‹ Découvertes dans la Troade. Dissertations sur les monuments de la plaine de Troie et la position de cette ville. Monuments signalés à l'attention des archéologues et des amis de l'antiquité au pas des Thermopyles. Éclaircissements sur la marche de Xercès dans la TroadeChapitre 9 sur 32 · SECTION QUATRIÈME · texte numérisé non relu

SECTION QUATRIÈME

Réponse aux principales objections faites contre l'opinion qui place Tancienne Troie sur les collines de Bounar-Bachi. Résumé des dissertations de Lechevalier et de Ghoisèul touchant le Scamandre, le Simoïs et la distance de Troie aux vaisseaux , appuyé des propres obsenrations de l'auteur. Monuments signalés à l'attention des archéologues et des amis de l'antiquité au Pas des Thermopyles. Position de Calli-Colone. Conclusion ; tableau de là plaine de Troie selon l'auteur.

La grande majorité des savants s'étant ralliée à l'opinion qui admet parmi les faits historiques, la guerre de Troie, et place le théâtre de l'Iliade dans la contrée dont la carte du comte de Ghoisèul offre les principales configurations, il ne ^'agit plus que de se prononcer entre les divers systèmes qui ont pour objet de déterminer la position que la ville de Priam a dû occuper dans cette partie de l'Asie Mineure (i). Mon intention* n'est pas de discuter tous ces systèmes, mais seulement de soutenir celui qui me paraît le mieux fondé , savoir celui que Lechevalier a produit le premier, et qui place l'ancienne Troie sur les collines de Bounar-Bachi. ^

(i) S'il est encore quelques personnes qui partagent le scepticisme du docteur Bryant, je les engage à lire l'excellent ouvrage que le marquis Fortia d'Urban a publié sous ce titre : Homère et ses écrits.

Les objections principales que l'on fait valoir contre cette position sont : i" que les sources voisines n'ont pas le caractère constaté par 1q poëCe historien ;

a* Que la position de Bounar-Bachi est à une distance de la mer beaucoup plus considérable que ne permettent de le croire principalement les détails des combats qui ont rempli la troisième journée, objet de sept chants de l'Iliade.

Sur quoi se fonde-t*on pour refuser de reconnaître dans les sources qui avoisinent Bounar-Bachi , celles du Scamandre? Sçrait-ce aussi sur ce que ces belles sources seraient trop distantes de la position indiquée, pour que Priam et Hécube aient pu voir du haut des murs , qui , selon nous , couvraient cette position , tous les détails du combat dans lequel leur fils a succombé ? Non , assurément. Je ferai remarquer que , au contraire, cette circonstance si caractéristique du voisinage de ces sources, qui, au rapport d'Homère, forment de suite un fleuve, que cette circonstance, dis-je, s'applique uniquement à cette position de Bounar-Bachi , qu'aucune autre des positions indiquées par nos adversaires ne satisfait à cette condition, sans laquelle il n'y a point de Troie; car il faut y joindre aussi celle que la position qu'on aura en vue sera une hauteur bordée ^ au moins sur un de ses côtés, par des précipices; qu'elle présentera^ dans son ensemble une conformation telle que lé point le plus accessible de là ville qui aura pu l'occuper, ainsi que la porte principale de cette ville , pourront être tournés vers le couchant.

Pour refuser de reconnaître ici Jes sources du Scamandre , on nous allègue qu'au temps de Strabon ou de Démétrius de Scepsis , le fleuve connu alors sous le nom de Scamandre était

celui dont les eaux roulent au pied.de ce rocher sur lequel j'ai cru voir les restes de la citadelle de ma prétendue Troie; que ce fleuve porte. encore un nom* à peu près semblable, celui de Mendéré, dans toute T^endue de son cours, depuis sa source au mont Cotylus jusqu'à sa chute dans l'Hellespont. Mais à ce mot du mont Cotylus, d'où vous le faites sortir^ je vous arrête : votre Mendéré nest pas, ne peut pas être le Scamandre , puisque Homère nous dit de la manière la plus positive que les bassins qui recevaient les sources de ce fleuve^ servaient de Un^oirs aux dames troyennes. Pour que votre Mendéré fût le Scamandre , il faudrait donc que votre Troie fut elle-4nème bien plus éloignée de la mer que n'est la nôtre (i). 11 est donc bien évident que vous vous appuyez, comme l'ont fort bien démontré mes auteurs Lechevalier et de Choiseul, sur une erreur dans laquelle Démétrius de Scepsis a entraîné Strabon (a) ; laquelle erreur provient des changements qui étaient déjà survenus dans la plaine à l'époque où vivait Démétrius. £n effet Pline , auteur à peu

(i) La source du Mendéré, dans lequel nous ne pouvons voir que le véritable Simoïs, est à environ i5 lieues de son embouchure actuelle sur l'Hellespont.

(a) Strabon n avait point visité la Troade : la description qu'il en donne est entièrement extraite d'un ouvrage de Démétrius àt Seepsis qui ne nous est point parvenu. Ce grammairien avait vu la plaine de Troie dans sa jeunesse et composa depuis, à Alexandrie en Egypte, un long commen- * taire sur Ténumération des troupes troyennes. Quand il s'occupa de cet ouvrage, il était déjà depuis bien des années loin du pays qu'il décrivait. fVoir dan» le chap. XI'V dti Voyage pittoresque de la Grèc^ à la page 2Oi40

près contemporain de Strabon(i), cite dans sa description ' de la côte Tcrs THellespont ^ un Scamandre navigable, dont Tembouchure se voyait entre Alexandria-Troas et le cap Sigée, ce qui prouve que le canal creusé par un commandant turc, pour conduire notre Scamandre à la mer du côté de Ténédos, ce qui prouve, dis-je, que ce canal, comme l'avance réditeur de M. de Choiseul, chap. XIV, p. 335 et suiv. , n'est qu'une réno^fation de celui qui fat fait bien antérieurement. Eh ! comment douter que celui que nous reconnaissons soit le Scamandre d'Homère , quand ce même Pline le désigne par cette expression Palœ-Sûamander, vieux Scamandre? Le fleuve provenant des sources de Bounar-Bachi était donc bien reconnu au commencement de notre ère, il y a près de 1800 ans, pour le Scamandre de l'Iliade, puisque, dans ce même temps, on le distinguait de celui qui, à une époque plus ou moins récentç, avait usurpé son nom, par ce mot palet, vieux. Cette expression seule ne. fait-elle pas foi qu'avant cette époque un changement important s'était fait dans la plaine par rapport aux deux fleuves qui la parcou-. raient ? Est-il donc si diflBcile de concevoir comment ce nom de Scamandre fut transporté au Simois? M. de Choiseul, qui soutient comme moi le système de Lechevalier, ne Texpliquet*il pas fort bien dans les deux paragraphes suivants :

« Passé le point où le Simoîs et le Scamandre se réunis- « saieht dans la plaine, le premier perdait son nom et c'était

(i) Pline naquit Tan 9 du règne de Tibère, 23 ans après Jésus-Christ; Ton croit pouvoir fixer la naissance de Strabon environ 5o ans avant celle du Sauveur.

a le Scamaadre qui conservait le sien jusqu'à la mer, soit a qu'il ne tînt cette préférence que du caprice des habitants^ <c soit qu'il le dût à la nature de son cours toujours égal (i), (^ tandis que , durant une partie de l'année, le Simois à sec <c ne versait plus ses eaux dans le lit commun , où seules alors a coulaient celles du Scamandre. Mais le cours de celui-ci <c se trouva dans la suite embarrassé et presque interrompu K par les sables qu'entraînait le violent Simois : ces sables « s'accumulèrent vers le confluent des deux fleuves, barrèrent (c le cours paisible du Scamandre, le forcèrent de refluer dans ce la plaine et de former le marais qui existe aujourd'hui. ce Ce fut probahlement à peu près vers cette époque que , pour m prés^nir de plus grands dégâts dans la campagne, les « habitants de la contrée creusèrent le canal qui va. déboua cher dans la mer Egée. Alors la partie supérieure du Sca- « mandre devint étrangère à l'embouchure vers laquelle il (c cessait de couler; le Simois se trouva seul en possession du ft lit qui leur avait été commun; les navigateurs et les. colons « éoliens qui s'étaient emparés du pays, ne voyant plus qu'un K seul fleuve qui passait près de leur nouvelle Ilion, s'accou- « tumèrent insensiblement à prolonger, sur la totalité de son <t cours vie nom d'abord affecté à la partie inférieure au con- « fluent et la plus voisine de la mer. I^e Simois perdit entièrea ment son nom pour recevoir celui du Scamandre, et ce nom a usurpé remonta jusqu'à sa source dans le mont Cotylus. <c Ce qui démontre la vérité de cette explication, c'est que la <t partie supérieure du véritable Scamandre s'appela le vieux

(i) Ceci me paraît beaucoup plus probable.

( 117 ) « Scaniandre, Palœ-Scamander (i); et que les fontaines qur a le produisent continuèrent à s'appeler les sources du Sca- « mandre. » Chap. XIV, p. aaS et 224

« Les sources du Scamandre conservèrent constamment c leur nom, lors même que ce nom eut été, par une nouvelle « habitude, plus encore que par une erreur populaire, transie porté au Simois. Les fontaines, origines du véritable, du « vieux Scamandre {Palœ-Scamandn) , ne furent jamais mé- « connues des habitants, mais seulement des commentateurs, « dont aucun n avait eu l'avantage de parcourir les lieux qui ce les occupaient sans cesse. Aussi plusieurs de ces interprètes «d'Homère, et Strabon, qui copie Déiiiétrius, prenant le «Simois pour le Scamandre, se demandent pourquoi on « appelait sources du Scamandre ces fontaines sortant des « flancs de la montagne sur un point si éloigné .du mont « Cotylus, où ils croyaient trouver la source unique du fleuve « dont le nom usurpé les trompait. Ëusthate se borne à rap- « porter les paroles de Strabon (2),'et Ion voit qu'il n avait « sur cette question aucune notion particulière.» Ibid., p. 27 1 .

Je me suis permis d'introduire dsfns le premier paragraphe la phrase que l'on voit imprimée en italique : je l'ai fait, parce qu'il m'a paru que, ne dénaturant en rien les pensées de Fauteur , elle était nécessaire pour déterminer l'époque trèsprobable de la dérivation du Scamandre. J'ai tout lieu de croire cette époque assez rapprochée du siècle d'Homère; car on voit, par divers passages de son Iliade, que, de son

(1) Siagnumque prias faciens Palœ-Scamander» (Pline, iib. V, cap. 3o.) (a) Strab., Iib. XIII, p. 6025 Eustathe, Iib. XXII, v. 147.

temps , le mal auquel ou eut plus tard pour but de ranédier, en creusant un canal , commençait à se faire sentir : ce qu'il rapporte dans le X* chant, qu'Ulysse, après que Diomède eut tué Dolon, entoura oî^ec clés roseaux les armes de cet espion, avant de poursuivre sa marche vers le Throsmos, prouve que des marais produits par les eaux du Scamandre, existaient déjà sur le chemin du Throsmos aux vaisseaux, c'est* à-dire, assez près de ce même lieu où le canal est venu détourner le cours du fleuve.

En vain s appuierait-on, pour refuser 4^ reconnaître dans les sources de Bounar-Bachi les sources du Scamandre, sur ce qu Homère, en décrivant ces belles sources, d'abord n'en cite que deux , ensuite qu'il les désigne ainsi : <c L'une rouie « une onde chaude (i) d'où s'élès>e une fumée pareille à celle <r d un feu ardent. Vautre y même en, été , coule aussi froide a que la grêle, la neige ou la glace. y>

Quelle est donc la valeur de ces objections? Homère, dites-vous, ne cite que deux sources et il y en a plus de huit.

(i) Traduction de M, Letronne. M. de Choiseul, sans doute pour fortifier lopinion qu'il manifeste que les sources sont encore ce qu'elles étaient au temps d'Homère^ se sert de lëpithète tiède au lieu de chaude; mais pour moi, qui craindrais de paraître Touloir éluder une difficulté, j'accepte Texpression qu'emploie M. Letronne et que ce savant heUénisie ma donnée pour être bien littérale; mais comme mon but principal, en répandant cet écrit, est de mettre mes lecteurs à même de se prononcer en parfaite connaissance de cause, j'ai fait transcrire, sous le N® X des pièces justificatives, pour qu'ils puissent y recourir s'ils le jugent bon, tout ce que j'ai recueilli de propre à les éclairer concernant le caractère actuel ^e ces sources, en j joignant les observations que la connaissance des localités m'a mis à même de taire.

(i'9) Je vofts. répondrai) moî, que si tous considérez comme sources tous les filets d eau quF réchappent des fissures du rocher, il y en a bien quarante {i). Mais ce nest point ainsi qu'il faut envisager les choses. Homère a dû compter les sources par le nombre des bassins qui recevaient leurs eaux y et sans doute aussi par le caractère de ces eaux. Or, comme de son temps il y avait sur ce même point des eaux chaudes et des eaux froides, il a considéré comme appartenant à une seule et même source toutes les eaux chaudes qui sans doute étaient réunies dans Tun de ces deux bassins ^ et également comme provenant d'une seule et même source toutes les eaux froides qui étaient reçues dans l'autre : eh bien! on voit en* core sur les lieux deux bassins qui occupent probablement très à peu près la même place que les bassins cités par notre poëte; et remarquons bien qu'on chercherait en vain^ à plus de dix lieues à la ronde, des sources assez abondantes pour former de suite, comme celles-ci , un courant d'eau qui mérite, même dans ces contrées, le nomt de fleuve (2).

(i) Il convient de faire observer que les parties de rocher qui constituent le pied de la colline d'où sortent les eaux que^M. de Choiseal désigne coiMne froides y sont liées, sur une étendue d'environ iSo toises, par un béton que Ton croit naturel et qui ne permet à Feau de s'échapper qu en très^petite cpiantité, et, conséquemment, par un grand nombre de bouches; mais certainement tout ce qui sort du rocher et qui était reçu dans le canal dont j'ai tracé la forme et les dimensions sur la planche II , appartenait à une seule source.

(2) Lechevalier fait celte observation dans son Voyage de la Troade (p. 195 du tome II). Les auteurs de la Correspondance d'Orient s'expriment aiflsî à leur égard : «Nous avons demandé aux paysans turcs s'il n'y avait pas d'autres sources dans le pays, ils nous 1 ont assuré qull n*y en avait

Vous attachez-vous à ces caractères ôicaux froides et A' eaux chaudes ? Mais alors je vous demanderai si la terre que nous habitons est, depuis des siècles, assez calme partout pour que nous ayons tant de peine à admettre que, sur le point dont nous parlons , deux sources qui serpentaient il y a trois mille ans à quelques toises de distance Tune de l'autre, n'aient pu être confondues dans ses entrailles par suite de quelques éboulements souterrains ?,Si , comme on k pense assez généralement, les fables des anciens sont des vérités déguisées, nous avons lieu de croire que le Scamandre fut le produit d'une de ces commotions terrestres; ses sources peuvent donc bien avoir perdu, par quelque autre secousse, une partie des caractères qui les distinguaient si singulièrement. « Les sources du Scamandre, dit M. de « Ghoiseul (t. II, p. 272), sortent sans doute d'un réservoir <c intérieur toujours assez rempli pour alimenter un même i< courant. Il fut un temps où ces nombreuses issues, ces « infiltrations multipliées n'existaient point encore ; il est « probable qu'elles furent produites par une secousse de la « montagne, au moment d'un violent orage, puisqu'on re- <c garda depuis ces fontaines comme un bienfait de Jupiter , <c qui, à la prière d'Hercule, épuisé par la soif, les avait fait ce jaillir d'un coup de sa foudre. C'est probablement à cette « tradition qu'Homère fait allusion , lorsqu'il dit : Le sinueux <' Scamandre, qu engendra Jupiter (Iliade, lib. XXI, v. a).*»

S'il faut , pour convaincre de la probabilité de ma conjec-

pas dans tout le territoire de la Troade.» (Correspondance d'Orient, p. 4^40 Enfin , moi-même, ayant pris de semblables informations, il ma été répondu dans les mêmes termes.

tufe, rapporter ce que j'ai en quelque sorte vu moi-même, je citerai les faits suivants :

Aucun de mes lecteurs , je présume , ne récuse la véracité des historiens qui nous ont transmis les détails du combat des Thermopyles; tous, sans doute, adoptent la croyance que le défilé où périrent si glorieusement les trois cents Spartiates tenait son nom d'un courant d'eaux chaudes; eh bien, on retrouve encore dans ce défilé quelques vestiges du bourg d'Anthéla, dont, au rapport d'Hérodote, ces eaux chaudes étaient voisines, ainsi que le tumulus qui couvre les cendres des compagnons de Léonidas, et les fondements entiers ('i) du temple de Cérès Amphictyonides ; mais peu s'en est fallu qu'on ne puisse plus y voir les eaux qui donnèrent leur nom à ce lieu aussi mémorable que celui où périrent Hector et le fougueux fils de Pelée ; ces eaux ont été divisées par un mouvement du sol en deux courants dont l'un s'est fait jour au pied des rochers trachiniens, en regard de la plaine qui fut occupée par l'armée des Perses (2) , et l'autre a été détourné de sa direction naturelle pour aller servir des moulins , ainsi qu'on avait présumé que l'avaient été les eaux du Scamandre.

(i) Voir le N° XI des pièces justificatives.

(2) Hérodote ne fait aucune mention de ce courant qui se voit tout à fait hors dn défilé; il y a donc lieu de croire, comme je le pense, quil fut séparé de la masse commune par quelque révolution souterraine. On sait que toute cette contrée est fort sujette à des tremblements de terre ; Pausanias (livre X, chap. 33) en cite un très-violent qui, dans la 2* année de la lao^ Olympiade, détruisit en partie l'armée de Brennus, quand ce chef gaulois, après avoir tourné le passage des Thermopyles, à la faveur d*un brouillard épai3, attaqua les Grecs qui s'étaient retirés sur Delphes.

La totalité de ces eaux chaudes n'aurait-elle pu être portée dans la plaine de Trachis, et, faute de les trouver précisé-ment au lieu indiqué par Hérodote, aurait'-on refusé d'y reconnaître le passage des Thermopyles , quand nombre d'autres signes ne nous permettent pas de douter que oe ne soit bien là le théâtre d'xui des faits les plus héroïques dont rhistoire ancienne nous ait entretenus?

Il existe dans la haute Autriche, à quelques heures de chemin de la ville si pittoresque de Saltzbourg, un lieu nommé Golling, qui a donné son nom à une cascade, l'une des plus ravissantes merveilles en ce genre que j'aie vues dans le cours de mes voyages. Lorsque nous la visitâmes, le âi juin 1827, notre guide nous rapporta une particularité trèssingulière qui nous fut confirmée par le maître de poste (i). Au mois de janvier i8a3, la source qui fournit cette cascade se tarit soudainement; la caverne qu'elle avait remplie à comble pendant on ne sait combien de siècles , devint à sec en quelques heures ; des ingénieurs résidant à Saltzbourg y pénétrèrent et en mesurèrent les proportions considérables ; ils y virent la bouche par où l'eau y avait pénétré, mais qui n'en fournissait plus. Au milieu du mois de mars suivant, un beau jour , à 5 heures du matin , à la grande satisfaction dés habitants, sans qu'aucun phénomène extérieur Fait annoncé; Teau reparut et commença à jaillir; à midi la cascade avait repris toute la force qu'elle, avait eue précédemment , et que nous lui vîmes quatre ans plus tard.

(i) Celui-ci nous en fournit des témoignages authentiques consignés dans ses livres.

Y aTait-il rien d'impossible à ce que cette eau qui, pendant phis de deux mois avait suivi un autre cours, ne reparût plus?

Ces deux faits, auxquels j'en pourrais joindre beaucoup d autres , me paraissent expliquer convenablement comment les sources du Scamandrê ont dû perdre une partie du caractère qui leur était propre au temps de Troie. H me semble que si on peut s'étonner de quelque chose, c'est qu'après trente siècles écoulés, de plus grands cliangements ne se soient point effectués dans cette localité si scrupuleusement décrite par Homère. En effet, les deux sources répondent encore en bonne partie à la description qu'il s'est plu à nous faire , seulement le caractère de chaleur s'est répandu à peu près également sur ces deux sources; il est certain qu'elles sont fraîches en été, et chaudes en hiver, et les habitants qu'on int^Toge à leur sujet, répondent par les propres expressions dont an -peut se servir p<rar traduire le poëte historien et géographe; ils vous disent: Oui, t hiver elles sont chaudes et rendent une fumée épaisse comme celle d'un grand feu. (Voir dans ma relation, p. 66.)

Je ferai observer que quand on dit qu'elles sont froides en été et chaudes en hiver, cela veut simplement dire quelles sont tièdes en toutes saisons, la chaleur de l'été les faisant paraître froides, et le froid de l'hiver les faisant paraître chaudes; car il résulte des observations faites sur ces sources à diverses époques , par plusieurs voyageurs , que leur température assez constante est de i4 à i6 degrés, qu'elle n'a pas excédé oâ degrés , et que dans certains mois on a remarqué entre elles une différence même très*sensible; or, cette

tiédeur constante et cettif différence tendent à prouver qu'il existe là, en effet, deux sources qui ont pu avoir chacune un caractère beaucoup plus prononcé avant que leurs eaux^ à une époque qui nous est inconnue , aient été en partie confondues, comme je le présume, par quelques mouvements souterrains (i).

Les sources de Bounar-Bachi, même dans leur état actuel , forment, comme on vient de le voir, un témoignage bien puissant en faveur de l'opinion qui place Troie au-dessus de ce village, d'autant plus puissant qu'aucun de nos adversaires ne peut s'en emparer pour soutenir un autre système (a)-

(i) Les eaux thermales de Gastein , dans le cercle de Saltzbourg, ces eaux qui, faisant monter le thermomètre de Réaumur à 38 degrés, justifient bien le titre d'eaux chcutdes, sortent aussi déterre, comme faisaient les eaux chaudes du Scamandre, à quelques ptfs seulement d'un courant deau froide qui, je n'en doute point, si on ne change pas sa direction, mêlera un* jour ses eaux avec celles de la source chaude, et altérera au^si très-sensiblement la température de celle-ci.

(a) Le système qui , après celui de Lechevalier, réunit le plus de sutfrages, place Troie dans la plaine,- entre notre Simoïs, dans lequel nos adversaires veulent voir le Scamandre^ et la petite rivière que les habitants de la contrée appellent Kùnar, positivement sur l'emplacement qui, dans notre carte, est occupé en partie par XlUensium Pagus. Cést l'opinion que Strabon avait adoptée d'après Démétrius de Scepsis, et à laquelle le major Rennel s'est rangé; mais ce savant, ayant eu sous les yeux une carte singulièrement vicieuse, déjà, sous ce rapport, ces raisonnements ont peu de fond. (Voir le N* XII des pièces justificatives.)

Je dois signaler ici à l'attention de mes lecteurs, et pripcipalement des voyageurs, un fait qui donnera peut-être aiaissance à^une nouvelle opinion et qui pourrait induire en erreur quelques-uns d'entre eux, s'ils n'étaient

( »25) Si on m'accordait déjà que le fleuve qui provient de ces sources ) est bien le Scamandre de Tlliade, il s'ensuivrait que notre Simois serait aussi incontestablement le véritable, l'ancien Simois. C'est bien à tort que pour s'éclairer à ce sujet, on a eu recours à Démétrius(i) ou à Strabon. C'est de préférence à Homère qu'il faut s'en rapporter, quand il s'agit de quelques parties de ses domaines y pour me servir des expressions de M. de Choiseu]. En effet, qui peut prétendre , comme dit cet auteur, connaître mieux que lui-même ses propres États?

pas prévenus. MM. Raoul Rochette et Morey ont tu l'an dernier^ sur la rive droite du Simoïs, des restes très-évidents d'une ville dont les murs d'enceinte, encore assez considérables , leur ont paru offrir les caractères d'une trèshaute antiquité, si bien qu'en les voyant autour de lui, M. Morëy s'est cm sur l'emplacement de Troie. Ces restes, selon ce que m'a dit mon jeune confrère, sont extrêmement rapprochés de la position que nous considérons comme celle de Tllion d'Homère; car ils occupent tout ce pied de montagne qui s'avance dans la courbe que forme le Simoïs au nord-est de notre Pergama { voir l'une et l'autre carte de la planche P"). Si la vallée qui sépare les deux positions n'avait point une si grande profondeur, on pourrait penser que ces restes vus si récemment par MM. Raoul Rochette et Morey, et qui ont été, selon ce qu'il paraît, tout à (ait inconnus de Lechevalier,- et même des autres voyageurs qui depuis lui ont parcouru la Troade, qn pourrait croire, dis-je, que ces restes fiûsaient partie de la ville de Priam ; mais la distance qui sépare, les deux positions, toute faible quelle soit, la configuration du sol, et d'autres considérations ne me permettent pas d'adopter une telle opinion : je crois plutôt que ces restes sont ceux de Scamandria^ l'une des villes qui s'éleva dans cette contrée depuis la destruction de Troie , et dont M. de Choiseul était embarrassé de trouver la place ; je développe cette assertion dans une dissertation qui suit le N^ XIV des pièces justificatives. (i) Voir le N® XIII des pièces justificatives.

( ia6) Ce poëte, si justement nommé historien et géographe y a si bien dépeint le caractère de ce courant d'eau, le plus considérable en certaine saison, parmi ceux qui existent dans toute la Troade, que les adversaires de Lechevalier, obligés qu'ils sont, en partageant l'erreur de Strabon, d'aller chercher un autre courant pour lui donner ce nom de Simoïs, avouent qu'ils n'en trouvent point qui réponde d'une manière satisfaisante aux expressions dont s'est servi à son égard le divin auteur de l'Iliade. Ils sont réduits à appuyer leur opinion sur le rapport qu'ils croient trouver entre ce nom de Stmois et celui de Kimar^ donné par les Turcs à un ruisseau qui coule sur le côté nord de Ja Tallée, dans laquelle le comte de Choiseul, en cela peu d'accord avec Lechevalier, reconnaît l'ancienne vallée de Thymhra.

Je ferai observer à ce sujet , d'abord qu'il faut y mettre un peu de bonne volonté pour trouver que Simoïs et Kimar soient tout un; aussi de Kimar a-t-on fait Shimar: pour ce qui est de moi, je suis plus disposé à partager, encore en cette circonstance, l'opinion du comte de Choiseul ou de son éditeur. Selon eux , le courant en question a reçu le nom de Kimar ou Kamara^ de cette circonstance qu'il passe sous la voûte d'un aqueduc ruiné, assez voisin de sa modeste source, Kamara signifiant en grec, voûte; mais cette asser^ tion serait-elle reconnue inexacte ou fausse, on ne pourrait davantage faire admettre aux voyageurs qui ont parcouru la contrée, et qui n'ont aucune raison de se priver de leur jugement 9 que le Kimar ou Kamara, ruisseau dont le cours n'a pas six mille toises, ait jamais pu inspirer à Homère des expressions telles que celles par lesquelles il caractérise le

( 127 ) courant allié du JCctnikeÇi). L'on conçoit, au contraire , que de telles expressions puissent parfaitement convenir à ce torrent qui desdend du Cotylus (â), et qui n'entre dans la plaine où il se réunissait à notre Scamandre qu'après un parcours de douze Heues, fait en bonne partie sur un terrain très^rapide et dans des gorges de montagnes plus ou moins resserrées. Le caractère de violence qu'Homk*e donne à ce courant est constaté par des personnes qui méritent toute confiance, et qui ont été à portée de connaître quelques-uns de ces terribles effets. On lit dans Ghoiseul, tom. Il, pag. ano et 221 : « A l'est, ce sont les traces d'un torrent redoutable qui, m sorti d'une gorge profonde, présente l'idée de la destruc- « tion et le souvenir des ravages qull a causés pendant l'hiver; <c il étale une surface en quelques endroits large de cent c toises, remplie de cailloux , de trmcs d'ari)res, de rochers <c arrachés des flancs de la montagne. Des sables amoncelés c en anbarrassent le cours, le divisent, et forment des lies « qui élargissent encore son lit inégal et désordonné. D^ans « l'automne, lorsque les vents du nord ont amené du Pont-

(i) Dans le chant XXI y le Xanthe, invoquant le secours du Simoïs, l'appelle mon frère.

(2) Le mont Cotykis est une des cimes du Gargare : « C'est de là, dix « Lechevalier, que le Simois descend arec impétuoàite quand il est grossi «par les pluies ou la fonte des neiges. Le sommet du Cotylus, comm« « eriui du Gargare, est un des pks les plus élevëa.de la chaîne du mont

• Ida, qu'Homère a dépeinte avec tant de yérité, quand il a dit que mille « ruisseaux en découlemty et que ses moires forets sont remplies de betes

• foiwes. (Iliad,, I. VIII, ij^'SIy i83.) C'est peut-âtre un des pmnts du « globe d'où Ton aperçoit les plus beaux pajs^ et ceux qui rappellent aur- « tout les plus intéressants souvenirs.» Voy. de la Troade, FV* part. , ch. III.

c Euxin ces nuages formés ou grossis par Tévaporation des «c eaux qui y versent tant de grands fleuves ; ou vers le prince temps, lorsque les vents opposés, apportant les premières « chaleurs des contrées du midi, viennent à fondre les neiges a entassées sur la cime des montagnes; alors le torrent, dont « le véritable nom , méconnu des habitants , est révélé aux ce voyageurs par les vers du poète, ce torrent reçoit toutes et les eaux, les vomit dans la plaine; et les flots précipités ce roulent jusqu'à la mer, doublement accélérés par la hau- « teur d'où ils descendent, et par leur passage entre les ro- « chers qui les resserrent. L année même ou fai vu le Si- « mois y il avait causé les ravages décrits dans V Iliade ; et a ses eaux débordées avaient ino/idé la campagne, déraciné <c des arbres et noyé des bestiaux ( i). ^>

Les auteurs de la Correspondance d'Orient ont vu le Simois comme M. de Choiseul : «Depuis l'acropolis de Troie, « disent-ils, jusqu'à la plaine de Beyramitche, située à quatre <c heures de là , au sud-est , le Simois se trouve resserré entre iL deux montagnes couvertes de rochers et de sapins ; son a cours prend alors un aspect sauvage, et ressemble en quel-

(i) Je me suis encore permis de chaftiger et de déplacer quelques mots de cette brillante description. Dans M. de Choiseul on lit : « Alors le torrent « méconnu des habitants, mais que les yers d'Homère nomment encore « aux voyageurs, reçoit, etc. »

Du reste , on peut voir par Tempressement que je mets à reproduire les belles images sorties de la plume de cet illustre écrivain , et lappui que je prête à quelques-unes des opinions qui lui sont propres, que si, dans la première section de cet ouvrage, il m'est échappé quelques reproches , je n ai point été porté à les lui faire par aucun sentiment d'inimitié, ou de rancune.

( 1^9 ) a ques endroits à une fondrière , ou à un abîme. Le lit du « fleuve que nous avons suivi pendant deux heures, offre « aux voyageurs des troncs d'arbres déracinés, des monceaux « de sable de la hauteur de Thorame, des îlots recouverts de c verdure, où croissent des saules et des platanes; ici des reaux profondes amassées le long de la rive, là un courant « d*eau murmurant sur des cailloux, et, sur les deux côtés «qui bordent le fleuve^ des rocs menaçants, des pentes es- « carpées et de sombres forêts de sapins Lettre XXT,

« pag. 390 :

« Après avoir traversé les sites que je viens de décrire , on c se trouve tout à coup devant une magnifique cascade dont c la chute parait être de cinquante à soixante pieds. Elle se « précipite et bondit de roche en roche , jusqu'à ce qu'elle c ait atteint le fond de la vallée qui est à trois ou quatre cents « pas de sa source. On monte sur des pointes de roc, et de « là on découvre un assez grand bassin qui reçoit d'abord «les eaux. Au-dessus de ce bassin est une caverne, ou un « antre profond dans lequel roulent et s'amassent les eaux « du fleuve, et d'où elles s'échappent ensuite avec grand « bruit. Le bassin est ombragé par des coudriers et des pla- « tanes ; au-dessus de la cascade on voit quelques bouquets «L de pins et de chênes ; par delà , l'œil aperçoit un ravin c stérile, un précipice effrayant. Si ce tableau est exact, vous « avouerez que le Simois mérite bien les hommages de l'é- « popée , et qu'en s'échappant des flancs de la montagne , il se « montre tout à fait digne de la divine oi^igine qu'Homère lui « a donnée. » (Même Lettre, pag. SgS.)

Je pourrais peut-être me dispenser de pousser plus loin ces dissertations que j'ai entreprises en vue de prouver l'i-

( '3o) deiitité des fleuves que Lechevalier a reoounus pour étr^ le Scamoiidre et le Simois d'Homère ; mais , pour peu que mes lecteurs aient à cœur de voir dissiper jusqu'au moindre des doutes que les rapports de Démétrius ont fait nattre dans leur esprit, je les prie de me permettre de suivre encore quelque peu ce sujet, et de vouloir bien lui continuer leur attention.

Le passage de Pline dont M» de Choiselil a rapporté seu* lement quelques mots dans les deux paragraphes qu on a pu voir transcrits page 1 16 et suivante, ce passage de Pline dut paraître bien confus à ses premiers traducteurs et lès embarrasser beaucoup ; mais pour qui connaît les localités comme je les connais, pour qui a la conviction, comme je lai, que le canal de dérivation du Scamandre existait au temps de Démétrius de Scepsis, ce passage est on ne peut plus explicite. On voit que le savant naturaliste se conforme à la géographie de Strabon (qui ne parle que d'après ce Démétrius), mais sans perdre de vue la géographie d'Homère(i).

Une chose bien remarquable, c'est qu'il résulte de l'énumération que fait le géographe latin de tous les points notables de la Troade, que de son temps, à cela près du golfe, qui est maintenant entièrement comblé, tout était très à peu près comme il l'e^t à présent, comme du moins je l'ai vu et décrit sur les lieux en 1811, avant que j'eusse aucune

(i) Voir ce passage au N^ XIV des pièces justificatives. La persuasion où je suis que le canal de dérivation du Scamandre existait au temps de Démétrius, m'a suggéré des idées que je crois susceptibles d'intérêt; pour ne point fatiguer ici mes lecteurs hors de mesure , je les ai réunies dans une dissertation qu'ils pourront lire à loisir à la suite de cette pièce portant le K* XTV, p. a 10.

• ( '3i ) connaissance, je l'avoue id , des écrits de Pline. En effet, si nous suivons la description qu'il fait de la côte, en nous dirigeant d'AIexandria-Troas vers THellespont, nous voyons d'abord la ville de Aeequi, selon moi, doit avoir occupé une position très-rapprochée du Scamandre navigahle; immédiatement après vient ce Scamandre, fieuve navigable, Scamander amrds navigabiUs, qui n'est antre chose que le canal que l'on voit dans la vallée qui sépare le plateau d'Erkessi des collines qui vont aboutir au tombeau d'Achille; canal creuse principalement, mais non pas uniquement, peutêtre, pour parer, comme je l'ai dit, aux dégâts que causait le fleuve dans la campagne de Troie. Vient un peu plus loin le promontoire Sigée, et sur ce promontoire, une ville du méme^ nom, dont on trouve encore quelques vestiges; ensuite le port des Achéens, oh se jette le Xanthe, après avoir uni son cours à celui du Simois, c'est-à-dire, la partie la plus avancée de l'ancien golfe qui existait encore à cette époque, Pline le dit, et dans laquelle se jetait le Simois d'Homère, qui est le nôtre (et auquel on avait aussi transporté le nom de Xanthe), uni à ce courant d'eau que Démétrius a pris pour le Simois, mais qui n'est autre que la rivière que les habitants désignent sous le double nom de Kimaret Kamara, Enfin , comme pour lever tous les doutes, Pline cite encore au nombre des courants qui se jetaient aussi dans le port des Achéens, le PalcB-Scammider qui, dit-il, avarU d^arrwer dans ce port , forme un marais. Or, ce Pal«-Scamander est évidemment une partie du vrai Scamandre dérivé du grand courant d'eau provenant des sources , au point oii ce courant d'ean fut conduit vers la mer Egée, au moyen du canal que Pline appelle Scamander amnis navigabiiis.

( i3a ) Il faut croire que ce bras qui se répandait dans le port des Achéens était beaucoup plus faible que celui qui fut dirigé vers la mer Egée , puisque Pline distingue ce dernier courant de lautre par cette expression , Scamander navigahilis, exprès* sion qui porte encore à présumer qu'en ce temps, le canal était connu pour avoir une assez grande profondeur, une profondeur du moins , et une largeur plus grandes que celles du Scamandre coulant dans la plaine <;^e Troie, circonstance qui tend encore à prouver que c'était un canal.

Ceci bien établi , je prie mes lecteurs de se reporter à ma relation : ils y liront, page 56, que j'ai vu un ruisseau de quatre à cinq pieds de large, tantôt plus, tantôt moins, se jeter dans le Simois, environ 3oo toises au-dessus d'une ancienne embouchure du Scamandre alors à sec; qu'ayant voulu m'assurer que ce ruisseau provenait de ce fleuve, j'en ai suivi tous les détours , et que bientôt je me suis trouvé fort embarrassé au milieu de marais dont je n'ai pu sortir qu'en lançant mon cheval dans ce même fleuve, qui avait alors toute sa largeur et dont ce ruisseau provenait bien réellement. Ce ruisseau, c'était cette partie du Palae-Scamander cité par Pline, qui , a^ant de se Jeter dans le Simois, dont le cours se prolonge maintenant sur l'emplacement de l'ancien golfe, forme encore des marais, comme au temps où le célèbre naturaliste traçait l'énumération que je viens de rapporter bien scrupuleusement, ainsi qu'on peut s'en assurer en recourant au texte latin. (Voir le N* XIV des pièces justificatives.)

Si Von pouvait douter qu'en des temps fort anciens on ait exécuté dételles opérations, j'en citerais une toute semblable, faite positivement dans les mêmes vues , et qui fut entreprise

dans des temps bien antérieurs, puis qu'on l'attribue à Hercule. Elle offre encore une autre analogie avec la nôtre, le retour des eaux dans leur ancien Ut. Voici ce que dit Pausanias dans son Voyage de l'Arcadie, liv. VIII , chap. XIV :

« Hercule conduisit ce canal à travers les terres des Phé- < néates, afin que le fleuve Olbius ou Aroanius, comme les «c autres Àrcadiens l'appellent , y pût tomber. Ces travaux <c sont continués lespace de 5o stades , et aux endroits où les € bords sont revêtus et dans leur entier, le canal a trente c pieds de profondeur. Mais, continue l'historien, comme il « na pas été bien entretenu, le fleuve a repris son ancien « cours. »

Je pense qu'on aura été contraint plus d'une fois de recreuser le canal de dérivation du Scamandre et qu'au temps de Démétrius toutes ses eaux arrivaient à la mer Egée , c'est ce qui aura empêché l'écrivain de Scepsis de reconnaître la dérivation, comme ce fut le souvenir gardé dans le pays de l'opération effectuée par un commandant turc, à une époque plus ou moins rapprochée de nous , qui aura fait croire à Lechevalier que ce canal était un ouvrage moderne. On voit par ce que j'ai rapporté ci*dessus, que, de nos jours, des obstacles quelconques font refluer ses eaux dans la plaine d'Ilion et que des marais se reforment sur le même point où on en vit du temps de Pline , dans ce même lieu où, douze siècles avant lui , Ulysse et Diomède en avaient trouvé, et l'on peut hardiment prédire qu'avant qu'il se soit écoulé encore deux siècles, on sera contraint de refouiller, peutêtre pour la dixième fois , ce canal , ou d'en ouvrir un autie , si on ne veut pas voir cette plaine achever de se convertir en marécages.

Je crois avoir répondu Yictorieiisement aux objection^ principales sur lesquelles on s'est appuyé pour refuser dé reconnaître le Scamandre et le Sîmois dan^ le fleuve pro-venant des s^Durces de Bounar^Bachi et dans le torrent qui roule ses eaux autour de ce rocher où j'ai trouvé des vestiges de fortifications ; j'espère de parvenir à faire une réponse non moins satisfaisante relativement à la distance de la ville aujL vaisseaux.

Je commencerai d'abord par rappeler une remarque que j'ai déjà faite au sujet du tombeau de Patrocle; c'est que dans les récits d'Homère, bien qu'on ait toute raison de le considérer comme historien et géographe , il convient cependant de faire la part du poëte , et même de lui faire une assez large part : ce La poésie , dit l'un des savants auteurs de la Gorres- « pondance d'Orient, a des prwiléges qu'il ne faut point lui a disputer y et nous desfons V affranchir quelquefois d'une trop <( sépère exactitude, li Je partage parfaitement cette opinion, et je dis de plus^ qu il faut d'autant moins prendre à la lettre les narrations des favoris des Muses, que nous les ^voyons céder dopanta^e à de brillantes inspirations. Certes, lorsque Lucain met dans la bouche du guide de César cette belle interpellation : Prends garde, tu foules aux pieds la cendre d'Hector! si , dans ce beau fragment cité par M. de Choiseul, il existait une indication qui parût être précise, je n'irais point, pour cela, chercher sur le lieu les restes du héros troyen;.de même, je ne veux point compter chaque pas qu'Homère fait faire à ses gtierriei^ dans les batailles. Il est dans ses récits, j'en conviens volontiers, nombre de traits qui peuvent nous égarer si nous ne faisons pas usage de notre jugement ; quand je consulte le mien , j'en conviens encore ,

( i35 ) je suis peu porte à admettre oomme très-reei chacun des détails de ces longs combatB décrits dans l'Iliade , à plœ forte raison tous ceux qui rempliseent outre mesure Cette troisième journée ; loin de là , je suis très-disposé à croire qu'en cette circonstance , le poète , maîtrisé par une seule pensée , celle d'exprimer racharnement des combattants , a perdu de vue la distance qui séparait les vaisseaux et la ville; toutefois ce ne serait certainement pas moi qui lui ferais un reproche d'avoir en cela outre-passé la vraisemblance , et je pense qu'on a grand tort de tirer de ce qu'il dit à ce sujet, la conséquence que Troie n'a pu occuper cette bdle position qui domine les sources de Bounar-Bachi ; non , car, par la raison que j'ai dite , je ne regarde point cette objection comme sérieuse , comme plus sérieuse que celle qui a trait à la course d'Achille r^>étée trois fois autour des murs de Troie; mais enfin, puisqu'on présente cette objection , et qu'on parait y tenir, je veux aussi l'examiner.

Elle pourrait avoir quelque valeur, cette objection, si, après avoir prouvé qu'en effet les Grecs et les Troyens se repoussèrent successivement trois fois dans un jour des vaisseaux à la ville , et de la ville aux vaisseaux , on pouvait efxx>re démontrer que la plaine a dû avoir , au temps d'Homère, très à peu près ta profondeur qu'on lui voit de nos jours. Or, ce que j'ai rapporté, page i3i, donne les pios fortes raisons de croire le contraire. Je ne serais pas en mesure de prouver mon assertion, qu'on né pourrait, poor cela, nier que les localités aient pu être telles que je le pense; car si nous savons, à n'en pouvoir douter, que certaines villes de notre continent qui sont maintenant à plus d'une lieue de la mer ont été des villes maritimes,

( i36) si de plus nous considérons combien la violence du Simois est propre à produire de puissantes alluvions, nous n'avons aucune raison de refuser de croire que la plage du golfe qui , incontestablement , a existé entre les caps Sigée et Rhétée , n'a pu occuper il y a trois mille ans une position beaucoup plus rapprochée des sources de notre Scamandre que n'est celle qui s'étend maintenant presque en ligne droite , de l'un à l'autre cap.

Ce que je viens d'avancer est trop naturel pour n'avoir pas été déjà présenté par M. de Ghoiseul. Ce savant a fait plus : il donne, planche XXXIV de son ouvrage, la configuration de ce golfe. Son travail , appuyé sur ce même passage de Pline que je donne sous le N° XIV des pièces justificatives, dans lequel la distance d'Ilium Recens au port des Achéens n'est évaluée, par le géographe, qu'à i5oo pas romains (environ a,aoo mètres), ne pouvait point déjà être considéré comme purement conjectural ; ma relation et mes notes surviennent pour en constater, je crois pouvoir dire, V exactitude. On voit dans la première, page 33, que dans la journée du 26 octobre 181 1, guidé par la carte de I^chevalier, je trouvai les restes d'un tumulus que ce voyageur présumait être le Trosmos , ou le tombeau commun des Grecs. Après avoir rapporté que la forme de ce monument, quoique chaque jour altérée par la charrue, qui gravit jusqu'au sommet de ce qui en reste , n'est point encore méconnaissable, j'ai ajouté : <c En outre, les sillons sont « chargés de menues pierres , et c'est le seul point de la plaine «c qu'on voie en cet état; on remarque de plus, sur le point « culminant, outre ces menues pierres, du sable, des coquilles. » Je ne mettais à cette circonstance qu'on voit sur ce point

( i37 ) du sable , des coquilles, qu'une faible importance ; car je la considérais seulement comme une preuve qu'en effet il avait existé là un tumulus, ainsi que Lechevalier Favait avancé vingt-cinq ans avant l'exploration que je faisais dans cette contrée; mais quand j'appris qu'on faisait valoir contre l'opinion de ce voyageur, la distance de Troie à la plage, distance jugée trop considérable, j'envisageai cette circonstance différemment : je me suis dit que les anciens n'allaient pas chercher au loin des matériaux pour faire cette espèce de monument, qu'ils prenaient ceux qu'ils trouvaient le plus à leur portée; conséquemment que, puisque ce tumulus était composé en partie de sable conteiiant des coquilles , il importait de connaître si ces coquilles étaient des coquilles de mer ; car si cela était , on aurait une puissante raison d'en conclure que la plage de l'ancien golfe avait été très-voisine de ce monument , ce qui diminuerait la distance de Troie aux vaisseaux de près d'un tiers. Pénétré de cette idée, j'eus recours au journal dont les articles m'avaient servi à rédiger ma relation , et je trouvai dans ce journal , que parmi ces vestiges de tumulus, j'avais pris une coquille parasol : or, la coquille parasol est une coquille de mer.

Ce dernier fait m'avait paru concluant ; cependant on m'a fait l'observation que ces coquilles gisant parmi les restes d'un tumulus ne prouvaient peut-être rien, puisqu'on trouve de ces coquillages jusque sur des montagnes ; mais j'ai répondu à cela, que c'est par bancs qu'ils se montrent ordinairement , tandis que les miens se trouvaient mêlés avec des pierres et dans un foyer de quarante à cinquante pieds seulement de diamètre , lequel était entouré de terre végétale que la charrue venait de labourer. J'ai fait remarquer en outre que le

tumulus d'Âehiile est, ainsi que celui dont nous parlons,

composé de pierres et.de sable (i), et qu'il est exactement

placé comme je suis autorisé à croire que le Throsmos de

Lechevalier l'avait été, c'est-à-dire, tout près d'une plage. Par

toutes ces considérations, j'ai acquis la conviction que le

golfe arrivait, au siècle d'Homère, jusqu'à ce point , et même

qu'il le dépassait sur l'axe de la plaine, ayant dû laisser

le monument de côté , comme je le fais voir , mais plus en

arrière du front du golfe que je ne l'ai indiqué sur ma carte.

Si on admet qu'en effet le golfe a pu , au temps de Priam,

restreindre ainsi la plaine qui le séparait de la position de

Bounar-Bachi , et je crois qu'on peut parfaitement m'accorder

cela, tout est résolu; les marches de la troisième journée

n'ont plus rien d'impossible ; car il faut bien prendre en

avant du trait ponctué environ 5oo toises pour l'espace que

tenaient les vaisseaux, le camp, les retranchements et le

fossé qui bordait ceux-ci à l'extérieur. Ce point également

accordé, en supposant même que la plage ne se portait pas

plus avant, il ne reste pas G,ooo toises de distance entre le

pied de la colline de Bounar-Bachi et l'enceinte du camp des

Grecs. Je n'ai pas besoin, je pense, d'aller compulser les

bulletins des guerres de Napoléon pour en tirer la preuve

que des armées puissamment excitées par les mots de gloire

et A' honneur qui retentissent dans la bouche de leurs chefs ,

aient pu , tout en combattant , parcourir quatre ou cinq et

(i) « La première couche, ou la couche inférieure qui reposait immédiatement sur les débris contenus dans Texcavatlon, était de sable fin j et ayaît environ lo pieds d*épaisseur; la suivante, qui était de pierres et de sable j avait 4 pieds, etc.» (Voyage de la Troade, t. II, p« 326.)

( '39) même six fois un tel espace, de laube à la nuit(i). Or, il suffirait que la chose ne fût pas impossible pour que lobjection n'eût aucune valeur ; mais , je le répète , n'oublions pas qu'avant tout Homère est poëte : en conscience , il ne nous appartient pas de scruter fort rigoureusement ses discours , nous qui vivons à une époque où nos drames en tous genres ofïrent bien d'autres invraisemblances; nous qui voyons, sans mot dire , sur notre scène , le jour succéder deux fois à la nuit dans un seul acte qui dure à peine une heure : il est vrai que l'oeuvre auquel je fais allusion ici, est un opéra, et que ce n'est pas le produit d'un de nos plus grands littérateurs; mais s'il me fallait, quand il s'agit d'inadvertance échappée à Homère, n'éplucher que les écrits d'auteurs que nous considérons comme très-illustres , je ne manquerais pour cela certainement pas d'exemple.

CalU^Colone.

Je me suis peu étendu dans ma relation sur Calli-Ck>lone, la belle colline ; j'avais va uniquement par les yeux de Lechevalier, j'en conviens encore, tous les objets qui bordent la plaine à J'est, et je pensais avec ce voyageur, que ce pouvait être la colline sur laquelle M. de Choiseul place te tom-

(i) Dans louTrage écrh par Yégèce sur le service militaire des Romains , on yok que leur soldat, chargé de ap kilogh^mes, fiiitait 7 kiloitoètres et un cinquième, cest-à*dire, environ une de nos postes k l'heure. (Voir ilaiis la Géométrie et Mécanique du baron Ch. Dupin, t. III, Djnamie, p. 77 et 78.)

beau d'Msyétès] mais maintenant je me range à l'opinion qui la reconnaît dans la hauteur qui porte le village d'Aktché (i). Deux considérations me disposent fortement en faveur de cette opinion; Tune me vient d'un souvenir que j'ai gardé d'une position toute semblable que j'ai vue dans les environs d'Athènes. En effet la hauteur qui servait de base au temple des Euménides , près duquel Sophocle place la scène de sa tragédie d'OEdipe, cette position a une configuration et une proportion qui me paraissent avoir un rapport remarquable avec celle du village turc que je viens de nommer; or, cette position était désignée par les anciens Grecs, sous le nom de Colone. De plus , si la plage du golfe qui existait à l'époque de la guerre de Troie, entre les caps Sigée et Rhétée, s'avançait, comme j'en ai la persuasion, jusqu'à l'emplacement de Roum-Keui , cette position répond parfaitement à l'idée qu'Homère nous en donne, en la choisissant pour y établir les dieux qu'il veut rendre témoins des combats qui vont se livrer dans la plaine entre Troie et les vaisseaux. Calli- Colone , occupant un tel emplacement , formait une sorte de tribune parfaitement convenable pour ces dieux protecteurs des Troyens, et ils étaient placés là, positivement comme les divinités protectrices dès Grecs l'étaient sur les remparts d'Hercule (2), c'est-à-dire, les uns et les autres, en arrière des armées dont ils voulaient favoriser les opérations et de manière à voir le champ de bataille dans toute sa profondeur. (Voir la carte , pi. F*.)

(i) L'éditeur du Vopgc pittoresque de la Grèce soutient cette opinion; le major Rennel lavait émise avant lui.

(a) Voir le chant XX"" de Tlliade : c'est la colline à Textrémité de laquelle fut bâtie depuis la ville de Sigée.

Conclusion. Tableau de la pUdne de Troie selon V auteur.

Je crois avoir prouvé que le fleuve qui provient des belles fontaines de Bounar-Bachi est le Scamandre d'Homère ; que celui qui prend sa source au mont Cotylus , et qui , après un cours de douze lieues, entre dans la plaine dont ce village forme le fond et la parcourt dans toute son étendue du sud au nord, est le Simois; il suit de là, nécessairement, que la position qui s'élève en arrière de ce village de Bounar- Bachi , doit être celle jadis occupée par la ville de Troie et sa citadelle.

Les trois cônes en pierres confusément amoncelées qu'on remarque sur un des points les plus élevés de cette position , sont probablement des tombeaux troyens ; le plus considérable, et qui parait avoir été fouillé, couvrait peut-être les restes d'Hector ( i ).

La plaine qui, depuis les bassins des sources, s'abaisse insensiblement jusqu'à l'Hellespont , est le théâtre des combats décrits dans l'Iliade. Le golfe qui, au rapport de Pline, tenait encore de son temps une place remarquable au bas de cette plaine, entre les caps Sigée et Rhétée, et offrait alors atux navigateurs un port distant seulement de 1 5oo pas romains d'Ilium Recens, ce golfe laisse encore voir quelques

(i) Ne serait-ce pas plutôt le monument qui , dans notre carte particulière de l'emplacement dllion , planche I", fig. 2 , est désigné par ces mots : Scopie et tombeau, lequel occupe une position qui devait être en Tue du lieu où Hector succomba ?

traces de son ancienne existence; des tombeaux et d'autres signes que j'ai révélés , marquent les points que la plage de ce golfe atteignait au temps de Troie , et démontrent que cette plage régnait très-près de Koum-Keui.

Le canal que Ton considérait comme une œuvre des Turcs , ne doit avoir été que refouillé par le commandant auquel on attribuait sa création ; il appartient à une haute antiquité : c est ce nouveau lit ouvert à la partie inférieure du Xanthe que Pline désignait par ces mots Scamander amnis nas^i- " gabilis. Déjà , du temps de cet historien , et sans doute par suite d'éboulements survenus à la prise d'eau de la tête du canal, une partie de ces eaux , dont on avait voulu détourner le cours , se répandait dans la plaine comme elle le fait de nouveau à présent , et y formait des marais ; puis , se reformant en ruisseau, comme elle le fait encore, elle allait tomber dans le port des Achéens , comme elle tombe maintenant dans, le Simois dont le cours s est prolongé sur remplacement qu'occupait anciennement le golfe d'Ilion.

Le tombeau le plus remarquable entre ceux que les voyageurs ont à cœur de visiter au promontoire de Sigée, celui qui est le plus élevé, le plus visible de la mer, est bien le tombeau d'Achille, ou du moins celui qu'Homère a désigné pour tel. Des deux autres monuments que le poëte cite comme ayant eneore été élevés en ce lieu, et qui ont été vus par Pookocke , Travels et Ghandler, l'un existe encore et est toujours très-remarquable; l'autre n'offre plus que des vestiges très-peu sensibles qu'il faut chercher près du pont qui conduit à l'ancien cimetière établi sur la rive droite du Simois; il se peut que le plus remarquable de ces deux derniers monuments soit le tombeau de Patrocle ; mais

certaines expressions d'Homère me disposent à croire quau contraire c'est celui dont on ne découvre plus que de très« faibles vestiges , qui fut consacré au fils de Mœnétius ; dans ce cas, ie monument qui domine encore le sol serait celui d'Antiloque.

L autre grand monument qui semble avoir été élevé au cap Rhétée pour partager avec celui d'Achille l'attention des navigateurs , ce monument que les Turcs appellent Ayant Tépé est un ouvrage romain, dont le noyau est fait en maçonnerie , et comme sa disposition intérieure ne permet pas de douter que ce ne soit un tombeau réel , on ne peut pas même le considérer, ainsi que M. de Ghoiseul le suppose, comme un monument élevé en l'honneur d'Ajax dans des temps postérieurs à la guerre de Troie. Il y a lieu de présumer qu'il fut érigé par les ordres de Garacalla pour rece-voir les cendres de son favori Festus , mort à Ilium Recens pendant le séjour que cet empereur fit dans cette ville , quand il vint dans la Troade pour honorer la tombe d'Achille. On peut espérer de trouver les restes de l'Ajantéium au pied de cette même colline qui porte le monument romain dont je viens de parler, et à peu près vers le point indiqué sur la carte.

Le Throsmos doit être, en effet, le plateau où se voit Ërkessi-Keui , position que les Troyeus n'ont pu négliger d'occuper lorsqu'ils se déterminèrent à passer la nuit hors de leurs murs, aux approches du camp des Grecs, et tout prêts à l'assaillir, aux premiers rayons du jour.

Le monument appelé par les Turcs Udjèk-Tépé et par les Grecs o Toéfoç IXou« sera donc le grand tombeau d'Ilus, fondateur d'Ilion , et celui qui occupe la position correspondante de l'autre côté du Simois , à l'extrémité de la colline séparée

de la position dlliuiri Recens par la vallée où coule le kalifat Osmak, ce monument me paraît réunir toutes les conditions propres à le faire considérer comme le tombeau d'iEsyétès.

Il dut y avoir, selon moi, plusieurs tombeaux élevés au commun des guerriers grecs, et ces monuments furent faits dans la plaine. M. de Ghoiseul en place un au-dessus de Koum-Keuï, et Lechevalier en indique un autre sur la rive gauche du Mendéré, au-dessous de Tembranchement du chemin de Koum-Keui ; je suis certain qu'il a existé là un tumulus; il était encore assez sensible quand j'en vis les restes en 18 II, et tout porte à croire que c'était en effet, un des tombeaux communs.

Pour ce qui est des vestiges que l'on voit sur le pied du plateau, entre le pont antique ruiné et l'ancien confluent des deux rivières, là où, sur la carte, l'on a tracé une forme de tumulus sans nom (i), je suis porté à croire maintenant que ces vestiges, que j'avais d'abord considérés comme pouvant être ceux du tombeau d'Ilus, appartiennent à des constructions d'une autre nature : ce que j'ai pris pour la base de la colline, ces marbres que Lechevalier a encore trouvés en ce lieu (voir p. 34 et i5i), étaient peut-être les fondements et les restes de quelque temple appartenant à la ville d'Achillée, qui a pu exister sur ce point, comme je le démontre à la fin de la dissertation qui suit le N* XIV des pièces justificatives.

Tel est l'ensemble des opinions que j'ai adoptées après les examens les plus attentifs et les recherches les plus

(1) M. de Choiseul en a placé un sur ce même point de sa carte.

scrupuleuses. Maintenant , non * seulement je considère , comme je l'ai toujours fait, la guerre de Troie comme un fait historique, mais je crois fermement, sinon aux détails des actions mentionnées dans Tlliade, du moins à la réalité des faits principaux, et surtout à la géographie d Homère : je fais plus, je pense que parmi les voyageurs qui, doués d'un certain esprit d'observation, ont visité cette contrée, avant le règne du sultan Mahmoud, il n'en doit être aucun qui n'ait été frappé, comme je l'ai été, de voir combien cette partie de l'Asie , et la Grèce également , répondaient encore à l'idée que nous en donnent les écrits du poëte.

Dès mon entrée dans le Pont-Euxin, j'ai rencontré des navires marchands turcs et grecs dont le galbe certainement était celui de ces vaisseaux qui, au temps des Ajax et des Achille, se voyaient rangés sur la plage d'Ilion, Pour ces marchands , l'art de la navigation était encore ce qu'il était quand Ulysse errait des années sur les flots, sans pouvoir regagner son île d'Ithaque; ils ne traversaient point les mers; mais, suii^ant seulement la côte , ils s'arrêtaient chaque nuit; pour peu qu'ils dussent séjourner aux lieux oi^ ils avaient abordé, ils tiraient leurs bâtiments à terre, ainsi que les contemporains de Nestor étaient dans l'usage de le faire, et les y laissaient à sec jusqu'au moment oii ils devaient entreprendre une nouvelle navigation.

A Constantinople , j'ai vu les portes d'un pavillon de plaisance du Grand Seigneur qui , bien que ce pavillon ne fut qu'une sorte de tente , étaient entièrement en bronze , comiœ Homère nous dit qu'étaient les portes du palais d'Alcinoiis; souvent j'ai vu, dans cette métropole de l'Orient, des luttieurs nus, le corps frotté d'huile, s'avancer l'un contre l'autre la

tête basse, et commencer toujours leurs attaques en prenant une pose que Fart du graveur ou celui du statuaire m'avait fait connaître depuis longtemps.

Le service des paysans, dans la plaine de Troie, se faisait par des chars arrondis par devant et ouverts à l'arrière, tels que ceux qui , sur nombre de pierres gravées et' de basreliefs, sont représentés portant des héros où des figures de victoires; deux fois dans FËoIide , l'hospitalité m'a été donnée gratuitement , sans que je fusse porteur de lettres de recommandation d'aucun personnage connu du maître de la maison ; celui-ci venait s'entretenir avec moi par l'entremise de mon interprète, me demander des nouvelles des lieux que j'avais parcourus ; ses propres enfants me servaient : à mon départ , c'était son fils qui me tenait l'étrier.

Il n'y a que trente ans encore que ces contrées , relativement aux rapports existants entre les dominateurs du sol, offraient également des scènes conformes à celles de l'IUade; le Grand Seigneur et les pachas étaient les uns à l'égard de l'autre, comme les rois de Sparte, de Pylos, d'Ithaque, ceux des Locriens et des Thessaliens , à l'égard du grand roi de Mycènes; les prédécesseurs de Mahmoud étaient des Agamemnon , et les pachas, de véritables souverains, payant tribut au roi des rois , réunissant leurs troupes aux siennes quand l'intérêt commun l'exigeait , mais méconnaissant son autorité en nombre de circonstances, faisant la guerre pour leur propre compte, disposant des pays qu'ils avaient conquis, de la propriété des pachas qu'ils avaient vaincus, soumettant leurs fils , leurs femmes , leurs filles à Tesclavage.

Eh! comment nier que l'Iliade contienne des faits réels quand nous avons vu encore si récemment des actes tout à

( i47) fait semblables se passer sous nos yeux? ai-je pu clouter, moi, qu'il se soit trouvé un Homère pour chanter les exploits d'un Achille, quand, sur le sol de TÉpire, voyant une population d'indigènes écouter avec recueillement une déclamation cadencée que faisait un des leurs au milieu d'eux, mon interprète m'apprit que cet homme chantait les exploits faits par leur pacha dans les combats qu'il avait livrés récemment à un pacha voisin (i)?

Je ne sais ce qu'est maintenant ce pays ; mais je le répète , quand je le visitai, il me paraissait encore tenir de bien près à ce que nous appelons V antiquité. La vénération portée par Alexandre et ses contemporains à Homère , y avait été maintenue par des monuments; son nom est devenu une épithète que l'on donnait aux poètes qui, probablement, comme celui que j'entendis en Épire^ consacraient de préférence leurs inspirations à célébrer les hauts faits des guerriers : j'ai lu sur un cippe trouvé à Glissei-Keui , sur le chemin de Smyrne à Pergame, ces mots :

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