I. — Haute importance d'une éducation nationale
Tout autant que M. Thiers, je crois à la nécessité d'une éducation nationale qui inspire à la jeunesse les sentiments dévoués d'un généreux patriotisme.
Tout autant que lui, j'y attache une souveraine importance. Rien n'intéresse en effet à un plus haut degré la prospérité d'un État.
Oui : c'est l'éducation qui, par l'influence profonde qu'elle exerce sur l'individu et sur la famille, éléments primitifs de toute société, fait les mœurs publiques, forme les vertus sociales et prépare <]P6 miracles inespérés de civilisation intellectuelle, morale et religieuse.
Oui : c'est l'éducation, et l'éducation seule, qui fait
la grandeur des nations, qui maintient leur splendeur, qui prévient leur décadence, et qui, au besoin, les rcève de leur chute.
Il ne faut jamais désespérer du genre humain et de son avenir, parce que le genre humain passe et se renouvelle sans cesse, et ne vit jamais plus d'un siècle; il ne faut môme pas désespérer d'une nation, parce qu'il y a toujours un tiers de la nation qui est à l'état d'enfance, qui vient de naître et grandit, et qu'on peut bien élever.
Toute la question est toujours là.
Il ne s'agit que de décider le second tiers de la nation, qui est en général chargé de ce soin, à bien élever le premier.
Cela devrait être facile, car c'est l'intérêt de tous.
La jeunesse, si elle a été bien élevée, attendra plus patiemment que l'âge mûr ait fini son rôle, et ne viendra pas le chasser brusquement de la scène.
Quant aux hommes dont les années ont mûri et consommé la sagesse, chez qui les passions violentes et l'ardeur des intérêts personnels sont éteintes ; ceux-là ont toujours été favorables à la bonne éducation de la jeunesse : non-seulement ils y consentent volontiers, parce qu'il leur faut des égards, mais ces hommes graves ont ici des vues plus profondes. Combien de fois n'ai-je pas entendu les vieillards, élevés par le malheur des temps à l'école de l'indifférence philosophique, applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs jeunes fils ! Sans doute ils voudraient leur épargner la triste expérience de leurs erreurs; et voilà pourquoi ils nous parlent, avec une si généreuse franchise, de leurs égarements et de leur retour, cl nous avouent
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que leur jeunesse fut moins heureusement élevée que la nuire.
11 n'y a pas jusqu'à ces hommes honorables qui ont vieilli dans nos camps pour la défense du pays, et auxquels le tumulte de tant de guerres avait rendu les saintes habitudes delà religion plus étrangères, qui ne veuillent aujourd'hui et ne réclament pour leurs fils, comme pour Leurs filles, une éducation chrétienne, et qui, mêlant Leurs souvenirs de gloire à leurs leçons de vertu, ne se plaisent a redire que l'Empereur avait de la religion et méprisait les impies.
Quoi qu'il en soit, il ne faut jamais désespérer ni du genre humain, ni d'une nation : Dieu lésa faits guérissables, dit la sagesse éternelle.
La Eorte éducation des générations naissantes peut tout changer, tout régénérer : et de là le sens profond de la parole de Leibnitz : J'ai toujours pense qu'on réformera il /<■ genre humain si ou réformait V éducation de la jeunesse.
Oui, certes, il est digne de ceux aux mains desquels repose le gouvernement des peuples, il est digne des pensées d'un roi sage et prévoyant de faire de l'éducation de la jeunesse l'objet de la plus haute sollicitude.
C'est pour eux un droit, c'est pour eux aussi un devoir : la société et la famille ne peuvent se passer de cette autorité suprême, de celle intervention tutélaire, pourvu toutefois qu'elle ne deviennejamais une oppression : la société etla famille en souffriraient
C'est après avoir médité ces choses que je lis sans étonnement ce que les plus grands génies de l'antiquité ont écrit sur les devoirs imposés en celle grave matière aux législateurs et aux chefs des nations. Je les redirai
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ces belles paroles : il est utile à tous de les méditer : il n'est pas indigne d'un prêtre de les rappeler à ceux qui sont à la veille de prendre les décisions les plus importantes aux destinées de son pays. Elles serviront du moins à prouver aux générations futures que si l'éducation périt en France, et si la France périt quelque jour par défaut d'éducation (Dieu qui la protège ne le permettra pas!) ce n'est point parce que nous autres catholiques nous aurons repoussé l'autorité de l'État et son intervention tutélaire.
Le législateur, dit Platon, ne donnera pas a l'éducation le dernier, ni même le second rang dans sa pensée : il n'oubliera jamais que si les générations sont élevées dans la vertu, le vaisseau de l'État ne chancelle pas;
mais que si je m'arrête; je ne veux pas effrayer
ceux qui, dans un Etat naissant, craindraient de sinistres présages. (Platon, Lois.)
Le magistrat qui préside (i l'éducation, continue le même philosophe, n'aura pas moins de cinquante ans : l'homme choisi pour celte place et ceux qui le choisiront doivent savoir que parmi les grandes fonctions de l'État, il n'y en a pas de plus noble et déplus sacrer.
Voilà pourquoi Cicéron ne craint pas d'affirmer que le plus bel emploi de la sagesse des vieillards, c'est l'éducation de la jeunesse.
Certes, après de si graves paroles, je me crois autorisé à le dire :
Le minisire de l'éducation chez un grand peuple est revêtu de la plus haute fonction sociale : rien n'égale son importance. Mais je trouverais sage la nation qui ne le condamnerait pas à subir les agitations de la politique. Je le placerais dans une région supérieure aux
orages. Je le voudrais toujours, selon la pensée de Platon, dans la force, et cependant dans la plus grave maturité de l'âge. J'en ferais la plus haute magistrature de mon pays.
In honorable membre de la Chambre des Députés m'avait prévenu dans ces pensées, lorsqu'il (.lisait :
Je voudrais que, sans cesser d'être sous la haute muxi 'il lance de l'État, le chef de cette administration ne fui pas ce que nous appelons un personnage politique, un de ceux qui entrent et qui sortent, qui paraissent et qui disparaissent à chaque vicissitude de cabinet. S'il y a, en effet, une administration dont le chef doive paraître supérieur à cette sphère dans laquelle s'agitent ces intrigues qui nous mit affligés si souvent et qui encore, il y a peu de jours, bourdonnaient de toutes paris autour de nos oreilles, c'esl surtout celle qui est chargée de la liante et noble mission de former l'espril de la jeunesse française. [M. de Sade.
Si j'étais appelé à donner des conseils à un roi, je lui dirais : qu'il faut tolérer bien des choses dans l'état maladif de nos vieilles sociétés , mais la mauvaise éducation de la jeunesse, jamais.
11 faut une indulgence extrême pour tontes les opinions politiques. Il y a des époques si traversées que ce n'est pas seulement sagesse, c'est justice.
Il faut oublier le passé ; il faut pardonner beaucoup, il faut réconcilier. La paix au dedans, avec le règne des lois : la paix au dehors, avec honneur, c'est le travail cl l'œuvre d'une sagesse supérieure.
La paix est meilleure que la gloire ; la paix est plus douce que tous les fruits de la conquête ; mais dans la sécurité que donne un glorieux repos, les gouverneurs
des peuples doivent avant tout veiller à la bonne éducation de la jeunesse qui croît et se multiplie sur le sol de la patrie, à l'ombre bienfaisante de la paix ; car autrement, ce qui est horrible à dire, la guerre serait préférable : la guerre, qui affermit les âmes, qui les arrache à la mollesse, qui forme les courages, qui enfante les généreux dévoûments , qui fait les peuples forts, et donne au moins les vertus mâles et guerrières.
En repassant les leçons de l'histoire, il y a des faits qui frappent singulièrement et qui démontrent la haute influence, l'influence immense de l'éducation morale sur la destinée des peuples.
Chez les Romains, au temps de la république, l'instruction fut faible, il est vrai; on savait peu: l'éducation morale était forte ; on apprenait à travailler et à souffrir : la république marcha à la conquête du monde.
Le monde conquis , sous l'Empire, l'instruction fat étendue, mais l'éducation faible et molle : l'Empire tomba.
Au moyen âge l'instruction était rare et bornée ; mais dans les hauteurs de l'ordre social, il y avait une forte éducation : il y eut de grandes choses.
Parmi nous, qu'on me permette de le dire, aujourd'hui, l'instruction paraît forte : l'éducation est faible, la France souffre et se plaint, et il y a peut-être là le secret de l'indéfinissable malaise qui nous travaille et qui n'est contesté par personne.
Heureusement, je le répète, il est toujours temps de sauver une nation, de sauver le genre humain, et il y a un problème historique que je me propose de poser, d'étudier et, s'il plaît â Dieu, de résoudre quelque jour, savoir : si, par une grande loi providentielle et morale,
il arrive jamais que les peuples périssent, sinon par défaut d'éducation .
Après ces considérations générales, dans lesquelles j'ai le bonheur de me rencontrer avec M. Thiers ; après avoir posé ces principes incontestés sur l'importance nationale d'une bonne éducation, j'ouvre son rapport, et je cherche comment il définit l'esprit national qui doit inspirer l'éducation de la jeunesse française.