SECTION TROISIÈME
Dissertations sur ks m^m$meÊafi 4a l|i plaine 4« Tpnoie. -r- Toml^eaii d*^x ; réptmBu die SI* I/eGbe?a]iier a«x pbjiecûonç de Tauteur^ réplique. — Tovobeau de Patroçle et d*Ântilo^ue. D^ tombeaux d*Ilus et d'JEsjetès^ du Thi^o&mps ^ du tombeau co.mmun des Grecs ^ des tombeaux de Mjrine et d'Hector.
T<mfbemu d'Âjax. Réponse ie M- X^f^Ghftfalier.
IL Maudntt ttA le piremier woyikgwv fv%n^i» qui ait yiisyté la plaine de Troie depuis ^eeufc ^ui Vont rtsBmçitée^t rte^dve à la yénération des lunt^teurs d'Hoonèr».
Arriyjmt de Conataotînopie , il fart 3on ^Qtrëe «ur le théâtre de i'Uiade par le leap Rhétée ; le gr^^ad tomb^M qiui y 4Ht situé est le premier obj^t qui attire sas rega^^ds, eoflqjne eaux 'de tous les voyag^euf s 4{ui l'pnt pr^édé dw» p^flbe fAaine eëMN*e.
«Il considère, dit-il, ce point pour avoir dû être }e ipçiste d'Ajax, mais en ex^mioaftt /atteativ^Rient }fi tf^miUn^ qui s'y iroui/^., îi ne peut Je p^eepotofrîtrie p^nr h tçmb^u d'Ajas. »
Les motifs sur lesquels il s'appuie sont : i"" que ce tombeau n'a point été maltraité par les flots comme on sait que le fut celui d'Ajoujc;
2** Que Ventrée de ce tombeau est trop élevée au-dessus de la mer pour avoir jamais pu être exposée à la fureur des values;
3** Enfin, que la partie la plus maltraitée du monument se trouve du côté opposé à celui que V action des vagues pouvait endommager]
M. Mauduit commence à poser ici en principe et établir comme un fait que le tombeau d'Ajax a été bouleversé par les flots ; mais ce fait tiré de Pausanias est visiblement fabuleux , et Pausanias lui-même ne paraît pas y ajouter foi. Voici le passage textuel de cet historien géographe :
«c A l'égard des armes d'^Achille qui furent adjugées à « Ulysse au préjudice d'Ajax , j'ai oui dire à ces Éoliens dont <K les ancêtres s'établirent dans la Troade après la prise de « Troie , que la même tempête qui causa le naufrage d'Ulysse, <c porta les armes d'Achille jusqu'au tombeau d'Ajax.
a Un Mysien m'a conté que l'ouverture de ce tombeau est <c assez grande du côté de la mer, parce qu'il est continuel- <K lement battu par les vagues et que l'eau l'a miné ; il assu- « rait l'avoir vu , et pour faire juger de la grandeur d'Ajax , « il me disait que la rotule de ses genoux était comme ces ce palets dont se servent les jeunes athlètes aux jeux Olym- <c piques.
«c Quant à moi, continue Pausanias, j'ai vu ces Celtes qui « sont voisins des contrées qu'un froid excessif rend désertes, ff et quelque chose que l'on dise de leur stature , je n'ai pas
(69) « trouvé qu'elle eût rien de fort surprenant , ni qui dépassât <c la grandeur de quelques momies qu'on voit en Egypte. »
Le degré de confiance que Pausanias montre ici au conte de son Mysien, nous autorise, il me semble, à ne pas lui accorder la nôtre.
Strabon n'avait pas plus que lui voyagé dans les champs cil fut Troie , puisque dans la description qu'il fait de cette contrée célèbre , il invoque sans cesse l'autorité de Démétrius de Scepsis , mais le tableau qu'il en fait ne contient du moins rien de fabuleux , et respire au contraire tous les caractères de la vérité.
« On trouve ensuite, dit-il (livre XIII de sa Géographie), a la ville de Rhétée située sur une éminence, et tout près de « cette ville, XAjanteium maritime, sur lequel se trouvent le « tombeau et le temple d'Ajax avec sa statue. »
La ville de Rhétée était donc sur une éminence, et le tombeau d'Ajax en était tout^rès, ouvexifc-
Ce témoignage de Strabon paraît mériter une tout antre confiance que les prodiges racontés à Pausanias par ses Éoliens et son Mysien.
M. M auduit , profondément convaincu que le grand tombeau du cap Rhétée n'est point celui d'Ajax , sent cependant la nécessité d'expliquer la destination de ce monument « l'un des plus imposants de la plaine de Troie par sa grandeur, sa situation et ses constructions intérieures.
Il pense que ce tombeau pourrait bien être celui de Festus, et il n'est pas le seul qui ait songé à introduire les cendres du favori de Caracalla dans les tombeaux sacrés d'Ilion. Depuis la découverte de ces monuments , il semble qu'on ait pris à tâche d'altérer leur destination primitive , sans doute
])our diminuer le respect qui leur est dû, ou le mérite de ceux qui ont été assez heureux pour les rendre à la mémoire et à la vénération des hommes.
On ne saurait nier que, dernièrement encore, les juifs des Dardanelles n'aient établi un cimetière sur le monticule- ou tombeau d'Achille au cap Sigée; ce samlége est consigné dans l'ouvrage de M. Thornton dont la traduction va paraître. Les peuples modernes se sont rendus plus d'une fois coupables de pareilles violations des sépultures; mais les Grecs, les ' Romains et les Turcs eux-mêmes ont de tout temps signalé leur respect pour les morts.
m De sepulcris, dit Cicéron, niful est apud Solonem am- « pUus, quant ne quts ea delecut, née atienum inférât^ postuler que est, si quis bustnm [nam. id pute àppelinri tuii.6ov) auî ce monumentum aut columnam violaverit, dejeeent,fregerit. » (Cicero, II, de LL, cap. 26.)
Bien plus, il n'était pas même permis de restaurer les tombeaux ruinés.
ce Tantum abest ut sepulcri conditionem détériorent faeere m permitteretuTy utmeliorem non Uceret.-» (De antiquis ritibus Graecorum, etc.)
Il n'est donc pas probable, comme l'ont prétendu quelques antiquaires et quelques géographes très -distingués, qu'on ait déposé les tendres de Festus à la place de ceHes d'Achille.
Examinons si , comme le veut M. Maûduit , le grand tombeau du cap Rhétée n^anrait point été élevé en Tlionneur de ce favori.
Hérodien nous apprend que Caracalla en passant à Troie , se rendit au tombeau d^ Achille , iw* iiA tov AjiXXii^i; tayov, et
que FestuséUnt mort, il lui fit de magnifiques funérailles, afin d'imiter celles qu Achille avait faites à Patrocle (i).
Si Garaealia avait la prétention d'imiter Achille, si même, comme Hérodien semble Tinsinuer, il fit empoisonner Festns, pour qu'il fut dit qu'il avait comme Achille célébré lès funéraiftes de son ami , ùç )Uv tivk fXeyov, ^fft/Un^ âvmpeOeiç , il est à présumer qu'il déposa ks cendres cle son Patrocle au cap Sigée, et qu'il n'alla pas les transporter au cap Rhétée dans le voisinage de celles d'Ajax.
Quoi qu'il en soit, il est heureux que M. Mauduit ait persisté dans ses idées sur le tumulus du cap Rhétée, puisqu'elles l'ont conduit à des trouvailles précieuses dans ses environs.
Les observations de ce voyageur sur la vallée de Thimbra , sur le Throsmos, sur Galli-Colone, sur les tombeaux d'Uus et d'iËsyetès, etc., sont du plus grand intérêt, puisqu'elles ne permettent plus aucun doute sur l'existence des objets chantés par le prince des poètes.
Mais la découverte des bassins du Scamandre et des constructions du Pergama est surtout de la plus haute importance, puisqu'elle fixsC d'une manière incontestable l'emplacement d'Ilion.
Le mémoire de M. Mauduit est éerit avec clarté, avec sagesse et sans aucune exagération; il semble trouver du plaisir, qualité rare dans les voyageurs, à confirmer les découvertes de ceux qui l'ont précédé, et lorsqu'il diffère d'opinion avec eux , il présente la sienne avec une modération qui fait à la ibis l'éloge de son esprit et de son conar.
(x) Hêfodiam hisêarkt tui temporhy liber lY, p. i4a*
RÉPLIQUE. Lorsque j'écrivais à Smyrne les pensées que rexamen attentif du monument du cap Rhétée m'inspirait, je ne connaissais M. Lechevalier que par son Voyage de la Troade. Plus tard j'eus l'honneur de le connaître plus particulièrement , et j'ai reçu de lui des témoignages non équi*^ voques et assez fréquents de son intérêt et de sa bienveillance : on peut donc être bien persuadé que si je persiste à soutenir l'opinion que je me suis faite dès le principe sur le monu^ ment en question , c'est que cette opinion me parait toujours des mieux fondées. IjC seul but que je me propose dans ce que je vais dire , est de mettre chacun de ceux qui prennent part à ces doctes querelles, à même de se prononcer en parfaite connaissance de cause.
J'ai présenté les trois premières objections auxquelles notre estimable auteur a bien voulu répondre, parce qu'il semblait lui-même ajouter foi à ce que Pausanias dit d'après son Afysien. En effet , après avoir rapporté dans le Voyage de la Troade, t. II, p. 3o2 et 3o3, qu'un certain Mysien apprit à Pausanias que le tombeau d'Âjax était près du rivage de la mer; que les eaux V aidaient renversé, en avaient découvert l'entrée, etc. , il ajoute : l'ouverture dont parle Pausanias se 'voit encore sur les rivages de VHellespont.
Je ne suis pa$ plus disposé que qui que ce soit à croire ce qu'il y a de ridicule dans le récit du Mysien ; mais je pense qu'on peut ajouter foi à la partie de ce récit qui ne choque aucunement la raison , et il me semble que le passage même rapporté par notre auteur fait voir que Pausanias ne récuse que la partie de ce récit relative à la grandeur démesurée du corps d'Ajax. Pour ce qui est des expressions de Strabon citées un peu plus loin , elles établissent bien que l'Ajanteium
. (73) se voyait près de la viHe de Rhétée, laquelle était située sur une hoMeur, mais elles n'expriment pas que ce monument fut aussi construit sur cette même hauteur.
Je dois faire observer ici que M. Lechevalier ne cite pas le passage dans son entier. M. de Choiseul (chap. XIV, p. 3o!2) le traduit ainsi : ^ient ensuite Rhétewn, ville située sur une hauteur , et immédiatement après, un rivage peu éles^é sur lequel est VAjanteium; et M. Lechevalier a tout à fait oublié que dans là traduction qu'il donne deux fois dans son Voyage de la Troade (i), de ce même paragraphe de la description de Strabon, il est, sur ce point, d'accord avec M. de Choiseul , si ce n'est qu'au lieu de cette expression, un rivage peu élevé, il emploie celle-ci, une plage sablonneuse; or^ l'une ou l'autre appuie mon assertion bien loin de la détruire : le monument du cap Rhétée, dont la base domined'environ quarante pieds le niveau de la mer, n'est donc pas le tombeau d'Ajax , puisque celui-ci était sur un rivage peu élevé, ou, mieux encore , sur une plage sablonneuse; aussi estce sur une plage sablonneuse ou peu élevée que j'ai été le chercher, et que je pense encore que l'on pourrait trouver les fondements de l'Ajanteium.
Les expressions tirées de Cicéron attestent sans doute le profond respect que les anciens avaient pour les tombeaux ; mais- elles ne pourraient m'être applicables que si j'avais prétendu qu'on ait substitué les cendres de Festus à celles d'Ajax dans ce même monument : or, je n'ai rien dit qui ressemble à cela. J'ai avancé que le monument du cap Rhétée ne peut être celui d'Ajax, parce qu'il appartient à une époque
(i)T. II,p.9oet 3oa.
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bien postérieure au siège de Troie; et, faisant remarcpier que ce monument de construction romaine a été fait évidemment avec rintention d'imiter les tombeaux élevés dans la plaine de Troie à des époques fort antérieures , f en ai conclu qu'il peut avoir été construit sur les ordres de Garacalla, pour perpétuer la mémoire des funérailles qu'au rapport d'Hérodien il fit faire pour son favori Festus*
Si Ton admet que Caracalla ne se soit pas contenté de constituer ses soldats seuls témoins de la grandeur des hommages qu'il se plut à rendre à son Patrocle^ comme rappelle M. Lechevalier ; si enfin on admet qu'il puisse lui avoir fait construire un monument , il me semble qu^on peut fort bien admettre aussi que ce monument ait été élevé au cap Rhétée au lieu de l'être au cap Sigée , et pour ce qui est de moi, je pense positivement que le monument élevé au cap Rhétée répond mieux à l'idée qu'on se fait de la fantaisie de l'empereur romain.
Eu effet 9 qu'on se représente l'entrée de la plaine de Troie marquée ) comme die l'est, sur l'Hellespont par deux caps; l'un de ces caps , au moment où Caracalla se présente , où son favori meurt, est déjà occupé par plusieurs tombeaux; celui d'Adiille y tient le point le plus susceptible d'être remarqué par les navigateurs qui entrent dans l'Hellespont ; l'autre cap avait été marqué, par le tumulus élevé à Ajax; mais ce tumulus n'existe plus au moment de l'arrivée de Caracalla sur le théâtre de l'Iliade, ou bien il n'occupe près du rivage qu'une position peu élevée. Qui ne conçoit que le prince, imitateur d'Adiille, et qui prétend égaler du moins , sinon surpasser dans les témoignages de ses regrets et de son affection le héros ami de Patrode ; qui ne conçoit ,
• . ( 75 ) dis'je, qae ce prince, que oe fou, si l'on veut, ne se soit empressé de s'emparer de la position correspondante à celle qu'occupait sur l'autre cote de la plage d'Ilion , le tombeau du vainqueur d'Hector? Oui , il me paraît tout à fait dans le caractère de Caracalla d'avoir désigne lui-même à ses architectes une position si favorable, et tellement propre à attirer les regards des nationaux et des étrangers , qu'en ce moment encore, et peut**être encore dans trente siècles, le monument qui s'y trouve sera, dans cette contrée, le plus susceptible d'attirer leur attention. Le tombeau de Festus , élevé au cap Sigée, eût été confondu avec ceux d'Achille, de Patrode et d'Antiloqiie ; nul n'eût pu dire sans hésitation : VOILA LE MONUMENT ÉLEVÉ A FESTUS PAR L'EMPEREUR CARACALLA! une telle piensée aurait déjà pu déterminer le choix du fanfaron, émule d'Achille et d'Alexandre.
Pour fixer les idées sur ce sujet, i^ convient de savoir oii Caracalla habita quand il vint visiter la plaine de Troie. Il est difficile de croire que ce prince n'ait passé que quelques heures dans cette contrée ; car son favori n'est sans doute pas mort précisément au moment où il contemplait et honorait la tombe d'Achille. Il a fallu du temps pour disposer tout ce qui fut relatif à de magnifiques funérailles. Une objection de M. Lechevalier semble établir que ce fut dans la ville de Sigée que Caracalla séjourna. Pour ce qui est de moi , dépourvu de bibliothèque, comme je l'étais à Smyrne quand j^écrivis ma relation, ne consultant que mon seul jugement, je m'étais dit que ce pouvait être à Ilium recens , ville riche , à en juger déjà par les matériaux dont tout récemment je venais de voir son sol encore couvert, et qu'on sait avoir été protégée par Alexandre, comblée des bienfaits de César, et non moins
lO.
( 76 ) favorisée d'Auguste. Son nom seul A'IUum me paraissait susceptible de lui avoir valu la préférence sur les villes de Sigée(i) et de Rhétée, et je pensais qu'on pouvait être d'autant plus disposé à croire qu'elle fut en effet l'objet d'une telle préférence, que ses habitants affectaient dès longtemps la prétention d'occuper le sol de l'Ilion d'Homère.
L'objection de M. Lechevalier m'a porté naturellement à consulter ce même historien que M. de Choiseul et lui citent avec une égale complaisance; or, Hérodîen ne dit absolument rie» qui soit susceptible d'appuyer l'opinion que les funérailles de Festus aient été faites au cap Sigée, ou près du cap Sigée; et s'il ne nomme pas d'une manière positivé la ville que le ridicule ami de Festus habita , il la fait suffisamment connaître, puisqu'il dit que ce prince s'arrêta à Hium en venant de Pergame, où il était allé pour sa santé; que ce fut d'Ilium qu'il se rendit au tombeau d'Achille, et enfin, que ce fut à Iliumque Festus mourut. Ce dernier fait constaté, et puisque le cap le plus voisin d'Ilium est celui de Rhétée,' c'est à moi qu'il appartient de faire observer qu'il est peu présumable que Caracalla ait fait transporter les cendres de son Patrocle au cap Sigée,
Si l'on ne peut, cependant regarder ceci que comme une
(i) La ville de Sigée n'existait déjà plus au temps de Strabon; cet auteur nous apprend qu elle fut détruite par les habitants mêmes d'Ilium, sur le refus quelle avait fait de leur obéir, et que ceux-ci, en ce même temps, étaient maîtres de toute la côte jusque a Dardanus, Si Ton admet que des habitations nouvelles ont pu être relevées plus tard en ce même lieu , il est du moins peu probable qu'elles aient déjà acquis quelque importance au temps de Caracalla , la jalousie des habitants d'Ilium ayant dû s'y opposer.
( 77 ) conjecture^ il me semble qu'elle est admissible. Toujours est-il certain que le monument du cap Rhétée est une construction . romaine ; et . remarquons bien que M. Lechevalier n'a pas répondu à ce que j'ai dit pour le démontrer (i)* Son silence sur ce point , et le mot qu'il a retranché dans 1a description de Strabon, me donnent gain de cause; je conclus donc en disant : iVo/i , le monument du cap Rhétée ne fut point élevé pour Ajux ; c'est, non pas sur une plage sablonneuse y peu propre à recevoir des constructions, mais sur un
(i) M. de Choiseul, qui soutient «n partie Topinion que je combats, me semble avoir été lui-même assez embarrassé par la nature «des constructions de ce monument. Reconnaissant qu^elles nont aucun des caractères (Tune antiquité très • reculée ^ il suppose qu'elles appartiennent à un Âjanteium qui aurait été réédifié par Tempereur Adrien sur le tumulus même d'Ajax ; enfin il donne à entendre que ce sont de mauvaises constructions. (Voir au chap. XIV, p. 3o4 et 3o5.)
A cela je réponds d abord, qu en ne faisant remonter ces constructions qu*à cette époque d'Adrien , elles auraient déjà eu une assez longue durée pour qu'on ne put les considérer comme mauvaises ^ ensuite que les anciens historiens citent deux monuments, le tombeau et le temple; et, quand bien même ils ne feraient pas très-clairement cette distinction , il n'est aucune personne qui ait quelques connaissances dans Tart de bâtir qui puisse admettre qu'un architecte ait entrepris d'élever un édifice de tant soit peu d'importance, sur un tumulus composé, comme on le sait, de terre et de sable, ou de débris de matériaux confusément amoncelés. 11 faut donc bien qu'il y ait eu deux monuments pour Ajax , comme il y en eut deux aussi pour Achille, ainsi que M. de Ghoiseul l'a reconnu. Le monument du cap Rhétée pourrait donc être tout au plus un /loui^el Ajanteium; mais s'il fut fait ainsi que les plans, les profils et la description donnés par M. Lechevalier l'indiquent, cela n'est point admissible. (Voir la description dans le Voyage de la Troade, t. II, p. 3oî, et pour les plans et le profil \ dans l'Atlas du même ouvrage.)
(78) rwagepeu élevé que ce monument domine , qu'on peut encoi'e espérer de trouver les fondements de l'Ajanteîum.
Je ferai remarquer que Tun et l'autre existent au pied de la colline qui porte le monument objet de cette dissertation. On a pu voir dans ma relation , pages 5i et 52, que j'ai trouvé en ce lieu des vestiges de tumulus , et , près de ces vestiges , un tertre susceptible d'avoir reçu des constructions plus importantes.
Tombeau d'Achille,
M. de Ghbiseul a longtemps considéré celui des deux monuments du cap Sigée dont la base est la plus élevée au-dessus des eaux de l'Hellespont, comme le tombeau d'Achille; longtemps il a partagé sur ce monument Topinion de Belon, lady Montague, Pococke, Ghandier et Ijechevalier, c'est-àdire des plus notables voyageurs qui , dans ces trois derniers siècles, ont visité la plaine de Troie; pnis, sur les observations d'un antiquaire très-justement considéré , il est vrai , mais dont, à mon avis, le dire ne peut prévaloir sur la conviction que nous donne le passage de l'Odyssée, où la forme et la position de ce monument sont décrites d'une manière si précise , sur les observations nécessairement hasardeuses de cet antiquaire, il a déserté cette opinion, et n'a plus voulu reconnaître dans ce tumulus si bien désigné, celui qui fut élevé pour couvrir les cendres du héros grec.
Du premier moment où je vis ce monument en i8i i, j'allai plus loin que M. de Choiseul , je le considérai tout de suite comme le plus authentique de tous ceux qui ceignent^ comme
(79) autant.de jalons, toute cette plaine, objet des principaux, des plus beaux chants d'Homère; son existence sur un point si remarquablement désigné, au bord le plus avancé de THellespont, et non loin des deux autres tumulus que le poëte historien nous dit avoir été élevés sur cette même partie du rivage pour couvrir les restes de Patrocle et d' Antiloque ; cette existence me parut suffisante pour prouver que la plaine dont il marque l'entrée d'une manière si particulière, est bien celle que dominait la ville d'Ilus.
Mais il m'en coûterait trop d'abandonner la foi que j'ai en œ monument, et bien loin d'y renoncer, tous mes efï'orts vont tendre à raffermir celle que les discours de M« de Choiseul peuvent avoir affaiblie.
On lit dans le deuxième volume du Voyage pittoresque de la Grèce, cfaap. XIV, page 2 16 : «c Au pied du cap Sigée sont deux «t monticules ou masses coniques , construites avec des terres c amoncelées, et en tout semblables à ces anciens tombeaux « que j'ai déjà comparés à ceux des Scythes. Le plus rappro- « ché du cap est le plus élevé ^ le plus considérable ; et je ne «c dissimulerai point que dans le premier moment, je le pris «L pour le tombeau d'Achille. Tous les détails consignés dans ^C Odyssée semblaient autoriser mon erreur; ce n'est que «c lorsque je suis parvenu à le faire ouvrir , que j'ai été désa- < busé par l'inspection des objets qu'il renfermait : ils ne me a permettent pas d'attribuer ce monument à une si haute «c antiquité, et je ne doute pas que ce ne soit celui que Ca- « racalla fit élever à son favori Festus. »
Les objets dont il vient d'être question consistent en une petite figure de métal et quelques fragments de vases en terre cuite.
Le continuateur de M. de Choiseul, s'exprimant au sujet de la figure, objet principal, dont il ne pouTait plus avoir que le dessin sous les yeux , pour achever d'expliquer le changement d opinion de l'auteur, dit : a On a d'abord pensé que a cette figure, par rapport à la disposition de sa coiffure, <c avait quelque analogie avec les figures égyptiennes , et qu'elle «c pouvait tenir aux travaux des plus anciens temps de la <t Grèce; mais M. le comte de Choiseul ayant consulté son ce ami, l'abbé Barthélémy, et ayant pris encore depuis lés « avis de M. Visconti, ces deux savants lui ont témoigné de ce si grands doutes sur l'antiquité de cette figure, qu'il s'est «c déterminé à abandonner sa première idée, et à faire du «c tombeau qui la renfermait celui de Festus au lieu de celui « d'Achille. En effet, M. Visconti regarde cette figure comme (c appartenant à des temps bien différents de ceux de la « guerre de Troie. Il pense quune partie des accessoires a a été mal adaptée, et qu elle formait^ le manche d'une patère « dont la plaque était la portion la plus large. Il cite une « patère à peu près semblable qui a été publiée par Winkel- <c mann dans ses Monumenti inedài, p. i56.
oc La partie qui en compose le manche, dit*il, a une res- « semblance frappante avec la figure troyenne, excepté qu'elle « est d'un autre sexe; pour le reste, des figures humaines et (c des animaux sortent de l'espèce de cartouche qui forme sa « coiffure comme dans celle-ci. ^
Je sais que je vais me prendre à forte partie en combattant l'opinion d'un homme pour qui M. de Choiseul eut une si grande déférence; aussi commencé-je par faire observer que £ette opinion n'est présentée par le sa Vaut éditeur du Voyage.
(8i ) pittoresc|ue que comme un doute ^ et qu'un doute /quelque grand qu'il soit, n'est toujours qu'un doute.
Je pourrais aussi rappeler une question qui a déjà été posée ; celle de savoir s'iln'y a pas eu substitution des objets trouvés par Gormezano lors de l'envoi fait par lui à M. de Choiseul; mais tout persuadé que je «ois, que la plupart des objets recueillis par cet agent , ont été changés contre d'au* très insignifiants, j'admets volontiers que du moins la figure provenait bien réellement de la fouille, et je suis en effet d'autant plus disposé à le croire, que cette figurine était dans un état à ne pas tenter la cupidité du Juif. Je me contenterai donc de demander , si on a pu prononcer avec certitude sur la plus ou moins haute antiquité d'un objet qui était dans un tel état de décomposition qu'on l'avait pris d'abord pour une poignée d/e'pée^ et que M. Jumelin , médecin de l'ambas^ sade de France à Constantinople, auteur de la lettre ou cet objet est décrit, fait valoir cet état comme une preuve /?Ajsique de son antiquité : // faut, dit*il , une longue suite de siècles pour oxyder le cuistre au point où était la statue. Son visage était détruit^ et ce n'est qu'avec une patience infinie que M. Fauvel est parvenu à la reconstituer, en replaçant, comme il a pu , chacune des parcelles qui s'étaient détachées de la tige; mais quelque adresse qu'il ait eue, on peut bien concevoir que le dessin fait d'après ce composé de petites parties de cuivre oxydé, n'a pu donner qu'une idée bien imparfaite de ce qu était la figurine avant sa décomposition.
L'argument de Visconti perd donc déjà une partie tle sa valeur ; mais je doute que les' personnes qui prendront la peine de comparer la figure reconstituée par Fauvel avec celle donnée par Winckelmann (voir pL III, fig. i et 2), trouvent
entre t\\^ un rapport aussi , frappant qa on a bien voulu le dire. Tout, dans l'ordonnance de la figure de Winckelmann et de ses accessoires, Ui rend parfaitement propre à l'usage qui lui fut affecte , tandis qu'il s'en feut de beaucoup que cela se voie dans Tentente du groupe troyen , et l'on veut vainement reeontiaitre une patère dans le plateau qui supporte et groupe; car cette patère serait hors de proportion avec la figure qui, selon ce qu'on prétend, devait lui servir de manche.
Du reste, si Visconti a vu, (dans la figure du cap Sigée, un rapport avec une figure d'une antiquité moyenne , l'auteur de la lettre, homme savant, au dire de Lechevalier, en trouve un qui me parait plus concluant, non pas avec une figure^ mais avec trois figures appartenant à des époques dssez anciennes de Fart. L'une de ces figures est égyptienne; selon l'opinion de Winckelmann , elle doit représenter Bérénice , fille d'un des premiers Ptolémées.
A ees observations de M. Jumelin , qui avait vu la figure même, je suis assez heureux pour en pouvoir joindre une autre de plus de poids encore : elle vient de M. Fauvel qu'on peut considérer aussi comme aiUiquaire. Quand j'étais au[Nrès de lui à Athènes, au mois de janvier i8ia, il n'y avait que peu de temps qu'on avait trouvé, dans les décombres du temple d'Égine, les dix-sept statues dont notre musée possède maintenant les empreintes. Le premier jour où je vis ce consul , j'avais aperçu dans son cabinet une effigie en plâtre de l'une des plus petites de ces figures. Il avait été si frappé de son rapport avec celle que M. de Choiaeul l'avait chargé de recomposer, qu'il avait demandé aux propriétaires de cette importante collection la periviîssion d'en tirer une épreuve.
(83) Il ne la fit remarquer à propos de ce que je disais des doutes élevés touchaot la figure troyenne, et me dit: Quand je recomposais avec tant de cUfficultés cette figure » en replaçant choque parcelle de cuiure sur le point qu'elle me paraissait àMoir occupé ^pouvais-je apoir l'idée de celle quon devait trouver vingt-quatre ans plus tard dans les décombres du temple d'Égine ? M. Fauvel , au moment où il me parlait ainsi, avait encore si bien présente à la mémoire la figure du tombeau d'Achille, qu il me dit de plus, que celle d'Egine lui avait fait sentir les/a^Oes quil avait faites dans la recomposition de la première (i).
Or, si la figure d'Égine n'est pas si ancienne que son style tend à le faire présumer, on doit au moins croire que le statuaire à qui elle est due a copié ou imité quelque figure d'une époque bien antérieure.
Pour ce qui est de moi, je considère ces figures comme
(i) Le a3 mars i838, j*ai écrit à M. Fauvel pour lui donner communication (le tout ce paragraphe , et le prier d'attester la réalité des paroles dont j'ai gardé le souvenir. Ma lettre fut remise le ^4 mars au bureau des affaires étrangères, à un employé qui s'était chargé de la faire tenir à son adresse. Fai été doublement affecté le 8 avril , quand j'ai lu dans le journal de ce même jour que l'artiste dont je réclamais ce pré<^eux témoignage était mort à Smyme le i3 du mois précédent. Gomme b lettre que je lui ai écrite prouve du moins ma bonne foi, puisque je ne craignais pas de réclamer le témoignage de Thomme doiit je crois avoir bien réellement rapporté les paroles, j'en donne une copie sous le N® lY des pièces justificatives : on pourra lire à la suite un certificat de M. Favart; ce certificat, qui dans l'original est écrit en marge de la lettre, constate qu'elle lui avait été livrée pour être envoyée à H. Fauvel , dans un temps où la nouvelle de sa mort ne pouvait encore être parvenue à Paris.
les repiésentatîons d'un type des plus anciens, et qui fut trahsmis d âge en âge avec le style appartenant à ces différents âges. Je. fonde cette opinion sur la multiplicité de ces reproductions qui effectivement appartiennent à des époques et à des contrées différentes. Indépendamment de celles dont parle Jumelin et de la figure d'Égine, j'en citerai une qu'on peut voir au cabinet des antiquités de notre Bibliothèque royale et dont je donne un trait sous le n'*4- Cette figurine, qui a quatre pouces huit à neuf lignes de. hauteur, est de bronze (i). Elle a un tel rapport de mouvement et d'ajustement avec celle dessinée par Fauvel que, comme elle appartient à un temps assez avancé de l'art grec , on en pourrait tirer des conséquences contre mon opinion , , si je n'avais déjà fait observer que, vu l'état informe de l'objet livré par Gormezano à M. de Choiseul , on ne peut avoir de confiance au dessin qu'on nous en a donné ,que pour ce qui est du mouvement, et nullement pour ce qui est de l'ajustement des draperies. M. Fauvel, non plus que nous, n'avait jamais vu de figure du temps de Priam; mais il avait
(i) Elle porte dai^s la coUectioti de la Bibliothèque royale le n^ i6; on pense qu elle a pu former le pied d'un petit candélabre : cette opinion ni*a suggéré la pensée que le groupe , objet de cette dissertation , appartenait aussi à un candélabre; k disposition de toutes ses parties le rendait, à coup sûr, plus propre à cet usage qu*à servir de manche à une patère, comme Ta présumé Visconti. Je dois faire observer que cette figure n" 4 ^st posée sur une base rapportée, et que de plus, lés deux pieds et la main qui tient la robe manquent : ces parties ont été remplacées par de la cire brunie. On remarque.au centre du fleuron qui colfiTe la tête un trou assez profond dans lequel, probablement, la tige du candélabre était ajustée.
( 85 ), VU beaucoup de figures grecques d'une époque plus récente ; Tobjet sur lequeL il travaillait étant corrodé, on peut dire décomposé y au point qu'il avait même peine à distinguer les formes générales, il aura dessiné l'ajustement, qui naturellement était le plus endommagé, comme il a pu, et selon le style que son souvenir lui offrait.
Deux choses appuient fortement cette conjecture : c'est dabord la confession que je tiens de M. Fauvel lui-même, que la figure d*Égine lui avait fait sentir les fautes quil avait faites, ce qui prouve qu'il ne regardait pas son dessin comme exact ; ensuite cette autre circonstance que la figure dessinée par lui, probablement de souvenir, ppur Lèchevalier, et dont j'ai fait tracer un calque sous le n** 5, donne ridée d'une facture non-seulement plus rapprochée des premiers temps de Tart, mais que de plus, elle répond aussi beaucoup mieux à la description que le docteur Jumelin a écrite en vue de l'original. N'est-il pas naturel d'en conclure que notre artiste, dessinant de mémoire, a suivi l'impression que lui avait laissée l'objet qu'il avait eu sous les yeux; tandis qu'en dessinant ce même objet pour M. de Choiseul, il s'est efforcé de reproduire avec quelque élégance un sujet qu'il ne comprenait pas parfaitement (i)?
(c) Cette conjecture est fortement appuyëe par une lettre que je reçois à rinstant de Londres. Ayant lu, dans une note qu'on trouvera au bas de la page 325 du II* volume du Voyage pittoresque de la Grèce ( chap. XIV) , que \e fragment défigure trouvé dans la fouille faite par les ordres de M. de Choiseul était entre les mains du comte Aberdeen^ je désirai profiter de la présence à Londres d'un de mes amis, M. Fradeile , peintre de notre école, et en qui j*ai la plus entière confiance, pour me procurer des renseigne-
Toat ceci me conduit à dire que ce n*est pt6 riaspection d'un objet si maltraité par les siècles, qui aurait dû ÙMe décider de la plus ou moinft haute antiquité du monument qui le renfermait ; mais que , bien au contraire , cest l'antiquité bien reconnue du monument qui doit porter les sapants à assigner à la figure ie rang qui lui appartient dans les antiquités de ce genre.
J'ose croire que tous ceux qui ont pu voir ce monument du cap Sigée, que tous ceux qui i'oirt vu ou le verront de la mer, comme je Fai vu, le considéreront, ainsi que je l'ai fait, comme identique avec celui désigné par Homère.
luents sur cet objet; Toici oe que cet ami in*écrit à la date du i*' mai courant : «Pai à t*apprendre que la no^e du Vopge pittoresque de la Grèce t se trompe. Le comte Aberdeen n a jamais eu dans sa possession b figure K sur laquelle tu désires des renseignements; il ne se rappelle même pas de « lavoir jamais vue. Il a connu autrefois M. Fauvel., quil a rencontré à « Athènes , et lui a acheté, à cette époque , ce qu'il possédait d'antiquités et « qui se bornait à peu de chose. L opinion du noble lord est que la susdite « figure est apocrjrpke. D après ce que lui en a dit Fauvel, elle a été trouvée « dans un tel état de décomposition que F on aurait pu en faire toute tmtre « chose que ce que ton en ajait^ selon PimagifuUion de celui qui se serait > chargé d^en rejoindre les morceausc, »
Cette expression apocryphe^ dont s'est servi le comte Aberdeen , n est paS| selon moi , parfaitement convenable; car on ne peut douter aucunement que plusieurs figures humaines et autres en métal n'aient été trouvées dans le monument du cap Sigée : le doute ne peut porter que sur la manière dont ces figures étaient groupées, et, comme je l'ai dit, sur le style de leur ajustement.
Persuadé comme je le suis que la description de Jumelin permet bien mieux d'asseoir un jugement sain sur cet objet, j'engage le lecteur à y recourir ^ il en trouvera une transcription fidèle au N^ Y des pièces justificatives.
(87) Trois fois, quittant les Dardanelles, je suis sorti de FHellespoat pour me rendre à Smyrae , et trois fois contraint d y rentrer par les vents contraires, ce monument s offrant à mes regards, me confirmait chaque fois de plus eu plus dans la pensée que les expressions mises par le poëte dans la- bouche d'Agamemnon (Odyss.,^ liv. XXIV) ne pouvaient s appliquer qu'à ce tumulus : « La vaillante armée des Grecs « t'élèye un grand tombeau sur le rivage le plus avancé du « large Hellespont, afin qu'il soit au loin visible de la mer^ « tant aux hommes de nos jours qu'à ceux qui naîtront dans « lavenir. »
C'est évidemment encore ce tumulus que le poëte a en vue dans le XXIIP livre de l'Iliade , quand ayant déjà supposé qu'Achille a désigné lui-même le lieu où il désirait que son tombeau fût éievé , il lui &it dire :
^Je ne demande pas quoA élève à Patrocle un vaste mo- « nunient; il st^fit présentement d'une simple tombe. Apres c ma mort, vous qui me survivrez, vous aurez soin avant votre « départ, d'en élever un plus considérable. :» ^ Tout ee que je viens d'exposer me paraît propre à dissiper les jEûbles doutes qui pourraient encore exister dans Tesprit de quelques-*una de mes lecteurs. Je dis, les faibles doutes, parce que tout concourt à me prouver que l'autorité de M. de Ghoiseul , jointe à celle de l'antiquairCi Visconti, n'a pu encore altérer la foi de la plupart des personnes dont le jugement est le pins justement considéré. Les savants auteurs de la Correspondance d'Orient et le maréchal Marmont partagent sur ce point tout à fait ma croyance, et il est fort remarquable que M. Barbie du Bocage, l'éditeur et le continuateur du f^oyage pittoresque de la Grèce, se montre
( 88 ) lui-même opposé à l'opinion de son auteur , principalement en ce qui regarde la pensée de faire de ce monument celui de l'indigne favori de Caracalla (i).
Cette pensée malheureuse de M. de Choiseul me cause une sorte d'affliction ; car je trouve que c'était déjà trop qu*on pût reprocher à un de nos compatriotes d'avoir disperse , d'avoir perdu les cendres d'un des plus anciens personnages historiques dont le nom nous soit parvenu, des cendres que leur tombe avait conservées plus de trois mille ans, durant une si longue suite de siècles, et parmi tant de peuples divers : faut-il qu'on ait à joindre à un tel reproche une plainte plus amère encore : celle d'enlever à ce tombeau la vénération que lui ont portée, dans les temps antiques, des hommes tels qu'Alexandre et César ; cette vénération qui lui avait été rendue après mille ans d'oubli , et que je vou« drais lui voir conserver à jamais par tous les émules d'un grand courage, par tous les amis de l'antiquité?
Je ne dois pas craindre qu'on veuille me répondre par l'observation que je fais la même chose à l'égjBird d'Ajax ; car si M. de Choiseul était autorisé à un certain degré, par les opinions de Barthélémy et Visconti , à douter que le monu* ment dont nous parlons soit le tombeau d'x4Lchille , il ne présente aucune raison valable pour en faire celui de Festus. Son assertion n'est pas appuyée, comme la mienne, sur là nature des constructions de ce monument , ni sur les rap* ports d'aucun ancien historien.
(i) Voir à la page loi Textrait commençant par ces mots : En effet Strabon , parlant des tombeaux , etc.
Si je ddis pairhér dé Topinion qui achtnet la suppogition que Câracalla aurait fait déposer les cendres de Festua dans le monument désigné par Homère comme étant eelsi d'Achille , je dirai que Lechevalier a convenablement réfuté cette assertion , en faisant valoir le profond respect que tous les peuples de l'antiquité ont constamment eu pour les tombeaux ; et si Ion m'objecte que Caracalla était peu scrupu^ leux, je répondrai qu'il est hors de toute croyance que ce même souverain qui, à l'imitation d'Alexandre, veaait de rendre de si grands honneurs à l'ami de Patrocle , ait , à peu de jours de là , ordofnné de profener sa tombe*
L'opinion que je viens de rappeler paraît avoir été émise en réponse à ce qui a été dit contré l'antiquité des objets envoyés par Gormezano ; comme tes objections présentées à ce sujet forment l'unique cause du doute qui s'est élevé «ur l'identité du tombeau d'Achille, je prie le lecteur de me permettra d'examiner encore un instant avec lui, «i^ dans l'hyipothèse qui leur est le plus fevorable, ces objections ont une valeur très-réelle.
Je crois avoir prouvé que, vu l'état où la figure se trouvait. <m ne peut avoir confiance dans le dessin de Fauvel ajae pour ce qui est du' mouvement : relativement aux frag* ments de vases, j'ai laissé voir que j'ai de fortes raisons de croire qu'ils ont été substitués à des objets de plus de valeur; maintenant je dis que si l'on acquérait la certitude que ces débris provenaient bien réellement de la fouille, on ne devrait peut-être en conclure autre chose, sinon qu'ils appartiennent à des temps plus anciens que nos antiquaires ne le croient; et, en effet, j'ai une si grande foi dans l'authenticité du mois
( 90 ) nument , que si j'admettais une telle hypothièse, j!en viendrais à penser que Fart, en général, peut bien être comme le monde^ beaucoup plus Dieux quon ne nous le dit: c'est ce que l'on peut induire des observations suivantes^
Homère a pu écrire son Iliade moins de deux cents ans après la prise de Troie ; or, de son temps, on connaissait de& ouvrages d'art en métal; plusieurs passages de ce poëmte et de l'Odyssée le prouvent. En admettant que la description du bouclier d'Achille fût entièrement sortie du cerveau da poète, toujours est-il que cette description ne peut avoir été inspirée que par la vue de quelque objet analogue; il en est de même de ces candélabres d'or qu'on voyait dans le palais d'Alçinoiis, et qui avaient la figure àe jeunes garçons tenant des flambeaux , ainsi que des chiens travaillés aussi en or et en argent qui , gardiens impérissables des portes de ce même palais, pour me servir des expressions d'Homère, rappellent le cave canem d'une des hdtbitations de Pompéia. Je ne suis nullement disposé à prendre toujours à la lettre les expressions d'Homère ; je sais que dans les œuvres des poètes tout s'ennoblit : un métal commun peut fort bien être converti en or^ dans ces mêmes chants qui d'un héros font un dieu ou tout au moins le fils d'un dieu ou d'une déesse ; mais je tire de ce récit une conséquence : c'est que, dès cette époque, les métaux étaient employés pour la représentation des figures humaines et des animaux ; et^ comme il est très-peu présumable qu'au début de l'art on ait fait usage de ceux qui avaient le plus de prix, il m'est permis d'admettre que, du moins pour les premiers es^is, on se servit de cuîpre. Ëh bien, chose à laquelle on n'a pas assez fait attention, le groupe trouvé dans le tombeau du cap Sigée était de
(91 ) ci«Vre(i), et de plus, l'état de décomposition de ce groupe , qui était massif, et la grossièreté de son travail , me portent à croire qu'il était ciselé.
Ces deux caractères me paraissaient concourir puissamment à appuyer mon opinion touchant la haute antiquité de la figure restaurée par Fauvel; car, dans l'ordre naturel des choses, on doit admettre r qu'une fois qu'on eut réussi à composer un bronze propre à la confection des objets d'art, on continua presque constamment, à cause de la supériorité de cet alliage, à lui donner la préférence sur le cuivre, et 2^ qu'on a dû procéder à la confection des statues et figurines par la sculpture et la ciselure, avant de recourir à la fonte (2).
Désirant me procurer le plus de lumières possibles sur ce sujet, j'ai écrit tout récemment à l'un de mes anciens camarades, M. le chevalier Gasse, architecte du ministère des finances du gouvernement napolitain, pour le prier de vouloir bien prendre des renseignements auprès de l'un des
(i) Jumelin le dit d*une manière bien positive, puisqu'il déclare s en être assuré en vérifiant un morceau de l'oxyde (*). Je ne puis croire qu'il ait employé cette expression indifféremment ; car il pouvait reconnaître très> facilement que Tobjet qu il avait dans les mains n'était ni d^or^ lii d'argent, ni d*étain. Il n'a pu hésiter qu'entre le cuivre et le bronze; si donc il dit s'être assuré que c'était du cuwre, c est qu'il a voulu constater que c'était effectivement du cuivre; d'ailleurs M. d'Arcet que j'ai consulté, est d'avis que son état de décomposition prouve déjà qu'il était de cuîpre : s'il eût été de bronze^ m'a dit ce savant académicien et praticien, on ne l'aurait pas trouvé ainsi décomposé.
(a) Cette conjecture est confirmée par Pausanias. (Voir le N^' VI des pièces justificatives.)
(*) Voir le R' V de» pièces justificatires.
( 92 ) poa9i3arYdtîeur8 les plus exp^imeotés du grand musée de Na^ pUs y. lequel contient une immense ooUection des objets d'art recueillis à Pompéia et en d'autres lieux. Il résulte des renseignements donnés par le chanoine Jorio à mon ami, qu'il n'existe dans ce musée, le plus riche du> monde en objets de Bfiétal, aucune statuette on figurine en cuwre; elles sont toutes en bronze (i).
Ce manque absolu de figures de cmvre dans la principale collection de l'Europe , dans une collection d'objets recueillis sur des points si voisins du siège de l'ancien em|)ire romain, rend peu présumable que la figure trouvée dans le monument du cap Sigée soit, comme l'a pensé M. de Choiseul, une qeuvre du siècle de Garacalla ; cette circonstance , au contraire , jointe à ce que nous savons, que les Grecs, avant la guerre de Troie , employaient des métaux et , entre autres , le cuivre (2) pour la représentation des figui:es humaines , cette
(1) Voir le N® VII des pièces justificatives.
(2) Il paraît bien certain que des ouvrages d*art en cuivre ont été produits d^ns les pperoiers temps. Winckelmann cite, livre III, chap. I^**, $ 8 de son Histoire de lart, un ouvrage étrusque en cuivre ciselé des plus ^ci«ns, qui représentait les sept chefs de l'expédition des Argiens contre les Thébains, et nous avons tout lieu de croire, d après la description que Pausanias en a faite, que la statue de Jupiter qu'on voyait dans le temple de Venus Aréa à Sparte $ cette statue, si ancienne, qu'on lattribuiait à un élève de Dipœne, et même de Dédale , nous avons lieu de croire, dis^je, que cette statue ©tait de cuivre et non point de bronze, comme nous le dit l'abbé Gédoyn (*).
Ce-que M. Granier ^e Cassagnae a publié dans les feuilletons du journal
(*) Voir l'extriit qne je donne de ce passage de Pauianias an If* VI dei pièce» jualificaUf ea.
(93) cireonstance, di6*»je, ëonoM de itmtt^%i ratsoas.de.erotreique ie groupe «a question p«ut, en eflfet, appartci»r àvee^temips reoolés ; «IW tend à>coBiimier «o que j ai avaaeé plusJiaut, que le dessin de Fi3m9elyfait d'après un objet qui n'offrait plus aucun détail d'ajustements suffisamment sensibles, n'a pas -permis de juger pertinemment l'cMtiquité de cet objet.
Relativement aux vases dont l'envoi de Gormezano contenait des débris, ce qu'on a toute raison de croire, c'est que cette sorte de vases appartient aussi à une antiquité trèshaute, a La manière de travailler l'argile, dit le savant « Heyne , d'appliquer les couleurs et d'employer le vernis ni dont ces couleurs sont couvertes, nous prouve que, dès « les siècles les plus reculés, on a posséda des connaissances « chimiques, et quelques autres, de l'antiquité desquelles on a ne se douterait pas aujourd'hui ^ si l'on n'avait pa^ sous « les yeux ces monuments des arts. »
La plus forte objection qu'on pourra faire relativement à ces fragments de vases sera celle-ci : on dira que l'on possède des vases d'une forme très à peu p^ès pareille, qui offrent des df^sins d'ornements aussi très à peu près semblables (i); que ces vases portent la marques de leurs fabricants, et que l'on sait à quelle époque ces fabricants ont
la Presse des 27 janvier çt 3 février dernier, touchant Imterprëtation qn'il conyîent de donner aux mots kalkos et sidèros, me paraissant de nature à intéresser les personnes qui s'occupent d'antiquités, et plus particulièrement les artistes , j'en donne un extrait sous le N^ VIII des pièces justificatives , en faisant suivre cet extrait de mes propres observations, (i) On en voit quelques*uns dans la ;CoUection du Louvre.
(94) vécu. Eh bien , dans l'hypothèse où j'acquerrais la certitude que les fragments en question n'ont pas été substitués à des objets de plus de valeur, qu'ils auraient été bien réellement trouvés au centre de la base du monument que Gormezai^o fut chargé de fouiller, certitude que je suis bien loin d'avoir (i) , je pourrais encore demander si on peut me prouver que ces fabricants qui ont ainsi marqué leurs œuvres , n'ont pas copié des vases d'une fabrication bien antérieure. Je ferais observer que les peuples étrusques qui ont porté dans la confection de ces vases une si grande perfection , que ces peuples étant en bonne partie composés de Pélasges, c'està-dire, de Grecs , puisque ces Pélasges avaient occupé plus ou moins de temps l'Arcadie et TAttique , ces similitudes n'ont rien de surprenant : elles sont d'autant plus concevables que la première migration de ces Pélasges ou Grecs se fit environ cent ans avant la guerre de Troie.
Ne faisons-nous pas maintenant du gothique, du moyen dge , du Louis XV? Nos antiquaires ne nous administrentils pas la preuve que lés statuaires qui ont sculpté les dix* sept statues trouvées dans les décombres du temple d'Égine, onJt dû copier ou imiter des figures d'une époque fort anté^ rieureP Où est donc l'impossibilité que les fabricants étrusques aient aussi copié ou imité non-seulement les formes , mais même les dessins d'ornements de ces Grecs dont ils descendaient et avec lesquels ils avaient constamment entretenu des relations?
En général on doit convenir que la science des antiquaires
(i) Voir le N° IX des pièces justificatives.
(95) devient d'autanr plus conjecturale qu'elle traite des sujets plus reculés de noo^ ; leur opinion ne peut se former souvent que sur des mentions faites par des auteurs très-anciens; or, quelle confiance peut-on accorder à des mentions faites en des temps ou les relations entre les peuples étaient si peu communes, où les écrits si rares parvenaient dans si peu de mains, où, conséquemment, les assertions erronées trouvaient si peu de contradicteurs (i)? N'apprenons-nous pas tous les jours, nous, qui avons l'avantage de vivre à une époque de si grande publicité, que telles et telles choses dont nous croyions l'invention toute nouvelle, étaient déjà connues chez nos voisins depuis plus ou moins de temps ? Il y en a si peu encore, que nous tenions pour certain , qu'avant Christophe Colomb , l'Amérique n'avait eu aucun rapport avec ce que nous appelons modestement Y ancien monde, et cependant le résultat des recherches faites il n'y a guère que trente ans, par des voyageurs envoyés ad hoc y tend à nous prouver le contraire : ces voyageurs n'ont-ils pas trouvé parmi les
(i) La Grèce ne posséda les poèmes complets d'Homère que quatre- Tingt-onze ans après la mort de ce poète. Ce fut Lycurgue qui lui en procura une copie qu'il avait fait tirer dans le voyage qu'il effectua eit lonie; encore paraît-il que cette copie fut conservée assez longtemps à Laoëdémone avant qu'on la multipliât {*). Si pendant peut-être plus d'un siècle de telles œuvres n'ont été connues que par dés fragments et par les chants des rapsodes, on peut bien croire ce que j avance ici^ que des écrits d'un intérêt minime n'étaient que fort peu répandus, et que les assertions erronées qui s'y trouvaient ne pouvaient trouver beaucoup de contradicteurs.
(•) Voir Fortia d*Urban; Homère e( set écrits, chip, lit, § 3 et 5.
(96) mines d'une andenna ville dil'Meniqoei des murailles de tnosaSque^, det ornements grecs, ou presque grecs P (î)
En résumté, Topitiion que j'ai conçue sur le monument du eap Sigée^ des les premiers moments où je Fai vu, cette opinion V aptes Texamen le plus scrupuleux, n'a pas changé; je regarde toujours ce monument comme le plus authentique de ceux qui existent dans la plaine de Troie.
Tombeaux de Patrocle et d' Arvdloque.
Nous avons vu dans la dissertation précédente que le monument le plus considérable, le plus avancé sur THellespont, le plus visible de la mer, devait être le tombeau d'Achille ; or, puisque le rapport de Strabon, concordant avec les récits d'Homère , nous maintient dans la pensée que les tombeaux, ou cénotaphes de Patrocle et d'Antîloque , ont été élevés sur cette même partie do rivage occupé par les vaisseaux grecs, puisque Pockocke , Travels et Chandler ont encore vu sur ce même point trois monuments , que de ces trois monuments deux existent ou existaient très à peu près dans leur intégrité assez récemment, et que le troisième offre encore des vestiges sensibles , il ne s'agit plus que de savoir lequel de ces deux derniers tumulus est celui de Patrocle; le troisième, nécessairement, sera celui d' Antiloque.
On ne peut sans doute former sur ce sujet que des conjectures : les miennes sont que le tumulus de Patrocle est
(i) Voir' les Antiquités mexicaines^ ouvrage publié depuis peu.
( 97 ) celui sur remplacement duquel les habitants de Koumkalessi ont établi nouvellement un cimetière, et je fonde mon opinion positivement sur ce qu'il n'offre plus que des vestiges; c'est par cette raison que j'ai lieu de croire que c'est celui qu'Homère considérait pour tel : ce qui lui a fait supposer qu^ Achille s'était oppo^ à ce qu'on en fît un plus remarquable pour Patrocle. Je pense ^'ailleurs que cet ami d'Achille étant mort le premier, c'est-à-dire avant Antiloque, il est naturel que son monument ait été porté le plus avant sur le rivage; car le vœu des guerriers conduits par Agamemnon au delà des mers qui baignaient les côtes de leurs pays, était, pitisieurs passages en témoignent bien évidemment , ce vœu était , dis-je, que leur tombe fût toujours, le plus possible, en vue des navigateurs (i).
Puisque je me suis laissé entraîner à écrire sur ce sujet, je veux exprimer ma pensée toute entière.
Ce n'est pas sans intention que j'ai déjà employé deux fois cette expression : Homère suppose. Non , c'est parce que je regarde en effet comme des. suppositions plusieurs parties des récits qu'il fait au sujet de ces tombeaux. Il y a évidemment dans Homère deux êtres, l'historien et le poète. L'historien nous décrit avec fidélité la position du camp des Grecs, les points occupés dans ce camp par les principaux chefs, les monuments qui ceignaient la plaine, le cours des deux fleuves, leur différent caractère, la position de Troie,
(i) Je dois faire observer que la carie de M. de Ghoiseul ne donne pas une idée bien exacte de la position des trois monuments. Le tombeau dit de Patrocle est plus éloigné du rivage qu'il ne le parait sur cette carte. Je l'ai rectifié autant que j ai pu dans la copie que j'en ai -tirée.
Mlle du Pergama, enfin, tout ce qui peut dooner un carac<tère de vérité à ses tableaux ; mais s'agpit*il d'exprimer In pas^ioAft, laffeclion, lemporteiDent, la colère ou laTengeanee, et màne simplement la lutte de $es guerriers, soit qu'ils disputent des prix, soit qu'ils combattent sérieusement pour l'honneur de la Grèce ou le salut d'Ilion, Homère n'est plus si consciencieux ; c'est le poète qui parle* et alors il n'a plus en vue que de toucher les cordes les plus sensibles de notre ame : ainsi, en parlant des funérailles de Patrocle et de celles qui plus tard furent faites à Achille, ce poâe a principale* ment pour objet d'exalter l'afTection que ce dernier portait au héros tombé sous les coups d'Hector; il s'attache à nous montrer les compagnons d'armes de ces guerriers rendant le plus éclatant hommage aux liens qui les unissaient, et même à cette affection qui, après la mort du fils de Mcenetius, se reporta sur celui de Nestor.
De plus Homère parle selon les idées accréditées de son tr^mps : c'est ainsi qu'il donne à Achille la prescience de sa mort prodiaine. Mais nous, pouvons*nous croire que quand ce héros faisait consumer le corps de Patrocle et recueillir ses cendres, il savait que sous peu les Grecs auraient à s'occuper de ses propres funérailles? non, assurément, nous ne pouvons le croire. Or, si nous ne croyons pas qu'Achille ait eu la connaissance de sa mort prochaine, nous avons bien peu de raisons d'admettre' qu'il ait prescrit aux Grecs de réunir dans une même tombe ses cendres et celles de Patrocle. Pour ce qui est de moi, du moins, sans en nier la possibilité, je ne le pense pas : je ne le crois pas plus que je ne crois qu'ensemble ou séparément les cendres de Patrocle, d'Antiloqoe et d'Achille, comme celles du fils chéri de Priam,
(99) de répomt d'Androtn«qiie , aient été renfermées dans des urnes d'or; et bien loirt de partager l'opinion manifestée par M. de Choiseul en ces termes : c Si quelque voyageur plus c heureux que moi , profitant des notions que je lui aurai c fournies, et de quelque changement favorable dans les pré- « jugés des Musulmans, obtient la permission d'ouvrir le t monument de Patrocle, je suis persuadé qu'on y trouvera c les débris d'un bûcher, peut-être quelques ossements de c victimes ; mais je serais bien surpris qu'on y trouvât une t urne cinéraire; «
Bien loin, dis- je, de partager cette opinion, je suis fort disposé à croire que si on fouille les monuments en question, on trouvera, dans l'un comme dans l'autre, les restes de ces de^x amis d'Achille; car, je le répète, je regarde comme une supposition tout ce qu'a dit Homère à ce sujet ; mais je tire de cette supposition une conséquence : c'est que le poëte connaissait, avait vu les trois monuments du cap Sigée, et que, de son temps, le plus considérable, le plus élevé, le plus avancé vers THellespont, enfin le plus visible de la mer, était reconnu pour le tombeau d'Achille, et qu'on présentait aussi dans ce temps, comme tombeau de Patrocle, le monu** ment le moins élevé, le moins grand, enfin le monument le moins remarquable (i).
(i) Bien que l'opinion que je viens d'exposer me paraisse assez fondée en raison , cependant j ai cru devoir respecter celle accréditée jusqu'à ce jour; en conséquence j'ai laissé , sur la carte que je donne (pi. f ), le nom de Patrocle au monument le plus reculé de la mer et le plus sensible , désignant au contraire celui dont il reste à peine quelques vestiges comme le tombeau SAntiloque,
( lOO )
Je crois être le premier qui ai énonce oette opinion que les monuments de Patrocle et d'Antiloque devaient être de véritables tombeaux (i); mais mon opinion est bien partagée
(i) Je ne nie pas que cette opinion est en opposition avec celle des ancien^ historiens; je ferai seulement observer que ces historiens en ne citant les monuments de Patrocle et d' Antiloque que comme des cénotaphes, ne parlent pas de science certaine, mais uniquement sur le dire d*Homère. Relativement à ceux qui , voulant étendre cette opinion à tous les monuments élevés par les Grecs dans la plaine de Troie , s'autorisent d*un passage du VII^ livre de llliade où Ton fait dire à Nestor, à propos des funérailles communes, qu^on pourra porter plus tard les os des guerriers morts a leurs enfants ^ je répondrai que le scoliaste A de Védition de Villoison jette les plus grands doutes sur Tauthenticité des vers 334 ^^ 335 qui relatent ces paroles prêtées à Nestor, et je demande avec lui, comment on pourra reconnaître ces os, confusément brûlés^ et comment on les reportera en Grèce j s'ils orû été déposés dans le même tombeau ? Bien vaine^ ment M. de Ghoiseul a tenté de réfuter cette objection en disant : « Quoi- « que dans la circonstance dont il s'agit ici, on eût brûlé un grand nombre « de corps à la fois, il n*en était pas moins possible de distinguer les restes « de chacun de ces guerriers par la place qu'ils occupaient sur un amas de « bois très-étendu. » M. de Ghoiseul pensait-il donc qu*on avait mis des étiquettes sur remplacement de chacun de ces corps ? mais leût-on lait , il faudrait encore admettre que ces corps eussent pu conserver leurs places au moment où cet immense échafaudage de bois, à moitié consumé par les flammes, a dû s'écrouler. Convenons que les tumulus ne sont point, comme nos caveaux en pierre, ou en bonne maçonnerie : quand on élevait des amas aussi considérables de terre et de sable sur des cendres, on devait croire que ces cendres y seraient renfermées pour des siècles. Je trouve que ces paroles mises dans la bouche de Nestor fournissent une preuve de plus que les poèmes d'Homère ont été altérés par des versi6cateurs bien maladroits, et ce passage me confirme dans l'opinion qu'il faut rejeter sans hésitation, comme ne lui appartenant pas, tout ce qui
( «or) par les continuateurs de M. de Ghoiseul , da moins en ce qui touche l'existenee, au cap Sigëe, et vers THeUespont, du monument d'Antiloque, considéré soit comme tombeau, soit comme cénotaphe. J ai d'autant plus de plaisir à terminer cette dissertation par la transcription 6dèle du passage où cette opinion est clairement manifestée, que le contenu de ce passage repousse aussi l'idée qu'un des trois monuments du cap Sigée soit un tombeau élevé à Festus , et laisse de plus entrevoir le regret que M. de Choiseul se soit laissé influencer dans son opinion par celle de son ami , le docte auteur du voyage d'Anacharsis, et par celle de l'antiquaire Visconti.
Extrait d'un passage du Voyage pittoresque de la Grèce, relatif au tombeau d'Antiloque :
c En effet Strabon, parlant des tombeaux ou cénotaphes «i situés près du Sigœum , en nomme trois : ie tombeau c d'Achille et les cénotaphes de Patrocle et d'Antiloque, qu'il « désigne comme voisins l'un de l'autre. Or il existait, il y « a peu de temps encore, près de ce cap, trois tumulus que « les anciens voyageurs Pockocke, Travels et Chandler ont a pris avec raison pour les tombeaux mentionnés par Stra- « bon. D'autres depuis, Lechevalier et d'Allaway, n'en ayant a aperçu que deux , ont rejeté le cénotaphe d'Antiloque sur c le bord de la mer Egée, et ont cru le reconnaître dans le (c monticule ovale dont il est ici question; mais comme nous « avons vu, tant par la description de M. de Choiseul , que
est absurde, en distinguant, bien entendu, labsurde de la fiction. M. Dugas- Montbel, bien persuadé sans doute que les paroles prêtées à Nestor ne sont pas d'Homère, en a substitué d'autres; mais il y a lieu de croire qu'il a fait dire au poète plus qu'il n'a voxdu dire.
( »<w» ) € par ce que Ton vient de râp|>ortep, qoHl existait réelle*et meut trois tumulus au cap Sigée, avant ique celui JbuiUé « /mr M. de Choiseul ait été détruit {i), il n est pas besoin « d'ailler chercher ailleurs le moyen d'expliquer Strabon , et a Ton peut dire à cet égard que les derniers voyageurs qui a ont visité la Troade, Clarke, Travels et Chandler, ne s'y « sorrt pas trompés.
c Cependant M. de Choiseul , formant son opinion sur <c celle des savants qui attribuaient une antiquité peu reculée oc aux objets qui lui ont été donnés comme provenant de la « fouille du tumulus qu'il a fait creuser, a pensé qu'il poulie vait faire de ce tumulus le tombeau de Festus, affranchi « de Caracalla ; mais l'histoire , en parknt du sacrifice ridi- « cule de cet empereur sur le bûcher de son favori , ne dit « pas positivement qu'il lui ait étevé un tombeau semblable « à cehii de Patrocle ; en conséquence on peut rendre ce tu- <!c mulos à l'un des trois héros auxquels Strabon les attribue, c et il ne sera plus nécessaire d'aller chercher le cénotaphe « d' Antiloque loin du cap Sigée. Ce fils chéri de Nestor, « ajrant été tué par Memnon, on lui fit faire de magnifiques # funérailles sur les bords de VHellespont, au rapport de <c Gomtus de Smyrne; c'est donc là, et non vers la mer Egée, « qu'on dut lui élever un cénotaphe, d (Voyage pittoresque de la Grèce, pa^ 333, note de l'éditeur*)
(i) Cette assertion est erroDée; le tombeau d'Achille existe toujours; les derniers voyageurs revenus de cette contrée Tout encore trouvé, tel c[ue je l'ai vu moi-même. ^ •
Des tombeaux dllus et d'jEsiétès; du Throsmos, du tombeau commun des Grecs; des tombeoMX de Myrine et et Hector.
N. de Choiseol me parait avoir été plus heureux dans ses oonjecCures sur les tombeaux d'Ilus , d'jËsyétès et sur le Throsmos, qu'il ne l'a été dans celles relatives aux tombeaux d'Achille et de Festus.
Quand j'explorais la plaine de Trpie, je ne contiaissais encore, sur les deu^ premiers monuments, que l'opinion de Lechevalier, opinion partagée par la plupart dçs voya* geurs qui m'ont précède dans la Troade, et entre autres par le savant anglais Morrit. Pour reconnaître dans celai que les Turcs appellent Udjek-Tépé, le tumulus d'iËsyétès, je fus particulièrement frappé d'une chose; c'était la coïncidence de sa situation avec ce fait que Polytes, sefiatA à l'agilité de ses pieds, allait observer, du haut de ce monument, les mouvements des Grecs. En effet, on pourrait difficilement trouver, dans toute Fenceînte de la plaine de Troie , un lieu d'où l'on put aussi bien voir ce qui se passait dans leur camp, et j'ai fait remarquer dans ma relation, page 35, que Polytes avait de plus l'avantage de se rendre à cette sorte de tour d'observation/7ar des cheminai couverts oà le\ Grecs pommaient diffieilement s'aventurer à le poursuivre. Mais ce que dit M. de Ghoiseul a ébranlé ma croyance sur ce point. Pour me délivrer du doute où m'a jeté cet auteur , j'aurais besoin de revoâr les localités. Dans le vif désir que j'ai de mettra ceux de mes
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lecteurs qui entreprendront ce voyage, aussi en mesure que possible de résoudre eux-mêmes ces questions , je vais transcrire fidèlement tout ce que je trouve dans le Voyage pittoresque de la Grèce, relativement aux trois monuments que nous avons en ce moment en vue :
«Entre les villages d'Ekessi et d'Udjek, sur un tertre naturel, centre élevé de ce plateau, est une tombe plus haute que toutes celles dont j'ai déjà annoncé l'existence. Après quelques réflexions, ce monument me sert à reconnaître les lieux où je me trouve. En effet , si l'emplacement d'Ilion est comme Homère ne me permet pas d'en douter, voisin des sources du Scamandre, qu'on me dit sortir des racines de cette montagne, sous ce village de Bounar-Bachi que je distingue parfaitement d'ici, je dois être près de la route que le poëte fait suivre à Priam pour se rendre de la ville au camp d'Achille. Le tombeau, haut de soixante pieds, recouvert de gazon^ et qui ne parait pas avoir jamais été ouvert, sera donc celui d'Ilus; et ce plateau, qui domine la plaine, sera le Throsmos, 0pG)(y(i.oç Tre^îou, où l'armée troyenne passa la nuit avant de recommencer l'attaque du camp.
« C'était pour les Troyens, lorsqu'ils se trouvaient loin de leurs remparts, une position avantageuse qu'ils devaient se hâter d'occuper, et ils pouvaient y parvenir en tenant toujours les hauteurs ; c'était un point d'appui sur lequel ils se retiraient après avoir attaqué les Grecs , et où ils ne couraient point le risque d'être tournés.
« Il est certain que le Throsmos, situé en avant du camp des Grecs , en était peu éloigné; le commencement du X« livre de l'Iliade en offre Ja preuve. Nestor , craignant que les Grecs ne soient: surpris par les Troyens campés dans la plaine, et
( io5 ) qui les ont battus la yeille, va reveiller Diomède : a Levez- « vous, lui dit-il, fils de Tydée; comment dormez-vous ainsi « toute la nuit ? ne savez-vous pas que les Troyens sont sur (c le Throsmos de la plaine, en face de nos vaisseaux , et qu'ils « n ont qu'un léger intervalle à franchir ? »
«Cette position des Troyens sur le Throsmos, sur l'éminence de la plaine, est annoncée par le vers 56 du livre XI, et ensuite clairement expliquée dans le commencement du livre XX. Achille a consenti à reprendre les armes ; il est auprès des vaisseaux , entouré des Grecs avides de combattre, tandis que les Troyens occupent le Throsmos.
« Comment pourrait-on se refuser à reconnaître dans ce grand tombeau élevé sur le Throsmos, celui qu'au temps d'Homère on honorait comme le monument d'Uus , puisque BOUS le retrouvons à la même place qu'il lui assigne dans tous les plissages où il a occasion de le nommer?
a Au X® livre , Ulysse et Diomède sortent du camp pour aller reconnaître la position des ennemis , qui , après avoir ' tenté vaine«nent de le forcer, passent la nuit à peu de distance. Les deux guerriers grecs traversent le fossé , et avancent dans la plaine où ils rencontrent et saisissent Dolon , espion troyen : celui-ci, dans l'espoir d'éviter la mort, les instruit que les Troyens occupent le Throsmos , et qu'Hector, avec les chefs dont il prend conseil , s'est retiré un peu à l'écart auprès du tombeau d'IIus.
« Lorsque les Grecs poursuivent les Troyens vaincus jusque vers l'Érinéos et sous les murs de Troie , ils passent, en traversant la plaine, devant le tombeau du vieux Ilus, fils de Dardanus.
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c Enfin y si nous suivons la marche de Priam , allant au camp des Grecs redemander le corps de son fils, nous le voyons arriver à la fin du jour à la hauteur du grand tombeau dllusy et, après l'avoir dépassé, s'arrêter pour laisser boire ses chevaux et ses mules dans les eaux du Xanthe ou Scâmandre. Toutes ces circonstances s'accordent avec la position du tombeau qui se voit encore sur le même emplacement. Ce n'est pas sans raison qu'Homère l'appelle (liya <rii(i.oe , puisqu'il est le plus élevé des tombeaux retrouvés dans la plaine de Troie.
ce Ces présomptions réunies , ces convenances locales , cette aptitude des lieux à se prêter aux récits d'Homère, qui déjà eussent suffi pour me persuada?, ont été depuis, à ma grande surprise, confirmées par tous le» habitants grecs, qui ne connaissent et ne désignent encore ce monticule que par son antique nom , d Tcéf oç I>ou , le tombeau d'Uus. Ainsi depuis tant de siècles, cette dénomination n'a pas varié, quoique la plupart des paysans; à qui le père de Laomédon est parfaitement inconnu, en fassent dans leur ignorance le tombeau du prophète Élie , oubliant que cet homme divin , échappé au sort commun, ne doit point avoir de tombeau sur la terre. Les Grecs, qui prononcent l'H à peu près comme ri, ont facilement substitué le nom du prophète HXiaç à celui du vieux roi ÏXoç.
<c Le vingt juillet, vieux style, jour auquel l'Église grecque honore la mémoire d'Élie, il se tient une grande foire de bestiaux ,^ sur le Throsmos, autour du tombeau d'Ilus.i>
Cette opinion de M. de Choiseul est appuyée par son éditeur en ces termes :
<c La hauteur à l'extrémité de laquelle est situé le village
( I07 ) d'Erkessi-Keui a été reconnue précédemment par M. de Choiseul, pour le Throsmos, Xéminence de la plaine, 6pco<T(Aoç ire^iou. Au centre s'élève un tumulus plus grand que tous ceux dont on a parlé jusqu'à présent ; c'est le plus considérable de la plaine; il est appelé par les habitants Udjek-Tépé, la colline d'Udjek, du nom d'un village voisin. Les voyageurs l'ont tous pris pour le tombeau d'/Ësyétès, mais on a vu que cette opinion est opposée au récit de Strabon qui place ce tombeau à cinq stades de la ville d'Ilium Recens. Il n'y a pas de doute que ce dernier ne doive représenter le tombeau d'^syélès. On a même lieu de s'étonner qu'on soit tombé dans cette erreur à l'égard de celui que nous décrivons , parce qu'il est trop éloigné pour appuyer une semblable opinion ; aussi M. de Ghoiseul en fait-il le tombeau d'Ilus, le grand tombeau, |tfya <ï?(x.a, près duquel se retire Hector, un peu au delà du Throsmos , pour tenir conseil avec les chefs de son armée. Cette position était, en effet, très-convenable; Hector ne se trouvait pas éloigné du camp des Grecs , ses troupes étaient rangées devant lui sur le Throsmos et dans la plaine, et, derrière, à quelque distance, il laissait la ville de Troie.
a La liauteur de ce tombeau le fait remarquer de très-loin ; et quoique situé dans le fond de la plaine de Troie , c'est encore un point de reconnaissance pour ceux qui naviguent dans l'Hellespont. Il a environ 60 pieds d'élévation perpen* diculaire sur 25o de diamètre à sa base, et, à son sommet, est une plate-forme circulaire de 3o pieds, d'où l'on jouit d'une vue très-étendue. Il est aujourd'hui couvert de gazon et d'arbustes. Le houx et le chêne nain y remplacent les hêtres dont Théophraste cite la vétusté, et que l'on disait
( io8 ) avoir été plantés lors de la fondation dlliunî. Sa surface n'offre aucun vestige de construction, si ce n'est, dans le milieu de la plate-forme, un trou oii peuvent avoir été placés les fondements du çippe ou colonne sépulcrale, près duquel s'appuya Paris, dit Homère, pour décocher plus facilement une flèche contre Diomède. »
Une chose m'embarrasse dans cet exposé ; c'est cette expression 0pw<yfAo« iréîiou qu'Homère emploie plusieurs fois , et qui semble indiquer d'une manière assez précise que le Throsmos était dans la plaine. Cette difficulté me parait ne pouvoir être levée que si ce mot Throsmos a réellement une des acceptions que peut lui faire donner le mot latin dont se sert M. Bryant, sahus, en le traduisant par le mot français saiU ; car cela indiquerait seulement une sorte de degré pour descendre des collines dans la plaine; et, en effet, autant que je me le rappelle, le plateau d'Erkessi aboutit sur la plaine par une. pente assez roide à laquelle le mot saltusy pris dans l'acception que je lui donne, peut convenir.
L'impartialité qui doit caractériser tout homme qui discute les opinions de deux adversaires, exige que je fasse observer que M. Lechevalier, en plaçant le tombeau d'IIus sur le point que notre carte indique, fait valoir, avant M. de Choiseul, presque toutes les raisons que celui-ci donne pour prouver que le tombeau d'IIus n'est autre chose que le monument nommé par les Turcs Udjek-Tépé ; il cite également les mots de Diomède, le rapport de Doloh, la circonstance que les Grecs, poursuivant les Troyens vaincus, passent en traversant la plaine devant le tombeau d'IIus , et celle que Priam , après avoir dépassé ce monument, fait boire ses chevaux et ses mules dans le Scamandre; et, en effet, toutes
( I09 ) ces circonstances s'appliquent à peu près également aux con« jectures de Tun et de l'autre. Toutefois M. de Choiseul a sur son adversaire de grands avantages : cette observation qu'il fait, que les Grecs actuels désignent encore le monument en question par les mots d Tà^oç I>ou, me paraît une objection très-forte contre l'opinion de Lechevalier qui veut voir dans ce monument le tombeau d'^Ësyétès; et, pour ce qui est du tombeau d'Ilus que ce dernier place dans la plaine sur un point beaucoup plus rapproché du camp (voir la carte, pi. i"*), certains passages qu'on pourra lire dans la section suivante , feront voir que cette opiftion n'est pas admissible , parce que ce monument, ainsi placé, eût été trop près du camp.
£n résumé, je crois que M. de Choiseul est mieux fondé à reconnaître le tombeau d'Ilus dans le grand monument d'Udjek, que Lechevalier ne l'est à placer ce tombeau oti il l'indique, et, dès lors, je pense qu'il peut avoir également raison en nous désignant pour le tombeau d'^syétès cet autre monument qui existe encore sur le plateau qu'offre la carte au sud d'Ilium Recens : de ce point il me paraît qq'on a pu distinguer aussi, parfaitement, tout ce qui se faisait près des vaisseaux.
Tombeau commun des Grecs.
On a pu voir que Lechevalier place ce monument sur la rive gauche du Scamandre. Je l'ai tracé sur la carte au même point oii il l'a mis sur la sienne. Il y a eu là certainement un tumulus, bien que M. de Choiseul n'y ait rien indiqué. L'auteur du Voyage pittoresque place le sien de l'autre côté
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du Siinois, près de Kown^Keui. L'un et l'autre peuvent avoir raison ; car, quoique Homère ne cite qu'un tombeau commun , on peut cependant présumer qu'on rt a pas transporté tous les corps sur un seul points et, puisque le combat fut livré avec un acharnement à peu près égal aux deux ailes des deux armées (i), on peut croire qu'on fit les funérailles communes sur les deux points qui réunissaient le plus de morts; en outre le poëte, dans son Iliade, ne décrit que les événements d'un petit nombre de journées, et lui-même nous apprend cependant qu'avant l'époque qu'il a prise pour objet de ses chants , il y avait eu d'autres combats (â). Tous les monuments de ce genre dont on trouverait encore quelques traces dans la plaine peuvent donc être des tombeaux communs : il est bien présumable que les seuls tombeaux des chefs étaient placés de manière à être vus de la mer.
Je craindrais d'épuiser mal à propos l'attention de mes lecteurs , en discourant plus longtemps ^ur ce sujet ; je ne m'attacherai pas davantage à fixer leur opinion à l'égard du tombeau de Myrine : je pense qu'il a pu occuper le point
(i) M. de Ghoiseul exprime la pensée que le fort des combats eut lieu à la gauche du camp, appuyant cette opinion sur ce que les troupes d'Achille n' avaient pas combattu; mais il parait que Faction fut engagée assez loin des vaisseaux, et Homère donne à entendre, oontradictoirement à M. de Ghoiseul, que ce fut à la droite du camp que les combats durent être les plus meurtriers , puisque dans le discours qu'il prête à Nestor, il lui fait dire : « Déjà ont péri de nombreux guerriers, déjà le farouche Mars a mêlé leur sang noir aux ondes limpides du Scamandre. »
(a) Dans le chant II , Junon adressant la parole à Minerve, lui dit : « Quelle gloire à Priam et aux Troyens , si les Grecs abandonnent cette « Hélène pour laquelle tant de héros ont déjà péri devant Ilion !