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Dédicaces et lettres autographes

Les dédicaces autographes à la libre allurCy celles dont je veux spécialement parler dans ces pages, datent de la Restauration. Avant cette époqu^e, — il y a pourtant des exceptions, mais si rares! — tout était froid j pesant, sans rien de V esprit ni du cœur. Historiens, poètes, romanciers, écrivaient leurs exdono comme une adresse de lettre, en y joignant le (( très humble et très obéissant serviteur » d'usage.

Une solennelle banalité!

Ces formules archaïques, le Romantisme les a envoyées retrouver les vieilles lunes. Le sel attique ou gaulois, la gratitude, l'admiration, V amour même, — les idées gracieuses et les nobles sentiments, — ont pris leur place, à la grande satisfaction des délicats et des lettrés.

A Vhêure présente, une dédicace autographe est le complément indispensable d'un beau livre. Il ne suffit plus qu'il soit imprimé sur papier de luxe par un maître, habillé de pourpre et d'or dans les ateliers

â!un relieur célèbre^ — il faut encore, pour être complet, que ce livre soit illustré par Vauteur de quelquesunes de ces lignes émues, spirituelles ou charmantes', la joie et V orgueil des bibliophiles.

Ce sont certaines de ces louanges du faux titre que je vais rappeler ici. Comme de fines pierreries, je les ai mises dans un écrin orné de lettres et de strophes inédites, afin d*en rehausser V éclat et d'attirer V attention du lecteur. Puisse cette innocente coquetterie avoir quelque succès !

La première dédicace fantaisiste que j'ai trouvée est de Madame de Staël. Elle l'écrivit sur un exemplaire de Corinne, quelques jours avant de dormir son dernier sommeil.

Le pauvre auteur de Corinne à demi-mort, disait-elle, n'a de forces que pour assurer M. d'Estourmel de l'estime qu'elle ressent pour lui et du prix qu'elle met à son amitié. Son écriture est altérée, mais sa vie morale est revenue.

12 avril 1817.

L'illustre écrivain se rattachait désespérément à l'existence ; elle ne savait pas que l'homme qu'elle avait peut-être le plus aimé attendait avec impatience son dernier soupir, afin de vendre les lettres d'amour qu'elle lui avait écrites.

On offrait cent mille francs de ces lettres, et celui qui les possédait ne put résister longtemps à une offre aussi séduisante. Il conclut ce marché honteux, qui restera comme un stigmate sur sa mémoire, car, en France, on ne pardonne jamais à ceux qui trafiquent des choses du cœur.

Sur un Charles de Navarre, on lit ce quatrain de la main de Brifaut :

A Madame la duchesse d*Uzès, née Chastillon.

Des Chastillons illustre fille, Clisson vous séduira plus que nos libéraux.

Placer devant vos yeui l'esquisse d'un héros, C'est presque vous offrir un portrait de famille.

On s'est étonné de la faveur dont Charles Brifaut jouissait près de la duchesse d'Uzès, et on Tattribuait à des liens de parenté très intimes. C'était une erreur. L'auteur de Charles de Navarre ne sortait pas de la cuisse de Jupiter. Il était simplement le fils d'un petit marchand de vin qui fut tué lors de la démolition de l'église Saint-Pierre, à Dijon.

En 1788, déguisé en amour, le futur poète escortait avec son frère, — un ivrogne futur, — le char triomphal des Fêtes de la rentrée du Parlement de Dijon.

Casimir Delavigne avait le mot pour rire dans ses dédicaces, si l'on en juge par cet envoi du Discours en Vhonneur de Pierre Corneille, 1829 :

A MON AMI DUBIJFFE.

Peintre chéri des dames, ]l est, en tout pays,

Fort bien avec les femmes...

Qu'il peint pour leurs maris.

La presse prenait une importance énorme, aux alentours de 1830, et les hommes du jour étaient aux petits soins pour elle. Le général comte Gérard, le grand chasseur, ayant offert à Tun des fondateurs du Constitutionnel une brochure qui ne lui était point parvenue, se justifia par cette lettre dédicatoire :

Vous êtes injuste, mon cher Saint- Albin, et c'est bien à tort que vous m'adressez des reproches que je suis loin de mériter. Je ne vous ai point oublié dans la distribution de ma dernière brochure et ce n'est pas ma faute si l'exemplaire que je vous ai destiné n'a point été remis entre vos mains : non-seulement vous étiez un des premiers sur ma liste, mais j'ai fait plus, je suis allé moi- même au Constitutionnel avant même que ce petit écrit fût annoncé dans les journaux, pour vous en donner les prémices ainsi qu'à mon collègue Etienne que seul j'ai trouvé et qui a bien voulu se charger du soin de vous remettre votre exemplaire, sur lequel j'avais écrit de ma belle main blanche :

A MONSIEUR LE COMTE DE SAINT-ALBIN, DE LA PART DE SON AMI LE GÉNÉRAL GÉRARD.

Si VOUS voulez le réclamer, je pense que vous le retrouverez facilement ; dans tous les cas et pour me garantir d'une autre querelle de votre part, je vous adresse un nouvel exemplaire pour vous et un pour votre fils à qui je dois cette réciprocité d'auteur (car il a bien voulu m'envoyerde sa poésie Tannée dernière).

Maintenant, j'espère que vous recevrez mes excuses, pour ne pas m'être rendu hier à votre invitation amicale; j'avais depuis longtemps un engagement auquel je ne pouvais pas manquer.

Mille amitiés.

Comte Gérard.

M. Rousselin-Gorbeau de Saint- Albin pardonna de si bon cœur an comte Gérard, qu'il fit relier la dédicace avec la brochure intitulée : Dernières observations sur les opérations de Vaile droite de V armée française à la bataille de Waterloo, •

De 1820 à 1840, Mademoiselle Mars fut reine au Théâtre-Français, — reine par la grâce, par le talent, par le charme de sa parole. Sa cour était une pléiade de poètes : Casimir Delavigne, Alfred de Vigny, Delphine Gay, Frédéric Soulié, Madame de Bawr, Scribe, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Madame Ancelot et, les dominant tous, Victor Hugo. Les dédicaces pleuvaient aux pieds de la grande artiste. Alfred de Vigny lui envoyait Cinq-Mars avec cette ligne flatteuse :

Donné par l'auteur à l'immortelle tragédienne.

Et Victor Hugo, en lui oflfrant Hernani ou Vhonneur castillan (1830), écrivait :

Je renouvelle à ma sublime Dona Sol tous mes remerciements.

Dona Sol ! ce nom rappelle Madame Dorval, ses rages, ses spasmes, ses douleurs, et une autre actrice « au talent plein de flamme, et un peu mouillé de larmes amères, » suivant Tlieureuse expression de Jules Vallès qui renouvelait, il y a quelques années, des triomphes datant d'un demi-siècle. Il serait curieux de connaître les dédicaces de Victor Hugo à Sarah Bernhardt !

En 1842, M. Adolphe Granier de Gassagnac fit remettre à Victor Hugo son Voyage aux Antilles françaises^ avec cet envoi :

A M. Victor Hugo, ami d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Ami d'hier? ami d'aujourd'hui, certainement ; mais ami de demain?

L'historien complaisant, l'apologiste du «Grime de Décembre, » aurait-il osé tendre la main au grand justicier des Châtiments (1)?

Et ce livre si étrangement dédié, ce Voyage

(1) On me dit, à ce propos, que Victor Hugo et Granier de Gassagnac sont toujours restés amis ; que le prescripteur allait visiter le proscrit dans son lie, et l'on fait cette remarque curieuse, que le nom de Gassagnac n'est pas prononcé dans les Châtiments,'

auoG Antilles y en errant dans les catalogués comme un réprouvé, ne rappelle-t-il pas Texil du poète, et sa maison vendue, et ses meubles dispersés à tous les vents des enchères publiques?

Jules Janin a raconté cette profanation dans V Histoire de la littérature dramatique, ^i Victor Hugo lui écrivait le 26 décembre 1854 :

Il y avait, dans l'espèce de cave que ces dames ont la bonté d'appeler leur salon, une vingtaine de proscrits, républicains écarlates,partageux, démagogues, anarchistes, buveurs de sang, — les plus braves cœurs du monde. On est tombé sur les admirables pages qui terminent le tome IV, ma maison, ma femme et ma fille à la fenêtre, vous dans la rue, la nuit et votre âme sur le tout ; et toute la cohue de Jacques et de rouges, moi en tète, s'est mise à pleurer.

Un autre poète, Adolphe Dumas, «ce Descartes exalté, ce Tasse méconnu, ce sublime estropié de notre terre (1), » a dit Lamartine ; Adolphe Dumas, pris d'une pitié suprême devant cette

Pour moi cela ne prouverait pas Tamitié. M. Granier de CassagDac n^était peut-être pas un acteur assez considérable dans la tragédie de l'Empire naissant, pour que la patte du lion s'abattît sur lui. Quoiqu'il en soit de cette amitié, elle rappelle le vers du poète :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

(1) Né à Bompas (Vaucluse) en 1805 ; mort à Puys, près de Dieppe, le 15 août 1861.

proscription du génie, improvisa ces vers, restés inédits :

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