EMPEREVR ET AUTOCRATE DE TOUTES LES RUSSIES
Sire,
Le frère d'un Alexandre ne peut manquer de s'intéresser à tout ce qui regarde la plus importante des contrées décrites par Homère dans ses immortels poèmes ; c'est dans cette persuasion que je prends la liberté d'offrir à. 'Votre Majesté un ouvrage que je viens de mettre au jour, et qui tend à confirmer ce que de savants voyageurs ont avancé depuis déjà un demi -siècle touchant la véritable position de Troie , cette ville si célèbre qu' Alexandre le Macédonien voulut voir ses débris, et si ancienne qu'au temps de César on n'en pouvait déjà plus contempler <{ue des vestiges.
Puisse Votre Majesté accueillir cet écrit au titre
(6) à M. Barbie du Bocage^ le nédactair du Voyage* pittoresque pour la partie topographique , plans que j'avais retirés dei mains de ce géographe , dès les premiers. jours de ma rentrée à Paris. Plus tard, M. de Choiseul m'adressa sur ce sujet une lettre au début de laquelle on remarque ces expressions très^flatteuses : Je ne ^voudrais accepter vos bienfaits que pour les célébrer ; mais je n'y vis rien que de très^vague, rien qui satisfît au peu que je demandais de lui et qui consistait à reconnaître qu il n'avait pas vu ces murs(i).
Ëh ! comment les aurait-il vus ces murs, quand les hommes qui avaient mission de voir et de dessiner pour lui; quand les Fauve! ," les Lechevalier, ne les avaient pas vus (a) ! Quoi qu'il en soit, ce fut cette persistance du comte Choiseul- Gouffîer à soutenir qu'il connaissait ces constructions dont je présente aujourd'hui les plans ; ce fut cette persistance et
( t ) Voir le N^ I des pièces justificatives.
(2) Pendant le séjour que je fis à Athènes, au mois de janvier 1812, auprès du premier, alors consul de France en cette ville, cet artiste, qu'on sait avoir été employé par M. de Choiseul, me confessa avec franchise qu'il u avait rien vu des constructions dont je Ventretenais. On sait qu'avant l'exploration de la Troade faite en 1785 et 1786 par M. Lechevalier, on n'avait encore qu'tme idée bien confuse rel&tivèmettt à la situation d'Iliotii. Ce célèbre voyageur, que j'eus assez fréquemment occasion de vois à Paris en iSf 3 «c. 181 4» n^ fut .pas moins franc avec moi que l'avait été M. Fauvel. Du reste, en m'avouant n'avoir pas vu les restes du Pergama, l'auteur du Voyage de la Troade n'a fait que confirmer la déclaratiovi publique qu'il avait dooaée tout au moins dix ans auparavant. On lit dtrfts le chap.;lV de ce Vojfage, voL U, p. aaS, édit. de i8oa: (^ beUei 9ôure&i etie» tombeaux ide$ princeê irqyenssontl^s seuls monumeaU 4jui nous restent de la splendeur d^Ilion,
(7) les difficulté» qui s'élevèrent entre nous à ce sujet, qui furef t cause que dès ce trafics ils he virent pas le jouf.
En effet, non-seulement )e gardai ces plans qu'il réclamait de moi , toiit en convenant que j'avais le dnoit de le$ retenir; mais de plus j'insistai auprès de M. Licbreton. pour que la copie de mon mémoire sur la Troade, que je lui avais adressée de Smyrne, et qui était dans ses mains depuis le commencement de i8iâ, me fût également rendue. Je déclarai à l'appui de mes instances, au secrétaire de la classe des beaux-arts, qu'ayant fait sous les auspices et en partie aux frais de l'empereur Alexandre le voyage que je venais de terminer, il me paraissait convenable que ce fût également sous les auspices de ce souverain que je publiasse ma découverte. Telle était en effet mon intention , et je l'exprimai au monarque lui-même, en i8i4> dans les premiers jours où je le vis à Paris.
L'empereur Alexandre m'avait répondu par des mots fort encourageants; mais quand je fus rentré à Saint-Pétersbourg, il se passa bien du temps avant que je fusse en mesure de donner suite à cette résolution. Dans la première année, rempereiir était si occupé des affaires arriérées dans les diverses branches de l'administration, ainsi que de la politique extérieure, que je ne pus le voir qu'en public. L année suivante, Napoléon, sorti de l'île d'Elbe, lui mit bien d'autres af&ires sur les bras; plus tard les devoirs de mon service, d'autres causes puissantes , mais dont l'exposé pourrait paraître fastidieux , me détournèrent entièrement de la pensée que j'avais eue de répandre ces mémoires.
Cependant le deuxième volume du Voyage pittoresque de la Grèce vint à paraître. J'avais su, avant de quitter Paris,
qae son auteur se proposait de profiter du vaisseau qui porta à Constantinople le premier ambassadeur de Louis XVIII, pour faire passer eu Asie un dessinateur nommé Dubois. Quand j'avais vu pour la dernière fois M. de Choiseul, le i4 juin iSi^t ies espérances que la restauration avait fait naître en lui, les facilités que sa position nouvelle lui donnait, avaient singulièrement changé son ton à mon égard. Il ne m'avait plus prié , il m'avait seulement demandé s'il me convenait de lui donner mes plans, en ajoutant quU pouvait s'en passer.
J'avais donc tout lieu de croire que M. Dubois, eu partant pour la Troade, avait reçu la commission de lever ces plans de murailles qu'on avait si fort à cœur de faire connaître au public , comme objets de ses propres découvertes. Je devais croire de plus qu'il avait été muni d'instructions d'autant plus propres à lui faciliter son travail, qu'on avait pu les tirer de mes écrits ; aussi étais*je fort curieux de voir cette nouvelle publication. Je fus un peu désappointé, je l'avoue, en la trouvant aussi stérile, sous le rapport qui m'intéressait personnellement. M. le comte de Choiseul ^ en traitant ce qui regarde Troie, ne présente aucun plan, aucun dessin qui donnent une idée de mes constructions, et voici comment il s'exprime au sujet de la ville et du Pergama :
ce Je me suis permis de désigner les murailles d'Ilion par <c des lignes ponctuées : la direction que je leur ai donnée r( n'est pas tout à fait imaginaire; les murs destinés à ceindre « la ville du seul côté où elle fût accessible, ne pouvaient a guère en avoir une autre. Toute cette surface est encore a couverte de fragments de décombres extrêmement divisés , A atténués, mais cependant très-faeiles à distinguer pour ceux
(9) « qui onl l'habitude de ces recherches , et quoique les ruines «c d'IHon aient elles-mêmes péri , on ne saurait méconnaître « ici l'emplacement d'une ville très-anciennement détruite (i). a Des fouilles dirigées avec intelligence feraient découvrir « des restes de fondations qu'on croit même apercevoir en- « core en plusieurs endroits au niveau du terrain , et l'on « pourrait retrouver le contour des murailles, peut-être re- « levées depuis qu'elles furent renversées par les Atrides , a mais qui, même sans supposer cette restauration, peuvent a s'être conservées dans le sein de la terre jusqu'à nos jours.
fc Ce plateau , d'où l'on jouit déjà de l'aspect de la plaine , « est lui-mênie surmonté par une crête plus élevée, par le « dernier sommet qui portait la haute citadelle d'Ilion , Pertt gama , nom devenu d'un emploi général , chez les anciens , R pour désigner toutes les forteresses situées sur le sommet K d'une montagne. Je m'empressai d'y monter, sur les débris a d'un mur destiné à défendre le dernier asile des assiégés « et les approches de la haute tour dont les fondements « existent encore sur les bords mêmes des précipices , turrim « in precipiti stantem. Virgile assurément ne pouvait mieux ce indiquer sa position. A quelques pas est une citerne, et sur a cette sommité sont partdut des vestiges de constructions a bien plus nombreuses et bien plus reconnaissables que sur « l'emplacement de la ville même. »
Si on regarde le plan qui se rapporte à cette description , on voit que les seules indications positives sont sur le Pergama et consistent en une tour, une citerne, et quelques
( 1 ) Totit ceci ^st parfaitement exact.
( lO )
traits qui se trouvent au sud-est de cette forteresse (voir planche V% fig. a).
Relativement à la tour, je ne puis me rappeler, après tant d'années écoulées, si je Tai vue moi-même, ou si Ton meii a parlé comme ayant existé à l'époque où M. de Clioiseul visita la Troade. Ce dont je me souviens, c'est d'avoir ouï dire que. depuis il a été reconnu que ces restes d'une tour étaient ceux d'un moulin.
^ Au surplus, comme j'ai examiné cette cime à deux reprises, avec une attention minutieuse, et qu'il n'existe, sur tout le terrain qui a pu être occupé par le Pergama , rien qui puisse dérober de tels restes à la vue, très-certainement ils n'ont pu m'échapper; on peut donc conclure que si je n'en ai pas fait mention dans mon mémoire, ni dans les notes écrites sur les lieux et qui m'ont servi à rédiger ce mémoire; si M. Lechevalier, et M. Morrit qui, depuis M. Lechevalier, a visité cette contrée et paraît ne pas avoir porté moins d'attention que moi dans ses recherches; si ces deux savants voyageurs n'en ont pas parlé non plus , c'est que ces restes ne sont nullement propres à prouver l'existence d'une ville. Je n'ai pas fait mention non phis de la citerne, probablement par la même raison ; mais la justice veut que je dise qu'on voit sur le sommet du. mont où était Troie , et faisant face à la plaine, une sorte d'arête en ligne droite assez étendue, qui me parait indiquée par une des ponctuations du plan de M. de Ghoiseul et se rapporter à ces mots : Je ni empressai d'y monter^ en passant sur les débris d'un mur destiné à défendre le dernier asile des assiégés. Cette ponctuation pourrait en effet déterminer un des côtés de l'enceinte du Pergama, si ce n'est la base de l'un des palais qui y étaient