‹ Dédicaces et lettres autographesChapitre 6 sur 21 · PONSARD · texte numérisé non relu

PONSARD

Un jour, Roger de Beauvoir, le brillant viveur, le dandy de lettres, passant devant la demeure de Jules Janin, lui laisse en guise de carte de visite, un Gicéron in-32 {Lutetiœ, typis J. BarhoUy 1758) avec cet envoi :

A toi cet orateur romain, Philosophe au brillant plumage.

Accepte Caton de ma main :

C'est un fou qui te donne un sage.

On a dit de Roger de Beauvoir qu'il avait bu pour cinq cent mille francs de Champagne ; c'est beaucoup, peut-être. Mais voici un billet du spi-

rituel écrivain, qui montre ses faiblesaes pour ce vin charmant :

Cher Jules !

Qu'est-ce qu'on m'apprend? qu'à la Porte-Saint-Marlin je serais allé l'attaquer dans le moment même où le connétable de Bourbon poussait une reconnaissance sous les murs de Rome ? Nous venions de dîner avec Chassiron et autres amis, tu as dû t'en apercevoir à la ferveur de notre- réaction. J'ai perdu mon paletot au sac de Rome, mais je ne veux pas y avoir perdu ton amitié. Je suis encore sous le Champagne et ses erreurs ; détrompe-moi, et surtout ne me dis pas que je ne t'aime pas, même étant gris. Ventre saint-gris, cela est ! J'en appelle do Philippe ivre à Philippe à jeun.

Mille bonnes amitiés.

Roger de Beauvoir.

Lundi.

A ce soir, rue Tronchet, n'est-ce pas!

Que répondit Jules Janin ? Une lettre sévère si Ton en juge par cet autre billet de Roger de Beauvoir :

Ta lettre m'a fait un si gros chagrin, que je garde le lit ce soir et n'irai pas même à la soirée de la rue Tronchet, malgré ce que je m'en promettais de plaisir ! Si tu trouves la punition égale au forfait, je serai peut être consolé. Je maudis le banquet d'Anacréon plus que tu ne le penses; jamais Anacréon ne se fût présenté ainsi devant Horace. La première fois que je dînerai avec toi, je me mets àTeau. Enfin je te prie de me donner une poignée de main qui me casse deux doigts J'envoie au fils de M"° Berlin une canne

pour me battre et lui apprendre de bonne heure à faire respecter les amis de sa maman (4).

Je t'embrasse bien, mais en vérité j'aurai du mal à me pardonner après loi.

Ton vieil ami, Roger de Beauvoir.

Lundi soir.

Etait-il possible de garder rancune à un tel homme ? Jules Janin tendit la main à Roger de Beauvoir.., qui ne tarda guère à lui demander un petit service d'ami :

Nous ne nous voyons plus, mais, crois-le, ce n'est pas faute de penser souvent à toi, de t'aimer et de te lire.

Je viens de louer l'hôtel de PMmodan, ce qui est à cinq cents lieues de toute terre connue. Cependant il y a un isthme à côté que Ton nomme l'hôtel Lambert.

EpriS'des peintures du vieil hôtel de Pimodan, j'ai résolu de m'y exiler, d'y vivre sous les plafonds de Lesueur et près de Mignard qui a fait en ce beau lieu de charmants portraits. Un jour viendra où je pourrai, je l'espère, t'y recevoir avec Madame J. Janin, mais pour arrivera ce solennel moment, il faut que je change en grande partie mon mobilier moyen âge, que je vehde mes brimborions de la rue de la Paix. C'est ce qui va avoir lieu... Sois assez bon et assez aimable pour me donner un coup d'épaule. An-

(1) Il s'agit de Mademoiselle Louise Bertin, sœur de M. Fdouard Berlin, directeur du Journal des Débats^ pour laquelle Jules Janin professait un si profond respect. Victor Hugo, dans une lettre au critique, l'appelle « notre sœur de l'âme. » Roger de Beauvoir s'était probablement permis sur elle une plaisanterie d'un goût douteux, que Jules Janin avait vertement relevée.

nonce cela dans ton feuilleton de lundi sans faute, car c'est lundi que commence ma vente.

Dis que Ciceri avait dessiné mon plafond, que T Angleterre, l'Espagne, avaient enrichi mon musée ; que le premier, enfin, en 1832, j'entrai à Hiôtel de Cluny que M. du Sommerard ne loua que plusieurs années après, et peutèlre d'après mon livre; dis enfin ce que tu voudras...

C'est un vrai service d'ami que je te demande et sois sûr que je l'en conserverai souvenir.

Mille bonnes amitiés.

Roger de Beauvoir.

A répoque où Tauteur du Chevalier de Saint- Georges se grisait si gaiement, le vin de Champagne était à la mode. On ne jurait que par Moët et Ghaudon.

Eugène Briffault, critique et écrivain fantaisiste, aussi célèbre alors qu'il est oublié aujourd'hui, était, comme Roger de Beauvoir, un terrible buveur de Champagne. On lui devait, de plus, rinvention d'une nouvelle manière de boire ce vin léger, qu'il appelait faire la cloche. -

Il remplissait de Champagne une immense cloche à fromage et, en la portant à ses lèvres, Briffault lançait un bing ! qu'il achevait comme intonation après avoir vidé, d'un coup, ce verre pantagruélique.

On n'était reçu chevalier de la Coupe qu'à la condition d'en faire autant.

Enfin, pour terminer ce chapitre des ex-dono présentés comme souvenirs, je copie ces lignes

émues sur un exemplaire d'Athènes à Baal-

hek :

Ce livre de mon ami le poète Charles Reynaud, mort à trente-deux ans, je le donne à ma chère nièce Camille Janin, comme un souvenir d'un jour douloureux de ma vie et comme un gage de tendresse.

Dimanche, 28 août 1853.

J. Janin.

Le même jour avaient eu lieu, à Vienne, les funérailles du jeune poète.

Un épisode charmant : Béranger ayant entendu parler de la bibliothèque de Jules Janin, et particulièrement d'un exemplaire extraordinaire de ses Chansons^ voulut le voir. Tiré pour le critique, sur grand papier de Hollande, cet exemplaire était orné de la triple suite des figures de Tédition, avant et avec la lettre, accompagnées de leurs eaux-fortes, des figures de Grandville gravées sur bois et de la première suite de figures publiées par Perrotin, sur papier de Chine, la plupart avec leurs eaux-fortôs. Gapé avait habillé de maroquin rouge, relevé d'ors délicats, ce livre superbe.

Jules Janin s'empressa d'accéder au désir du poète et, quelques jours après, son livre lui re-

venait avec ces lignes de Béraiiger sur le premier feuillet :

Mes pauvres filles, retournez chez celui qui vous a si généreusement accueillies. Voyez, malgré votre peu de mérite, comme il vous a splendidement habillées, vous qui par habitude courez les rues en si piètre parure. Ah ! remerciez le bon Janin, qui, sachant que votre vieux père n'avait pas le moyen de vous attifer si richement, s'est chargé des dépenses de votre toilette, et malgré tant de gens intéressés à votre perte, a le courage de vous adopter et de vous défendre. Pareille générosité est rare aujourd'hui. Tout républicain qu'on m'accuse d'être, assurez de ma gratitude le roi de la critique.

Béranger.

Mai 1856.

Cette dédicace qui rehaussait la valeur de l'exemplaire (il s'est vendu 3,700 francs), n'avait pas été improvisée. Dans une lettre autographe de M. Paul Boiteau, je trouve les vers suivants que le chansonnier voulait d'abord mettre sur son livre ;

Sans y manquer, chaque jour, m'a-t-on, dit,

Janin feuillette Horace en sa mémoire.

Son esprit fin, brillant, vif, érudit,

Nombreux lecteurs, vous le fait croire ;

Mais à grands frais prendrait-il tant de soins De mes vers que le temps efface, S'il n'avait, quelques jours au moins, Mis en oubli son bon Horace ?

Voici encore une dédicacé bien pensée et bien dite, écrite par Ernest Serret sur un recueil de ses comédies :

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