‹ Défense de la liberté de l'égliseChapitre 19 sur 75 · NATIONALE · texte numérisé non relu

NATIONALE

« VÈtaty dit M. Thiers, a le droit défaire élever Venfant d'une manière confoitrie à la constitution du

pays L'État, dit-il encore, a le droit de vouloir qu'on

en fasse un citoyen plein de Vesprit de la constitution » Voilà les premières paroles de Tauteur. Je

cherche à en pénétrer le sens. Sans doute, elles doivent s'accorder avec celles qu'il a prononcées plusieurs fois à la Chambre, dans la discussion des bureaux : La jeunesse, disait-il alors, devait être jetée dans un moule, et frappée à reffîgie de VÈtat, Cependant cette pensée se trouve étrangement modifiée dans le rapport, et lorsque j'y vois l'honorable M. Thiers dire en se servant delà même métaphore, que si l'État voulait jef^r la jeunesse dans un même moule et la frapper comme une monnaie à son effigie, la liberté d'enseignement serait anéantie, je dois l'avouer, ma pensée s'embarrasse avec la sienne; que veut-il dire?

Cette dernière déclaration paraît assurément fort expresse ; mais elle présente dans les termes une contradiction si étrange avec la déclaration précédente, que

mon esprit ne suffit pas à les concilier. Je ne veux pas me donner l'avantage d'opposer plus longtemps Thabile rapporteur à lui-même : malgré Tapparente contradiction des termes, malgré Tinvolontaire hommage reuda au principe de la liberté, il est trop clair que la véritable pensée de M. Thiers est dans la première de ses deux assertions ; j'en ai pour garant ses instincts et ses goûls, ses habitudes d'esprit et ses penchants politiques; et son rapport m'en fournira plus d'une preuve-

Ainsi, tout en reconnaissant que ce système est peu conforme au génie des nations modernes , M. Thiers trahit les sympathies qu'il lui inspire, lorsqu'il lui attribue un caractère de force plus grand.

Ainsi, dit-il encore : Gardons-Jious de calomnier cette prétention de VÈtat dHmposer Vunité de caractère à la nation, et de la regarder comme une inspiration de la tyrannie.

Il va jusqu'à ajouter: On pourrait presque dire ^ au contraire, que cette volonté forte de VÊtat d'amener tous les citoyens à un type commun^ s'est proportionnée au patriotisme de chaque pays.

£t je suis amené naturellement à signaler ici dans son rapport une lacune singulière dont j'ai peine à me rendre compte, et dont j'ai vu des hommes politiques plus frappés encore que moi. L'auteur veut rappeler comment nos premières assemblées nationales enten^ daient la liberté d'enseignement : on croit naturellement qu'il va parler de l'Assemblée constituante, de l'Assemblée législative, qui, toutes deux, avaient proclamé cette liberté. Pas du tout : il oublie complètement 89 et 91, et, ne se souvenant que de 93, il ne nous parle que de la Convention nationale : Si nous avons songé un

moment^ dît-il, à imposer (Tune manière absolue le joug de VÊiaisur V éducation j c'est sous la Convention nationale, au moment de la plus grande exaltation

PATRiOTiouE El. Ton me permetlra de l'ajouter, au

moment des violences les plus tyranniques de la ré- YolutioD, sous les inspirations de Danton et de Robespierre.

Quel qu'en soit le motif, M. Thiers met vraiment une complaisance trop singulière à exposer dans son rapport les détails et les conditions de la Liberté d'enseignement, telle que l'a.vait décrétée la Convention nalio- Dale. Je cite textuellement :

Les instituteurs devaient être tous élus par le peuple^ qui alors était VÉtat, Les ci-devant prêtres, les ci devants nobles (expressions des lois du temps) étaient exclus de l'enseignement. Il fallait, avant d'être élu, avoir un certificat de civisme (c'est-à-dire de haine à la religion et à la royauté). Le choix des livres était fixé par m décret. La Constitution de Van lll et la Déclaration des droits de Ihomme étaient la base de l'enseignement. Pour principale instruction morale, on devait, chaque décadi, raconter les hauts faits de nos armées. Enfin, Venseignement était gratuit, mais les parents étaient obligés d'envoyer leurs enfants à ces écoUs de la nation, trois ans au moins, sous des peines sévères.

Je ne sais si je m'exagôre mes impressions, mais il me semble que le premier sentiment qu'on éprouve en lisant ces ('.oclrines et ces souvenirs dans un projet de loi présenté ù la France en iSUk, c'est la surprise : on s'attend au moins que le rapporteur ne les rappelle que pour les flétrir sans réserve, comme doit Otre flétri tout ce qui viole les droits de la conscience et de la nature ;

et cepeDdant c'est le contraire qui arrive ! BL Thiera avoue bien qu'il ne faut pas, en cela, imiter la Convention, mais il ajoute aussitôt quHl ne faut pas non plus la flétrir.

En sorte que tout ce que Ton peut dire, et de Vexclusion des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles^ itide ce certificat de civisme, et de cette Constitution de Van III^ et de cette Déclaration des droits de Vhomme servant de base à l'enseignement y et de cette instruction morale réduite au récit des hauts faits militaires, et de tout ce système, le plus impie et le plus lyrannique qui fut ja* mais, c'est qu'il n'est pas imitable pour le moment, mais qu'au fond il n'est pas radicalement mauvais ; qu'il faut se garder de le flétrir, parce que c'est un délire, c'est un délire de patriotisme, dont on pourrait tirer parti dans l'occasion.

Eh bien I moi, je n'hésite pas à le flétrir ; et que M. Thiers me permette de le lui dire, il l'a flétri luimême en le rappelant.

Mais comment ignore-t-il que ce délire fut flétri par la Convention nationale elle-même, lorsque les jours les plus détestables d'une sanglante domination furent passés ?

Comment M. Thiers ne sait-il pas que le 27 vendémiaire an IV, Daunou s'écriait, aux applaudissements de l'Assemblée : Robespierre, qui vous a aussi entretenus d'éducation, a trouvé jusque dans ce travail le «ecret d'imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bienfait de r éducation, et qui menaçait de la prison, de la mori^ les parents qui auraient pu et voulu remplir eux-mêmes

ks plus doux devoirs de la nature, la plus sainte fonction de la paternité.

Et voilà ce que M. Thiers nous défend, à nous, de flétrir ! Une tyrannie stupide et barbare !

Poar nous, continuait Daunou, nous nous sommes dit : Liberté de l'éducation domestique, liberté des établissements particuliers d'éducation; nous avons ajouté : Liberté des méthodes instructives.

Celte triple liberté, ainsi proclamée en pleine ConventioD, est le cri de la nature, el, je dois l'ajouter, une énergique leçon donnée au temps présent, une leçon doDt il serait étrange que nous ne sussions pas profiter.

M. Thiers ajoute que, tout en accordant une certaine diversité dans les régimes d'éducation (car à ses yeux la Liberté d'enseignement ne doit pas être autre chose) , nous devons être jaloux de conserver Vun des grands fnérUes de la nation française, c'est Vunité qui fait son trait distinctif et sa principale force.

Pour lui donc, sauf une certaine diversité, la liberté de l'éducation, ce serait le type commun, le type le plus conforme à TÉtat, ce serait la jeunesse jeléc dans un ïDéme moule, frappée comme une monnaie à Teffigie de l'État; ce serait au fond Vunité absolue, sauf une certaine difersilé qu'il veut bien accorder, afin que les pères de famille puissent suivre, selon ses expressions, les pen- ^nts de leur cœur, les vues de leur ambition et les scrupules de leur conscience.

Mais de quelle unité s'agit-il ? C'est sans doute de l'unité morale, la seule dont il soit ici véritablement question. Mais, chose singulière ! on ne nous donne pour exemple que Tunité territoriale et politique ; comme si

TuDité de race, Tunitë de territoire formaient nécessairement l'unité de vues, de sonlimcnls et de pensées. Mais aujourd'hui en Espagne, où il n'y a ni des Irlandais œmme en Angleterre, ni des Hongrois comme en Autriche, ni des Polonais comme en Prusse, dira-t-oa pour cela que les Espagnols sentent, pensent et veulent la même chose, ainsi qu'il est dit des Français dans une des pages du rapport? Et sur celle dernière asserlion, j'aurais une observation imporlanle à faire.

Que la France, par sa position territoriale, offre une puissante unité matérielle, c'est un incontestable et précieux bienfait de la Providence qui de lui-même peut favoriser heureusement Tunilé morale. Mais certes i quand l'anarchie dans les croyances et Tégoîsme dans les cœurs ont jeté parmi nous des divisions si malheu* reuses et si profondes, pouvons-nous nous glorifier à cet égard, et dire avec M. Thiers que tous les Français sentent, pensent et veulent la même chose? et comment l'a-t-il pu dire lui-même, lui, membre d'une assemblée politique où les dissentiments sont si extrêmes, les partis si prononcés, et les combats de chaque jour si ardents ?

J'ai cherché vainement jusqu'ici dans la pensée de M. Thiers des lumières certaines sur ce que doit être parmi nous une éducation vraiment nationale, et de quelle unité il veut parler.

Il se plaint lui-même de la mobilité de la nation, dans un langage dont la sévérité peut lui être permise, mais que je ne me permettrais pas ; je ferai observer seulement à quel point ce qu'il avance contredit ses précédentes assertions et rend difficile à saisir sa pensée véritable : Nous avons présenté, dit M. Thiers, toutes les faces de

la société humaine : après avoir été Athéniens avec Voltaire^ nous avons un moment voulu être Spartiates sous la Convention, soldats de César sous Napoléon.

El celle mobilité nationale va jusqu'à allrîsler M.Thîers lui-même. Quoi, s'écrie-l-il, nous serions donc toujours destinés à donner le même spectacle de contradiction et de mobilité! En 1793, nous ne voulions que la liberté presque sans gouvernement; en 1800, que le gouvernement sans aucune liberté; en 1806, que la gloire; en 1815, que le repos; en 18'25, nous proclamions les services rendus à la société par Voltaire et Rousseau, et aujourd*hui nous ne saurions plus concilier les idées religieuses avec V étude de la philosophie! Songeons, Messieurs, que le monde nous regarde, et quHl n*estpas disposé à nous juger avec indulgence. Songeons quil nous traite comme ces personnages auxquels on ne pardmne rien, ne serait-ce que pour se venger de leur présence trop continue sur la scène.

En vérité, celui qui a écrit de telles paroles peut bieo nous permettre de lui demander comment, en présence d'une mobilité pareille et parmi des contrariétés si étranges, il comprend celle unité, ce type commun d'éducation nationale dont il nous parle.

Mais ce n'est pas tout : je lis plus bas qu'il faut donner aui enfants un esprit conforme à Vesprit de leur temps; certes j'en suis d'avis, et je dirai bientôt de quelle manière je l'entends, mais je ne sais de quelle tnanière l'entend l'honorable M. Thiers. L'esprit de leur temps! mais de quel esprit et de quel temps s'agit-il? Vous venez vous-même, dirais-je au rapporteur, vous venez de reconnaître avec douleur l'inconstance et la perpétuelle mobilité de l'esprit du temps parmi

n\ DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.

nous : de quelle manière voulez-vous que l'on y coaforme Féducatian de la jeunesse 2

Vous demandez aussi que les enfants soient éie?éi dans r amour de la cotistituHon ; à la bonne heure, malsi comment Tenteudent ceux qui gémissent, oomne M. Thiers, de ce qu'il y a eu eu France tant de constîtuUons diverses en moins de deux générations?

Vous demandez, dirais-je encore à H. Thiers, que la enfants soient de leur siècle ; et moi aussi je le demanda^ et je vous expliquerai bientôt ce que j'entends par Uh Mais je ne saisis pas bien dans votre pensée les avantages qui en résulteraient; car personne n'a jugé plflu sévèrement que vous ce siècle. Vous lui reproches d'élm FosiTiF ET AUSSI UN PEU VULGAIRE; VOUS ajoutcz quelofw qu'il sort un instant des intérêts matériels^ U ne cher^* plus dans les arts que des couleurs fausses et outrées^ d ce point qu'il vous fait craindre un abaissement mortM qui se précipiterait, si on éloignait V enfance dessoure^^ du beau antique^ du beau simple.

Mais voici qui est plus étrange encore ; ce siècle, ioi^ vulgaire quHl est, et à limage duquel M. Thiers ve0 que ]a jeunesse soit façonnée, il l'appelle un siècle or^ gueilkux de lui-même.

Et voulant précautionner les enfants contre son hk^ fluence, il demande qu'on ne surexcite pas leur esprH par la beauté souvent eocagérée des lettres modern00 Laissons, laissons, Messieurs, continue-t-il, Penfanuim dans l'antiquité; le temps du monde réel arrivera Um^ jours assez tôt, ne le hâtons pas par l'éducation.

Et il faut ici que j'interroge encore une fois M. ThierBg il faut qu'au milieu de choses, à mes yeux du moins, si contradictoires , je l'adjure de me dire quelle est

et ce qu'il désire : car plus j'étudie son langage, plus j'y trouve une transparence superficielle, et comme une clarté trompeuse qui obscurcit la vérité : on va au ^nd, OD croit saisir quelque chose, et on ne trouve rien, ou des lueurs qui abusent; et comment s'y résigner, lorsqu'on est en face d'un esprit aussi éminent, aussi lucide que M. Thiers ?

Enfin ce type d'éducation nationale que je ne pais parvenir ni à comprendre ni à saisir, M. Thiers ieoible le personnifier dans l'Université. Mais ici encore de nouvelles contradictions augmentent mes em> barras.

Les titres exclusifs que l'Université a aux yeux de

Taaleur pour élever la jeunesse, je les conteste : et il les

conteste lui-môme sans le vouloir ; j'ajoute que je les

trouve souvent aussi au môme degré dans les hommes

qu'il veut éloigner de l'éducation.

Ainsi le premier de ces titres, c'est que l'Université Bst de création impériale.

J'arrôle l'auteur à celle première afflrmation : Non, IX'niversité de France n'est plus, sous les rapports les plus essentiels à l'éducation, ce qu'était l'Université impériale.

l"* Les préceptes de là religion catholique ne sont plus 6t ne peuvent plus ôtre la base de son enseignement, comme l'avait exigé l'Empereur.

2" Bien que l'Empereur [pensât, ainsi que l'observe M. Thiers, que Yhabit de moine n'est pas indispensable pour créer un esprit de corps, le célibat et la vie commune lui avaient paru nécessaires aux instituteurs de la jeunesse : il les exigea.

Le célibat et la vie commune ne sont plus et ne peu-

vent plus être exigés aujourd'hui des membres de TUniversité : cette diflFérence est considérable.

S'' Enfin il a été démontré jusqu'à l'évidence que le conseil royal actuel ne ressemble en rien au conseil tel qu'il existait sous l'Empire.

Et si l'établissement universitaire a conservé quelque chose de son origine impériale, c'est précisément ce qui faisait trouver, en 1837, à un grand nombre d'honorables membres de l'opposition libérale à la Chambre des députés, que rien ne convenait moins au temps actuel que le régime d'une université qui ne dut sa création à r Empire que parce qu'elle était destinée à en affermir le pouvoir, et dont les principes de la révolution de Juillet et la Cliarte commandent impérieusement la réforme ou la régénération.,.

M. Merlin, M. de Sade, M. de Tracy, M. SalvcrtO; et bien d'autres, parlèrent le même langage et avec plus de force encore.

Je sais la réponse de M. Thiers : il croit se débarras* ser de toutes les objections en disant que TEmpereur pensait que la jeunesse devait être instruite par des hommes en tout semblables à la société dans laquelle la jeunesse était appelée à vivre, par des hommes animés de l'esprit du siècle, c'est-à-dire de la révolution.

Mais c'est oublier un fait proclamé par tons ceux qui ont approché l'Empereur, qu'il n'aimait ni la révolution ni les révolutionnaires, et qu'il avait phis de mépris peut-ôtre qu'il ne fallait en avoir pour les pliilosophes et les idéologues.

Nous persuadera-t-on qu'il caressait la révolution et les révolutionnaires, lorsqu'il plaçait M. de Fonlancs àla télé de l'Université, lorsqu'il faisait entrer dans le con-

DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 7hl

seil impérial M. de Baosset, depuis cardinal, M. de Donald, le célèbre abbé Émery, supérieur général de SaiDt-Sulpice, M. Guénaud deMussy, M. Rendu, cl plusieurs autres? lorsqu'il nommait M. Frayssinous inspecteur de l'Académie de Paris ?

Ces honorables personnages que je viens de nommer soDt-iis de ceux que M. Thiers appelle des hommes animés de Fesprit du siècle et de la 7*évolution; et MM. Émery, de Bausset, Frayssinous étaient-ils de ces laïques pleins de Fesprit du temps et de VEmpire, en supposant que TËmpire et la révolution fussent la même chose 7

Je ne m'étonne pas, du reste, qu'il y ait confusion dans la pensée et dans les termes à l'égard des laïques. Cette confusion, je la retrouve lorsque l'auteur parie àî% anciennes Universités laïques que les noms de Gerson ^IdeRollin onty dit-il, rendues à jamais respectables. C'est oublier trop aisément que Rollin et Gerson clai(;nt des ecclésiastiques, et que les prétendues universités laïques ne comptaient guère que des clercs parmi leurs professeurs.

C'est oublier également que les membres actuels de Université, sans prétendre être des ecclésiastiques, prétendent bien n'être pas de simplos hiïfiues. C'est ce qn'un membre très-distingué de rUnivcrsité faisait bien teement entendre à la Chambre des dépulds en 1837, lorsqu'il mettait une différence entre l'espril unioersikire et l'esprit laïque ; lorsqu'il ajoutai t : Je demande pardon de me servir de ce terme de laïques : je sais bien 9MC nous ne sommes pas ecclésiastiques, y emploie ce icrme pour la clarté de la discussion. Vous pouvez quel- 'Mois nommer des laïques, c'est-à-dire des hommes

qui ne seront point universitaires. — Mais laissons ces observations de détail.

Ou je me trompe, ou ce qui rend surtout TUniversité si chère à i*honorable M. Thiers, ce qui lui fait personnifier en elle Tesprit national, c'est qu'elle est, comme il le disait dans son bureau, composée de nos contemporains, de nos analogues, des fils de cette bourgeoisie française qui, depuis cinquante ans^ n donné tour à tour à la France les hommes d'État, etc. Ce sont, disait-il encore, des bourgeois comme nous^des bourgeois savamis^ des bourgeois honnêtes.

Je répondrai à M. Thiers qu'il n'est vraiment pas nécessaire d'appartenir à l'Université pour être son oontemporain, son analogue, et fils de la bourgeoisie.

Je lui répondrai que les grands seigneurs sont rares parmi nous, et que nous sommes pour la plupart des bourgeois comme lui, ni plus ni moins; et quelquesuns au moins des bourgeois assez savants, assez honnêtes pour ne pas faire déshonneur à la classe où ils sont nés.

Je ne puis le dissimuler, à travers tout ce que je viens de citer je n'ai pu découvrir la pensée de M. Thiers sur l'éducation nationale : je vais maintenant essayer de loi donner la mienne sur ce point important

Véducation nationale est évidemment un mot que tout le monde s'accorde à employer, mais dont il s'agit de fixer le sens.

Je suis heureux de m'erpliquer ici avec franchise: je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses institutions et ses lois; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts, le dévoûment pour sa gloire.

Je considérerais comme un crime, je ne dis pas seulement d'étouffer, mais même d\altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.

Voilà d'abord, à nos yeux, dans quel sens l'éducation doit être nationale, et nous croyons à cet égard, n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point, meilleur que nous; et voilà dans quelle pensée nous travaillons, selon nos forces, à former pour la France un clergé digne d'elle.

L'amour de la pairie sera toujours pour nous un devoir inviolable et sacré, une seconde religion : les prin cipes de l'Évangile imposent ici de graves obligations, Bons ne les oublierons jamais.

Ce n'est pas seulement lorsque notre patrie nous traite avec distinction, avec confiance, ou du moins ivec une impartiale équité, que nous devons l'honorer et la chérir; mais que nous y soyons obscurs ou méprisés, que demain nous y devenions victimes de l'injostice, nous lui devrons toujours la reconnaissance, l'amour et le respect; car enfin, c'est elle qui a élevé notre enfance, soutenu notre vie; elle qui fournit à nos besoins et veille à notre sûreté; elle dont les frontières Boas protègent, dont le sol nous nourrit; et, fussionsnous même rejetés sur le sol étranger, nous n'y oublierions pas notre patrie, et nous y élèverions encore ses enfants dans l'amour et le respect pour elle.

Je le répète : c'est le devoir sacré des instituteurs de la jeunesse, partout et toujours, de l'élever dans l'amour de la patrie, de lui inspirer le zèle pour sa gloire et le dévouement pour ses intérêts.

SCO DE LA PACIFlCATlOiN RELIGIEUSE.

C'est là le premier sens dans lequel Véducaiion doit être nationale.

Mais si notre conviction est fermement établie sur ce point, il y en a un autre sur lequel elle ne l'est pas moins, c'est que l'éducation ne doit pas être politique. Un écrivain de nos jours a dit :

On ne parle politique aux enfants que lorsqu'on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la religion chré* tienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge, quand elle leur apprend à aimera à respecter y à obéir.

Ces paroles sont d'un philosophe chrétien : elles sont vraiment dignes de la sagesse évangélique ; voilà les grands principes, voilà les sentiments, voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles l'amour éclairé de la pairie demande qu'ils soient élevés ; c'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et l'obéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.

Eh quoi ! les pères ne s'entendent pas encore ! Dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires; et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond, qui ne s'apaisera peut-être jamais!

Non, non^ ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même!

Il faut dcnc, et sur ce point encore ma conviction est

DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. ÎT.t

kmemeni arrêtée, il faut pour que l'éducation de la jeunesse soit vraiment nationale, qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse, si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir.

La patrie, c'est la famille ; eh! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui diTisent un père, une mère, des frères et des sœurs Tenus avant lui dans la vie ? Ce serait une immoralité ; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme.

Non, non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt : heureux du moins si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire ! Ils y conlribuoronl, s'ils ont été élevés comme ils doivent Tôlre. Jamais la haute éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays Iroublépar de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer un milieu pour en sortir.

I/éducation vraiment nationale est celle qui placera la jeunesse dans une sphère si fort au-dessus des agilalions politiques, qui en fera des hommes si distingués parle caractère, si nobles par l'esprit, si généreux parle cœur, si indépendants par l'élévation de leurs principes, ?u*à leur apparition dans le monde ils se montreront équitables, indulgents pour tous, sans dislinclion de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, la charité, la justice, la liberté : et ce sont là des idées d'une si claire évidence que M. Thiers, au milieu de toutes les contradic-

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lions échappées h sa plame, n'a pu s'empêcher de les proclamer lui-même :

Gardons-nous y Messieurs, de mêler ainsi la science à la politique^ de troubler Vune par Vautre, et d'exposer la jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui contient tout ce que vous avez de plus cher, c'est-à-dire vos enfants.

Voilà de belles paroles, et je me sens heureux de les citer j pourquoi faut-il que j'en rencontre d'autres que je ne puis rappeler avec le même bonheur ?

Il y a, d'ailleurs, une observation fort simple à faire ici, et qui suffira, j'espère, à prévenir les préoccupations inquiètes à cet égard.

L'éducation se fait de dix à seize ou dix-huit ans. Eh bien ! cette époque de la vie, et les études mêmes qui se font alors, sont naturellement étrangères à la politique. Il faudrait faire violence à Fâge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse, ce que je dis ici sera certain : à cet âge, ce ne sont pas les opinions qui se forment, ce senties habitudes, les mœurs; les vertus ou les vices.

J'aime à rappeler les belles et graves paroles de M. de Barante; elles respirent un noble parfum de vérité et de vertu :

Messieurs, ce n'est point à celte époque que se forment les opinions, que Tespril prend sa direction, que le jeune homme choisit une voie politique ; ce qui importe pour l'enfant, ce sont les habitudes morales , les pieuses pratiques, le respect de ce qui doit être respecté, voilà ce qui alors doit prendre racine dans son âme, moins par l'en-

DE LA PAClFICATIOxN RELIGIEUSE. 2C3

seignement que par Tinflucncc du milieu où il est placé. II se forme en lui comme une sorte d'instinct de moralité, qui s'unit avec les affections et les souvenirs de famille.

Si la première éducation, dit encore M. de Baranle, a été bonne, morale, salutaire, elle se retrouve lorsque Tûge des passions et des premières ardeurs d'esprit vient à s'apaiser. Souvent le père de famille se reporte vers les souvenirs que, jeune homme, il avait oubliés.

Que réducation inspire à ces enfants Tamour de leur pays, le respect pour leurs parents, Tardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce qne celle-ci peut demander. Ils seront pour elle un jour tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là, le reste est dans le faux.

C'était la pensée de Platon :

^^nservez la bonne éducation, ol elle fait d'heureux naturels, qui, grâce à cette éducation, deviennent de meilleurs ♦iloyensqiic ceux ([ui les ont précédés.

En un mot, dans l'enfant, il est question, non pas de former le citoyen, mais l'homme, et l'homme accompli prépare ù la société le citoyen parfait.

Aussi Platon ajoutait :

Quel grand bien résulte, pour un État, de la bonne éducation de la jeunesse !... Les jeunes gens bien élevés seront un jour des hommes excellents, et étant tels, ils se comporteront bien en toutes rencontres...

Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois tonne? l'État va s'agrandissant sans cesse...

Véducation doit être nationale et élever les enfants

26t DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.

dans Tamour de leur patrie ; mais elle ne doit pas être politique, elle doit les tenir dans une entière ignorance, ou au moins dans un heureux éloignement des tristes débats de l'opinion.

Ce n'est pas tout; nationale dans le cœur, Téducation doit fitre aussi nationale dans la forme^ si je puis m'exprimer ainsi.

Chaque nation a une physionomie qui la distingue : le souvenir et l'image doivent s'en retrouver dansl'édacation ; et pour rendre ma pensée avec encore plus de simplicité T^t de clarté , un Français ne doit pas être élevé comme un Allemand, ou un Espagnol, ou un Italien ; son éducation doit être toute française, et faire retrouver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie.

Voilà le sens seul dans lequel pourrait être vraie etraîsonnable cette parole : // faut que la jeunesse soit moulée à V effigie de la nation.

Et encore, doit-on l'avouer, l'expression n'est pas heureuse ; elle est sans dignité et sans grandeur, et je conçois que plusieurs, ne l'ayant pas entendue en ce sens, l'aient accusée d'un matérialisme étroit, tyranniqae et vulgaire ; plusieurs même ont trouvé que vouloir mouler la jeunesse à l'effigie de la nation, comme on moule la monnaie à l'effigie d'un roi, c'est blesser tout ce qu'il y a de noble, d'élevé, d'idéal, dans l'œuvre de réducation, et que la langue même répugne à cette image sans délicatesse. Pour moi, respectant la liberté et la dignité humaines dans le plus jeune des enfants plus religieusement peut-être que dans un homme mûr, parcelle raison bien simple que cet enfant ne peut les défendre contre moi, je ne descendrai jamais jusqu'à considérer

l'enfance comme une malière que je dois jeter dans un moule, pour l'en faire sortir a?cc Tempreinle que lui donnera ina volonté.

Quand je dis qu'une éducation nationale doit inspirer

iun enfant ou conserver en lui la physionomie noble et

heureuse de sa patrie, je n'entends pas non plus qu'elle

doi?e lui inspirer du mépris pour le genre humain et

les nations étrangères; je n'entends pas qu'elle soit en

tout et pour tout moulée servilement à l'efûgie de la

nation chez laquelle il est né. Je n'entends môme pas

qu'elle reproduise les traits d'une époque, quelle qu'elle

poisse être, avec la trisle fidélité d'une copie. Je n'y

Teox rien d'exclusif et d'étroit ; je veux qu'elle soit assez

large, assez haute et assez forte pour retracer tout ce

qu'il y a de vrai, de noble et de grand dans toutes les

époques et chez toutes les nations : je v6ux qu'elle puisse

se prêter à toutes les améliorations, à tous les progrès

de l'avenip.

Rien ne serait pire qu'une éducation qui, pour être Dalionale, prétendrait ressusciter le patriotisme étroit et barbare des petites républiques de l'antiquité : de «os jours et sous la loi du christianisme, un homme, s'il doit être de son temps et de son pays, doit être aussi île tous les pays et de tous les temps.

Fénelon l'entendait comme nous, et il était aussi bon français que personne.

J*aime ma patrie plus que ma famille, disait-il : et plus d'un parmi ceux qui proclament si haut l'amour delà patrie, n'en pourrait dire autant; et Fénelon ajoutait : J'aime le genre humain plus que ma pairie. Par là, il est vrai, il ne prétendait pas se donner le bonheur d'aimer exclusivement les nègres pour se dispenser

d'aimer les blancs, ou Thonneur d'aimer les Tartares pour se dispenser d'aimer ses voisins.

Qu'entendait Fénelon par ces paroles ? C'est que le genre humain est quelque chose ; qu'il y a quelquefois des dévoûments plus étendus que ceux même du patriotisme ; que la charité catholique embrasse dans son ardente expansion l'humanité tout entière, et qu'elle tend à faire de tous les peuples répandus sur la face de la terre une grande famille fondée sur le sublime et profond principe de la fraternité.

Et qu'on ne croie pas que la patrie puisse souffrir de l'éloignement de ceux qui se dévouent ainsi, au gré d'une généreuse impulsion, aux besoins de rhumanité tout entière; non, la patrie n'en souffre pas : c'est sa gloire; et le nom français doit sa puissance en Orient, et ce qu'il a conservé encore de [grandeurs dans les solitudes de l'Amérique, à ces héroïques dévoûments.

Non-seulement je ne veux pas que Véducation nationale exclue l'amour de l'humanité, mais je ne veux pas qu'elle inspire le mépris pour les nations étrangères ; cela est misérable. Chaque nation a ses qualités et ses défauts ; n'imitons pas les défauts des autres sans doute; mais pourquoi ne rendrions-nous pas hommage à leurs qualités ? Pourquoi ne ferions-nous pas pénétrer peu à peu par l'éducation, dans nos habitudes et dans nos mœurs, ce qu'il y a de bon, d'utile, de fort, de grand, dans le caractère, dans la littérature, dans les mœurs des nations étrangères 7

L'Allemagne nous donne l'exemple d'un travail patient, infatigable, profond :

L'Angleterre, d'un caractère sérieux et inflexible :

L'Espagne a eu ses grandeurs; l'Italie a encore les siennes.

Encore une fois, gardons-nous de mépriser les autres, de dédaigner ce qui nous est étranger.

Ceux qui nous dédaignent et nous méprisent sont injustes envers nous; ne le soyons envers personne, montrons-nous plus généreux.

J'ai dit que l'éducation nationale ne doit pas être faite à Hmage d'une époque rétrécie.

Les diverses époques d'un siècle sont faillibles et du domaine de Ihomme; elles sont livrées à ses caprices, à ses mobilités, à ses passions; elles ont quelquefois delà grandeur, quelquefois elles sont pleines de honte.

Ce n'est guère que par le travail d'un siècle entier que le bon sens et la vertu survivent infailliblement, et dominent à la longue dans une nation les égarements et les faiblesses des époques diverses.

C'est là une grande loi do la Providence dans le gouvernement du monde.

Les époques passagères sont à l'homme : il on fait à peu près ce qu'il veut; les siècles sont à Dieu : il leur réserve les triomphes de la vérité et de la justice.

Ce n'est donc pas à l'image d'une époque rétrécie que l'éducation nationale doit être faite.

Ce serait restreindre l'éducation à des proportions Diisérables; ce serait arrêter tout progrès intellectuel et ïûoral, empêcher tout retour si on s'est égaré.

Ce serait poser en principe que le point où l'on est «si la dernière borne de toute perfection possible.

Je ne voudrais pas non plus que l'éducation nationale fût une reproduction servilc du génie de la nation en toute chose.

Nous rayons dit, chaque nation a ses qualités et ses défauts.

L'éducation vraiment nationale doit tendre à corriger dans un enfant les défauts de sa nation, et à en développer les qualités.

Certes, on ne fit jamais ù un instituteur un devoir d'inspirer à Tenfant qu'il élève les défauts de son père.

L'esprit français est naturellement clair, brillant, hardi.

On lui a reproché d'être superficiel et léger. Si ce reproche était vrai, ce que je n'accorde pas, l'édocalion vraiment nationale devrait tendre à le rendre plus profond, plus palicnt, plus sérieux.

Le caractère français est grand, noble et généreux.

On a regretté qu'il manquât quelquefois de constance. Si ce regret était fondé, l'éducation nationale devrait tendre à fortifier le caractère, à fixer sa mobile activité, et à la tourner au profit de la force conquérante qui est son trait le plus brillant, parla fermeté, par la constance et l'esprit de suite.

Certes, en écrivant ces choses, je ne pense pas faire acte de mauvais Français, et je crois que si ces conseils étaient suivis, Téducalion de la jeunesse française serait vraiment une éducation nationale.

L'éducation vraiment nationale est celle qui fera de la France la première nation du monde, qui rélèvera au-dessus de toutes les nations rivales, en développant ses grandes et héroïques qualités, et en faisant tourner à leur profil jusqu'à ses défauts eux-mêmes, si brillants et si aimables.

Mais, pour cela, il faut sortir des bornes rétrécîes d'une époque, il faut oublier les vieilles rancunes, les

préjugés étroits dont les livres de nos adversaires sont encore remplis : pour que l'éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie si belle, si noble de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'une sage et généreuse impartialité, à toutes les époques, dans tous les siècles, chez tous les hommes, à toutes les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, ce que l'hommage des nations rivales, ce que la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.

Voilà ce qu'il faut imprimer au cœur de notre jeunesse; voilà ce dont il faut enflammer son enthousiasme; Toilà ce dont il faut faire son àme et sa vie ; voiiù ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante de son éducation intellectuelle, morale et religieuse.

Voilà ce qui, élevant les générations présentes sur les plus nobles hauteurs, les fera marcher, avec toutes les forces du génie et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserre encore, dans ses desseins providentiels, de grandeur, de vertu, d'influence européenne et universelle.

Je le répète : on peut désespérer d'un individu s'il est mal né ou mal fait; mais il ne faut jamais désespérer d'one nation : elle n'est jamais maudite, jamais mal née en masse.

Une nation, c'est l'humanité; Dieu ne la maudit pas, à moins qu'elle ne le veuille obstinément; mais cela ne se voit guère.

Que faut-il qu elle fasse ? Une seule chose qui suffit malgré ses malheurs, ses égarements ou ses fautes : il faut qu'elle se laisse élever.

Mais il arrive Irop souvent que les peuples s'éloignent de ceux qui pourraient les sauver. Il y a chez eux deux instincts conlraîres, l'un par lequel ils invoquent le secours de Dieu, Tautrepar lequel, craignant d'ôlre trop secourus, ils le repoussent.

Les peuples ont trop souvent peur de se régénérer, et alors ils redoutent et éloignent les régénérateurs : c'est l'expérience de tous les âges. Une génération où les uns savent peu, et où les autres savent mal, où tant de facultés sont nulles ou dépravées, où tant de hautes intelligences sont tombées, où les plus beaux talents ont presque toujours trompé leurs premières espérances; une génération pareille se décide difficilement, et ne se décidera peut-être jamais à bien élever lo génération qoî doit lui succéder.

Et cela se conçoit : on n*a plus même alors rintelligence de l'œuvre à accomplir; la langue même de l'éducation s'avilit; les notions les plus simples s'altèrent, les idées les plus certaines se troublent.

On ne veut pas, on redoute pour soi des enfants d'an caractère trop élevé, d'une conscience trop ferme, d'une religion trop sincère. D'autre part, on sent bien que des enfants sans respect, sans foi, sans mœurs, ne sont pas ce que demandent la société et la famille; on ne sait comment faire, et on va de mol en pis, cl voilà tout le secret de tant de difficultés et de tant d'émotions.

C'est ainsi que tous d'accord en théorie, nous ne le sommes pas dans la pratique : nous avons peur les uns des autres.

Hommes de ce temps, préoccupés avant tout des intérêts politiques, vous craignez que nous autres catholiques, nous ne fassions une nation sans grandeur et

sans savoir; vos préventions sont injusles, car c'est nous qui avons élevé le siècle de Louis XIV.

Nous tendons, dites-vous, à la domination; cela n'est pas. La domination, vous le savez comme nous, ne sera jamais, n'est plus possible sous un régime de liberté sincère.

Nous craignons, nous, que vous ne fassiez une nation sans caractère et sans vertu : nos craintes sont peutêtre mal fondées; mais vos preuves ne sont pas encore faites. Nous vous respecterons volontiers dans vos prc- Tentions; mais rendez-nous la même justice.

Vous êtes des hommes de science : il ne nous appartient pas de nous célébrer sous ce rapport ; mais nous sommes comme vous des hommes d'honneur. Les uns elles autres, nous sommes les enfants de la môme pairie. Cessons de nous faire la guerre ; au lieu de cela, faisons alliance par la liberté commune pour l'éducation de la jeunesse française ; nous y gagnerons tous, et la grande œuvre de la pacification religieuse s'accomplira.

Les pères de famille, la Providence et la fortune de la France décideront entre nous.

Si j'étais à votre place, j'accepterais franchement l'épreuve : riionneur m'en ferait un devoir. Nous travaillerions de concert à lui donner une éducation vraiment nationale. J'ai dit la fortune de la France; certes, je ne connais pas une nation qui en ait une plus belle et plus sûre. C'est d'elle surtout qu'il ne faut jamais désespérer.

C'est une nation admirable !

Car ses vives et fortes inspirations, ses instincts les plus décidés sont pour la vérité et la vertu ; dans le

fond, je Taî cl<^jà dit, elle n'eslime que la probité et le bon sens. Quand on ne Tégare pas, quand on ne la fatigue p oint de calomnies et de mensonges, elle aime, elle vénère ses prêtres; elle a une merveilleuse facilité à recevoir les hauts enseignements delà foi, et je n'en voudrais d'autre preuve que l'admirable spectacle des Conférences de Saint-Sulpice au commencement de ce siècle, et des Conférences de Noire-Dame aujonrd'hui.

Il ne manque en ce moment à la France que de comprendre les grandes leçons et d'accepter les grandes lois de la Providence.

L'histoire a révélé, dans la solennelle et triste sucession des siècles, un enseignement que je veux indiquer ici.

La sagesse est plus puissante que le génie pour travailler à réducation de la jeunesse , et par elle à la régénération des peuples; la probité et le bon sens valent mieux que la science et les lettres même pour développer dans les générations les dons de rintelllgence.

Il y a eu dans les annales des nations trois grands siècles dont la splendeur domine encore et illustre le genre humain.

Eh bien ! à ces trois grandes époques , les hommes de génie sont venus après les sages; après les hommes de génie, les sophistes.

La sagesse, la simplicité et la vertu ont précédé le génie et la gloire : puis sont venus la vanité, le bel-esprit et le mensonge ; puis les révolutions et les ruines.

Et ici mon cœur se serre, j'éprouve une compassion profonde pour ces tristes décadences de l'humanité ; je

gémis sur ces profondes, et jusqa'à ce jour du moins, sur ces irréparables infortunes.

Ainsi pour trois fois que le genre humain s'est élevé jusqu'à la splendeur du génie, jusqu'à la vraie gloire, trois fois il a dû succomber sous le faix I

Le poids d'une si grande fortune Ta écrasé, et après ravoir porté un moment , il a fléchi de toutes parts et donné aux âges suivants le spectacle de ses ruines.

Uq grand siècle se présente d*abord à moi. Sept sages ODtfait son éducation. Périclès lui donne son nom ; et ce siècle d'un souvenir immortel n'a su préparer à la Grèce, après lui, que le sophisme et le mensonge ; et le Parthénon n'est demeuré debout jusqu'à nos jours que pour voir une succession de faiblesses et de misères ioeiprimables.

Auguste vient plus tard avec le cortège des hommes de génie qui l'entourent ; mais avant eux on avait vu les sages : Lœlius, Scipion, Térence, Ennius, les Gaton, etlant d'antres, et reçu leurs leçons de probilé et de Tertu.

Puis Auguste, puis un Tibère, puis un Claude imbécile; et si le pécheur de la Galilée A'était pas venu planter sa tente au sommet du Vatican , le peuple-roi eût été livré sans retour aux nations barbares, et la Tiile étemelle eût disparu de la terre.

Nous avons eu aussi notre grand roi et notre grand siècle; mais avant lui, Richelieu, qui fut roi sous Louis XIII, procura, à l'aide de Vincent de Paul , du cardinal de BéruUe, et de cette multitude d'hommes éminemment saints, éminemment sages, et enQn je trahirais misérablement la vérité si je le taisais, à l'aide des jésuites, qui comptaient alors 65 000 élèves, ins-

truits gratuitcmcDl dans leurs collèges; Richelieu prc cure à la jeunesse française cette forte et énergiqu éducation, dont les détails nous paraîtraient aujoui d'hui fabuleux s'ils n'étaient attestés dans tous les mé moires du temps.

Les hommes de génie en naquirent : ils couvrirec de gloire la France entière : l'Europe en fut étonnéi l'univers les admire encore : puis après eux les se phistes : après Bossuet, Pascal et Fénelon,.... Didera Voltaire, Rousseau; puis, après les sophistes, les rév* lutions ; et, après les révolutions, la confusion dfts laa gués, le péle-mèle des opinions et des pensées coh traires, la sincérité du langage obscurcie, le naufra^ de toutes les antiques vertus, la ruine ou l'abaisseme de toutes les nobles vérités.

Et à peine voit-on surnager çà et là quelques déba épars de vérité ou de vertu, qu'on va sauver un à u: comme ces richesses qui ont échappé au naufrage, que les mers ballottent dans leur furie ; car il y a tov jours des hommes magnanimes, des âmes inspirées q se dévouent, qui affrontent les dangers de la tempét . qui se jettent au milieu des vagues pour sauver m qu'elles n'ont pas englouti. Mais, qu'on me permeU de le dire, il y a sur toutes les mers des côtes inhospc talièrcs où les efforts des plus généreux dévoûmeoc font trouver pour leur récompense le pillage et mort.

J'achève enGn.

n LA PACIFICATION RELIGIEUSE. Î7S

W. - COMMENT IL FAUT ENTENDRE LE VÉRITABLE ESPRIT DE LA RÉYOLUTION FRANÇAISE.

L'esprit de la révolution française! voilà un grand ïïiotqoîa retenti bien souvent depuis le commence- ^nt de celle discussion, et tout récemment encore 1 4lalheureusement , c'est un de ces mois indéfinis, et ^ême, par la diversité des idées et des faits qu'ils représentent, presque indéfinissables, et parla aussi d'un ^ffet plus inrailliblc et plus sûr auprès de la multitude ^es esprits prévenus ou irréfléchis.

On a étrangement abusé de ce mot : M. Thicrs le i^appelle sans cesse, et je ne sais s'il y a rien dans ses discours qui soit plus souvent invoqué contre nous que t^esprit de la révolution française.

S'il nous repousse , autant qu'il le peut , loin des fonctions de l'enseignement et de toutes les fonctions publiques, c'est pour maintenir en France V esprit de la Tévolution ; s'il refuse la liberté aux congrégations religieuses , c'est pour prévenir les périls qu'elles feraient courir à V esprit de la révolution ; s1l va môme jusqu'à contester la liberté des pores de famille, jusqu'à consacrer un monopole injuste , jusqu'à sacrifier les promesses de la Charte, c'est qu'avant tout il faut sauver parmi nous l'esprit de la révolution,

le clergé de France n'a pas , dit-il, l'esprit de la ré- ^^okiion française, son esprit est 'contre-révolution^ ^<iirey et par là même ses membres sont incapables de ^vailler à l'œuvre de l'éducation et à toute grande ^ïivre nationale.

Cette susceptibilité si vive et presque enthousiaste de

M. Thîers pour VesprU de fa révolution, s'explique par la généalogie qu'il se donne à lui-même.

Déjà, dans d'autres occasions, M. Thiers avait dit: Je dois tout à la révolution^ elle m'a fait ce que je suis^ c'est la cause de ma vie entière.

J'appartiens, dit-il , au parti de la révolution française. Cest la seule cause qui soit vraiment chère à mon cœur.

Aussi, dans la discussion des bureaux de la Chambre des députés, il n*a pas craint de se proclamer un des vrais gardiens de la révolution française.

Il a été jusqu'à avouer qu'il enviait, ce sont ses expressions, d'être nommé commissaire de son bureau^ parce que, dans l'intérêt de cette grande cause compromise, il voulait se mettre en avant avec le plus grand zèle.

Certes, après de telles paroles, on le sent assez, rien n'est plus grave et plus délicat que celte question : mais, je le déclare, c'est pour cela même que j'éprouve le besoin de l'aborder Tranchement, de l'examiner à fond et de la résoudre une bonne fois s'il m'est possible. le l'avoue, il n'y a pas de tyrannie qui me blesse plus profondément que la tyrannie des grands mots : tout ce qu'il y a en moi de libre, de sensé, d'honnête, se révolte contre cette puissance tyrannique qui peut consacrer avec des mots l'oppression des droits les plus saints.

M. Thiers se plaint que nous n'avons pas Fesprit de la révolution française. 11 voudrait que nous fussions comme lui des révolutionnaires; mais qu'entend-il par là? il importerait de le déclarer nettement. Nous l'avons déjà vu en traitant de l'éducation nationale : l'expression de sa pensée à ce sujet n'est ni simple, ni claire.

Vesprit de la révolution, est-ce l'esprit de 89 1 est-ce ^*esprit de 93 ? est-ce Tesprit philosophique et voltairïeo? est-ce Tesprit plus religieux du consulat? est-ce •l'esprit de la république? est-ce Tesprit de l'empire? ^sl-ce l'esprit athénien ? est-ce l'esprit Spartiate ? est-ce l^esprit radical ? est-ce l'esprit bourgeois 7 On a dit que â épais la réfolution française, la loi était athée et l'État laiqoe! est-ce là l'esprit dont parle M. Thiers?

Getle accumulation bizarre de questions contradictoires n'est point de ma part une forme de langage : i*afiirme trës-sincërement ne rien entendre à ce qu'on Homme f esprit de la réoolution : je me perds dans ce dédale d'applications si diverses qu'on en a faites si longtemps , sans qu'on soit encore convenu d'un sens précis.

M. Thiers a écrit deux histoires célèbres : elles ont en ce moment même des lecteurs innombrables : tous y admirent la flexibilité de son talent , la fécondité et la pénétration de sa rare intelligence ; mais, je le lui demande, l'esprit de la révolution française, est-ce V esprit qu'on trouve dans la première de ces liistoires ? est-ce Vesprit qu'on trouve dans la seconde ?

De grâce, que M. Thiers s'explique : quoiqu'il se proclame un révolutionnaire, il n'a évidemment pas su encore définir V esprit de la révolution française, ni dire surtout en quoi cet esprit diffère de V esprit de V empire, dont il se fait aussi le panégyriste et le défenseur.

Eh bien I nous, nous lui dirons simplement et clairement ce que nous croyons devoir entendre par l esprit ^ \a révolution^ ce que nous sommes à cet égard, et ^Qssi ce que nous ne sommes pas et ce que nous ne se- ^Ds jamais.

Et d'abord qu'est-ce qu'une révolution î

J'ouvre les dictionnaires, dépositaires de la raison et de la pensée publiques, et je trouve : changements brusques et violents qui ont lieu dans le gouvernement d'une nation.

Cette définition est étroite et injuste : n'y aurait-il donc jamais, au sein des sociétés humaines, des changements raisonnables, utiles et accomplis sans Tîoienee» avec la sagesse du génie ?

L'amour de l'humanité et de la justice n'est-il donc pas assez profond dans le cœur des hommes, et assex pur, pour y suffire quelquefois?

Certes, Alfred le Grand, Charlemagne, saint Louis, Louis le Gros ont opéré dans la législation, dans l'administration , dans les institutions et le gouvernement des peuples, des révolutions admirables, et ils les ont accomplies sans secousses violentes et sans douleurs.

Certes encore, y eut-il jamais dans le monde une révolution plus étendue et plus profonde que la révolution évangélique ! on la combattit par le glaive ; elle ne combattit pas : et sans autres violences que celles qu'elle souffrit, sans faire verser une larme à ceux dont elle bouleversait les idées, dont elle détruisait les principes, on sait quel fut son triomphe.

Toutefois, quoique cette définition soit étroite et inr juste, convenons qu'elle a été trop souvent justifiée par la triste réalité des révolutions de ce monde.

Quoi qu'il en soit, il est aussi juste que consolant de le proclamer : il peut y avoir des révolutions patientes et intelligentes, comme il y a des révolutions violentes et brutales : il peut y avoir des révolutions honnêtes et glorieuses, comme il y en a de honteuses etdecoopt-

bles. En un mot, il y a des révolutions qui se font à l'aide de la spoliation, des échafauds, du bannissement et de la mort; il y en a d'autres qui se font par l'ascendant du génie et d'une vertu supérieure.

L'Évangile n'ordonna pas aux esclaves de briser leurs fers sur la tôte de leurs maîtres, et il les affranchit plus sûrement que ne Tavait fait Spartacus.

Une vraie et légitime révolution est le droit et le triomphe du plus raisonnable, non du plus fort.

Et maintenant allons au fond.

Il y a donc deux choses dans une révolution, les idées et les faits ; c'est-à-dire les principes et les événements ; c'est-à-dire Vesprit des révolutions et leurs actes.

Ainsi, dans la révolution française, iFy a eu :

!• Les idées, les principes, les institutions libres que la révolution a proclamés, a fondés, et qui constituent ^esprit;

2« Le renversement social, les violences, les désorte, et tout ce qui compose, selon l'expression de M. Thiers lui-même, les erreurs et les excès de la révolution.

De là deux aspects de la révolution et deux sortes de révolutionnaires parmi nous :

Les uns, si je puis m'exprimer ainsi, sont révolutionnaires en principe. Ils proclament ou ils acceptent les idées, les principes, l'esprit de la révolution, en regrettant toutefois qu'ils aient été imposés par la violence ; et la fatalité des événements ne suffit pas pour justifier à leurs yeux les excès et les erreurs, les crimes et les folies des hommes.

Les autres sont révolutionnaires en fait, par leurs actes, beaucoup plus qu'en principe et par les idées.

Les principes d'égalité raisonnable et de liberté légitime, les droits, les institutions libres, proclamés, fondés par la révolution, c'est-à-dire resjyrit même de la révolution, leur importent peu.

Le renversement social qui permet à chacun de parvenir à la domination, à la fortune, et de s'imposer à son pays : voilà ce qu'ils préfèrent.

En principes et par les idées, Fénelon et le duc de Bourgogne , Massillon, Bourdaloue et d'autres hommes illustres, Bossuet lui-même jusqu'à un certain point, comme il serait facile de le démontrer à l'aide de sa Politique sacrée, étaient non pas sans doute des révolutionnaires (les excès d'un souvenir ineffaçable, qui ont à jamais déshonoré ce nom , ne permettent pas de le leur donner) : mais si l'on veut seulement considérer ce qu'il y a de généreux, de vraiment libéral et d'heureux enfin, en ces grandes transformations sociales, si importantes à la destinée des peuples, je ne crains pas de le dire, dans le sens noble et élevé qui convient naturellement à ce. nom, ces grands hommes étaient lihé^ raux en plein dix-septième siècle : c'est-à-dire partisans de ces utiles réformes, de ces développements gradués et intelligents de la liberté, de ces institutions que la voix des sages proclame favorables au bonheur et à la dignité des nations.

Cette parole étonnera peut-être ceux qui n'ont qu'une idée confuse de la liberté et de l'Évangile, et qui en parlent plus qu'ils ne les comprennent : mais il serait facile de dissiper leur étonnement et d'éclairer leur ignorance, s'il était possible de citer ici les textes en témoignage.

Voici du moins quelques-unes des leçons que Bos-

suet doDoait au fils de Louis XIV : je ne sache pas que jaioais langage plus noble et plus libre ail relenli à Toreillc des rois :

Ne vous croyez pas d'un autre métal que vos sujets : soyez-leur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent : soyez parmi eux comme l'un d'eux... Dieu, ajoutait-il, n'a pas établi tant de distinction pour faire d'un côté des orgueilleux cl de l'autre des esclaves.

Et encore :

Le prince n'est pas né pour lui-même : il est fait pour les autres.

Les rois sont soumis comme les autres à l'équité des lois, mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois.

Et enfin :

Dyades lois contre lesquelles tout .ce qui se fait est nul de droit: il y a toujours ouverture à revenir contre...

Bossuet ajoutait, il est vrai :

11 n'y a dans le fond rien de moins libre que l'anarchie, qui ne connaît d'autre droit que celui de la force.

Les mémoires elles plans politiques de Féoelon sont ^P connus pour que je les rappelle : j'invite toutefois ^wque je combats à les lire ; ils verront quels furent CD France les hommes qui les premiers eurent la pen- ^ de ces sages réformes, de ces innovations utiles <ïonl nos modernes libéraux voudraient s'attribuer exdûsi?einent la gloire : ils verront si ce n'est pas dans 'Église que se sont rencontrés toujours les véritables amis de rbumaoité, qui accomplissent dans la paix les

m DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.

changements désirables ou les améliorations nécessaires, que les passions révolutionnaires n'ont jamais tentés qu'à l'aide de secousses violentes et de bouleversements effroyables.

Certes, on le sait, le catholicisme a éminemment l'esprit d'autorité : mais il a aussi l'esprit de liberté.

Les premiers dans le monde , nos apôtres ont proclamé, dans un langage qui n'avait jamais été parlé avant eux, les droits inviolables et sacrés de toutes les libertés légitimes, et l'affranchissement de toutes les servitudes qui peuvent opprimer ici-bas la dignité de l'âme et de la conscience humaine.

Indépendamment de ces libertés saintes, dont saint Paul proclamait si hautement les droits méconnus, saint Paul a réclamé plusieurs fois pour lui-même la liberté civile et politique : Je suis citoyen romain, civis romanus sum. J'en appelle à César, s'écria-t-il un jour, et César dut l'entendre. Il y a des droits sacrés pour tous.

Oui, en fait de liberté, comme en fait de véritable philosophie, nous avons le droit de dire à nos adversaires ce que J.J. Rousseau disait à ses contemporains: Messieurs , tout cela était dans VÈvangile avant d'être dans vos livres.

Les leçons que l'immortel archevêque de Cambrai avait données à son tour au petit-fils de Louis XIV étaient en harmonie avec les leçons de Bossuet : elles auraient préparé à la France, dans un avenir pacifique et glorieux, la jouissance des libertés légitimes que nous devions depuis acheter si cher, et dont nous ne jouissons encore qu'imparfaitement.

Mais une providence plus sévère nous réservait d'an-

très leçons : nous ne devions pas être sauvés par les conseils de la vertu: nous devions cruellement payer le bonheur d'être sages ; aux vœux et aux espérances d'un règne dont Voltaire a dit :

La France, sous son règne eût été trop heureuse,

SDCcédèrent les désordres de la régence, les ignominies de Louis XV, tout un dix-huitième siècle de sophîsmes, de mensonges et de mœurs honteuses : on sait le reste.

Après avoir semé sur le sol de la pairie le vent de rimpiélé, nous en avons recueilli les tempêtes : c'était juste. Et cinquante années d'agitations et de douleurs me permettent de dire que la liberté d'un grand peuple ne fleurit pas heureusement au souffle de l'irréligion et au milieu des orages révolutionnaires.

Le plus ou moins de liberté adonner à un peuple, liberté civile, politique ou religieuse, c'est toujours une question de justice, c'est toujours aussi une question de prudence.

Qn'est-ce qu'une nation, qu'est-ce qu'un peuple à son origine?... Un enfant : la civilisation l'élève.

La civilisation est l'institutrice des peuples; mais celle grande éducation ne se fait pas en un jour.

Il) faut du temps. Selon qu'un peuple devient plus éclairé, plus grave, plus intelligent; qu'on me permette de le dire, plus religieux ; plus digne de la liberté, plus capable d'en profiter avec honneur, ce peuple doit la irouYer un jour dans ses institutions : c'est l'ordre de

la Providence.

La Traie sagesse d'un père, c'est d'annoncer la liberté à son liis, à l'heure convenable.

^ grande sagesse du pouvoir , père des peuples,

c'est de ne pas refuser à une sociélé digne d'en jouir les libertés que réclament ses lumières, ses goûts généreux, son intelligence, ses besoins réels ; c'est défavoriser les changements qui sont la libre et juste expression des légitimes exigences sociales; car alors ces changements sont providentiels, et ces besoins peuvent £tre sûrement reconnus et prudemment satisfaits.

Les révolutions, à leur naissance, ne sont quelquefois pas autre chose que des principes qui veulent se faire jour : on les ,voil poindre à l'horizon des choses humaines; le génie les découvre de plus loin. Heureux les peuples, quand c'est la sagesse qui en prépare et qui en décide avec le temps le paisible triomphe !

Ce sont alors des révolutions honnêtes et glorieuses; leur souvenir n'attriste pas l'histoire.

Louis le Gros proclamant Taffrancbissement des communes, saint Louis constituant pour les peuj;)les les garanties tutélaires et l'ordre régulier de la justice, l'avaient compris , et surent courageusement l'accomplir.

Et les hommes illustres dont j'ai déjà parlé, Fénelon, le duc de Bourgogne, Massillon, Bossuet,Bourdaloue, s'ils avaient vécu au xlv* siècle, en acceptant les conditions de la sociélé nouvelle, auraient favorisé ce qu'il a de noble et de généreux dans ses inspirations, et, comme le font aujourd'hui nos évoques, auraient réclamé les libertés légitimes, les libertés nécessaires qui nous manquent encore.

El le pouvoir qui eût résisté à leurs vœux n'eût pas été sage; celle résistance eût été imprudente ; elle eût môme été coupable; car si c'est Tintérêt, c'est aussi le devoir de l'autorité, protectrice des nations, de satisfaire

les besoins, et par là même de prévenir les périls de l'ordre social.

Aulanlle pouvoir s'affaiblit en cédant à d'injusles exigences, autant il s'honore et se forlifie en cédant à dos Tœax légitimes. Résister à la justice, c'est aveuglement, Hnon fermeté, dit Bossuet ; cette dureté est fatale : qui ne veut jamais plier ^ casse tout à coup.

Ce qui est juste, ce qui est nécessaire, c'est à Tautorité à le faire ; elle seule peut le faire bien ; si elle ne le bit pas, d'autres le feront, mais le feront mal.

n y aura tour à tour faiblesse et violence, licence et lyrannie; la liberté et l'autorité seront également foulées aux pieds. Malheur à cette nation ! ses troubles seront sans fin ; il faudra un siècle pour la pacifier; et encore les forces humaines n'y suffiront pas, et la religion seule pourra accomplir, dans la justice et dans la paii, l'alliance de la liberté généreuse et sincère avec raoWité protectrice et puissante.

n y a toujours péril pour la société, il y a désordre, lorsque les grands desseins de la Providence ne s'accomplissent point à l'aide des hommes placés haut dans nne nation, ou par des positions déjà faites, ou par leur Kënie, par leur vertu, par leur désintéressement et aussi par cette mission providentielle qui se reconnaît à une persévérance patiente et calme, jamais aux précipitations violentes, jamais aux persécutions philosophiques, jamais surtout aux entreprises irréligieuses.

Une âme haute et pure disait avec un sentiment profond de la justice et de la raison de Dieu : Je ne croirai jamais que Dieu se serve des impies et des libertins pour saxiver la société.

Ces principes posés, et le lecteur daignera m'en par-

donner le long et nécessaire développement : qa'eo* tend-on par l'esprit rfe la révolution française?

H. Thiers entend-il les violences et les désordres d( cette époque? Non, sans doute, car il les repousse lui même, quand il les nomme, dans son langage modéré des excès et des erreurs.

Entend-il les institutions libres, la liberté de coft science, la liberté politique, la liberté civile, la libert» individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'édu cation, la liberté des opinions, Tégalité devant la Icd régale répartition des impôts et des charges publiques

Tout cela, nous le prenons au sérieux, nous l'acccp tons franchement, nous l'invoquons au grand jour de discussions publiques.

Il est vrai et nous l'avouons sans peine, ceux qui nou ont précédés dans la carrière vécurent quelque temp dans la défiance de ces institutions : cela se conçoit; le moyens violents, les excès et les erreurs effrayent*toa jours avec raison les honnêtes gens; et il le faut biei avouer, les crimes avaient trop ensanglanté les principes

Certes, qui le peut nier, n'cût-ii pas mieux valu qiK tout cela eût été accompli par un Charlemagne ou pa un Sully? Cinquante années de douleurs eussent él< épargnées à la France, et la patrie, si longtemps voilé de deuil, ne serait pas condamnée aujourd'hui encore 1 gémir sur les tristes divisions de ses enfants.

Mais enfin aujourdTiui, chose nouvelle el heureuse la paix peut se faire! Ces libertés si chères à ceux qu nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons nous les invoquons pour nous comme pour les autres Forts de nos convictions, inébranlables dans l'amour d( la vérité catholique, nous demeurons dans le fond d(

DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. 2è**

nos âmes, immuables comme TÉglise au milieu des agitations humaioes : mais aussi, charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas, en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hommes qui s'égarent, une discussion large et généreuse des opinions honnêtes : nous combattons sans doute, mais nous tendons toujours une main fraternelle à nos adversaires; ^ an mot, nous acceptons, nous proclamons Tesprit généreux, le véritable esprit de la révolution française, en déplorant avec M. Thiers ses excès et ses erreurs.

Mais, chose étrange! cet esprit généreux de la révototion, tous ces principes d'égalité naturelle, de liberté Intime : liberté religieuse, politique ; liberté de conscience, liberté paternelle, invoqués en 1789 et consacrés par les chartes de 181 /i, et surtout.de 1830; tout cela, nos adversaires, et iM. Thiers à leur télé, aujourtThui le désavouent : tous ces principes sont blessés, refoulés dans tous les principaux organes du parti qui se prétend libéral.

Ce parti tourne dans un mauvais tourbillon des erreurs et des excès révolutionnaires, tandis que nous , marchant à travers la poussière des révolutions, nous tendons au vrai but, au grand but des esprits honnêtes, ies grands esprits de TAssembléc constituante.

Tous les discours de n os ad versaires, je ne crains pas de le dire, ne sont faits que contre la liberté ; ils ne traitent que des inconvénients de la liberté, ils ne parlent que des aiantages du despotisme : tout ce qui est libre les blesse.

Voyez avec quelle complaisance M. Thiers raconte Tœuvre absolutiste de l'Empire; il ne se lasse pas de faire admirer V habileté de Naj)olèon qui, obligé d'admettre des établissements particuliers d'éducation, se promit de les

ABSORBER tous UH jour ; et en attendant quHl pût les ab< soRBER tous, les soumit aux conditiom du monopok exclusif et jaloux dont M. Tbiers félicite ouvertemeni rUnîversité d'avoir idéalisé exactement la pensée.

Il y a, dans toute cette doctrine, comme un pan* théisme politique, une idolâtrie de rÉtatqui tend à tou absorber : Tindividu, Tenfant, le père, la mère, ne son rien ; la famille n'est rien; TÉglise n'est rien; la codscience, les âmes, rien : TÉtat est tout, absorbe toat.

Nos adversaires ne savent louer que le patriotisme d< la Convention, le despotisme de l'Empire et les vcrias d( Sparte; c'est-à-dire les absorptions les plus absolues éi l'action personnelle, les dominations les plus exclusi?ei de la liberté individuelle ; et c'est tout cela qu'ils nom ment Yesprit de la révolution^ dont ils se constituent le défenseurs.

iMais qu'ils me permettent de le leur dire, et tout l monde le leur dira avec moi : pour eux, la révoluUoD ce n'est donc pas la liberté?

Ce n'est pas même Tégalité naturelle et chrétienne ce n'est pas le triomphe des droits de la conscience bu maine : c'est la domination et le despotisme : c'est l bouleversement social qui déplace les hommes et le choses, qui trouble Tordre et la hiérarchie des capadtés des talents et des vertus; qui les remplace par des am bitions désespérées ; qui porte à la domination ceuxqnc favorisent leur fortune ou leur audace, leur plume, leni parole ou leur épée.

Est-ce là réellement ce qu'il faut entendre par Yesprit de la révolution française? Je ne veux point k croire; car autrement, il faudrait penser de ceux qui nous combattent , qu'ils ont dit en secret dans leoi

âme, ce que Chénîer disait à Benjamin Conslant : Péfisse la liberté, mais pas la révolution ; la révolution n'a pas été faite pour la liberté !

Eh bien I nous, nous ne Tentendons pas de la sorte ! Certes, après les explications que j'ai données, on n'a piQS le droit de nous dire qu'insensibles à la marche du temps, sourds à la voix de l'expérience, nous ne comprenons pas les mœurs et les idées de la France nou- Telle, que nous n'entendons rien à Vesprit de la révolu- Im! Car, je le déclare de nouveau : Que faisons-nous, en ce moment, que rendre hommage au véritable esprit de la révolution française, en invoquant ses bienfaits, en réclamant la liberté d'enseignement promise par la Charte, et avec elle toutes les légitimes libertés religieuses !

Je le dirai donc, en finissant, à nos adversaires : de quelque façon que vous nous considériez, selon la vérité ou selon vos préjugés, comme auxiliaires ou comme Taincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui marche avec nous; achevez votre conquête en nous acceptant, et ne repoussez plus en aveugles de prétendus ennemis, qui vous offrent et qui vous demandent la paix dans la liberté et dans la justice ; car autrement, comme le disait M. Thiers, le jour, le jour heureux où la France, une, rapprochée dans les mêmes idées, dans les mêmes tentimentSj aura recouvré la force du faisceau, ce jour 9era reculé d'un quart de siècle.

Kos adversaires nous entendront-ils? Cette alliance, que nous proposons avec la plus entière bonne foi, se fera-t-elle? qui rapprochera enfin tous ces fils de la môme nation, tous ces frères divisés?

Nous allons répondre à cette dernière question.

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