‹ Défense de la liberté de l'Eglise (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · NATIONALE · texte numérisé non relu

NATIONALE

« L'État, dit M. Thiers, a le droit défaire élever V enfant d'une manière conforme à la constitution du

pays L'État, dit-il encore, a le droit de vouloir qu'on

en fasse un citoyen plein de Vesprit de la constitution » Voilà les premières paroles de l'auteur. Je

cherche a en pénétrer le sens. Sans doute, elles doivent s'accorder avec celles qu'il a prononcées plusieurs fois à la Chambre, dans la discussion des bureaux : La jeunesse, disait-il alors, devait être jetée dans un moule, et frappée à teffigie de l'État. Cependant cette pensée se trouve étrangement modifiée dans le rapport, et lorsque j'y vois l'honorable M. Thiers dire en se servant delà mémo métaphore, que si l'État voulait jeter la jeunesse dans un même moule et la frapper comme une monnaie a son effigie, la liberté d'enseignement serait anéantie, je dois l'avouer, ma pensée s'embarrasse avec la sienne; que veut-il dire?

Cette dernière déclaration paraît assurément fort expresse ; mais elle présente dans les termes une contradiction si étrange avec la déclaration précédente, que

mon esprit ne suffit pas à les concilier. Je ne veux pas me donner l'avantage d'opposer plus longtemps l'habile rapporteur à lui-même : malgré l'apparente contradiction des termes, malgré l'involontaire hommage rendu au principe de la liberté, il est trop clair que la véritable pensée de M. Thiers est dans la première de ses deux assertions ; j'en ai pour garant ses instincts et ses goûts, ses habitudes d'esprit et ses penchants politiques; et son rapport m'en fournira plus d'une preuve-

Ainsi, tout en reconnaissant que ce système est peu conforme au génie des nations modernes , M. Thiers trahit les sympathies qu'il lui inspire, lorsqu'il lui attribue un caractère de force plus grand.

Ainsi, dit-il encore : Gardons-nous de calomnier celte prétention de l'État d'imposer l'unité de caractère à la nation, et de la regarder comme une inspiration de la tgrannie.

Il va jusqu'à ajouter: On pourrait presque dire, an contraire, que celle volonté forte de l'État d'amener tous les citoyens à un type commun, s'est proportionnée au patriotisme de chaque pays.

Et je suis amené naturellement à signaler ici dans son rapport une lacune singulière dont j'ai peine à me rendre compte, et dont j'ai vu des hommes politiques plus frappés encore que moi. L'auteur veut rappeler comment nos premières assemblées nationales entendaient la liberté d'enseignement : on croit naturellement qu'il va parler de l'Assemblée constituante, de l'Assemblée législative, qui, toutes deux, avaient proclamé cette liberté. Pas du tout : il oublie complètement 89 et 91, et, ne se souvenant que de 93, il ne nous parle que de la Convention nationale : Si nous avons songé un

DE LA PAC1F1CA1 ION RELIGIEUSE. 24g

moment, dit-il, à imposer d'une manière absolue le joug de V État sur ^éducation, c'est sous la Convention nationale, au moment de i.a plus grande exaltai ion patriotique Et, l'on me permettra de l'ajouter, au

moment des violences les plus tyranniques de la révolution, sous les inspirations de Danton et de llobespierre.

Quel qu'en soit le motif, M. Thiers met vraiment une complaisance trop singulière à exposer dans son rapport les détails et les conditions de la Liberté d'enseignement, telle que l'avait décrétée la Convention nationale. Je cite textuellement :

Les instituteurs devaient être tous élus par le peuple. qui alors était l'État. Les ci-devant prêtres, les ci devants milites (expressions des lois du temps) étaient exclusde l'enseignement. Il fallait, avant d'être élu, avoir un certificat de civisme (c'est-à-dire de haine à la religion et à la royauté). Le choix des livres était fixé par un décret. La Constitution de Van III et la Déclaration des droits de l'homme étaient la base de l'enseignement. Pour principale instruction morale, on devait, chaque décadi, raconter les hauts faits de nos armées. Enfin, l'enseignement était gratuit, mais les parents étaient obligés d'envoyer leurs enfants « ces écoles de la nation, trois ans au moins, sous des peines sévères.

Je ne sais si je m'exagère mes impressions, mais il me semble, que le premier sentiment qu'on éprouve en lisant ces doctrines et ces souvenirs dans un projet de loi présenté à la France en 1844, c'est la surprise : on s'attend au moins que le rapporteur ne les rappelle que pour les flétrir sans réserve, comme doit être flétri tout ce qui viole les droits de la conscience et de la nature; i m-

et cependant c'est le contraire qui arrive ! M. Thiers avoue bien qu'il ne faut pas, en cela, imiter la Convention, mais il ajoute aussitôt qu'il ne faut pas non plus la flétrir.

En sorte que tout ce que l'on peut dire, et de Y exclusion des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles, et de ce certificat de civisme, et de cette Constitution de Van III, et de celle Déclaration des droits de Vhomme servant de base à renseignement, et de cette instruction morale réduite au récit des hauts faits militaires, et de tout ce système, le plus impie et le plus tyrannique qui l'ut jamais, c'est qu'il n'est pas imitable pour le moment, mais qu'au fond il n'est pas radicalement mauvais ; qu'il faut se garder de le flétrir, parce que c'est un délire, c'est un délire de patriotisme, dont on pourrait tirer parti dans l'occasion.

Eh bien! moi, je n'hésite pas à le flétrir; et que M, Thiers me permette de le lui dire, il l'a flétri luimême en le rappelant.

Mais comment ignore-t-il que ce délire fut flétri par la Convention nationale elle-même, lorsque les jours les plus détestables d'une sanglante domination furent passés?

Comment M. Thiers ne sait-il pas que le 27 vendémiaire an IV, Daunou s'écriait, aux applaudissements de l'Assemblée : Robespierre, qui vous a aussi entretenus d'éducation, a trouvé jusque dans ce travail le secret d'imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bien fa il de l'éducation, et qui menaçait de la prison, de la mort, les parents qui auraient pu et voulu remplir eux-mêmes

les plus doux devoirs de lu nature, la plus sainte fonc lion de la paternité.

El voilà oe que M. Thiers nous défend, à nous, de flétrir ! Une tyrannie stupide et barbon

Pour nous, continuai I Daunou, nous nous sommes dit : Liberté de V éducation domestique, liberté des établissements particuliers d'éducation; nous avons ajouté: Liberté des méthodes instructives.

Cette triple liberté, ainsi proclamée en pleine Convention, est le cri de la nature, et, je dois l'ajouter, une énergique leçon donnée au temps présent, une leçon dont il sérail étrange que nous ne sussions pas profiler.

M. Thiers ajoute (pie, tout en accordant une certaine diversité dans les régimes d'édu -aiion (car à ses yeux la Liberté d'enseignement ne doit pas être autre chose) , nous devons êtrejaloua server l'un des grands

mérites de la nation française, c'est Vunité qui fait son trait dislinctif cl sa principal force.

Pour lui donc, sauf une certaine diversité, la liberté de l'éducation, ce serait le type commun, le type le plus conforme à l'État, ce serait la jeunesse jetée dans un môme moule, frappée comme une monnaie à l'effigie de l'État; ce serait au fond Vunité absolue, sauf une certaine diversité qu'il veut bien accorder, afin ([ne les pères de famille puissent suivre, selon ses expressions, les penchants de leur cœur, les rues de leur ambition et les scrupules </<■ /'■»/■ conscience.

Mais de quelle unité s'agit-il ? C'est sans doute de l'unité morale, la seule dont il soit ici véritablement question. Mais, chose singulière ! on ne nous donne pour exemple que l'unité territoriale cl politique ; comme si

l'unité de race, l'unité de territoire formaient nécessairement l'unité de vues, de sentiments et de pensées. Mais aujourd'hui en Espagne, où il n'y a ni des Irlandais comme en Angleterre, ni des Hongrois comme en Autriche, ni des Polonais comme en Prusse, dira-t-on pour cela que les Espagnols sentent, pensent et veulent la même chose, ainsi qu'il est dit des Français dans une des pages du rapport? Et sur cette dernière assertion, j'aurais une observation importante à faire.

Que la France, par sa position territoriale, offre une puissante unité matérielle, c'est un incontestable et précieux bienfait de la Providence qui de lui-même peut favoriser heureusement l'unité morale. Mais certes, quand l'anarchie dans les croyances et l'égoïsme dans les cœurs ont jeté parmi nous des divisions si malheureuses et si profondes, pouvons-nous nous glorifier à cet égard, et dire avec M. Thiers que tous les Français sentent, pensent et veulent la même chose? et comment l'a-t-il pu dire lui-même, lui, membre d'une assemblée politique où les dissentiments sont si extrêmes, les partis si prononcés, et les combats de chaque jour si ardents?

J'ai cherché vainement jusqu'ici dans la pensée de M. Thiers des lumières certaines sur ce que doit être parmi nous une éducation vraiment nationale, et de quelle unité il veut parler.

Il se plaint lui-même de la mobilité de la nation, dans un langage dont la sévérité peut lui être permise, mais que je ne me permettrais pas ; je ferai observer seulement à quel point ce qu'il avance contredit ses précédentes assertions et rend difficile à saisir sa pensée véritable : Nous avons présenté, dit M. Thiers, toutes les faces de

/'/ société humaine: après avoir été Athéniens avec l oltaire, nous avons un moment voulu être Spartiates sous la Convention, soldats de César sous Napoléon.

Et cette mobilité nationale va jusqu'à attrister M. Thiers lui-même. Qui >', s'écrie-t-il, nous serions donc toujours destinés à donner le même spectacle de contradiction et de mobilité! En 1793, nous ne coulions que la liberté presque sans gouvernement : en 1800, que le gouvernement sans aucune liberté; en 1806, que la gloire; en 1815, que le repos; en 1 s -2 r> , nous proclamions les services rendus à la société par Voltaire et Rousseau, et aujourd'hui nous ne saurions plus concilier les idées religieuses avec l'élude de la philosophie! Songeons, Messieurs, que le momie nous regarde, et qu'il n'est pas disposé h nous juger avec indulgence. Songeons qu'il nous truite comme ces personnages auxquels on nepardonne rien, ne serait-t e que pour se venger de leur présence trop continue sur la scène.

En vérité, celui qui a écrit de telles paroles peut bien nous permettre de lui demander comment, en présence d'une mobilité pareille et parmi des contrariétés si étranges, il comprend cette unité, ce type commun d'éducation nationale dont il nous parle.

Mais ce n'est pas tout : je lis plus bas qu'il faut donner aux enfants un esprit conforme à l'esprit de leur temps; certes j'en suis d'avis, et je dirai bientôt de quelle manière je l'entends, mais je ne sais de quelle manière l'entend l'honorable M. Thiers. L'esprit de leur temps! mais de quel esprit et de quel temps s'agit-il? Vous venez vous-même, dirais-je au rapporteur, vous venez de reconnaître avec douleur l'inconstance et la perpétuelle mobilité de l'esprit du temps parmi

nous : de quelle manière voulez-vous que l'on y conforme l'éducation de la jeunesse ?

Vous demandez aussi que les enfants soient élevés dans l 'amour de la constitution; à la bonne heure, mais comment l'entendent ceux qui gémissent, comme M. Thiers, de ce qu'il y a. eu en France tant de constitutions diverses en moins de deux générations?

Vous demandez, dirais-je encore à M. Thiers, que les enfants soient de leur siècle ; et moi aussi je le demande, et je vous expliquerai bientôt ce que j'entends par là. Mais je ne saisis pas bien dans votre pensée les avantages qui en résulteraient; car personne n'a jugé plus sévèrement que vous ce siècle. Vous lui reprochez d'être fositif et aussi un peu vulgaire; vous ajoutez que lorsqu'il sort un instant des intérêts matériels, il ne cherche plus dans les arts que des couleurs fausses et outrées, à ce point qu'il vous fait craindre un abaissement moral qui se précipiterait, si on éloignait V enfance des sources du beau antique, du beau simple.

Mais voici qui est plus étrange encore; ce siècle, tout vulgaire qu'il est, et à l'image duquel M. Thiers veut que la jeunesse soit façonnée, il l'appelle un siècle orgueilleux de lui-même.

Et voulant précautionner les enfants contre son influence, il demande qu'on ne surexcite pas leur esprit par la beauté souvent exagérée des lettres modernes. Laissons, laissons, Messieurs, continue-t-il, l'enfance dans l'antiquité; le temps du monde réel arrivera toujours assez tôt, ne le hâtons pas par V éducation.

Et il faut ici que j'interroge encore une fois M. Thiers, il faut qu'au milieu de choses, à mes yeux du moins, si contradictoires, je l'adjure de me dire quelle est sa

pensée et ce qu'il désire : car plus j'étudie son lanj plus j'y trouve une transparence superficielle, et comme

une clarté trompeuse qui obscurcit la vérité : on \a au fond, on croit saisir quelque chose, et on ne trouve rien, ou des lueurs qui abusent; et comment s'y résigner, lorsqu'on est en face d'un esprit aussi éminent, aussi lucide que M. Thiers?

Enfin ce type d'éducation nationale (pie je ne puis parvenir ni à comprendre ni à saisir, M. Thiers semble le personnifier dans 11 Diversité. Mais ici encore de nouvelles contradictions augmentent mes embarras.

Les titres exclusifs que l'Université a aux yeux de l'auteur pour élever la jeunesse, je les conteste : et il les conteste lui-même sans le vouloir; j'ajoute que je les trouve souvent aussi au même degré dans les hommes qu'il veut éloigner de l'éducation.

Ainsi le premier de ces titres, c'est que L'Université est de création impériale.

J'arrête l'auteur à celte première affirmation : Non, l'Université de France n'est plus, sous les rapports les plus essentiels à l'éducation, ce qu'était l'Université impériale.

1" Les préceptes de la religion catholique ne sont plus et ne peuvent plus être la base de son enseignement, comme l'avait exi;j;é l'Empereur.

2° Bien que l'Empereur pensai, ainsi que l'observe M. Thiers, que Y habit de moine n'est pas indispensable pour créer un esprit de corps, le célibat et la vie commune lui avaient paru nécessaires aux instituteurs de la jeunesse : il les exigea.

Le célibat et la vie commune ne sont plus et ne peui. <7*

vent plus être exigés aujourd'hui des membres de l'Université : cette différence est considérable.

3° Enfin il a été démontré jusqu'à l'évidence que le conseil royal actuel ne ressemble en rien au conseil tel qu'il existait sous l'Empire.

Et si l'établissement universitaire a conservé quelque chose de son origine impériale, c'est précisément ce qui faisait trouver, en 1837, à un grand nombre d'honorables membres de l'opposition libérale à la Chambre des députés, que rien ne convenait moins au temps actuel que le régime d'une université qui ne dut sa création à V Empire que parce qu'elle était destinée à en affermir le pouvoir, et dont les principes de la révolution de Juillet et la Charte commandent impérieusement la réforme ou la régénération...

M. Merlin, M. de Sade, M. de Tracy, M. Salverte; et bien d'autres, parlèrent le même langage et avec plus de force encore.

Je sais la réponse de M. Thiers : il croit se débarrasser de toutes les objections en disant que l'Empereur pensait que la jeunesse devait être instruite par des hommes en tout semblables a la société dans laquelle la jeunesse était appelée à vivre, par des hommes animés de l'esprit du siècle, c'est-à-dire de la révolution.

Mais c'est oublier un fait proclamé par tous ceux qui ont approché l'Empereur, qu'il n'aimait ni la révolution ni les révolutionnaires, et qu'il avait plus de mépris peut-être qu'il ne fallait en avoir pour les philosophes et les idéologues.

Nous persuadera-t-on qu'il caressait la révolution et les révolutionnaires, lorsqu'il plaçait M. deFontanes à la tête de l'Université, lorsqu'il faisait entrer dans le cou-

seiJ impérial M. do Baussel, depuis cardinal, M. do Jïon.ild , le célèbre abbé Émery , supérieur général de Saint- Snlpice, M. Guénaud deMussy, M. Rendu, et plusieurs autres? lorsqu'il nommait M. Frayssinous inspecteur de l'Académie de Paris?

Ces honorables personnages que je viens de nommer sont-ils de ceux que M. Tbiers appelle des hommes intimés de l'esprit du siècle et de la révolution ; et MM. Émery, de Bausset, Frayssinous étaient-ils de ces laïques pleins de l'esprit du temps et de l'Empire, en supposant que l'Empire et la révolution fussent la môme chose?

. Je ne m'étonne pas, du reste, qu'il y ait confusion dans la pensée et dans les termes à L'égard des laïques. Cette confusion, je la retrouve lorsque l'auteur parle des anciennes Universités laïques que les noms de Gerson cl de liollin ont, dit-il, rendues à jamais respectables. C'est oublier trop aisément que Hollin et Gerson étaient des ecclésiastiques, et que les prétendues universités laïques ne comptaient guère que des clercs parmi leurs professeurs.

C'est oublier également que les membres actuels de l'Université, sans prétendre être des ecclésiastiques, prétendent bien n'être pas de simples laïques. C'est ce qu'un membre très-distingué de l'Université faisait bien clairement entendre à la Chambre des députés en 1837, lorsqu'il mettait une différence entre l'esprit universitaire et l'esprit laïque ; lorsqu'il ajoutait : Je demande pardon de me servir de ee terme de laïques : je sais bien que nous ne sommes pas ecclésiastiques. J'emploie ce terme pour la clarté de la discussion. Vous pouvez quelquefois nommer des laïques, c'est-à-dire des hommes

qui ne seront point universitaires. - Mais laissons ces observations de détail.

Ou je me trompe, ou ce qui rend surtout l'Université si chère à l'honorable M. Thiers, ce qui lui fait personnifier en elle l'esprit national, c'est qu'elle est, comme il le disait dans son bureau, composée de nos contemporains, de nos analogues, des ftls de cette bourgeoisie française qui, depuis cinquante ans, a donné tour à tour à la France les hommes d'État, etc. Ce sont, disait-il encore, des bourgeois comme nous, des bourgeois savants, des bourgeois honnêtes.

Je répondrai à M. Thiers qu'il n'est vraiment pas nécessaire d'appartenir à l'Université pour être son con-. temporain, son analogue, et fils de la bourgeoisie.

Je lui répondrai que les grands seigneurs sont rares parmi nous, et que nous sommes pour la plupart des bourgeois comme lui, ni plus ni moins; et quelquesuns au moins des bourgeois assez savants, assez honnêtes pour ne pas faire déshonneur à la classe où ils sont nés.

Je ne puis le dissimuler, à travers tout ce que je viens de citer je n'ai pu découvrir la pensée de M. Thiers sur l'éducation nationale : je vais maintenant essayer de lui donner la mienne sur ce point important.

L 'éducation nationale est évidemment un mot que tout le monde s'accorde à employer, mais dont il s'agit de fixer le sens.

Je suis heureux de m'expliquer ici avec franchise : je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses institutions et ses lois ; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts, le dévoûment pour sa gloire.

Di; LA PACIFICATION RELIGIEUSE.

Je considérerais comme on crime, je ne dis pas seulement d'étouffer, niais même d'altérer, de près ou de

loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.

Voilà d'abord, à nos yeux, dans que! sens l'éducation

doit être nationale, et nous croyons à eet égard, n'avoir besoin des leçons de personne: nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point, meilleur que nous; et voilà dans quelle pensée nous travaillons, selon nos forces, à former pour la France un clergé digne d'elle.

L'amour de la pairie sera toujours pour nous un devoir inviolable et sacré, une seconde religion : lesprin cipes de l'Évangile imposent ici de graves obligations, nous ne les oublierons jamais.

Ce n'est pas seulement lorsque noire pairie nous traite avec distinction, avec confiance, ou du moins avec une impartiale équité, que nous devons l'honorer et la chérir; mais que nous y soyons obscurs ou méprisés, que demain nous y devinions victimes de l'injustice, nous lui devrons toujours la reconnaissance, l'amour et le respect; car enfin, c'est elle qui a élevé notre enfance, soutenu notre fie; elle qui fournît à nos besoins et veille à noire sûreté; elle dont les frontières nous protègent, dont le sol nous nourrit; cl, fussionsnous même rejetés sur le sol étranger, nous n'y oublierions pas noire patrie, et nous y élèverions encore ses enfants dans l'amour et le respect pour elle.

Je le répèle : c'est le devoir sacré des instituteurs de la jeunesse, partout et toujours, de relever dans l'amour de la pairie, de lui inspirer le zèle pour sa gloire et le dévouement pour ses intérêts.

C'est là le premier sens dans lequel l'éducation doit être nationale.

Mais si notre conviction est fermement établie sur ce point, il y en a un autre sur lequel elle ne l'est pas moins, c'est que l'éducation ne doit pas être politique. Un écrivain de nos jours a dit :

On ne parle politique aux enfants que lorsqu'on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la religion chrétienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge, quand elle leur apprend à aimer, à respecter, à obéir.

Ces paroles sont d'un philosophe chrétien : elles sont vraiment dignes de la sagesse évangélique ; voilà les grands principes, voilà les sentiments, voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles l'amour éclairé de la patrie demande qu'ils soient élevés; c'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et l'obéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.

Eh quoi ! les pères ne s'entendent pas encore ! Dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires; et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond, qui ne s'apaisera peut-être jamais!

Non, non, ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même !

Il faut denc, et sur ce point encore ma conviction est

DL LA PACIFICATION RELIGIEUSE. v i

fermement arrêtée, il faut pour que l'éducation de la

jeunesse soit vraiment nationale, qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse, si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir.

La patrie, c'est la famille ; eh! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères et des sœurs venus avant lui dans la vie? Ce serait une immoralité; ce serait blesser à plaisir cette jeune àme.

Non, non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt : heureux du moins si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire ! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils doivent l'être. Jamais la haute éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer un milieu pour en sortir.

L'éducation vraiment nationale est celle qui placera la jeunesse dans une sphère si fort au-dessus des agitations politiques, qui en fera des hommes si distingués parle caractère, si nobles par l'esprit, si généreux parle cœur, si indépendants par l'élévation de leurs principes, qu'à leur apparition dans le monde ils se montreront équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, la charité, la justice, la liberté : cl ce sont là des idées d'une si claire évidence que M. Thiers, au milieu de toutes les conlradic-

tions échappées à sa plume, n'a pu s'empêcher de les proclamer lui-même :

Gardons-nous, Messieurs, de mêler ainsi la science à la politique, de troubler l'une par l'autre, et d'exposer la jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent. Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui contient tout ce que vous avez de plus cher, c'est-à-dire vos enfants.

Voilà de belles paroles, et je me sens heureux de les citer : pourquoi faut-il que j'en rencontre d'autres que je ne puis rappeler avec le même bonheur ?

Il y a, d'ailleurs, une observation fort simple à faire ici, et qui suffira, j'espère, à prévenir les préoccupations inquiètes à cet égard.

L'éducation se fait de dix à seize ou dix-huit ans. Eh bien ! cette époque de la vie, et les études mêmes qui se font alors, sont naturellement étrangères à la politique. Il faudrait faire violence à l'âge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse, ce que je dis ici sera certain : à cet âge, ce ne sont pas les op'inions qui se forment, ce sont les habitudes, les mœurs; les vertus ou les vices.

J'aime à rappeler les belles et graves paroles de M. de Barante; elles respirent un noble parfum de vérité et de vertu :

Messieurs, ce n'est point à cette époque que se forment les opinions, que l'esprit prend sa direction, que le jeune homme choisit une voie politique; ce qui importe pour l'enfant, ce sont les habitudes morales , les pieuses pratiques, le respect de ce qui doit être respecté, voilà ci' qui alors doit prendre racine dans son ûme, moins par l'en-

seignemew que par L'influence du milieu où il esl placé. il se forme en lui comme une sorte d'instinct de moralité, • lui s'unil avec les affections el les souvenirs de famille.

Si la première éducation, dit encore M. de Barante, a été bonne, morale, salutaire, elle se retrouve Lorsque l'âge des passions et des premières ardeurs d'espril vient à s'apaiser. Souvent le père de famille se reporte vers les souvenirs que, jeune homme, il avait oubliés.

Que l'éducation inspire à ces enfants l'amour de leur pays, Le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle un jour tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là, le reste est dans le faux.

C'était la pensée de Platon :

Conservez la bonne éducation, et elle fait d'heureux naturels, qui, grâce à cette éducation, deviennent de meilleurs citoyens que ceux qui les onl précédés.

En un mot, dans l'enfant, il est question, non pas de former le citoyen, mais l'homme, el l'homme accompli prépare à la société le citoyen parfait.

\ussi Platon ajoutait :

Quel grand bien résulte, pour un État, de la bonne éducation de la jeunesse '.... Les jeunes gens bien élevés seront ua jour des hommes excellents, el étant tels, ils se comporteront bien en toutes rencontres...

Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois bonne? l'Étal va s'agrandissanl sans cesse...

L'éducation doit rire nationale et élever les entants

2Ci DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.

dans l'amour de leur pairie; mais elle ne doit pas être politique, elle doit les tenir dans une entière ignorance, ou au moins dans un heureux éloignement des tristes débats de l'opinion.

Ce n'est pas tout; nationale dans le cœur, l'éducation doit être aussi nationale dans la forme, si je puis m'exprimer ainsi.

Chaque nation a une physionomie qui la dislingue : le souvenir et l'image doivent s'en retrouver dans l'éducation ; et pour rendre ma pensée avec encore plus de simplicité et de clarté , un Français ne doit pas être élevé comme un Allemand, ou un Espagnol, ou un Italien ; son éducation doit être toute française, et faire retrouver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie.

Voilà le sens seul dans lequel pourrait être vraie et raisonnable celte parole : Il faut que la jeunesse soit moulée a V effigie de la nation.

Et encore, doit-on l'avouer, l'expression n'est pas heureuse ; elle est sans dignité et sans grandeur, et je conçois que plusieurs, ne l'ayant pas entendue en ce sens, l'aient accusée d'un matérialisme étroit, tyrannique et vulgaire ; plusieurs même ont trouvé que vouloir mouler la jeunesse à l'effigie de la nation, comme on moule la monnaie à l'effigie d'un roi, c'est blesser tout ce qu'il y a de noble, d'élevé, d'idéal, dans l'œuvre de l'éducation, et que la langue même répugne à celle image sans délicatesse. Pour moi, respectant la liberté et la dignité humaines dans le plus jeune des enfants plus religieusement peut-être que dans un homme mûr, par celte raison bien simple que cet enfant ne peul les défendre contre moi, je ne descendrai jamais jusqu'à considérer

l'enfance comme une matière que je dois jeter dans un moule, pour l'en faire sortir avec l'empreinte que lui donnera ma volonté.

Quand je dis qu'une éducation nationale doit inspirer à un enfant ou conseri er en lui la ph\ sionomie noble et heureuse de sa patrie, je n'entends pas non plus qu'elle doive lui inspirer du* mépris pour le genre humain et les nations étrangères; je n'entends pas qu'elle soit en tout et pour tout moulée servilement a l'effigie do la nation chez laquelle il est né. Je n'entends même pas qu'elle reproduise les traits d'une époque, quelle qu'elle puisse être, avec la triste ûdélité d'une copie. Je n'y veux rien d'exclusif et d'étroit ; je veux qu'elle soit assez large, assez haute et assez forte pour retracer tout ce qu'il \ a de vrai, de noble et de grand dans toutes les époques et chez toutes les nations : je \ eux qu'elle puisse se prêter à toutes les améliorations, à tous les progrès de l'avenir.

Rien ne serait pire qu'une éducation qui, pour être nationale, prétendrait ressusciter le patriotisme étroit et barbare des petites républiques de l'antiquité : de nos jours et sous la loi du christianisme, un homme, s'il doit être de son temps et de son pays, doit être aussi de tous les pays et de tous les temps.

Fénelon l'entendait comme nous, et il était aussi bon Français que personne.

J'aime ma patrie plus que ma famille, disait-il : et plus d'un parmi ceux qui proclament si haut l'amour de la pairie, n'en pourrait dire autant; et Fénelon ajoutait : J'aime le genre humain plus que ma pairie. Par là, il est vrai, il ne prétendait pas se donner le bonheur d'aimer exclusivement les nègres pour se dispenser

d'aimer les blancs, ou l'honneur d'aimer les Tartares pour se dispenser d'aimer ses voisins.

Qu'entendait Fénelon par ces paroles? C'est que le genre humain est quelque chose ; qu'il y a quelquefois des dévoûments plus étendus que ceux même du patriotisme; que la charité catholique embrasse dans son ardente expansion l'humanité tcwt entière, et qu'elle tend à faire de tous les peuples répandus sur la face de la terre une grande famille fondée sur le sublime et profond principe de la fraternité.

Et qu'on ne croie pas que la patrie puisse souffrir de l'éloignement de ceux qui se dévouent ainsi, au gré d'une généreuse impulsion, aux besoins de l'humanité tout entière ; non, la patrie n'en souffre pas : c'est sa gloire ; et le nom français doit sa puissance en Orient, et ce qu'il a conservé encore de 'grandeurs dans les solitudes de l'Amérique, à ces héroïques dévoûments.

Non-seulement je ne veux pas que V éducation nalionote exclue l'amour de l'humanité, mais je ne veux pas qu'elle inspire le mépris pour les nations étrangères ; cela est misérable. Chaque nation a ses qualités et ses défauts ; n'imitons pas les défauts des autres sans doute; mais pourquoi ne rendrions-nous pas hommage à leurs qualités? Pourquoi ne ferions-nous pas pénétrer peu à peu par l'éducation, dans nos habitudes et dans nos mœurs, ce qu'il y a de bon, d'utile, de fort, de grand, dans le caractère, dans la littérature, dans les mœurs des nations étrangères ?

L'Allemagne nous donne l'exemple d'un travail patient, infatigable, profond :

L'Angleterre, d'un caractère sérieux et inflexible :

liK LA PACIFICATION REL1G1Ë1 :C7

L'Espagne a eu ses grandeurs ; l'Italie a encore les siennes.

Encore une fois, gardons-nous de mépriser les autres, de dédaigner ce qui nous esl étranger.

Ceux qui nous dédaignent el nous méprisent sont injustes envers nous; ne le soyons envers personne, montrons -nous plus généreux.

J'ai dii que l'éducation nationale ne doit pas être faite à r image d'une époque rètn i .

Les diverses époques d'un siècle sont faillibles et du domaine de l'homme; elles sont livrées à ses caprices, uses mobilités, à ses passions; elles ont quelquefois de la grandeur, quelquefois elles sont pleines de honte.

Ce n'est guère que parle travail d'un siècle entier que le bon sens el la vertu survivent infailliblement, et dominent à la longue dans une nation les égarements et les faiblesses des époques diverses.

C'est là une grande loi de la Providence dans le gouvernement du monde.

Les époques passagères sont à l'homme : il en fait à peu près ce qu'il veut; les siècles sont à Dieu : il leur réserve les triomphes de la vérité et de la justice.

Ce n'est donc pas à l'image d'une époque rétréeie que l'éducation nationale doit être faite.

Ce serait restreindre l'éducation à des proportions misérables; ce serait arrêter tout progrès intellectuel et moral, empêcher tout retour si on s'est égaré.

Ce serait poser en principe que le point où l'on est est la dernière borne de toute perfection possible.

Je ne voudrais pas non plus que l'éducation nationale fût une reproduction servile du génie de la nation en toute chose.

Nous l'avons dil, chaque nation a ses qualités et ses défauts.

L'éducation vraiment nationale doit tendre à corriger dans un enfant les défauts de sa nation, et à en développer les qualités.

Certes, on ne fit jamais a un instituteur un devoir d'inspirer à l'enfant qu'il élève les défauts de son père.

L'esprit français est naturellement clair, brillant, hardi.

On lui a reproché d'être superficiel et léger. Si ce reproche était vrai, ce que je n'accorde pas, l'éducation vraiment nationale devrait tendre à le rendre plus profond, plus patient, plus sérieux.

Le caractère français est grand, noble et généreux.

On a regretté qu'il manquât quelquefois de constance. Si ce regret était fondé, l'éducation nationale devrait tendre à fortifier le caractère, à fixer sa mobile activité, et à la tourner au profit de la force conquérante qui est son trait le plus brillant, par la fermeté, par la constance et l'esprit de suite.

Certes, en écrivant ces choses, je ne pense pas faire acte de mauvais Français, et je crois que si ces conseils étaient suivis, l'éducation de la jeunesse française serait vraiment une éducation nationale.

L'éducation vraiment nationale est celle qui fera de la France la première nation du monde, qui relèvera au-dessus de toutes les nations rivales, en développant ses grandes et héroïques qualités, et en faisant tourner a leur profit jusqu'à ses défauts eux-mêmes, si brillants et si aimables.

Mais, pour cela, il faut sortir des bornes rélrécies d'une époque, il faut oublier les vieilles rancunes, les

préjugés étroits dont les livres de nos adversaires sont encore remplis : pour que l'éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie si belle, si noble de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'une sage et généreuse Impartialité, à toutes les époques, dans tous los siècles, chez tous les hommes, à loules les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, ce que l'hommage des nations rivales, ce que la voix de l'histoire a proclamé vraiment fiançais.

Voilà ce qu'il faut imprimer au cœur de noire jeunesse; voilà ce dont il faut enflammer son enthousiasme; voilà ce dont il faut faire son àme et sa vie; voilà ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante de son éducation intellectuelle, morale et religieuse.

Voilà ce qui, élevant les générations présentes sur les plus nobles hauteurs, les fera marcher, avec toutes les forces du génie et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserve encore, dans ses desseins providentiels, de grandeur, de vertu, d'influence européenne et universelle.

Je le répète: on peut désespérer d'un individu s'il est mal né ou mal fait; mais il ne faut jamais désespérer d'une nation : elle n*est jamais maudite, jamais mal née en masse.

Une nation, c'est l'humanité ; Dieu ne la maudit pas, à moins qu'elle ne le veuille obstinément; mais cela ne se voit guère.

Que faut-il qu'elle fasse ? Une seule chose qui suffit malgré ses malheurs, ses égarements ou ses fautes : il faut qu'elle se laisse élever.

Mais il arrive trop souvent que les peuples s'éloignent de ceux qui pourraient les sauver, tl va chez eux deux instincts contraires, l'un par lequel ils invoquent le secours de Dieu, l'autre par lequel, craignant d'être trop secourus, ils le repoussent.

Les peuples ont trop souvent peur de se régénérer, et alors ils redoutent et éloignent les régénérateurs : c'est l'expérience de tous les âges. Une génération où les uns savent peu, et où les autres savent mal, où tant de facultés sont nulles ou dépravées, où tant de hautes intelligences sont tombées, où les plus beaux talents ont presque toujours trompé leurs premières espérances; une génération pareille se décide difficilement, et ne se décidera peut-être jamais à bien élever la génération qui doit lui succéder.

Et cela se conçoit : on n'a plus même alors l'intelligence de l'œuvre à accomplir; la langue même de l'éducation s'avilit; les notions les plus simples s'allèrent, les idées les plus certaines se troublent.

On ne veut pas, on redoute pour soi des enfants d'un caractère trop élevé, d'une conscience trop ferme, d'une religion trop sincère. D'autre part, on sent bien que des enfants sans respect, sans foi, sans mœurs, ne sont pas ce que demandent la société et la famille; on ne sait comment faire, et on va de mal en pis, et voilà tout le secret de tant de difficultés et de tant d'émotions.

C'est ainsi que tous d'accord en théorie, nous ne le sommes pas dans la pratique : nous avons peur les uns des autres.

Hommes de ce temps, préoccupés avant tout dos intérêts politiques, vous craignez que nous autres catholiques, nous ne fassions une nation sans grandeur et

Dr: LA PACIFICATION RELlGiEU 271

sans savoir; vos préventions sont injustes, car c'esl nous qui avons élevé le siècle de Louis \iv.

Nous tondons, dites-vous, à la (loiniir lion; cola n'est pas. La domination, vous le savez comme nous, m jamais, n'est plus possible sous un régime de liberté sincère.

Nous craignons, nous, que vous ne fassiez une nation sans caractère et sans vertu : nos craintes sont être mal fondées; mais vos preuves ne sont pas encore faites. Vous vous respecterons volontiers dans vos préventions; mais rendez-nous la même justice.

Vous êtes des hommes de science : il ne nous appartient pas de nous célébrer sous ce rapport ; mais nous sommes comme vous des hommes d'honneur. Les uns et 1rs autres, nous sommes les enfants de la même patrie. Cessons de nous faire la guerre ; au lieu de cela, faisons alliance par la liberté commune pour l'éducation de la jeunesse française; nous y gagnerons tous, et la grande œuvre de la pacification religieuse s'accomplira.

Les pères de famille, la Providence et la fortune de la France décideront entre nous.

Si j'étais à votre place, j'accepterais franchement l'épreuve : l'honneur m'en ferait un devoir. Nous travaillerions de concert à lui donner une éducation vraiment nationale. J'ai dit la fortune de la France; certes, je ne connais pas une nation qui en ait une plus belle et plus sûre. C'est d'elle surtout qu'il ne faut jamais désespérer.

c'est une nation admirable !

Car ses vives et fortes inspirations, ses instincts les plus décidés sont pour la vérité cl la vertu ; dans le

fond, je l'ai déjà dit, elle n'estime que la probité et le bon sens. Quand on ne l'égaré pas, quand on ne la fatigue point de calomnies et de mensonges, elle aime, elle vénère ses prêtres ; elle a une merveilleuse facilité à recevoir les hauts enseignements de la foi, et je n'en voudrais d'autre preuve que l'admirable spectacle des Conférences de Saint- Sulpice au commencement de ce siècle, et des Conférences de Notre-Dame aujourd'hui.

Il ne manque en ce moment à la France que de comprendre les grandes leçons et d'accepter les grandes lois de la Providence.

L'histoire a révélé, dans la solennelle et triste sucession des siècles, un enseignement que je veux indiquer ici.

La sagesse est plus puissante que le génie pour travailler à l'éducation de la jeunesse, et par elle à la régénération des peuples; la probité et le bon sens valent mieux que la science et les lettres même pour développer dans les générations les dons de l'intelligence.

Il y a eu dans les annales des nations trois grands siècles dont la splendeur domine encore et illustre le genre humain.

Eh bien ! à ces trois grandes époques , les hommes de génie sont venus après les sages; après les hommes de génie, les sophistes.

La sagesse, la simplicité et la vertu ont précédé le génie et la gloire : puis sont venus la vanité, le bel-esprit et le mensonge; puis les révolutions et les ruines.

Et ici mon cœur se serre, j'éprouve une compassion profonde pour ces tristes décadences de l'humanité ; je

gémis sur ces profondes, et jusqu'à ce jour du moins, sur ces irréparables infortunes.

Ainsi pour trois fois que le genre humain s'est élevé jusqu'à la splendeur du génie, jusqu'à la vraie gloire, trois fois il a dû succomber sous le faix !

Le poids d'une si grande fortune l'a écrasé, et après l'avoir porté un moment, il a fléchi de toutes parts et donné aux âges suivants le spectacle de ses ruines.

In grand siècle se présente d'abord à moi. Sept sages ont fait son éducation. Périclôs lui donne son nom ; et ce siècle d'un souvenir immortel n'a su préparer à la Grèce, après lui, que le sophisme et le mensonge ; et le Parthénon n'est demeuré debout jusqu'à nos jours que pour voir une succession de faiblesses et de misères inexprimables.

Auguste vient plus tard avec le cortège des hommes de génie qui l'entourent ; mais avant eux on avait vu les sages : Lœlius, Scipion, Térence, Ennius, les Galon, et tant d'autres, et reçu leurs leçons de probité et de vertu.

Puis Auguste, puis un Tibère, puis un Claude imbécile ; et si le pécheur de la Galilée n'était pas venu planter sa tente au sommet du Vatican , le peuple-roi eut été livré sans retour aux nations barbares, et la ville éternelle eût disparu de la terre.

Nous avons eu aussi notre grand roi et notre grand siècle; mais avant lui, Richelieu, qui fut roi sous Louis XIII, procura, à l'aide de Vincent de Paul , du cardinal de Bérulle, et de cette multitude d'hommes éminemment saints, éminemment sages, et enfin je trahirais misérablement la vérité si je le taisais, à l'aide des jésuites, qui comptaient alors 65 000 élèves, ins- 1. 18

traits gratuitement dans leurs collèges; Richelieu procure à la jeunesse française cette forte et énergique éducation, dont les détails nous paraîtraient aujourd'hui fabuleux s'ils n'étaient attestés dans tous les mémoires du temps.

Les hommes de génie en naquirent : ils couvrirent de gloire la France entière : l'Europe en fut étonnée, l'univers les admire encore : puis après eux les sophistes : après Bossuet, Pascal et Fénelon,.... Diderot, Voltaire, Rousseau; puis, après les sophistes, les révolutions ; et, après les révolutions, la confusion des langues, le pêle-mêle des opinions et des pensées contraires, la sincérité du langage obscurcie, le naufrage de toutes les antiques vertus, la ruine ou l'abaissement de toutes les nobles vérités.

Et à peine voit-on surnager çà et là quelques débris épars de vérité ou de vertu, qu'on va sauver un à un, comme ces richesses qui ont échappé au naufrage, et que les mers ballottent dans leur furie ; car il y a toujours des hommes magnanimes, des âmes inspirées qui se dévouent, qui affrontent les dangers de la tempête, qui se jettent au milieu des vagues pour sauver ce qu'elles n'ont pas englouti. Mais, qu'on me permette de le dire, il y a sur toutes les mers des côtes inhospitalières où les efforts des plus généreux dévoûnients font trouver pour leur récompense le pillage et la mort.

J'achève enûn.

III. —COMMENT IL FAUT ENTENDRE LE VÉRITABLE ESPRIT DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

L'esprit de la révolution française! voilà un grand mot qui a retenti bien souvent depuis le commencement de celte discussion, et tout récemment encore ! Malheureusement , c'est un de ces mots indéfinis, et même, parla diversité dos idées et des faits qu'ils représentent, presque indéfinissables, et parla aussi d'un effet plus infaillible et plus sûr auprès de la multitude des esprits prévenus ou irréfléchis.

On a étrangement abusé de ce mot : M. Tbiers le rappelle sans cesse, et je ne sais s'il y a rien dans ses discours qui soit plus souvent invoqué contre nous que l'esprit de la révolution française.

S'il nous repousse, autant qu'il le peut, loin des fonctions de l'enseignement et de toutes les fonctions publiques, c'est pour maintenir en France V esprit de la révolution ; s'il refuse la liberté aux congrégations religieuses, c'est pour prévenir les périls qu'elles feraient courir à V esprit de la révolution ; s'il va même jusqu'à contester la liberté des pères de famille, jusqu'à consacrer un monopole injuste, jusqu'à sacrifier les promesses de la Charte, c'est qu'avant tout il faut sauver parmi nous l'esprit de lu révolution.

Le clergé de France n'a pas, dit-il, Vesprit de la révolution française, son esprit est contre-révolutionnaire, et par là même ses membres sont incapables de travailler à l'œuVre de l'éducation el à toute grande œuvre nationale.

Cette susceptibilité si vive et presque enthousiaste de

M. Thiers pour l'esprit de la révolution, s'explique par la généalogie qu'il se donne à lui-même.

Déjà, dans d'autres occasions, M. Thiers avait dit : Je dois tout à la révolution, elle m'a fait ce que je suis, c'est la cause de ma vie entière.

J'appartiens, dit-il, au parti delà révolution française. Cest la seule cause qui soit vraiment chère à mon cœur.

Aussi, dans la discussion des bureaux de la Chambre des députés, il n'a pas craint de se proclamer un des vrais gardiens de la révolution française.

Il a été jusqu'à avouer qu'il enviait, ce sont ses expressions, d'être nommé commissaire de son bureau, parce que, dans l'intérêt de cette grande cause compromise, il voulait se mettre en avant avec le plus grand zèle

Certes, après de telles paroles, on le sent assez, rien n'est plus grave et plus délicat que cette question : mais, je le déclare, c'est pour cela même que j'éprouve le besoin de l'aborder franchement, de l'examiner à fond et de la résoudre une bonne fois s'il m'est possible. Je l'avoue, il n'y a pas de tyrannie qui me blesse plus pro fondement que la tyrannie des grands mots : tout ce qu'il y a en moi de libre, de sensé, d'honnête, se révolte contre cette puissance tyrannique qui peut consacrer avec des mots l'oppression des droits les plus saints.

M. Thiers se plaint que nous n'avons pas l'esprit de la révolution française. 11 voudrait que nous fussions comme lui des révolutionnaires; mais qu'entend-il par là? il importerait de le déclarer nettement. Nous l'avons déjà vu en traitant de l'éducation nationale : l'expression de sa pensée à ce sujet n'est ni simple, ni claire.

L'esprit de la révolution, est-ce l'esprit de 89! est-ce l'esprit de 93? est-ce l'esprit philosophique et voltairien ? est-ce l'esprit plus religieux, du consulat? est-ce l'esprit de la république? est-ce l'esprit de l'empire? est-ce l'esprit athénien ? est-ce l'esprit Spartiate ? est-ce l'esprit radical ? est-ce l'esprit bourgeois? On a dit que depuis la révolution française, la loi était athée et l'État laïque ! est-ce là l'esprit dont parle M. Thiers?

Cette accumulation bizarre de questions contradictoires n'est point de ma part une forme de langage : j'affirme très-sincèrement ne rien entendre à ce qu'on nomme l'esprit de la révolution : je me perds dans ce dédale d'applications si diverses qu'on en a faites si longtemps , sans qu'on soit encore convenu d'un sens précis.

M. Thiers a écrit deux histoires célèbres : elles ont en ce moment même des lecteurs innombrables : tous y admirent la flexibilité de son talent, la fécondité et la pénétration de sa rare intelligence ; mais, je le lui demande, l'esprit de la révolution française, est-ce l'esprit qu'on trouve dans la première de ces histoires? est-ce l'esprit qu'on trouve dans la seconde ?

De grâce, que M. Thiers s'explique : quoiqu'il se proclame un révolutionnaire, il n'a évidemment pas su encore définir l'esprit de la révolution française, ni dire surtout en quoi cet esprit diffère de l'esprit de l'empire. dont il se fait aussi le panégyriste et le défenseur.

Kli bien l nous, nous lui dirons simplement et clairement ce que nous croyons devoir entendre par l'esprit de lu révolution, ce que nous sommes à cet égard, et aussi ce que nous ne sommes pas et ce que nous ne serons jamais.

Et d'abord qu'est-ce qu'une révolution?

J'ouvre les dictionnaires, dépositaires de la raison et de la pensée publiques, et je trouve : changements brusques et violents qui ont heu dans le gouvernement d'une nation.

Cette définition est étroite et injuste : n'y aurait-il donc jamais, au sein des sociétés humaines, des changements raisonnables, utiles et accomplis sans violence, avec la sagesse du génie ?

L'amour de l'humanité et de la justice n'est-il donc pas assez profond dans le cœur des hommes, et assez pur, pour y suffire quelquefois?

Certes, Alfred le Grand, Chaiiemagne, saint Louis, Louis le Gros ont opéré dans la législation, dans l'administration , dans les institutions et le gouvernement des peuples, des révolutions admirables, et ils les ont accomplies sans secousses violentes et sans douleurs.

Certes encore, y eut-il jamais dans le monde une révolution plus étendue et plus profonde que la révolution évangélique! on la combattit par le glaive; elle ne combattit pas : et sans autres violences que celles qu'elle souffrit, sans faire verser une larme à ceux dont elle bouleversait les idées, dont elle détruisait les principes, on sait quel fut son triomphe.

Toutefois, quoique cette définition soit étroite et injuste, convenons qu'elle a été trop souvent justifiée par la triste réalité des révolutions de ce monde.

Quoi qu'il en soit, il est aussi juste que consolant de le proclamer : il peut y avoir des révolutions patientes et intelligentes, comme il y a des révolutions violentes et brutales : il peut y avoir des révolutions honnêtes et glorieuses, comme il y en a de honteuses et de coupa-

D i: LA l'A C I FI I : AT 1 0 N RKLl 61 E L SE.

En un mot, il y a des révolutions qui se font à l'aide do la spoliation, des échafauds, du bannissement

et de la mort; il y en a d'autres qui se font par l'ascendant du génie et d'une vertu supérieure.

[/Évangile n'ordonna pas aux esclaves de briser leurs fers sur la tête de leurs maîtres, et il les affranchit plus sûrement que ne l'avait fait Spartacus.

Une vraie et légitime révolution est le droit et le triomphe du plus raisonnable, non du plus fort.

Et maintenant allons au fond.

Il va donc deux choses dans une révolution, les idées et les faits; c'est-à-dire les principes et les événements; c'est-à-dire l'esprit des révolutions et leurs actes.

Mnsi, dans la révolution française, il y a eu :

1° Les idées, les principes, les institutions libres que la révolution a proclamés, a fondés, et qui constituent son esprit;

2° Le renversement social, les violences, les désordres, et tout ce qui compose, selon l'expression de M. Thiers lui-même, les erreurs et /< le la révo-

lution.

De là deux aspects de la révolution et deux sortes de révolutionnaires parmi nous :

Les uns, si je puism'exprimer ainsi, sont révolutionnaires en principe. Ils proclament ou ils acceptent les idées, les principes, l'esprit de la révolution, en regrettant toutefois qu'ils aient été imposés par la violence; et la fatalité des événements ne suffit pas pour justifier à leurs veux les excès et les erreurs, les crimes et les folies des hommes.

Les autres sont révolutionnaires en fait, par leurs actes, beaucoup plus qu'en principe et par les idées.

Les principes d'égalité raisonnable et de liberté légitime, les droits, les institutions libres, proclamés, fondés par la révolution, c'est-à-dire l'esprit même de la révolution, leur importent peu.

Le renversement social qui permet à chacun de parvenir à la domination, à la fortune, et de s'imposer à son pays : voilà ce qu'ils préfèrent.

En principes et par les idées, Fénelon et le duc de Bourgogne, Massillon, Bourdaloue et d'autres hommes illustres, Bossuet lui-môme jusqu'à un certain point, comme il serait facile de le démontrer à l'aide de sa Politique sacrée, étaient non pas sans doute des révolutionnaires (les excès d'un souvenir ineffaçable, qui ont à jamais déshonoré ce nom , ne permettent pas de le leur donner) : mais si l'on veut seulement considérer ce qu'il y a de généreux, de vraiment libéral et d'heureux enfin, en ces grandes transformations sociales, si importantes à la destinée des peuples, je ne crains pas de le dire, dans le sens noble et élevé qui convient naturellement à ce nom, ces grands hommes étaient libéraux en plein dix-septième siècle : c'est-à-dire partisans de ces utiles réformes, de ces développements gradués et intelligents de la liberté, de ces institutions que la voix des sages proclame favorables au bonheur et à la dignité des nations.

Cette parole étonnera peut-être ceux qui n'ont qu'une idée confuse de la liberté et de l'Évangile, et qui en parlent plus qu'ils ne les comprennent : mais il serait facile de dissiper leur étonnement et d'éclairer leur ignorance, s'il était possible de citer ici les textes en témoignage.

Voici du moins quelques-unes des leçons que Bos-

DE I.A PACIFICATION RELIGIEUSE. ni

suet donnait au fils de Louis XIV : je ne sache pas que jamais langage plus noble et plus libre ail retenti à l'oreille des rois :

Ne vous croyez pas d'un autre métal que vos sujets: soyez-leur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent : soyez parmi eux comme l'un d'eux... Dieu, ajoutait-il, n'a pas établi tant de distinction pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre <\*'* esclaves.

El encore :

Le prince n'est pas né pour lui-même : il est fait pour les antres.

Les rois sont soumis comme les autres à l'équité des lois, mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois.

Et en lin :

Il y a des lois contre lesquelles tout ,ce qui se t'ait est nul de droit : il y a toujours ouverture à revenir contre...

Bossuet ajoutait, il est vrai :

Il n'y a dans le fond rien de moins libre que l'anarchie, qui ne connaît d'autre droit que celui de la force.

Les mémoires et les plans politiques de Eénelon sont Irop connus pour que je les rappelle : j'invite toutefois ceux que je combats à les lire ; ils verront quels furent en France les hommes qui les premiers eurent la pensée de ces sages réformes, de ces innovations utiles dont nos modernes libéraux voudraient s'attribuer exclusivement la gloire : ils verront si ce n'est pas dans l'Eglise que se sont rencontrés toujours les véritables amis de l'humanité, qui accomplissent dans la paix les

changements désirables ou les améliorations nécessaires, que les passions révolutionnaires n'ont jamais tentés qu'à l'aide de secousses violentes et de bouleversements effroyables.

Certes, on le sait, le catholicisme a éminemment l'esprit d'autorité : mais il a aussi l'esprit de liberté.

Les premiers dans le monde , nos apôtres ont proclamé, dans un langage qui n'avait jamais été parlé avant eux, les droits inviolables et sacrés de toutes les libertés légitimes, et l'affranchissement de toutes les servitudes qui peuvent opprimer ici-bas la dignité de l'âme et de la conscience humaine.

Indépendamment de ces libertés saintes, dont saint Paul proclamait si hautement les droits méconnus , saint Paul a réclamé plusieurs fois pour lui-même la liberté civile et politique : Je suis citoyen romain, civis romanus sum. J'en appelle à César, s'écria-t-il un jour, et César dut l'entendre. Il y a des droits sacrés pour tous.

Oui, en fait de liberté, comme en fait de véritable philosophie, nous avons le droit de dire à nos adversaires ce que J.-J. Rousseau disait à ses contemporains: Messieurs, tout cela était dans V Évangile avant d'être dans vos livres.

Les leçons que l'immortel archevêque de Cambrai avait données à son tour au petit-fils de Louis XIV étaient en harmonie avec les leçons de Bossuet : elles auraient préparé à la France, dans un avenir pacifique et glorieux, la jouissance des libertés légitimes que nous devions depuis acheter si cher, et dont nous ne jouissons encore qu'imparfaitement.

Mais une providence plus sévère nous réservait d'au-

très leçons : nous ne devions pas être sauvés par les conseils de la vertu: nous devions cruellement payer le bonheur d'être sages ; aux vœux et aux espérances d'un règne dont Voltaire a ilii :

La France, sous son règne eûl été trop heureuse,

succédèrent les désordres de la régence, les ignominies de Louis XV, tout un dix-huitième siècle de sophismes, de mensonges et de mœurs houleuses : on sait le reste.

Après avoir semé sur le sol de la patrie le vent de l'impiété, nous en avons recueilli les tempêtes : c'était juste. Et cinquante années d'agitations et de douleurs me permettent de dire que la liberté d'un grand peuple ne fleuril pas heureusement au souffle de l'irréligion et au milieu des orages révolutionnaires.

Le plus ou moins de liberté à donner à un peuple, liberté civile, politique ou religieuse, c'est toujours une question de justice, c'est toujours aussi une question de prudence.

Qu'est-ce qu'une nation, qu'est-ce qu'un peuple à son origine?... Un enfant : la civilisation l'élève.

La civilisation esl l'institutrice des peuples; mais cette grande éducation ne se fait pas en un jour.

Il y faut du temps. Selon qu'un peuple devient plus éclairé, plus grave, plus intelligent; qu'on me permette de li' dire, plus religieux ; plus digne de la liberté, plus capable d'en profiler avec honneur, ce peuple doit la trouver un jour dans ses institutions : c'est l'ordre de la Providence.

La vraie sagesse d'un père, c'est d'annoncer la liberté à son lils, à l'heure convenable.

La grande sagesse du pouvoir , père des peuples,

c'est de ne pas refuser à une société digne d'en jouir les libertés que réclament ses lumières, ses goûts généreux, son intelligence, ses besoins réels; c'est défavoriser les changements qui sont la libre et juste expression des légitimes exigences sociales; car alors ces changements sont providentiels, et ces besoins peuvent être sûrement reconnus et prudemment satisfaits.

Les révolutions, à leur naissance, ne sont quelquefois pas autre chose que des principes qui veulent se faire jour: on les .voit poindre à l'horizon des choses humaines; le génie les découvre de plus loin. Heureux les peuples, quand c'est la sagesse qui en préparc et qui en décide avec le temps le paisible triomphe !

Ce sont alors des révolutions honnêtes et glorieuses; leur souvenir n'attriste pas l'histoire.

Louis le Gros proclamant l'affranchissement des communes, saint Louis constituant pour les peuples les garanties tutélaires et l'ordre régulier de la justice, l'avaient compris , et surent courageusement l'accomplir.

Et les hommes illustres dont j'ai déjà parlé, Fénelon, le duc de Bourgogne, Massillon, Bossuet, Bourdalouc, s'ils avaient vécu au xixe siècle, en acceptant les conditions de la société nouvelle, auraient favorisé ce qu'il a de noble et de généreux dans ses inspirations, et, comme le font aujourd'hui nos évêques, auraient réclamé les libertés légitimes, les libertés nécessaires qui nous manquent encore.

Et le pouvoir qui eût résisté à leurs vœux n'eût pas été sage; celle résistance eût été imprudente : elle eût même été coupable; car si c'est L'intérêt, c'est aussi le devoir de l'autorité, protectrice des nations, de satisfaire

les besoins, et par là même de prévenir les périls de l'ordre social.

Anlnnt le pouvoir s'a (Taibli t en cédant à d'injustes exigences, autant il s'honore et se fortifie en cédant à des vœux légitimes. Hésister à la justice, c'est aveuglement, et non fermeté, dit Bossuct ; cette dureté est fatale : qui ne veut jamais plier, casse tout a coup.

Ce qui est juste, ce qui est nécessaire, c'est à l'autorité à le faire; elle seule peut le faire bien ; si elle ne le fait pas, d'autres le feront, niais le feront mal.

Il y aura tour à tour faiblesse et violence, licence et tyrannie; la liberté et l'autorité seront également foulées aux jiiods. Malheur à celle nation! ses troubles seront sans fin; il faudra un siècle pour la pacifier; et encore les forces humaines n'y suffiront pas, et la religion seule pourra accomplir, dans la justice et dans la paix, l'alliance de la liberté généreuse et sincère avec l'autorité protectrice et puissante.

Il y a toujours péril pour la société, il y a désordre, lorsque les grands desseins de la Providence ne s'accomplissent point à l'aide des hommes placés haut dans une nation, ou par des positions déjà faites, ou par leur génie, parleur vertu, parleur désintéressement et aussi par cette mission providentielle qui se reconnaît à une persévérance patiente et calme, jamais aux précipitations violentes, jamais aux persécutions philosophiques, jamais surtout aux entreprises irréligieuses.

I ne ame haute et pure disait avec un sentiment profond de la justice et de la raison de Dieu : Je ne croirai jamais que Dieu se serve des impies et des libertins pour saucer la société.

Ces principes posés, et le lecteur daignera m'en par-

donner le long et nécessaire développement : qu'en tend-on par l'esprit Je la révolution française?

M. Thiers entend-il les violences et les désordres de cette époque? Non, sans doute, car il les repousse luimême, quand il les nomme, dans son langage modéré, des excès et des erreurs.

Entend-il les institutions libres, la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile, la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation, la liberté des opinions, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des impôts et des charges publiques?

Tout cela, nous le prenons au sérieux, nous l'acceptons franchement, nous l'invoquons au grand jour des discussions publiques.

Il est vrai et nous l'avouons sans peine, ceux qui nous ont précédés dans la carrière vécurent quelque temps dans la défiance de ces institutions : cela se conçoit; les moyens violents, les excès et les erreurs effrayent toujours avec raison les honnêtes gens; et il le faut bien avouer, les crimes avaienttrop ensanglanté les principes.

Certes, qui le peut nier, n'eût-il pas mieux valu que tout cela eût été accompli par un Cbarlemagne ou par un Sully? Cinquante années de douleurs eussent été épargnées à la France, et la patrie, si longtemps voilée de deuil, ne serait pas condamnée aujourd'hui encore à gémir sur les tristes divisions de ses enfants.

Mais enfin aujourd'hui, chose nouvelle et heureuse, la paix peut se faire! Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Forts de nos convictions, inébranlables dans l'amour de la vérité catholique, nous demeurons dans le fond de

I)F. LA PACIFICATION RELIGIEUSE. Jtf

nos âmes, immuables comme l'Église au milieu di laiions humaines : mais aussi, charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas, en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hommes qui s'égarent, une discussion large et généreuse des opinions honnêtes : nous combattons sans doute, mais nous tendons toujours une' main fraternelle à nos adversaires; en un mot, nous acceptons, nous proclamons;. généreux, le véritable esprit de la révolution française, en déplorant avec M. Thiers ses excès et ses erreurs.

Mais, chose étrange ! cet esprit généreux de la révolution, tous ces principes d'égalité naturelle, de liberté légitime : liberté religieuse, politique; liberté de conscience, liberté paternelle, invoqués en 1789 cl consacrés par les chartes de 1814, et surtout de 1830; tout cela, nos adversaires, et M. Thiers à leur tête, aujourd'hui le désavouent : tous ces principes sont blessés, refoulés dans tous les principaux organes du parti qui se prétend libéral.

Ce parti tourne dans un mauvais tourbillon des erreurs el des excès révolutionnaires, tandis que nous , marchant à travers la poussière des révolutions, nous tendons au \ rai but, au grand but des esprits honnêtes, des grands esprits de l'Assemblée constituante.

Tous les discours de nos adversaire s, je ne crains pas de le dire, ne sont faits que contre la liberté; ils ne traitent que des inconvénients de la liberté, ils ne parlent que des avantagea du despotisme : tout ce qui est libre les blesse.

\n\ez avec quelle complaisance H. Thiers raconte l'œuvre absolutiste de l'Empire; il ne se lasse pas de faire admirer V habileté de Napoléon qui, obligé d'admettre des établissements particuliers d'éducation, se promit de les

absorber tous un jour ; et en attendant qu'il pût les absorber tons , les soumit aux conditions du monopole exclusif et jaloux dont M. Thiers félicite ouvertement l'Université (l'avoir réalisé exactement la pensée.

Il y a, dans toute celte doctrine, comme un panthéisme politique, une idolâtrie de l'État qui tend à tout absorber : l'individu, l'enfant, le père, la mère, ne sont rien; la famille n'est rien; l'Église n'est rien; la conscience, les âmes, rien : l'État est tout, absorbe tout.

i\os adversaires ne savent louer que le patriotisme de la Convention, le despotisme de l'Empire et les vertus de Sparte; c'est-à-dire les absorptions les plus absolues de l'action personnelle, les dominations les plus exclusives de la liberté individuelle; et c'est tout cela qu'ils nomment Y esprit de la révolution, dont ils se constituent les défenseurs.

Mais qu'ils me permettent de le leur dire, et tout le monde le leur dira avec moi : pour eux, la révolution, ce n'est donc pas la liberté?

Ce n'est pas même l'égalité naturelle et chrétienne ; ce n'est pas le triomphe des droits delà conscience humaine : c'est la domination et le despotisme : c'est le bouleversement social qui déplace les hommes et les choses, qui Irouble l'ordre et la hiérarchie des capacités, des talents et des vertus; qui les remplace par des ambitions désespérées; qui porte à la domination ceux que favorisent leur fortune ou leur audace, leur plume, leur parole ou leur épée.

Est-ce là réellement ce qu'il faut entendre par Yesprit de la révolution française? Je ne veux point le croire; car autrement, il faudrait penser de ceux qui nous combattent, qu'ils ont dit en secret dans leur

Ame, ce que Chômer disait à Benjamin Constant : Périsse la liberté, mais pas la révolution; la révolution n'a pas été faite pour la liberté!

Eh bien ! nous, nous ne l'entendons pas de la sorte ! Certes, après les explications que j'ai données, on n'a plus le droit de nous dire qu'insensibles à la marche du temps, sourds à la voix de l'expérience, nous ne comprenons pas les mœurs et les idées de la France nouvelle, que nous n'entendons rien à V esprit de la révolution ! Car, je le déclare de nouveau : Que faisons-nous, en ce moment, que rendre hommage au véritable esprit de la révolution française, en invoquant ses bienfaits, en réclamant la liberté d'enseignement promise par la Charte, et avec elle toutes les légitimes libertés religieuses!

Je le dirai donc, en finissant, a nos adversaires : de quelque façon que vous nous considériez, selon la vérité ou selon vos préjugés, comme auxiliaires ou comme vaincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui marche avec nous; achevez votre conquête en nous acceptant, et ne repoussez plus en aveugles de prétendus ennemis, qui vous offrent et qui vous demandent la paix dans la liberté et dans la justice; car autrement, comme le disait M. Thiers, le jour, le jour heureux où la France, vue, rapprochée dans les mêmes idées, dans les mêmes sentiments, aura recouvré la force du faisceau, ce jour sera reculé d'un quart de siècle.

Nos adversaires nous entendront-ils ? Celte alliance, que nous proposons avec la plus entière bonne foi, se fera-t-elle? qui rapprochera enfin tous ces fils de la môme nation, tous ces frères divisés?

Nous allons répondre à cette dernière question.

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