité même a surnommé le père des poètes et des historiens, 8^ été exact dai|»
(43) ses descriptions et conséquent dans tout^ce qu'il a rajp^rtc en des circonstances fort diverses, dans une contrée a,ussi bien que dans une autre , dans un âge ^yancé aussi hien que dans l'âge mûr, pourra-t-on croire, djs-Je, en vue dç tant de faits , que des œuvres sur lesquelles on a pu faire tan^t, de remarques aussi frappantes que celles répandues dans toute Vétendue du présent écrit, ne sont, que des recueils de compositions récitées, çà et là dans le.jC9ur3. de plusieurs siècles, par ces poètes ^t chanteurs ambulant;^ qu'on appejait Rhapsodes?...
Il est donc évident qu'en démontrant l'exactitude des des* eriptions locales que nous fournit si abondamment Ylliade, et la réalité de quelques-uns àes faits dont ce poëme nous a donné la connaissance, j'ai prouvé aussi la propre existence de son auteur. J'aurai fait plus; j'aurai confirmé, en ce, qui est le plus essentiel, l'opinion de l'illustre écrivain qui a cru pouvoir fixer l'époque de sa naissance, et déterminer dans quel ordre Hésiode et lui ont vu Iç ^our(i); car ce témoi* gnage, que j'ai tiré des œuvres de notre; pp^te, poqr prouver qae le/er n'était point en usage à l'époque où il écrivait,, ce témbignage fournit en même temps, et tout à la fois, celle qu'il dut naître, en effet, avant le chantrç des Travaux et
(i) Si nous, avons foi au résultat des savantes. rechercha du piai^qui^ de Fortia, Homère doit être né 168 ans après le sac de Troie. Hésipdfi serait venu beaucoup plus tard (*); ce qui semble prouvé, en effet, par le passage du poëme des Travaux et des Jours ^ que j'ai rapporté à la page i3o de la 11^ partie de ce livre. ■ 1 » » u . ^
(•) t3a auâ «jwè», B84 ans amnt :!«'« ebréticniié. Hdmère aérait n« 1016 ans ttVjiii x^m fpoqiie, que Ton établit 1 184 ans après le sac de Troie.
des Jours, et de plus^ à une époque qui appartenait encore à cet âge dit héroïque, oii vécurent les homme» que ses vers ont rendus immortels, puisque le fer, ce métal qui donna son nom à f'âge suivant^ pour lequel Hésiode se plaignait d'avoir été réserve, ce même métal qui est maintenant d^un usage si général, et par lequel nous voyons effectuer tant de prodiges, était à peine connu du peuple que nous considérons, après les peuples égyptien et phénicien, comme ayant devancé tous Les autres dans la pratique des sciences aussi bien que dans celle des arts.
J'espère que, parmi les personnes qui auront pu lire les six derniers articles que j'ai eu l'occasion d'écrire depuis la publication des observations adressées à MM. les membres de l'Académie des inscriptions et belles - lettres , il s'en trouvera un bon nombre qui me sauront gré de les avoir ajoutés à mon livre. Pour ce qui est de moi, je pense qu'il est temps que j'abandonne, pour n'y plus revenir, ce docte champ resté ouvert depuis déjà deux siècles aux disputes scientifiques et littéraires, non pas que je croie qu'il n'y ait plus rien à dire sur le sujet briltant que des circonstances toutes particulières m'ont mis à même de traiter avec avantage, mais parce que, J'en conviens avec franchise, je sens que, maintenant, j'ai poussé mon travail aus^ loin que mes facultés pouvaient me le permettre. Je laisse donc aux jeunes érudits qui s'élèvent à côté de moi, le soin d'accomplir mo» travail en le prenant où je le laisse, et, pour les encourager à
( M5) xxider au dé^r qa'ife peuvent ^îpt'oaver d'entrer dans cette voie, on c^rtaînertient, toote vieiltie tf^'ùA la t»»ouye, ploi d un parmi eux peuvent encone de faire hornieiir^ je vais finir, pour ce qui tes regarde, en remettant MMii \tfats yéiix oeâ paroles d un de leurs maîtres, que je me SUM déjà permis de rappeler à la suite de la réponse que j'eus à faire au troisième article de la critique de cet illustre adversaire (i)» Je leur dis donc : Oui , ^archéologie homérique est UM quMtion ^vdstè et cUh rieuse, et qui peut mériter encore d'ocoûper des esprits émtnents, tout aussi bien que celles qui ont pour objet les époques du Bas-Empire, du Gothique et du Moyen Age.
Il serait naturel que je m'arrêtasse bien effectivement à ces derniers mots; mais comme, en composant ce livre, je ne me suis pas seulement proposé de provoquer de nouvelles études de la part des hommes de science, comme j'ai eu plus particulièrement en vue, j'en conviens encore, d'être de quelque utilité à ceux de mes lecteurs qui, devenus hommes du monde y et n'en étant pas moins restés pour cela amis des arts et des lettres qu'ils ont étudiés dans leur jeunesse, tiennent à ne pas employer uniquement la somme de leurs loisirs à des lectures purement frivoles, je vais, en faveur de ceux-ci , couvrir encore quelques feuillets, non plus des expressions de mes propres pensées, mais bien des extraits que j'ai pris la peine de faire de ce même livre du marquis de Fortia où j'ai puisé la matière de mon précédent article. Ceux d'entre eux qui, sur cet avis, se détermineront à passer outre, y pourront voir que le noble écrivain, en procédant d'une
(i) Voyez p. i4a, II* partie.
( ^46) toute autre manière quç moi , a obtenu le même résultat, celui de prouver Yiçxistence d Homère et l'authenticité île ses ouvrdgps, et peut-être trouveront-ils que tout ce que nous ayons pu recueillirif!^ faveur des opinions que nous avons égalemei^t àcœur de faire (M^évaloir, nous prête l'un à lautre un appui réciproque çt deâ plus heureux. Je crois devoir, avant de finir entièrement, les prévenir qu'en m'occapant de former cet extrait, je ne me sui9. aucunement attaché à choisir les paragraphes les plus dignes d'attention ; consultant en cela ma convenance personnelle, j'ai transcrit de préférence ceux qui m'ont paru le plus en rapport a^ec ce que j'ai moi-même exposé.
Réfutation des arguments contre la vie d' Homère et Vauthenticité de ses ouvrages.
Extraits du livre publié par le marquis de Fortia d'Urban, en i83a, sous ce titre : Homère et ses écrits.
Ceux de mes lecteurs qui auront eu seulement connaissance des débats auxquels les poëmes d'Homère ont donné Heu, en divers temps de l'époque moderne, par ce qu'ils auront pu lire dans le présent ouvrage, se sentiront sans doute peu disposés à consacrer encore quelques-uns de leurs moments à la lecture de ce qui va suivre; car ils pourront fort raisonnablement douter que, dans les deux derniers siècles et même dans le nôtre, il se soit trouvé des esprits fort distingués qui aient cru pouvoir nier très-sérieusement, nonseulement l'authenticité de ces divins écrits, mais, de plus, jusqu'à l'existence du poëte qui, depuis près de trois mille ans, remplit la terre de son nom : ce singulier fait est pourtant très-réel.
Oui, dans le siècle même de LOUIS XIV, quand déjà on pouvait savoir qu'aucun écrivain de l'antiquité, à la seule exception de Flavius Joseph, historien juif (i), n'avait révoqué en doute le fait de la guerre de Troie et l'existence d'Homère, un de nos compatriotes, membre de l'Académie française, François Hédelin, plus connu sous le nom de Vabbé d'AuhignaCy entreprit de soutenir qu'il n'y a jamais eu
(i) Cet auteur vécut sous le règne de Yespasien : il n'avait jamais visité la Grèce.
d'iioniiiie appelé Homère qui ait composé les poèmes que nous connaissons sous les noms d'Iliade et Odyssée (i). Un peu plus tard, dans ce même siècle, cette idée fut accueiîlie en Allemagne; chez nous, Perrault, aussi membre de l'Académie française, professa des opinions du même genre. En 1687, il lut à son Académie, en présence du Grand Roi, un poëme dont ïa pensée étrange inspira à Boilean Tëpigramme si connue qui se termine ainsi :
<c Où pent-mi avoir dit une telle in£ainie ? « Est-ce chez les Horons , chez les Topinambous ? — « C'est à Paris. — C'est donc à l'hôpital des fous? —
« Non , c'est apu Louvre, en pleine Académie, w
II ne peut me convenir de citer, dans cet extrait, tous les écrivains plus ou moins estimés qui partagèrent la manie de pyrrhonisme et de dénigrement qui se répandit, vers ce temps, en Europe; je me restreindrai à dire que le célèbre J. B. Vico, natif de Naples, dans un écrit pul>lié en. 1726, et qui a pour titre : Principe dune science nouvelle, relatiife à la nature commune des nations (2), venant à s'expliquer sur Homère, ae voulut pas voir non plus, dans cet historien que l'antiquité eut en. si grande vénération.,, un individu, mais bien un être collectif, un symbole du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux. Les idées du savant napolitalui eurent tant de succès en> Allemagne et en
(i) Voy. Homère et ses écrits, chap. VI, p. iS^.
(2) Principi di scienza nuoifa (Vintorno alla commune natura délie nazionL Cet ouvrage, de 17^5 à i744) ^^ ^^^ éditions : c^était alors un bien bon temps pour les auteurs.
Angleterre, qu'il ne faut pas être très-surpris si, moins d'un demi-siècle après leur première publication, lorsque déjà Lechevalier avait publie son Voyage de la Troade, le docteur Bryant, homme dont la tête était malheureusement trop chargée d'érudition (i) , probablement en vue de donner plus de forces à la défense d'opinions déjà établies trop avant dans son esprit pour qu'il pût prendre sur lui de les abandonner, non-seulement révoqua aussi en doute l'histoire de la guerre de Troie, telle qu'elle est rapportée par Homère, mais avança même et employa une multitude d'arguments pour soutenir qu aucune ville de ce nom n'a jamais existé dans la Phrygie.
Pour ce qui appartient tout à fait au temps où nous vivons, M. le marquis de Fortia , dès l'avertissement du livre que j'ai en vue en ce moment, pour nous faire connaître ce qui le porta à écrire cet ouvrage et le but qu'il s'est proposé en le composant, n'hésite point à nous dire ce qu'il a entendu, de ses propres oreilles , également au sein de l'une de nos Académies , précisément de celle que nous devons considérer comme la plus compétente pour se prononcer sur les questions de ce genre :
a Admis à l'Académie des inscriptions et belles-lettres le ce 17 décembre i83o, nous dit-il, j'ai commencé par écouter « les savans qui avaient bien voulu me recevoir parmi eux,
(i) Je crois en effet que, dans beaucoup de cas, trop d^érudition nuit^ et que, particulièrement pour ce qui est d'Homère et de ses œuvres, l'homme qui s attache de préférence à ses expressions, interprétées convenablement; ne prenant pour auxiliaire dans ses études que le simple bon sens, risque beaucoup moins de s*égarer.
« et ce n'est que le 24 juin de cette année (iSSa) qu'ayant oc entendu attaquer Texistenoe d'Homère et Tauthenticitë de « ses ouvrages , j'ai cru devoir y répondre. » (Homère et ses écrits, p. I".)
La plus forte objection que l'on a présentée contre l'existence d'Homère et Fauthenticité de ses écrits, est celle-ci :
En ce temps que l'on assigne le plus généralement comme époque de l'existence de l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée, l^ écriture alphabétique n'existait point encore (i). Or il est impossible d'admettre, nous dit-on, que des poèmes qui réunissent, il faut en convenir, autant de pensées intellectuelles et métaphysiques que d'images matérielles, appartiennent à une telle époque; car il est hors de toute croyance que des poèmes d'une telle étendue puissent avoir été transmis d'un siècle à un autre par tradition orale. Assurément, nous diton encore, ils ne peuvent être l'œuvre d'un même esprit et avoir été composés tels que nous les possédons et s'être répandus en Grèce, dans un même temps.
(i) C'est en s appuyant plus particulièrement sur cette* observation, que le savant anglais Robert Wood prétendit prouver que ces immortelles œuvres ne pouvaient être dues à Homère. L'Allemand Frédéric- Auguste Wolf, celui de tous les écrivains modernes qui attaqua les écrits de notre poète avec le plus de succès ^ dans un écrit publié en ijdS, nous accorde bien que l'écriture alphabétique fut connue en Grèce avant Homère, ce dont il est bon de prendre acte; mais il veut quelle n'ait été employée, en ce temps, que pour des inscriptions, et qu'on ne s'en soit pas servi, dans la vie commune, avant le temps des olympiades. (V. Fortia^ cbap. yU,i p.^ 169, et même cbap., p. i65.)
C'est donc à prouver d'abord que l'écriture alfahétigue (i) existait beaucoup plus anciennement qu'on ne l'admet communément, que M. le marquis de Fortia s'est attaché, et voici comment il soutient cette opinion :
a II n'est pas facile de connaître à qui l'invention de l'écriture appartient primitivement. Cependant on peut dire que, de toutes les écritures alfabétiques, la caldaîque , l'égiptienne et la samaritaine ou phérdcienne^ sont les seules qui puissent entrer en lice pour disputer l'antiquité Chap. i*',
§ni,p. 17.
<t L'écriture fut en effet enseignée aux Grecs par les Phéniciens plusieurs siècles avant le siège de Troie (2), c'est ce que nous apprend Hérodote dans sa grande histoire où il dit :
« Pendant le séjour que firent en Béotie les Phéniciens qui «avaient accompagné Cadmus, ils introduisirent en Grèce « plusieurs connaissances , et entre autres des lettres qui « étaient, à mon avis, inconnues auparavant dans ce pays. » — Id. Id., p. 19.
«c Hérodote ne se contente pas de dire que les Grecs avaient puisé leurs lettres chez les Phéniciens; il le prouve par des monuments quil a vus et qui existaient encore de son temps, monuments très-antérieurs au siège de Troie.
«Moi-même, dit-il, j'ai vu aussi à Thèbes, en Béotie, des
(i) Je dois prërenir mes lecteurs que, dans toute cette pièce et toutes les fois que je ferai parler M. le marquis de Fortia, je suivrai Torthographe que lui-même a constamment employée dans le livre dont je tire ces extraits.
(a) Il faudrait dire la guerrcy car il xij a point eu de siège.
« lettres cadméeimes dans le temple d'ÂpoUon Isménien ; « elles sont gravées sur des trepiés et ressemblent beaucoup a aux lettres ioniennes » Suit la traduction des trois inscriptions. (Id., Id., pages 21-22.)
Dans le paragraphe IV, page 22, le noble écrivain, continuant à traiter le même sujet , s'exprime ainsi :
« Les trois inscriptions rapportées par Hérodote remontent plus haut que le siège de Troie. Il en existe une actuellement encore plus ancienne que celles-là, sur le frontispice du temple d'Onga, nom donné à la Minerve des Béotiens et des Laconiens. Cette inscription porte que ce temple, existant encore tout entier à Amyclès , oà l'abbé Fourmont Va vu,
fut consacré à Onga par Eurotas , roi des Ictéocratéens
Eurotas était le troisième roi de Lacédémone , de la dinastie qui régna dans ce pays vers Tan 1 622 avant notre ère, vingtsept ans après l'arrivée de Gadmus à Thèbes
« Il devait y avoir une foule d'inscriptions de ce genre, dès les temps les plus reculés.... Il ne se passait pas une action remarquable qu'on ne l'écrivît dans les fastes de la ville qui avait donné le jour à son auteur, avec son nom et celui de son père. On le gravait sur le marbre et sur l'airain.... (Id. Id., p. 23.)
« L'inscription à'Amyclœ, aujourd'hui Schahocfu>ri , est un témoignage irrécusable, et l'on voit par ces exemples qu'il est incontestable que l'écriture a été connue des Grecs plusieurs siècles avant Homère. Nous allons voir qu'ils ont eu des écrits tracés en lettres phéniciennes, à peu près à la même époque M. Clavier a très-bien défendu la cause que
je soutiens...*.^ et M« Dureau de Lamalle prouve qu'il est certain que ie& lettres et récriture étaient usitées chez les Pélasges et les Hellènes, avant le déluge de Deucalion et l'arrivée de Cadmus..... » (Id.) Id.^ p. %^.)
a Au rapport de Diodore de Sicile, les mithologistes crétois^ prétendent que le» Phéniciens n'ont réellement point inventé les lettres, et que la dénomination de phéniciennes vient seulement de ce que les Phéniciens ont changé lancfenne forme de ees lettres^en une autre que la plupart des peuples ont adoptée.
(t En effet, lorsque Cadmus arriva dans le pays- qui fut appelé de lui la Gadméide, les Pélasges, que Pline dit avoir apporté les lettres dans le Latium , les avaient déjà portées dans le Péloponèse, puisque Prométhée, dont on place la naissance vers l'an 1 606 avant notre ère, avait enseigné à ses concitoyens l'art de tracer des caractères. Son écriture est peut-être celle que nous appelon» l'écriture étrusque, dérivée aussi de l'écriture phénicienne , mai» moine bien formée que l'écriture grecque.
<£ Si les poètes préférèrent l'écriture phénicienne, comme l'assure Denis de Milet, s'ils écrivirent des livres longtemps avant Homère , Homère a donc pu écrire comme eux. Les inscriptions qui se sont conservées jusqu'à nos jours, qumqne plusieurs remontent à plus de trente^rois siècles , autorisent à croire que, dans les beaux temps de la Grèce, il en exintaît une suite non interrompue, qui facilitait aux historiens la connaissance des anciens faits. Les particuliers d'une naissance distinguée conservaient avec soin leurs généalogies....; toutes ces généalogies furent recueillies avec le plus grand
(a54) soia par les écrivains critiques sur lesquels on peut consulter M. Heyne Ces ouvrages étaient alors très^onnus, et c'était dans ces sources que puisaient les poètes et surtout les tragiques. Les historiens eux-mêmes, et d'autres écrivains en prose, ne dédaignaient pas de les consulter. Homère a aussi consulté leurs écrits, et a écrit comme eux. On voàavec quelle attention ses héros, dans les discours qui précèdent leurs combats, rappellent le nom de leurs ancêtres (i).
€c Ses ouvrages peuvent être considérés comme une espèce d'encyclopédie, et l'art d'écrire n'y a point été oublié. On connaît ce passage du sixième livre de l'Iliade, où il est parlé des dépêches que Prœtus chargea Bellérophon de porter en Licie, et qui renfermaient l'ordre secret de le mettre à mort » (§ V, pages aô-aS.)
Gomme, relativement à la dépêche qui vient d'être citée, les adversaires de M. de Fortia contestent seulement que c'ait été une lettre proprement dite, je vais me contenter de rapporter ici les explications qu'il donne relativement aux vers qui y ont rapport :
a Les véritables lettres, dit le savant Dacier, peuvent fort
(i) Cette observation du noble écrivain doit paraître frappante de vérité et de force aux personnes qui possèdent bien Tlliade. Gomment, en effet, Homère eùt-il pu aussi parfaitement connaître la composition de Tarmée grecque, à ce point qu'il nous dit non-seulement les noms des membres les plus marquants des familles de ses héros, mais que, de plus, il nous rapporte souvent des traits particuliers de l'histoire de quelquesuns de ces membres ? Comment aurait-il pu entrer dans tant de détails de ce genre, s'il n'avait point existé antérieurement à lui des sources écrites où il a pu puiser tous ces renseignements?
bien être appelées poétiquement des signes, (nfi^aTa, parce qu'en effet elles sont les signes et les marques des pensées. On voit même, ajoute- t-il, qu'on leur a donné ce nom ; car on trouve dans les anciens, <&otvixucà a-n\iaxot Ka^pu, les signes phéniciens de Cadmus, c'est-à-dire les lettres que Cadmus porta de Phénicie en Grèce.
(c Aussi madame Dacier n'hésite point à traduire les deux vers que je viens de rapporter : « Prœtus déguisait son res- « sentiment contre Bellérophon, l'envoie en Licie et lui donne « pour le roi, son père, des lettres bien cachetées, ou il lui « marque l'injure qu'il à reçue, et prie ce prince de le défaire « d'un traître qui a voulu le déshonorer. »
« M. Dugas-Montbel a préféré de traduire : Prœtus envoya « Bellérophon dans la Licie, et lui remit des signes funestes. « Ayant gravé sur des tablettes jointes avec art plusieurs in- « dices de mort , il lui commanda de les montrer à son beau- € père, afin que Bellérophon perdît ainsi la vie. »
a Je demande laquelle de ces deux traductions paraît la plus simple et la plus conforme à l'esprit du texte. Apollodore d'Athènes dit formellement que Prœtus chargea Bellérophon de porter au roi de Licie une lettre (èmcTôkiç) dans laquelle il écrivait (évey^ypawro) à ce prince de le faire périr. J'aime bien mieux reconnaître ici l'exactitude scrupuleuse d'Homère et en croire Ëustathe, qui dit que Prœtus, roi de Corinthe, d'une ville éminemment commerciale , n'employa pas dans sa lettre l'écriture des Phéniciens qui était la plus usitée, mais l'écriture hiérogliphique des Égiptiens, portée en Grèce par Cécrops et par Danaiis, plusieurs siècles avant Bellérophon , mais réservée aux collèges mistérieux des prêtres. Ainsi le mot <n{f4«Ta était véritablement le mot propre
Mais si Homère a connu récriture hiérogliphique, comme ii le prouve par ce passage, il n'a pas ignoré récriture phénicienne qu'il a employée pour ses ouvrages. C'est ce que prouve Denis de Milet, que Suidas dit avoir vécu 52o ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire, quarante ans avant Hérodote. C'est ce que nous diront Hérodote, Plutarque, Diodore de Sicile et tous les anciens qui seuls peuvent nous enseigner l'histoire ancienne. » (§ VI , p. 3o-32.)
Au nombre des arguments que Wood a fait valoir pour prouver que l'écriture ne pouvait être connue au temps d'Homère, il en est uti qu'il fonde sur un passage du VU' chant de l'Iliade, où le poète nous représente neuf chefs grecs qui tirent au sort pour savoir lequel d'entre eux combattra Hector. Le savant anglais considère cette circonstance qu'il n'est question dans ce passage que d'un signe ou d'une marque, (jYi(JE.a, que chaque guerrier faisait probablement sur une petite tablette, comme un témoignage incontestable en faveur de son opinion (i). Assurément ce fait, dans la circonstance dont il s'agit, ne prouve absolument rien. M. de Fortia, se servant pour cela des paroles de madame Dacier, démontre toute la faiblesse de l'objection, par ce peu de mots :
a La conséquence qu'on tire d'ici est mal fondée, puisqu'il « est certain que les letttes avaient été portées en Grèce par (( Cadmus, plus de six vingt ans avant la guerre de Troie (2). i>
(1) Voyez au même livre, chap. VII, p. 160-161.
(2) G*est madame Dacier qui fait cette remarque. Le noble écrivain se contente de rappeler ces paroles de notre savante compatriote; car, pour lui, il a fait voir, chap. T^ p. 19, que le fait des lettres apportées en Béotie
(a57) Ce passage ne fait donc voir autre chose, sinon qu'un nombre plus ou moins grand des princes commandés par Agamemnon ne savaient point écrire, ce qui ne prouve aucunement que 1 écriture n'ait point été pratiquée, dès lors, par des hommes à qui cet art était indispensable pour l'exercice de leurs professions, tels que les poètes, qui alors étaient des historiens, les administrateurs et les archivistes. « Ces guerriers, observe judicieusement M. de Fortia, pouvaient savoir à peine signer leur nom , comme nos anciens chevaliers, quoique l'écriture fût connue de leur temps. »
Ce dernier fait, qu'il ne nous est pas permis de révoquer en doute, suffit pour nous faire concevoir parfaitement quel pouvait être l'état des choses en ces temps dit héroïques. Quand on ne peut contester que, chez nous, au temps de la féodalité, pas plus loin que cela, la majeure partie de nos nobles dédaignaient encore d'écrire, on doit bien admettre qu'il en ait été de même au temps d'Âgamemnon, c'est-à-dire à un une époque où les peuples grecs ne connaissaient encore cet art que depuis à peine trois siècles. Et cette manière de tirer au sort pouvait être une ancienne coutume qui se maintenait d'autant mieux dans les camps que, si nous en jugeons par ce qui s'est passé en des temps fort modernes dans notre propre pays, le nombre des guerriers érudits devait alors être encore fort rare. Nous voyons bien , dans la Bible ( Josué , chap. V, V. 2), que les Juifs , même après qu'ils furent sortis d'Egypte , pratiquaient la circoncision à l'aide d'une pierre
par Gadmus, remonte de Tan 14^8 à i54o avant notre ère, c est-à-dire, environ 36o ans avant la guerre de Troie.
tranchante, cultros lapideos ; pourrait -on conclure de ce fait, qu'alors le peuple hébreu ne connaissait point encore le fer?
Pour n'avoir point à revenir sur ce qui est relatif à récriture alphabétique, je vais terminer cette partie des extraits que j'ai tirés de l'œuvre consciencieuse de M. de Fortia, par le fragment suivant qui fait partie de son chap. VIII :
a Tacite nous apprend que l'on conservait encore dans le Péloponèse, au temps de Tibère, les originaux du traité de partage de ce pays, fait entre les descendans d'Hercules, lorsqu'ils s'en emparèrent un siècle après la guerre de Troie. Les Messéniens produisirent les originaux de ce traité dans un différent qu'ils avaient avec les Lacédémoniens. Ce traité de partage, observe Fréret, n'avait pas moins de mille ans d'antiquité. // était aniérieur à Homère. Cependant on ne refusa pas de le recevoir comme un titre véritable; et l'arrêt rendu en conformité, prouve qu'il fut regardé comme authentique. Un monument antérieur à celui-là est cité par Sinésius, évêque de Ptolémaïde (aujourd'hui Tolométa), dans la Pentapole de Libie; il dit, comme une chose de notoriété générale, que <c sa généalogie était décrite de père en fils jusqu'à son père <c et jusqu'à lui , dans les registres publics de la ville de Ci- <c rêne, depuis Euristhènes, qui avait conduit à Sparte les « Doriens, » et les descendans d'Hercules, environ onze cens ans avant l'ère chrétienne, et dont les rois de Sparte étaient descendus. Il avance même ailleurs que les tables publiques de Cirène fesaient remonter sa généH\og\ejusqu à Hercules. Voilà des titres originaux, dont quelques-uns n'étaient ni sur
le marbre, ni sur l'airain, de près de quatorze cens ans !
r^es monuments ëgiptiens nous en fournissent encore de bien plus anciens, ainsi que le papirus des momies. » (Id. p. 174O
Une des objections que l'on fait encore contre la vie d'Homère, tient à un passage d'Hérodote qui a pour objet de déterminer l'époque de la naissance du poète historien, et qui présente quelque obscurité. Le docte marquis prouve que cela est dû à une interpolation maladroite, et qu'en supprimant du texte deux phrases qui causent évidemment cette obscurité, le passage dont il s'agit devient parfaitement clair et d'accord avec les expressions d'autres historiens. Cela établi , et répondant à une autre objection faite par Wesseling, qui, poufr démontrer que la vie d'Homère, attribuée à Hérodote, ne peut être de lui , fonde cette opinion sur ce que le style de la biographie est, selon lui, très-différent de celui de la grande histoire reconnue pour être bien réellement d'Hérodote, il dit :
« Hemsterhuys et le savant philologue hollandais, Louis- Gaspard Walckenaer, sont cités pour avoir été du même avis. Je respecte infiniment leur opinion : mais, en adoptant celle de M. Amati pour un passage interpolé coupant et contrariant le raisonnement de son auteur, je crois pouvoir le contester pour deux ouvrages d'une nature très-différente, dans lesquels Hérodote n'a pas dû avoir le même stile, et qu'il a pu composer à des âges dwers. Comparez les premières pièces de Corneille et de Racine aux dernières, Agésilas à Cinna, Atlialie aux Frères ennemis; vous croirez lire deux auteurs différens. Ne retrouve-t-on pas d'ailleurs cette belle simplicité de l'historien grec dans le début de sa biographie ?
ce Hérodote d'Halicarnasse , ne cherchant que la vérité, (c a composé cette histoire de la naissance et de la vie d*Ho- <c mère. » (Chap. II, § III, p. 47)
Un peu plus loin, dans le même chapitre, page 55, M. le marquis de Fortia, après avoir comparé les versions de plusieurs auteurs plus ou moins anciens qui ne sont pas d'accord entre eux, sur le lieu et Tépoque de la naissance de notre poëte et quelques faits de sa vie, conclut en disant :
a Au reste, cette diversité d'opinions n'a fait jeter aucun doute sur l'existence d'Homère. Elle prouve seulement que la Grèce n'avait pas de chronologie à cette époque, et qu'Homère n'était pas un personnage assez considérable de son tems pour avoir laissé à la postérité des monumens de son passage dans cette vie. Les grands hommes jouissent bien rarement de leur gloire, et ce n'est qu'après leur mort que leur réputation leur crée une nouvelle vie. d
Revenant, dans le chap. III, page 66, sur cette prétention singulière manifestée outre mesure par certains écrivains modernes, de distinguer dans les livres des anciens les parties qui peuvent ne point appartenir à l'auteur réputé de l'ouvrage, et sur ce que ces écrivains n'hésitent point à nier que l'Iliade et l'Odyssée puissent être des œuvres issues d'un seul et même esprit, après avoir rapporté à cette occasion un long discours adressé par Socrates à Ion, fameux rhapsode de son temps, dans lequel le philosophe fait un pompeux éloge de la manière dont le rhapsode récitait les poésies d'Homère , le noble écrivain fait cette réflexion :
<L Sans doute Socrates, en parlant ainsi, ne croyait pas sérieusement que Ion fût inspiré par une divinité; mais Ion et Socrates auraient été bien surpris si on leur avait dit que, deux mille ans après eux, il s'élèverait une secte de pirrhoniens qui affirmeraient avec assurance que cet Homère, dont ils s'entretenaient avec tant de chaleur, n'avait jamais existé, et que, dans cette Iliade et cette Odyssée, où ils admettaient un caractère poétique si bien prononcé, des peuples regardés alors comme barbares sauraient distinguer divers fragmens composés par plusieurs poètes inconnus d'eux et de toute l'antiquité. )>
A la fin de ce même chapitre, page 86, toujours rempli de cette pensée, il dit encore : a Aucun doute ne s'éleva parmi les anciens sur l'existence d'Homère ni sur l'authenticité de ses ouvrages. On a vu avec quel empressement ses deux poèmes ont été recherchés, et avec quels soins ils avaient été revus. On ne s'appliqua pas seulement à corriger le texte, on travailla aussi à l'expliquer par de savans commentaires. J'ai déjà dit qu'une femme même, Damo, fille de Pithagore, en avait composé; Métrodore deLampsaque, Stésimbrote de Thasos, en firent d'autres. Après Platon , plusieurs habiles critiques travaillèrent à expliquer Homère. Si quelqu'un leur avait dit que, pendant huit à neuf siècles, ils ne s'étaient occupés que d'un fantôme, que leur idole n'était qu'une chimère, ils auraient été bien surpris et avec raison. »
Relativement à la diversité des effigies que présentent les médailles antiques qui furent trouvées dans les différents lieux que le poëte a habités, ou qui se disputent l'honneur de
lavoir vu naître (i), on a essayé de l'expliquer en disant que cette diversité peut tenir à la différence d âge que le poëte avait quand on a fait ces portraits si différents les uns des autres. Nous sommes à même de juger le peu de convenance qu'il y aurait à fonder une objection sur cette diversité; car le temps où vivait Napoléon est encore bien près de nous, et pourtant, parmi les nouveaux portraits que nos peintres d'histoire font maintenant de sa personne , combien peu en trouvons-nous qui répondent au souvenir que les hommes de mon âge ont gardé de lui! Cette observation , que j'ai faite il y a longtemps, m'a suggéré une idée qui mériterait peut-être qu'on lui donnât suite; ce serait, pendant qu'il en est temps encore, de composer une sorte de jury dont les membres seraient chargés d'examiner scrupuleusement les principaux bustes et portraits qui ont été faits de ce monarque qui, par ses actes de toute espèce, tient tant de place dans notre histoire, et de désigner ceux qui, joignant
(i) On compte sept villes qui s'attribuent cet honneur. M. de Fortia cite Smyrne, Rhodes, Golophon, Salaniine, los et Athènes; il ne nomroe pas la septicn^e : c'était probablement Chios, aujourd'hui Scio ; car nous savons par Hérodote que l'immortel auteur de Tlliade pass» une assez longue partie de sa vie dans cette île , et ses nouveaux habitants , en vous montrant un rocher taillé circulairement en plate-forme avec une banquette au pourtour et un siège isolé situé en vue de la mer, le tout pris dans la masse du rocher, vous disent que c'est là que le poëte, devenu professeur, tenAt son école. Suivant eux, il occupait le siège faisant face à la mer, et ses auditeurs occupaient la banquette qui bordait encore^ presque dans son intégrité quand je l'ai vue , la circonférence de celle plate-forme, de manière à ce que les personnages placés dessus, tournant le dos au rivage et à la campagne, pouvaient tous avoir les yeux fixés sur celui qui occupait le siège isolé.
au mérite de l'art celui de la plus exacte ressemblance, à trois des principales époques de sa vie, leur paraîtraient dignes d être signalés aux artistes à venir, comme les seuls types qu il peut convenir de reproduire désormais dans les tableaux et dans les monuments.
Pour revenir aux efHgies d'Homère, M. le marquis de Fortia fait observer avec raison qu'il n'est nullement nécessaire, pour constater l'existence de ce grand homme, que son portrait ait été conservé, it Ceux qui ont pu dessiner sa figure, dit-il (chap. IV, p. 96), quoiqu'ils n'en aient puisé les traits que dans des traditions incertaines, nen ont pas moins cru qu'ils retraçaient les traits d'un homme réel et non pas d'un être imaginaire. y>
Je ne crois pouvoir mieux terminer tout à la fois ces extraits et mon livre, qu'en transcrivant ici fidèlement les paroles par lesquelles M. de Fortia a lui-même terminé ce Mémoire qui lui fut inspiré par le désir de ranimer la foi de nos contemporains dans Homère et ses écrits :
a Chez les auteurs de paradoxes, dit-il (chap. X, p. 288;, la critique, semblable à la jalousie, fournit qui la fait vivre ; et lorsqu'un d'eux est animé par son opinion favorite, c'est une chose étonnante que de voir quels forts argumens il tire de bagatelles, et quel dédain il a pour les objections les plus frappantes ; puis, si la nouvelle doctrine parvient une fois à attirer sur elle l'attention générale, d'ardens prosélites abondent, et ce qui n'était d'abord qu'une hérésie incertaine et timide, devient un des principaux articles de foi pour un homme de lettres qui a besoin de courage pour être d'une opinion contraire : telle semble avoir été la destinée de l'hy-
pothèse combattue dans ce Mémoire. Peut-être, à force de conjectures et de suppositions, parviendra-t-on encore à lui donner quelque vraisemblance, et sans doute on y a déjà réussi, puisqu'elle a eu tant de partisans; mais tout ce sistème s'écroulera devant une autre supposition qu'il n'est pas difficile de réaliser. Imaginons trois Anglais et trois Français réunis dans le même salon : quelqu'un vient leur porter un poëme quil dit être de Milton. Certainement les trois Français ^ quoique aussi bien instruits qu'on voudra, le supposer, laisseront décider la question par les trois Anglais; et nous, quand toute l'antiquité, quand toute la Grèce, pendant un espace de près de mille ans, se sont accordées à croire quHo^ mère a existé, qu'il a fait l'Iliade et VOdissée, nous entre-prendrons de contester un fait aussi avéré! Un helléniste allemand, un raisonneur napolitain, rvous feront rouler aveuglément dans le tourbillon où ils veulent nous envelopper en nous dérobant la lumière du jour le plus pur! Cest ce que la moindre réflexion doit suffire pour empêcher, et la manie des innovations ne peut nous entraîner jusque-là.,.. »
Ces paroles me paraissent trancher la question dans la forme la plus convenable, suivant le procédé auquel j'ai dit, encore tout récemment, qu'il convient souvent d'avoir recours, c'est-à-dire, /;ar les simples lumières que nous fournit le bon sens.