TU. IX
(3) TU. IX,art70.
sur les pièces envoyées par les recteurs , et sur leur avis, que se débat la question de l'autorisation à accorder ou à refuser. On y reçoit les réclamations des candidats refusés. L'autorisation une fois obtenue , le maître de pension ou le chef d'institution est déclaré membre de l'Université, et à ce titre il échappe à l'inspection des autorités ordinaires, inspection, il est vrai, souvent facile à éluder ou à tromper , mais quelquefois ombrageuse et tracassière. Les trente -huit mille maires de France ne sont pas tous. Messieurs, des maîtres commodes. Leur intervention en matière de police est de plein droit ; mais la surveillance littéraire et morale des établissements autorisés appartient à des inspecteurs spéciaux qui ont tous passé par l'épreuve de l'enseignement, auxquels il n'est pas aisé de donner le change , et qui d'ailleurs ont appris dans un long exercice une équitable indulgence soit pour les méthodes, soit pour les détails où une entière liberté est de mise , excepté sur les points essentiels, la discipline et les mœurs. Les visites régulières de tels inspecteurs ne sont pas le signe de soupçons injurieux; elles honorent et elles vivifient. C'est encore le conseil qui arrête toutes les mesures réglementaires (1) qui peuvent atteindre les écoles privées. C'est ce conseil, et ce conseil seul (2), qui peut infliger la peine de la réforme ou celle de la radiation du tableau
(1) Titre XUf, art. 103.
(2) Titre XIH, arl^ 103: et décret de iSll , arl. 57.
de rUniversité, Dans certains cas , on peut se pourvoir contre la décision du conseil de l'Université par-devant le conseil d'État , juge dernier et suprême de tout abus d'autorité , de tout excès de pouvoir.
Sous ce régime , les établissements particuliers d'instruction publique se sont multipliés et ils ont prospéré , quoi qu'en dise le rapport de votre commission. Loin d'opprimer les maîtres de pension et les chefs d'institution , l'Université les a relevés dans l'estime publique et dans la leur propre. Membres du corps enseignant (1), aussi bien que les membres du conseil, fonctionnaires publics comme les principaux des collèges communaux ou les proviseurs des lycées, l'Université s'est plu à leur conférer ses modestes décorations, et sur la poitrine de plusieurs d'entre eux elle a placé les insignes de la Légion d'honneur. Aussi ne sont-ce pas les maîtres de pension ou les chefs d'institution qui l'accusent. Non, Messieurs, ce n'est pas la liberté qui se plaint, c'est l'esprit de domination qui murmure. C'est pour arriver à la domination par l'anarchie qu'on vous dénonce aujourd'hui l'autorisation préalable comme un monopole effronté conquis sur la liberté publique par une nouvelle corporation monastique désignée au mépris et à la haine de toute la nation, conrnie si l'Université avait créé et introduit parmi nous l'autorisation préalable, comme si elle ne
(1) Décret de 1808, aii. 8 et 20.
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l'avait pas reçue des mains d'une loi antérieure à sa ptQ pre existence , et Tcomme si , en l'exerçant $ elle ne l'avait pas adoucie ! Jusqu'à nos jours, l'autorisation préalable n'avait pas même été contestée. L'empire n'a fait que l'emprunter à la monarchie; la restauration a pensé comme l'empire; Ici M; Royer-GoUard s'accorde avec M, deFontanes, M, l'évêque d'Hermopolis avec M, Cuvier. Citez-moi un seul de ces hommes, éminents à différents titres , qui ait considéré le pouvoir d'enseigner comme une industrie que l'État peut livrer impunément au premier venu; Tous ils ont pensé que le droit de l'État est d'exiger des garanties préalables , surtout des garanties morales dont TÉtat seul est le juge nécessaire /parce qu'il est responsable de tout ce qu'il laisse faire , comme de tout ce qu'il fait lui-même.
Telle est la pensée qui a présidé à la fondation et à l'organisation du corps enseignants. Mais qu'importe, Messieurs, que cette pensée soit aussi grande que profonde, si elle a été trahie? C'est par les effets qu'il faut juger toute chose. Qu'a fait l'Université du pouvoir qui lui a été remis par deux grandes lois et par le génie d'un grand homme? L'université, Messieurs, est prête à répondre à cette question. Elle demande elle-nnême à être jugée par ses œuvres ; mais elle ne consent pas h les laisser travestir ou noircir par l'ignorance ou par la, calomnie.
La tâicjhie de rUhîversîté était double : l'Université devait donner à la jeunesse française du dix-nfeuvième
aièdo riitetraiîtiDn qui M convient | elle devaii sunout lui donner Urle éducatioli appropriée aUx besoins 4 à l'es^ prit et au éaractère de notre tempa et de notre nation^ Iiitertôgeons-la silr oes deux points essentiels. Commençons par rinstruction.
Tout système d'instruction repose sur deux fondements également nécessaires t un bon plan d'études et des maitt^ capables de le pratiquer. Ces deux conditions acoomplies^ les résultats ne peuvent être qu'excellents « et l'instruction publique est ce qu'elle doit être*
Quel est donc le plai) d'études qui, depuis 1802* a été suivi et l'est encore dans tous les établissements publics et privés d'instruction secondaire? C'est le plan d'études que l'expérience universelle a consacré , celui qui a formé nos pères et qu'il eût été insensé de répudier en un Jour, sur la foi de théories aventureuses. Le collège d'aujourd'hui est le collège de l'anciennia monarchie { mais, sur les mêmes fondements et sui* le même plan général, il a reçu tous les perfectionnements que le progrès des temps commandait. Nous admettons successivement toutes les améliorations , lorsqu'elles ont conquis le suffrage public et que de sérieux succès les signalent; mais notre rôle n'est pas de courir après les innovations»
L'instruction primaire est faite pour tous, l'instruction secondaire pour un petit nombre. Ce petit nombre est l'aristocratie légitime et sans cesse renouvelée de la société moderne. A cette aristocratie-là il faut avant tout
deslumiëresgénéraIes; il lui faut inculquer de bonne heure, non les habitudes prématurées de telle ou telle profession, quelle qu'elle puisse être, mais l'esprit qui fait l'homme et le citoyen. Il lui importe d'avoir été longtemps imbue de cet esprit généreux , pour ne pas le perdre trop aisément dans les carrières qui l'attendent , pour y transporter et pour y conserver le culte fidèle de l'humanité et celui de la patrie. L'instruction secondaire ne prépare donc spécialement à aucune profession savante ou industrielle , son but est plus général : elle prépare des hommes et des citoyens.
Si ce principe est vrai , le fond de l'instruction secondaire, ce sont évidemment les humanités, c'est-à-dire l'étude des langues et des littératures de la Grèce et de Rome, couronnée par celle de la littérature nationale. Le collège met d'abord l'élève pendant quatre ou cinq années dans le commerce assidu des plus beaux génies. Quelle compagnie , Messieurs ! quel admirable apprentissage de tous les grands sentiments humains ! Depuis la Grèce jusqu'aux approches de la révolution française, les plus grands écrivains des pins grands siècles, à la fois diverss et semblables, comparaissent devant la jeunesse de nos écoles et lui apportent ce qu'ils ont donné au monde. Elle n'a l'air d'apprendre que des langues , mais en réalité elle reçoit la plus riche culture. Elle reçoit surtout ce sentiment de la vraie beauté en tout genre , qui , entretenu avec soin et nourri avec amour loin du monde et dans la vie studieuse du collège, se transforme peu à
peu en cet instinct sûr et prompt qu*on appelle le goût, puissance indéfinissable que rien ne remplace , qui pénètre rame aussi bien que Tesprit , et influe sur toutes les habitudes. Puis, quand les humanités, pendant plusieurs années, ont rempli l'imagination, le cœur, la raison, l'âme entière, du sentiment du beau à la fois et de celui du bien , l'homme ainsi ébauché , nous l'achevons par des études plus sévères. Nous ne voulons pas que l'élève quitte le collège sans que les mathématiques exercent son entendement aux conceptions abstraites, aux longues et diflBciles déductions , sans que les sciences physiques et naturelles lui apprennent les lois les plus générales de ce monde et les principaux caractères des êtres qui le remplissent , sans que la philosophie enfin , résumant les humanités, lui enseigne ce que c'est véritablement que d'être homme , quelles lois gouvernent à son insu son esprit et son cœur, quelle est cette âme qu'il sent battre dans son sein , quelle est cette sainte loi du devoir que nous n'avons point faite et qui nous est imposée , cette liberté merveilleuse qui a été donnée à l'homme seul , cette raison qui , malgré ses imperfections et ses limites , est pourtant capable de concevoir ou de pressentir l'être infini , invisible aux yeux , présent dans l'âme, créateur et législateur, témoin de la vertu, juge du crime, père de l'homme, suprême arbitre des sociétés humaines.
Ce système d'études est fondé sur l'ordre et le développement des facultés humaines. Supprimez quelque
partie de ee plan, ôt le résultat qm VQys voulez obtenir est manqué : l'homme que vous forinez ei^t incomplet» Bouleverse?; ce plan 5 mettez , par exemple , la physique et les mathématiquesi ayea la grammaire et les hum^r nitéa 1 vous croyez étendre l'esprit , vous l'affaiblissez , car vous le condamnez h tout effleurer. On n'apprend tout k la fois qu'à, la condition de ne rien apprendre! solidement, Le jeune honame lui-niême n'a qu'une certaine mesure d'attention ; s'il la disperse mv trop d*Ql> jeta, il s'épuise en vain} p'il la rassenjble sur quelque? olqets bien phqisis, il augmente se^ foreei^ par leur bpn emploi, Entre les sciences et Jes lettres l'esprit incertain ne sait à quoi s'attacher. Mais suivez l'ordre de la nature I cultivez d'abord les facultés qui ô'éyeillenl les premières*, et quand l'â-ge d§ la réflexion' Pt des raisQpnements abstraits pera ventt , inettez le jeune hemn^e aux mathématiquesf ? il s'y appliquera Pans incertitude, et y fera des progrès rapidefii. C'est d'ailleurs dégrader les mathématiques, que d'eP faire iine étude accessoire, Elles ont trpp de pri>^ en elles-naêmes , et elles so^t à rintelligence un exercice trep salutaire , pour W imposer à qui n'en est pas capable. Pour l®w donner toute leur importance, il faut les mettre à leur vraie place, après la grammaire et les humanités , et ayec la philosophiot
Tel est le système de nos ^\>v^^es ; tout autre est un chaos stérile ou une mutilation sacrilège de la nature humaine. C'était là le système suivi dans tous les anciens collèges des Universités et des congrégations enseignan-
tes ; c'est celui qui a été rappelé et prescrit de nouveau en 1840 (1) , (3t je le tiens comme d'un effet si certain sur l'accroissement de 1- attention et des forces de Tesprit, c'est-à-dire sur l'avenir intellectuel de la France , que le suivre inviolablement est à mes yeux le premier devoir de tout homme d'État placé à la tête de l'instruction publique.
Mais pour exécuter dignement un tel plan il faut des maîtres d'une capacité assurée ; car ce principe est infaillible t autant valent les maîtres , autant vaut le pollégei il importe donc de savpir d'où viennent les professeurs de l'Université , à quelles conditions l'État les accepte ou comment il les prépare à bien remplir les fonctions qu'il leur confie.
Le même décret de 1808 qui organise l'Université pourvoit à sa durée et à son recrutement à l'aide de deux institutions différentes qui se soutiennent l'une l'autre, l'école normale et l'agrégation.
L'école normale est l'image de l'Université, comme l'Université est l'image de la France. Nulle barrière religieuse, nul engagement étroit en contradiction avep l'esprit de nos mœurs et de nos institutions. On arrive dp tous côtés à l'école normale , mais on n*y arrive que par un concours ouvert dans toutes les parties de la France. La condition pour se présenter à ce concoure est d'être
(1) Voyez le règlement général des études dans les collèges^ du 33 août 1840 , ainsi que la circulaire rainistérielle do 37 août.
bachelier es lettres ou es sciences, c'est-à-dire d'avoir reçu une instruction secondaire entière et complète. Yoilà des jeunes gens qui seraient presque en état, puisqu'ils sont les plus distingués des bacheliers, de donner euxmêmes l'enseignement secondaire. Au lieu d'enseigner, ils redeviennent élèves à l'école normale. Ils y restent trois ans sous une discipline dont le règlement, libéral et sévère tout ensemble , est publié. Le règlement d'études l'est aussi. Rien de mystérieux , tout à la lumière du jour. Après un tel noviciat, vous croyez qu'on va leur confier une chaire et les nommer professeurs? Nullement; ils sont admis à prendre part aux divers concours publics de l'agrégation avec tous les autres candidats qui justifient des mêmes grades et de services équivalents accomplis dans un établissement autorisé.
Les hommes qui ont traversé tant d'épreuves si bien coordonnées entre elles peuvent-ils ne pas être dignes de la confiance du gouvernement? Eh bien, même alors, elle ne leur est point accordée tout entière. Les agrégés nommés au concours ne sont d'abord employés qu'à titre provisoire. Il leur faut au moins trois années d'exercice pour obtenir le titre définitif de professeur. Jusque-là, si, dans la pratique, tout agrégés qu'ils sont, ils ne répondent pas à l'espérance qu'on avait mise en eux , leur situation provisoire peut être prolongée , ou même toute fonction peut leur être retirée : car l'agrégation n'est qu'une aptitude nécessaire, elle ne confère point un droit absolu. Lorsqu'enfin ils ont été trouvés irréprochables
SOUS tous les rapports, alors, mais seulement alors, on les institue définitivement ; ils acquièrent le titre de professeur qu'ils ont gagné à la sueur de leur front, au prix de tant d'études , de tant d'épreuves enchaînées les unes aux autres , après six années au moins et quelquefois huit ou dix années de service, comme élèves de l'école normale et comme agrégés. Certes, ils méritent bien alors ce titré honorable , il est donc bien juste qu'ils ne le puissent perdre par un caprice ministériel, à la suite de quelque accusation ténébreuse. Grâce à Dieu, comme on ne devient professeur qu'après avoir donné à l'État de sérieuses garanties , dès qu'on l'est , on a droit soi-même à des garanties sérieuses. Les professeurs les trouvent dans l'autorité du conseil , sans lequel nulle atteinte légale ne peut être portée à la condition d'aucun membre de l'Université. Le conseil exerce alors les mêmes fonctions que la cour de cassation , quand il s'agit de juger les membres de l'ordre judiciaire : tribunal nécessaire , incorruptible , équitable , juridiction éminente placée à la tête du corps enseignant , pour le contenir à la fois et le protéger, éclairer le ministre et le corps tout entier; discipline paternelle sous laquelle se continue et s'achève en quelque sorte la perpétuelle éducation du professeur. En général, l'enseignement dure au moins vingt années, vingt années d'efforts non interrompus.
C'est à l'aide d'une génération de maîtres ainsi formée et renouvelée aux mêmes sources, l'école normale et l'agrégation , que nous avons pu réaliser le plan d'é-
tildea précédeminent exposé, Pfpua avons reçu ex\ 18Q2 rinstruction gpcon(}É|.ire. jnpfte ^t comme anéaptie, et nous vous, la. présentons aujpurd'Jiu} pleine ç|e yie^ Les diverses parties (Je notr^ systèmes d'études pnt été Sftccesr sivpment, les unee» raniipées, Ips autres presque; çrééps,^ toutes perfeçtiqpiiéesç
Qu'était-ce, avant Î78Q, que l'epseigneipeqt des sciences clans les, collégpa de |;Qutes les congrégations et mênie dan^ çeiix de T Université de Paris? Je reconnais qu'il était à sa place ^ c'est-à-dire à la fin des études classiques, et ^ côté de l'ensQigneinent de la pjiilosophie j mais cette plaçg si bien mp-rquée était presque vide, et l'enseignenient sçieptifiqu^ en lui-même n'était riep ou très-peu de pfipse, L'Université, en |ui rendant sa place légitime, \\i\ s» j^pppé tppte la portée convenable et en même temps sps justes limites. D'une part, nos collèges royaux préparent directement, par une culture particulière, sans être exclusive, aux plus hautes écoles spéciales, par exem^ple ^ l'école polytechnique. Et, d'un autre côté, il ij'y a p^s de collège communal de plein exercice qui ng prépare au baccalauréat es lettres, où sont exigées, dans une sage mesure, les connaissances scientifiques sans lesquelles il n'y a pas d'homme bien élevé. Sans doute, les immenses progrès que Ips sciences ont faits depuis cinquj^nte ans, l'éclat qu'elles ont jeté sur notre p^i-ys, la juste autorité dont elles sont entourées, imposaient à 'l'Univprsité |e devoir dp fair-e à leur étude une juste part dans spn système d'instruction. ïîlle
n'a fait en cela que suivie son p}ècle ^ majs elle l'f^ suivi : c'est là pon honneur»
Je Tai déjà dit : le fond même, rohjet propre, l'esprit et rame de Tinstructipp secondaire, pe sont les études classiques. Le latin çst la première et la plus néaessaire de ces études. Disons toute la vérjté : sans la connaissance de la langue et de la littérature latines, tout homme est comme un étranger dws la famille humaine ; il ignore ce que signifient ces grands noms, Virgile et Horace, Cicéron, Tite-Liye, Tacite. Vainerpent un pri de barbares s'élève contre les lettres latines; nons les fiyons défendues , et npus }es (Refendrons obstinément, Noi^s croirions mal seryir la patrie, que de lui former des générations armées de quelques connaissanpes scientifiques et dépourvues de cette culture noble et polie gui seule inculque à l'âme le sentiment de l'humanité.
Non-seulement nous avons relevé et soutenu les lettres latines, mais nous avons porté l'étude de la lapgne et de la littérature grecques bien au delà .de pe qu'elle était avant la révolution française, même dans les meilleurs collèges de l'Université de Paris. C'est peu de chose , Messieurs , pour ceux qni ne verraient 1^ que la connaissance d'une langue de plus} mais, ^ pe point de vue même, le grec seul enseigne bien le latin, et tpus deux réunis enseignent excellemment le français. Mais le grec n'est pas seulement une langue , c'est une littérature , c'est tout un monde pénétfé du sentiment de la beauté , le réfléchiss^-nt pt je répandant de toutes parts avec une
force et un charme incomparable. La beauté latine est mélangée ; la beauté grecque est pure et accomplie. Qui peut vivre quelques années avec Homère et Sophocle, avec Platon, Démosthène, Polybe, sans prendre le goût de cette grandeur simple qui est en quelque sorte la santé de l'esprit et de l'âme? Avoir ranimé et presque fondé l'étude des lettres grecques est un service public et social dont l'Université peut s'honorer.
On peut dire avec plus de raison encore qu'elle a fondé l'enseignement de l'histoire. Bossuet ne voulait pas que son auguste élève ignorât le genre humain. L'Université a voulu que les jeunes Français n'ignorassent ni le genre humain , ni là France. Lié à toutes les études classiques et s'y rapportant sans cesse , l'enseignement de l'histoire a pris dans les collèges un développement considérable, et désormais, je ne crains pas de le dire, il y a plutôt à le resserrer qu'à l'étendre. On s'arrête devant la révolution française dont l'histoire est partout, dans les livres contemporains, dans les souvenirs des familles et comme dans l'air que nous respirons. Le passé accompli et terminé est seul du domaine de l'enseignement historique. Le professeur d'histoire a plus d'un écueil à traverser; il doit être toujours modéré et plein de mesure, mais aussi sans lâche condescendance : car c'est dans le collège surtout que l'histoire est un enseignement moral et civil, une leçon de l'expérience, une leçon de Dieu même, que nul n'a le droit de corrompre. C'est pour n'avoir pu trahir sa mission que l'enseignement historique de l'U-
Diversité est exposé à tant de calomnies. Il continuera de les mériter.
J'arrive à l'enseignement de la philosophie. C'est l'endroit par lequel on attaque surtout l'Université, avec quelle violence, vous le savez; et pourtant c'est par là peut-être qu'elle a les meilleurs titres à l'estime publique et à la confiance de la société.
Je ne l'ignore pas, Messieurs, je suis ici le principal accusé , et avec raison ; car il faut bien que je le reconnaisse , si la direction de l'enseignement philosophique est une direction fausse en principe , malfaisante et dangereuse dans ses conséquences, je suis non pas le seul , mais le plus grand coupable. C'est moi, en effet, qui, depuis 1830, comme conseiller ou comme ministre, ai rédigé et proposé au conseil les deux grands arrêtés sur lesquels roule tout l'enseignement de la philosophie : l** le programme des matières qui doivent être enseignées, avec des solutions discrètement indiquées de manière à ne point étouffer toute liberté d'enseignement et à ne pas laisser aller au hasard un enseignement d'une telle importance ; 2^ la liste des ouvrages qui seuls peuvent être désignés aux élèves comme ouvrages classiques et faisant autorité. Je dénonce moi-même ces deux actes décisifs à toute la sévérité de la commission et aux lumières de son savant rapporteur.
Vous le voyez , je ne décline point la responsabilité
qui m'appartient, et en vérité il m'est aisé de la porter.
Daignez vous rappeler la déclaration que je fis, il y a
un ftîi, a efettè feftbuhè ; èllô êtàlt fortnèiie et càtégOMcJu^ ; elle posait nettement le principe qui doit jn-ésidei* à Tenseigneflleilt de la philâsôphie ââhs les écoles de l'État , à savoir, celUI du respect le plUô IscrUpuleUx poUr toutes les creyftnces et pour tous les cultes reconnus pai* l'État, et Bitiguliôfëltient jp(3Ur cette gratide religtoil èâtholique qui est celle de la majorité des Français* Ce respect scrupuleux Et été prescrit devant vous comme Une règle inflexible et absoluéi C'était un engagement sacré, et mes Collègues me connaissent a^ea pour être bien con-^ vaincus que si uh tel engagement n'eût pas été dans mon cdsur, si je n'eusse pas été bien décidé à la tenir moi-^ même et à le faire observer aux autres, je n'étais pas homme à le contracter à cette tribune, devant l'Université et devant la France» Cette déclaration avait paru suffisante à la chambre; elle avait ^ je puis le dire, obtenu son aesentiinent. Elle a été loyalement pratiquée par toUs mes confrères les professeurs de philosophie des coUégesG ommuiiaux, des collèges rôyaUx et des facultés; car je n'accepte pas pour les facultés le privilège d'une liberté sans règles * comme si les facultés ne composaient pas un ëervice public^ comme si leur enseignement ne s'adressait pas à la jeunesse! Depuis l'année dernière, j'ai redoublé de vigilance; j'ai voulu connaître les cahiers des professeurs suspects et tous les ouvrages publiés. Je les ai lus et examiiiéâ avec toute l'attention dont je suis capable , et avec un iè\e ariimé paj* le sentiment de ma responsabilité ; eh bien » je le déclare ej^icore une fuis, la
lîiàin ^ là ëbnSfciêhliê, hl dans lèë émets qUi oiil été ôous meô yeuJc^ ni dans les écrits publiés^ je h^aî tt'oUVé une ligne qui de près ou de loin pot^tât là môiridt'é atteinte à là religion; J'ai fait plus : j'ai Voulu présïdfer moi-Jnêthe plusieurs gtànds Concours publics , étl présence d'Un vaste auditoire , ëous l'œil d'adVérsdi^es attentifs épiaht toutes nos déiilat-ches , tous noà ë.(4tes, toutes nos paroles i là j'ai renouvelé, j'âî appliqué hautement les maximes que vous avez entendues. Uiie telle conduite â-t^ëllè désarmé les ennemis de l'UnîvéMté? Non; les outrages et les Calomnies se sotit abcrus^ fet jamais l'enseignement philosophique de l'Université n'a été attaqué avec plus de violence.
Il faut di^ne qùë je le défende encore et më défende moinmêmé i je le ferai. Messieurs, avec la modération qu'iniBpire le isentîment d'une botttKi feàusô «et d*une bonne conscience*
Puisque la déclaration qui a été fttite Id l'année dernière ne suffit pas^ que demande-t-oh donc à la philosophie? si ce n'est pas àsset qu'elle professe te plus profond respect pour tous les fcultes reiôonnus par l'État , et particulièrement pour èelui de la majorité^ qu'y a-t-il au-delà, je vous prie, sinon qu'oubliant deux de ces cuUes , elle n'en recoftriialsse qu'Un feèul et «e mette au service de Celui-là; qu'enfin-, n'ôh^eulemeut elle s'incline eomme elle le fdit, et bien volohtîers, devant les dogmes révélés de l'Église ^éatholiquC) mais qu'elle prenne oee dogmes oomme son poiiit de dép^su^t , sa règle
et sa fin ? En deux mots, il est clair qu'on veut ou détruire renseignement philosophique, ou s'en emparer au profitd'un seul culte. Ces prétentions expliquent le bruit qui se fait. Vous concevez que si l'enseignement de la philosophie était avoué innocent , il serait absurde d'en demander la destruction ou le monopole. Toute cette tempête déchaînée autour de nous, et qui éipeut les esprits les plus fermes, est donc factice en grande partie , et la passion est ici au service de l'intérêt.
Pour, nous, aux deux prétentions de nos adversaires nous opposons ces deux assertions que nous mettons avec confiance sous la protection de l'expérience universelle , et en particulier des besoins impérieux et de l'esprit insurmontable de notre pays et de notre temps. Selon nous, il faut qu'il y ait dans l'instruction secondaire bien constituée ixn enseignement philosophique ; il faut de plus .que cet enseignement, profondément respectueux pour toutes les croyances religieuses reconnues par l'État, ne soit le monopole d'aucune d'elles, pour pouvoir être à l'usage commun des jeunes gens qui appartiennent aux différents cultes.
La démonstration de ces deux vérités est bien facile.
Il faut un enseignement philosophique dans toutes les grandes écoles. Laissons-là l'Europe, sur laquelle nous pourrions bien nous tromper, restons en France. Depuis le treizième siècle jusqu'à la révolution française, connaissez-vous un établissement , je ne dis pas d'instruction supérieure, mais d'instruction secondaire, un collège un
peu considérable, soit à Paris, soit même en province, dans les congrégations enseignantes ou dans les Universités, dans rOratoireou même dans la société de Jésus, où il n'y ait pas eu un enseignement régulier de la philosophie? J'entends un enseignement complet dont les matières n'aient pas éfé précisément celles sur lesquelles roule aujourd'hui la philosophie de nos collèges, et même un enseignement bien plus étendu et plus relevé que le nôtre. Je défie qui que ce soit de trouver à cela une seule exception ; il n'y en a point et il ne peut y en avoir. C'est que l'enseignement philosophique possède deux qualités qui le rendent indispensable : il est, pour l'esprit, la meilleure gymnastique connue , et seul il peut pénétrer les intelligences et surtout les âmes de ces grandes vérités naturelles, placées* bien au-dessus de tous les systèmes, qui n'appartiennent à aucune école, mais au sens commun , et qui composent en quelque sorte le patrimoine de la raison humaine ; vérités sans lesquelles il n'y a aucune religion révélée possible, ni aucune société, quelle qu'elle soit, monarchique ou républicaine, parce que, sans elle, il ne peut y avoir de véritable morale ni publique ni privée.
On se fait l'idée la plus fausse de l'enseignement de la philosophie. On s'imagine que l'Université fait enseigner dans ses écoles tantôt tel système, tantôt tel autre , selon la mode du jour : ici Platon , là Aristote, Descartes ou Locke, Reid ouKant, M. La Romiguière ou M. Royer- Collard, et, bien entendu, M. Cousin, quand c'est
M. Cousin qui est au conseil. Messieurs, TUniversité a d'autres pensées. Elle nMmpose , comme elle nMnterdit aucun système parmi ceux que la raison peut avouer, par ce motif fort simple qu'elle envisage moins la philosophie en elle-même que dans son rapport avec la société- Autre chose en effet est la philosophie considérée comme science, dans la solitude du cabinet ou dans une Académie de rinstitut, et autre chose la philosophie comme matière d'un enseignement public donné à la jeunesse au nom de l'État. Ne perdez point de vue cette distinction : elle est la clef de toutes les difficultés. La science de la philosophie , par sa sublimité même , est à la fois la gloire et recueil de l'esprit humain. Elle a ses lumières , et elle a ses ombres, elle eôt pleine de vérités éternelles et d'opinions particulières. Ces opinions sont les différents systèmes, les différentes écoles qiie les siècles produisent, renouvellent, perfectionnent. L'histoire de ces systèmes et de ces écoles contient des leçons du plus haut prix qui peuvent avoir leur place dans un enseignement supérieur. Mais dans un collège , il n'y a point d'étude de luxe ; tout est dirigé vers l'utilité, vers l'utilité pratique. Là, on néglige les côtés hasardeux et changeants de la science, pour s'attacher à ses parties les plus fermes et les plus sûres , et c'est sur celles-là qu'est assis l'enseignement. Le grand but qtf on se propose est de former des esprits sains et vigoureux et des âmes honnêtes. On commence donc par instruire Tintelligence à se connaître elle-même, à se rendre compte de ses principales facultés , de leurs
fonctions et de leurs plus grandâ effets; après ces préliminaires renfermés en une juste mesure 9 on entre dans le domaine de ce qui est éternel , la logique dont les rè^ gles sont absolues 9 infaillibles, au-dessus de toute con^ troverse ; on expose ces règles avec l'étendue suffisante, on exerce h les pratiquer, on institue cette escrime savante , cette gymnastique dont je parlais tout à Theure , qui donne h l'esprit de viriles habitudes , assouplit et fortifie ses ressorts et en fait un instrument plus puissant et plus sûr pour tous les travaux de la pensée. Ici rien d'arbitraire, tout est nécessaire et marqué au coin de la vérité éternelle* Viennent ensuite ces autres vérités tout aussi éternelles , qui , grâce à Dieu , n'ont manqué à aucun homme, à aucune société , puisque sans elles l'homme n'est pas un homme et la société n'est qu'un chaos : la spiritualité de l'âme , la liberté de l'homme , la loi du devoir^ la distinction de la vertu et du vice , du mérite et du démérite, la divine providence, et ses promesses immortelles inscrites dans nos besoins les plus intimes, dans sa justice et dans sa bonté. Ces grandes vérités , plus nombreuses et plus lumineuses qu'on ne le croit , trouvent un consentement naturel, et leur ensemble compose une admirable doctrine qu'aucun philosophe ne peut revendiquer comme sa propriété particulière, et qu'il importe de déposer, dès la jeunesse, dans l'intelligence et dans l'âme de tous les hommes et de tous les citoyens.
Voilà, Messieurs, l'enseignement philosophique de
rUniversité; en voilà dû moins le fond; le reste n'est qu'accessoire : nous n'y attachons qu'un intérêt secondaire. Plus sévères que tous nos devanciers, sous la restauration elle-même, plus sévères que M. Royer-Collard et que M. Tévêque d'Hermopolis, nous veillons, et depuis longtemps, à ce que l'enseignement soit dirigé sur ces points essentiels , sur les choses à la fois incontestables et incontestées. Nous voulons apprendre à nos élèves ce qu'ils n'auront point à désapprendre un jour, ce qui importe également à tous les cultes, à tous les rangs, à toutes les professions , ce qui fait les bonnes croyances et les saintes espérances, ce qui soutient et dans la vie et dans la mort.
Ainsi , ou l'on prétend que l'État n'est pas intéressé à former des esprits solides et des âmes pénétrées de maximes vertueuses , ou il faut accorder que l'État a le devoir de procurer à la jeunesse un enseignement philosophique , tel que celui dont je viens de donner à la chambre une bien faible idée.
L'enseignement de la philosophie est donc un enseignement nécessaire. Mais, pour qu'il remplisse sa grande et salutaire mission , précisément pour qu'il serve et la religion et la société , il faut qu'il ne repose point sur les dogmes particuliers d'aucun des cultes reconnus; car autrement il ne les sert pas tous , il n'en sert qu'un seul ; il ne s'applique qu'à une certaine partie de la jeunesse, il n'est plus fait pour la sbciété tout entière. 11 ne peut donc plus être donné au nom de l'État , mais au nom seul de
la religion catholique ; il ne peut être institué que par elle, et il ne peut être surveillé que par elle , à tous ses degrés. 11 faut alors , pour être conséquent , remettre au clergé la direction du concours d'agrégation , en ce qui concerne la philosophie, il faut lui remettre renseignement philosophique de l'école normale qui y prépare, et encore le droit d'interroger au baccalauréat es lettres sur la partie philosophique de l'examen ; car il est absurde que de.s laïques soient juges des résultats d'un enseignement que le clergé donne ou autorise; il faut aller jusque-là dans la pratique , ou le clergé n'est sûr de rien ; c'est-à-dii e qu'il faut bouleverser de fond en comble l'Université.
Pourquoi pas? dira-t-on. Eh bien, à la bonne heure. Mais voici une autre conséquence un peu plus embarrassante , car elle n'atteint plus seulement l'Université , mais la société tout entière, telle que nous l'ont transmise la révolution et l'empire. Encore une fois, qu'a voulu la révolution et qu'a fait l'empire? Une société où tous les citoyens de la même patrie, quel que soit leur culte, servent dans la même armée, portent les mêmes charges, sont également admissibles à tous les emplois, doivent être imbus du même esprit civil, et par conséquent doivent recevoir à peu près la même éducation.
Tel est le fondement sur lequel est établie l'Université. Tous les cultes, comme tous les rangs, sont admis dans ses collèges. L'unité de nos écoles exprime et confirme l'unité de la patrie. Mais s'il y a un enseignement, et peutêtre le plus important de tous, qui repose sur les prîn-
cipes exclusifs d'un culte particulier, tous les enfants des autres cultes sont exclus de cet enseignement ; le collège n'est plus l'image de la société commune ; il faut le diviser, ou plutôt, et c'est ce que j'entends demander avec une indignation profonde, il faut des collèges différents pour les différents cultes , des collèges catholiques et des collèges protestants, des collèges luthériens et des collèges calvinistes , des collèges juifs et bientôt des collèges musulmans. Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, à nous renfermer comme dans des camps différents, des prêtres à notre tête; merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le patriotisme I Et ce pays qui, du moins, dans ses malheurs, avait conservé une ressource immense, la puissance de son unité, la perdra; il descendra des hauteurs de la révolution et de l'empire, pour revenir. , , • , à quoi, je vous prie? Non pas à l'ancien régime, avec ses grandes institutions, à jamais anéanties, A quoi donc? A un je ne sais quoi, indéfinissable et sans nom, que le monde étonné n'oserait pas appeler la France I
Voilà l'abîme oii nous conduit pas h pas l'insolente folie des adversaires de l'Université. Ils ont cru, et de faibles esprits ont pu croire un moment avec eux, que l'Université était un caprice impérial, une institution d'hier qui pouvait n'être plus demain , sans racines dans le pays , sans lien avec les autres parties de l'édifice national. Non, l'Université est assise sur les fondements mêmes de la société française, La France est une ; toutes
ses grandes institutions sont sœurs : vous ne pouvez en frapper une sans les frapper toutes et sans blesser au cœur la France tout entière. L'Université est une aussi ; tous ses enseignements se tiennent et forment un tout indivisible. L'enseignement de la philosophie semblait , au premier coup d'œil, une chose d'une assez médiocre importance , qu'il était aisé de supprimer ou d'altérer dans son caractère ; et voilà que changer ce seul enseignement, de respectueux qu'il est et doit être envers toutes les communions, le rendre exclusif, l'appuyer sur les dogmes d'une conununion particulière, il se trouve, à la pratique, que c'est dénaturer l'enseignement général du collège, bouleverser toute l'Université, et avec elle la société française. Pour maintenir donc l'esprit de notre société, il faut nous maintenir celui de l'Université et le caractère séculier de l'enseignement de la philosophie. Notre système d'instruction secondaire , dont les humanités sont la base, que les sciences agrandissent et que la philosophie couronne , n'est point un système arbitraire qu'une main téméraire puisse impunément mutiler. Il est incorporé au système entier, de l'Université, dont le génie n'est pas autre chose que le génie même de notre temps et de notre pays appliqué à l'instruction publique. Vous connaissez maintenant , Messieurs , le système d'études de l'Université. Je crois avoir démontré que le système est excellent en lui-même, et qu'entre les mains de maîtres éprouvés, sous une autorité forte et toujours la même , il a dû produire et a produit en effet une in-
struction secondaire florissante dont le caractère sMdentifie avec celui de notre société. Il me reste à vous parler de l'éducation dans l'Université. Ici je rencontre les mêmes adversaires, le même genre d'attaques ; je me flatte que mes réponses ne seront pas moins décisives.
On s'en va répétant avec un air de triomphe : « Nous admettons que l'instruction est bonne dans vos collèges; mais qu'est-ce que l'instruction ? Bien peu de chose : l'éducation est tout. Or, l'éducation , en fait, vous ne la donnez pas; en principe , vous ne pouvez pas la donner ; car l'éducation est essentiellement religieuse. »
Autant d'assertions, autant d'erreurs.
Et moi aussi , je reconnais que la grande affaire est ici l'éducation. Je prétends même que c'est en vue de l'éducation surtout qu'a été fondée l'Université, et si elle ne donne point l'éducation , je veux dire l'éducation convenable, elle ne remplit pas sa mission. Mais en même temps , je regarde coname le lieu commun le plus frivole, ' le plus contraire à toute expérience et à la nature des choses , cette séparation si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de l'instruction et de l'éducarlion, et je soutiens, avec tout ce qu'il y a jamais eu d'hommes d'État , de moralistes et d'hommes d'école consommés, que partout oîi il y a une instruction véritablement saine et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.
Quelle idée se fait-on, Messieurs, des sciences et des lettres, et particulièrement des études appelées, à si juste titre , humanités, si on suppose qu'elles se bornent à dé-
poser dans la mémoire et à la surface de Tentendement quelques connaissances^ plus ou moins précieuses, sans exercer aucune influence sur toutes les autres facultés et sur l'âme tout entière? Quoi! on n'app rend que des langues différentes à un jeune homme , lorsque pendant sept ou huit années on le nourrit de la lecture assidue des chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la littérature nationale ! Quoi ! tous ces divins génies , hôtes assidus de nos collèges , guides et compagnons fidèles de nos élèves, ne leur enseignent que des mots! On rougit en vérité d'avoir à réfuter de pareilles extravagances. Non , Messieurs, ce commerce intime avec ce qu'il y a eu de meilleur et de plus grand sur la terre est la plus bienfaisante éducation. Tout l'art de l'éducation consiste , en effet , à créer autour de la jeunesse une atmosphère morale d'autant plus efficace , qu'elle est ou semble plus naturelle. Nous la créons sans effort , en laissant sortir des monuments consacrés des grandes littératures ce parfum insensible et pénétrant d'idées justes et de sentiments honnêtes qu'ils exhalent sans cesse, qu'ils répandent et entretiennent dans l'humanité. Dites-moi quelle est l'idée vraie , quel est le sentiment généreux qui ne soit pas dans ces pages immortelles ? La justice et la bonté , l'héroïsme et la mansuétude, le dévouement à la patrie et les tendresses domestiques , l'amour de Dieu et l'amour des hommes, tout ce qui épure, élève, agrandit l'âme, le génie l'a trouvé et l'enseigne depuis deux mille ans. Cet enseignement vertueux remplit nos écoles. Et on ac-
cuse l'Université de ne pas donner l'éducation , précisément parce qu'elle la donne soub sa forme la plus vraie , celle d'une leçon vivante qui n'a pas lieu à tel jour et à telle heure, mais toujours et partout, à l'aide de toutes les études , depuis la plus humble jusqu'à la plus haute , se rapportant toutes, par leur vertu propre et par leur harmonie, à cette fin grande et excellente l
S'imaginerait-on , par hasard , que l'éducation exige des formules abstraites et générales , un enseignement spécial et didactique î Mais c'est là le contraire de ce que recommandent les grands moralistes, les maîtres en fait d'éducation. Tous recommandent de s'adresser à l'imagination et au cœur» aussi bien qu'à l'entendement, et de faire passer en quelque sorte les principes par la voie du sentiment , dans l'âme tout entière ; car ce ne sont pas les idées , ce sont les sentiments surtout qui font les habitudes, déterminent les actions et président à la vie. L'éducation vient de partout , ou elle n'est nulle part ; elle doit venir de l'air même que l'on respire dans les collèges ; elle découle incessamment, pure et abondante de notre système d'instruction.
Elle ne résulte pas moins de notre système de discipUne.
Les études classiques forment Phomme à leur manière ; la discipline confirme et achève l'œuvre des humanités. Elle commence un enseignement continu et de la plus puissante influence. Elle enseigne à tous ce qu'il y a de meilleur et de plus nécessaire, l'ordre, Messieurs, un
ordre sagement établi , maintenu fermement. Études et récréations, récompenses et punitions, exercices d'esprit ou de corps, leçons littéraires ou pratiques pieuses, tout est soumis à une règle connue d'avance. Faibles et forts, prompts et tardifs , fils de prince et même de roi , ou enfants du plus simple citoyen , cette règle est audessus de tout le monde , image admirable et anticipée de l'ordre public et de notre grande égalité civile.
Nos récompenses sont quelques mots d'éloge, quelques livres, les rangs plus ou moins élevés que mérite le talent soutenu par le travail. Travailler, toujours travailler, est le seul moyen d'obtenir l'estime et un rang mobile auquel n'est attaché aucun privilège. Nous tenons en réserve, au service de l'ordre, les punitions nécessaires. Mais nous nous adressons et nous nous fions à la raison naturelle des élèves qui , après tout , sont des hommes aussi. Le gouvernement de nos écoles , soumis lui-même à la règle, lui emprunte cette force admirable de la justice, la seule qui soit efficace aujourd'hui et qui ne peut régner dans la société tout entière sans se trouver d'abord au sein du collège.
S'il n'y a pas là, Messieurs, tout un système d'éducation morale et sociale, j'ignore ce qu'il faut entendre par ce mot. Nous donnons l'éducation telle que notre temps et notre pays la demandent ; il ne nous manque que l'éducation incompatible avec le génie de notre pays et de notre temps.
Mais j'entends ce cri répété par tous les échos de l'es-
prit de parti : l'éducation est essentiellement religieuse ; l'Université ne donne pas , et elle ne peut pas donner une telle éducation. On ne tire pas la conséquence , mais la conséquence se tire d'elle-même : c'est que le clergé seul étant capable de l'éducation religieuse, est seul capable de l'éducation véritable , et qu'il faut lui livrer l'instruction publique , ou du moins lui faire dans l'Université une plus grande place.
Oui , l'éducation est essentiellement religieuse, si par là on veut dire que la religion doit intervenir sérieusement dans l'éducation. Il n'y a pas un législateur, il n'y a pas un seul père de famille , qui n'accepte ce principe; et, pour ma part, je ne le désavouerai point aujourd'hui après l'avoir tant de fois proclamé moi-même. Mais autre chose, Messieurs, est l'intervention sérieuse et efficace de la religion dans l'éducation , autre chose est la domination du clergé dans l'instruction publique. Si c'est au fond cette domination que l'on veut, toute explication est superflue; l'intérêt est sourd , la passion aveugle. Mais je m'adresse à des hommes qui , comme pères de famille ou comme hommes d'État, ne peuvent vouloir que la juste intervention de la religion dans l'éducation de la jeunesse. Or, pour ceux-là, mais pour ceux-là seuls, je déclare qu'ici l'exacte mesure a été posée par l'empire , qu'elle a été maintenue par la restauration ,et qu'elle ne serait pas dépassée sans provoquer une réaction fatale , sous la loi inexorable de la justice éternelle qui punit tout excès par un excès contraire.
D'abord concevez-vous, je vous prie, que l'auteur du concordat, celui qui parmi nous a relevé les autels , et qui voulut que la religion concourût avec la patrie pour consacrer aux yeux des peuples soA avènement à l'empire, fondant un grand système d'éducation nationale , eût oublié la religion? Cela ne se peut supposer. Dans le conseil de l'Université impériale siégeaient de savants et vertueux ecclésiastiques , et parmi eux le digne supérieur de Saint-Sulpice, M. l'abbé Emery. C'est lui qui a inspiré les articles de nos règlements d'études et de discipline qui sont relatifs soit aux exercices , soit à l'enseignement religieux. Pensez-vous que M. l'abbé Emery ait manqué de zèle ou de lumières? La restauration a porté à la tête de l'instruction publique M. l'évêque d'Hermopolis. Pouvez-vous supposer , de grâce , qu'un tel personnage, devenu et resté si longtemps grand maître de l'Université , n'ait pas regardé comme son premier devoir d'y établir la légitime influence de la religion? Eh bien, qu'a-t-il fait. Messieurs? Rien de ce qu'on demande aujourd'hui. Il s'est contenté de maintenir, en les développant, les sages prescriptions de l'abbé Emery. Et nous, les avons-nous abolies ou affaiblies? Non , nous les avons plutôt fortifiées.
Et pourtant il était survenu un événement immense, une révolution. La charte de 1830 a détruit l'article 14 de l'ancienne charte, ce dernier asile ou plutôt ce dernier écueil du droit divin de la monarchie absolue. Elle a fait plus, elle a aboli toute religion d'État; elle n'a reconnu
lâ religion cathoKque que comme celle de là majorité des Français. Au fond , ce sont là les deux grands changements introduits par la révolution de juillet; mais ces deux changements, mûrement considérés dans leurs principes et dans leurs conséquences, élèvent ce qui s^est fait en 1830 à la hauteur d'une révolution. Grâce à l'admirable constitution de TUniversité, dépositaire des grands principes de Tégalité civile et religieuse , jamais il n'y avait eu dans nos collèges d'oppression religieuse, même aux plus mauvais jours de la restauration. Depuis 1830, ridée même de l'oppression d'un culte par un autre devenait impossible. Une liberté plus grande encore a donc été laissée aux difTérents cultes ; le vœu des pargnts a été plus que jamais consulté en matière de religion. Mais plus la religion catholique perdait en apparence, plus l'Université s'est fait un devoir de relever son autorité dans la mesure permise par la charte. Écoutez la vérité : il n'y a pas un collège , soit royal , soit communal, où iln'y ait un aumônier, et quelquefois plusieurs, chargés de toutes les fonctions religieuses prescrites par les règlements de la restauration et de l'empire. Je le demande hautement : quelle est la partie de ces règlements qui a été supprimée ou qui n'est plus exécutée depuis 1830 ? Nul changement n'est intervenu.
Que dis-je? Messieurs, je me trompe. Nous avons, pour complaire aux évêques , abaissé la rigueur tutélaire des plus sages prescriptions. Aux termes des règle-
ments (1) , tout aumônier doit être licencié en théologie, et par conséquent bachelier es lettres. On a rejeté cette condition si raisonnable; et ne pouvant éclairer ni vaincre cet aveuglement superbe qui croit s'élever en foulant aux pieds toutes les prescriptions du pouvoir civil, nous avons dû laisser tomber celle-là en désuétude t Et cet aumônier, tel que nous avons consenti à le recevoir, sans aucune garantie de capacité littéraire, lui avonsnous fait une situation moins élevée? Non ; il apportait moins, et il a trouvé les mêmes avantages et le rang que lui assuraient ces règlements qu'il n'observe point (2). Il a aujourd'hui la même autorité dont il jouissait sous l'empire et sous la restauration. Partout où nous avons pu obtenir des évoques des aumôniers éclairés et instruits même sans être bacheliers es lettres ni licenciés en théologie , outre les exercices religieux, qui tous ont été maintenus l nous avons institué , surtout pour les classes supérieures , des conférences où le dogme catholique et la morale chrétienne sont la matière d'un enseignement régulier. Quelquefois même nous avons voulu que cet
(1) Rôglement da conseU du 19 Beptembre 1809 , sar la police des lycées.
(2) D'après le règlement déjà cité, l'aamônier est aâsimilé aux professears de l''* classe. Dans on règlement da même jour, sur radministration économique des lycées, l'artiele 43 dit que Taiimônier, qui déjà est logé au lycée , sera nourri graluitemeiit, avantage qu'il ne partage avec aucun professeur ni même avec le censeur et le proviseur.
enseignement (passez-moi ces détails, ils ont leur importance) devînt le sujet de travaux et de compositions comme tous les autres enseignements, et à ces travaux nous avons attaché des prix, pour les relever et pour y attirer. Qu'on nous montre ces mesures dans les règlements de la restauration (1). Oui, nous avons provoqué, encouragé , récompensé l'enseignement religieux ; mais nous ne donnons pas ce beau nom aux déclamations qu'on voudrait mettre à sa place. Serait-ce faire l'ofTice d'un aumônier que de venir dans un collège souffler la discorde, attaquer les autres cultes, se complaire dans l'apolbgie de faits ou coupables ou bizarres empruntés au moyen âge , opposer le pouvoir temporel et le pouvoir religieux, décrier l'instruction qu'on ne peut donner au profit de l'éducation qu'on ne donne pas , représenter la raison comme naturellement hostile à la foi , quand on devrait s'appliquer à faire voir et à procurer leur légitime harmonie, et, en face de nos chaires légales de philosophie , poser comme un principe incontestable et consacré par l'Église , que toute philosophie est impie et conduit nécessairement au matérialisme et à l'athéisme? J'en conviens, l'Université ne prescrit ni ne tolère un pareil enseignement; car il ne peut s'établir que sur les ruines de l'Université. Mais elle prétend que c'est là un instrument de combat, une machine de guerre entre les
(1) J*ai , en 1831 ^ réclamé ces mesures dans mon rapport sar l'instrucliou publique eu Prusse, 3« édition , t. 1*S p. 143 et passim.
mains de l'esprit de parti , et non l'enseignement religieux institué par l'Église et consacré par toute la tradition. La vraie religion est amie des lumières : elle est trop sûre des vérités qui lui ont été confiées pour redouter le progrès de la raison : loin de là, elle s'unit naturellement à la vraie philosophie, elle est en paix avec l'esprit de notre société et de notre siècle, parce qu'elle est de tous les siècles , et qu'elle sait bien que toute société , si avancée qu'elle puisse se croire , renferme dans son sein d'inévitables misères que la religion seule peut au moins consoler, et qu'après nos longues discordes , où tant d'espérances ont fait naufrage, il n'y a personne qui ne lève les yeux au ciel conmie vers l'asile qui ne trompe point. Voilà la religion que nous voudrions de tout notre cœur et de toute notre âme répandre et affermir dans les écoles nationales. La religion y sied bien , entre la science et la patrie. Veut-on nous indiquer quelques moyens ignorés de nos devanciers, et qui aient échappé à M. l'abbé Emery, à M. le cardinal de Bausset, à M. l'évêque d'Hermopolis, pour arriver plus sûrement à ce résultat si désiré? Nous les demandons; nous invoquons un concours éclairé et charitable ; nous ne repoussons qu'une domination inconnue à nos pères, et que nos fils ne supporteraient pas.
J'ai prouvé, je l'espère, pour tout homme impartial , que la religion a dans nos écoles l'autorité qui lui appartient, que les règlements existants sont ceux de l'empire et de la restauration, qu'ils sont pratiqués d'une manière
— ça —
skieuse i qu'ainsi Téducation que donne l'Université est une éducation religieuse , dans la mesure déterminée par les ecclésiastiques les plus éclairés de notre temps ; que cette éducation sagement religieuse se lie de toutes parts à l'éducation morale qui sort de notre système d'étude et de discipline ; qu'enfin sous ces deux grands rapports de l'instruction et de l'éducation, l'Université répond dignement à la grande pensée qui l'a fondée.
Si maintenant l'Université avait à comparaître devant son immortel fondateur, après quarante années d'une durée laborieuse, traversée par trois révolutions, toujours en butte à de formidables inimitiés quelquefois coalisées , elle ne serait point embajrrassée du compte qui lui serait demandé. L'empereur avait voulu, qu'elle fût un corps : elle l'est ; elle a conservé sa forte hiérarchie ,^ses mœurs, son esprit; et dans ce moment où elle est si puissamment attaquée , elle peut se confier dans la fidélité de tous ses membres, dans l'obscur dévouement du plus grand nombre , dans la fermeté à toute épreuve de ceux qui, grâce à elle, ayant un nom, une plume ou une tribune, sauront la défendre avec persévérance, et braver très- volontiers , pour son service , les calomnies des uns, le mécontentement des autres. L'empereur avait voulu que l'Université fût un corps, mais un corps national , pénétré de l'esprit même de son pays et de son siècle : pour prouver qu'elle n'a point cessé de l'être, l'Université n'a qu'à se montrer à ses ennemis. L'empereur surtout avait enjoint à^ l'Université
d'être « la conservatrice de l'unité française et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions. » Paroles sublimes ! Le moderne Charlemagne n'en a pas prononcé de plus grandes : on y retrouve le fils et rhéxitier de la révolution française. L'Université n'a-t-elle pas fidèlement accompli sa patriotique mission ? Qu'est-ce ,. je vous prie , que tout ce système d'instruction et d'éducation que je vous ai si longuement développé , sinon un rappel énergique et continu à l'unité de la patrie ? Que sont tous ces collèges que je vous ai peints ouverts à tous les citoyens , à toutes les conditions , à tous les cultes^ gouvernés par une loi commune , animés par l'esprit de l'égalité , maintenus par une discipline ferme et loyale , et où l'ordre s'appuie toujours sur la justice ; que sontils , sinon des foyers permanents de toutes les idées élevées, de tous les sentiments généreux dont doit se nourrir la jeunesse d'un peuple libre ? Ah ! si l'Université n'enseignait que du latin , du grec , des mathématiques , et même de la philosophie, on l'eut épargnée peut-être. Mais c'est parce qu'elle enseigne quelque autre chose encore , c'est parce qu'elle est avant tout une grande institution morale et politique , qui imprime à tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin commune , le service et l'amour de la patrie, telle que nos pères nous l'ont faite ; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle a été si violemment attaquée , d'abord en 1815 , puis en 1821 , enfin aujourd'hui. Grâce à. Dieu, elle est encore debout. Vous la connais-
sez maintenant ; vous connaissez les principes qui ont été commis à sa garde. Elle n'est point un corps distinct de l'État; elle est l'État lui-même appliqué à l'éducation de la jeunesse, en la forme que réclame cette partie du service public. Ses titres sont ceux de la société tout entière. Jamais ses écoles, ni sous l'empire , ni sous la restauration , n'ont été aussi nombreuses ni aussi fréquentées. Ici les chiffres sont des arguments péremptoires , et ces chiffres ont été mis sous vos yeux (1). L'Université a la confiance de la France , parce que la France sent bien que l'Université , c'est elle-même.
Voilà , Messieurs, l'institution qui est à votre barre , et sur laquelle vous allez prononcer. Tant d'attaques, tant de calomnies l'ont ébranlée ; vous pouvez l'affermir, et vous pouvez la précipiter. La conserver n'est rien, si vous lui ôtez sa force morale et l'autorité dont elle a besoin. Elle a été fondue d'un seul jet par un incomparable ouvrier ; n'y touchez pas légèrement. Sans doute elle est loin d'être parfaite ; on peut, on doit s'efforcer de l'améliorer sans cesse , mais dans le sens même de son principe , celui de l'intervention tutélaire de l'État dans l'éducation de la jeunesse. L'Université est assise sur des fondements assez fermes pour admettre et porter tous les perfectionnements. Depuis 1808 et 1811 , combien n'en a-t-elle pas reçu , combien n'en peut-elle pas recevoir
(1) Voyez le rappcflrt ao Roi Bar l'instraction secondaire.
encore! Loin de repousser, elle sollicite tous les conseils, et n'en dédaigne aucun , de quelque côté qu'il lui vienne. Fille du dix-neuvième siècle , mais héritière aussi des anciennes traditions , a-t-elle conservé quelque usage peu en harmonie avec notre temps? Qu'on nous signale cet usage , nous ne sommes point des barbares ; nous l'examinerons à la lumière de la raison comme à celle de l'expérience , et nous serons heureux de toutes les réformes, grandes ou petites, que nous pourrons introduire dans nos règlements d'études ou de discipline , d'instruction ou d'éducation. Il y a plus : le génie impérial a^-t-il déposé dans nos constitutions quelque mesure devenue incompatible avec le progrès des libertés publiques? Nous sommes les premiers à demander que cette mesure soit ôtée.
Il y a dans le décret de 1811 une prescription dont je n'ai point parlé , parce qu'elle n'est point essentielle; elle l'est si peu que le décret de 1808 ne la contient point, et qu'elle ne se trouve pas même en germe dans la loi de 1802 , premier fondement de tous les décrets impériaux ; je veux parler. Messieurs, des divers articles du décret de 1811 qui enjoignent à toute pension et à toute institution d'envoyer leurs élèves dans les collèges des villes ou de l'État auprès desquels elles sont placées, pour y puiser le droit de se présenter, après l'entier achèvement de leur cours d'étude , au baccalauréat es lettres , condition de toutes les carrières civiles. Cette prescription est loin de mériter les attaques violentes dont elle
est l'objet. Ce n'est point , comme on le répète , une invention de l'empire ; c'est la pratique constante de Fancienne monarchie depuis Henri IV. Mais enfin , si elle favorise l'unité nationale , on ne peut nier qu'elle ne soit dure à la liberté. L'Université existait et elle florissaît avant cette contrainte imposée aux établissements privés. Presque partout elle attirait à elle les pensions et les institutions par la force de son enseignement et la renommée de ses maîtres. Dans les dernières années dé l'empire, la redoutable prescription , impitoyablement exécutée contre la volonté bien connue de l'Université , mais par des ordres supérieurs , fit naître des réclamations d'abord étouffées , mais qui éclatèrent en 1815 et s'accrurent sans cesse jusqu'en 18S0. La charte les accueillit : de là l'article célèbre qui promet la liberté de renseignement, bien entendu avec les garanties néceasaîres. L'enseignement n'est pas libre quand tout établissement privé doit envoyer ses élèves au collège ; et la contrainte exercée sur les institutions et les pensions retombe de tout son poids sur les familles. C'est cet état de choses que la charte a promis de faire cesser. Les vœux de YV^ niversité avaient précédé la charte. Loin donc d'apporter aucun obstacle à l'accomplissement de cette promesse solennelle, nous l'invoquons nous-mêmes. Sur trois ministres sortis des rangs de l'Université, il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'ait inscrit, dans les projets de loi présentés ou préparés , la liberté pour les pensions et les institutions d'envoyer ou de n'envoyer pas leurs élèves
dans les collèges commuïiaux ou royaux. Ajoutez qu'aucun de nous n'a jamais défendu le principe de l'impôt, si improprement appelé la rétribution universitaire. Supprimez cet impôt si l'état des finances le permet ; supprimez les articles coercitîfs du décret de 1811: ainsi peut et doit se réaliser le vœu de la charte , et s'ac=croître le domaine des libertés publiques. Maïs hors de là et au delà , tout est illusion , tout est péril.
Il est absurde d* appliquer l'article de la charte à l'autorisation préalable; car, en fait , l'autorisation préalable n'avait excité presque aucune réclamation. Il serait trop extraordinaire que la charte eût inventé à plaisir un prétendu droit d'enseigner qui n'avait été revendiqué patpersonne, tandis qu'évidemment elle devait répondra aux réclamations toujours croissantes qui s'élevaient contre la dure nécessité imposée aux familles d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État. Je tiens cela , Messieurs , comme un point incontestable. Otez donc la contrainte apportée par le décret de 1811 ; mais gardezvous d'envelopper dans le même sacrifice l'autorisation préalable ; car 6elle-ci n'est point une mesure exceptionnelle et abusive, sortie d'un décret impérial; c'est le principe même de toute la législation française dans les matières du domaine public , principe qui préexiste à l'Université , qui est déjà dans la loi de 1802 , qui était dans le droit public de l'ancienne monarchie , et qu'au nom de la raison, comme au nom de l'histoire, je crois avoir placé au-dessus de toute controverse. Pour l'État ,
abdiquer l'autorisation préalable , c'est un suicide. Maintenez-la donc , non pour favoriser un corps particulier, car un tel corps n'existe que dans l'imagination des faibles ou dans des calomnies intéressées , mais pour sauver la société de la confusion et de l'anarchie. Ne donnez pas à l'Europe civilisée le triste spectacle du gouvernement de juillet mettant moins de prix à l'éducation de la jeunesse que tous les gouvernements qui l'ont précédé, et la livrant aveuglément , et sans exijger de préalables garanties, au premier venu qui voudra s'en emparer. Tout le problème est de savoir en quoi doivent consister ces garanties , ou , en d'autres termes , quelle doit être la forme de l'autorisation préalable du gouvernement. Lalaisserez-vous, suivant la pratique actuelle, l'esprit général de nos lois et de centralisation moderne , entre les mains de l'État représenté par un ministre responsable et par un conseil de magistrats indépendants ! Ou .bien l'éparpillerez-vous , en quelque sorte, entre une foule de jurys locaux , les uns qui jugeront de la capacité littéraire et scientifique , les autres qui jugeront de l'aptitude morale? Dans l'un et l'autre cas , vous aurez maintenu ce qui constitue l'autorisation préalable, c'està-dire son caractère préventif, et par là vous aurez bien mérité de l'instruction publique et de la société.
Mais , quoi que vous décidiez à cet égard , quelles que soient les garanties préalables que vous imposiez à quiconque aspire à l'enseignement public, je m'assure qu'une fois ces garanties établies pour tous, vous n'en
exempterez personne. Tout a été dit , dès le premier jour, sur l'article 17 du projet ministériel. L'instinct national l'a accueilli avec un étonnement douloureux. Il inaugure un principe nouveau , inconnu à l'ancienne monarchie et à la nouvelle, celui d'établissements qui seraient exempts des conditions communes imposées à tous les autres, paiicela seul qu'ils sont des établissements ecclésiastiques. Je laisse là les difficultés d'exécution sous lesquelles a succombé le second paragraphe de l'article 17 : c'est au principe même de cet article, tel qu'il est contenu dans le paragraphe 1", que je m'adresse; car ici le principe est tout, et malheureusement votre commission le maintient. Ainsi donc il y aura des établissements qui pourront préparer au baccalauréat es lettres, c'est-à-dire à toutes les carrières civiles, conmie les collèges de l'État et des villes, et toutes les institutions privées qui auront fourni les garanties exigées ; et ces établissements auront le privilège de ne satisfaire à aucune de ces garanties ! Je dis aucune , car nulle part vous n'avez considéré de simples grades comme de véritables garanties. Les trois gradués exigés des petits séminaires pour avoir le plein exercice ne signifient donc rien à vos propres yeux. Ils n'eussent sufiTi à aucun établissement privé, et ils suffiront aux petits séminaires.
1" Les directeurs et les professeurs des petits séminaires n'auront pas besoin du brevet de capacité , tel que votre conmiission a pris soin de l'établir.
2" Les petits séminaires ne seront point surveillés ^
c'esfc-à-dire qu'on y pourra enseigner tout ce qu'on voudra, dans des ténèbres oîi Toeil de l'État ne pénétrera point.
3* N'étant pas surveillés , l'État ne pouvant pas en connaître les abus, ne pourra les dénoncer devant aucun tribunal; de sorte que ces abus, quels qu'ils soient, échapperont à toute répression légale.
Et encore je ne parle point ici de l'exemption des charges financières assez lourdes qui pèsent sur les autres institutions. Les élèves qui fréquenteront ces établissements seront au nombre de vingt mille , c'est-à-dire excéderont celui des collèges royaux.
Ces privilèges énormes surpassent ceux que posséda jamais sous l'ancien régime aucune congrégation religieuse enseignante. Car ces congrégations étaient toutes, et à toutes les époques, autorisées, surveillées, réprimées ; enfin , je l'ai prouvé , elles ne préparaient point aux grades académiques. Ou les mots ont perdu leur signification , ou c'est là un monopole tel qu'il n'y en eut jamais. Et quel est son titre? Il n'en a pas d*autres que celui-ci : les établissements en question sont dirigés par des ecclésîarf;îques. Langage inouï dans notre pays , et qui ne peut pas être accepté! Le dilemme est invincible, du moins à mon humble dialectique : ou les petits séminaires sont des écoles ecclésiastiques spéciales comme les grands séminaires , ou ce sont des écoles publiques et générales. Dans le premier cas, elles peuvent, elles doivent êtreexeraptes des charges communes , puisqu'elles
ne jouissent pas des avantages communs ; dans le second cas , si elles veulent jouir des avantages communs , il faut qu'elles portent les charges communes* Il n'y a pour les petits séminaires que deux régimes raisonnables : ou le droit commun, ou la spécialité, c'est-à-dire le régime de J'empire ou celui de la restauration. M. Guizot, dans le projet de loi de 1836, avait sagement laissé les petits séminaires à leur régime actuel , c'est-à-dire à leur régime spécial. En 1840 , j'avais annoncé aux deux chambres le droit commun. M. le ministre actuel le présenta eh 1841. Ici Tune et l'autre conduite peuvent se tenir selon les temps et les circonstances. Mais quant au régime nouveau de l'article 17 , qui confère aux petits séminaires à la fois les avantages de la spécialité et ceux du droit commun , je le tiens comme l'invention la plus malheureuse. Il renverse d'un seul coup deux grands principes : 1" le principe sur lequel est assise l'Université, à savoir, la sécularisation de l'instruction publique, l'intervention de l'État , sous une forme ou sous une autre, dans l'établissement, dans la surveillance et dans la répression de toute école secondaire d'un caractère public et général , et préparant au baccalauréat es lettres; 2"* le principe de notre droit civil qui n'admet aucune inégalité devant la loi. On accusait l'Université de monopole, corome si l'Université avait introduit l'autorisation préalable , et comme si le droit d'autoriser n'était pas un principe aussi légitime et aussi sacré que le droit de défense personnelle; et voilà que, pour satisfaire à ces déclamations,
pendant que l'Université propose elle-même de rendre à tous les établissements privés, autorisés ou brevetés, le droit de préparer au baccalauréat es lettres," pendant qu'elle rejette ainsi jusqu'à la dernière apparence de privilège, on confère à d'autres, à ceux-là même qui revendiquent contre elle une liberté indéfinie , le privilège le plus extraordinaire , le monopole le plus insupportable , et cela parce qu'ils s'appellent des ecclésiastiques.
Non , ce droit nouveau ne s'établira point en France. Ce n'est plus ici comme meïnbre de l'Université que je réclame , c'est comme citoyen , c'est comme Français , c'est surtout comme ancien conseiller et toujours serviteur dévoué de la couronne. Je supplie le ministère de ne point engager la dynastie nouvelle dans une entreprise aussi contraire à la grande mission qu'elle a reçue du vœu national , aussi contraire à tous ses intérêts identifiés avec les principes de la révolution française ; une entreprise qui dément son origine et qui , je n'hésite pas à le dire , la compromettrait sérieusement dans l'avenir inconnu ouvert devant elle. Pendant de longues années encore elle est condamnée à une lutte redoutable qu'elle ne doit jamais perdre de vue , et pour laquelle il lui importe d'amasser les trésors d'une légitime popularité. C'est en remontant ou en s'attachant à son principe, sans l'exagérer follement , que toute institution reprend ou maintient sa force. Le principe de la dynastie nouvelle, ce sont les grandes maximes de la première et de la seconde révolution française, telles qu'elles sont con-
sacrées dans les monuments du droit national. Ôr, je le demande , y a-t-îl une maxime qui sorte plus manifestement de notre droit national que l'égalité de tous devant la loi , et que cette autre maxime encore , à savoir , que la direction suprême de l'éducation publique appartient au pouvoir civil ; que par conséquent les ecclésiastiques, comme tous les autres citoyens , peuvent participer à l'enseignement public , mais à titre personnel et en se conformant aux règles communes; qu'ainsi nul établissement ecclésiastique, comme tel, ne peut posséder aucun privilège, aucun monopole d'enseignement public et général; de sorte que l'article 17, qui confère ce privilège, ce monopole aux petits séminaires, contient, à vrai dire et sans aucune exagération , toute une contre-révolution dans l'instruction publique?
Et pourquoi, Messieurs, ce subit renversement de tous les principes jusqu'ici reconnus et utilement pratiqués? quels appuis nouveaux se veut-on ménager aux dépens de ses appuis naturels et éprouvés? quelle est cette étrange politique au milieu des difficultés qui nous attendent et qui commencent à paraître , de décourager des amis certains dans l'espoir d'acquérir des amis douteux , toujours prêts à devenir des ennemis inexorables? Écoutez ce qu'ils demandent, et voyez ce qu'ils osent. On réclame l'abrogation des articles organiques du concordat. On refait des conciles par voie de correspondance. On soutient qu'une société fameuse , abolie par tant de lois, n'a pas même besoin d'une loi nouvelle pour reparaître
à la face du jour et de nos institutions , sous le reoc^^art d'une liberté indéfinie. Nul aujourd'hui n'oserait prendre le nom d'une association politique » même innocente , qui n'aurait pas été légalement reconnue , et il se trouve deg hommes pour prendre ouvertem^t l'habit et le nom de congrégations religieuses qui semblaient à jamais éteintes l Je me demande où est le respect dû à la loi , ce qu'est devenu l'œil et le bras de l'État , et si le gouvernement est aveugle et sourd devant de pareilles prétentions et de pareils actes? Et encore. Messieurs, le gouvernement, tiré de son sonuneil par des voix courageuses, s'arrête-t-il ou paraît-il s'arrêter un moment sur la pente de complaisances inexplicables I Savez-vous le langage qu'on lui tient et qui retentit de tous côtés? dans les chaires évangéliques, dans des circulaires pastorales et dans des pamphlets que leurs auteurs bien connus ne désavouent point? Aux timides remontrances d'un gouvernement incertain , on répond par la menace d'une rupture ouverte, ou même par l'insolent exemple de l'insurrection d'un peuple voisin.
Ce n'est point ainsi , Messieurs, que se présente l'Université« Vous savez quels sont ses droits, quels ont été ses services. Ses droits sont ceux de l'État lui-même : elle les tient de deux grandes lois. Pendant quarante années, elle a employé le pouvoir que la société lui avait remis, dans l'intérêt manifeste de cette société. Elle a partagé les bons et mauvais jours de la patrie ; elle a souffert et elle a espéré avec elle. L'empire , qui l'a fon-
dée , l'avait couverte de sa gloire. La restauration , sans Taimer, la respecta. Elle a salué avec joie la révolution de juillet. Elle lui tenait en réserve une noble race de jeunes princes instruits par elle à aimer la patrie et à tout braver pour la servir. C'est elle qui l'avait nourri dans son sein et pénétré du libre esprit de notre temps , oe prince infortuné et magnanime dont la perte nous a été un deuil particulier dans la douleur universelle. Vivant, il aurait défendu l'Université contre des attaques qui remontent jusqu'à lui : aujourd'hui elle se réfugie sous la protection de sa mémoire. Menacée dans son honneur et dans ses droits , elle se confie en l'esprit otnservateur et modérateur de cette chambre. Mais si son espérance était trompée , si , quand elle dépose avec joie tout privilège, vous éleviez au-dessus d'elle le privilège le plus extraordinaire qui fut jamais , elle en sera consternée , mais elle demeurera fidèle et soumise ; sa profonde douleur n'ôtera rien à sa loyauté, elle ne cessera d'employer le peu d'autorité qui lui aura été laissée, à prêcher dans ses écoles diminuées et affaiblies le respect de cette même religion au nom de laquelle on lui a prodigué tant d'outrages , le respect de l'ordre établi et l'attachement à une famille qu'elle a tant servie , même avant que la divine Providence l'eût portée sur un trône. Oui , quand la loi aura prononcé , nous nous inclinerons devant elle ; mais tant que ce grand débat ne sera point terminé , nous défendrons l'Université avec une fermeté qui , je l'espère , ne vous sera point suspecte. Ce n*est point ici
une question ministérielle, c'est une grande question sociale et politique. Les principes de la révolution française sont profondément engagés dans la cause de TUniversité ; et c'était un devoir sacré pour moi de venir au secours de cette grande institution où je suis entré librement dès les premiers jours de son existence , qui m'a fait le peu que je suis, et à la tête de laquelle je ne serais pas digne d'avoir été , même un seul jour, si je n'étais bien décidé à la défendre dans sa mauvaise fortune jusqu'à la dernière extrémité.
Si l'article 17 disparaît entièrement de la loi pour faire place soit au droit commun établi par l'empire , soit au régime spécial établi par la restauration , malgré plus d'un scrupule , je voterai pour la loi ainsi corrigée. Mais s'il subsiste la moindre trace du privilège et du monopole déposé dans l'article 17, je voterai contre toute la loi.