A MADAME ROSE DECAN
Les rêves les plus beaux, on les garde en son âme, Et les vers les plus doux sont ceux qu'on n'écrit pas. Les noms qu'on dit tout haut, on y tient moins, Madame, Qu'aux noms bénis qu'on dit tout bas !
Ne m'en veuillez donc point d'avoir tourné la page Sans y laisser de vers, trop indignes de vous ! Puis, vous eussiez porté malheur à mon ouvrage, En me suscitant des jaloux !
Mes rimes n'ont d'ailleurs que peu de jours à vivre, Elles mourront demain sous le rire moqueur ; Et plutôt qu'une fleur éphémère en mon hvre J'aime mieux vous offrir mon cœur!
Juin 1844.
Il était loin alors des indignations de FerraguSy et ne pensait pas qu'un jour, rédacteur de la Cloche, il écrirait à un ami :
Je vous aurais remercié depuis huit jours des choses si aimables, si consolantes que vous m'avez dites dans
votre feuilleton, à propos de la Princesse Mouche^ si depuis huit jours je n'avais été dans les greffes, les geôles, les pistoles et les pistolets de l'Empire.
Enfin on m'a permis de n'avoir pas à subir l'apoplexie, et depuis hier je suis chez le docteur Duval. J'y resterai six mois si le monde et TEmpire durent six mois.
Ma première pensée est pour vous, qui avez plaint le pauvre prisonnier.
Non, jamais on n'aura assez de fureur honnête contre cette loi qui nous punit dans notre santé, dans notre vie, dans notre force, et qui a inventé un supplice que n'ont pas les assassins et les voleurs.
En effet, nous seuls ajoutons à la privation de la liberté, la privation des choses de l'esprit, de l'hygiène, de la propreté, des superfluités si rigoureusement nécessaires à l'homme de lettres.
Nous sommes dix fois plus punis qu'un voleur que l'on lave, à qui l'on donne le pain quotidien, un abri, c'est-àdire l'idéal (1).
L auteur de V Herbier poétique et de Sophocle à VOdèoUy le docteur Eugène Villemin aimait les livres, surtout les beaux livres, et ne craignait pas d'y ajouter quelques notes manuscrites, pour en constater la provenance, C'est ainsi que, sur un exemplaire des Erreurs amoureuses de Pontus de Tyardy il rima cette note :
Je suis Ponthus ; Nodier l'humoristique . Me posséda ; Turquety vint après.
Au Dieu de Rome il chanta le cantique.
(1) Lettre du 49 juillet 4869, à Jules Janin.
J'ai vu sa mort avec deuil el regrets. Puis, Villemin, de l'Herbier poétique, Chantre inconnu des prés et des forêts, M'a recueilli dans sa bibliothèque.
Il aimait fort le Ronsard, le Sénèque, Le grand Corneille et Molière. — Après lui, Qui que tu sois, lettré, vers qui je tombe, Rappelle -toi que nos chants de colombe Font oublier le chemin de la tombe.
Et qu'un vieux livre en écarte l'ennui.
Un rare et charmant esprit, Jules Sandeau, mit ces simples mots sur son roman de Catherine :
Donné à mon ami Jules Janin au chevet de Chaudes- Aiguës mort.
Jules Janin ajouta :
Le lundi 25 janvier 1847, j'avais fermé les yeux à ce jeune Chaudes- Aiguës ; je vois encore sa tète pâlie par la soufifrance et par la mort!
Au dire de Monselet, les articles de Chaudes- Aiguës brillaient plutôt par Tesprit que par la bienveillance. Pourquoi fut-il attacjué par Jules Janin ? Quel crime de lèse-littérature avait-il commis? Peu importe aujourd'hui. Toujours estil qull y eut une brouille sérieuse.
Mais un jour Chaudes- Aiguës, pris d'un vague pressentiment, écrivit à Jules Janin cette lettre touchante :
Mon ami du temps passé,
Si tu eus tort de m'attaquer, moi j'eus tort de te garder une rancune trop haineuse et trop persévérante. Toutefois j'ai ceci pour mon excuse : qu'il en est des affaires d'amitié comme des affaires d'amour, où le ressentiment est d'autant plus amer que la sympathie a été plus vive. Si je t'avais moins aimé en 4840, je t'aurais moins haï, depuis; cela est clair. On n'est insensible qu'avec les indifférents.
Cependant, voilà bien longtemps déjà que, chez moi, Tamitié a repris le dessus sur la haine ; il ne m'a manqué qu'une occasion de te le faire savoir. J'avais fort envie de t'aller serrer la main à l'époque de ton procès; mais comme tu étais alors dans un moment de crise, j'eus peur que ma démarche ne fût mal interprétée par toi et que tu n'y visses une parade de fausse générosité : je m'abstins donc. Pourtant, au milieu de tous ces délais et de toutes ces attentes, la vie se passe, et l'on pourrait fort bien mourir sans s'être raccommodés. S'il en devait être ainsi entre nous deux, je ne voudrais pas, au moins, qu'il y eût de ma faute ; et c'est pourquoi je te tends ma main droite : vois si tu veux me tendre la tienne et que tout soit oublié.
Ton ami dévoué, ou ton simple confrère, à ton choix.
J. Chx\udes- Aiguës.
28, rue de Lille.
Mercredi matin.
Le procès dont il est parlé dans cette lettre, est celui que Jules Janin intenta à Félix Pyat, ré-
dacteur de la Réforme, ^n 1844. Il fut jugé dans le courant de Tannée, ce qui permet d'attribuer la lettre de Chaudes- Aiguës aux premiers mois de 1845. On a vu qu'il mourut au mois de janvier 1847. C'était donc bien un pressentiment qui le portait à tendre la main à son ancien ami.
Ces pressentiments, Cliaudes-Aigues les tenait de famille. J'ai sous les yeux une lettre de M. Pierre Galateri, capitaine de cavalerie attaché au ministère de la guerre à Turin (1), qui l'établit d'une façon saisissante. Il avait été chargé, par Jules Janin, d'aller annoncer la fatale nouvelle à Madame Chaudes-Aiguës, la mère, laquelle habitait Veyzolano, près de Turin, avec cinq petits enfants, cinq orphelins, laissés par sa fille. M. Galateri raconte, dans cette lettre, comment il prépara la mère infortunée à recevoir ce coup terrible, inattendu :
Feignant toujours mon inquiétude sur celte dernière maladie, — dit-il, — je me fis superstitieux et je demandai à Madame Chaudes-Aiguës si parfois le bon Dieu qui daigne souvent se manifester à ses fidèles par des moyens imprévus, pour les avertir du bien ou du mal qui doit leur arriver, ne s'était jamais montré à elle en rêve, ou autrement?
(1) Pierre Galateri est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire militaire du Piémont. Pendant la campagne de Lombardie, il monta le premier à l'assaut de Pastrengo et fut dangereusement blessé dans une reconnaissance sur Ponlone. Il a pris sa retraite avec le grade de colonel.
Ecoutez bien, Monsieur; je vous jure que c'est la pure vérité que je vais vous dire là, et c'est inouï !
Au mot de rêve, la pauvre mère porta ses deux mains sur ses yeux en s'écriant d'une voix déchirante :
Ah! oui, Monsieur ! oui! oui ! il y a bien deux mois de cela, j'ai rêvé que j'étais à Paris, que je voyais un grand convoi qui passait ; une foule d'honnêles gens, tout ce qu'il y a de plus beau dans Paris suivait le corbillard ; le défunt était un tout jeune homme, charmant, que tout le monde regrettait pour les plus rares mérites de l'esprit et du cœur ; son nom courait de bouche en bouche, et ce nom, c'était celui de mon pauvre Jacques !
C'est la pure vérité. Monsieur, et le moment serait trop mal choisi pour faire des phrases. Je ne suis point superstitieux, je vous prie bien de le croire ; mais à un tel miracle, à cette coïncidence du rêve avec votre lettre, je ne me contins plus. Ma pâleur, qui dut être extrême en ce moment, me trahit : vous savez que l'on ne trompe pas longtemps le cœur d'une mère. Elle devint pâle; elle devint rouge, et pendant que ses pleurs redoublaient, d'une voix que je tâchais de rendre ferme, je lui disais : Eh bien oui, Madame, c'était un avertissement de Dieu... Votre fils doit être mort... votre fils est mort ! »
Puisqu' aussi bieirj'ai abordé ce chapitre des pressentiments, je vais emprunter quelques pages, sur le même sujet, à un livre de Jules Janin ; Critique^ portraits et caractères contemporains:
Un jour, dit-il (nous étions réunis cinq amis en pleine possession des faciles bonheurs de la jeunesse assise aux autels d'Apollon couronné de rayons d'or). M,. Gannal vint
à nous se frottant les mains, mais dnns une exaltation difficile à décrire. C'était le lendemain du jour fameux où il venait d'arrêter définitivement l'exercice de son art suprême ; il entrevoyait une fortune à la lueur de tant de cierges allumés ; il entendait sonner l'or et l'argent dans sa caisse en forme de cercueil, aux accents lamentablement joyeux d'un Deprofundis infini! Bref, il était aussi content de sa découverte de l'autre monde que le fut Christophe Colomb lui-même à l'aspect de l'univers qu'il avait rêvé; alors il nous expliqua son système : il ouvrait une des carotides, et dans cette veine ouverte, il introduisait sa liqueur d'immortalité.
Chacun de nous se mit à rire et à le railler. Même l'un de nous, Théodose Burette, qui dessinait comme Giraud lui-même (1), prenant M. Gannal sur le fait, le fit d'un trait avec cette inscription : Gannaly grand empailleur de France! et Boilard, qui savait l'anglais comme notre ami John Lemoinne, se mit à déclanaer en anglais ce beau passage : Attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre...
Le troisième des gens qui étaient là et qui riaient, c'était ce pauvre Destainville, un des nôtres, qui s'est promené toute sa vie au beau milieu du plus stérile des jardins de ce" bas monde, le Jardin des racines grecques.,. Ajoutons à ces trois-là Chaudes-Âigues, le poète, un bel esprit qui n'avait pas vingt ans et qui écrivait des vers pleins du feu poétique : Magnœ spes altéra Romœ,
Quand il nous vit rire ainsi, et tout joyeux, accueillir avec ce sans-gêne sa découverte funèbre, il advint que M. Gannal prit tout-à-coup son grand air, son air d'enterrement de première classe, et à demi-voix (ceci est très-vrai): « Ne riez pas trop, nous dit-il, je vous promets de vous
(1) Eugène Giraud, le peintre de la Permission de dix heures.
rendre, à tous les cinq, et gratis pro Deo, mes bons offices d'empailleur. »
Brave homme ! il nous avait promis, il s'était promis à lui-même de nous embaumer tous les cinq ; il a tenu, autant qu'il était en lui, toutes ses promesses. Le premier de tous a succombé Edouard Boitard, jeune homme d'un si beau génie ; il est mort en vingt-qualre heures, à la fleur de l'âge, laissant à TEcole de droit, dont il était le maître, un nom qu'elle pleurera toujours. Il mourut, celui-là, écrasé par l'étude et le travail ! Chaudes-Aiguës, le poète, enfant des muses faciles et des rêveries complaisantes, il est mort accablé par Toisiveté et le plaisir ! Son cœur s'est brisé au milieu des folles joies, et nous l'avons porté au cimetière, embaumé, par Gannal. Le troisième et le plus vivant de tous, homme d'étude et de loisir, Théodose Burette, il est mort et le grand empailleur de France ne manqua pas de se trouver à ce rendez-vous funèbre ! Il disait même à demi-content et triste à demi, qu'ilavait fait de Théodose un chef-d'œuvre! Enfin, celuide nous tous qui semblait réservé à la pluslongue vie, filsaînéde lagrammairede Burnouf, un brave cœur, un honnête esprit, un ambitieux de l'Université de France, un scholar embaumé de latin, farci de grec, tout imprégné de ces poussières conservatrice?, Destainville... il est mort! Et vous jugez, me voyant seul, de ces quatre amis qui se portaient si bien, comme je devais être inquiet, me souvenant de Gannal et de ses promesses inévitables. Fatal oracle d'Epidaure^ tu Vas dit!.,.
Ainsi parlait Jules Janin, et tout content de vivre, il rappelait encore cette histoire dans son feuilleton du 12 septembre 1871 :
Ce Gannal était un bon homme, en fin de compte. Un
jour, après dîner, nous étions cinq ou six pour célébrer sa fête, il fit apporter six brins de papier, et d'une main délibérée il écrivit :« Monsieur un tel, bon d'embaumerfient. » En moins de dix ans tous ses convives, par leurs héritiers, firent présenter leurs billets à M. Gannal ; il y fit honneur. Seul, je possède encore mon bon qui n'aura plus d'emploi, Gannal étant mort l'avant-dernier .
Hélas! trois jours après cette parole imprudente, le célèbre critique recevait la lettre que voici :
Paris, 16 septembre 1871.
Monsieur et très illustre Maître,
Dans votre feuilleton de lundi dernier, en parlant de mon père, dans des termes dont je dois vous remercier, vous avez dit : ce Seul, je possède encore mon bon qui n'aura plus d'emploi, Gannal étant mort l'avant-dernier. »
Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que nous avons, mon frère et moi, toujours fait honneur à la signature de notre père, et que nous y manquerions d'autant moins dans cette circonstance, que nous avons coopéré, quoique bien jeunes, à l'embaumement de Burette et à celui de Frédéric Soulié. Mais j'espère pour vous, Monsieur, et surtout pour le monde des lettres, que jamais on ne me présentera ce bon à l'acceptation.
Félix Gannal.
Ah ! que nous voici loin des dédicaces !
Elles affectent parfois les formes les plus bi-
zarres, et semblent complètement étrangères au livre qu'elles illustrent. En voici une que Victor Séjour (1) écrivit sur un exemplaire de la Chute de Séjan (1849) ;