‹ Dédicaces et lettres autographesChapitre 2 sur 21 · LA MAISON VENDUE · texte numérisé non relu

LA MAISON VENDUE

Quand on eut bien vendu, dans la forme légale, La chambre des enfants, la chambre conjugale,

Son lit, sa table et son fauteuil ; Quand on eut bien crié la vente à la criée, Sa famille à l'encan, sa femme expatriée,

Toute sa gloire et tout son deuil,

Les amis, — et chacun qui pleure et se dérobe, — Parlaient de ce grand homme et de cet homme probe,

Sans pouvoir lui dire un adieu ; Car il leur manquait Job réduit à la famine, Couché sur un-grabat, mangé par la vermine,

Et chantant la gloire de Dieu.

Ne pleurez pas, leur dis-je. En entrant dans Athènes, Quand il livra la Grèce à quatre capitaines,

Alexandre passa tremblant.

Et repassa trois fois, comme un fou qui s'égare, Devant une maison, la maison de Pindare,

Plus pâle que son cheval blanc !

Ne pleurez pas, amis! Est-ce qu'on pleure, en France? Est-ce qu'on pleure Dante, exilé de Florence

Par un conseil municipal ?

Est-ce qu'on expatrie Homère ? Est-ce qu'on tue Byron en lui donnant sa gloire pour statue

Et son exil pour piédestal ?

Laissez vendre ! laissez crier les voix fatales Au chevet de Cromwell et des Orientales I Laissez la désolation

Entrer de toute part comme les eaux d'un fleuve ! Ouvrez -lui, pour noyer jusqu'au lit de sa veuve, Toutes les portes de Sion !

Adieu donc sa maison, sa maison violée, D'où sa femme et sa fille, et la tête voilée,

Vont sortir comme des suspects !

Adieu, fille sans tache ! adieu, mère héroïne! Nous sommes sur le seuil, la main sur la poitrine,

Et passez devant nos respects !

Adieu, l'homme d'honneur ! adieu, l'ami fidèle ! La gloire reste à ceux qui restent dignes d'elle,

Et de tout ce qu'il me souvient A cette heure et d'Auguste et de toute sa race, C'est Virgile qui part, c'est un adieu d'Horace,

Et c'est le chant qui me revient.

Adolphe Dumas était mieux inspiré et lisait mieux dans Favenir que M. Granier de Cassagnac.

Charles Asselineau, Tami des romantiques, leur admirateur passionné, était désigné pour les dédicaces. Emile Deschamps lui envoyant, en 1844, ses traductions de Macbeth et de Roméo et Julietteles accompagnait de ce quatrain bourgeois :

A Charle Asselineau, si digne De son talent par sa bonté,

Ce livre un jour fut présenté Par son confrère-ami qi4 signe

EMILE DeSGHAMPS.

Les vers que Deschamps mit, en 1848, sur la garde du Macbeth destiné à Rachel, ne sont guère préférables :

Depuis trois ans, ô vous! l'idéal du poète, " Je n'osais, pour mon œuvre ayant l'âme inquiète, Déposer en vos mains ce Shakespeare français ; Aujourd'hui que Macbeth, même à travers mon voile, Dans le ciel de votre art fait passer son étoile, Souffrez que j'ose mettre à vos pieds.,, un succès.

Théodore de Banville (1) rima, pour Asselineau, ce dizain familier, sur un exemplaire des Stalactites :

Que les temps sont changés ! Mon cher Asselineau, Pour moi l'enfant Amour allumait son fourneau Lorsqu'en des lieux charmants, remplis de clématites, Je rêvais ce recueil nommé les Stalactites ^ Tout jeune encore, ainsi que Damète ou Tircis. Hélas ! c'était en mil huit cent quarante-six, Époque où j'étais cher à la grâce indécente.

Et j'écris ces dix vers en mil huit cent soixante. N'ayant presque plus d'or et d'argent sur le front, Vieux lyrique fourbu dont les jeunes riront.

Et Charles Baudelaire le remercia de sa No-

(1) Théodore de Banville est né à Paris en 1820.

tice sur Lazare Bruandety peintre de VÉcole française (1855), par cet éclat de rire :

D'un esprit biscornu le séduisant projet, Qui de tant de héros va choisir Bruandet!

Louis Ulbach, un vaillant, illustra de ces strophes amoureuses la garde de Gloriana^ son premier recueil de vers :

Page 1