I. — LE TEMPS
Le temps!... Un homme que plusieurs voix ont proclamé l'oracle de la politique et dont l'autorité est demeurée grande en fait de prudence humaine, a dit : En toutes choses il faut toujours se ménager pour allié le GRAND ennemi de Vhommey le Temps.
DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. ^oi
Le temps a, pour tout modifier , des secrets que le génie lui-même ne trouve pa^. Cette parole est d'un grand sens. M. de Talleyrand disait encore :
iV'flj/ons pas la maladresse de demander au présent ce que Vavenir nous apportera sans efforts. Il ajoutait :
On n*est pas assez capable de grandes choses quand on ne sait pas attendre.
Eh bien ! le temps est notre allié naturel dans la grande cause de la liberté d'enseignement et des libertés religieuses.
La force, la puissance mystérieuse, le génie du temps combattent pour nous.
J'en ai une conviction si ferme, que si d'une part les défenseurs de la liberté religieuse savent attendre, et si de l'autre on n'emploie pas contre la justice et le bon sens invincible de cette cause des moyens révolutionnaires, si on ne fait pas violence au temps ; je ne doute pas qu'avant peu d'années elle ne soit triomphante ; et si on emploie ces moyens, on jettera dans le pays une perturbation profonde, sans faire autre chose que retarder au profit d'un monopole absurde et d'un despotisme odieux, le triomphe inévitable du bon sens et de la justice.
C'était la pensée qu'exprimait un des premiers et des plus honorables magistrats du royaume, dont le nom ^t l'autorité ne sembleraient pas, au premier abord, devoir xître favorables à la liberté religieuse, lorsqu'il disait à un de ses nobles collègues à la Chambre des pairs : Cette cause^gagne et gagnera chaque jour nécesuiirenient du terrain. Ce qui suffisait il y a trois ans ne ^iffira plus aujourd'hui ; et ce qui suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.
Le temps, oui, je le répèle, le temps est l'allié naturel de la grande cause de la liberté religieuse^ et si Ton veut en savoir la raison, c'est que le temps est l'allié providentiel du droit, de la justice et du bon sens, et les fait triompher à la longue.
C'est le bienfait du temps et sa puissance mystérieuse, que la vérité et la raison prévalent toujours avec lui et définitivement l'emportent
. C'est aussi la gloire de l'humanité, que le mensonge et l'iniquité ne triomphent jamais sans retour auprès d'elle.
Dieu ne le permet pas, et le temps qui souffre , qui voit et qui fait quelquefois tant d'injustices, est condamné par la Providence à les réparer ici-bas, même avant le jour de la grande réparation ; et il y a la justice du temps avant la justice de l'éternité.
Mais je me trouve ici jeté dans une région d'idées supérieures auxquelles ne s'élèvent peut-être pas assez souvent les hommes politiques de ce siècle : les esprits sérieux ne refuseront pas de m'y suivre.
Pourquoi donc le temps, qui est le grand ennemi de r homme y qui lui manque toujours, qui lui échappe, qui le trahit; le temps qui semble être au service de l'homme, mais qui ne le sert jamais qu'en mattre, en maître avare, injuste, capricieux, trompeur; le temps qui le ronge, qui le diminue , qui le détruit, qui le dévore;
Comment se fait-il que ce grand ennemi de Vhomme et de ses œuvres soit cependant à son service une puissance si forte, que tout homme, que toute cause, qui peut dire : J'ai le temps pour moi, est sûr de triompher; que tout homme même qui peut dire : Je ne suis
pas pressé , je puis attendre ; a une supériorild certaine ?
Comment se fait-il surtout que le temps soit rallié nalarel de l'homme dans toutes les causes justes et raisonnables, l'allié providentiel du bon droit et de la vérité?
Je vais en dire les graves raisons :
C'est d'abord parce que le temps laisse et fait réfléchir, parce que le temps amène la succession des idées, des inlérôls et des lumières; parce que le temps éclaire en donnant le loisir de penser, de considérer, de voir, cboses que l'homme ne fait jamais assez.
Le temps est à Dieu ; mais quand Dieu donne le temps à l'homme, l'homme, s'il sait en proflter, peut immensément : et il y a une profonde sagesse dans ce mot : Avec le temps on vient à bout de tout Non, on ne comprend pas la vie humaine et le secret de sa puissance, quand on ignore la puissance du temps.
La plus sage des conseillères, l'expérience, est ûlle du temps et de la réflexion.
Elvoilà pourquoi, au fond, le temps n'est l'ennemi que des causes injustes, des causes précipitées.
Les causes douteuses redoutent le temps , parce qu'elles redoutent la réflexion, la lumière, l'expérience.
Il y en a une seconde raison : c'est que le temps lasse et use les mauvaises passions.
Elles sont violentes. Tout ce qui est violent ne dure pas : à la longue, elles se fatiguent, se découragent, ou, ce qui est meilleur encore, elles se corrigent.
Les bonnes passions savent attendre, et avec le temps elles se dégagent elles-mêmes de ce qu'elles peuvent avoir de trop vif et des mouvements d'un zèle emporté.
Elles sentent que la vertu cesse où l'excès commence.
Le temps aussi apaise les regrets , les ressentiments, les douleurs : Tempore lentescunt curœ.
Le temps fait vieillir, désenchante , dissipe les illusions, les préjugés, les erreurs, c'est-à-dire tout ce qui est favorable aux mauvaises causes et défavorable aux bonnes : tôt ou tard, il donne toujours la victoire à la raison : Le temps, dit avec autant de force que de grâce le proverbe italien , le temps est un galant homme / <f t/ « tempo è galantuomo, »
Le temps rend aussi les hommes plus humbles, plus modérés, et par suite plus vrais et meilleurs.
Aussi n'y a-t-il rien de fort, rien de durable parmi les hommes, si le temps n'y est mis*
Les grandes choses, les grandes lois, les fortes institutions, les choses d'avenir qui doivent traverser les siècles et les dominer : ces choses dont le poète a dit : Durando sœcula vincity sont toutes jGilles du temps.
C'est le temps qui fait découvrir les grandes vérités, le temps qui amène les grands changements ou les consacre. En un mot, il n'y a que les choses faites par le temps et avec le temps qui demeurent *.
Les lois immortelles sont filles du temps, comme les lois immuables sont ûUes de l'éternité.
En un mot, le temps est la valeur des choses : elles valent ce qu'elles ont coûté de temps.
Les lois d'exception, faites pour des intérêts ou pour des passions d'un jour, durent peu.
^ Quis autem quem Don moveat clarissimis monumentis teatata conaignataque anllquitas ?
Vctera majestas quœdam et, ut sic dixerim, relligio commendaL
ClCÉRON.
Je dëfie qu'on me montre une grande chose qui ait été faite vite.
La destruction seule est précipitée : c'est le coup de fondre; mais la création veut toujours du temps. Dieu lui-même a délibéré et employé six jours, quand il est sorti de son éternité, pour faire l'homme et le monde dans le temps.
Le temps môme a comme un sceau qui n'est qu'à lui, poor l'imprimer sur les ruines. Celles que la main des hommes a faites sont sans majesté, et n'ont jamais l'empreinte auguste des ruines du temps *.
Et ici j'entre dans une raison plus profonde encore : le temps est au service de l'éternité ! voilà pourquoi la justice, la vérité, tout ce qui est éternel, tout ce qui est immuable comme Dieu , trouve dans le temps un allié naturel, un allié puissant, un allié Adèle : Dieu se cache dans le temps pour faire triompher ses conseils à l'heure de sa providence.
Dieu ne fait sa grande justice que dans l'éternité ; mais il ne laisse jamais passer un trop long temps sans la faire aussi sur la terre. Il tarde souvent, mais enfin il se manifesta
Se fier au temps et attendre, c'est donc se fier à Dieu et espérer I
11 faut donc que les défenseurs des causes saintes ne délaissent jamais entraîner à l'impatience.
Sans doute il faut savoir combattre pour la vérité et la justice ; mais il faut aussi, il faut surtout savoir attendre.
* Voyez à Rome les ruines factices d'une villa célèbre. Puissance d*irgeiit croit tout pooToir, même imiter la puissance du temps : elle n^t puréittsL
Pour quiconque veut entendre à fond les choses humaines, et les servir, il ne suffit pas de considérer le dernier |coup qui les décide ; il faut les reprendre de plus haut; et dans Tenchalnement caché de foutes les grandes choses du monde, il y a toujours ce qui les prépare de loin, puis les mouvements secrets qui les mûrissent en silence, puis les conjonctures importantes qui les font éclater. Qui a prévu déplus loirij dit Bossoet, qui s est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps^ qui a le plus patiemment attendu, l'emporte à la longue.
Et la raison suprême, la Toici :
Dieu a fait l'homme abrégé et sa vie courte, et c'est par là surtout que c'est une vie d'épreuve.
La vie de l'homme ne suffit pas pour faire triompher la vérité et la justice. Aussi ce n'est jamais le temps présent seul qui décide leur triomphe. Le temps passé les prépare, le temps présent s'en étonne, l'avenir les accepte, et celui-là seul les fait triompher, qui préside à tous les temps et domine tous les conseils.
Ceux qui voient le triomphe de la vérité et de la justice ne l'ont pas préparé, et ne peuvent s'en glorifler. Ceux qui l'ont préparé meurent avant de le voir, et se confient à la Providence, sûrs de leur cause, et saluant de loin son infaillible triomphe.
Et c'est par là que, nous autres chrétiens, nous nous séparons profondément de ceux qu'on nomme des révolutionnaires. Comme ils travaillent pour eux, ils ne savent pas attendre : ils veulent recueillir avant que le temps ait fait la maturité de la justice ; ils font violeoce au temps.
Nous, nous respectons la loi du temps, et nous faisons les changements à la longue. Pour eux, ils arment
le temps de leurs passions, et le chargent de tempêtes.
Et voilà pourquoi les œuvres révolutionnaires sont loujours si redoutables : c'est pourquoi aussi ceux qui aiment les révolutions plus que nous, et M. Thiers luimême, déclarent qu'il en faut faire le moins possible ; Toilà pourquoi il y a parmi nous tant de révolutionnaires corrigés; voilà pourquoi tous les efforts des citoyens honnêtes tendent à en finir avec les révolutions.
Même quand les changements sont bons et justes, la sanction du temps leur est encore nécessaire. Autrelacnl, c'est faire mal le bien, c'est déshonorer la juslice.
Les scélérats sont des hommes qui ne croient pas à la puissance et à la justice de réternité. Les révolutionnaires sont des hommes qui ne croient pas à la puissance et à la justice du temps : et, qu'on me permette de le dire, des hommes qui ne se donnent pas le temps d'attendre parce qu'ils ne songent qu'à eux, et que leur vie est courte.
Nous autres catholiques, nous avons toujours le temps, cl c'est le secret de notre patience : nous ne travaillons pas pour nous, et notre vie est longue ; paliens quia (Bkrnus; nous travaillons pour la vérité et la justice qni nous survivront, et qui nous feront survivre nousmêmes et triompher avec nos fils dans le temps et avec elles dans l'éternité.
On n'est pas assez capable de grandes choses quand on ne sait pas attendre. Certes, la patience ne nous a pas manqué : et c'est là notre force devant Dieu et devant les hommes. Nous avons attendu et nous attendons encore ; et depuis 89, où la liberté d'enseignement fut proclamée avec la liberté religieuse; sous l'Empire,
pendant les quinze années de la Restauration, et depuis quinze années encore, nous avons patiemment attendu, et nous avons bien fait I
Ceux-là sont peu dignes de la liberté et de la justice qui en font la conquête par la violence.
Il était digne de nous de comprendre ainsi les besoins du temps et la marche des agitations humaines. Noos avons bien fait de ne pas nous en montrer plus irrités qu'il ne convient à ceux à qui les lumières de la foi doivent donner quelque chose de la sagesse, de la patience et de la modération de Dieu.
Nous attendons encore, parce que nous trouvons dans l'histoire de nos pères et dans les souvenirs du passé, la lumière du temps présent, les secrets de la Providence et Tespérance de l'avenir.
Le temps est pour nous : les conjonctures où nous nous trouvons sont favorables, parce qu'elles sont graves et presque terribles.
Une conclusion est nécessaire. On a longuement attendu : donc elle sera bonne. Nous n'avons pas fait violence au temps, donc le temps nous protège : uotre cause est invincible, et déjà elle triomphe.
Et qu'on ne nous dise pas que nous avons paru perdre patience : cela n'était pas. On ne voulait pas seulement nous écouter, nous admettre à la discussion, à la lumière, au grand jour. C'était trop fort Nous avons forcé nos adversaires à penser, à réfléchir, à discuter : on nous écoule aujourd'hui. Nous avons pressé la discussion : nous ne pressons pas la décision.
Nos adversaires voudraient la précipiter, faire des lois de circonstance, des lois d'exception, des lois violentes : tout pour le présent; rien pour l'avenir, rien pour la ?é-
rite et la justice, rien de grand, rien de vrai, rien de sincère. Nous ne l'entendons pas de la sorte.
Si j'étais donc appelé à donner des avis aux législateurs de mon pays ou aux conseillers de la couronne, je leur (lirais : Mettez du temps à vos délibérations, no précipitez rien : il y aurait péril pour tous. Prenez garde ! il est ici question des plus grands intérêts de TÉglise et de la patrie. Que des hommes d'État ne se livrent pas à la passion d'un jour. L'Europe vous regarde, et attend de vous quelqu'une de ces décisions qui demeurent, parce que la sagesse des peuples y reconnaît et y proclame les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.
Certes, l'Angleterre et ses hommes d'État viennent de nous donner un grand exemple; sir Robert Peel s'est élevé à une hauteur où l'admiration de la postérité ne lui manquera pas.
Du reste, je suis heureux de le déclarer, je trouve aussi une vraie sagesse dans les pensées d'un homme dont j'ai déjà cité les paroles :
Hous ne serons pas trop impaiients de voir tertniner (xtte lutte par des moyens prompts et décisifs. Croyez-moi, Messieurs, il s'agit en ceci d'un état qui se prolongera plus qu'on ne Va imaginé d'abord, et les moyens prompts (^décisifsy si vous vouliez les employer, aggraveraient ^fnal au lieu de le guérir.
Voilà ce que M. Guizot disait en \SUU ; il ajoutait :
« Avec du temps, tenez pour certain que les difficultés de cette lutte seront surmontées.
« Comme fai eu l'honneur de vous le dire, quelque grandes qu'elles paraissent, elles sont plus grandes WCORE qu'elles ne LE PARAISSENT; ttu fond, de quoi i^agit'il?
(( La lutte va plus loin que la question de la liberté d'enseignement et le projet de loi que nous discutons; lutte dans laquelle vous ne triompherez qu'en tenant la conduite que f ai V honneur de vous indiquer. Pour nous^ 7WUS sommes bien décidés à ne pas nous laisser entraîner àuneautre conduite; et, soit que Vimpulsion nous vienne des uns ou des autres, soit qu'on nous pousse ou qu*OD nous menace, nous ne nous laisserons ni entraîner ni pousser; nous continuerons à aimer la religion, à protêt ger le cierge, à soutenir ses libertés comme les nôtres, et fai la confiance que dans un temps qu'à Dieu seul il appartient de savoir, la lutte cessera et la réconciliation sera sincère et profonde; mais n'espérez pas quelle soit l'œuvre d'un jour, ni qu'elle puisse être dans aucun cas le fruit de mesures violentes et précipitées. »
Et M. Thiers lui-même n'a-l-il pas rendu hommage à la puissance du temps, ]orsqu*aprës avoir proclamé l'Église une grande, une haute, une auguste puissance^ il a achevé son rapport par ces paroles : Ou'adtnfndra-t'il. Messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre force, vous savez attendre et persévérer.
Pour nous, nous attendrons sans nous lasser; nous attendrons, non dansTinaclion et la mollesse, mais dans la patience, dans le courage, dans la parole, dans la prière, dans lespérance, dans la lumière qui se fait et que nous répandons.
Mais ce n'est pas seulement le temps qui combat poar nous.