IL — LE HASARD
Celle force majeure qui domine lelemps lui-même, et semble exercer sur les plus grandes affaires humaines une haule suzeraineté et comme un domaine absolu ; celle force cachée qui se joue dans Tunivers, qui s'atlaqoe aux grandes comme aux pcliles choses; celte force supérieure et divine, que, dans la légèreté présomptueuse et rignorance aveugle et tranchante de Dolre langage, nous nommons le hasard, celte force est aussi pour nous. Qu'est-ce à dire? Je m'explique.
Le HASARD est pour nous, et ce n'est pas peu de chose ; et ici se découvrent à moi des faits étranges que je veux étudier, et des lois singulières qui mènent ma pensée plus hauL Le hasard! ne serait-ce pas un mot dont nous nous servirions pour exprimer, sans le bien comprendre, ce qui est en dehors et au-dessus des lois ordinaires delà Providence; ces lois moins usitées, ces lois exceptionnelles, d'autorité pleine et suprême, ces lois au-dessus de toutes les prévisions humaines?
Il y a des lois que Dieu nous a permis de connaître, d'autres dont il s'est réservé le secret.
Les législateurs de la terre ne peuvent, ni tout prévoir, ni tout dire, et voilà pourquoi leurs codes sont nécessairement incomplets.
Le code des lois divines est incomplet, lui aussi, mais uniquement parce que les hommes ne peuvent lire tout ce qu'il renferme, et en cela les hommes de génie ne sont pas plus avancés que le vulgaire, et nous dirons tous: le hasard^ quand nous ne savons plus que dire....
A une époque peu éloignée de nous, lorsque la politique humaine semblait être poussée à bout en Europe, et qu'on demandait à M. de Taileyrand : Comment tout cela finira-t'il ? Par hasard, répondit-il, plus sage peutêtre qu'il ne pensait
Eh bien I moi aussi je le dirai : c'est par hasard que nous aurons la liberté d'enseignement et la liberté religieuse : c'est par hasard qu'on nous l'a promise, c'est par hasard qu'on nous la donnera.
Oui, c'est par hasard que la liberté d'enseignement a été écrite dans la Charte.
Vous qui l'avez faite, vous ne savez ni pourquoi, ni comment vous y avez mis cette promesse. Elle y a dormi pendant quatorze années, et aujourd'hui qu'elle se réveille comme en sursaut, et réclame en sa faveur l'accomplissement sincère d'un serment royal, nul de vous ne sait dire qui en eut l'inspiration, et quelle main en a tracé, sans le comprendre, le droit imprescriptible, et la parole désormais ineffaçable.
Vous écriviez au hasard : l'inspiration venait d'ailleurs : vous teniez la plume, un plus fort que vous vous
dictait Que sais-je? Il n'avait peut-être permis ce
violent et immense changement, il n'avait peut-être laissé tomber trois couronnes à la fois, il ne vous avait peut-être laissé faire une Charte nouvelle que pour queee mot y fût mis; il n'avait peut-être permis que la première Charte fût déchirée que parce que ce mot n'y était pas.
Car ce fut là peut-être une des plus grandes fautes, et, pour parler un langage plus sévère, que des bouches graves ont cru pouvoir se permettre, ce fut peut-être le gi^and égarement de la Restauration, et le nuage d'où est
parti le coup de foudre. Et puis, quand l'a poussière, soulevée par l'orage d'une grande révolution, fut tombée, quand la clarté d'un jour plus paisible fut venue, quand on examina de sang-froid l'ouvrage qu'on avait fait en tumulte, on aperçut tout à coup, sans le bien entendre, ee mot écrit dans la Charte nouvelle.
On s'est demandé : Qu'est-ce que cela signifie? Nous ayons été quatorze ans sans vous le dire; nous vous le disons aujourd'hui : Non, non, ne parlons plus de haiard, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nms couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard dans nos conseils incertains, dit Bossuet, est un dessein concerté dans un conseil plus haut.
Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs, que chose pareille arrive dans le monde. Ce qui est écrit est écrit : Quodscriptum est, scriptum est, disait autrefois le proconsul romain.
Ceoi qui gouvernent le monde sont assujettis à une force majeure ; ils font toujours plus ou moins qu'ils ne. pensent, et leurs conseils, dit Bossuet, ne manquent jamais d'avoir des effets imprévus, parce qu'il y a une puissance terrible qui se joue de ces grands esprits qui ^'imaginent remuer tout le monde, et qui ne s*aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se wogue d'eux, comme ils se servent et se moquent des ûwrcs;tantla parole de l'Esprit-Saint est vraie : que le ^ps et le hasard sont tout en toutes choses : tempus casumque in omnibus.
Encore un coup, je ne sais pas, et vous ignorez vousmêmes quel est celui d'entre vous qui a tracé cotte parole; mais en méditant toutes ces choses, je me Soutiens qu'il y a toujours un endroit inconnu à l'homme.
même dans ses propres pensées ; c'est rendroil secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il s'est réservé pour les desseins de sa providence.
Certes, en 89, quand on proclamait les Droits de l'bomme et du citoyen français, quand on déclarait la liberté des cultes et l'abolition des vœux de religion, on ne croyait pas travailler pour la religion même, et affranchir l'Église catholique, si étrangement opprimée en France depuis deux siècles, et c'est ce qu'on a fait.
Quand on proclamait les principes dune liberté sans bornes, et qu'au nom de cette liberté on ouvrait violemment les monastères, et qu'on permettait d'en sortir, on ne songeait pas qu'on proclamait plus solennellement que jamais la liberté de la vie religieuse, les droits sacrés de la liberté évangélique, puisque nulle puissance ne pouvait désormais empêcher un Français de se faire dominicain, jésuite ou bénédictin, dans un pays où désormais il était permis de se faire juif, protestant ou franc-maçon.
Je le pense, et je le dis sans hésiter, aux hommes de 89 et aux hommes de ce temps, qui voudraient faire peser sur nous le joug intolérable d'une absurde oppression, et qui invoquent contre nous seuls les lois sans force d'une jurisprudence anéantie;
Je le dis sans hésiter : on trouvera peut-être celle parole hardie dans la bouche d'un prêtre, et, je veux l'ajouter, d'un prêtre qui n'est pas un révolutionnaire :
Vous avez fait la révolution de 89, ^arw nous et contre nous, mais pour nous ; Dieu le voulant ainsi malgré vous.
Oui, pour nous, prenez-y garde ; et certes, si elle vous a coûté cher, nous aussi nous l'avons chèrement payée :
nous sommes de ceux dont le sang a le plus coule alors ; au compte des souffratices, nous ne le cédons à personne. Mais pour avoir été un jour les victimes, nous ne devons pas l'être à jamais.
D'ailleurs, ceux qui nous ont précédés, et qui ont le pins soaflTert dans la lutte, n'ont pas réclamé leurs droits, et, vous connaissant, ils ont bien fait, peut-être. Vous pouviez leur répondre le mot dur des anciens Gaulois : Vœ viclisi Mais nous, vous ne pouvez nous le dire, car nous n'étions pas nés : nous avons été élevés avec TOUS, au milieu des institutions que vous avez faites ; nous sommes nés dans le berceau constitutionnel ; nous n'avons pas respiré en France d'autre air que celui qui fient de vous.
Non, non, l'homme s'agite, mais Dieu le mène. Ce qui est écrit, est écrit : non par la fatalité, mais par la Providence. L'homme écrit, mais Dieu dicte ; et alçrs nulle puissance humaine ne peut effacer ce qui a été diclé : Quod scriptum est^ scriptum est. La liberté religieuse , la liberté d'enseignement sont écrites dans la Charte, dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs, on ne peut nous les refuser : ou bien, les paroles ont perdu leur vrai sens, les mots n'expriment plus la idées, la liberté est un mensonge, et le droit public des Français, la loi fondamentale, est une déception, et tout ce qui s'est fait depuis cinquante années en France, un jeu brutal et sanglant, où la force a été comptée pour tout; le droit, la justice et la vérité pour rien. L'honneur du pays ne permet pas de le croire. Non, non, on l'a dit, et il est vrai, la révolution française a commence par la Déclaration des droits de Vhomme^— fUc ^nirapar la Déclaration des droits de Dieu. — Chose I. 20
306 DE LA PAGiFICATION RELIGIEUSE.
étrange, s'écrie M. de Lamarline, que depuis cinquante ans nous ayons donné la liberté à tout le monde, excepté à Dieu ! — Il faut finir par là. — Ah ! je l'ai déjà dit au début de ce livre, nous savons tout coaimencer et rien finir! Et ici, cependant, ce n'est plus seulement le temps, ni le hasard qui sont pour nous ; ropiniON nous favorise.
IIL — l'opinion.
Oui, TopiNiON, cette puissance mystérieuse, travaille déjà pour nous en secret, et bientôt, malgré les apparences contraires, je ne crains pas de le dire, elle éclatera en notre faveur. L'opinion I certes je ne connais rien de plus violent, de plus mobile, de plus redoutable; rien de plus difficile à étudier, à définir, à fixer.
C'est le vent, sa mobilité, sa violence. Il soufQe des quatre extrémités du ciel. Il charge l'horizon de nuages, ou y fait briller les pures clartés d'un beau jour. Dans les airs, c'est la tempête et la foudre ; sur la terre, l'ouragan et la mort ; et puis quelquefois la sérénité et la vie.
Gomme le vent entraîne tout, les feuilles des bois, la poussière des grands chemins, les flots des mers, les nuées du ciel ; l'opinion entraine les multitudes mobiles, les esprits les plus fermes, les caractères les plus hauts... Il faut que tout, plus ou moins, plie sous celte inex4>licable force. Tout, jusqu'aux résolutions les plus graves, jusqu'aux votes les plus solennels, devient de convention, et n'est plus de conviction *. A peine quelque chose résiste. Il y a des moments tels, qu'il faut que tout soit
* Un membre de la Chambre des communes d'Angleterre disait à
DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. lOT
plus on moins entraîné, plus ou moins balayé. C'est un élément terrible. Quelques-uns ont pensé que c'était la colère de Dieu. G*est au moins son souffle redoutable qui gronde et qui passe, sans qu'on sache d'où il vient, ni où il Ta. Spiritus ubi vult spiral,... Nescis unde veniât, aut quo vadaL...
Et je comprends que les peuples et les sages eux* mêmes, aux approches de ce phénomène divin, se soient recueillis quelquefois dans le sentiment d'une terreur religieuse, et, laissant tomber leurs mains d'abattement et d'effroi, se soient dit : Laissons passer la colère et la justice du Seigneur.
Quoi qu'il en soit, les plus habiles seront à jamais impuissants à m'expliquer les erreurs et les affolements, les violences et la mobilité de l'opinion.
Les uns ont dit : c'est la reine du monde; les autres : Ceslune maîtresse d'erreur; les autres : C'est une superbe puissance, ennemie de la raison.
C'est plus ou moins à mes yeux. Et ni je ne la salue comme une légitime souveraine, ni je ne me révolte BTeuglément contre elle.
Je comprends que les conducteurs des peuples, de ces grands et tumultueux enfants , dont les passions sont si formidables et les emportements si extrêmes pour le bien ou pour le mal, ne heurtent pas l'opinion Cl sa puissance ; mais l'observent, l'étudient profondément, la ménagent toujours, lui cèdent même quelquefois ou la dirigent avec force et douceur.
l'un des orateurs les plus éloquents du Parlement : Vos discours ont
fouxeni changé ma conviction^ mais mon vote cela n*est pas tou-
jourt postibU.
Le pilote habile sait tourDer le vent; il fait quelquefois sous sa violence un long temps ; puis soudain saisît l'heure favorable , se retourne, lui tend sa voile, et le force, frémissant, à le pousser lui-même au port
D'ailleurs , Je plus souvent , il sufQt d'attendre ; cet élément si terrible s'apaise presque toujours sans qu'on sache pourquoi. Le vent de Topinion tombe tout à coup ou change . Un rien , un cri , une issue nouvelle détourne son cours.
Non, non, Topinion n'est pas faite pour régner sur le monde : reine éphémère, il est réservé à un pouvoir supérieur de briser son sceptre d'un jour, et le véritable maître de la vie humaine , celui qui , grftce à la divine Providence, décide ici-bas les destinées du monde, c'est le bon sens. 3
Oui, nous l'avons déjà dit, c'est le bon sens qui triomphe à la longue et qui décidément demeure. Le génie lui-même, le génie politique comme le génie populaire, doit se soumettre au bon sens. Lorsque le génie s'égare par orgueil , c'est le bon sens qui le ramène. Les diverses époques d'un siècle peuvent être le triste jouet de la violence des opinions ; mais les siècles eux-mêmes ne demeurent et ne se soutiennent à la longue que par le bon sens.
Car il y a de ces moments suprêmes pour toutes les grandes questions sociales, où, à l'aide du temps^ et comme par hasard, l'opinion devient tout à coup le bon sens, et alors elle n'est plus la tempête : c'est la sérénité du jour. Alors arrive comme un moment de salut dans la vie des peuples. Le bon sens inspire l'opinion et la domine.
L'opinion égarée n'est que le sens dépravé de l'homme
abandoDDé à lai-méme, et s'obstinant à faire ses affaires sans Dieu, et quelquefois contre Dieu même ; puis tout à coup, quand Dieu sort de son silence, et par pitië pour DOQS, reprend les affaires, il inspire alors un sens DouTean, qui est le bon sens des choses, et qui devient, sans qu'on sache quelquefois pourquoi ni comment, la saine opinion et le bon sens des peuples.
Et alors sa puissance est irrésistible. Non-seulement il entraîne tout, comme l'opinion, par violence, sans persuader : mais il pénètre, il persuade invinciblement, et il n'y a pas jusqu'à ce je ne sais quoi d'inquiet qui se remue au fond du cœur des peuples, comme parle Bossuet, qui ne conspire profondément au triomphe de la Térité et du bon sens.
Eh bien ! nous sommes arrivés en France à un de ces moments suprêmes.
Ed 1827, 28 et 29, il y avait un mal surhumain ; Dieu s'élail retiré; impossible d'y remédier sans lui ; le ciel ne devait s'éclaircir, s'épurer que par un orage. En 89, le mal était encore plus manifestement surhumain. Les conseils des habiles ne suffisaient plus ; la condescendance et la vertu du meilleur des rois étaient inutiles. Je Tai déjà dit : nous devions tous payer plus cher le bonheur d'être sages, et Dieu se réservait à lui-même de nous ramener tous à la sagesse par de sanglantes catastrophes, et de nous instruire hautement par les plus grandes et par les plus terribles leçons.
Eh bien! aujourd'hui les temps sont meilleurs; et malgré une agitation violente qui n'est manifestement excitée qu'à la surface, au fond les préventions ne tiennent pas; les calomnies ne sont crues qu'à moitié ; le peuple, malgré tout ce qu'on fait pour l'émouvoir, ne
s'ëmeotpas ; le bon sens résiste avec plus de force qu'on ne s'y attendait, malgré les habiletés et les fureurs contraires ; il proteste invinciblemeut, et cela parmi les hommes les plus éclairés, jusque dans les plus humbles riions, où la foule, sans bien s'en rendre compte, ni sortir de son indifférence, sent toutefois qu'il y a trop de stupidité et de mensonge dans tout ce qu'on lui dit, et que les erreurs dont on veut la nourrir sont pour elle une pâture trop grossière.
Et dans les hauteurs de la société, malgré les colères d'une impiété sans pudeur, malgré l'ardeur des menaces contre l'Église, les hommes vraiment politiques sentent bien qu'il y a là des droits auxquels il n'est pas sage de toucher, qu'il y a là des périls pour tous.
Quoi qu'il en soit, la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, sont devenues, même pour ceux qui les combattent, des vérités de bon sens.
Elles n'ont été le vœu et la promesse de la Charte que parce qu'elles étaient avant tout le vœu et la promesse du bon sens.
C'est le vœu, c'est le cri du bon sens, qu'un père de famille a le droit et le devoir d'élever et de faire élever son fils selon sa conscience.
C'est le cri du bon sens, que la liberté d'enseignement est pour tous une conséquence nécessaire, essentielle, de la liberté religieuse.
C'est encore le cri du bon sens, que la libre concarrence et la généreuse émulation des esprits est favorable aux progrès des lettres et des sciences.
C'est le cri du bon sens français,que le dernier des monopoles à instituer en France est le monopole de
renseignement, le monopole de Tesprit, le monopole des intelligences.
Enfin, c'est le cri du bon sens, mais c'est aussi le cri de la bonne foi, que, quand vous accomplirez votre promesse, et quand vous donnerez la liberté d'enseignement et la libre concurrence , le concurrent ne peut pas être jugé par son rival, et, dans les tribunaux littéraires comme partout, nul ne peut être à la fois juge et partie.
Aussi, voyez les progrès que le bon sens a fait faire à cette question depuis trois années qu'elle est soulevée : les pères de famille sont pour nous ; tous les hommes graves et désintéressés sont pour nous.
Nos adversaires eux-mêmes sont pour nous. Entendez celui qu'on accuse d'avoir invité les jeunes professeurs de l'Université à assister aux funérailles d*un grand culte, et qui leur avait enseigné, de concert avec Tinfortuné Jouffroy, que les dogmes s'en vont : il vient de professer hautement à la Chambre des députés quHl n'y a point de morale sans religion y ni de religion sans dogmes.
In des hommes politiques les plus éminenls de cette époque déclarait naguère formellement au P. de Raviguan, que la société laïque ne suffit pas à V éducation des âmes, qu'il lui faut la société spirituelle.
Et quand on est venu récemment proposer à la Chambre des députés d'instituer des professeurs laïques if morale, le bon sens public a poussé un cri, et les rires ^lel'assemblée ont fait justice d'une absurde proposition.
Qu'on se rappelle ici les innombrables citations dont i'ai rempli ce livre : j'ose le dire, il n'y a qu'une voix : notre cause est triomphante dans la pensée humaine,
les passions seules el les intéréls matériels d'une corporation puissante relardent au dehors son triomphe : il n'y a pas de mal : les épreuves nous sont bonnes ; les fortes causes s'enracinent plus profondément dans les orages.
Quant aux pères de familie, je sais bien que l'Université essaye de nous contester leur faveur, et nous cite les nombreux élèves qui se pressent dans ses collèges ; mais le bon sens répond que les faits universitaires prouveront quelque chose quand les pères de famille seront libres de. choisir.
Et j'ajoute que l'Université elle-même sait si bien que les pères de famille sont favorables à la liberté d'enseignement et mécontents d'elle, qu'on la met au défi d'en courir les chances, cl de laisser les pères de famille juger et choisir entre elle et nous.... Non, non ; il y a un changement profond dans Topinion sur tout ceci.... Il n'y a personne aujourd'hui qui ne dise, les uns avec regret, les autres avec joie, tous avec étonnement : Nous ne croyions pas que celte cause fûl si forle.
Mais savez-vous ce qui a changé l'opinion ? savoz-vous ce qui a préparé malgré vous le triomphe du bons sens? Deux choses.
D'abord la mauvaise éducation de la jeunesse depuis quarante années :
Puis, le désenchantement universel de toutes les théories, qui, depuis bientôt un siècle, après avoir tout fait pour éloigner l'esprit humain de la religion, y ramènent aujourd'hui de guerre lasse parla force des choses, par la puissance providentielle du temjys, du hasard el de l'apinion,
La mauvaise éducation de la jeunesse!
DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE. ai3
Coniptez-Tous pour rien le fail douloureux qui s'esl révélé en France pour toutes les familles? certes, les afeux solennels que j*ai cités déjà le proclament assez haut. On a senti de toutes parts que Téducation était profondément absente de Tinstruction publique. Les familles, qui savent bien qu'elles ne peuvent faire ellesmêmes réducation de leurs enfants pendant les dix années qu'ils passent au collège, et que si l'éducation ne se fait pas pendant ce temps, elle ne se fera jamais, ODt été consternées d'entendre un ministre venir faire au Roi la déclaration fameuse que j'ai rapportée déjà : quà cet égards les efforts mêmes les plus éclairés et les plus soutenus n'ont qu'une puissance bornée dans les collèges; que léducation ne s'y fait pas.
Aussi, qu'a-t-on vu? de quoi gémit-on de toutes parts? quelle est la plainte universelle, douloureuse, incessante?
On a vu des enfants sans respect et sans mœurs.
On a vu des enfants sans religion et sans foi : ni catholiques, ni protestants, ni juifs.
On a senti les incroyables déceptions même de l'enseignement universitaire. On a vu des enfants qui faisaient leurs classes et ne faisaient pas leurs études. On a vu des enfants qui ne parlaient de leur collège que comme d'une prison, de leurs maîtres que comme de leurs ennemis, de leurs aumôniers même les plus dévoués, que comme d'étrangers qu'ils connaissaient à peine, qui sont condamnés à ne leur apparaître qu'officiellement et à de rares intervalles, qui ne leur font aucun mal, et ne peuvent parvenir à leur faire aucun bien.
On a vu, on a senti cela : on l'a vu et on Ta senti
dans toute la France ; on Ta supporté longtemps ; et, quoi qu'il arrive, j'affirme que le moment n'est pas éloigné où on ne le supportera plus, parce que cela est insupportable.
Et cependant, n'avait-on pas fait des efforts immenses
pour substituer l'ordre humain matériel le plus parfait,
à l'ordre spirituel et divin dont on ne voulait plus?
Que de chefs-d'œuvre inutiles I que de plans incomparables et absurdes! que de systèmes! que de dépense de génie, je l'accorde, pour lutter contre la nature immuable des choses !
Pour lutter contre l'autorité paternelle, autorité immuable et sacrée, invincible et triomphante à la longue; Pour lutter contre Dieu et contre l'enfant qui est son ouvrage, et qui ne peut pas être élevé sans lui ; ouï, vous avez lutté contre Dieu; paais, je ne crains pas de le dire, vous avez lutté contre une force plus invincible encore que la sienne : c'est la force de cet enfant. Je vous étonne, peut-être; mais cet enfant, savez- vous qui il est ? savez-vous ce qui fait sa force I Ce n'est pas seulement une aimable créature, dont la candeur, la simplicité naïve, l'innocence, gagnent l'affection. Ce n'est pas seulement cet âge dont l'inexpérience, les faiblesses, les périls, et jusqu'aux défauts, intéressent le cœur, alarment la tendresse et réclament de Tindifférence elle-même une sollicitude et des soins paternels !
Cet enfant, c'est l'espérance de la société et de la famille !
C'est la bénédiction de Dieu et le dépôt du ciel f
C'est le genre humain qui renaît, la patrie qui se perpétue, et comme le renouvellement de l'humanité dans
sa flear; c'est la joie du passé, le trésor du présent et la force de Tavenir. Eh bien! c'est cet enfant qui vous a Taiocos, ou plutôt Dieu par lui.
Dieu semble yous laisser faire : vous abusez, et il ne se montre pas : le châtiment divin ne vient pas immédiatement; mais Fenfant est moins patient que Dieu : il
De vous laisse pas faire Vous ne pouvez pas l'élever
malimpunément pour vous: il faut qu'il fasse goûter à ses instituteurs les premiers fruits, et c'est justice, les fruits amers de l'éducation coupable qu'il a reçue d'eux. Je me suis trompé en disant que le châtiment divin
oe Tient pas immédiatement : c'est là le châtiment
Per quœ peccat quis, per hœc et torquetur.
Vous avez donc eu beau faire : les enfants vous ont vaincus, et vous épouvantent aujourd'hui; rien ne vous inquiète plus que les générations qui s'élèvent; vous les avez élevés sans Dieu, et vous êtes justement effrayés de ce qu'ils deviennent : grande leçon, loi sévère de la Providence ! c'est par les désordres, par l'agitation turbulente des générations naissantes, que Dieu réclame enfin ses droits méconnus sur l'éducation de la jeunesse.
J'ai dit : le désenchantement universel de toutes les théories.
Vous avez beau faire, votre politique elle-même ne ^ous satisfait pas pleinement : vous ne triomphez pas au fond de vos âmes ; nous en savons assez pour affirmer que vous y éprouvez d'étranges lassitudes; et cela 8e conçoit ; les hommes les plus graves, de l'esprit le plus élevé et le plus puissant, sont profondément embarrassés.
La philosophie, ainsi que la politique et la science, ne leur ont donné que des mécomptes.
Des théories les plus brillantes et qui promettaient toutes les splendeurs et toutes les félicités de Fayenir, le bon sens pratique des hommes capables, hommes d*État ou hommes d^afîaires, n'a presque jamais rien pu ni su réaliser jusqu'à ce jour.
C'est un grand bien : la Providence l'a fait, et Dieu, en triomphant de toutes les craintes des gens de bien comme des méchants, et en se jouant des plus sages pensées, nous fait tous plus humbles malgré nous, et par conséquent plus vrais et meilleurs, en nous montrant que nos prévoyances sont courtes, nos craintes trompeuses, nos espérances vaines.
il nous rapproche peu à peu de la vérité par le bon sens et la bonne foi, que donnent la sagesse de l'expérience et le sérieux des mécomptes.
A ce moment, où je semble accuser mon pays et mon siècle de subir les plus graves et les plus douloureuses déceptions, je sens le besoin de ne citer ici que de grands noms et des autorités irrécusables, qui sufflsent à représenter ce qu'il y a de plus élevé, de plus certain dans l'opinion publique. Certes, s'il y eut jamais des appréciations profondes, des observations philosophiques sur une époque, ce sont celles de M. Royer-Collard. Il s'écriait :
(( Le mal est grand, je le sais, je le déplore avec « vous... Oui, le mai est grand, il est infini; loin de « moi de triompher à le décrire. Mais est-il d'hier?... « Enhardi par l'âge, je dirai ce que je pense, ce que « j'ai vu.
« Il y a une grande école dMmmoralité ouverte de-
« puis cinquante ans, dont les enseignements... retenf\ tissent anjourd*hul dans le monde entier. Celte école, a ce sont les événements qui se sont accomplis presque « sans relâche sous nos yeux.
« Le respect est éteint, dit-on? rien ne m'afflige, ne « m'attriste davantage ; car je n'estime rien plus que « le respect; mais qu'a-l-on respecté depuis cinquante « ans? Les croyances sont détruites! mais elles se sont I détruites , elles se sont battues en ruine les unes les « autres. Cette épreuve est trop forte pour l'humanité, « elle y succombe. Est-ce à dire que tout soit perdu ? « Non, Messieurs, tout n'est pas perdu ; Dieu n'a pas a relire sa main. Le remède que vous cherchez est là, B et n'est que là. »
Veut-on d'autres paroles?
On s'étonne de V agitation profonde^ du malaise immensequi travailla les nations et les individus, ks États et ks âmes! Pour nwi, je m'étonne que le malaise ne soit pas plus grand, Vagitation plus violente, Vexplosionplu^ soudaine.
La religion! la religion! c'est la vie de r humanité, fn tous lieux, sauf quelques jours de crises terribles et de décadences honteuses, La religion, pour contenir ou oombkr V ambition humaine; la religion, pour nous mtenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles de notre condition, ou celles de notre âwe l Que la politique, ki)olilique la plus juste, la plus forte, ne se flatte pas d^accomplir sans la religion une telle œuvre. Plus le muvement social sera vif et étendu, moins la politique ^[fira à diriger Vhumanité ébranlée. Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des per-
spectives plus longues que celles de la vie. Il y faut Dieu et r éternité.
Celui qui prononça ces paroles est aujourd'hui ministre des affaires étrangères.
Quel découragement ne trahissaient pas ces autres paroles : Un sentiment triste qui s'est rencontré plus d'une fois dans ces dernières années, qui tient à bien des causes, c'est une inexprimable lassitude de la vie publique. Celui qui écrivait ces lignes est en ce moment ministre de Tinstruction publique, et je doute que le fardeau des affaires lui paraisse aujourd'hui plus léger.
Qui peut avoir oublié les graves paroles prononcées par M. le comte Mole, avec toute l'autorité qui s^attache à son nom, à sa longue expérience, à ses hautes lumières : A force d'esprit ^ de débauche d'esprit, de caprice au d'excès dans les doctrines , la société elle-même, la civilisation eût péri, si elle n'était impérissable.. .
U esprit humain , après avoir décrit sa parabole, est arrivé promptement à cette extrémité des choses humaines, ou se terminent tous les enthousiasmes et où la profondeur du mécompte amène parfois une salutaire réaction-
Il y a peu d'années M. Saint-Marc Girardin s'écriait :
Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des désordres du siècle, ou se prendre et se retenir, et detnandani aux croyances de leurs pères si elles ont un peu de vie et de salut à leur donner.
Oui, c'est le plus profond de mes vœux, et si quelque espérance m'anime, et si au milieu de toutes les paroles de désespoir que j'entends parfois retentir dans la société, il y a quelque chose qui me soutienne encore, c'esê que je ne puis pas penser que la religion puisse long-
DK LA PAGiFICATIOM RELIGIEUSE. 319^
temps manquer à la sociélé actuelle. Ou vous périrez, Messieurs, sachez-le bien! ou la religion viendra encore visiter votre société.
Un homme, dont je redis le nom saus amertume, M. Micbelel, écrivait il n'y a pas longtemps ce qu'on va lire:
tt Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosot( phes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui, a Hais , qui de nous , parmi les agitations du mouve- « ment moderne, ou dans les captivités volontaires de «l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui (( de nous entend sans émotion le bruit de ces belles c fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et 8 comme leur doux reproche maternel *î... Qui ne voit, « sans les envier , ces fidèles qui sortent à flols de Té- «glise, qui reviennent de la table divine rajeunis et «renouvelés?... L'esprit reste ferme, mais l'âme est «bien triste... Le croyant de l'avenir, qui n'en tient « pas moins de cœur au passé , pose alors la plume et «ferme le livre; il ne peut s'empêcher de dire : Ah! « que ne sui^-je avec eux , un des leurs, et le plus sim- « pie, le moindre de ces en fan ts ! »
Je pourrais ici citer d'autres noms, d'autres paroles : c'est assez. Je prononcerai ici toutefois encore un nom, celui de M. Thiers. Sans doute M. Thiers ne gémit pas : le gémissement n'est pas dans sa nature ; mais qu'on relise ses pages sur le Concordat, elles suffisent à révéler le fond de ses pensées. On ne me persuadera jamais qu'il les ait écrites au hasard : il a voulu marquer li sou avenir politique.
* BUtoire de France, i. V, pag. 215.
Et déjà il avait dit : Si j'avais dans mes mains le bienfait de la foi, je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, j'aime cent fois mieux une nation croyante qu*une nation incrédule. Une nation croyante est mieux inspi* rée quand il s'agit des œuvres de V esprit, plus héroïque même quand il s'agit de défendre sa grandeur.
Et M. Thiers, en prononçant ces paroles, ne craignait pas de dire que , sans vouloir flatter les idées du wioment, il cédait lui-même au mouvement religieux, qui entraîne tout aujourd'hui.
Oui, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse à l'enconlnî, il y a une révolution religieuse ; elle se fait, elle est invincible ; tous la subissent de loin ou de près ; nul n'échappe à celte influence irrésistible. Ne vous en irritez pas I ce n'est pas la victoire de l'homme , ce n'est pas nous qui l'emportons sur vous ; c'est la victoire de Dieu, c'est le temps , le hasard , le bon sens qui l'emportent On peut, sans rougir, céder à de telles puissances.
Et certes, nous leur avons bien cédé nous-mêmes les premiers !
Nous acceptons , nous invoquons les principes et les libertés proclames en 89.
Et dans cette discussion même , ne voyez-vous pas , ne sentez-vous pas qu'il se passe entre vous et nous quelque chose d'extraordinaire et de profondément digne d'attention ? Moi, homme du sanctuaire, je parle un langage libéral , et vous, homme de la révolution, vous parlez un langage religieux I
Je parle votre langue , et vous entendez la mienne; j'invoque vos principes, et vous rendez hommage aux nôtres !
Vos amis, en vous écoutant, sourient et doutent. Moi
j'aime oiieux dire que vous êtes sincère ; je souris, et je De doute pas.
Vous Yoyez de plus haut et de plus loin qu^eux.
£t quant à nous, pourquoi ne croiriez-vous pas à notre
siDcérilé? Quand deux ou trois révolutions passent sur
nos têtes, pensez-vous donc que devant Dieu et les bras
croisés sur notre poitrine, nous ne nous prenions pas à
• réfléchir ?
Faisons donc tous enfin quelque chose de grand , de digne, de vrai : essayons enfin de nous estimer, de noQs croire les uns les autres !
Et le grand ouvrage de la pacification religieuse ne tardera pas à s'accomplir.
Je veux qu'une si précieuse espérance mette fin à lOQtes ces réflexions :
Heureuses les discussions , même les plus vives , qui peuvent attendre pour arbitres et pour juges le bon sens ^ des hommes et la justice de Dieu !