LA POUDRE A TIRER
<>ui a inventé la poudre? — Hoger Bacon. — Schwartz. — Jean Tillcri. — Emploi du leu daus l'antiquité. — Feu Grégeois. — Est-il inextinguible? — Découvertes de» Chinois et des Arabes. — Premières compositions explosives.— Premières armes à f«u. — Bataille de Crccy. — La poudre en Italie, en Allemagne, en France, en Angleterre. — Progrès modernes. — Essais de Berthollet. — Le chlorate de potasse. — Fusées à la Congrève.
Si vous demandez au premier venu qui a inventé la poudre à canon, pour peu qu'il ait fait ses humanités, il ne manquera pas de vous répondre avec assurance : Roger Bacon
Faites la même question à un maître d'école, secrétaire de la mairie de son village, bras droit de M. le curé, il vous dira à son tour sans hésitation : C'est le moine Berthold Sehwartz.
Qui dit vrai de celui-ci ou de celui-là?
Deux affirmations valent une négation ; en bonne cou-
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science, lecteur, je ne croirais ni l'un ni l'autre et j'aurais pariai tement raison.
Vous savez l'adage populaire : II na pas inventé la poudre. Ouvrez le dictionnaire, un bon, s'il est possible, et vous lirez à la suite, « se dit d'uu homme sans esprit. »
Remontez dans le passé. La moitié du genre humain passe son temps à se moquer de l'autre; aussi pas un homme de bonne volonté, en désignant son prochain, ne manque d'avancer qu'à coup sûr il n'a pas inventé la poudre. Descendez ainsi de proche en proche et je vous délie, si vous prenez pour guide unique la tradition, de mettre réellement la main sur l'inventeur de la poudre.
Ici, comme souvent, le préjugé populaire vous conduit à la vérité. La poudre à canon n'a, eu effet, été découverte par personne et a été découverte par tout le monde. Elle est sans conl redit l'œuvre d'un grand nombre et c'est seulement à la suite de longs efforts, de longues élaborations, après «pie chacuu lut venu apporter sa pierre à l'édifice commun qu'elle finit par sortir du néant comme tant d'inventions importantes. Il y a là comme une loi à laquelle sont obligées de se soumettre toutes les conceptions de l'esprit humain ; il y a la naissance, l'idée première, puis l'évolution qui précède toujours la phase des applications.
Longtemps on attribua l'invention de la poudre à Albert le Grand, philosophe scholastique qui vivait en 1195 ou en 1205; puisa Roger Bacon, savant moine anglais du treizième siècle.
Roger Bacon serait parvenu, dit-on, à composer une substance explosive qui, enfermée dans un espace clos, imitait assez bien en éclatant le bruit du tonnerre.
Mais d'après la tradition la plus accréditée, il faudrait en réserver l'honneur au fransciseain Berthold Sehwartz.
Si l'on en croit en effet d'anciennes chroniques, au temps de l'empereur Winceslas, vivait à Fribourg eu Brisgau un moine du nom de Berthold Sehwartz. 11 était très- versé dans
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les sciences de la magie et de l'alchimie. L'œil indiscret qui aurait percé les ténèbres de sa cellule l'aurait aperçu, non pas méditant à genoux et récitant des patenôtres comme ses bons frères, mais entouré de fioles, de cornues, de creusets; pilant, broyant, mélangeant, cherchant la pierre philosophale.
Un jpur, il mit dans un mortier du salpêtre, du soufre et du charbon, il tritura fortement ces trois matières avec de l'eau.
Soudain une détonation terrible se fait entendre ; le pilon s'échappe des mains du moine ; le mortier et les vitraux de la cellule volent en éclats.
Schwartz avait trouvé le secret de la poudre à canon. line put résister au plaisir de montrer sa toute-puissance ; nature orgueilleuse, il indisposa contre lui les moines, qui s'en prirent à sa réputation et le firent passer pour un suppôt de Satan.
La médisance s'en mêla, l'événement vint aux oreilles de l'empereur ; eu dépit de toutes les explication?;, celui-ci déclara Bei thold Schwartz coupable de perfidie et maléfices.
Sur un ordre impérial, on disposa au milieu de la place publique un baril plein de la composition que le moine avait imaginée ; on y mit le feu, après y avoir attaché le malheureux inventeur; les membres de Schwartz furent déchirés en pièces, au milieu des cris de joie d'un peuple ignorant.
D'autres racontent que Berthold Schwartz obtint à force de menaces de sortir du couvent, et qu'il vendit aux Vénitiens sa précieuse trouvaille; mais la République, très-habile en matière de commerce, et plus soucieuse de ses écus que de l'honneur et de la délicatesse, acquitta sa dette en jetant le moine en prison, ou en l'envoyant mourir à Candie.
Rien de plus douteux que ces faits, colorés et amplifiés par l'imagination populaire. La découverte de Berthold Schwartz est placée vaguement entre 1520 et 1580, et l'on va jusqu'à confondre avec lui un certain Constantin Anchtzen qui aurait aussi trouvé une composition explosive.
Il existe en .pu Ire en Allemagne une tradition moins connue qui attribue l'invention de la poudre à un autre moine, Englitz de Holstein 1 .
Noël Taillcpied affirme de son côté, que l'inventeur, le seul inventeur réel, c'est Jean Tilleri, qui vivait en 1584. Le mol artillerie serait même formé de son nom (art de Tilleri) *. Que ne prouverait pas du reste la science étymologique?
Avec un peu de bonne volonté, on aviserait encore dans quelque coin d'autres inventeurs, compositeurs, auteurs de la poudre à canon. Passons.
L'emploi d'une poudre détonante contenant du salpêtre fut évidemment précédé de l'emploi du feu. Dans le principe le feu n'était utilisé que pour elïrayer les ennemis et incen-. dier leurs vaisseaux et leurs constructions.
Parmi les préparations combustibles les plus anciennement connues se place en première ligne le feu Gréijeois.
Il fut inventé non pas en Grèce, comme le pourrait faire croire son nom ; mais en Syrie , par un arebitecte de ce pays, nommé Callinirjue. Ce Syrien, pour des causes qui ne sont pas bien connues, passa eu (>74 chez les Grecs du Bas- Empire, auxquels il dévoila son secret. #
L'empereur Constantin Porpbyrogénète avait alors beaucoup de peine à tenir Constantinople en respect contre les attaques incessantes des peuples voisins. Callinique fut accueilli comme un libérateur. On Ht défense sous les peines les plus sévères de divulguer la composition du feu grégeois, dont les Grecs voulaient se réserver tout l'avantage. Voici à ce propos en quels termes l'empereur s'adresse à son fds :
t< Tu dois avant tout donner tes soins et ton attention au feu liquide qu'on lance avec des tubes, et si on a l'audace de te le demander, comme cela nous est arrivé souvent à nous-
' MM. Andréas Rûtskv cl Ollo V. Grahl. La pondre à tirer cl ses défauts
accueil d'antiquité. Pari*, 1584. — M. Turlcl.
l'OUDRK A TIR El»
mêmes, tu dois, pour rejeter et repousser eelte question, répondre que ce feu a été dévoilé par un ange au premier empereur diré tien, le grand et saint Constantin. L'ange envoyé lui a recommandé, comme nos ancêtres l'ont témoigné, de ne préjmrer ce feu que pour les chrétiens, dans la ville impériale seulement, et jamais dans une autre et de n'en divulguer jamais le secret à aucune nation quelle qu'elle soit 1 ?»
Les Arabes reçurent plusieurs échecs désastreux.
Mais quel secret, lut-il secret d'État, reste longtemps caché ! En 1218, les Sarrazins, pour qui le feu Grégeois n'était déjà plus un mystère, s'en servirent à leur tour contre la ville de Damiette. Dès lors l'usage s'en répandit dans tout l'Orient.
Ouvrons les vieux manuscrits, nous y trouverons tous les détails possibles sur le feu Grégeois.
Recette I. « Tu prendras de la résine ainsi que de la paille et de la poix noire, et tu les feras cuire ensemble ; quand le mélange sera fondu, tu y verseras du naphte blanc; ensuite tu le répandras dans l'eau, quelle qu'elle soit. Si tu veux que la flamme soit bien pure, il faut ajouter du soufre et de la colophane » — Manuscrit arabe de Leyde (1225).
Recette II. « Tu prendras du naphte la quantité que tu voudras, tu le distilleras de manière qu'il n'y reste ni dépôt, ni bois, ni impuretés, ni rien, en un mot, qui soit dans le cas de boucher 1« tube et son ouverture; prends ensuite une marmite de première qualité, et creuse dans la terre un fourneau, au-dessus duquel tu placeras la marmite ; tu enduiras la marmite d'argile, de manière qu'aucune étincelle ne puisse en atteindre le sommet et y mettre le feu; dispose sur le foyer un bouclier qui intercepte la flamme ; tu verseras dans la marmite la quantité que tu voudras de naphte distillé. Tu couvriras la tête de la marmite avec une étoffe grossière. Prends ensuite du galbanum, qui n'est autre chose que de la
Atlmmintratian fie l'Empire. Bnnduri. Imperittm orientale. Paris, 17 2.
poix liquide; pour charpie cent cinquante-cinq rotls 1 île naphte, lu emploieras huit livres et demie de galhanum, avec quinze livres d'huile de graines; à défaut d'huile de graines, sers-toi de poix. Fais apporter un grand pot dans lequel tu verseras peu à peu du galhanum et desg/aines; mets en dissolution le galhanum à l'aide des graines ; de sorte qu'il ne te reste plus que la partie grossière du galhanum ; s'il te reste un peu d'huile de graines, jette-la sur le galhanum en état de dissolution; tu verseras le tout sur le naphte dans la marmite ; lu couvriras la marmite d'une étoffe grossière, tu allumeras un feu doux en faisant briller des roseaux un à un, et d'après la quantité déterminée. Ne fais pas beaucoup bouillir le mélange, car lu le consumerais et le gâterais; quand tu verras que la matière est amollie, éteins le feu et laisse refroidir; décanle ensuite la matière dans des vases, ou, si tu aimes mieux, dans des flacons et fais-en usage dans le besoin. Quand lu voudras te servir de cette composition, tu prendras du soufre en poudre que tu placeras sur la téte du vase au-dessus du naphte; tu le remueras, et tu atteindras ainsi ton ennemi, s'il plait à Dieu*. » — Ibid.
Les proportions n'y sont pas précisément aussi bien définies que dans notre chimie moderne, et, comme on le voit, certains points de la fabrication sont abandonnés au caprice de l'opérateur. Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier l'efficacité des mélanges précédemment décrits : le naphte, la résine; le soufre les rendaient très-combustibles.
Le siège de Constantinople par Mahomet II, en J45ô, est là pour rappeler aux modernes tout le parti qu'on en pouvait tirer.
Les Sarrazins s'en servirent également avec grand succès à l'époque des croisades ; car le sire de Joinvillc en fait mention et professe pour ses effets une sorte de crainte superstitieuse.
1 Livres.
•* Journal asiaîqnr, 1840, ir 1C.
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« La manière du feu grégeois estoit telle, dit-il dans ses Mémoires, qu'il venoit bien devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur, la queiie en duroit bien comme d'une demye canne de quatre pans. Il faisoit tel bruit à venir, que ce sembloit que ce fût fouldre qui cbeust du ciel, et me sembloit d'un grand dragon voilant par l'air, et gettoit si grande clarté qu'il faisoit aussi cler dedans notre ost comme le jour. . . Et toutes les fois que no re bon roi saint Lovs oyoit qu'il/ nous gettoient ainsi ce feu, il se gettoit à terre, et tendoit ses mains la face levée au ciel, et crioit à haute voix à Notre Soigneur, et disoit en pleurant à gratis larmes : « Beau sire dieu Jésus-Christ, guide-moi et toute ma gent, )> et croy-moi que ses bonnes prières et oraisons nous eurent bon mestier. »
Il s'est répandu au sujet du feu grégeois, certaines erreur» qu'il faut bien se garder de partager. %
Ainsi, d'après quelques chroniqueurs, non-seulement il aurait brûlé sous l'eau, sans qu'on pût l'éteindre autrement qu'avec du vinaigre et de la poussière; mais la submersion l'aurait rendu plus vif encore.
Pour se convaincre du. contraire, on pourrait mettre en pratique une des recettes qui nous sont parvenues et expérimenter sur le mélange formé ; mais le témoignage même des contemporains rend cette vérification inutile. Cinnamus raconte que les Grecs voulant attaquer un vaisseau vénitien , « le poursuivirent jusqu'à Abydos et s'efforcèrent de le brûler en lançant le feu mède ; mais les Vénitiens accoutumés à son usage, naviguèrent en toute sécurité, ayant recouvert et entouré leur navire d'étoffes de laine imbibées de vinaigre. Aussi les Grecs s'en retournèrent-ils sans avoir pu rien faire ni atteindre leur but; car le feu lancé de trop loin, ou ne parvenait jusqu'au bâtiment, ou, atteignant les estofles, était repoussé et s'éteignait en tombant dans l'eau. »
lia seule chose qui pût véritablement activer la combustion, c'était l'addition du salpêtre.
DÉCO l) Y EUTES ET INVENTIONS.
On lançait le feu grégeois de trois manières : soit dans de longs tubes de 1er ou d'airain, soit dans des tubes de moindres dimensions, appelés tubes à main, soit enfin dans des pots de 1er. Ces diverses dispositions rappellent assez nos fusées et nos bombes incendiaires.
On peut encore remarquer ici, comme pour presque toutes les grandes découvertes, que les perfectionnements successifs qui ont amené la science de l'artillerie à son état actuel n'ont été, pour ainsi dire, qu'un développement rationnel des anciens systèmes : tout se trouvait en germe dans les inventions primitives.
Chez les peuples de l'Orient , le feu était, sous plusieurs formes, un des moyens d'attaque les plus employés.
D'après un ancien manuscrit, les Arabes avaient adopté pour effrayer leurs ennemis une disposition assez ingénieuse. Cheval et cavalier étaient revêtus de pétards, comme Don Quichotte et le fameux Chevillard. Au moment voulu, la charge enflammée éclatait avec bruit devant les ennemis en jetant le trouble dans leurs rangs *.
Au treizième siècle, on introduisit pour la première fois le salpêtre dans les mélanges combustibles. Cette matière, en fournissant son oxygène devait évidemment activer le feu.
Le Grec Marcus avait inventé, à cette époque, de petits brûlots flottants propres 5 incendier les Vaisseaux et des fusées ou feux volants qu'il renfermait dans des roseaux. Dans leur composition, outre les substances grasses, telles que Y huile de pétrole, la graisse de bélier et Y essence de térébenthine, on voit figurer le charbon, le soufre et la salpêtre 1 .
Tous les faits dont nous venons de faire mention ne sont, en quelque sorte, que les préliminaires de l'histoire de la pou-
* Les différentes dispositions adoptées ont été décrites en détail par MM. Revnaud et Fa vé dans le Journal asiatique. Année 18-49, n* 16.
* Le rapprochement entre le fen Grégeois et la poudre à canon a été trèsbien établi par M. Ludovic Lalannc, dans un livre spécial écrit sur ro sujet.