‹ Défense de la liberté de l'Eglise (volume 2)Chapitre 24 sur 39 · III. — l'opinion · texte numérisé non relu

III. — l'opinion

Oui, I'opinion, cette puissance mystérieuse, travaille déjà pour nous en secret, et bientôt, malgré les apparences contraires, je ne crains pas de le dire, elle éclatera en notre faveur. L'opinion ! certes je ne connais rien de plus violent, de plus mobile, de plus redoutable; rien de plus difficile à étudier, à définir, à fixer.

C'est le vent, sa mobilité, sa violence. Il souffle des quatre extrémités du ciel. Il charge l'horizon de nuages, ou y fait briller les pures clartés d'un beau jour. Dans les airs, c'est la tempête et la foudre ; sur la terre, l'ouragan et la mort ; et puis quelquefois la sérénité et la vie.

Comme le vent entraîne tout, les feuilles des bois, la poussière des grands chemins, les flots des mers, les nuées du ciel ; l'opinion entraîne les multitudes mobiles, les esprits les plus fermes, les caractères les plus hauts.., Il faut que tout, plus ou moins, plie sous cette inexplicable force. Tout, jusqu'aux résolutions les plus graves, jusqu'aux votes les plus solennels, devient de convention, et n'est plus de conviction *. A peine quelque chose résiste. Il y a des moments tels, qu'il faut que tout soit

1 Un membre de la Chambre des communes d'Angleterre disait a

plus ou moins entraine, plus ou moins balayé. C'est un élément terrible. Quelques-uns ont pensé que c'était la colère de Dieu. C'est au moins son souffle redoutable qui gronde et qui passe, sans qu'on sache d'où il vient, ni où il va. Spiritus nbi vult spirat.... Nescis uncle ceniat, aut quo vadaL...

Et je comprends que les peuples et les sages euxmêmes, aux approches de ce phénomène divin, se soient recueillis quelquefois dans le sentiment d'une terreur religieuse, et, laissant tomber leurs mains d'abattement et d'effroi, se soient dit : Laissons passer la colère et la justice du Seigneur.

Quoi qu'il en soit, les plus habiles seront à jamais impuissants a m'expliquer les erreurs et les affolements, les violences et la mobilité de l'opinion.

Les uns ont dit : c'est la reine du monde; les aulres : C'est une maîtresse d'erreur ; les autres : C'est une superbe puissance, ennemie de la raison.

C'est plus ou moins à mes yeux. Et ni je ne la salue comme une légitime souveraine, ni je ne me révolte aveuglément contre elle.

Je comprends que les conducteurs des peuples, de ces grands et tumultueux enfants , dont les passions sont si formidables et les emportements si extrêmes pour le bien ou pour le mal, ne heurtent pas l'opinion et sa puissance; mais l'observent, l'étudient profondément, la ménagent toujours, lui cèdent même quelquefois ou la dirigent avec force et douceur.

l'un des orateurs les plus éloquents du Parlement : Vos discours ont souvmt changé ma conviction, mais mon vote cela n'est pas toujours possible.

308 de la pacification religieuse.

Le pilote habile sait tourner le vent; il fuit quelquefois sous sa violence un long temps ; puis soudain saisit l'heure favorable, se retourne, lui tend sa voile, et le force, frémissant, à le pousser lui-même au port.

D'ailleurs , le plus souvent, il suffit d'attendre; cet élément si terrible s'apaise presque toujours sans qu'on sache pourquoi. Lèvent de l'opinion tombe tout à coup ou change . Un rien , un cri , une issue nouvelle détourne son cours.

Non, non, l'opinion n'est pas faite pour régner sur le monde : reine éphémère, il est réservé à un pouvoir supérieur de briser son sceptre d'un jour, et le véritable maître de la vie humaine, celui qui, grâce à la divine Providence, décide ici-bas les destinées du inonde, c'est le bon sens.

Oui, nous l'avons déjà dit, c'est le bon sens qui triomphe à la longue et qui décidément demeure. Le génie lui-même, le génie politique comme le génie populaire , doit se soumettre au bon sens. Lorsque le génie s'égare par orgueil , c'est le bon sens qui le ramène. Les diverses époques d'un siècle peuvent être le triste jouet de la violence des opinions ; mais les siècles eux-mêmes ne demeurent et ne se soutiennent à la longue que par le bon sens.

Car il y a de ces moments suprêmes pour toutes les grandes questions sociales, où, à l'aide du temps, et comme par hasard, l'opinion devient tout à coup le bon sens, et alors elle n'est plus la tempête : c'est la sérénité du jour. Alors arrive comme un moment de salut dans la vie des peuples. Le bon sens inspire l'opinion et la domine.

L'opinion égarée n'est que le sens dépravé de l'homme

abandonné à lui-même, et s'obslinant à faire ses affaires sans Dieu, et quelquefois contre Dieu même ; puis tout à coup, quand Dieu sort de son silence, et par pitié pour nous, reprend les affaires, il inspire alors un sens nouveau, qui est le bon sens des eboses, et qui devient, sans qu'on sache quelquefois pourquoi ni comment, la saine opinion et le bon sens des peuples.

El alors sa puissance est irrésistible. Non-seulement il entraîne tout, comme l'opinion, par violence, sans persuader : mais il pénètre, il persuade invinciblement, et il n'y a pas jusqu'à ce je ne sais quoi d'inquiet qui se remue au fond du cœur des peuples, comme parle Bossuet, qui ne conspire profondément au triomphe de. la vérité et du bon sens.

Eh bien ! nous sommes arrivés en Fiance à un de ces moments suprêmes.

En 1827, 28 et 29, il y avait un mal surhumain; Dieu s'était retiré; impossible d'y remédier sans lui ; le ciel ne devait s'éelaircir, s'épurer que par un orage. En 89, le mal était encore plus manifestement surhumain. Les conseils des habiles ne suffisaient plus; la condescendance et la vertu du meilleur des rois étaient inutiles. Je l'ai déjà dit : nous devions tous payer plus cher le bonheur d'être sages, et Dieu se réservait à lui-même de nous ramener tous à la sagesse par de sanglantes catastrophes, et de nous instruire hautement par les plus grandes et par les plus terribles leçons.

Eh bien! aujourd'hui les temps sont meilleurs; et malgré une agitation violente qui n'est manifestement excitée qu'à la surface, au fond les préventions ne tiennent pas; les calomnies ne sont crues qu'à moitié ; le peuple, malgré tout ce qu'on fait pour l'émouvoir, ne

s'émeut pas ; le bon sens résiste avec plus de force qu'on ne s'y attendait, malgré les habiletés et les fureurs contraires; il proteste invinciblement, et cela parmi les hommes les plus éclairés, jusque dans les plus humbles régions, où la foule, sans bien s'en rendre compte, ni sortir de son indifférence, sent toutefois qu'il y a trop de stupidité et de mensonge dans tout ce qu'on lui dit, et que les erreurs dont on veut la nourrir sont pour elle une pâture trop grossière.

Et dans les hauteurs de la société, malgré les colères d'une impiété sans pudeur, malgré l'ardeur des menaces contre l'Église, les hommes vraiment politiques sentent bien qu'il y a là des droits auxquels il n'est pas sage de toucher, qu'il y a là des périls pour tous.

Quoi qu'il en soit, la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, sont devenues, même pour ceux qui les combattent, des vérités de bon sens.

Elles n'ont été le vœu etla promesse de la Charte que parce qu'elles étaient avant tout le vœu et la promesse du bon sens.

C'est le vœu, c'est le cri du bon sens, qu'un père de famille a le droit et le devoir d'élever et de faire élever son fils selon sa conscience.

C'est le cri du bon sens, que la liberté d'enseignement est pour tous une conséquence nécessaire, essentielle, de la liberté religieuse.

C'est encore le cri du bon sens, que la libre concurrence et la généreuse émulation des esprits est favorable aux progrès des lettres et des sciences.

C'est le cri du bon sens français, que le dernier des monopoles à instituer en France est le monopole de

l'enseignement, le monopole de l'esprit, le monopole des intelligences.

Enfin, c'est le cri du bon sens, mais c'est aussi le cri de la bonne loi, que, quand vous accomplirez votre promesse, et quand vous donnerez la liberté d'onseignemenl et la libre concurrence, le concurrent ne peut pas être juge" par son mal, et, dans les tribunaux littéraires comme partout, nul ne peut être à la t'ois juge et partie.

Aussi, voyez les progrès que le bon sons a l'ait faire à cette question depuis trois années qu'elle est soulevée: les pères de famille sont pour nous ; tous les bommes graves et désintéressés sont pour nous.

Nos adversaires eux-mêmes sont pour nous. Entendez celui qu'on accuse d'avoir invité les jeunes professeurs de l'Université à assister aux funérailles d'un grand culte, et qui leur avait enseigné, de concert avec l'infortuné Jouffroy, que les dogmes s'en vont : il vient de professer hautement à la Chambre des députés qu'il n'y a point de morale sans religion, ni de religion sans dogmes.

I 11 des hommes politiques les plus éminenlsde cette époque déclarait naguère formellement au P. de Iîavignan, que la société laïque ne suffit pas a l'éducation des âmes, qu'il lui faut la société spirituelle.

Et quand on est venu récemment proposer à la Chambre des députés d'instituer des professeurs laïques de morale, le bon sens public a poussé un cri, et les rires do rassemblée ont faitjustice d'une absurde proposition.

Qu'on se rappelle ici les innombrables citations dont j'ai rempli ce livre : j'ose le dire, il n'\ a qu'une voix: notre cause est triomphante dans la pensée humaine,

les passions seules et les intérêts matériels d'une corporation puissante retardent au dehors son triomphe : il n'y a pas de mal : les épreuves nous sont bonnes ; les fortes causes s'enracinent plus profondémeut dans les orages.

Quant aux pères de famille, je sais bien que l'Université essaye de nous contester leur faveur, et nous cite les nombreux élèves qui se pressent dans ses collèges ; mais le bon sens répond que les faits universitaires prouveront quelque chose quand les pères de famille seront libres de choisir.

Et j'ajoute que l'Université elle-même sait si bien que les pères de famille sont favorables à la liberté d'enseignement et mécontents d'elle, qu'on la met au défi d'en courir les chances, et de laisser les pères de famille juger et choisir entre elle et nous.... Non, non ; il y a un changement profond dans l'opinion sur tout ceci.... Il n'y a personne aujourd'hui qui ne dise, les uns avec regret, les autres avec joie, tous avec étonnement : Nous ne croyions pas que cette cause fût si forte.

Mais savez-vous ce qui a changé l'opinion? savez- vous ce qui a préparé malgré vous le triomphe du bons sens? Deux choses.

D'abord la mauvaise éducation de la jeunesse depuis quarante années :

Puis, le désenchantement universel de toutes les théories, qui, depuis bientôt un siècle, après avoir tout fait pour éloigner l'esprit humain de la religion, y ramènent aujourd'hui de guerre lasse parla force des choses, par la puissance providentielle du tei>ij>.s, du hasard cl de l'opinion.

La mauvaise éducation de la jeunesse!

DE LA PACII ICATI0N RELIGIEUSE. lia

Comptez-vous pour rien Le Eail douloureux qui s'est révélé en France pour toutes les ramilles? certes, les aveux solennels que j'ai cités déjà le proclament assez haut. On a senti de toutes parts que l'éducation était profondément absente de l'instruction publique. Les familles, qui savent bien qu'elles ne peuvent l'aire ellesmêmes l'éducation de leurs (niants pendant les dix

a les qu'ils passent au collège, et que si l'éducation

ne se fait pas pendant ce temps, elle ne se fera jamais, ont été consternées d'entendre un ministre venir faire au Roi la déclaration fameuse que j'ai rapportée déjà: qu'à cet égard, les efforts mêmes les plus éclairés et 1rs plus soutenus n'ont qu'une puissance borner dans les collèges; que ^éducation ne s'y fait )>as.

Aussi, qu'a-t- on vu? de quoi gémit-on de toutes parts? quelle est la plainte universelle, douloureuse, incessante?

On a vu des enfants sans respect et sans mœurs.

On a vu des enfants sans religion cl sans foi : ni catholiques, ni protestants, ni juifs.

On a senti les incroyables déceptions même de renseignement universitaire. On a vu des enfants qui faisaient leurs classes et ne faisaient pas leurs éludes. On a vu des enfants qui ne parlaient de leur collège que comme d'une prison, de leurs maîtres que comme de leurs ennemis, de leurs aumôniers même les plus dévoués, que comme d'étrangers qu'ils connaissaient à peine, qui sont condamnés à ne leur apparaître qu'officiellement et à de rares intervalles, qui ne leur font aucun mal, et ne peuvent parvenir à leur faire aucun bien.

On a VU, on a senti cela : on l'a vu cl on l'a senti

dans toute la France; on l'a supporté longtemps; et, quoi qu'il arrive, j'affirme que le moment n'est pas éloigné où on ne le supportera plus, parce que cela est insupportable.

Et cependant, n'avait-on pas fait des efforts immenses pour substituer l'ordre humain matériel le plus parfait,

à l'ordre spirituel et divin dont on ne voulait plus?

Que de chefs-d'œuvre inutiles-! que de plans incomparables et absurdes ! que de systèmes ! que de dépense de génie, je l'accorde, pour lutter contre la nature immuable des choses !

Pour lutter contre l'autorité paternelle, autorité immuable et sacrée, invincible et triomphante à la longue; Pour lutter contre Dieu et contre l'enfant qui est son ouvrage, et qui ne peut pas être élevé sans lui ; oui, vous avez lutté contre Dieu ; mais, je ne crains pas de le dire, vous avez lutté contre une force plus invincible encore que la sienne : c'est la force de cet enfant. Je vous étonne, peut-être; mais cet enfant, savez-vous qui il est ? savez-vous ce qui fait sa force ! Ce n'est pas seulement une aimable créature, dont la candeur, la simplicité naïve, l'innocence, gagnent l'affection. Ce n'est pas seulement cet âge dont l'inexpérience, les faiblesses, les périls, et jusqu'aux défauts, intéressent le cœur, alarment la tendresse et réclament de l'indifférence elle-même une sollicitude et des soins paternels !

Cet enfant, c'est l'espérance de la société et de la famille !

C'est la bénédiction de Dieu et le dépôt du ciel !

C'est le genre humain qui renaît, la patrie qui se perpétue, et comme le renouvellement de l'humanité dans

DI I.A PACIFICATION RELIGIEUSE. ai 6

sn fleur; c'est la joie dupasse, I" trésor du présent et la force de l'avenir. Eh bien! c'est cet enfant qui vous a vaincus, ou plutôt Dieu par lui.

Dieu semble vous laisser faire : vous abusez, et il ne se montre pas : le châtiment divin no vient pas immédiatement; mais l'enfant est moins patient que Dieu : il

oe vous laisse pas faire Vous no pouvez pas l'élever

mal impunément pour vous : il faut qu'il fasse goûter a ses instituteurs les premiers fruits, et c'est justice, les fruits amers de l'éducation coupable qu'il a reçue d'eux.

Je me suis trompé en disant que le châtiment divin

ne vient pas immédiatement : c'est là le châtiment

Per quœ peccat quis, per hœc ei torquetur.

Vous ave/ donc eu beau faire: les enfants vous ont vaincus, et vous épouvantent aujourd'hui; rien ne vous inquiète plus que les générations qui s'élèvent ; vous 1rs avez élevés sans Dieu, et vous êtes justement effrayés de co qu'ils deviennent : grande leçon, loi sévère de la Providence ! c'est par les désordres, par l'agitation urbulente des générations naissantes, que Dieu réclame enfin ses droits méconnus sur l'éducation de la jeunesse.

J'ai dit: le désenchantement universel de toutes les théories.

Vous avez beau faire, votre politique elle-même ne vous satisfait pas pleinement : vous ne triomphez pas au fond de vos Ames ; nous en savons assez pour affirmer que vous \ éprouvez d'étranges lassitudes; et cela se conçoit; les hommes les plus graves, de L'esprit le plus élevé et le plus puissant, sont profondément embarrassés.

La philosophie, ainsi que la politique et la science, ne leur ont donne! que des mécomptes.

Des théories les plus brillantes et qui promettaient toutes les splendeurs et toutes les félicités de l'avenir, le bon sens pratique des hommes capables, hommes d'État ou hommes d'affaires, n'a presque jamais rien pu ni su réaliser jusqu'à ce jour.

C'est un grand bien : la Providence l'a fait, et Dieu, en triomphant de toutes les craintes des gens de bien comme des méchants, et en se jouant des plus sages pensées, nous fait tous plus humbles malgré nous, et par conséquent plus vrais et meilleurs, en nous montrant que nos prévoyances sont courtes, nos craintes trompeuses, nos espérances vaines.

11 nous rapproche peu à peu de la vérité par le bon sens et la bonne foi, que donnent la sagesse de l'expérience et le sérieux des mécomptes.

A ce moment, où je semble accuser mon pays et mon siècle de subir les plus graves et les plus douloureuses déceptions, je sens le besoin de ne citer ici que de grands noms et des autorités irrécusables, qui suffisent à représenter ce qu'il y a de plus élevé, de plus certain dans l'opinion publique. Certes, s'il y eut jamais des appréciations profondes, des observations philosophiques sur une époque, ce sont celles de M. Royer-Collard. 11 s'écriait :

« Le mal est grand, je le sais, je le déplore avec « vous... Oui, le mal est grand, il est infini; loin de « moi de triompher à le décrire. Mais est-il d'hier?... « Enhardi par l'âge, je dirai ce que je pense, ce que « j'ai vu.

« 11 y a une grande école d'immoralité ouverte de-

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« puis cinquante ans , dont Les enseignements... reten- = tissenl aujourd'hui dans 1^ monde entier. Celte école, « ce sont les événements qui se sont accomplis presque « sans relâche sous qos yeux.

« Le respect est éteint, dit-on? rien ne m'afflige, ne « m'attriste davantage; car je D'estime rien plus que « le respect; mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante « ans? Les croyances sont détruites ! mais elles se sont » détruites, elles se sont battues en mine les unes les « autres. Cette épreuve est trop forte pour l'humanité, « elle y succombe. Est-ce à dire (pic tout soit perdu? h Non, Messieurs, tout n'est pas perdu ; Dieu n'a pas « retiré sa main. Le remède que vous cherchez est là, « et n'est que là. »

Veut-on d'autres paroles?

On s'étonne de l'agitation profonde, du malaise immense qui travaille les nations et les individus, les Etals et les âmes ! pour moi, je m'étonne que (<• malaise ne soit pas plus grand, l'agitation plus violente, l'explosion plus soudaine.

La religion! la religion! c'est la vie de V humanité, en tous lien i\ sauf quelques jours de crises terribles et de décadences honteuses. La religion, peur contenir ou combler l'ambition humaine: la religion, pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs , celles de

notre condition, ou 1 elles de notre âme .' Que la politique,

la politique la plus juste, la plus forte, ne se /laite pas

omplir Sans la religion une telle irucre. Plus le

mouvement social sera vif et étendu, moins la politique suf/ira a diriger V humanité ébranlée. Il g faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des per-

spectives plus longues que celles de la vie. Il y faut Dieu et V éternité.

Celui qui prononça ces paroles est aujourd'hui ministre des affaires étrangères.

Quel découragement ne trahissaient pas ces autres paroles : Un sentiment triste qui s'est rencontré plus d'une fois dans ces dernières années, qui tient à bien des causes, c'est une inexprimable lassitude de la vie publique. Celui qui écrivait ces lignes est en ce moment ministre de l'instruction publique, et je doute que le fardeau des affaires lui paraisse aujourd'hui plus léger.

Qui peut avoir oublié les graves paroles prononcées par M. le comte Mole, avec toute l'autorité qui s'attache à son nom, à sa longue expérience, à ses hautes lumières : A force d'esprit, de débauche d'esprit, de caprice ou d'excès dans les doctrines , la société elle-même, la civilisation eût péri, si elle n'était impérissable...

L'esprit humain, après avoir décrit sa parabole, est arrivé promptement à cette extrémité des choses humaines, où se terminent tous les enthousiasmes et où la profondeur du mécompte amène parfois une salutaire réaction.

Il y a peu d'années M. Saint-Marc Girardin s'écriait :

Je vois la jeunesse cherchant, au milieu drs désordres du siècle, où se prendre et se retenir, et demandant aux croyances de leurs pères si elles ont un peu de vie et de salut à leur donner.

Oui, c'est le plus profond de mes vœux, et si quelque espérance m'anime, et si au milieu de toutes les paroles de désespoir que j'entends parfois retentir dans la société, il \j a quelque chose qui me soutienne encore, c'est que je ne puis pas penser que la religion puisse long-

temps manquer à la société actuelle. Ou vous périrez, Messieurs, sachez'le bien! ou la religion viendra encore ter voire société,

t m homme, dont je redis le nom sans amertume, M. Michelei, écrivait il n'\ a pas longtemps ce qu'on \a

lire :

« Faisons les fiers tant que nous Tondrons, pliilosok phes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. « Mais , qui de nous , parmi les agitations du mouve- « ment moderne, ou dans les captivités volontaires de « l'étude, dans ses Apres et solitaires poursuites, qui « de nous entend sans émotion le bruit de ces belles « fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et « comme leur doux reproche maternel '?... Qui ne voit, « sans les envier , ces fidèles qui sortent a flots de l'é- « gliso, qui reviennent de la table divine rajeunis et « renouvelés?... L'esprit reste ferme, mais l'âme est « bien triste... Le croyant de l'avenir, qui n'en tient « pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et « ferme le livre; il ne peut s'empêcher de dire : .Ah! « que ne suis-je avec eux, un des leurs, et le plus sima pie, le moindre de ces enfants! »

Je pourrais ici citer d'autres noms, d'autres paroles : c'est assez. Je prononcerai ici toutefois encore un nom, celui de M. ïhiers. Sans doute M. Thiers ne gémit pas : le gémissement n'est pas dans sa nature ; mais qu'on relise ses pages sur le Concordat, elles suffisent à révéler le tond de ses pensées. On ne me persuadera jamais qu'il les ail écrites au hasard : il a voulu marquer là son avenir politique.

1 Histoire de France, t. V, pag.

Et déjà il avait dit : Sij'avais dans mes mains le bienfait de la foi, je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, j'aime cent fois mieux une nation croyante qu'une nation incrédule. Une nation croyante est mieux inspirée quand il s'agit des œuvres de V esprit, plus héroïque même quand il s'agit de défendre sa grandeur.

Et M. Thiers, en prononçant ces paroles, ne craignait pas de dire que , sans vouloir flatter les idées du moment, il cédait lui-même au mouvement religieux, qui entraîne tout aujourd'hui.

Oui, quoi qu'on dise et quoiqu'on fasse à rencontre, il y a une révolution religieuse ; elle se fait, elle est invincible ; tous la subissent de loin ou de près ; nul n'échappe à cette influence irrésistible. Ne vous en irritez pas ! ce n'est pas la victoire de l'homme , ce n'est pas nous qui l'emportons sur vous ; c'est la victoire de Dieu, c'est le temps , le hasard , le bon sens qui l'emportent. On peut, sans rougir, céder à de telles puissances.

Et certes, nous leur avons bien cédé nous-mêmes les premiers !

Nous acceptons , nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89.

Et dans cette discussion même , ne voyez-vous pas , ne sentez-vous pas qu'il se passe entre vous et nous quelque chose d'extraordinaire et de profondément digne d'attention ? Moi, homme du sanctuaire, je parle un langage libéral , et vous, homme de la révolution, vous parlez un langage religieux !

Je parle votre langue , et vous entendez la mienne; j'invoque vos principes , et vous rendez hommage aux noires !

Vos amis, en vous écoutant, sourient et doutent. Moi

j'aime mieux dire que vous êtes sincère ; je souris, et je ne doute pas.

Vous voyez de plus haut et de plus loin qu'eu.v.

Et quant à nous, pourquoi ne croiriez- vous pas à noire sincérité? (Miami deux ou trois révolutions passent sur nos têtes, pensez-vous donc que devant Dieu elles bras croisés sur notre poitrine, nous ne nous prenions pas à réfléchir?

Faisons donc tous enfin quelque chose de grand , de digne, de vrai : essayons enfin de nous estimer, de nous croire les uns les autres!

Et le grand ouvrage de la pacification religieuse ne tardera pas à s'accomplir.

Je veux qu'une si précieuse espérance mette fin à toutes ces réflexions :

Heureuses les discussions , même les plus vives , qui peuvent attendre pour arbitres et pour juges le bon sens des hommes et la justice de Dieu!

DE là

Dans les discussions graves il importe avant tout de bien s'entendre et de fixer les points sur lesquels on est d'accord.

C'est le seul moyen de prévenir la confusion des idées et des choses, d'éviter les débats inutiles, les paroles amères, les conflits dangereux, les dissentiments sans retour, et enfin d'apaiser l'irritation des esprits et la violence des disputes.

Je crains que des préoccupations sans lumière ne préparent un malentendu redoutable dans la grande question de la liberté d'enseignement : ce serait un malheur pour tous. •

Cette question sera un principe incessant d'agitations pour le pays, d'embarras pour le gouvernement, de légitimes alarmes [tour la conscience tirs éréques et des pères de famille, tant qu'elle n'aura pas revu une solution sage, une solution claire, une solution réelle et loyale.

32i DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.

Il faut une loi qui réalise sincèrement le vœu et la promesse de la Charte; une loi qui, en conservant à l'État son autorité, son action, son intervention tulélaire sur l'éducation, respecte les droits antérieurs, les droits primitifs et inviolables des familles, en même temps qu'elle maintiendra les droits sacrés de l'Église sur l'éducation religieuse et morale de ses enfants. Il faut une loi sans ambiguïté et sans détour, une loi forte et intelligente qui concilie tous les intérêts, réponde à toutes les réclamations légitimes; enfin une loi qui soit faite avec la fermeté, avec les lumières, et surtout avec la sincérité, avec la haute loyauté que tous doivent attendre des hommes qui siègent en ce moment dans les conseils de la couronne et dans les grandes assemblées législatives du pays.

Jamais loi ne dut être moins faite sous la funeste influence d'un malentendu quelconque, par un parti ou au profit d'un corps, quel qu'il soit.

Jamais loi ne dut être conçue dans des vues plus larges et des pensées plus indépendantes des préoccupations étroites et passionnées de la politique journalière.

Ce n'est pas une loi de circonstance, c'est une loi d'avenir; ce n'est pas une loi de politique vulgaire, c'est une loi religieuse et sociale qu'il s'agit de faire.

Celte grande œuvre est aujourd'hui plus facile à accomplir qu'on ne le pense peut-être.

Car, au fond, nous sommes bien près d'être tous aujourd'hui d'accord sur les principes généraux et sur les points les plus importants de la question : le bon sens public et la bonne foi ont singulièrement rapproché les esprits. Les choses en sont venues au point qu'il suffit

peut-être aujourd'hui simplement de s'expliquer et de s'entendre pour mettre de côté les points sur lesquels la discussion est désormais inutile.

Je vais essayer de le taire, et, si je ne me trompe, après m'avoir lu, plusieurs seront étonnés des progrès qui se sont accomplis par la marche seule du temps dans l'intelligence de la question, et des pas insensibles que deux années de trêve nous ont tous conduits a faire les uns vers les autres .

Il va sans dire que je ne m'occuperai point ici des opinions extrêmes; je n'aime à invoquer dans la polémique que la pensée sérieuse des hommes graves qui comptent dans leur parti, et dont la voix est une autorité, parce que leur modération est une force et leur parole une lumière.

Je pourrais citer un grand nombre de points sur lesquels l'accord dont je parle existe entre nous et nos contradicteurs. Je me bornerai à trois principaux, sur lesquels la loyauté de nos adversaires les plus honorables et la puissance du bon sens, ce grand maître de la vie humaine , ce modérateur suprême et infaillible des discussions publiques, ont amené une entente plus certaine, a peu près universelle, et presque cordiale.

Tous les hommes les plus éminents conviennent, en effet :

1" Qu'il faut enfin, en conservant a l'Université son existence et ses privilèges, et à l'État son intervention tutélaire, donner aux pères de famille, pour l'éducation de leurs enfants, une liberté véritable;

2° Que la liberté d'enseignement n'est véritable, sincère, que si elle est entre les divers instituteurs une franche et loyale concurrence ;

3° Qu'il n'y a pas de franche et loyale concurrence, ni même de concurrence en aucun sens possible, si l'Université demeure l'arbitre de ses concurrents, si elle est juge et partie.

On le voit, je ne prétends ici rien proclamer de nouveau; je prétends seulement, comme je le disais tout à l'heure, constater les progrès amenés par la discussion, les points importants dont on est d'accord, et l'état actuel de la question.

Il faut, en conservant à l'Université son existence et ses privilèges , et à l'État son intervention tutélaire, donner enfin aux pères de famille, pour l'éducation de leurs enfants, une liberté véritable.

Le bon sens le plus commun et la bonne foi la plus vulgaire ont suffi pour mettre tout le monde d'accord sur ce point.

En effet, tous sans exception ont été amenés à déclarer que la liberté de l'enseignement est tout à la fois un droit naturel, le droit primitif et inviolable des pères de famille; un droit politique, et la promesse de la Charte; un droit religieux, et la conséquence essentielle et immédiate de la liberté de conscience; enfin, même, un droit littéraire et intellectuel, conséquence de la liberté de l'intelligence et de la liberté des lettres.

Je puis citer ici les noms et les paroles des orateurs du gouvernement, aussi bien que les noms et les paroles des membres de l'opposition.

1° M. de Tracy disait :

Ainsi que la liberté de conscience et la liberté de la presse, la liberté de l'enseignemeni est un droit primitif qui se reconnaît, qui se proclame et qu'on ne concède pas.

Voilà les vrais principes, el ,i'' ne m'en écarterai point.

M. Thiers lui-même l'a reconnu :

La vraie liberté d'enseignement,|dit-il, repose sur le droit du père de famille.

On n'a pas oublié les solennelles paroles de M. (iuizot :

Il a avait excèsde despotisme ddms la manière dont l'Université était conçue et instituée....

L'État a le droit do distribuer l'enseignement, de le diriger dans ses propres établissements, de le surveiller partout; il n'a pas le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement à toutes les familles sans leur consentement et contre leur vœu.

Les premiers droits sont les droits des familles : les enfonts appartiennent aux familles avant d'appartenir à l'État.

Le régime de l'Université n'admettait pas ces droit* primitifs et inviolables des familles.

2° Tous reconnaissent également que la liberté d'éducation est un droit religieux, et la conséquence essentielle et immédiate de la liberté de conscience.

Dans ce même discours, dont je viens de citer les plus fortes paroles, M. Guizot déclarait que les droits des croyances religieuses étaient à peu près aussi gravement blessés par le monopole universitaire que les droits des familles. Cela est vrai.

Selon un mot remarquable de M. Portalis :

La liberté religieuse et la liberté d'enseignement sont sœurs. La liberté de renseignement est devenue un complément nécessaire de la liberté religieuse, telle que Ta proclamée la Charte.

En effet, le bon sens suffit à démontrer que toute contrainte à cet égard blesse profondément la liberté religieuse tout à la fois dans la conscience du père de famille, dans la conscience de son fils, et clans la conscience même des instituteurs.

On se souvient ici des expressions énergiques de M. de Lamartine :

C'est un sacrilège contre la religion, contre la raison, contre le père de famille, contre l'enfant à la fois.

Et si l'assentiment est unanime à cet égard, c'est qu'on s'accorde enfin à reconnaître que l'enseignement n'est pas seulement du grec et du latin. L'enseignement, c'est l'éducation, c'est la foi, c'est l'âme, c'est la vie tout entière, et M. de Lamartine l'a proclamé encore avec énergie :

C'est la foi du ebrétien, c'est la foi du protestant, c'est la foi de la pbilosopbie, c'est la foi de la famille.

M. le duc de Broglie, aussi bien que M. de Lamartine, a professé ces principes :

Là où la liberté de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels, la liberté d'enseignement est de stricte justice et de sage politique.

Ce dont tous sont également d'accord au fond, sans l'avoir aussi hautement exprimé, c'est que le monopole

de renseignement blesse aussi la liberté religieuse dans la conscience des instituteurs même. J'ai déjà eu occasion de le faire observer : il n'y a pas de situation morale plus Uistc que celle d'un professeur universitaire qui a le malheur de n'être pas catholique, et qui est condamné, en présence des enfants qu'il instruit, ou à des protestations hypocrites, ou à un silence sans dignité. II y a là une situation telle que, je l'avoue, nulle considération au monde ne m'en ferait accepter l'humiliation.

Parmi les professeurs de l'Université qui n'ont pas le bonheur de croire au christianisme, il n'y en a pas un, véritablement homme d'honneur, à qui, je le sais, le monopole universitaire ne pèse autant qu'à nous.. . qui ne le trouve aussi odieux que nous-mêmes, et qui lorsque ce monopole vient traîner devant lui de malheureux: enfants dont il ne sait ni la foi ni la langue, et qu'il doit élever cependant, ne s'estime , ou le plus malheureux, ou le plus humilié des hommes.

Enfin, la contrainte de l'éducation blesse la liberté religieuse dans la conscience de l'enfant. On connaît à cet égard les plaintes douloureuses de M. de Lamartine, et l'on ne saurait nous reprocher d'en reproduire encore ici l'éloquente expression :

La jeunesse, recevant un double enseignement contradictoire, et tiraillée en sens contraire par la philosophie ot par la foi, finit par tomber entre deux dans le scepticisme, la mort de L'âme.

Quand <>n réfléchit quecet abus est à La fois l'oppression de la conscience, le mensonge de l'enseignement, l'avilissement de l'État, l'abdication de la raison, la cause du scepticisme qui saisit l'homme au passage de l'enfance à

la jeunesse, la confusion de la foi, la perte des âmes et l'extinction de la morale parmi de nombreuses générations ; et quand on est convaincu en même temps que Dieu est le fond de toutes choses, et que les sociétés humaines n'ont d'autre but que d'arriver à Dieu par les lumières et la vertu.... cela fait frémir.... mais surtout mal pour l'enfant. Que voulez-vous, en effet, que devienne en luïVhomme moral et intellectuel?....

Il lui faudrait deux âmes, et il n'en a qu'une : on la tiraille et on la déchire en sens contraire.

Il s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on lui enseigne dans son collège, ce qu'on lui démontre dans les cours. Il commence a se

DOUTER QU'ON LUI JOUE UNE GRANDE COMÉDIE, que la SOCiété

ne croit pas un. mot de ce qu'elle enseigne. Il pense en secret qu'il faut que tout cela ne soit pas bien important pour que la société et l'État s'en jouent avec cette légèreté et ce mépris. Sa foi s'éteint; sa raison, sans ardeur, se refroidit; son âme se sèche.

Tous donc sont d'accord, et doivent l'être, que la contrainte de l'éducation blesse profondément la liberté religieuse dans la conscience du père de famille, dans la conscience de l'enfant, dans la conscience des instituteurs eux-mêmes.

3° Tous sont également d'accord sur ce point, que la liberté d'enseignement est un droit politique et la promesse solennelle de la Charte.

Ici le droit politique se coordonne avec le droit naturel et le droit religieux, et l'on convient unanimement que, quand la liberté d'enseignement ne serait pas une conséquence de la liberté de conscience et de toutes nos autres libertés, il faudrait la donner encore, parce qu'elle est une promesse de la Charte ; et, comme le

ÉTAT IH LA QUESTION i s , 7 . 331

disait en 18S7 M. de Schauenburg, une de ses plus belles promesses, promesse solennelle et sacrée d'une Charte qui a été proclamée la Charte- vérité, et qui perdrait la plus glorieuse moitié de son nom, si la liberté d'enseignement n'était pas réellement donnée.

Ici encore, il y a unanimité de pensées et de lang Les plus ardents défenseurs du monopole universitaire n'ont pas osé ouvertement contester la promesse de la Charte, et, s'ils l'osaient jamais, nous leur rappellerions les paroles de 91 de Tracy :

Cette liberté de renseignement est l'objet de bien vives attaques. Q semble que vous ayez le droit d'accorder ou de ne pas accorder cette Liberté : je soutiens que vous ne

pouvez pas vous y refuser; c'est une des cumulions du pacte eu vertu duquel tous les i><>ue<>irs existent, vous et tous les autres.

C'est ce qui condamnait M. Tbiers lui-même à dire :

11 n'entre pas dans notre intention decontester l'étendue de L'engagement Imposé par la Charte.... C'est assurément

la Liberté pure et simple.... la liberté complète la liberté

pleine et entière.... la liberté sans limites..., qui est accordée.

U° Enfin tout le monde est d'accord que la liberté d'enseignement est même un droit littéraire et la conséquence de la liberté des lettres.

Sans prétendre élever un droit littéraire à la dignité du droit religieux, du droit naturel, du droit politique, il se rencontre ici néanmoins un aspect sérieux de la question cl des considérations importantes dans l'intérêt de l'esprit humain.

Les hommes les pins éclairés l'ont reconnu :

On n'établira jamais la centralisation intellectuelle

qu'au détriment des lumières et de la noble émulation

des intelligences.

On n'a point oublié l'opinion émise à cet égard par

M. Saint-Marc Girardin :

Nous osons dire, Messieurs, qu'avant la Charte ellemême, l'expérience et l'intérêt même des études avaient réclamé la liberté d'enseignement.

C'est, selon nous, pour ne pas s'être rendu un compte assez exact de l'état de nos sociétés modernes que nos divers gouvernements, avant 4 830, s'étaient effrayés de la liberté d'enseignement et avaient craint de l'accorder. C'est dans cet esprit qu'ils avaient tous cherché à centraliser les écoles et à faire de l'enseignement en France une grande institution politique et administrative.

M. Saint-Marc Girardin disait encore :

On discute beaucoup en ce moment sur les diverses méthodes d'enseignement ; on dit beaucoup qu'il faut réformer les études. Selon nous, la grande réforme que le projet de loi fait dans les études, c'est de proclamer la liberté d'enseignement; car, grâce à cette liberté, toutes les reformes sont possibles.

M. de Tracy partageait sur ce point l'opinion de M. Saint-Marc Girardin; il déclarait que la liberté de l'enseignement est aussi utile, aussi nécessaire pour le gouvernement que pour la société, et que, sans la liberté de l'enseignement, l'instruction est nécessairement stalionnaire, c est-à-dire rétrograde.

Certes, après tant de témoignages, j'ai le droit de le redire :

Tous sont aujourd'hui d'accord sur ce point, qu'il faut donner la liberté d'enseignement, puisqu'elle est lout à la fuis un droit naturel, primitif, inviolable ; an droit religieux et sacré ; un droit politique et social ; et môme enfin un droit littéraire.

Aujourd'hui nos adversaires les plus déclarés parlent comme les amis les plus fidèles de la liberté, comme les plus généreux défenseurs de celte grande cause. On ne pouvait certainement pas attendre qu'il lui fût rendu si promptement un si éclatant hommage! Et si la parole a un sens cl une valeur réelle parmi les hommes, si les assurances les plus graves ne sont pas en France un jeu dérisoire, nous louchons à l'accomplissement des promesses de la Charte et à l'heureuse inauguration d'une ère nouvelle qui va voir le grand et immortel principe de la liberté d'enseignement, proclamé déjà dans la constitution du pays, adopté enfin dans la pratique et solennellement inscrit au Bulletin des lois du royaume.

La liberté (renseignement n'est une liberté véritable, sincère, que si elle est, entre les divers instituteurs, une franche et loyale concurrence.

C'est ce que M. Cuizot déclarait en termes exprès devant la Chambre des députés :

■Aux maximes du monopole nous substituons telles de la concurrence.

Les établissements privés, les institutions et le> pensions

seront désormais les libres émules des établissements publics.

L'État accepte la nécessité, le devoir de soutenir avec succès, avec éclat, une concurrence infatigable.

La prééminence des études publiques doit remplacer le monopole.

En un mot, ce n'est plus en auxiliaire, mais en rivale, que l'industrie privée peut donner l'instruction secondaire.

C'est ce que M. de Salvandy a exprimé aussi dans ces termes énergiques :

Tout le monde, laïques et ecclésiastiques, libre (relever autel contre autel, d'opposer les méthodes aux méthodes, les écoles aux écoles ; les pères de famille , maîtres de choisir pour leurs enfants entre tous les systèmes, tous les établissements.

C'est ce que M. Villemain a proclamé lui-même. Après avoir parlé des écoles publiques de France et de leurs progrès, il ajoute :

Puisse ce mouvement toujours régulier s'augmenter encore par un principe nouveau d'émulation et de liberté!

AI. Saint-Marc Girardin, sur ce sujet, s'exprime en termes plus explicites encore et plus formels :

Les études ont besoin d'émulation : cela est vrai pour les élèves entre eux; cela est vrai aussi pour les écoles entre elles; il faut toujours une cimcuii-cnce, une rivalité qui réveille le zèle et qui fasse faire effort.... Il est bon de placer à côté de l'Université et de ses écoles ta liberté de renseignement et les écoles privées, afin d'entretenir la concurrence et V émulation.

ÉTAT l>K LA QUESTION (1841 .

Qu'on iif s'effraye donc pas de la liberté d'enseignement: elle est mile aux progrès des études.... Tout le projet il'' la loi repose sur ces deux idées fondamentales, la liberté de renseignement el la prééminence des études classiques; 1rs deux idées se font équilibre. Liberté désormais pour toutes les méthodes etponrtotUes les invention*.

Quel esl l'avantage efficace de votre 1 * » ï v .l'en parle comme professeur, comme homme de l'Université : je ne crains pas la concurrence pour l'Université ; tout au contraire je la désire : €es\ un aiguillon salutaire. M. Le ministre \'>u^ l'a très-bien prouvé dans son éloquent discours: Il faut île la concurrence, de la rivalité. Sans rivalité, on s'endort. Vienne donc Vesprii de rivalité, nous en avons besoin.

M. de Scbauenburg disait :

Le luit du projet de loi, c'est La substitution au monopole de la concurrence dans L'enseignement.

M. le duc de Broglie ne pensait pas autrement : 11 est bon, disait-il, que les établissements particuliers se fondent et se multiplient; leur existence, leur nombre, leurs eiïorts importent aux progrès de l'instruction générale; l'émulation qui s'élève entre eux et les établissements publics, lorsqu'elle est vive et vraie, tourne à l'avantage de la science.

M. Saint-Marc Girardin allait plus loin encore, il ne

aignait pas de dire :

Autrefois la concurrence était entre l'Université de Paris et 1rs diverses congrégations qui s'étaient consacrées à l'instruction de la jeunesse. Émanées tir principes différents, animées d'un esprit différent, l'Université de Paris et les congrégations luttaient l'une contre l'autre, et cette

lutte tournait au profit des études. Aussi quand, en 4767, les jésuites furent dispersés, un homme qu'on n'accusera pas de préjugés, de dévotion, Voltaire, avec son bon sens et sa sagacité ordinaires, regrettait Futile concurrence qu'ils faisaient à l'Université : Ils élevaient, dit-il, la jeunesse en concurrence avec les universités, et l'émulation est nue belle chose. •

A tous ces témoignages se joint celui de M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, qui disait :

Messieurs, avant 1789, l'instruction était confiée à un grand nombre de congrégations diverses : elle était divisée; elle n'était pas réunie en un seul faisceau. De ht la plus utile concurrence ; de là la supériorité de l'instruction et de l'éducation avant la révolution.

Je citerai encore les paroles de M. Rendu, membre du Conseil royal de l'instruction publique1 :

Ne craignons pas de le dire, la concurrence du libre enseignement a manqué jusqu'ici au développement complet de l'instruction universitaire. Que cette condition essentielle de tout progrès durable soit enfin remplie, que toute satisfaction soit donnée aux familles et à la société, que des rivalités sérieuses et dignes viennent de toutes parts éveiller les courages et redoubler les efforts, toute amélioration devient possible, tout perfectionnement est probable.

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que tout le monde est d'accord à cet égard. Les plus grands esprits ont toujours pensé que la liberté d'enseignement était favorable à l'émulation des lettres et des sciences, au

; ' Code universitaire, préf., p. xm

développement des intelligences, aux progrès des lumières.

il convenait, a dit le cardinal de Richelieu, que les universités et les jésuites enseignassent à l'envi, afin que l'émulation aiguisai leurvertu, el que les sciences fussent d'autant plus assurées dans l'État, que si les uns venaient à perdre un sisacré dépôt, il se retrouvât chez 1rs autres. Testant, polit, du tard, de Richelieu, part. 1, chap. v, sect. 10.;

C'était aussi la pensée de M. de Talleyrand, clairement exprimée dans le célèbre rapport qu'il fit au nom du Comité de constitution, les 10 et 11 septembre 1791.

Si chacun, dit-il, a le droit de recevoir les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre : car c'est du concours et de la rivalité drs efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La confiance doit seule déterminer le choix pour les fonctions instructives ; mais tous les talents sont appelés de droit à disputer le prix de l'estime publique. Tout privilège est par sa nature odieux. Unprivilége en matière d'instruction serait plus' odieux et plus absurde encore.

11 y a sur ce point une telle unanimité parmi tous les hommes éclairés, que M. Thicrs reconnaît lui-même que les établissements privés doivent être en concurrence avec l'Université : il parle de rivalité de corps à corps :

11 fallait, dit-il, la liberté d'enseignement non-seulement pour elle-même, mais afin de créer des établissements particuliers en dehors de ceux de l'État, et de faire naître ainsi une concurrence qui excite l'émulation de l'Université, l'empêche de s'endormir dans la routine, et la tienne i. 22

toujours en haleine, toujours sur la voie des perfectionnements.

Cet aveu de M. Thiers me suffit, et me dispense de citer une foule d'autres témoignages et de revenir sur ceux par lesquels j'ai établi précédemment que la liberté d'enseignement est une conséquence de la liberté des lettres, laquelle réclame avant tout la libre concurrence et la généreuse émulation des esprits.

Je ne puis toutefois me dispenser de rappeler ici les remarquables paroles prononcées par M. le duc de Broglie devant la Chambre des pairs. Elles résument admirablement, dans le plus grave langage, et avec la plus noble loyauté, tous les témoignages précédents :

Dans un pays libre, il faut que ces établissements soient libres. Plus de tutelle obligée.... Ce sont choses qui ont fait leur temps. Nous ne le dissimulons pas en effet : si l'on veut que les établissements privés existent d'une existence qui leur soit propre, qu'ils aient de la réalité, de la vigueur, de l'avenir, qu'ils entrent sérieusement en concurrence avec les établissements publics, cela ne se peut qu'autant qu'ils ne relèveront que d'eux-mêmes, cl qu'ils auront le choix des moyens, des procédés indispensables pour engager la lutte avec quelque chance de succès.

S'ils doivent continuer à se modeler exactement sur les établissements publics, à n'en être, pour ainsi dire, que la pâle contre-épreuve, à n'exister qu'à titre de succursales, ils sont tout à coup condamnés à périr. A mesure que les établissements publics deviendront plus nombreux et plus florissants, qu'ils étendront le champ de leurs conquêtes, on verra les établissements privés, qui n'ont pas les mêmes ressources, et ne peuvent, dans aucun cas, enseigner à perte, s'éteindre et disparaître peu à peu. C'est ce qui est

arrivé en Prusse En is.39, dix-huit ans après la promulgation de la loi qui a réorganisé sur des bases larges et puissantes L'enseignement public, il ne se rencontrait plus dans tout le royaume une seule institution privée qui fût demeurée debout.

Ces solennelles paroles de M. le duc de Broglie ne sauraient être trop méditées.

Ainsi donc, quelles que soient les opinions diverses sur la nature et l'étendue des garanties officielles que l'État peut exiger, tous reconnaissent qu'une fois ces garanties et ces conditions accomplies, il doit y avoir une franche et loyale concurrence dans une liberté Sincère.

L'Université peut être favorisée par l'État, garder ses écoles pourvues de professeurs au choix du grandmaître, défrayées par le trésor et destinées à maintenir les traditions classiques.

Mais à côté des écoles universitaires doivent s'élever, tous le proclament, d'autres écoles plus variées dans leur plan, plus souples dans leurs méthodes, mieux accommodées aux convenances particulières des familles ou à certaines exigences de la société moderne ; et en le proclamant, tous reconnaissent qu'entre les unes et les autres doit régner, sous la haute surveillance et l'intervention tutélairc de l'État, une noble rivalité, une généreuse émulation, et par conséquent une loyale et libre concurrente.

C'était le second point que je tenais à établir : il ne souffre aucune contestation.

Le troisième en souffre moins encore, à savoir :

Qu'il n'y a plus de libre et loyale concurrence, ni de concurrence même en aucun sens possible, si l'Université demeure la maîtresse et l'arbitre de ses concurrents, si elle est juge et partie.

Je le sais, dans le projet de loi de M. Thiers, toutes les maisons d'éducation, tous les maîtres sans exception jusqu'aux plus humbles surveillants, tous les règlements intérieurs, tous les programmes d'études, tous les programmes d'examen dépendaient uniquement de l'Université.

L'Université demeurait l'arbitre suprême de tous ceux qui se destinent à l'enseignement, l'arbitre en dernier ressort de tous les établissements déclarés libres et indépendants par la Charte.

M. Thiers s'était plu à proclamer l'Université maîtresse absolue du terrain, des conditions de la lutte, des lois du combat; c'est elle seule qui devait apprécier les efforts de ses émules, examiner leur mérite et leurs œuvres; elle seule qui devait décider de leurs torts et les réprimer; elle seule qui devait les juger, les condamner, les suspendre, les supprimer enfin, quand elle croirait devoir le faire.

Voilà la liberté pure et simple, la liberté complète, la liberté pleine et entière, la liberté sans limites... telle que M. Thiers nous la préparait.

Mais le bon sens public a proclamé que rien de tout cela n'est possible, si on ne veut pas consacrer l'excès

du monopole et du despotisme universitaire1, si on ne

veut pas retenir indignement d'une main ce que l'on feint de donner de l'autre, si on ne veut pas renoncer à jamais à la liberté d'enseignement, et anéantir, avec la généreuse émulation née do la libre concurrence, la promesse de la Charte ; le bon sens public a proclamé que si on veut être de bonne foi , il faut essentiellement faire autre ebose.

Et, en effet, que l'Université soit juge des maisons universitaires, des progrès de leurs études et de ce qui les intéresse, cela est simple ; mais qu'elle soit l'arbitre des maisons formées hors de son sein, des établissements déclarés libres et indépendants, voilà ce qui est absolument impossible, ce qui implique contradiction dans les termes ; voilà ce que la bonne foi non plus que le bon sens ne peuvent admettre.

Il est manifeste que la liberté promise par la Charte doit donner à chacun, moyennant de justes conditions, le droit de former et de maintenir, sous la haute surveillance de l'État, des établissements en dehors et indépendamment du régime universitaire, a Ou la liberté d'enseignement n'est rien ou elle est cela. »

Car, je le demande, que serait ce droit, que serait cette liberté, si l'Université avait la mission d'examiner, d'inspecter, de censurer les hommes et les choses de ces établissements déclarés libres et indépendants d'elle? Ne surait-ce pas une déception grossière, un odieux mensonge? Ainsi ces établissements, en paraissant libres, ne le seraient pas, et, en ne paraissant pas universitaires, ils le seraient toujours. Ce nouvel état serait pire

1 M. Guizut.

que le premier, ce serait une intolérable aggravation de servitude. Les chefs et autres maîtres de ces maisons réputées libres auraient de l'Université tous les inconvénients sans en avoir aucun avantage ; ils la trouveraient d'autant plus tyrannique qu'ils se présenteraient à elle tout à la fois comme des sujets qui ont voulu secouer le joug, et sur qui, quand on peut les ressaisir, on appesantit sa main, et comme des antagonistes et des rivaux dont la concurrence doit être écartée.

D'où sont venues dans les tribunaux ce qu'on appelle des récusations péremptoires? De ce principe inviolable d'équité, que nul ne saurait être à la fois juge et partie. Mais, d'après ce principe, n'est-il pas évident que l'Université peut et doit être récusée par les établissements déclarés ses concurrents et ses émules, si elle veut exercer quelque autorité sur eux, si elle prétend les juger, les réprimer, les détruire, les empêcher d'être ou les condamner à n'être plus?

Voilà ce que le bon sens, ce que la bonne foi, ont proclamé de concert avec une force irrésistible.

M. Thiers l'avait bien prévu : un esprit comme le sien ne pouvait s'y méprendre. la seulement, écrivait-il dans son fameux Rapport, réside la vraie difficulté. Aussi n'at-il jamais donné à son langage un caractère de gravité plus haute, ni de plus profonde habileté qu'en traitant cette question. Sentant que la controverse se retrouve ici tout entière, et, selon ses propres paroles , que là réside la vraie difficulté, il fait des efforts inouïs pour la résoudre. Sentant même que la solution logique était impossible, il a voulu l'emporter violemment et comme de haute lutte, et il n'a pas craint d'élever à ce propos, contre le clergé, les accusations les plus graves.

ÉTAT DE LA QUESTION (1847). .y,:;

Voici ses paroles :

Qui inspectera, qui surveillera, qui jugera les nouveaux établissements?— Quanl à nous, Messieurs, la réponse n'a pas été douteuse.... c'esl l'Université. C'est à elle qu'il faut donner le soin de surveiller, de juger, d'inspecter les établissements d'instruction publique, d'apprécier leurs défauts et leurs mérites.

Celte solution donnée, M. Thiers ajoute :

Ici, Messieurs, s'élève une sorte de clameur de la part du clergé.

Être surveillé, inspecté, jugé par [l'Université, est une

tyrannieiuioleral.il'.... C'est, disent-ils, les faire dépendre de rivaux pour entrer dans la carrière, pour y vivre, pour y être maintenus ou en être exclus.

Quelques lignes plus bas, il dit encore :

Lisez tous /ex écrits du clergé ou de ceux qui, avec plus ou moins de raison, se t'ont ses représentants. Vous y trouverez qu'on constitue la servitude, et non la liberté d'enseignement, lorsqu'on veut l'aire dépendre le clergé du jugement de l'Université, soit pour la collation des grades. soil pour la surveillance et la juridiction.

Et la conclusion est que :

Ces prétentions sont inconciliables avec la bonne7police

de l'État : c'est le renversement de toutes les lois et de tous les principes ; c'esl le renversement des plus simples notions de la justice et dn lion sens.

Cerles, en étudiant le Rapport de M. Thiers à l'époque où il parut, je regrettai souvent d'y rencontrer, sous la simplicité apparente d'un style agréable, des contra-

dictions bizarres, des équivoques nombreuses, des sens douteux, et comme une souplesse perpétuelle de parole qui me condamnait à ne presque jamais pouvoir bien saisir la véritable pensée de l'auteur pour l'admettre ou pour la combattre : elle m'échappait toujours sous la transparence et la rapidité trompeuse de ce style si clair et si facile, qu'on ne parvient à se défier de lui qu'après en avoir éprouvé plusieurs fois les singuliers mécomptes :

.... Obliquo laborat Lympha fugax...

Mais, il le faut avouer, les phrases que je viens de rappeler ne laissent rien à regretter, ni dans le style ni dans la pensée.

Tout est net, clair, précis, décisif; tout est dit manifestement avec l'espérance d'étonner par la hardiesse de l'affirmation, et d'ôter tout d'abord aux adversaires jusqu'à la pensée d'une résistance sur un terrain où l'on paraît si sûr de son fait, si fort de son droit.

Malheureusement il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que M. Thiers, et au besoin plus de hardiesse encore : c'est tout le monde. Après un premier moment de surprise, l'opinion publique, éclairée par le bon sens, n'a pas tardé à proclamer qu'il n'y eut jamais ni un droit plus odieux, ni une thèse plus fausse, ni un terrain plus mauvais, ni des prétentions plus inconciliables avec la justice, ni un renversement plus étrange des plus simples notions de l'équité la plus vulgaire.

M. Thiers a eu beau dire que c'était la clameur du clergé, qu'il ne s'agissait ici que des intérêts du clergé, que cette question était uniquement la cause du clergé,

et qu'il suffisait de lire les écrits du clergé, d'écouter les représentants du clergé, pour eu demeurer convaincu. On n'a pas pu le croire; et ceux même qui \ ont mis le plus de bonne volonté, n'ont pu se persuader que ce qui était évidemment une question de bon sens et de bonne foi pour tout le monde fût uniquement la question du clergé.

Aussi les témoignages des hommes les plus dévoués à l'Université, l'autorité de ses amis les moins suspects, les paroles de ses plus hauts dignitaires, en un mot, les organes les moins favorables au clergé ont poussé si loin la démonstration de ce que j'avance, que je n'ai plus, «'ii vérité, qu'à les laisser désormais parler.

Ma première autorité sera celle de M. le duc de Broglie, à qui une juste impartialité a fait proclamer plusieurs fois tout ce que je viens de dire :

S'il en est ainsi, ne doit-on pas craindre que l'esprit de corps ne l'emporte souvent sur l'esprit de justice ; que les membres de l'Université, regrettant la suprématie qu'ils ont exercée jusqu'ici sur les institutions el les pensions, exclusivement préoccupés des établissements de l'État, voyant dans les établissements libres nmi plus des auxiliaires, mais des rivaux, dans les instituteurs libres, non plus des pupilles, mais des émules, n'entravent la formation de Ces établissements par des exigences excessives,

ou ne compromettent leur existence par une surveillance vexatoiré et tracassière?

M. Saint-Marc Girardin n'a pas hésité non plus à se prononcer à cet égard. Ses paroles «ml ici une autorité particulière par la position de l'orateur, qui semble se juger et s'exclure lui-même :

La Chambre sent qu'il m'est jusqu'à un certain point difficile de me dépouiller de ce que j'appellerai mes préjugés et mes habitudes universitaires. Cependant, je sacrifie volontiers ces habitudes et ces préjugés universitaires au principe même de la loi, c'est-à-dire à la liberté d'enseignement.

Messieurs, qu'a voulu le Gouvernement, qu'a voulu la Charte, lorsqu'elle a proclamé la liberté d'enseignement? Elle a dépouillé l'Université du droit absolu et exclusif qu'elle avait jusque-là. Voilà un premier fait qu'il faut constater.

On a créé un jury de capacité. Eh bien ! qu'arrivera-t-il maintenant? Si le jury est nommé complètement par le ministre, s'il est complètement le délégué de l'Université, il est impossible de méconnaître que c'est encore l'Université qui jugera.

Or, où sera donc la liberté des méthodes, je vous le demande ? Lorsqu'une méthode nouvelle se produit, lorsqu'elle vient en quelque sorte devant le jury de capacité pour se faire reconnaître, pour recevoir son investiture, qui est-ce qui jugera son efficacité, sa valeur? Ce sera encore l'esprit universitaire ! L'esprit universitaire ! il est excellent dans vos établissements publics : ne le mettez pas

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