‹ Défense de la liberté de l'Eglise (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · I. — LE TEMPS · texte numérisé non relu

I. — LE TEMPS

Le temps!... Un homme que plusieurs voix ont proclamé l'oracle de la politique et dont l'autorité est demeurée grande en fait de prudence humaine, a dit : En toutes choses il faut toujours se ménager pour allié le grand ennemi de V homme, le Temps.

DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. Wl

Le temps a, pour tout modifier, des secrets que le génie toi-même ne trouve pas. Cette parole est d'un grand sens. M. deTalleyrand disait encore :

N'ayons pas la maladresse de demander au présent ce que l'avenir nous apportera sans efforts. Il ajoutait :

On n'est pas assez capable de grandes choses quand on ne sait pas attendre.

Eh bien ! le temps est notre allié naturel dans la grande cause de la liberté d'enseignement et des libertés religieuses.

La force, la puissance mystérieuse, le génie du temps combattent pour nous.

J'en ai une conviction si ferme, que si d'une part les défenseurs de la liberté religieuse savent attendre, et si de Pautre on n'emploie pas contre la justice et le bon sens invincible de cette cause des moyens révolutionnaires, si on ne fait pas violence au temps; je ne doute pas qu'avant peu d'années elle ne soit triomphante ; et si on emploie ces moyens, on jettera dans le pays une perturbation profonde, sans faire autre chose que retarder au profit d'un monopole absurde et d'un despotisme odieux, le triomphe inévitable du bon sens et de la justice.

C'était la pensée qu'exprimait un des premiers et des plus honorables magistrats du royaume, dont le nom et l'autorité ne sembleraient pas, au premier abord, devoir être favorables a la liberté religieuse, lorsqu'il disait à un de ses nobles collègues a la Chambre des pairs : Cette cause gagne et gagnera chaque jour nécessairement du terrain. Ce qui suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui : et ce qui suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.

Le temps, oui, je le répèle, le temps est l'allié naturel de la grande cause de la liberté religieuse, et si l'on veut en savoir la raison, c'est que le temps est l'allié providentiel du droit, de la justice et du bon sens, et les fait triompher à la longue.

C'est le bienfait du temps et sa puissance mystérieuse, que la vérité et la raison prévalent toujours avec lui et définitivement l'emportent.

C'est aussi la gloire de l'humanité, que le mensonge et l'iniquité ne triomphent jamais sans retour auprès d'elle.

Dieu ne le permet pas, et le temps qui souffre , qui voit et qui fait quelquefois tant d'injustices, est condamné par la Providence à les réparer ici-bas, même avant le jour de la grande réparation ; et il y a la justice du temps avant la justice de l'éternité.

Mais je me trouve ici jeté dans une région d'idées supérieures auxquelles ne s'élèvent peut-être pas assez souvent les hommes politiques de ce siècle : les esprits sérieux ne refuseront pas de m'y suivre.

Pourquoi donc le temps, qui est le grand ennemi de l homme, qui lui manque toujours, qui lui échappe, qui le trahit; le temps qui semble être au service de l'homme, mais qui ne le sert jamais qu'en maître, en maître avare, injuste, capricieux, trompeur; le temps qui le ronge, qui le diminue , qui le détruit , qui le dévore ;

Comment se fait-il que ce grand ennemi de V homme et de ses œuvres soit cependant a son service une puissance si forte, que tout homme, que toute cause, qui peut dire : J'ai le temps pour moi, est sûr de triompher; que tout homme même qui peut dire : Je ne suis

pas presse, je puis attendre ; a une supériorité certaine ?

Comment se fait-il surtout que le temps soit l'allié naturel de l'homme dans toutes les causes justes et raisonnables, L'allié providentiel du bon droit et de la vérité?

Je vais en dire les graves raisons :

C'est d'abord parce que le temps laisse et fait réfléchir, parce que le temps amène la succession des idées, des intérêts et des lumières; parce que le temps éclaire en donnant le loisir de penser, de considérer, de voir, choses que l'homme ne fait jamais assez.

Le temps est à Dieu; mais quand Dieu donne le temps ;i l'homme, l'homme, s'il sait en profiter, peut immensément: et il y a une profonde sagesse dans ce mot : Avec le temps on vient à bout de tout. Non, on ne comprend pas la vie humaine et le secret de sa puissance, quand on ignore la puissance du temps.

La plus sage des conseillères, l'expérience, est fille du temps et de la réflexion.

Kl voilà pourquoi, au fond, le temps n'est l'ennemi que des causes injustes, des causes précipitées.

Les causes douteuses redoutent le temps , parce qu'elles redoutent la réflexion, la lumière, l'expérience.

Il y en a une seconde raison : c'est que le temps lasse et use les mauvaises passions.

Kilos sont violentes. Tout ce qui est violent ne dure pas : à la longue, elles se fatiguent, se découragent, ou, ce qui est meilleur encore, elles se corrigent.

Les bonnes passions savent attendre, et avec le temps elles se dégagent elles-mêmes de ce qu'elles peuvent avoir de trop vif et des mouvements d'un zèle emporté.

Elles sentent que la vertu cesse où l'excès commence.

Le temps aussi apaise les regrets, les ressentiments, les douleurs : Tempore lentescunt curœ.

Le temps fait vieillir, désenchante , dissipe les illusions, les préjugés, les erreurs, c'est-à-dire tout ce qui est favorable aux mauvaises causes et défavorable aux bonnes : tôt ou tard, il donne toujours la victoire à la raison : Le temps, dit avec autant de force que de grâce le proverbe italien , le temps est un galant homme ! « il « tempo è galantuomo. »

Le temps rend aussi les hommes plus humbles, plus modérés, et par suite plus vrais et meilleurs.

Aussi n'y a-t-il rien de fort, rien de durable parmi les hommes, si le temps n'y est mis.

Les grandes choses, les grandes lois, les fortes institutions, les choses d'avenir qui doivent traverser les siècles et les dominer : ces choses dont le poëte a dit : Durando sœcula vincit, sont toutes filles du temps.

C'est le temps qui fait découvrir les grandes vérités, le temps qui amène les grands changements ou les consacre. En un mot, il n'y a que les choses faites par le temps et avec le temps qui demeurent l.

Les lois immortelles sont filles du temps, comme les lois immuables sont filles de l'éternité.

En un mot, le temps est la valeur des choses : elles valent ce qu'elles ont coûté de temps.

Les lois d'exception, faites pour des intérêts ou pour des passions d'un jour, durent peu.

1 Quis autem quem non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas ?

Votera majcstas quœdam et, ut sic dixerim, relligio commendat.

Cicéron.

Je défie qu'on me montre une grande chose qui ait été faite vite.

La déstructura seule est précipitée : c'est le coup de

fondre; maie la création veut toujours du temps. Dieu

loi-même a délibéré et employé mi jours, quand il est

sorti de Bon éternité, pour faire L'homme et le monde

. ■ temps.

Le I me a comme un sceau qui n'est qu'à lui,

pour l'imprimer sur les ruines. Celles que la main des hommes a faites sont sans majesté, et n'ont jamais l'empreinte auguste des ruines du temps l.

Et ici j'entre dans une raison plus profonde encore : le temps est au service de L'éternité ! voilà pourquoi la justice, la vérité, tout ce qui est éternel, tout ce qui est immuable comme Dieu, trouve dans le temps un allié naturel, un allié puissant, un alli<: fidèle : Dieu se cache dans le temps pour (aire triompher ses conseils à l'heure de sa providence.

Dieu ne fait sa grande justice que dans l'éternité ; mais il il-- laisse jamais passer un trop long temps sans la faire aussi sur la terre. Il tarde souvent, mais enfin il se manifeste.

1er au temps et attendre, c'est donc se fier à Dieu et espérer !

11 faut donc que les défenseurs des causes saint se laissent jamais entraîner à l'impatience.

bans doute il faut savoir combattre pour la vérité et la justice; mais il faut aussi, il faut surtout savoir attendre.

a à Rome les ruines factices d'une villa célèbre. Puissance - t croit tout potrvoir, même imiter la puissance du temps : elle n'y a pas réussi.

Pour quiconque veut entendre à fond les choses humaines, et les servir, il ne suffit pas de considérer le dernier |coup qui les décide; il faut les reprendre de plus haut; et dans l'enchaînement caché de toutes les grandes choses du monde, il y a toujours ce qui les prépare de loin, puis les mouvements secrets qui les mûrissent en silence, puis les conjonctures importantes qui les font éclater. Qui a prévu de plus loin, dit Bossuet, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps, qui a le plus patiemment attendu, l'emporte à la longue.

Et la raison suprême, la voici :

Dieu a fait l'homme ahrégé et sa vie courte, et c'est par là surtout que c'est une vie d'épreuve.

La vie de l'homme ne suffit pas pour faire triompher la vérité et la justice. Aussi ce n'est jamais le temps présent seul qui décide leur triomphe. Le temps passé les prépare, le temps présent s'en étonne, l'avenir les accepte, et celui-là seul les fait triompher, qui préside à tous les temps et domine tous les conseils.

Ceux qui voient le triomphe de la vérité et de la justice ne l'ont pas préparé, et ne peuvent s'en glorifier. Ceux qui l'ont préparé meurent avant de le voir, et se confient à la Providence, sûrs de leur cause, et saluant de loin son infaillible triomphe.

Et c'est par là que, nous autres chrétiens, nous nous séparons profondément de ceux qu'on nomme des révolutionnaires. Comme ils travaillent pour eux, ils ne savent pas attendre : ils veulent recueillir avant que le temps ait fait la maturité de la justice ; ils font violence au temps.

Nons, nous respectons la loi du temps, et nous faisons les changements à la longue. Pour eux, ils arment

le temps de leurs passions, et le chargent de tempêtes.

El voilà pourquoi les œuvres révolutionnaires sont toujours si redoutables : c'est pourquoi aussi ceux qui aiment les révolutions plus que nous, et .M. Tbiers luimême, déclan ni qu'il en faut faire le moins possible ; voilà pourquoi il y a parmi nous tant de révolutionnaires corrigés; voilà pourquoi tous les efforts des citoyens honnêtes tendent à en finir avec les révolutions.

Même quand les changements sont bons et justes, la sanction du temps leur est encore nécessaire. Autrement, c'est faire mal le bien, c'est déshonorer la justice.

Les scélérats sont des hommes qui ne croient pas à la puissance et à la justice de l'éternité. Les révolutionnaires sont des hommes qui ne croient pas à la puissance et à la justice du temps : et, qu'on me permette de le dire, des hommes qui ne se donnent pas le temps d'attendre parce qu'ils ne songent qu'à eux, et que leur vie est courte.

Nous autres catholiques, nous avons toujours le temps, et c'est le secret de notre patience : nous ne travaillons pas pour nous, et notre vie est longue ; patiens quia œternus; nous travaillons pour la vérité et la justice qui nous survivront, et qui nous feront survivre nousmêmes cl triompher avec nos fils dans le temps et avec elles dans l'éternité.

On n'est pas assez capable de grandes choses quand on ne sait pis attendre. Certes, la patience ne nous a pas manqué : et c'est là notre force devant Dieu et devant les hommes. Nous avons attendu et nous attendons encore; et depuis 89, où la liberté d'enseignement fut proclamée avec la liberté religieuse; sous l'Empire,

pendant les quinze années de la Restauration, et depuis quinze années encore, nous avons patiemment attendu, et nous avons bien fait !

Ceux-là sont peu dignes de la liberté et de la justice qui en font la conquête par la violence.

Il était cligne de nous de comprendre ainsi les besoins du temps et la marche des agitations humaines. Nous avons bien fait de ne pas nous en montrer plus irrités qu'il ne convient à ceux à qui les lumières de la foi doivent donner quelque chose de la sagesse, de la patience et de la modération de Dieu.

Nous attendons encore, parce que nous trouvons dans l'histoire de nos pères et dans les souvenirs du passé, la lumière du temps présent, les secrets de la Providence et l'espérance de l'avenir.

Le temps est pour nous : les conjonctures où nous nous trouvons sont favorables, parce qu'elles sont graves et presque terribles.

Une conclusion est nécessaire. On a longuement attendu: donc elle sera bonne. Nous n'avons pas fait violence au temps, donc le temps nous protège : notre cause est invincible, et déjà elle triomphe.

Et qu'on ne nous dise pas que nous avons paru perdre patience : cela n'était pas. On ne voulait pas seulement nous écouter, nous admettre à la discussion, à la lumière, au grand jour. C'était trop fort. Nous avons forcé nos adversaires à penser, à réfléchir, à discuter : on nous écoule aujourd'hui. Nous avons pressé la discussion : nous ne pressons pas la décision.

Nos adversaires voudraient la précipiter, faire des lois de circonstance, des lois d'exception, des lois violentes : tout pour le présent; rien pour l'avenir, rien pour la vé-

rite et Injustice, rien de grand, rien de vrai, rien de sincère. Nous ne l'entendons pas de In sorte.

si j'étais donc appelé à donner des avis aux législateurs de mon pays ou aux conseillers de la couronne, je leur dirais : Mêliez du temps à vos délibérations, n précipitez rien : il \ aurait péril pourtous. Prenezgardel iles! ici question des plus grands intérêts de l'Église et de la pairie. Que des hommes d'État ne se livrent pas à la | sion d'un jour. L'Europe vous regarde, et attend de vous quelqu'une de ces décisions qui demeurent, parce que la sagesse des peuples \ reconnaît et y proclame les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.

Celles, l'Angleterre et ses hommes d'État viennent de nous donner un grand exemple; sir Robert Peel s'est élevé à une hauteur où l'admiration de la postérité ne lui manquera pas.

Du reste, je suis heureux de le déclarer, je trouve aussi une vraie sagesse dans les pensées d'un homme dont j'ai déjà cité les paroles :

Nous ne serons pas trop impatients de voir terminer cette lutte pur des moyens prompts et décisifs. Croyez-moi, Messieurs, il s'agit en ceci d'un état qui se prolongera plus qu'on ne l'a imaginé d'abord, et les moyens prompts et décisifs, si vous vouliez les employer, aggraveraient le mal au lieu de le guérir.

Voilà ce (pie M. (iui/.ol disait en IS'i'i ; il ajoutait :

« Avec du temps, tenez pour certain que les difficultés de cette lutte seront surmontées.

« Comme j'ai eu Vhonneur de vous le dire, quelque grandes qu'elles paraissent, elles sont plus grandes

ENCORE QUELLES NE LE PARAISSENT; OU fond, de quoi

s'agit-il?

« La lutte va plus loin que la question de la liberté d'enseignement et le projet de loi que nous discutons; lutte dans laquelle vous ne triompherez qu'en tenant la conduite que f ai rhonneur de vous indiquer. Pour nous, nous sommes bien décidés à ne pas nous laisser entraîner aune autre conduite; et, soit que V impulsion nous vienne des itns ou des autres, soit qu'on nous pousse ou qu'on nous menace, nous ne nous laisserons ni entraîner ni pousser; nous continueronsà aimer lareligion, à proléger le clergé, à soutenir ses libertés comme les nôtres, et j'ai la confiance que dans un temps qu'à Dieu seul il appartient de savoir, la lutte cessera et la réconciliation sera sincère et profonde; mais n'espérez pas quelle soit Vœuvre d'un jour, ni qu'elle puisse être dans aucun cas le fruit de mesures violentes et précipitées. »

Et M. Thiers lui-même n'a-t-il pas rendu hommage à la puissance du temps, lorsqu'après avoir proclamé l'Église une grande, une haute, une auguste puissance, il a achevé son rapport par ces paroles : Qu'advicndra-t-il, Messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre force, vous savez attendre et persévérer.

Pour nous, nous attendrons sans nous lasser; nous attendrons, non dans l'inaction et la mollesse, mais dans la patience, dans le courage, dans la parole, dans la prière, dans l'espérance, dans la lumière qui se fait et que nous répandons.

Mais ce n'est pas seulement le temps qui combat pour nous.

Celle force majeure qui domine le temps lui-même, el semble exercer sur les plus grandes affaires humaines une haute suzeraineté el comme un domaine absolu ;

celle force cachée qui se joue dans l'univers, qui s'attaque aux grandes comme aux petites choses; celte force supérieure et divine, que, dans !a légèrelé présomptueuse et l'ignorance aveugle et tranchante de

notre langage, nous nommons k hasard, celle force est aussi pour nous. Qu'est-ce à dire? Je m'explique.

Le hasard est pour nous, et ce n'est pas peu de chose ; et ici se découvrent à moi des faits étranges que je veux étudier, et des lois singulières qui mènent ma pensée plus haut. Le hasard! ne serait-ce pas un mot dont nous nous servirions pour exprimer, sans le bien comprendre, ce qui esl en dehors et au-dessus des lois ordinaires delà Providence; ces lois moins usitées, ces lois exceptionnelles, d'autorité pleine et suprême, ces lois au-dessus de toutes les prévisions humaines?

Il y a des lois que Dieu nous a permis de connaître, d'autres dont il s'est réservé le secret.

Les législateurs de la terre ne peuvent, ni tout prévoir, ni tout dire, et voilà pourquoi leurs codes sont nécessairement incomplets.

Le code des lois divines est incomplet, lui aussi, mais uniquement parce que les hommes ne peuvent lire tout ce qu'il renferme, el en cela les hommes de génie ne sont pas plus avancés que le vulgaire, et nous disons tous: le hasard, quand nous ne savons plus que dire....

A une époque peu éloignée de nous, lorsque la politique humaine semblait être poussée à bout en Europe, et qu'on demandait à M. de Talleyrand : Comment tout cela finira-t-il ? Par hasard, répondit-il, plus sage peutêtre qu'il ne pensait.

Eli bien ! moi aussi je le dirai : c'est par hasard que nous aurons la liberté d'enseignement et la liberté religieuse : c'est par hasard qu'on nous l'a promise, c'est par hasard qu'on nous la donnera.

Oui, c'est par hasard que la liberté d'enseignement a été écrite dans la Charte.

Vous qui l'avez faite, vous ne savez ni pourquoi, ni comment vous y avez mis cette promesse. Elle y a dormi pendant quatorze années, et aujourd'hui qu'elle se réveille comme en sursaut, et réclame en sa faveur l'accomplissement sincère d'un serment royal, nul de vous ne sait dire qui en eut l'inspiration, et quelle main en a tracé, sans le comprendre, le droit imprescriptible, et la parole désormais ineffaçable.

Vous écriviez au hasard : l'inspiration venait d'ailleurs : vous teniez la plume, un plus fort que vous vous

dictait Que sais-je? Il n'avait peut-être permis ce

violent et immense changement, il n'avait peut-être laissé tomber trois couronnes à la fois, il ne vous avait peut-être laissé faire une Charte nouvelle que pour que ce mot y fût mis ; il n'avait peut-être permis que la première Charte fût déchirée que parce que ce mot n'y était pas.

Car ce fut là peut-être une des plus grandes fautes, et, pour parler un langage plus sévère, que des bouches graves ont cru pouvoir se permettre, ce fut peut-être le grand égarement de la Restauration, et le nuage d'où est

D B L A P.V f. I F I C AT ion n E Ll G 1EUSB. SOS

parti le coup de foudre. Et puis, quand la poussière, soulevée parf orage d'une grande révojution, fat tombée, quand la clarté d'un jour plus paisible l'ut venue, quand on examina do sang-froid l'ouvrage qu'on avait fait en tumulte, on aperçut tout ù coup, sans le bien entendre, ce mot écrit dans la Charte nouvelle.

On s'est demandé : Qu'est-ce que cela signifie? \<>us avons été quatorze ans sans vous le dire; nous vous le disons aujourd'hui : Non, non, ne parlons plus de hasard, ou jmrlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard dans nos conseils incertains, dit Bossuet, est un dessein concerté dans un conseil plus haut.

Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs, que chose pareille arrive dans le monde. Ce qui est écrit est écrit : Quod scriptum est, scriptum est, disait autrefois le proconsul romain.

Ceux qui gouvernent le monde sont assujettis à une force majeure; ils font toujours plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils, dit Bossuet, ne manquent jamais d'avoir des effets imprévus, parce qu'il y a une puissance terrible qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde, et qui ne s'aperçoivent pas qu'il g a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux, comme ils se serrent et se moquent des autres ; tant In parole de FEsprit-Saint est vraie : que le temps et le hasard sont tout en toutes choses : tempus casumque in omnibus.

Encore un coup, je ne sais pas, et vous ignorez vousmêmes quel est celui d'entre vous qui a tracé celle parole; mais en méditant toutes ces choses, je me souviens qu'il y a toujours un endroit inconnu à l'homme,

même dans ses propres pensées ; c'est l'endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il s'est réservé pour les desseins de sa providence.

Certes, en 89, quand on proclamait les Droits de l'homme et du citoyen français, quand on déclarait la liberté des cultes et l'abolition des vœux de religion, on ne croyait pas travailler pour la religion même, et affranchir l'Église catholique, si étrangement opprimée en France depuis deux siècles, et c'est ce qu'on a fait.

Quand on proclamait les principes d'une liberté sans bornes, et qu'au nom de cette liberté on ouvrait violemment les monastères, et qu'on permettait d'en sortir, on ne songeait pas qu'on proclamait plus solennellement que jamais la liberté de la vie religieuse, les droits sacrés de la liberté évangélique, puisque nulle puissance ne pouvait désormais empêcher un Français de se faire dominicain, jésuite ou bénédictin, dans un pays où désormais il était permis de se faire juif, protestant ou franc-maçon.

Je le pense, et je le dis sans hésiter, aux hommes de 89 et aux hommes de ce temps, qui voudraient faire peser sur nous le joug intolérable d'une absurde oppression, et qui invoquent contre nous seuls les lois sans force d'une jurisprudence anéantie;

Je le dis sans hésiter : on trouvera peut-être cette parole hardie dans la bouche d'un prêtre, et, je veux l'ajouter, d'un prêtre qui n'est pas un révolutionnaire :

Vous avez fait la révolution de 89, sans nous et contre nous, mais pour nous; Dieu le voulant ainsi malgré vous.

Oui, pour nous, prenez-y garde ; et certes, si elle vous a coûté cher, nous aussi nous l'avons chèrement payée :

nous sommes de ceux dont le sang a le plus coulé alors; au compte des souffrances, nous ne le cédons à personne. .Mais pour avoir élé un jour les victimes, nous ne devons pas l'être à jamais.

D'ailleurs, ceux qui nous ont précédés, et qui ont le plus souffert dans la lutte, n'ont pas réclamé leurs droits, et, vous connaissant, ils ont bien fait, peut-être. Vous pouviez leur répondre le mot dur dos anciens Caulois : Vœ viclis.' Mais nous, vous ne pouvez nous le dire, car nous n'étions pas nés : nous avons été élevés avec vous, au milieu des institutions que vous avez faites ; nous sommes nés dans le berceau constitutionnel ; nous n'avons pas respiré en France d'autre air que celui qui vient de vous.

Non, non, l'homme s'agite, mais Dieu le mène. Ce qui est écrit, est écrit : non par la fatalité, mais par la Providence. L'homme écrit, mais Dieu dicte ; et alors nulle puissance humaine ne peut effacer ce qui a été dicté : Qiiod scriptum est, seriptum est. La liberté religieuse , la liberté d'enseignement sont écrites dans la Charte, dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs, on ne peut nous les refuser : ou bien, les paroles ont perdu leur vrai sens, les mots n'expriment plus les idées, la liberté est un mensonge, et le droit public des Français, la loi fondamentale, est une déception, et tout ce qui s'est fait depuis cinquante années en Fiance, un jeu brutal et sanglant, où la force a été comptée pour tout; le droit, la justice et la vérité pourrien.

L'honneur du pays ne permet pas de le croire. Non,

non, on l'a dit, et il est vrai, la révolution française a

commencé pur la Déclaration des droit* de l'homme, —

elle finira par la Déclaration des droits de Dieu. — Chose

étrange, s'écrie M. de Lamartine, que depuis cinquante ans nous aijons donné la liberté à tout le monde, excepté à Dieu ! — Il faut finir par là. — Ah ! je l'ai déjà dit au début de ce livre, nous savons tout commencer et rien finir ! Et ici , cependant, ce n'est plus seulement le temps, ni le hasard qui sont pour nous; I'opinion nous favorise.

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