‹ Découvertes dans la Troade. Dissertations sur les monuments de la plaine de Troie et la position de cette ville. Monuments signalés à l'attention des archéologues et des amis de l'antiquité au pas des Thermopyles. Éclaircissements sur la marche de Xercès dans la TroadeChapitre 6 sur 32 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Expose des causes qui portèrent Fauteur à quitter sa position à Saint- Pétersbourg, en 1811. — .Relation adressée par lui de Smyrne à rinstitut royal de France.

Je comptais au nombre des architectes de Tempereur Alexandre, depuis le i**^ janvier 1810. Le i4 août de cette même année , j'avais eu l'honneur de lui présenter une suite de projets qui avaient pour objet le quartier le plus important de la résidence impériale. Ces projets, tout en satisfaisant à une demande du souverain, qui voulait construire, en regard de sa demeure, un édifice destiné à servir de promenade d'hiver aux habitants de Saint-Pétersbourg, avaient encore pour but de mettre dans un rapport heureux toutes les parties, bien incohérentes alors, qui composaient ce quartier , que l'on pouvait et que l'on doit encore considérer comme le point capital de cette seconde capitale de lempire des Russies; puisque, outre le palais impérial, il contient encore la place du Sénat, celle de la cathédrale de Saint-Isaac , et le grand cours de l'Amirauté.

Le 2g de ce même mois daoût de l'an 1810, dans la matinée, l'ambassadeur de France, M. de Gaulaincourt , qui me portait un intérêt bien* flatteur, et à qui je devais ma position auprès de Fempereur Alexandre, avait pris la peine de passer chez moi pour m apprendre que, dans un conseil tenu la veille au palais, et auquel il avait été admis, ainsi que quelques-uns des seigneurs russes que l'empereur considérait le plus, sous le rapport des connaissances artistiques, l'ensemble de mes projets avait été approuvé, son exécution décidée, et que je devais recevoir incessamment l'ordre de les jalonner sur le terrain.

Le plus bel avenir s'ouvrait devant moi ; mes vœux les plus chers paraissaient exaucés. Cette noble ambition qui m'avait enlevé à ma famille, à mon pays, que cependant je chérissais bien ardemment, pour aller chercher sous un ciel si éloigné les moyens d'ajouter un peu d'éclat au nom que mon père (i) avait déjà illustré, cette ambition allait être satisfaite; je

devais, le croire Tout être qui sait apprécier l'âme d'un

véritable artiste , se fera mie idée de la satisfaction qui se répandit dans la mienne.

Cependant, j'avais déjà attendu quatre jours cet ordre qui m'avait été annoncé comme devant m'être transmis d'un moment à l'autre, quand le cinquième (â septembre) un bruit qui se répandit dans Saint-Pétersbourg , ep m'expli-

(i) Antoine-Remi Mauduit, à qui l'on doit plusieurs ouvrages de mathématiques très-estimes ; on peut voir dans la dernière des pièces justificatives , en quels termes les auteurs de la Biographie nouvelle des Contemporains et de deux autres articles nécrologiques , tirés du Moniteur et du Journal de Paris, s'expriment sur son compte, ainsi que les réflexions que de tels articles m'ont fort naturellement inspirées.

quant pourquoi je ne recevais aucun message, vint détruire soudainement le brillant espoir dont j'avais été si malencontreusement bercé. On se répétait' dans les salons de la capitale, que Bernadote venait dêtre déclaré héritier du trône de Suède.

En apprenant qu'un des meilleurs généraux de l'armée française était appelé à l'occupation plus ou moins prochaine d'un trône si voisin de celui d'Alexandre, ne pouvant point admettre que Napoléon fût étranger à un tel événement, on se disait que les intentions de ce conquérant ne pouvaient être mises en doute , et on hésita d'autant moins à considérer la guerre comme imminente, qu'on apprit en même temps que les travaux publics étaient généralement et indéfiniment suspendus.

Si je n'avais été attiré dans la capitale de la Russie que par. le désir de faire ce qu'on appelle une fortune, rien peut* être n'était perdu pour moi; en effet, le bien que le mo* narque s'était plu à dire de ma personne, m'avait mis en vogue, et il ne tenait qu'à moi, je puis le dire, d'avoir autant d'opérations particulières que j'aurais pu en désirer; mais ce n'était pas de l'or que j'étais venu demander à Saint- Pétersbourg; c'était, à mes yeux, bien plus que de l'or; c'était, comme je viens de le faire entendre, la faculté de pouvoir prendre rang parmi les artistes dont l'histoire se plaît à conserver les noms. En outre, l'insigne bienveillance du souverain avait pénétré mon âme ; Je lui avais voué tout mon être, et, faut-il le dire.^ dans une juste défiance de mes mérites, j'éprouvais un besoin impérieux, celui d'acquérir des connaissances telles que, parvenues à la hauteur de cette estime dont il paraissait prendre plaisir à donner des témoi--

(^7) gnages publics, elles pussent me mettre en mesure de la justifier.

Je n'avais pas vu l'Italie; les ouvrages de Leroi et de Stuart m avaient inspiré un grand désir de connaître par mes yeux les antiquités de la Grèce ; je pris donc la résolution d aller voir ces contrées, en commençant par la dernière , qui avait encore alors été si peu exploitée par les artistes de toutes les nations. J'exprimai à l'empereur le vœu que je formais d'être autorisé à profiter de la suspension indéfinie des travaux , pour aller recueillir un surcroît de connaissances et de talents qui pût tourner à l'avantage de son service. L'empereur, tant qu'il put espérer de conserver la paix , me retint auprès de lui, et je passai , non sans éprouver un dépit des plus vifs, tout le reste de cette année 1810 à Saint-Pétersbourg.

Au mois de mars de l'année suivante, j'y étais encore retenu. Étant allé voir le duc deVicence, cet ambassadeur, qui s'aperçut que l'inaction me dévorait, eut pitié de moi, et me dit : « Il n'y aura certainement point encore de travaux cette année, «et, puisque c'est ainsi, plus tôt vous partirez ^ mieux cela, mvaudra, ^ Diverses choses que j'avais entendues par la ville donnaient à ces derniers mots une grande signification. Peu de jours après, j'adressai au souverain une demande formelle qu'il voulut bien accueillir ; mais le désir de s'entretenir encore avec moi des diverses idées que je lui avais soumises pour l'heureux achèvement de la capitale, et la confection de plusieurs projets qu'il me chargea de faire sur ces idées et les siennes propres , firent qu'il me retint auprès de sa personne jusque vers la fin de juin. Je quittai la résidence impériale le â6 de ce mois , me dirigeant sur Moscou , pénétré de la plus profonde reconnaissance pour toutes les bontés dont

j'avais été l'objet, bontés qui caractérisaient à un degré si particulier l'empereur Alexandre , et dont on ne peut se faire une juste idée que quand on les a soi-même éprouvées.

Le faible exposé qu'on vient de lire doit sufBre pour faire connaître dans quelles dispositions j'entrepris le voyage dont l'un des fruits est resté si longtemps inconnu. Artiste, j'avais seulement en vue, dans mon long pèlerinage, des objets d'arts susceptibles d'accroître les talents et la science architectonique que j'avais déjà acquis dans nos écoles. La science qui tient plus spécialement à l'archéologie, ne m'offrait assurément que peu d'intérêt; m^ais, tout artiste que je suis , mon âme n'avait pas moins conservé les impressions qu'avaient fait naître en elle mes premières études, et sachant que j'allais traverser des pays classiques, j'avais composé en bonne partie mon bagage , des livres les plus estimés parmi ceux qui traitent des lieux que j'allais voir; car je me faisais une fête de pouvoir lire les descriptions et les. récits des principaux faits historiques sur les théâtres mêmes de ces faits. Toutefois , dans l'incertitude touchant le temps de liberté que pouvait me laisser l'empereur, je m'étais promis de sacrifier le moins possible aux objets étrangers à l'architecture. C'est ainsi que je traversai la Russie, que je parcourus la Grimée, et que je séjournai un mois à Constantinople. Je vis avec ivresse les tableaux enchanteurs qu'offrent les rives du Bosphore et quelques points dé cette vaste et imposante cité où Mahmoud préludait déjà aux réformes qu'il s'occupe maintenant à accomplir; mais je ne contemplai tous ces tableaux que comme des objets de distraction ; ce fut à l'architecture seule que je crus devoir consacrer mes études.

(^9) On peut donc bien croire, d'après cela, que, quand j'entrai en Troade , j'étais bien loin de penser à augmenter le nombre des auteurs qui écriraient sur cette contrée. Non , je le répète, je n'y étais porté que par le souvenir des chants d'Homère ; en m'y rendant ,« je voulais seulement voir, comme tant d'autres l'ont fait depuis, le principal théâtre de ses chants. J'ignorais que je fusse appelé à fournir un témoignage puissant en faveur du système créé par Lechevalier; et si je Fai donné ce témoignage , c'est parce que j'y ai été fortement provoqué. J'espère qu'on y aura d'autant plus de confiance que je le représente aujourd'hui dans sa ndweté primitive. En effet, la pièce qu'on va lire est la copie exacte de l'un des deux écrits que j'adressai dans le temps à l'empereur Alexandre , et dont le duplicata fut également envoyé dans le même temps à la classe des beaux-arts de l'Institut royal de France; c'est enfin la relation dont M. Lebreton, secrétaire perpétuel de cette classe, rendit compte au public dans la séance du 3 octobre 1812. Je n'ai voulu y rien changer; j'ai préféré exposer dans les dissertations nouvelles qu'on pourra lire à la suite, les changements que la réflexion et l'étude ont apportés dans mes opinions sur quelquesT points du système que j'entends appuyer.

Relation adreésée de Smyrne, le i6 décembre i8ic, à la classe des beaux-arts de C Institut royal de France.

M. Méchain, consul de France aux Dardanelles, qui m'avait accueilli, avec une extrême bienveillance , et avait exigé que je prisse ma demeure chez lui, m ayant donné les assurances les plus tranquillisantes sur la sûreté dont je pourrais jouir dans mon expédition, je le quittai le lendemain même de mon arrivée, 25 octobre 1811. J'étais accompagné seulement d'un jeune Italien , tout à la fois domestique, interprète et cuisinier, que j'avais engagé à Constantinople, et d'un juif qui devait me servir de guide; mais mon véritable guide était l'œuvre de M. Lechevalier ; j'avais de plus Homère qui l'avait guidé lui-même. Je partais avec l'intention de vérifier les découvertes du premier, avec le désir d'en reconnaître l'évidence , mais aussi avec l'intention bien prononcée de ne laisser mon imagination se livrer à aucun écart (1).

J^arrivai le même jour sur les onze heures à Ërinkeui ; un peu au-dessus de ce village, je découvris la plaine de Troie. Je commençai ma vérification en descendant dans la vallée que les Turcs appellent Thymbrek et qui devait être l'ancienne

(i) Je prie le lecteur de se rappeler que cette relation fut écrite en 181 1 et que je n'ai rien voulu changer à la valeur de ses expressions ; les notes nouvelles que j*ai cru devoir y ajouter sont toutes au bas des pages, et, pour les distinguer des anciennes, on les a désignées par les lettres /i./i.

' ( 3i ) Thymhra{i). J'y trouvai beaucoup de fragments très-beaux de divers temples , et une des inscriptions dont Lechevalier parle dans son ouvrage. De ce premier point je me rendis directement au pied du cap Rhétée , au lieu où ma carte indiquait la position du tumulus d'Ajax. Je reconnais ce point pour avoir dû être le poste de ce guerrier; mais, je Tavoue, en examinant le tumulus avec attention, je ne pus reconnaître en lui celui d'Ajax, et dès lors je formai sur ce monument des conjectures qui ne tardèrent pas à acquérir beaucoup de force, et même à tenir pour moi en quelque sorte à 1 évidence.

Ce tumulus, ouvert verticalement, tel à peu près que nous sommes dans l'usage de dessiner ce que nous appelons la coupe d'un édifice , ne me parait pas avoir jamais pu être maltraité ainsi par les flots , comme on sait que le fut celui d'Ajax; l'entrée de ce tombeau est, je m'en suis convaincu dans les trois différentes fois que je suis revenu le voir, à environ quarante pieds au-dessus du niveau de la mer. Sa partie la plus maltraitée est encore environ dix pieds plus haut et du côté opposé à THellespont. Qu'on ne dise pas que la mer a baissé, je ne le crois pas ; car la pente de la plaine est peu sensible ; quelques pieds de plus d'élévation de la part de la mér, et cette plaine eût été en grande partie couverte. Que serait devenue alors l'entrée de la vallée de Thymbra où étaient campés les alliés des Troyens ? Le rivage a été reporté plus avant sur la mer par les alluvions que forme le Simoîs;

(i) Selon lopînion de M. Lechevalier, M. de Ghoiseul place cette yallée beaucoup plus près de I ancienne Ilton. (Voir la carte de la plaine de Troie, pl.I")/i./i.

en supposant qu'elle eût baissé, ce n'eut été que de peu de chose, et conséquemment l'entrée du tumulus eût été tou* jours trop élevée pour être exposée à ses fureurs et découverte par elle. En outre, cette entrée, dont la voûte en plein cintre n'est point moderne , mais bien du même temps que le corps de la construction , ne prouve pas que ces sortes de voûtes étaient connues du temps de Troie (i), mais bien que la construction tout entière est d'un temps moins ancien que la chute de cette ville.

Si je commence par attaquer un des points déterminés par M. Lechevalier, ce n'est assurément pas pour saper son •système. Ce système n'a pas besoin d'être appuyé sur des accessoires douteux ; ce que je dis est pour rendre hommage à la vérité. Je donnerai plus tard mon avis sur le nom qu'il convient de donner à ce tombeau , et j'indiquerai la place et les vestiges de celui qui , selon ce que je crois , a dû couvrir les cendres ou le corps d'Ajax , et le point où je pense qu'on trouverait encore les fondements de l'Ajanteium , monument qu'il ne faut pas confondre avec le tumulus.

Je profitai du reste du jour pour visiter les tombeaux d'Achille et de Patrocle. Que le dernier soit réellement un cénotaphe élevé aux mânes de l'ami d'Achille , ou le tombeau de quelque autre Crée, ce n'est point une chose importante à savoir. Il suffit que celui dit d'Achille soit bien le tombeau de ce guerrier ; or, sa position si conforme à ce qu'Homère fait dire à l'ombre d'Agamemnon dans le vingt-quatrième livre

(i) M. Lechevalier parait croire que cette voûte est moderne, et il dit que, dans le cas contraire, elle prouverait que ces sortes de constructions étaient connues du temps de Troie.

de l'Odyssée, sa construction tout à fait analogue à la description du poëte, et les objets qui furent trouvés lors de la fouille faite à la demande de M. de Ghoiseul, ces divers points doivent lever tous les doutes.

Après avoir été reconnaître un autre tumulus supposé être celui d'Antiloque, contraint par la nuit, je descendis à Koum Kalessi , où j'avais déjà envoyé mes gens. Chemin faisant , je lii arrêtai au cap Sigée à regarder les restes d'une ancienne muraille d'une excellente construction ; elle appartenait peutêtre au temple de Minerve; encore quelques jours, il n'en existera plus rien, les habitants sont occupés à en détruire les restes.

Le lendemain , 26 octobre , mes premiers pas se dirigèrent vers le Thrôsmos. M. Lechevalier paraît douter si c'était un monument antérieur à l'arrivée des Grecs , ou si c'est le tombeau qu'ils érigèrent au commun des guerriers tués dans le premier combat, ou enfin si ce n'est pas le même que celui d'Ilus. Il me semble qu'il y a peu de doute à former sur ce sujet ; car Homère ne parle pas du Thrôsmos avant le septième livre où il est question des funérailles. Il n'en parle qu'après <ies funérailles^ et alors il le cite assez fréquemment. J'ai reconnu ce point; la forme de ce monument, quoique maintenant altérée chaque jour par la charrue qui gravit jusqu'au sommet de ce qui çn reste, n'est point encore méconnaissable; en outre, les sillons en ce lieu, si bien situé relativement à Homère, sont chargés de menus débris, et c'est le seul point de la plaine qu'on voit en cet état. On remarque de plus, sur le point culminant, du sable, des coquilles; tout prouve que cette élévation est formée de parties rapportées. A quelques toises plus loin , je fus frappé de voir une élévation à

( 34 ) peu près semblable : je m'y portai, et , l'ayant examinée avec beaucoup d'attention , je ne fais aucun doute que ce ne soit sur ce point qu'ait été établi le tombeau d'Ilus. En effet, cette élévation , formée par une sorte de plateau peu élevé qui paraît dépendre de la colline voisine ^ est un point bien favorable pour l'établissement d'un tombeau , et les roches dont ce plateau est constitué formaient une fondation naturelle à la colonne qui décorait celui d'Ilus, et derrière laquelle Paris se cacha quand il blessa Diomède. Il n'est pas croyable que cette colonne ait été fondée sur des parties confusément amoncelées , comme celles qui composent ordinairement les tumuius : ce dernier monument devait donc avoir reçu en partie sa forme de la nature.

Remarquons que ce monument et le Throsmos sont en effet si près l'un de l'autre qu'on ne doit point être étonné ai Homère les cite indifféremment l'un et l'autre pour indiquer le lieu oii les Troyens étaient réunis , où Hector tenait conseil. J'ai regardé de tous mes yeux, aux lieux où M. Lechevalier place le sien, sans rien voir qui puisse justiBer son indication , et en relisant son ouvrage attentivement , je crois qu'il l'a placé sur sa carte suivant sa position présumée d'après le passage d'Homère, et non pour l'avoir vu lui-même. Quant à moi , j'établis ce tombeau en face des restes du pont antique, immédiatement au-dessous du confluent des deux rivières, où il dessine l'embouchure du Scamandre, embouchure encore très-visible en ce lieu (Voir pi. I").

Le Throsmos est plus bas encore, au lieu indiqué sur la carte; car je dois faire observer que \?l description de M. Lechevaiier ne concorde pas avec l'indication de cette carte. ' '

Je suivis quelque temps les traces de l'ancien lit du Scamandre^ et, m'étant bien convaincu que ce fleuve a ëté détourné, ayant été voir le canal artificiel coupé à travers un plateau au pied d'Ërkessi, traversant ce village, je me rendis au tombeau d'jËsyetès. De ce point, toute l'Iliade était présente à mes yeux, et je crois l'identité de ce monument incontestable. Nul point plus favorable pour observer les mouvements de l'armée grecque, nul point plus favorable pour venir faire cette observation. Le jeune Polytes, fils de Priam, sejiaM à UagiUté de ses pieds , avait de plus l'avantage de pouvoir s'y rendre par des cbainins couverts, à travers les montagnes*, dans des lieux où les Grecs pouvaient difficilement s'aventurer à le poursuivre.

Quel que fût le désir que j'avais de continuer mon examen, comme j'étais aussi fort curi^xx de voir les restes d'Âlexandrift-Troas, l'économie de mon temps me prescrivait d'aller visiter les ruines de cette ville avant de me rendre sur le sol d'Ilion, et ici le hasard me servit favorablement. Nous étions un samedi; mon guide juif, suivant les devoirs de sa religion, avait du rester à Koum-Kalessi. Je lui avais donné l'ordre d'aller m'attendre à Bounar-Bachi quand sa piété lui permettrait de se mettre en chemin. Ne connaissant ceux-ci que par la carte, je craignais toujours de me porter à Bounar-Bachi , et je redoutais moins d'approcher un peu trop tôt de la mer. Ce dernier cas arriva. Croyant atteindre le cap d'Alexandria , j'arrivai à celui de Koum-Bouroum; alors je suivis le chemin que je trouvai sur la cote qui borde le rivage. Je pus voir sur mon passage un grand nombre de boulets de granit, rangés * comme iLans nos arsenaux, et provenant des colonnes dont les Turcs ont dépouillé Alexandria-Troas. Je n'<étais pltis qu'à

un quart de lieue de cette ville, lorsque j'aperçus une construction en ruine à travers les arbres qui ombrageaient le lieu oii je me trouvais. J'y porte mes pas et j'y vois, sur une roche à pic qui domine une petite vallée, les restes d'un tombeau évidemment de construction romaine; l'état dans lequel il se trouve permet' de juger de sa disposition inté* rieure ; extérieurement il me paraissait alors avoir la forme d'une tour fort large relativement à sa hauteur, et qui n'avait point été enveloppée par des terres; mais il me fut facile de reconnaître qu'intérieurement il avait une disposition très à peu près semblable à celle que présente le tombeau supposé d'Ajax. Le jour était déjà trop avancé pour que je pusse examiner tout ce qui pouvait piquer ma curiosité à Alexandria-Troas ; je pus voir seulement que ce lieu ne manquait pas d'objets propres à la satisfaire.

Le dimanche , 27 octobre, je m'y rendis de nouveau , conduit par l'hôte chez qui j'avais logé. Je restai quelques heures au milieu des ruines. Je commençais à dessiner un reste d'édifice dont la construction m'offrait de' l'intérêt , lorsque je m'aperçus que j'aurais trop à faire, et, pensant que M. de Choiseul avait sans doute fait relever toiit ce qui méritait de l'être, je m'éloignai. A peine avais-je fait quelques pas hors des murailles qui cernaient autrefois cette ville, que je vis, sur le bord du chemin antique qui y conduisait, deux tombeaux dans la même situation que le monument que j'avais vu la veille; l'un des deux était aussi sur un plan circulaire; ni l'un ni l'autre n'étaient ouverts; mais ce que j'en voyais était sufGsant pour me permettre de me prononcer : je suis main- tenant convaincu que le tombeau supposé d'Ajax est un tombeau romain.

Il s'agit de savoir quel tombeau ce peut être : or voici quelles sont mes conjectures :

On sait que Car^calla, étant venu visiter la plaine de Troie, Festus, le plus cher de ses affranchis, mourut au moment où son maître se plaisait à rendre hommage aux mânes d'Achille. M. Lechevalier cite le passage oii il est dit que ce prince lui fit faire des funérailles à l'imitation de celles qu'Achille avait fait faire pour Patrocle. Or il est naturel de penser que le souverain n'en resta pas là, et qu'il lui fit aussi ériger un tombeau. M. Lechevalier peut avoir omis de le dire, comme peu nécessaire à son sujet; peut-être Hérodien , dont il a tiré le passage en question , en parle- t-il ( i ). Si Caracalla a fait ériger un tombeau à son favori, dans le beau zèle qui le portait à imiter les Grecs , il aura voulu que ce monument eût la forme des tumulus en usage au temps d'Achille et d'Hector ; mais les architectes romains se bornant , pour satisfaire l'empereur, à suivre extérieurement la forme adoptée par les anciens Grecs, auront voulu, pour l'intérieur, faire usage des connaissances plus relevées qui les distinguaient des architectes du temps de Priam , et ils auront fait la construction que l'on voit encore actuellement, et qui présente, comme je l'ai dit , extérieurement la forme des tumïilus et intérieurement la disposition des tombeaux que l'on remarque près d'Alexandria-Troas.

(i) Hérodien n'en parle pas ; mais il dit du moins bien positivement ^ « que Caracalla, en vue d'imiter Achille ^ fit faire des funérailles toutes semblables à celles que ce héros fit pour son ami Patrocle. » Pour ce qui est de moi, il me paraît hors de doute qu'il n'ait poussé la fantaisie d'imiter les héros d'Homère jusque dans les monuments qu'ils s'élevaient les uns aux autres.

Si ce que je viens d'avancer ne peut être considéré que comme une conjecture, elle est du moins plus vraisemblable que celles qui veulent que le monument du cap Rhétée soit le tombeau d'Ajax.

Mais remarquons en passant, que cette conjecture, loin d'être défavorable au système présenté par M. Lechevalier, tend au contraire à donner beaucoup de force aux heureuses idées de ce voyageur (i); car si nous admettons une fois que le monument du cap Rhétée soit le tombeau de Festns, alors il est bien prouvé qu'au temps de Garacalla on reconnaissait la plaine à l'extrémité de laquelle ce monument est élevé, pour la plaine de Troie.

Je n'arrivai à Bounar^Bachi , village situé au pied de la colline où était l'ancienne Ilion , qu'à la nuit tombante. J'y retrouvai mon guide juif. Le^ lendemain , au point du jour, je partis accompagné de lui et de mon domestique, et je me rendis sur la rive gauche du Si mois. Après avoir reconnu ce fleuve, je traversai la plaine dans sa largeur et j'arrivai. au bord du Scamandre(â)^ un peu au-dessous du moulin; là, je le traversai et je remontai son cours jusqu'aux souroes; arrivé près des premiers filets d'eau, je ne pus rester à cheval, je mis pied à terre. Je suivais avec un charmé infini chaque sinuosité du roc , puisant et goûtant l'eao de ce fleuve qu'Homère nomme divin , lorsque j'aperçus un mur élevé

(ï) Et en général, bien entendu, à lophiicyn qui soutient que Troie a réellement existé sur quelque point de cette plaine, n, n.

(a) Pour bien comprendre ce que Tanteur va dire au sujet des sources, il Convient d'avoir la carte sous les yeux, et même le plan de ces sources. PI. IL

. (39) d'enriroii trois pieds de haut sous les ombres épaisses de vieux figuiers sauvages; j'y fis d'abord peu d'attention; mais, surpris de retrouver toujours ce mur dans la direction de la colline, je m'approchai pour examiner sa structure, et quel pouvait être son usage ; je le trouvai couvert en grande partie d'un enduit très-sain qui avait toute l'apparence de la pierre; je le suivis jusqu'à son extrémité, souvent écarté de lui par les ronces et les touffes de figuiers* L'usage de ce mûr ne peut être douteux ', il devait avoir pour objet de retenir les eaux qui s'échappent du pied de la roche, dans toute la ligne de sa construetion ; c'est ce que prouve sa direction attentive à suivre les mouvements de cette roche , et son fondement qui porte sur le pied de la roche même, un peu plus bas que les fissures par lesquelles l'eau s'échappe ; il n'est revêtu d'enduit que du coté des eaux ; le coté opposé n'^i offre aucune trace, étant revenu sur mes pas , pour voir où il se rattachait , je trouvai un massif de maçonnerie d'environ .18 pieds carrés contre lequel il s'appuyait. Une vaste et longue pièce d'éau que je crus d'abord naturelle, touche ce massif sur un seul point, et démontre qu'il devait former le fond d'un bassin de décharge du canal dans la pièce d'eau (1). En continuant mes observations, je vis que partout où la roche, au pied de la colline , s'écarte trop du mur qui lui est parallèle , on avait rétabli la largeur du canal, mais de manière à ne point gêner l'entrée de l'eau ; enfin ayant compté atno pas pour, la

(i) Il D est sans doute pas croyable que ce bassin et le mur du canal remontent au temps de Texistence de Troie; mais le bjissin principalement, et un autre, dont il va être question, doivent donner une idée assez juste de ceux dont parle Homère, n. /i.

longueur totale des constructions , pensant aux expressions d'Homère pour caractériser les bassins qui contenaient les sources du Scamandre , je ne pus m'empêcher de m'écrier. : En effet, quel magnifique las^oir{\)\

Ces premières découvertes m'intéressaient trop pour que je ne portasse pas la plus grande attention dans la suite de cette promenade. Je marchais autour des touffes de figuiers et de ronces, la tête baissée, dans l'attitude d'un homme qui cherche à retrouver un effet précieux qu'il a perdu. Dans cet état j'aperçois de nouveau des constructions à fleur de terre; j'en suis la ligne souvent masquée par les broussailles, quelquefois coupée par des filets d'eau, et je n'ai pas fait cent pas que j'ai acquis la certitude que ces constructions ne sont autre chose que les restes du chemin antique qui conduisait au lavoir. L'antiquité de ce chemin est facile à reconnaître par la nature de sa construction, et par la manière dont il est couvert d'arbustes et de broussailles qui permettent à peine de le suivre du pied plus de trente pas, mais qui ne peuvent le dérober aux regards d'un œil attentif.

(i) Voici la traduction littérale des expressions d'Homère, telle qu'elle ma été donnée par M. Letronne : « Ils parviennent à deux fontaines lim- « pides, d'où jaillissent les deux sources du Scamandre ^ dont les eaux « tourbillonnent. Lune roule une onde chaude; il s'en élève une fumée * pareille à celle d'un feu ardent; l'autre, même en été, coule aussi froide « que la grêle, la neige ou la glace. Là ont été construits de vastes lavoirs « en pierre , où les épouses des Troyens et leurs charmantes filles venaient « laver leurs beaux vêtements , lorsqu'on jouissait de la paix , avant l'ar- « rivée des Grecs.» (Iliade, chant XXII.)

Le canal , dont les restes servent encore de lai^oir aux habitants du pays, a environ dix-sept pieds de large sur plus de cinq cents de longueuV. /i. n.

En suivant ces recherches, j'arrivai dans un petit bocage formé par des arbres de diverses sortes; (i) je trouvai là une seconde source qui doit être celle que MM. Lechevalier et Choiseul considèrent comme la première, puisqu'elle est la plus voisine de Bounar-Bachi. Cette source est renfermée en partie dans un bassin fait par les nouveaux habitants avec les débris d'un plus ancien. Deux des côtés de ce bassin sont formés par des pilastres de granit renversés, dont l'un est entier et orné de ses moulures hautes et basses, le second est plus informe. Les deux autres côtés sont formés par des dalles de marbre blanc, jetées l'une sur l'autre, sans soin, comme l'ont été les deux pilastres ^ et à l'effet seulement de retenir, par leur poids, le sable que l'eau pourrait entraîner. La terre humide tout autour , l'eau qui s'échappe de tous les côtés, prouvent que ce bassin était autrefois beaucoup plus grand; mais, plus près des habitations modernes, il a été plus exposé que le premier aux dégradations qu'y ont apportées les hommes plus que le temps. Les dalles qu'on y voit sont peut-être les restes de celles qui formaient ses margelles, et dont probablement les murs du canal étaient aussi recouverts. En parcourant le cimetière de Bounar-Bachi, éloigné de ce premier bassin de seulement une centaine de toises, j'y ai vu encore plusieurs dalles pareilles , et le peu d'épaisseur de la plupart des pierres funéraires, lesquelles sont toutes de marbre de la même nature, dispose fortement à penser que ces bassins étaient les carrières où les Turcs du village ont été pendant nombre d'années chercher les matériaux dont ils avaient besoin pour orner leurs tombes.

(i) M. de Choiseul donne un dessin assez exact de ce bocage, n./i.

Ajoutons qu'à dix toises du dernier bassin dont je viens de parler, et qui n'occupe certainement qu'une partie de TemfJacernent du bassin antique , on en voit un autre beaucoup plus petit , sorte de regard où une partie des eaux appartenant à la première source y et qui alimentaient le basùn du bocage, venait se réunir. Ce regard est encore en assez bon état , il est revêtu intérieurement d'un enduit pareil à celui du canal*

Comme j'étais arrivé en ces lieux, détournant mes regards des objets qui les avaient si fortement occupés , je me trouvai au pied du village de Bounar-Bachi^ c'est-à-dire, près du lieu où fut Uion , tout près de l'Érinéos , colline qui se marie insensiblement avec le mont sur lequel la ville était construite. Après avoir pris un léger repas dans le village, je me rendis sur le sol même que cette ville occupait. En ce lieu, la terre, jonchée de cette espèce de débris dont j'ai parlé, atteste l'existence passée d'une grande réunion d'édifices. Avant de porter plus loin mes pas, je m'arrête sur le plateau au pied duquel le village est situé; là je revois de nouveau tout le théâtre de rUiade ; je me crois sur l'euiplacement même des portes Scées, et je conçois que sans avoir même besoin d'être élevé sur les remparts de la ville , le malheureux Priam et la population de Troie, qu'un aussi grand int^t appelait en ce lieu, pouvaient suivre tous les détails du funeste combat où devait succomber Hector.

Il me semble que je pourrais tracer l'arène dont ils firent trois fois le tour, devant les, murs de la ville, et près des sources, comme M. Lecbevalier me parait fort bien l'expliquer (i).

(i) Un de nos plus savants hellénistes a adopté son interprétation. M. Dugas-Montbel ne fait pas tourner, comme l'ont £ait les anciens tra-

.(43) Je continue mes recherches; j'atteins bientôt le sommet d'un mont que je reconnais pour être celui qui portait le Pergâma , la haute citadelle d'Ilion ; je monte encore quelques pas , et je suis sur l'un des tumulus qui couvrent les fils de Priam. Debout sur leurs cendres, je contemple avec émotion le théâtre de leurs exploits et de leurs défaites. Enfin, mes pas inquiets me conduisent sur la partie la plus élevée de cette forteresse , j'avance pour permettre à mon œil de sonder la profondeur des précipices qui m'environnent , et, ainsi que Lechevalier n'avait pu se persuader que les lieux si bien décrits par Homère n'existassent pas; ainsi,. en voyant tant dé choses qui justifient les heureuses idées de ce voyageur, je ne puis croire qu'il ne reste pas quelques traces convaincantes de la ville puissant^ dont je vois les débris autour de moi. Mes regards curieux suivent le contour des rochers aux lieux les plus escarpés. Je pensç que les torrents que le ciel a versés sur eux depuis trois mille ans, entraînant plus facilement en ces lieux la terre et le gravier, auront pu mettre à découvert quelques parties de l'antique enceinte. J'avance un pied d'abord timide ; mais bientôt mon âme éprouve une émotion indicible : je trouvé ce que je croyais devoir être , ce que j'espérais voir, et quand je l'ai trouvé , quand je le vois , je n'ose plus en croire mes yeux. Je cours comme un

ducteun d'Homère, Achille et Hector autour des murs de Troie ^ ncte dont le ridicule est maintenant reconnu par tout le monde; voici comme il s'exprime : « Tels aux funérailles d un héros , de généreux coursiers , à « Tongle d'airain, volent avec légèreté vers le but où les attend soit un tré- « pied, soît une jeune esclave , prix du combat : de même devant ta ville « de Priam y ce^ deux gu^riers tournerit troiffois avec rapidité. » { Iliade ^ t. D, p. 3i4)

insensé sur le rampant des cimes ; mes yeux ne voient plus les précipices qu'un faux pas peut me faire franchir en un instant ; ils ne voient que la*ligne du mur qui s'est offerte à leur regard ; ils la suivent sous les touffes de valonniers et de houx qui semblent vouloir les lui dérober. Je franchis , tantôt en dessus , tantôt en dessous , ces touffes dont les piquants semblent être, dressés pour arrêter mes recherches. J en suis ainsi les traces pendant plus de 80 toises , comptant parfois jusqu'à trois et quatre assises de pierre de 9 à i o pouces de hauteur, quelques-unes de 12 à i5 pouces. Je reviens sur mes pas, et je vois clairement une partie du parement intérieur qui me donne l'épaisseur de ces fondements.

En dirigeant ma vue vers le rampant du roc, je vois, sur les lieux où sa pente rapide se prolonge au loin, les débris de murs au loin dispersés, et réduits en éclats informes, et, sur les points où les rochers tombant à pic à une certaine profondeur, présentent comme de larges paliers, je vois sur ces paliers l'amas inimense des pierres encore saines dont étaient formées les tours qui les couronnaient.

A l'angle sud-est, la roche, d'abord très-escarpée, offre, en avançant dans le vaste ravin qui forme le lit du Simois , l'aspect d'un éperon qui éveille ma curiosité. J'y descends, je cours à l'extrémité de l'éperon, et je vois une sorte d'échelle pratiquée dans la roche. Cette échelle va joindre une rampe naturelle ou pratiquée par la main des hommes , et qui m'a paru descendre en serpentant jusqu'au bord du fleuve. Je remonte dans la citadelle par le même chemin que prenaient peut-être les sujets de Priam pour aller puiser l'eau du Simois , quand les Grecs, occupant la plaine, les privaient des ondes plus pures du Scamandre; par le même chemin par

lequel les cultivateurs apportaient à ces citadins les produits de leurs champs. Je contemple avec plaisir les rives du fleuve cultivées avec le plus grand soin, particulièrement le pied d'un magnifique amphithéâtre que la nature a taillé dans les roches méridionales. Je retrouve encore quelques traces de fondements sur le sommet de ces. roches, ainsi que du côté de Pouest (i); mais elles sont moins considérables en ce lieu, parce que l'escarpement, qui est effrayant de ce côté dans sa partie inférieure, est d'abord moins sensible dans la partie où sont ces constructions, et que par suite de cela il a été plus facile d'en enlever les matériaux. . Enfin j'ai rejoint mes gens que j'avais laissés près des tombeaux troyens. J'étais, je l'avoue, dans une situation de corps et d'esprit difficile à exprimer. Quoique nous fussions au 28 d'octobre, il faisait encore fort chaud, et j'éprouvais une soif ardente. Le Simoîs n'était qu'à trente pas de moi, en ligne horizontale, cependant je ne pouvais m'y désaltérer; car il fallait descendre environ 4oo pieds pour aller puiser dans ses eaux. Je ne pus, malgré la sécheresse où je sentais mes lèvres, me décider à quitter encore des lieux qui éveillaient tant de souvenirs et faisaient naître tant de pensées. Je montai sur le tombeau présumé d'Hector, et, assis sur l'amas de cailloux qui peut avoir couvert les cendres de ce guerrier, rafraîchi par les vents , à l'aspect des pics de Ténédos , des cimes du Gargare , jetant de temps à autre mes regards sur les champs illustrés par les Diomède, les Ajax et

(i) Ce doivent être les constructions que M. Drdot, venu après moi dans la Troade , a Tues, et dont il a donne un dessin, n. n.

(46) les Achille, j'écrivis à un de mes amis pour lui faire part de mes découvertes et des sentiments que j'éprouvais.

Je comptais partir le jour suivant, 229 octobre, mais, relî^ sant mon journal dans lequel je n'ai fait que copier l'article ci-*dessus, craignant de m'être laissé aller à une ivresse qui ait trompé mes sens, réfléchissant de plus que les hammes qui m'accompagnaient, n'avaient rien vu 4^s restes des fortifications du Pergama, puisqu'ils étaient restés ai^près des tombeaux pendant tout le temps de mes recherches, je pris la résolution de vérifier tout ce qui , dans la journée de la veille, avait attiré mon attention» Je pensais d'ailleurs que le juif, faisant métier de conduire les voyageurs que le charme des souvenirs de l'antiquité y attire, il était bon qu'il fût en état de montrer toutes ces chosçs ; elles pouvaient offrir autant d'intérêt qu'à moi à des hommes qui viennent en ce lieu avec l'espérance de voir seulement le sol où fut Ilion , et les champs où combattirent Hector et le vengeur de Patrocle.

Je me remis donc de nouveau en campagne avec ce juif et mon jeune domestique qui me servait d'interprète et qui avait déjà expliqué au premier le but de mon voyage et mes découvertes. Nous commençâmes la vérification par les sources. Mes yeux n'avaient point été trompés. Le mur vu la veille est bien l'un des côtés d'im canal d'où s'écoulaient dans un bassin les eaux réunies de l'une des sources. Je parvins avec beaucoup de peine, à l'aide d'une hache, à faire sauter un éclat d'enduit Ayant questionné un vieillard sur ces constructions, il répondit que depuis trente ans qu'il habitait le pays, il les avait toujours vues dans cet état. J'avais remarqué la veille , en venant du moulin, une autre partie de maçonnerie. Elle m'avait paru être les restes d'une ancienne chauâsée qui cou-

(47) • paît court à traYers ks marais qui régnent au pied de la col^ Une. Je m'y pcNrtai pour m'assurer au plus juste de ce que ce pouvait être, et je reconnus que cest la tête d*un chenal (i). G^tte reconnaissance m'excita à examiuer ayec plus d'atten^ tion les objets qui m'environnaient; alors je vis que le chenal est appuyé à une espèce de digue en terre rompue auprès de lui, mais qui se prolonge jusqu'à la hauteur de la tête du canal de la deuxième source ; que c'était cette digue qui formait la pièce d'eau que j'avais déjà reconnue la veille , et dont Tobjet devait être de contenir toutes les eaux, qui s échappent du pied des collines dans une longueur de près de deux cents toises ; que cette pièce d'eau, auprès du bassin de décharge F, fMrenait la forme d'une rivière assez large, y recevait le trop plein du bassin et, allant toujours en se rétrécissant, avait du conduire toutes les eaux réunies jusqu'au lit naturel et ancien de la première source , sur un point assez élevé de ja plaine. Cette opération doit avoir eu pour but de prévenir la 3ubmersion de toute la partie basse de cette plaine , laquelle, lorsque la digue était en bon état, avait dû offijr l'aspect d'une belle prairie. Le chenal me parait avoir été construit à l'effet d'arroser la prairie au moyen d'une vanne et sans doute aussi de vider la pièce d'eau pour la nettoyer, ce qui était d'autant plus facile que le canal en pierre EE pouvait verser ses eaux, selon la convenaBCe, aussi bien dans le lit de la première source au point G que dans le bassin F. Enfin j'allai voir le point où cette pièce d'eau se déchargeait dans le lit formé à quelque distance du premier bassin , et en effet je

(i) Voir le plan des 80uree& à la lettre M. PI» II.

trouvai à ce point rancien lit du Scamandre abandonné et en partie comblé depuis que la digue ayant été rompue près du chenal , les eaux se sont répandues dans la partie basse , où elles forment présentement une suite de marais. De vieux saules indiquent encore dans la plaine le cours de cet ancien lit du Scamandre , et m'ont permis de le suivre longtemps. Je Fai trouvé encore plus ou moins sensible y et même garni d'eau dans quelques endroits.

Tous ces objets bien reconnus, je me rendis sans perdre de temps sur le Pergama , en suivant la pente de rÉrinéôs, le point où la ville offrait le moins de défense naturelle. Nous arrivons insensiblement au pied des tumulus. Je conduis mon guide vers les lignes de fortifications trouvées la veille. Il paraissait d'autant plus curieux de connaître ces restes qu'il prévoyait devoir par la suite en tirer quelques profits; mais l'escarpement et la hauteur du rocher l'intimidaient; il s'assied d'abord sur la crête, et se contente d'avancer la tête. Mon domestique, plus jeune, descend le premier et l'encourage ; alors il fait quelques pas , enfin la vue de la première ligne l'enhardit au point qu'il suit avec nous les autres et nous montre lui-même chaque ligne nouvelle de mur, à mesure qu'elle se présente. Je fais encore une découverte à cet angle sud-est (i), c'est celle des échelons ou marches par lesquels on descendait sur l'éperon dont j'ai parlé. Ces échelons sont soutenus de chaque côté par de

(i) Je dois faire observer que n'ayant point de boussole, je m'orientais d'après la marche du soleil, en consultant llieure à ma montre, mais jai pu reconnaître depuis, par l'indication nord de la carte de M. Choiseul, que la direction de 1 éperon se porte tout à fait vers Test. n. n.

( 49 ) fortes pierres, et quand on est dans la direction de leurs anètes, il est impossible de les méconnaître. C'est même encore à présent le seul point praticable par lequel on puisse descendre sur l'éperon. Ces derniers points également vériâés, je retournai à Bounar-Bachi.

Nous repartîmes l'après-dliiée pour les Dardanelles. Nous allâmes gagner Ja colline Callicolonée, toujours verte, mais, il faut le dire, en grande partie seulement chargée de tQuflfes de valonniers, de chênes verts et d'arbustes épineux: je me plais à croire que, du temps de Priam, elle offrait des opibrages plus attrayants. Avant d'entrer dans la vallée de Thymbra , j'avais jeté un regard sur le champ que couvrait Dium recens; j'avoue qu'après avoir vu celui de l'Ilion, chanté par Homère, ce dernier occupa à peine mon attention. Je contemplai encore la plaine si célèbre que dominait cette grande et fameuse cité, les monts que ses forts couronnaient ; je croyais voir pour la dernière fois le port des Grecs, le poste d'Ajax, celui d'Achille, et le tombeau de ce dernier; je m'arrêtai pour les saluer encore , après quoi je continuai ma route en hâte pour les Dardanelles.

La conversation entre M. Méchain et moi roula naturellement siu* ce que j'avais vu. Le lendemain nous en parlions encore. J'exprimais le regret de ce que, n'étant pas absolument maître de mon temps, lorsqu'il m'en restait si peu pour voir la Grèce et J'Italie, buts principaux de mon voyage, je n'avais pu m'arrêter pour relever avec exactitude tout ce que je venais d'observer. Le consul me fit remarquer que le vent était contraire; il ajouta que je ne pouvais m'epibarquer encore de quelques jours, et m'excita beaucoup à retourner.

Je n'avais pas besoin d'être fortement pressé; je remis au lendemain à me décider d'après l'état du vent.

Le lendemain arriva ; le vent n'était pas plus favorable , ma résolution fut bientôt prise ; mais si je faisais tant que de retourner pour tracer quelque chose , il fallait que je pusse le faire exactement. Or, j'étais parti de Saint-Pétersbourg, bien loin de la pensée que j'aurais quelques opérations géométriques à faire ; considérant tout ce qu'il me fallait voir, je ne m'étais pas même proposé de m'arrêter pour dessiner ; je n'avais donc emporté avec moi aucun instrument qui pût me permettre d'entreprendre de telles opérations; M. Méchain en fit en vain demander au commandant du fort ; il n'avait pas même une boussole. Puisque je ne pouvais m'en procurer, je pris le parti d'en faire, et j'employai la journée à cette occupation.

Le vendredi, i*"^ novembre, je me mis de nouveau en route, emmenant un jeune Grec attaché à M. Méchain, qui, joint à mon domestique, pouvait m'aider dans mes opérations. Un juif, propriétaire de l'un des chevaux qui nous portaient, nous suivait aussi pour veiller sur le sien. J'emportais des piquets, une chaîne faite avec une corde, divisée en toises par des noeuds, et un graphomètr^ de ma façon, garni de son alidade, l'un et l'autre aussi bien conditionnés / qu'il m'avait été possible de. le faire.

Nos chevaux, à l'exception du mien, n'étaient pas trèsvigoureux. Comme j'avais le désir de faire du chemin dans cette journée, et que je comptais seulement voir, mais non opérer, lorsque nous fûmes arrivés à Ërinkeni, je fis débarrasser le cheval de mon domestique, je chargeai de tout te

bagage le troisième cheval , et je l'envoyai directement à Bou* nar-Bachi , sous la conduite du jeune Grec et du juif.

Cela fait, je me rendis en toute hâte au tombeau du cap Rhétée. Mon domestique ayant peine à me suivre, je lui ordonnai d'aller m'attendre au pied du tombeau de Patrocle, afin qu'il ne me fit pas perdre de temps, et, bien persuadé que le. monument que j'avais sous les yeux n'était pas celui d'Ajax, me rappelant que le tombeau de ce guerrier de* vait être près du rivage de FHellespont, assez peu élevé au-dessus des eaux pour que leurs flots, soulevés par les tempêtes, aient pu le dévaster, et que l'Ajantéium, temple circulaire, élevé plus tard aux mânes d'Ajax , en était voisin, je descendis droit vers la plage en marchant au nord-est du tumulus, le laissant un peu à ma gauche, et regardant attentivement si j'apercevrais quelque élévation.

Arrivé à soixante toises environ du rivage, je remarque un plateau circulaire, élevé d'environ neuf à dix pieds au-dessus du' niveau de la mer ; ce plateau , un peu plus haut que le terrain qui l'environne , est couvert d'arbustes qui croissent assez souvent parmi les ruines ; quelques pierres et fragments de marbre taillés et ornés de moulures gisent autour; un rond à peu près semblable attire mes regards à l'ouest du premier, un peu plus bas et plus près du rivage. Comme j'étais auprès de ce dernier, j'aperçois à quelques toises de lui, à la même distance du rivage et au sud-ouest, dans la direction /lu Liman , un tas assez élevé de menues pierres ; je m'y porte, et, considérant cet objet avec attention, il me paraît bien être le reste d'un monument semblable à celui présumé être le tombeau d'Hector. Le sol alentour, et fort au loin , est couvert de ces pierres menues, et en bien plus

(50 grande quantité qu'autour des deux premiers ronds, et ces pierres couvrent d'autant plus le sol qu'elles sont plus rapprochées du foyer d'où elles paraissent provenir. Gomme j'examine celui-ci du haut de mon cheval , je vois près de l'un des pieds de l'aiximal, le pied d'un vase du même profil que celui des deux urnes trouvées dans le tombeau d'Achille; je mets pied à terre pour le ramasser , et en moins de trois minutes , je trouve près du même tas de pierres , deux autres fragments de terre cuite antique, offrant des ornements grecs, et un anneau de plomb.

Examinant de nouveau les trois points qui ont attiré mou attention , je suis très-porté à croire que le premier , plus élevé que les autres, était le dernier Ajantéium; je le crois par cela même que j'ai trouvé moins de menus débris autour; car la nature de ce monument le rendait moins susceptible d'en offrir. Tout ce qui composait sa construction , étant sans doute une réunion de beaux matériaux, aura été enlevé par les habitants des lieux environnants. Si on fouillait en cet endroit, peut-être trouverait-on les premières assises des fondements du temple. Je suis également disposé à croire que le dernier point offre les restes du premier tombeau élevé à Ajax; assez près du rivage, assez peu élevé au-dessus de lui, pour avoir été dévasté par les flots, pour qtie les matériaux qui le composaient aient été dispersés comme je le vois.

Quant au second rond couvert de broussailles, il se pourrait que ce fut la base d'un premier temple construit pour honorer ce guerrier (i). Sa position très-voisine du tumulus

(i) Peut-être celui qui, au rapport de Pline, fut érigé par les habitants de file de Rhodes.

doit porter à le penser. Ce monument ayant été aussi renversé par les flots dans le même temps que le tumulus. les habitants de la ville de Rhétée, qui avaient en grande vénération la mémoire d'Ajax , en auront peut-être élevé un second au lieu dont j'ai parlé d'abord, sur un sol qui, étant moins bas et plus éloigné du rivage , donnait plus de garantie pour sa conservation : ce dernier aura été détruit par la main des hommes.

Si les nouvelles idées que j'émets ici ne peuvent encore être regardées que comme des conjectures, elles sont du moins assez naturelles : en faisant des fouilles aux lieux que j'ai indiqués, on pourrait confirmer ces conjectures, ou les détruire.

J'avouerai que j'ai éprouvé une vive émotion à la vue de ces misérables fragments auxquels je n'aurais pas fait la plus légère attention en d'autres lieux. Il me semblait qu'un des dieux d'Homère me suivait dans la Troade ; je croyais l'en-' tendre me dire : « oui , c'est ici que furent les cendres i>'ajax; c'est ici qu'errent encore ses mânes; si un signe

ne te suffit pas pour t'en convaincre , EN voici deux , EN

voici trois, en voici quatre. »

En effet, qu'on mette à ma place un Grec, adorateur de c^ mêmes dieux ! Je ne suis pas conduit par un simple hasard sur cette plage; j'y cherche le tombeau d'Ajax, méconnu depuis des siècles; je marche vers un pqint déterminé par des passages de plusieurs historiens , avec la pensée que c'est là qu'on doit trouver le tombeau de ce guerrier, et, près d'un amas qui porte tout le caractère des restes d'un des monuments en usage dans ces temps reculés, pour couvrir

les cendres des guerriers fameux , je trouve plusieurs fragments d'objets qu'on renfermait dans les tombes!

Les souvenirs de l'antiquité ont une telle puissance sur notre âme, que l'on peut concevoir qu'en ramassant un débris grossier de vase de terre, j'aie éprouvé une telle émotion, et que je le conserve précieusement. Il suffît que je croie y voir les restes de l'orne qui renfermait les cendres (i) d'ajax. Les personnes qui verront ce débris dans mes mains, n'éprouveront pas cette émotion , ne le verront pas avec le même intérêt. Qu elles ne se croient pas pour cela plus sages que moi : elles ne l'auront pas vu au même lieu.

Avant d'aller joindre mon domestique, je retournai visiter encore une fois le monument du cap Rhétée, et, après ce troisième examen, j'ose assurer que ce tombeau n'est pas celui d'Ajax, et je persiste à croire que c'est celui de Festus; il est très-certainement de construction romaine.

Je traversai la j)laine au galop, et ayant joint mon domestique au tombeau de Patrocle, je vérifiai la distance de ce point au Throsmos : cette distance me parait juste sur le plan, mais non dans la description, qui, ainsi que je lai déjà fait observer, n'est point en cela d'accord avec le premier. Dans la description, M. Lechevalier, en parlant du Throsmos , paraît avoir en vue le plateau où je présume que le tombeau d'Ilus a pu être élevé (2), et il ne fait pas mention

(i) Quelques auteurs ont avancé qu on ne brûla pas le corps de ce héros; mais ce fait est contredit, entre autres par Quintus de Çmyrne.

(2) M. de Choiseul a placé sur ce point un monument , mais sans lui donner d autre dénomination que celle de tumulus; et tout au contraire il n*a rien indiqué là où Lechevalier place son Throsmos, quoique, cer-

du tertre rapporté (}ue je considère comme les restes du Throsmos, ou du tombeau commun des Grecs, tandis que sur sa carte il a placé ce dernier monument où j'en ai vu les restes , et n'a rien indiqué là où j'ai vu le plateau dont les roches ont pu servir de base à la colonne d'Ilus. Je regardai encore cette- fois de tous mes yeux en avançant dans la plaine, si je verrais quelque autre vestige où il a indiqué la place de ce dernier monument. Je puis assurer qu'il n'y en a point; car le ciel était bien clair, et le soleil, qui s'approchait de l'horizon pour se coucher, était dans une position bien favorable pour me faire voir la plus petite élévation.

Je crois pouvoir bien déterminer le confluent des deux fleuves; il est un peu au«dessus des ruines du pont antique, immédiatement au pied du plateau , et au-dessus de lui , en marchant vers Erkessi : ce confluent est très-sensible en ce lieu. L'été qui a été fort sec , en épuisant les eaux de la plus grande partie des marais , m'avait déjà permis , lors de mon premier passage , de suivre une partie du cours de l'ancien lit du Scamandre ; je suis encore plus heureux maintenant ; car je puis assurer qu'en dépit de la sécheresse et des efforts humains , qui lui ont creusé un autre canal , ce fleuve verse

tainement, il y ait eu là un monument : ces observations prouvent lattentîon extrême que j*ai portée dans Fexploration de la plaine de Troie , puisque j*ai reconnu les erreurs ou les oublis de MM. de Choiseul et Lechevalier qui se contrôlent lun lautre , ce que je ne pouvais savoir ; elles doivent tout- à la fois donner confiance dans ma découverte des fondements du Pergama , dans l'indication que je viens de donner de la position du vrai tombeau d'Ajax et derAjantéiiim , et décider à faire des fouilles en ce lieu. /i. /i.

encore une partie de ses eaux dans le Simois (i). Cette découverte intéressante faillit à me coûter cher. Les voyageurs sont assez dans l'usage de raconter quelques dangers qu'ils ont courus ; si je parle des miens , ce ne sera pas pour me conformer à cet usage; je n'en donnerais pas de détails s'ils ne tenaient point à mon sujet.

Je n'étais pas à trois cents toises au-dessus de cette embouchjure que l'on voit présentement à sec au pied du plateau dont je viens de parler , et qui paraît être assez ancienne , lorsque je vis un ruisseau de 4 à 5 pieds , tantôt plus , tantôt moins, se jeter dans le Simoîs; je fus frappé de cette vue, et ordonnant à mon domestique , pqjLir les raisons que j'ai déjà dites , de se porter directement à Erkessi , dans mon ardeur imprudente de vérification, pour m'assurer que ce ruisseau ne faisait pas partie du Simois et ne pouvait pro* venir que du Scamandre, je le suivis rapidement, le tenant à ma droite , et laissant l'autre à ma gauche^ Je suivis ainsi les sinuosités des collines auprès desquelles tantôt il se perd dans les marais qui baignent le pied de ces collines, et tantôt se reforme dans des parties moins plates. Tout entier à cette occupation, je ne fis pas attention que le soleil descendait sous l'horizon. Mon domestique , heureusement , n'avait exécuté mon ordre qu'en partie ; d'un point élevé oii il s'était arrêté , il me suivait de l'œil , et il vint me joindre quand il crut temps de le faire. La nuit nous surprit tous les deux au milieu des marais. J'avais encore plus de deux heures de marche pour atteindre Bounar-Bachi ; j'ignorais jusqu'à quel

(i) LordLyston, qui était ambassadeur d'Angleterre à Constantin ople du temps de M. Ghoiseul , avait déjà reconnu ce fait. n. n.

(57) point je serais obligé de retourner sur mes pas, ne distin-* guant plus assez les objets ; car il. n'y avait point de lune , et la hauteur des collines qui nous avoisinaient du côté du couchant, contribuait à rendre l'obscurité plus profonde. Je crus pouvoir sortir d'un côté, et je m'enfonçai encore davantage. Après avoir erré ainsi longtemps , craignant que les chevaux ne s'épuisassent, et ne pussent plus nous porter, ayant enfin joint le Scamandre, je m'y jetai, pour profiter du reste de leurs forces.

Le lit du fleuve , en cet endroit , était plus profond que je ne le croyais, et le fond était très-vaseux. Je me trouvai sur l'instant dans une situation plus critique que celle à laquelle j'avais voulu échapper. Je fus désarçonné, et la bride s'était rompue dans mes mains par la secousse aussi violente qu'inattendue que me fit éprouver mon cheval, en s'élançant tout à coup dans le torrent où il plongea jusqu'aux oreilles : peu s'en fallut que je ne tombasse sous ses pieds , d'où , certainement , je ne me serais pas relevé.

Ce qui faillit à me perdre, me sauva. Mon bucéphale restant quelque temps retenu sans mouvement dans la vase , me donna celui de me remettre en sellé, car je m'étais retenu à son cou. Cependant je ue pouvais que bien difficilement obtenir de lui de nouveaux efforts, et je croyais voir le dernier dans chacun de ceux qu'il faisait ; j'eus la plus grande peine à joindre l'autre bord , et plus encore à sauver mon domestique , qui fut obligé , et se décida sur mon conseil à se servir du sien comme d'un pont, n'en pouvant plus rien obtenir. Nous parvînmes toutefois , en nous replongeant de nouveau dans l'eau, à dégager l'animal, prenant la pré-

( 58 ) caution de courber sous nous des roseaux, pour ne pas enfoncer daos la vase.

Après deux heures de marche aussi active que le peu de forces restées à nos montures put le permettre, nous arrivâmes à Bounar-Bachi , n'ayant que les épaules sèches , et ne sentant plus nos pieds , car il soufflait un vent du nord très-frais. Il était près de huit heures et demie du soir, et je n'avais rien pris dans toute la journée qu'une tasse de café en montant le matin à cheval , à sept heures , et quelques gorgées de rhum en sortant de l'eau. Dieu merci ! dans cette circonstance critique , nous n'avions pas perdu le flacon qui le contenait; on peut croire que, mouillés comme nous l'étions, et à cheval, n'allant que le plus faible trot, avec un vent du nord, la nuit, sur nos épaules, nous avions un grand besoin de ce cordial.

Dire que lorsque je luttais dans le Scamandre , je pensais aux efforts d'Achille luttant trois mille ans avant moi contre ce même fleuve , paraîtra une fanfaronnade ; mais depuis qudques jours j'avais l'imagination tellement pénétrée d'Homère qu'en effet cette idée vint occuper mes esprits ; je me rappelais les imprécations du héros demandait aux dieux de lui donner toute autre mort, plutôt que celle qu'il se croyait au moment de trouver dans les eaux de ce fleuve.

J'aurais fait volontiers la même prière, et je Êiillis à être plus malheureux que lui ; car je n'avais pas près de moi , comme ce fils de Thétis,.un dieu qui me tendit la main. Que dis-je! le dieu qui me montra les murs de Troie , qui me conduisit au tombeau d'Ajax , veillait sans doute en ce moment sur ma personne : quoi qu'il en soit, quand je fus sauvé, il me sembla que j'étais réellement appelé à vérifier la possibilité

(59) des principaux faits rapportés par Homère : on verra (|ue je ne devais laisser aucun point de vérification en arrière.

Le jour suivant mon domestique et son cheval étaient hors de service ; je pris le parti de les laisser reposer l'un et Tautre. Je n'étais pas en bien meilleur état, mais on sait que le moral soutient le physique. Je ne pense pas que ce moral ait agi grandement sur mon cheval; son physique, très-heureusement, était assez bon, et je crus pouvoir m'en servir. Toutefois le pauvre animal, par quelques plaintes, semblait me prier de le ménager. Il les redoublait particulièrement quand nous tournions du côté des marais. Autant pour moi que pour lui, je crus devoir l'épargner, et je me contentai y dans ce jour, de prendre une connaissance exacte de ce que j'avais à relever, principalement du côté des sources , afin de ae pas faire de fausses opérations le lendemain. Ayant poussé jusqu'auprès du chenal , je m'avisai de lever le gazon q^i couvrait la digue et j'y trouvai d'excellente glaise dont je pris un échantillon.

Étant retourné l'apcès-dinée du 2 novembre près des sources, avec mon domestique et le jeune Grec, qui tous deux me suivaient à pied, quand nous revînmes, lé vent du nord soufBant toiijours, la température me parut plus froide qi>e je ne l'avais encore éprouvé dans cette contrée ; il me vint dans l'idée de porter la main dans les eaux de l'une des sources, et je les trouvai chaudes; je les fis tâter par mes jeunes gen3 qui les trouvèrent de même et en parurent plus surpris que moi. On voit que j'étais appdé, comiae je l'ai dit, à Délaisser aucun point de vérification en arrière^ Des habîtaats que je fis questionner en rentrant, «tirent que Thiveit cas, èauxi étaient ejkâudes comme J^aam d'ui^ bam,; d'autre^

(6o) employèrent les expressions mêmes par lesquelles on traduit le passage d'Homère où elles sont décrites , et dirent quelles sont coui^ertes d'une fumée épaisse comme celle d'un grand feu : voilà les propres mots qui me furent redits par mon interprète.

Le dimanche, 3 novembre, nous commençâmes nos opérations par le plan des sources. Enfin le 4? je me rendis au Pergama. Le vent du nord était toujours très-frais et nous contraria un peu ; il ne m'empêcha pas cependant de lever plus de cent toises de développement de lignes de fortifications bien évidentes et qui annoncent une place très-forte pour le temps. Je reconnus, ainsi que je l'avais fait précédemment, environ quatre-vingts toises de lignes, la plupart encore plus remarquables puisqu'elles offrent parfois jusqu'à trois et quatre assises de pierre debout l'une sur l'autre; mais le terrain oii elles sont est couvert d'arbustes épineux qui rendaient mes opérations par trop difficiles, eu égard à la qualité de nos instruments. Le point relevé étant le plus intéressant , je pensai que je pouvais en rester là. Si j'avais été entièrement maître de mon temps, et peut-être encore plus , si j'avais été mieux secondé , je fais peu de doute que je ne sois venu à bout de donner un plan à peu près complet du Pergama : du reste je crois qu'on doit avoir peu de regrets.

J'avais fait apporter une pioche , et je découvris sur la cime quelques lignes d'édifices; mais je me fis scrupule de toucher aux constructions de l'enceinte. J'ai pensé que ce qu'on en voit suffit pour constater l'existence d'Ilion en ce lieu , et sa force relative aux temps de Priam , et aux moyens des Grecs conduits par Agamemnon ; que je devais me contenter d'indiquer leur place aux amis de l'antiquité; que

(61) leurs yeux seuls étaient dignes de voir ces murs qu'une durée de trois mille ans a rendus en quelque sorte sacrés; que je devais surtout me garder d'appeler sur eux l'attention des nationaux qui ne les verraient peut-être que pour détruire ces derniers témoins de la puissance de Priam ; ces témoins inespérés qui doivent fermer enfin toute discussion sur l'existence de Troie , en déterminant le jugement de la génération présente sur un fait trop longtemps contesté.

L'examen du plan que j'ai relevé fait voir que les constructions découvertes doivent appartenir à la plus haute antiquité; Les lignes de fortifications ne présentent pas un système régulier; elles suivent le contour des rochers sur leurs points les plus escarpés; si quelques parties peuvent être considérées comme des tours, ces tours ont été dessinées par la nature ( i ) ; leurs angles ne sont pas d'équerre , leurs courbes n'appartiennent point au cercle. La construction est analogue au système du plan; on n'y voit aucun emploi de mortier; les parements des mtirs ne sont point dressés; les lits sont horizontaux , mais les joints sont taillés au profil de la pierre, rarement verticaux, presque toujours de biais. Les assises ne sont point posées par cours d'assises réglés; on y remarque des pierres plus ou moins hautes, suivant qu'elles se sont présentées à la main de l'ouvrier (li).

Je n'eus fini mes opérations qu'à près de trois heures. Je ne pus quitter ces lieux sans monter encore une fois sur les

(i) J*ai trouvé, en suivant la ligne de ces constructions et marchant vers le nord , des murs de refend qui peuvent encore avoir appartenu à des tours.

(2) Voir pt, IV, fig. r^

• ( 63 ) tumulas pour jouir de la belle vue qq'ofifre Fensemble des divers objets qui }es entourent ; mes yeux se plaisai^t tou- JQurs à revenir sur le bocage des^ source^, et j« croyais aussi toujoi^rs voir près de là, le liçu du combat du plus vaillant dçs Grecs contre le pli^ vaillant des Trpyens, il me semblait que du point même où je me trouvais , on aurait pu suivre tou^ leurs mouvements.

Je passai encore ceUe nui( à ]^ounar*Bacbi. Le 5 novembre, à sept heures d^ ms^ùn, j'allai voir les sources une dernière fois. Le vent du nprd cputinufiit k souffler, le froid était encore augmenté, une petite mare voisine était légère-^ nient couverte dfi glace; ja portai la main à toutes les bouches d'eau., je les t^ouv^ohaudes sur tout.? la ligne et méine fmaanf^. Qwxmfi ie,u«vais: pgin^ de th^frioomcitre ave» moi, je. ne puis préciser leur degré de chaleur ^ ni dire £Â Tune lemporijait sur L autre; mai^ ;^'e;&tim,e que ce degré pouvait n^o^iter 9 17 9W 18.

lia si.tu^Uon présente de çe$ sources i;\e porte- pa^î entièrement le caractère que uoy^ ^^yous dépeint dans Tlliade; car ce n'est pas seulemei)t une d'elles qui est chaude > tandis que Fautre, même en été^ conserve U fra^heur de la neige. ou de la. grêle. ËlleSt sont toutes les^ deux fraîches l'été,, et chandes l'hiver. Ceci me porte à exprimer le désir qu'on s'as^^ure si le pass4gÇ où elles, ^ont décrites a été. ];}ien^ traduit. Peut-être Homère n'a-t-il pas été hieft entendu, et «'^^^ait^il voulu dire autre chose , sinon que ces sources étaient dans l'été fraîches comme là neige ou la glace, et que l'hiver elles étaient chaudes et rendaient une fumée épaisse comme celle d'un grand feu.

Si toutefois ce passage n'est point susceptible d'une telle interprétation, je me permettrai de soumettre une conjecture

que l'état actuel des choses et la connaissance des localités me suggèrent.

N'est-il pas possible que leà ieaux de la seconde source ^ contraintes pendant plusieurs siècles ^ par le mut du canal dans lequel elles étaient renfermées , à s'élever d'environ trôië pieds plus haut que la nature ne paraissait l'avoir déterminé ^ aient fitii par s'ouvrir un passage sur quelque autre point du côté de la première source; que les eaux de l'une et de l'autre se soient confondues, et que, par suite de ce mélange, elles aient perdu toutes deux leur caractère distinctif ? Il faut bien qu'il soit arrivé quelque chose de semblable, si la pre^ mière hypothèse est é&Attée ; car il n'est pas permis de douter que ces sources soient eelles du Scamandre, ni que les murs que j'ai trouvés soient ceux de la citadelle de Troie. Sans doute, si les sources n'avaieot d'autres titres que celui d'être chaudes l'hiver » si on ne voyait à côté tafit d'autres objets concordants si bien avec les descriptions d'Homère, on ne serait pas fondé à reconnaître en elles les sources du Scamandre. De même si on ne voyait auprès^ des restes de la ville antique qui avoisine Bounar-Bachi, le torrent qui baigne le pied des roches escarpées que cette ville couronnait, et les sources qui conservent à demi, le caractère que leur donne le poëte, et le vaste champ de bataillé entre la ville et la mer, ce champ de bataille tel qu'il n'en existe peut* être pas un semblable à vingt lieues à la ronde; et enfin, tous ces tombeaux dont la plupart occupent les positions in^ diquées dans l'Iliade, on pourrait aussi douter que cette ville fut l'antique Ilion ; mais le hasard ne peut ai^oir réuni sur un point déterminé tant d'objets remarquables pour ap*payer les réueries d'un poète; on ne peut donc se refuser

(64) à croire que ce poëte a eu sous les yeux tou& ces objets qu4I a décrits, ou du moins qu'on lui en a donné une connaissance très à peu près parfaite. Je ferai remarquer que dans cette dernière hypothèse , nous devons être encore plus portés à croire que les sources de Bounar-Bachi sont les sources du Scamandre , et conséquemment que la position voisine est celle de Troie puisque la légère différence, qui existe entre la description et la. réalité, est alors encore mieux concevable.

Je' terminerai en présentant une nouvelle considération en faveur de cette position indiquée par M. Lechevalier. On se procure facilement des médailles à Alexandria-Troas ; j'en ai acheté une quinzaine sur les lieux; on en trouve également à Ilium-Recens et sur tous les points où il a existé des *viiles d'une antiquité moyenne; j'en ai en vain demandé à Bounar-Bachi; il paraît qu'on ne peut s'en procurer, qu'on n'en trouve point sur le plateau qui l'avoisine, là où je viens de prouver qu'une ville a existé. Or , cette disette de médailles concourt à confirmer l'opinion qu'on doit avoir de la haute antiquité de cette ville; car si les restes que j'ai vus étaient ceux de quelque établissement formé depuis la chute de Troie, en son honneur, ou quelque autre, le sol que ces restes couvrent ne serait pas plus privé de médailles que celui des villes que je viens de nommer : en fouillant sur le sol d'Ilion , je n'ai trouvé que des fragments de poterie et de tuile. Tout porte donc à croire qiie, sur ce point, il a existé une ville qui florissait à une époque des plus reculées, et que depuis la destruction de cette ville, aucune autre cité n'y a été rebâtie.

Je quittai Bounar*3achi sur les dix heures et demie, pour

retourner auprès de M. Méchain ; mais, fidèle à la resolution que j*avais prise de ne jamais me contenter de voir les choses une fois, quoique cela dut me détourner de près de deux heures de chemin, j'envoyai directement le jeune Grec aux Dardanelles avec le juif et le bagage, et je me rendis, accompagné seulement de mon domestique, au lieu oit, cinq jours auparavant, j'avais vu une partie du Scamandre se jeter dans le Simois. Chemin faisant, nous traversâmes quatre ou cinq fois l'ancien lit du premier. Après m'être bien convaincu de la jonction des deux fleuves, je continuai mon chemin en me dirigeant vers le tombeau d'Ilus, et je fis encore une remarque intéressante; c'est que les eaux du Scamandre suivent encore le second bras de l'ancien lit, assez loin le long de là colline, dans la direction de cette ancienne embouchure, si bien caractérisée au pied du tertre qui, selon moi, a pu porter la colonne d'Ilus; mais ce lit, comblé en partie, une centaine de toises avant l'embouchure , permettait d'autant moins aux eaux de faire leur jonction en cet endroit, que l'extrême sécheresse de l'année, rendant les terres très-avides, elles absorbaient une grande partie de ce qui n'a pas été détourné près d'Erkessi : ce dernier fait également reconnu , j'allai traverser le Simois, et nous nous rendîn^es, sans plus nous arrêter, en toute diligence aux Dardanelles. J'y arrivai encore avant mon bagage, et chargé seulement des précieuses reliques tirées du canal de Priam, ou trouvées au tombeau d'Ajax.

Le vent était redevenu contraire; il me retint encore douze jours auprès de M. Méchain ; j'employai ce temps à rapporter mes opérations et à faire les plans au net dont on verra un doubla joint à cet extrait Enfin, le 19 novembre,

comble cks ktteilttotis et des bontéi de mon hôte^ je continuai mort voyage sur un bateau grec qui me conduisit à Soio.

J'espèfe que la lecture de cet écrit convaincra parfaitement de l'attention que j ai portée dans lues recherches ^ et que, comme je Tai annoncé, si mon imagination a quelquefois cédé à la puissance des lieux et des souvenirs^ ma raison, du moins, n a pas été vaincue, que c'est elle seule qui a déterminé mon opinion, et ce que jai avancé dans mon rapport. Si on trouve quelque intérêt dans mon travail, on le doit en grande partie à M. Méchain, et je lui en aurai personnellement obligation, ainsi qu a M. Lechevalier, dont les heureuses idées ont éveillé mon attention. En effet, sans louvrage que ce voyageur, aussi judicieux qu'éclairé , a fait sur la Troade, il est fort douteux que j'eusse trouvé dans cette contrée rien digne d'être mis sous les yeux des amis des arts et de l'antiquité : c'est donc un titre de plus qu'il aura acquis à la reconnaissance de ces derniers.

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