CHAPITRE m
De l'esprit national : du véritable esprit de ia révolution
française.
Quand on considère les rc^clanialions du clergé, si légitimes et si modérées; quand on met en regard les en- IraTes de toule nature multipliées autour de lui et les attaques violentes dont il est tout à coup devenu l'objet; qoand on pense surtout qu'il ne demande que des libertés promises, certes on s'étonne qu'il puisse y avoir entre le clergé et ses adversaires des dissentiments si profonds, et que les uns disent accorder outre mesure ce que les autres affirment leur Otre enliùreiiicnl refusé : évidemment , il y a là quelque chose qui offuscjue les intelligences de part ou d'autre. Les passions nuisent aux principes : ceux que la vérilé pourrait unir, la méfiance les divise.
La méfiance ! voilà le mot; oui, je le répète à dessein, voilà le mot ; voilà le nœud de la question. On sent bien que la charte et les libertés qu'elle promet sont pour nous, mais on craint qu'elles ne deviennent entre nos mains une arme redoutable ; on craint que nous n'invo-
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quîons la lettre de la Charte pour en violer l'esprit; od dit que nous ne sommes ni de notre pays, [ni de notre iwnps ; que la liberté n'est pour nous qu'an moyen de despotisme; qiîe nous sommes ennemis de la révolution , étrangers au véritable esprit national ; que nous luttons sourdement et incessamment ci^ntre les progrès de la société moderne, pour la faire indignement rétrograder; et qu'au fond noitpi n'avons pas d'autre pensée, pas d'autre but, quand nous réclamons notre part de dévoûment dans l'éducation de la jeunesse française.
Ces injustes méfiances , ces accusations odieuses ^ nous ne les supposons pas : après avoir été longtcmia ménagées ou dissimulées , elles ont enfla été produites proclamées dans un rapport et dans des intcrpclialioi^ célèbres , et nous en remercions notre adversaire : il nous donne au moins la possibilité de lui répond En effet, s'il y a une pensée qui domine chez M. Thiersî c'est que tout dans les controverses présentes doit èimr ramené à la nécessité de conserver Tesprit nation ^ parmi nous : c'est qu'il faut repousser loin des foncliorm de renseignement tous ceux qui pourraient ne pas ios pirer à notre jeunesse l'esprit de la révolution française Sur ce point M. Thiers se constitue le défenseur de I société et de l'esprit modernes; il réclame avec force I maintien des précieuses conquêtes de la révolutioi:» puis il les personnifie en quelque sorte dans l'Univc^ site : elle seule lui paraît offrir des garanties et un ab J tutélaire pour l'esprit de dévoûment à la patrie et à I révolution; enfin, toujours à ce môme point de vue, i laisse échapper contre le clergé les insinuations les phi malveillantes ; c'est le moins que je puisse dire. C'est donc ici spécialement à M. Thiers que nouj
ITODS affaire ; c'est sa thèse que nous avons à discuter, ooas le ferons avec le sérieux que méritent ces grandes qaestioos, avec la conflance qu'inspire une bonne cause, et aussi avec la franchise qui est due à un franc adversaire.
C'est là, je If répète, une des sources les plus vivet des discussions acluclles;\^'est là une de ces préventions qui ont suscité contre nous les haines les plus injnsles et les plus invétérées.
On ne s'étonnera donc pas que, dans le clergé ainsi provoqué, une voiï s'élève pour ofifrir au p«iys, sur un snjet si grave, des explications longues pcul-êlrc parce qu'elles sont importantes, et franches, parce qu'elles sont nécessaires à la vérilé, à la justice et à la paix : commençons.
I— Haute importai^ce d'une éducation nationale.
Toutautantquc M. Thicrs, je crois à la nécessité d'une <!dacation nationale qui inspire à la jeunesse les senlimenls dévoués d'un généreux patriotisme.
Tout autant que lui, j'y attache une souveraine imporlance. Rien n'intéresse en effet à un plus haut degré 'a prospérité d'un État.
Oui : c'est Téducalion qui, par l'influence profonde qu'elle exerce sur l'individu et sur la famille, éléments primilifs de toute société, fait les mœurs publiques, forme les vertus sociales et prépare des miracles inespérés de civilisation intellectuelle , morale et religieuse.
Oui : c'est l'éducation, et l'éducation seule, qui fait
la grandeur des DalioDs, qui maintient leur spIendenFf gui prévient leur décadence, et qui, au besoiA, les leève de leur chute.
U ne faut jamais désespérer du genre humain et de son avenir, parce que le genre humain passe et se renouvelle sans cesse, et ne vit jamais jdps d'un siècle; il ne faut même pas désespérer d'une nation, parce qu'il y a toujours un tiers^de la nation qui est à l'état d'enfance^ qui vient de naître et grandit, et qu'on peut bien élever.
Toute la question est toujours là.
Il ne s'agit que de décider le second tiers de la nation, qui est en général chargé de ce soin, à bien élever le premier.
Cela devrait être facile, car c'est l'intérêt de tous.
La jeunesse, si elle a été bien élevée, attendra plus patiemment que Tâge mûr ait fini son rôle, et ne viendra pas le chasser brusquement de la scène.
Quant aux hommes dont les années ont mûri et consommé la sagesse, chez qui les passions violentes et l'ardeur des intérêts personnels sont éteintes ; ceux-là ont toujours été favorables à la bonne éducation de la jeunesse : non-seulement ils y consentent volontiers, parce qu'il leur faut des égards, mais ces hommes graves ont ici des vues plus profondes. Combien de fois n'ai-je pas entendu les vieillards, élevés par le malheur des temps à l'école de l'indifférence philosophique, applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs jeunes fils ! Sans doute ils voudraient leur épargner la triste expériience de leurs erreurs ; et voilà pourquoi ils nous parlent, avec une si généreuse franchise, de leurs égarements et de leur retour, et nous avouent
que leur jeunesse fut moins heureusement éleyée que k nôtre.
II n'y a pas jusqu'à ces hommes honorables qui ont Tieilli dans nos camps pour la défense du pays, et auxquels le tumulte de tant de guerres avait rendu les saintes habitudes de la religion plus étrangères, qui ne veuilleot aujourd'hui et ne réclament pour leurs flls, comme pour leurs filles, une éducation chrétienne, et qui, mêlant leurs souvenirs de gloire à leurs leçons de vertu, ne se plaisent à redire que l'Empereur avait de la religion et méprisait les impies.
Quoi qu'il en soit, il ne faut jamais désespérer ni du genre humain, ni d'une nation : Dieu les a faits guérissables, dit la sagesse étemelle.
La forte éducation des générations naissantes peut tout changer, tout régénérer : et de là le sens profond de la parole de Leibnitz : J'ai toujours pensé qu'on réformerait le genre humain si on réformait Véduoation de la jeunesse.
Oui, certes, il est digne de ceux aux mains desquels repose le gouvernement des peuples, il est digne des pensées d'un roi sage et prévoyant de faire de l'éducation de la jeunesse l'objet de la plus haute sollicitude.
C'est pour eux un droit, c'est pour eux aussi un de- Toir : la société et la famille ne peuvent se passer de cette autorité suprême, de cette intervention tutélaire, pourvu toutefois qu'elle ne devienne jamais une oppression : la société et la famille en souffriraient.
C'est après avoir médité ces choses que je lis sans étonnement ce que les plus grands génies de l'antiquité ont écrit sur les devoirs imposés en cette grave matière aux législateurs et aux chefs des nations. Je les redirai
CCS belles paroles : il est utile à tous de les méditer t il n'est pas indigne d'un prêtre de les rappeler à ceux qui sont à la veille de prendre les décisions les plus importantes aux destinées de son pays. Elles serviront du moins à prouver aux générations futures que si l'éducation périt en France, et si la France périt quelque jour par défaut d'éducation (Dieu qui la protège ne le permettra pas !) ce n'est point parce que nous autres catholiques nous aurons repoussé l'autorité de l'État et son intervention tutélaire.
Le législateur, dit Platon, ne donnera pas à Véducaiion le dernier, ni même le second rang dans sa pensée : il n'oxtbliera jamais que si les générations sont élevées dans la vertu, le vaisseau de VÉtat ne chancelle pcLs;
mais que si je m'arrête; je ne veux pas effrayer
ceux qui, dans un État naissant, craindraient de sinistres présages. (Platon, Lois.)
Le magistrat qui préside à Véducation^ continue le même philosophe, n'aura pas moins de cinquante ans : Vhomme choisi })our cette place et ceux qui le choisiront doivent savoir que parmi les grandes fonctions de VÈtat, il n'y en a pas déplus noble et déplus sacrée.
Voilà pourquoi Cicéron ne craint pas d'affirmer que le plus bel emploi de la sagesse des vieillards, c'est Vé^iucation de la jeunesse.
Certes, après de si graves paroles, je me crois autorisé à le dire :
Le ministre de l'éducation chez un grand peuplées revêtu de la plus haute fonction sociale : rien n'égali son importance. Mais je trouverais sage la nation qui ne le condamnerait pas à subir les agitations de la poli tique. Je le placerais dans une région supérieure auj
orages. Je le Tondrais toujours, selon la pensée de Platon, dans la force, et cependant dans la plus grave mat.iirité de Tâge. J'en ferais la plus haute magistrature de zxon pays.
Ud honorable membre de la Chambre des Députés l'avait prévenu dans ces pensées, lorsqu'il disait :
Je voudrais que, sans cesser d'être sous la haute surveillance de l'État, le chef de cette administration ne fût pas «*e que nous appelons un personnage politique, un de ceux qui entrent et qui sortent, qui paraissent et qui disparaisîseni à chaque vicissitude de cabinet. S'il y a, en effet, une administration dont le chef doive paraître supérieur ii celte sphère dans laquelle s'agitent ces intrigues qui nous ont affligés si souvent et qui encore, il y a peu de jours, bourdonnaient de toutes parts autour de nos oreilles, c'est surtout celle qui est chargée de la haute et noble mission déformer l'esprit de la jeunesse française. (M. de Sade.)
Si j'étais appelé à donner des conseils à un roi, je lui dirais : qu'il faut tolérer bien des choses dans l'état ^aladir de nos vieilles sociétés , mais la mauvaise éducation de la jeunesse, jamais.
11 faut une indulgence extrême pour toutes les opi- DioDs politiques. Il y a des époques si traversées que ce n'est pas seulement sagesse, c'est justice.
Il faut oublier le passé ; il faut pardonner beaucoup ; il faut réconcilier. La paix au dedans, avec le règne des lois : la paix au dehors, avec honneur, c'est le travail et l'œuvre d'une sagesse supérieure.
La paix est meilleure que la gloire ; la paix est plus douce que tous les fruits de la conquête ; mais dans la sécaritë que donne un glorieux repos, les gouverneurs
des peuples doivent avant tout veiller à la bonne éducation de la jeunesse qui crott et se multiplie sur le sol de la patrie, à l'ombre bienfaisante de la paix ; car autrement, ce qui est horrible à dire, la guerre serait préférable : la guerre, qui affermit les âmes, qui les arrache à la mollesse, qui forme les courages, qui enfante les généreux dévoûments, qui fait les peuples forts, et donne au moins les vertas mâles et guerrières.
En repassant les leçons de Thistoire, il y a des faits qui frappent singulièrement et qui démontrent la haute influence, Tinfluence immense de l'éducation morale sur la destinée des peuples.
Chez les Romains, au temps de la république, l'instruction fut faible, il est vrai ; on savait peu : l'éducation morale était forte ; on apprenait à travailler el à souffrir : la république marcha à la conquête du monde.
Le monde conquis , sou» l'Empire, TinstructioD fut étendue, mais l'éducation faible et molle : l'Empire tomba.
Au moyen âge l'instruction était rare et bornée; mais dans les hauteurs de l'ordre social, il y avait une ik»ie éducation : il y eut de grandes choses.
Parmi nous, qu'on me permette de le dijre, aujourd'hui, rinstruction parait forte : Téducation ost faible, la France souffre et se plaint, et il y a peut-être là le secret de Findéfinissable malaise qui nous travaille et qui n'est contesté par personne.
Heureusement, je le répèle, il est toujours temps de sauver une nation, de sauver le genre humain, et il y a un problème historique que je me propose de poser, d'étudier et, s'il plaît à Dieu, de résoudre quelque jour, savoir : si, par une grande loi providentielle el n^Nrale»
il arrive jamais qae les peuples périssent, sinon par défont d'éducation .
Après ces considérations générales, dans lesquelles f ai le bonheur de me rencontrer avec M. Thiers ; après avoir posé ces principes incontestés sur l'importance nationale d'une bonne éducation, j'ouvre son rapport, et je cherche comment il définit l'esprit national qui doit inspirer l'éducation de la jeunesse française.
IL — Comment il faut entendre une êdocation vraiment