PROFESSEUR DE LITTÉRATURE FRANÇAISE AU COLLÈGE DE FRANCE
Pascal est-il un faiissaite'i
'yp. P
Cujus gloricv iieque profuit quisquani laudando^ ntc vitiiperando quisquam nocuit.
Éditions
ae la REVUE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE (Revue Bleue>
et de la REVUE SCIENTIFIQUE
41*'*, Rue de Chàteaudun, PARIS
La Revue de Paris a publié, dans ses numéros du 1" avril, du 15 avril et du V mai 1906, trois articles de M. Félix Mathieu intitulés : Pascal et l'Expérience du Puy-de-Dôme. La conclusion finale de celte étude, la plus détaillée qui ait paru jusqu'à ce jour sur la célèbre expérience, est celle-ci : Pascal est un faussaire.
« La lettre que Pascal dit avoir écrite, le 15 novembre 1647, à son beau-frère Florin Périer, pour le prier de monter sur le Puy-de-Dôme, est un faux, et ce faux est le couronnement de tout un système d'artifices par lequel Pascal a tenté de s'approprier l'hypothèse de la pression atmosphérique... »
Il y a maintenant trois mois que le troisième et dernier article de M. Mathieu a paru, avec cette conclusion redoutable pour la mémoire de l'auteur des Provinciales et des Pensées^ et personne, que je sache, n'a encore essayé de discuter ce réquisitoire écrasant en apparence, ni de laver Pascal de la flétrissure qui vient d'être infligée à sa cendre, après deux siècles et demi.
Ce p;rand .* patient », dont la vie ne fut qu'une longue douleur, ne saurail-il donc trouver, par delà le tombeau, la paix et le repos définitifs?
La plupart de nos journaux et périodiques ont rendu compte des études de M. Mathieu sans formuleraucune objection, et en faisant valoir, aucontraire, leur dialectique saisissante, impeccable. J'ai assisté, d'autre part, à de nombreuses conversations tenues entre lettrés et érudits sur ce sujet pénible, devenu d'actualité, et j'ai pu constater, non sans une vive surprise, que presque tous considéraient les faits groupés par M. Mathieu comme acquis et sa démonstration comme invulnérable. Certes, plus d'un, parmi eux, déploraient cette lare déshonorante, découverte après un si long temps, mais sans essayer d'en vérifier le bien-fondé, considérant par avance toute défense comme impossible. Ceux, plutôt rares, que des préoccupations de sentiment inclinaient à admettre avec répugnance un pareil affront aux mânes de Pascal, reconnaissaient par ailleurs, et de bonne grâce, qu'ils n'avaient découvert aucun argument positif à opposer aux conclusions de l'enquête de M. Mathieu.
Et pourtant le problème est grave et d'une portée singulière : si Pascal est réellement un faussaire, c'est toute la valeur morale des Pensées, toute la signification dialectique des Provinciales qui s'écroulent du même coup ; c'est une des plus belles, une des plus grandes pages de la littérature française qui se trouve quasi déchirée. Que nous importent, en effet, les envolées sublimes, l'éloquence foudroyante, l'ironie, le génie d'analyse, la pénétration psychologique d'un faussaire? A peine saurait-on y chercher désormais un simple sujet de curiosité, ou
Fétude d'un cas morbide ! Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que je ne force nullement les conséquences de la démonstration présentée par M. Mathieu. En même temps, et par contre-coup, toute une bibliothèque devient vaine et caduque. Quel intérêt offrent dorénavant les études qui passionnèrent tant de penseurs et de savants du xix® siècle : le scepticisme de Pascal, le pessimisme de Pascal, etc.? Ces sujets de recherches n'ont plus de sens, plus de raison d'être. Qu'un faussaire ait été sceptique ou non, cela n'offre point de conséquence.
Puisque l'opinion publique est maintenant saisie de cet étrange procès, je crois utile de l'évoquer devant les lecteurs de la Revue Bleue et de me présenter à leur barre, à défaut d'autre, comme défenseur de Biaise Pascal.
C'est dans le troisième et dernier article de M. Mathieu que la question du faux est spécialement posée, étudiée et résolue, celui où se trouvent les arguments précis et directs à l'aide desquels est édifiée l'accusation formelle dirigée contre Pascal. On y lit un examen critique du texte de la brochure publiée dans les derniers mois de 1648 sous le titre de : Récit de la rjrande Expérience de V Equilibre des Zi^Meî^?'^, un historique des conditions matérielles dans lesquelles elle fut éditée et répandue dans le public, et ensuite un exposé de cequedevintla réputation de Pascal, à partir de la publication de sa brochure, parmi les savants de son temps, jusqu'à la fin du xvii« siècle. Telle est l'étude critique que je vais critiquer à mon tour, sans m'arrêter pour le moment à la démonstration accessoire relative aux « mensonges » de Pascal dans l'affaire des Jésuites de Montferrand, en 1651 (lettre à M. de Ribeyre sur
les expériences de Valeriano Magni, écrite trois ans après l'expérience du Puy-de-Dôme). Mon but est de prouver que Pascal n'est pas un faussaire : si je réussis à écarter tous les arguments directs à l'aide desquels le faux est établi par M, Mathieu, ma tache sera remplie. Je ne m'occupe donc présentement que de l'expérience du Puy-de-Dôme, faite le samedi 10 septembre 1648, et du récit que Pascal en a publié vers octobre de la même année.
Ce récit porte le titre suivant transcrit sur la brochure originale de 1048 : Récit de la grande Expérience de CKquilihre des Liqueurs. Projectée par le sieur B. F. pour l' accomplissement du Traicté qu'il a promis dans son ahbrégé touchant le Vuide. Et faite par le Sieur F. P. en une des plus hautes Montagnes d'Auvergne. C'est une brochure de 20 pages de 27 lignes à Ja page (in-f'') : elle porte, à la fin de la 20" page, la mention suivante : A Paris chez Charles Savreux, Relieur ordinaire du Chapitre, rue neufve N. Dame., proche Saincte Geneviefve des Ardans, aux trois Vertus, 1648.
Pour la clarté de ma démonstration, je dois faire remarquer tout de suite que la plaquette de Pascal comprend : 1" Un court avant-propos explicatif; 2** une lettre de Pascal, datée de Paris, le 15 novembre 1647, et adressée à son beau-frère, F. Périer, qu'il croyait à Clermont, et qui se trouvait alors à Moulins; 3' une note de quelques lignes, de Pascal, expliquant le déplacement de Périer; 4° une lettre de Périer datée de Clermont, le 22 septembre 1648, racontant la grande expérience accomplie trois jour»
auparavant, ainsi que les observations complémentaires du 20 septembre. Comme bien l'on pense, 'c'est le morceau le plus étendu; il occupe huit pages; 5° une note de quatre pages, de Pascal, sorte de conclusion scientifique de Texpérienceet qui en fait ressortir les conséquences particulières, générales et même philosophiques. Au début de cette note, Pascal rapporte qu'à la suite du succès de la tentative réalisée par son beau-frère, il a fait lui-même Texpérience ordfnaire du Vide, au haut et au bas de la tour S. Jacques de la Boucherie, haute de 24 à 25 toises, et ensuite dans une maison particulière haute de 90 marches.
Selon la thèse soutenue par M. Mathieu, Pascal n'a pas écrit le 15 novembre 1647, la lettre qu'il publie dans sa brochure (notre 2°) comme ayant été adressée à cette date à son beau-frère Périer pour lui demander de faire l'expérience du Puy-de-Dôme, et lui transmettre les indications nécessaires pour sa réalisation. Ce document a été fabriqué après coup par l'auteur des Pensées, pour se donner un faux titre de priorité scientifique, en faisant croire que dix mois avant l'expérience du Puy-de-Dôme, il avait déjà conçu l'hypothèse de la pression atmosphérique et imaginé la célèbre expérience qui devait l'élever au rang de vérité scientifique, prouvée expérimentalement. Ce faux caractérisé, s'il existe, est un des plus odieux que l'histoire intellectuelle de Phumanité ait jamais enregistrés. Regardons donc la question en face, comme le demande M. Mathieu, (P'-mai p. 102).
Examinons d'abord la brochure : le contenant, si
j'ose dire, avant le contenu. Les deux exemplaires que j'ai vus sont d'assez bel aspect ; les caractères sont plutôt beaux, le papier de bonne qualité, le titre bien venu et la mise en pages faite avec un certain souci d'élégance; les marges sont grandes. Je signale en note trois ou quatre particularités matérielles que M. Mathieu n'a pas relevées, bien qu'elles eussent pu offrir peut-être quelque utilité pour sa thèse (1). Mais écoutons les déclarations de la Revue de Paris (1*"' mai, p. 192), au sujet de la brochure' :
« La première édition du Récit de la Grande Exp(^rience est peut-être le livre le plus rare du xvii« siècle. M. Hellmann,le professeur de Berlin, qui Ta cherché ou fait chercher dans presque toutes les bibliothèques d'Europe, n'en a trouvé que trois exemplaires, dont deux à Paris, l'un à la Bibliothèque Nationale, l'autre à Sainte- Geneviève; le troisième est celui de Breslau, que M. Hellmann a fait reproduire en fac-similé,. ; le British Muséum n'a jamais pu l'acquérir. Les meilleurs bibliographes ne l'ont pas connu; Graisse et Brunet, qui ont totahsé et complété la science de leurs devanciers, ne le mentionnent pas. »
Or, d'après M. Mathieu, on a peine à comprendre la disparition presque complète d'un « livre pareil». Sans parler de la nouveauté et de l'intérêt des choses qu'il apportait, son incomparable mérite littéraire eût dû en assurer la conservation en un temps qui fut si sensible à ce mérite.
(1) On relève dans les dernières pages plusieurs fautes d'impression : le texte donne (p. 19) deficovrir pour descouvrir qui est corrigé à la main sur les exemplaires que j'ai vus ; dans la dernière phrase (page 20), que je croirais vous faire un plus long-temps retardement : par est ajouté à la main enire faire et un plus, et temps se trouve raturé. De plus, la date finale de la lettre de Périer : De Clermont, ce 22 septembre i64S, a
(( Jamais encore on n'avait dit des choses aussi neuves avec autant de force et d'éclat. Plus tard, après le grand succès des P)'Ovinciales, la célébrité du nom de Pascal eût dû faire de ses premières publications des pièces piécieuses pour les bibliophiles, )>
Toutes ces remarques ont pour but d'amener le lecteur à concevoir comment Pascal n'a imprimé sa brochure que pour la forme et seulement pour se créer par la suite un titre éventuel de priorité. M. Mathieu nous le dit formellement :
<( Le Récit ne fut pas mis en vente... Le dépôt même fut fictif et l'indication bibliographique qui termine la brochure est inexacte. »
L'auteur des Pensées évita habilement de distribuer son opuscule aux savants contemporains et même de le répandre dans le public par crainte de voir son faux rapidement découvert. Il se réservait ainsi de faire sortir plus tard, au moment opportun, sa plaquette de l'obscurité, en invoquant alors, avec une rouerie consommée et un tartuffisme sans égal, comme une preuve d'antériorité tout à fait convaincante, la date de sa lettre du 15 novembre 1647, qui suffisait à lui assurer la première idée de l'expérience. Après quelques années, personne ne se fût aperçu de la supercherie. Il eût été d'ailleurs beau-
été ajoutée après coup au moyen d'un papillon collé dans la formule de salutation qui termine la pièce ;elle a remplacé une première date — la même — ajoutée à la main. Autre addition: • page 17, un papillon comprenant vingt lignes, et en italique, ajoute plusieurs conséquences physiques de Texpérience de Clerraont. Mais on peut l'expliquer, ce semble, par le désir d'éviter le tirage d'une feuille de plus, puisque le texte finit exactement avec la page 20. D'autre part, l'aidition de la date, n'a pas grande conséquence, puisque la lettre est datée par son texte même.
coup plus difficile de prouver rinautlienlicité de la pièce aalidatée, à quelque distance des faits compliqués de l'histoire de la question du Vide. La rareté absolue de la pièce importe donc grandement à la thèse qu'on nous propose.
J'ai eu la curiosité d'examiner si cette assertion était fondée et j"ai entrepris sur ce point précis de la rareté de la brochure une seule vérification. Je suis allé à la Bibliothèque de l'Arsenal : j'ai ouvert le catalogue et j'ai constaté, sans la moindre recherche, que celle-ci possédait un exemplaire du Récit de la Grande Expérience resté inconnu à M.Hellmann et à M. Mathieu. La statistique de ces deux auteurs n'offre donc point de garantie d'exactitude. Cet exemplaire, dont j'ai pu obtenir communication en moins de deux minutes — il est placé dans la salle publique des catalogues, — fait partie d'un recueil de pièces coté 8S88 lei\ Se. A. ; il en forme ja 7^ pièce. Il est grand de marges et dans un superbe état de conservation. Voilà donc un quatrième exemplaire du Récit obtenu à l'aide d'une recherche unique. Il en résulte que trois des grandes bibliothèques de Paris sur quatre possèdent actuellement le Récit. C'est là une proportion considérable et qui n'est pas constatée pour beaucoup d'ouvrages des xvi^ et xvii® siècles qui n'ont aucune réputation de rareté (1). On peut même dire que peu d'ouvrages
(1) J'ajoute qu'il n'est nullement prouvé que la Bibliothèque Mazarine n'ait jamais possédé l'édition originale du Récit.he^, anciens catalogues sont loin d'être complets pour les brochures. On se contentait autrefois, très souvent, de ne porter au c-ntalogue que la première brochure des Recueils. J'ai moimême, étant jeuue attaché à la Bibliothèque Mazarine, en 1888, catalogué un certain nombre de Rectteils de Tancien fonds dont on n'avait ju;que-là aucun dépouillement. Aujourd'hui,
considérés comme assez communs se trouvent dans ce cas. J'en parle par expérience.
Ceci constaté, il est essentiel de remarquer qu'il s'agit d'un livretde20pages et non d'un /iu/e, comme le dit M. Mathieu, à plusieurs reprises (1); or, le propre d'une brochure aussi mince — et d'un caractère essentiellement provisoire, comme le prouvent le texte des dernières pages et l'intention qu'avait Pascal de donner peu après son rraz/e complet — est de disparaître rapidement. J'en appelle à tous ceux qui ont travaillé sur des plaquettes des xvi° et xvii^ siècles. Par définition, la brochure, surtout celle d'autrefois, est presque une chose fungible destinée à la destruction. Son manque de résistance — il était rare qu'on la reliât — sa fragilité matérielle, son instabilité sur les rayons d'une bibliothèque, tout la vouait naguère à une disparition nécessaire, surtout quand son contenu se trouvait par la suite reproduit dans une publication plus importante. Mais je n'ai pas à démontrer ce fait, connu de tous les érudits et amateurs de vieilles impressions. Telle est l'explication la plus simple, la plus naturelle, de l'anéantissement total ou quasi-
grâce à M. Franklin et à ?es dévoués collaborateurs, la Bibliothèque Mazarine est pourvue d'un des meilleurs catalogues qui soient. Mais, je le répète, si la isrochure de Pascal — ce qui est arrivé pour plus d'une autre do même nature — a disparu delà Bibliothèque Mazarine avant le dernier quart du xi\e siècle, il n'y a aucun moyen de nier avec certitude que ce beau dépôt Tait jamais possédée.
(1) Qui n'aperçoit tout de suite que si M. Mathieu avait libellé la phrase qui commence son argumentation sur la brochure, en se servant de l'expression propre, qu'il avait employée page 179, et en disant : « La première édition du Récit est peut être la brochu):',]a. plus rare du xvn^ siècle » au lieu du mot livre qu'il emploie, personne n'aurait pu croire que ce fût exact, puisque quantité de plaquettes du xvii^ siècle sont représentées par uu seul exemplaire.
total de quantité de plaquettes. Des brochures esaentielles de la littérature du xvii° siècle, contemporaine de Pascal, sont aussi « rares » ou plus rares que le liécil. Pour ne citer qu'un exemple : l'édition originale du C'id, de 1637. in-4% n'estconservée qu'en quelques exemplaires, et il s'agit d'une plaquette, notoirement plus épaisse, plus volumineuse que notre opuscule, en même temps que d'une œuvre dont le retentissement fut immense et qui s'adressait à un public inflniment plus vaste que le Récit de Pascal. Il faut remarquer, en outre, que nous sommes sûrs de la statistique en ce qui concerne le Cid, tandis que celle du Récit ne repose sur aucun dénombrement sérieux. Il est évident que la rareté de l'édition du Cid de 1G37 s'explique par ce fait que les réimpressions postérieures l'ont peu à peu remplacée (éditions séparées et Œuvres complètes). Or, la même remarque
— ce que M. Mathieu semble avoir perdu de vue
— s'applique à notre Récit. Ce dernier, en effet, fut réédité plusieurs fois au xvii® siècle, dans le volume de Pascal : Traitez de V Equilibre des Liqueurs et de la Pe'ianieur de la masse de T-^fr..., par M. Pascal (Paris, Guillaume Desprez, 1663, 28 -|- 240 pages) volume fréquent, réédité en 1664 (1) et 1698. Par conséquent, tous ceux qui s'intéressaient aux œuvres de Pascal n'eurent plus, à partir de 1663, à se préoccuper de la conservation de la plaquette de 1648, qu'ils possédaient sous une forme beaucoup plus commode dans le recueil en question. Pareillement, aujourd'hui^ il arrive à beaucoup de travailleurs de ne pas conserver les tirages à part, dès lors que le texte de ceux-ci a paru dans des volumes plus am-
(1) La deuxième édition de 1661 porte : « En la boutique de Charles Savreux, chez Guillaume Desprez, au pied de la Tour Notre Dame, du côté de rArchevêché. »
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pies, plus maniables et d'une conservation plus facile. Dans bien des cas, la plaquette n'est qu'un instrument de travail provisoire. 11 ne faut point s'imaginer que les préoccupations des modernes bibliophiles, collectionneurs de plaquettes, aient jamais hanté, — sauf exception, — les esprits des savants d'il y a deux siècles et demi. De ce premier argument de la thèse que nous examinons, on voit qu'il ne reste rien.
Mais il y a mieux à dire en ce qui touche le second. Ici, je suis obligé de citer tout l'exposé de M. Mathieu :
« Le Récit de la Grande Expérience ne contient ni permission, ni privilège et ne porte aucun nom d'imprimeur. On lit à la fin : A Paris, chez Charles Savreux. ... Savreux n'était ni imprimeur, ni éditeur ; outre son atelier de reliure, il avait une petite boutique de librairie, au pied de la tour sud de Notre-Dame : Tout son commerce était en livres de piété, nous dit Lottin dans son Catalogue alphabétique et chronologique des Libraires et des Libraires-imprimeurs de Paris. « Pourquoi donc Pascal a-t-il fait imprimer son récit à ses frais? A défaut de Pierre Margat, l'éditeur des Expériences nouvelles (1647), qui était mort en septembre 1648, il n'avait pourtant que l'embarras du choix ; pas un éditeur n'eût refusé une brochure qui devait être un événement. Et pourquoi Pascal Pa-t-il mis en dépôt dans une boutique où il savait bien que les curieux ne songeaient pas à aller demander les nouveautés scientifiques?
« Il est impossible de se représenter l'état d'esprit d'un écrivain qui écrit que l'expérience qu'il publie est l'objet du « souhait universel », qu'elle est u fameuse avant que de paraître », qu'il est sûr « qu'elle donnera autant de
satisfaction que son attente a causé d'impatience », que, pour ces raisons, il ne veut pas <» laisser languir plus lou;:itemps ceux qui la désirent », et qui, pourtant, semble l'aire tout ce qui dépend de lui pour la soustraire à l'attention des savants. Déposer le Hccit aux Trots-Vertus ^enseigne de Savreux), autant eût valu ne pas l'imprimer ou en garder chez soi tous les exemplaires. »
Or, savez-vous qui est ce Savreux que l'on nous représente un peu plus loin (page 107), comme « un marchand de catéchismes », analogue, si vous voulez, à ces vendeurs obscurs de livres de piété à l'étalage desquels on voit encore aujourd'hui voisiner quelques paroissiens plus ou moins défraîchis avec des cierges minuscules pour chapelles de petits enfants? Tout simplement, le libraire, le libraire par excellence de Port-Uoyal, et mieux encore : un martyr authentique de la cause janséniste. Dans l'espèce, le témoignage de Lottin a trompé M. Mathieu. En pareille matière, la source essentielle à consulter n'était autre que La Caille, Histoire de C Imprimerie et de la Librairie^ Paris, 1689. Voici le témoignage décisif de ce contemporain de Savreux et de Pascal (p. 207) :
« Charles Savreux fut re.;u Libraire le vingtième mars 1C42. Il fit imprimer V Oraison funèbre de Louis Xfll, par Jean de Lingendes, Evesque de Sarlat, in quarto, en i643 ; Du Sacrifice de la Messe, par Phil. Codurc, in octavo, en tGi3; Acia Sanctorum Ordiriis S. Benedicti, sieculum secundum, in f" ; Veierum scnpiorum Spicilegium, opéra et studio D. Lucaj Dacherii, in quarto, treize volumes, et plusieurs autres ouvrages de Messieurs de Port-Royal, estant un des libraires qui a le plus imprimé pour eux, en quoy il s'est attiré une grande réputation ; auquel fonds de libraire a succédé
Guillaume Desprez, receu imprimeur à Paris le trentième mars lô^l, et à la charge d'Imprimeur du Roy en décembre Jô86, qui se fait distinguer par la continualion de l'impression des ouvrages de Messieurs de Fort- Royal, et particulièrement par celle de la traduction nouvelle de TEcriture-Sainte de M. le Maistre de Saci. Il a imprimé aussi la Morale Chrétienne sur le Pater de M. Fleuriot, les ouvrages de M. Paschal, de M. Rohault, de M. Nicole, de M. de Sainte-Beuve et autres Livres. Savreux avait pour marque les trois Vertus avec ces mots pour 'devise : Ardet amans spe nixa fidens. Il mourut à Port-Royal des Champs, le 22 septembre 1669, par le renversement du carrosse qui Ty conduisait. Il y fut enterré, et Ton y voit cette épitaphe: Hlr. jacet Caroius Savreux, Typographus. »
L'éditeur de Pascal fut à diverses reprises incarcéré pour la cause de Port-Royal. Sainte-Beuve a fait de lui ce juste éloge :
« Le fidèle Savreux mériterait une plus ample mention ; il fut mis trois fois dans sa vie à la Bastille pour la bonne cause. Neuf ou dix mois après sa dernière sortie, comme il se rendait en visite à Port-Royal des Champs, le 20 septembre 1669, le carrosse oii il élait avec trois Pères de ruratoire versa à la montée de Jouy ; il se démit les vertèbres du cou et mourut le lendemain à Port-Royal, où on l'avait transporté » 1).
Savreux a publié, en outre, les Considérations sur
(l) Port-Royal, 111, p 57. Voici la flû du passage» Sa veuve, femme forte, l'estima heureux d'être venu mourir en ce monastère où elle eût désiré elle-même se retirer. Elle dut céder pourtant à des conseils qui la retinrent et continuer de vaquer aux atfaires de son commerce. Elle légua par son testament à la Maison des Ctianips tout le bien dont elle put disposer. Le mari, s'il avait vécu, avait de.-sein de donner ou, comme il disait, de rendre la totalité de son bien à ceux qui avaient le plus contribué à le lui faire acquérir. »
les Dimanches et les Fêtes, de M. de Saint-Cyran, les trois éditions du Mandemrnt de Tévêque d Aleth (1665), /ipigrammaium deleclus de P. Nicole (1 659), les Poésies morales de du Perron le Hayer (IGOO), etc., etc. Autre constatation décisive : Savreux et Desprez furent les deux libraires qui se trouvèrent chargés de la vente des Provinciales (1). Comment un ensemble de faits si concluants a-t-il échappé à M. Mathieu? C'est ce que je n'ai pas à rechercher. On sait maintenant pourquoi Pascal a confié à Savreux, en \64S, le dépôt de sa brochure. Tout ce que M. Mathieu voyait dans ce dépôt de mystérieux, d'inavoué, d'inexplicable : tout cela se retourne en faveur de l'auteur des Provinciales. 11 doit chercher un nouveau libraire puisque le sien vient de mourir; tout naturellement, il s'adresse à celui de ses nouveaux amis les Jansénistes, à Charles Savreux, auquel il restera fidèle, puisqu'il lui confiera la vente d'une partie de l'édition originale des Provinciales. C'est dans la maison de ce Savreux, chez son successeur Guillaume Desprez, que paraîtront les lettres de A. Dettonville (1659, Traités de la Roulette de Pascal) et plus tard les éditions successives des Traités scientifiques de Biaise, et enfin, retenez bien ceci : les
(1) Pièce citée par Sainte-Beuve, Porl-Royal, 111, p. 59. « Mais Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée : c'est qu'au lieu de donner de ces lettn^s à nos libraires Savreux et Desprès pour les vendre et nous en tenir conjpte, nous en faisons toujours tirer de chacune 12 rames qui l'ont 6.(J00, dont nous gardons 3.000 que nous donnons, et les autres 3.000 nous les vendons aux deux libraires ci-dessus, à chacun 1.500 pouruQ sol la pièce; ils les vendent, eux, 2 s. 6 d' et plus. Parce moyen, nous faisons 50 écus, qui nous payent toute la dépense de l'impression, et plus: et ainsi nos 3.0U0 ne nous coûtent rien, et chacun se sauve ». Voir encore ibid, p. 56.
Pensées. Ainsi, la maison du libraire Savreux est celle qui, pendant tout le xvii^ siècle, édite, publie, vend les œuvres de Pascal. Voilà ce qu'était le petit relieur et libraire de la rue neuve Notre-Dame. Combien tout cela nous éloigne de cette affirmation : « Déposer le Récit aux Trois-Vertus^ autant eut valu ne pas l'imprimer, ou en garder chez soi tous les exemplaires ». Non seulement Pascal pouvait s'adressec à Charles Savreux, sans chercher à rien dissimuler, mais étant données ses nouvelles tendances jansénistes, il ne pouvait s'adresser ailleurs, et cela est si évident que lui-même, sa famille et ses amis restèrent fidèles à la maison de Savreux comme à celle de Guillaume Desprez, son successeur, le premier éditeur des Pensées (1). Voilà la vérité.
Après le contenant, le contenu. Un des arguments les plus frappants, disons mieux: le principal argument de fait tiré par M. Mathieu de la lettre de Pascal à Florin Périer est celui-ci : en s'adressant à son beau-frère, Pascal lui écrit comme il pourrait écrire à un ancien compagnon d'études qu'il n'aurait pas vu depuis longtemps. « Il lui expose les phases de sa pensée, sa méthode, ses principes, ses scrupules, sa défiance des nouveautés hasardeuses, toutes choses que Périer connaît fort bien puisqu'ils ont eu récemment « des entretiens touchant le vide ». <( De plus, Pascal lui remet en mémoire une expérience qu'il fit en sa présence « ces jours passés, avec deux tuyaux, l'un
(1) Sur Guillaume Desprez et les Pensées, voir la curieuse pièce donnée par Faugère, Pensées, fragments et lettres de B. Pascal, 1897, t. I, 452-GO.
dans l'autre, qui nous montre apparemment le vide dans le vide » (expérience dont M. Mathieu attribue la priorité à Auzout et qu'il place entre le 5 mai et le 27 juillet 1648, ce qui lui fournit un argument de plus en faveur de sa thèse). Cette expression « ces jours passés » va jouer un rôle décisif dans la démonstration du « faux ».
« Impatient conjme il est, Pascal n'a sûrement pas laissé partir son beau-frère u ces jours passés », sans lui adresser cette prière (de faire l'expérience le plus tôt possible) ; pourquoi donc la lui répéter quelques jours après? Si Pascal n'affirmait pas que ce morceau est une lettre missive, nous serions tentés de n'y voir qu'une fiction épistolaire, un pastiche de lettre destiné, non à Périer, mais au public. »
L'accusation formelle est énoncée seulement plus bas ; de là cette phrase dubitative.
« Une autre cause de surprise, c'est de voir Périer à Paris (( ces jours passés », c'est-à-dire dans la première quinzaine de novembre 1647, » Pourtant nons ne savions encore rien de ce voyage. Conseiller à la cour des Aides de Clermont, Périer avait été appelé en 1641 à Rouen, où son beau-père lui avait donné un emploi dans ses bureaux : en 1646 ou 1647 {{il faut dire avec assurance en i6A7) il eut des fonctions analogues auprès de l'intendant du Nivernais; « depuis ce temps-là, dit sa fille, il demeura en Auvergne ».
Voici, en dehors des données fournies par Pascal, les indications que nous possédons sur les pérégrinations de Périer en 1647-1648 (1), Une lettre du 13 septembre 1647 de Le Tenneur à Mersenne dit en post-scriplum :
(l) Descartes. Correspondance (édition Adam et Tannery), V, p. 102.
(' M. Perier n'est pas encore arrivé {en Auvergne)^ mais je say qu'on Tatend impatiemment à Gergovie, où je me rendray bientost pour conférer avec luy. »
Le 21 octobre 1647^ le même écrit au même :
« Nous avons maintenant M. Perier à Clermont, et il y a aujourd'hui huit jours, qu'il nous fit voir chés luy l'expérience duvuide en présence des plus curieux de la ville. Parmy ceux qui s'y trouvèrent, 3 ou 4 personnes seulement demeurèrent d'accord que c'estoit un vray vuide, entre lesquels je vous avoue que j'en suis un, ne me pouvant contenter de ce qui fut dit au contraire par quelques opiniastres Peripatéticiens.,. aiegant a peu prés la mesme chose que ce que vous dites avoir été alégué par d'autres à Paris... »
Donc, le 13 septembre 1647, l'arrivée de Perler à Clermont était imminente, et nous savons, d'autre part, que le 13 ou le 14 octobre suivant, le beaufrère de Pascal était déjà rentré à Clermont oi^i il fit l'expérience du vide devant les savants et curieux de la ville. D'où venait-il? Je réponds sans hésiter : de Rouen, oii se trouvaient M™® Perier et Etienne Pascal, puis de Paris : et cette réponse va nous fournir l'explication la plus normale et la plus certaine de toutes les allusions de Pascal dans sa lettre du 15 novembre 1047. Tout indique, en effet, que Perier ne pouvait venir que de Rouen et de Paris vers la mi-octobre, puisqu'il se livre à des expériences alors tout à fait nouvelles, et qui avaient été justement faites dans ces deux villes. Il avait sans doute séjourné dans la capitale en septembre et au début d'octobre, auprès de Pascal; ils avaient fait tous deux d'assez nombreuses expériences; on avait beaucoup parlé de la question du vide, et tout naturellement, à peine rentré à Clermont, Perier fait
connaître t\ ses compatriotes, qui sont aussi ceux de Pascal, ne roublions pas, Texpérience si curieuse qui passionnait de plus en plus les milieux scientifiques et commençait à exciter Taftention du grand public. Voilà l'hypothèse la plus simple, je le répète, celle qui s'accorde avec tous les textes, avec les vraisemblances, et qui se présente immédiatement à l'esprit de toute personne non prévenue.
Mais cette hypothèse si claire, M. Mathieu, trop préoccupé de prendre Pascal en faute, ne songe pas à s'y arrêter. Bien au contraire, il imagine, pour montrer l'impossibilité chronologique de la lettre de Pascal, une hypothèse plus singulière qui a pour effet de montrer l'auteur des Provinciales, si je puis dire, la main dans le sac, et dont voici un aperçu. Écrivant sa lettre après coup, Pascal s'est trompé sur les concordances chronologiques, comme il arrive souvent aux faussaires. Mais voici les paroles mêmes du critique :
« Le Tenneur, en écrivant à Mersenne le 21 octobre, n'ajoute pas du tout que Périer soit sur le point de partir pour Paris et que Mersenne doive le voir bientôt. Ce n'était pas alors une petite affaire que d'aller de Clermont à Paris. Même en d780, le carrosse ne partait qu'une fois par semaine et était huit jours en route. Mais en 1647, il n'y avait pas encore de voiture publique; les routes étaient mauvaises et peu sûres ; un modeste fonctionnaire, comme Périer, qui ne pouvait armer une escorte, était obligé d'attendre que d'autres personnes fussent disposées à faire le voyage, pour se joindre à leur caravane. Il n'a donc pu partir que quelques jours après le 21 octobre; d'autre part, quand Pascal lui écrit, le 15 novembre, il faut bien supposer que ce n'est pas ce jour-là qu'ils se sont séparés. Périer, par conséquent, n'a guère pu rester à Paris plus de deux ou trois jours. Il est bien
surprenant que dans son histoire on ne trouve pas la moindre trace des circonstances exceptionnellement graves qui l'ont obligé à entreprendre, pour un aussi court séjour, un voyage aussi pénible et aussi long.
« L'idée d'un tel voyage est si invraisemblable qu'on voudrait pouvoir l'écarter; on est tenté de supposer que, lorsque Le Tenneur l'attendait à Clermont, Périer était à Paris, et que c'est alors que Pascal lui montra l'expérience des deux tuyaux. Mais cette hypothèse ne peut être retenue. Périer, nous le voyons par la seconde lettre de Le Tenneur, était à Clermont dès le 13 octobre..., il aurait donc quitté Paris dans les premiers jours d'octobre au plus tard, et c'est à la fin de septembre qu'il aurait vu l'expérience. Comment admettre que Pascal, dont la langue est si précise, ait pu dire, le 15 novembre, « ces jours passés », en évoquant un souvenir vieux déjà de six semaines? »
On le voit, tout ce raisonnement de M. Mathieu repose en dernière analyse sur l'interprétation de l'expression de Pascal « ces jours passés ^> . Qui ne voit que l'impossibilité dont il parle, c'est lui qui la crée? Pour les besoins de la cause, il a été entraîné à trop restreindre la signification chronologique de l'expression : (' ces jours passés ». Il l'explique comme si le texte portait : ces jours derniers, ces jours ci, sans tenir compte du caractère à la fois plus vague et plus compréhensif du mot jour dans certaines expressions analogues. Qu'il feuillette nos vieux dictionnaires, et il trouvera facilement diverses locutions dans lesquelles entre le mot jours avec un sens relativement large, indéterminé, ou, si Ton veut, élastique. Je crois donc qu'en reportant à cinq ou six semaines le souvenir des conversations et expériencesauxquelles Pascal fait allusion le 15 novembre, on ne se permet aucune violence à la précision de
la langue franraise. Périer avait fort bien pu quitter Paris, au début du mois d'octobre, peut-être le 3 ou le 4, pour arriver à Clermont le 12 ou le l:>, et faire sans tarder lexpérience racontée par Le Tenneur. Je le répète : cette séance de physique trouve sa place tout indiquée à la suite d'un voyage à Paris : ce sont les expériences de son beau-frère, — celles des Expériences nouvelles, qui durent paraître vers octobre précisément — qui provoquent cette réunion. D'autre part, la présence de Périer dans la capitale au moment où se préparait l'édition des Expériences nouvelles, première publication importante du jeune Biaise destinée à un public assez large, — la Dédicace et Y Avis relatifs à la machine arithmétique ne sont pas proprement une publication — paraît tout à fait plausible. Jacqueline et Biaise, qui venait faire soigner dans la capitale sa santé très ébranlée, arrivèrent ensemble à Paris dans l'automne de 1647 (1). Périer les y retrouva, si même il ne fit pas le voyage avec eux. Supposer un voyage de ce dernier dans la grande ville, immédiatement après son arrivée à Clermont, à la fin d'octobre, est assurément une conjecture qui ne résiste pas à l'examen.
Quant à imaginer que Pascal, avec sa mémoire si sûre en ce qui touche les circonstances de sa vie de famille, ail commisdans sa lettre du 15 novembre, au moment oi^i il l'aurait rédigée, en 1648, une erreur aussi notable que d'inventer un voyage de son beau-frère de tout point invraisemblable, c'est là une hypothèse que rien ne justifie, si ce n'est le désir de trouver Pascal en flagrant délit de « faux ».
Comment admettre qu'il ait justement fait celte
(1) Vie de Jacqueline, par M™* Périer, éd. Faugère, p. 62-
allusion inexacte à propos du seul fait positif évoqué dans son épître, surtout en tenant compte de son désir extrême de rendre celle-ci acceptable, s'il l'avait rédigée après coup?
De quelque côté que nous regardions, l'enchaînement des faits que j"ai indiqué reste le seul logique. Mais il y a plus.
Écoutons d'abord M. Mathieu : « Pourquoi Périer, prié dès le mois de novembre 1G47, n'a-t-il fait Fexpérience que dix mois plus tard, le 19 septembre 1648 ? Pascal attendait cette question. De ce long retard, il nous reste deux explications. Voici la première : M. Périer jnous dit Pascal reçut cette lettre à Moulins, où il était dans un emploi qui lui otait la liberté de disposer de soi-même. Ainsi quand Périer arrivait à Clermont, au mois d'octobre 1647, ce n'était pas encore son retour définitif en Auvergne, et quand il a quitté Paris, quelques jours avant le 15 novembre, ce n'est pas à Clermont, c'est à Moulins qu'il se rendait. Cela est fort possible, mais voilà qui est bien inquiétant. En lui écrivant cette lettre du 15 novembre, Pascal le croit à Clermont; c'est même parce qu'il le croit à Clermont qu'il le charge de faire l'expérience sur le Puy-de- Dôme {citation de Pascal.) Pascal qui a fait le voyage de Clermont à Paris en 1631, sait très bien qu'il y a vingt-cinq lieues de Clermont à Moulins et se souvient qu'il n'est arrivé dans cette dernière ville que le troisième jour; il sait donc que tout ce qu'il dit de l'impossibilité de faire l'expérience, « si la montagne était éloignée », s'applique à Moulins. Et nous voici obligés de supposer qu'en quittant Paris, Périer a complètement oublié de dire à Pascal qu'il
retournait, non à Clermont, mais à Moulins (1). » Décidément, M. Mathieu, voulant transformer Pascal en faussaire, en fait du même coup un esprit faible. Or, c'est bien là répilliète dont il répugne davantage d'accabler l'auteur des Petites Lettres. Voilà donc ce génie, l'un des plus pénétrants qui furent jamais, ce géomètre, dont l'œil saisit avec tant de justesse les rapports des choses, qui, forgeant ce document capital pour sa réputation future, et après tout très court, y accumule comme à plaisir les inconséquences! D'une part, nous le voyons insinuer sottement que son beau-frère vient de le quitter, constatation à peu près superflue qui implique déjà l'inutilité de la lettre, et avouer en même temps qu'il ignorait le but du voyage de Périer. Ah! le naïf et triste faussaire !
Si nous recourons maintenant à l'interprétation logique exposée plus haut, toutes les difficultés s'évanouissent. Périer est arrivé de Paris à Clermont, un peu avant la mi -octobre comme nous l'avons vu; il a fait son expérience devant ses amis et a séjourné à Clermont jusqu'au jour où il a reçu de l'intendant du Bourbonnais — et non du Nivernais comme le dit M. Mathieu — une lettre lui demandant ses services, dans le courant de novembre 1647 (2). Périer se mit aussitôt en route pour Moulins, et quand Pascal, qui n'avait pu être encore prévenu de cette nouvelle
(1) Tout ce paragraphe est emprunté au dernier article de la Revue de Paris, p. 190.
(2) Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer... publié par M. F. Faugère (1845, 8°) p. 4B1. Pourquoi M. Mathieu dit-il, comme on l'a vu plus haut, 1646 ou 1647, alors que Marguerite Périer ne parle que de 1647, ce qui concorde avec la remarque de Pascal?
mission de son beau-frère, lui envoya son épître du 15 novembre, celle-ci arriva vers le 25, alors que déjà Périer avait quitté Clermont. Voilà la suite rationnelle des faits, celle qui s'accorde avec les diverses données qui nous sont parvenues. Tout autre exposé contredit celles-ci, ou force à supposer, de la part de Pascal, des défaillances de réflexion inadmissibles.
De 1640 à 1647, Périer avait résidé assez souvent à Rouen, (où son beau-père, Etienne Pascal, exerçait les hautes fonctionsd'IatendantdeJusticeetdes Finances deNormandie),et,àd'autresmoments,àClermont (1), Par la lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur Gilberte, femme de Florin Périer, écrite de Paris, le 25 septembre 1647, nous savons que M""^ Périer, à cette même époque, — qui est celle des entrevues de Descartes avec Pascal — se trouvait à Rouen. Cette lettre, qui nous a conservé le récit de ces deux entretiens fameux, porte comme suscription : « A Mademoiselle Périer, au logis de M. Pascal le père], conseiller du roi en ses conseils, derrière les murs de Saint-Ouen, à Rouen ». Par conséquent, rien de plus légitime que d'admettre que Périer s'était mis en route, laissant sa femme à Rouen, et qu'il avait passé quelque temps à Paris avec Jacqueline et Biaise.
Mais nous n'en avons pas fmi avec les pérégrinations de Florin Périer :
K Le 19 juin 1648, nous dit M. Mathieu, Jacqueline écrit de Paris à son père : « M. Périer, mon frère et ma
(1) Notamment en 1643 (Pascal, Opuscules et Pensées, éd. Brunschwicg, page 43).
fidèle vous baisent très humblement les mains » (1). Il «}tait donc à Paris, où nous savons déjà par Haillet qu'il passa au moins une partie de l'été. Bif n mieux que le mauvais temps et que son emploi à Moulins, ce séjour à Paris nous explique son retard. Pourquoi donc Pascal a-t il négligé de nous donner cette bonne raison? A-t-il craint de soulever une autre difficulté au moins aussi grosse? Si Périer est à Paris, c'est qu'il a un congé; il peut donc disposer de lui -môme. Comment n'a-t-il pas profité du premier jour de ce congé pour monter au Puy-de-Dôme? Comment a-t-il pu se mettre en route pour Paris sans rapporter à son beau- frère les renseignements qui sont impatiemment attendus depuis six mois? »
Pourquoi? Mais tout simplement parce que Périer, «^a mission de Moulins terminée, n'est pas retourné à Clermont. Il est allé de la capitale du Bourbonnais à Paris, sans s'astreindre à faire cinquante lieues inutiles — vingt-cinq pour aller et autant pour revenir, puisque Moulins est sur la route de Clermont à Paris, — en revenant à Clermont. Rien, absolument rien ne prouve que Périer soit retourné, après son séjour à Moulins, dans la capitale de l'Auvergne, étant donné que sa famille ne s'y trouvait point. Mais M. Mathieu, dans son dessein continu de trouver Pascal en faute, ne songe pas à cette hypothèse si naturelle, qui offre l'avantage d'expliquer d'une façon tout à fait satisfaisante le relard apporté à l'expérience. Donc, M. Périer est revenu à Paris oi^i il a retrouvé sa femme (la « fidèle » de Jacqueline) et
(J) Let/res, opuscules et mémoires de Ai^c périer, publ. par M. P. Fal'Gère, 325. On lit encore, p. 322 : « M. Périer, mon frère et ma fidèle l'approuvent (son dessein de faire une retraite à Port-Royal) et en sont contents pourvu que vous y consentiez. »
Biaise. Le 19 juin 1648, il s'y trouve encore, et il n'est nullenient question de son départ. On peut donc fort bien conjecturer qu'il est parti pour Clermont assez tard dans l'été. Par conséquent, son absence de la capitale de l'Auvergne, du mois de novembre 1G47 jusqu'à ce moment-là, justifie pleinement le retard de l'ascension du Puy-de-Dôme. Je croirais très volontiers que Périer a regagné l'Auvergne en compagnie de sa femme Gilberte,que la lettre de Jacqueline du 5 novembre 1048 (1) nous montre installée depuis quelque temps à Clermont (2^. En réfléchissant aux difficultés de la route, on peut considérer ce long voyage fait en commun comme infiniment vraisemblable, pour ne pas dire plus. D'autant mieux que Périer regagnait l'Auvergne avec l'intention de s'y fixer définitivement. Nous le voyons, en effet, faire, très peu de temps après, de notables agrandissements à la maison familiale (3).
Ainsi, Périer se réinstalle avec sa femme dans la
(1) Ibid., p. 325.
(2) Tout le début de la lettre le prouve.
(3) Ibid. y p. 350 et 431. — Que deviennent, en présence de cet exposé sûrement fort légitima des faits, les considérations exprimées par M. Mathieu au sujet de l'hiver de 1G48 ? « Quelle année terrible dùt-être cette année 1618, où le sommet du Puy-de-Dôme fût inaccessible et même invisible tout Tété, jusqu'au 19 septembre! Cette année est pourtant de celles dont Fuster ne nous dit rien dans son Histoire des Varia/tons du climat de la France... Le 31 janvier. Descaries écrivait à Mersenne que Ihiver était le plus doux qu'il eût vu en Hollande; le 31 mai, en terminant sa lettre à Hevelius, Mersenne se disait accablé de chaleur... A suppo.'^er même que l'aunée ait été aussi mauvaise en Auvergne que Ihiver fut tiède en Hollande, et le printemps brûlant à Pans, qui pourra croire aujourd'hui qu'il y ait eu, au xvii^ siècle, une période de dix mois où il fut impossible de faire l'ascension du Puy-de- Dôme ? »
cité auvergnate, au cours de l'été. Quand il peut s'occuper de l'expérience, entreprise à la fois compliquée et difficile, en vue de laquelle il devait grouper les bonnes volontés d'un certain nombre de Glermontois (1), nous sommes sans doute déjà dans les derniers jours d'août, La température, comme cela arrive en certains étés pluvieux ou particulièrement froids, s'abaisse rapidement, et l'on voit en même temps la neige et les brouillards couvrir les montagnes d'Auvergne :
') Enfin, j'ay fait l'expérience que vous avez si longtemps soutiaittée, — écritI^érieràPascaldanssoni?ec't/; — je vous aurois plutost donné cette satisfaction, mais j'en ay esté empesché, autant par les employs que j'ay eu en Bourbonnais, qu'à cause que depuis mon arrivée, les neiges ou les brouillards ont tellement couvert la montagne du Puy de Domrae, où je la devois faire, que mesmes en cette saison qui est la plus belle de l'année, j'ay eu peine à rencontrer un jour, où Ton put voir le sommet de cette montagne, qui se trouve d'ordinaire au dedans des nuées, et quelquesfois au dessus, quoy qu'au mesme temps, il fasse beau dans la campagne ; de sorte que, je n'ay peu joindre ma commodité avec celle de la saison (2), avant le 19 de ce mois. Mais le bonbeur avec
(1) Pascal se rend bien compte, dans sa lettre du 15 novembre, des grandes difficultés de Texpérience. En somme, elle était assez pénible à exécuter aussi bien par le mauvais temps que par la grande chaleur, si Ton tient compte des observations multiples et minutieuses qu'il y avait à eflectuer, du poids des instruments et de leur fragilité, du mauvais état des chemins dans certaines parties du parcours, etc.
('') Cette remarque mérite aussi de retenir Tattention; elle semble indiquer que Périer n'était pas libre tous les jours. Il fallait donc, pour la réalisation de Texpérience, un concours de circonstances, difficile à obtenir. Réunir les compagnons nécessaires (le P. Bannier, minime, le chanoine ]\losnier, les conseillers La Ville et Bégon, le médecin la Porte) ne dut pas être si aisé.
lequel je la fis ce jour-là, m'a plainement consolé du petit desplaisir que m'avaient donné tant de retardemens, que je n'avois pu esviter. »
Le voyage du Bourbonnais ayant été !a cause initiale et principale du retard, au moment de la réception de la lettre de Pascal, Périer n'avait pas à noter par le menu ses déplacements consécutifs. La trame de notre récit se déroule donc claire, logique et normale : il est vrai qu'elle ne suppose point de mensonges, de dissimulations, ni de faux continus. ' C'est que, il ne faut pas l'oublier, et M. Mathieu ne l'a pas fait observer : pour admettre ses conclusions sur Pascal, il est de toute nécessité de supposer que Périer, au premier chef, Gilberte, sa femme, Jacqueline, et même Etienne Pascal (sans parler des savants, amis intimes de la famille, de Paris comme de Clermont, spectateurs muets de cette grande imposture), ont été les complices avérés de l'auteur des Petites Lettres. Si Biaise est un faussaire, toute sa famille fut de connivence avec lui. Et il s'agit, on ne l'ignore point, d'un des milieux les plus nobles et les plus épris didéal qui existèrent en aucun temps, l'un de ceux où l'idée du devoir, où l'angoisse, si j'ose dire, de la perfection morale hantèrent sans relâche toutes les âmes. C'est ce milieu si élevé, si pur, à tous égards, qui se serait associé, par une étrange connivence, au complot livresque de Pascal. Si cela était, il faudrait douter de toute l'humanité et redire la malédiction antique : « Vertu tu n'es qu'un mot! » A quelle étrange médiocrité, — pour ne pas employer une expression plus énergique, — M. Mathieu voue ce groupe familial, dont les anxiétés quasi tragiques, dont les confidences saisissantes de sincérité et empreintes d'un si haut
désir de verlu, ont ému tant de nobles cœurs depuis deux cent cinquante ans!
Car, enfin, Perler, pour ne parler que de lui, est complice, étroitement complice de Pascal, puisque M. Mathieu va jusqu'à attribuer à ce dernier (p. 191) tout le préambule du procès-verbal qui explique les causes du relard de l'expérience. Du reste, si l'auteur de ces lignes est Périer, celui-ci ment, selon la thèse que nous combattons; si elles émanent de Pascal, Périer est inexcusable de les avoir laissé insérer sous son nom, de les avoir authentiquées de sa signature, et encoreplusde les avoir rééditées lui-même en 1663 et en 1664 dans le volume des Traitez de Pascal [chez G. Desprez). Un récit de ses Observations suit immédiatement le /^mMeTexpérienceduPuy-de DAme(l), et tout le monde sait que Périer fut l'auteur de cette édition. En effet, le privilège est libellé à son nom et il figure seul dans cette pièce officielle. Or, pour juger ce que fut la valeur morale de Périer, je renvoie, entre autres textes, au Mémoire de Marguerite Périer, sa fille (2). Si Thomme, qui a eu vis-à-vis du trésorier de France de Clermont, l'attitude héroïque dont ce document nous apporte le témoignage, est capable d'une telle forfaiture, il ne faut croire désormais à l'honnêteté d'aucun homme (3). Mais je
(1) La réédition du Récit est précédée de cq\. Avertissement. « On a aussi trouvé parmy les papiers de M. Paschal un imprimé de l'Année 1648, de l'expérience célèbre faite en ce temps-là sur la montagne du Puy-dc-Domme en Auvergne, que l'on a jugé à propos de joindre aux Traitez précéden-^, parcequelle est extrêmement utile pour leur intelligence, et qu'il n'en reste plus à présent ciiez celtiy qui l'avait imprimée.
(2j Falgère, o/>. cit., p. 431-133.
(8) 11 est piquant de relever (d'après Depping) une noie ailministrative relative à Périer fonctionnaire. « Périer, âgé de
n'ose prolonger ce douloureux examen : je sais que personne ne répondra qu'un pareil soupçon de complicité puisse jamais prendre place parmi les hypothèses de l'histoire.
Il est, parmi les remarques de M. Mathieu sur les déclarations contenues dans la lettre du 15 novembre, une observation qui peut paraître d'une portée inquiétante. Pascal nous dit que, lorsqu'il annonça aux curieux de Paris, et entre autres au P. Mersenne, son intention de faire réaliser la grande expérience par Périer, le savant religieux s'engagea aussitôt par les lettres qu'il écrivit en Italie, en Pologne, en Suède, en Hollande, etc., d'en faire part « aux amis qu'il s'y est acquis par son mérite. » Or, nous dit M. Mathieu, on ne connaît aucune lettre de Desnoyers ou d'Hevelius, de Ricci ou de Baliano, de Ghanut, de Descartes ou de Huygens, oii il soit question de l'expérience annoncée.
Je n'ai pu, comme on le pense, entreprendre toutes les recherches (Qu'imposerait la vérification minutieuse d'une telle assertion. Il m'a suffi cependant de feuilleter pendant quelques instants, à la Bibliothèque nationale, la correspondance du P. Mersenne, pour tomber presque immédiatement sur une lettre de Constantin Huygens, qui a été recueillie dans la correspondance de son fils, et que
55 ans, homme de bien, dévot ; ce n'est pas un homme de grand génie, et duquel on puisse espérer grand service. » Cette note explique bien le caractère subalterne de Périer à l'égard de Pascal, notamment en ce qui touche les expériences.
M.Mathieu necite nulle part(l). Celle lettre adressée, le 3 mai 1648, au Minime parisien, dit ceci :
<( Voyons cependant ce que le jeune Pascal a produict, si pubiici juris est. Cela seroit trop long pour estre remis à nostre venue en France qui n'est pas des plus certaines pour encore. »
Un tel texte mérite au moins les honneurs d'une discussion. S'agil-il du traité complet qui devait remplacer V Abrégé des Expériences nouvelles^ publié en 1647, traité complet que Constantin Huygens souhaitait de voir paraître, dans sa lettre du 6 avril précèdent, où il appelle de ses vœux « le corps » dont le jeune Pascal a déjà donné « le squelette (2) v ? Je n'incline point à le croire. Le texte de Huygens ne semble pas indiquer qu'il puisse s'agir d'un livre. Le savant hollandais n'aurait pas eu besoin de spécifier qu'il était à propos de ne pas attendre, pour le lui remettre, son voyage en France, qui était encore trop éloigné et trop incertain. Assurément, l'envoi eût été fait sans cette recommandation qui n'offrait pas grande utilité.
Il s'agit bien plutôt d'une communication précise sur une découverteouune expérience déterminée, que Constantin Huygens sollicite de son correspondant. Il le prie, si la chose est déjà susceptible d'être divulguée, de la lui mander sans tarder et sans tenir compte de sa venue, possible sans doute, mais aléatoire et trop peu prochaine.
(1) B. N. Mss. nouv. acq. fr. 6206, f» 35 (ancien numérotage).
(2) Ce premier vœu n'implique-t-il pas en même temps le souhait de voir Pascal effectuer de nouvelles expériences ? Constantin Huygens fait entendre de toute manière qu'il attend des clartés nouvelles.
« Produict », s'applique plus probablement à une expérience ou à une série de recherches qu'à une publication. Composé^ écrit^ ou d'autres équivalents eussent été, dans ce cas, sans doute employés de préférence. « Voyons cependant » tend à confirmer ce sens ; une telle formule n'eût pas été de mise pour l'apparition d'un livre qui s'imposait par le fait même de sa mise au jour, et dont l'envoi en Hollande était certain : Constantin Huygens veut savoir tout de suite si une certaine étude est faite. Quant au « si publici juris est », « si la chose est maintenant du domaine public », il faut avouer également qu'on l'appliquerait bien plus volontiers à une expérience donnée qu'à un ouvrage. Un livre appartient par définition au domaine public. Cette incidente latine se concilierait beaucoup mieux avec l'interprétatioû que j'indique. Quoiqu'il en soit, le texte mérite d'être examiné de près. Il n'est nullement impossible qu'il puisse s'appliquer à l'expérience projetée au Puy-de- Dôme. On relève dans ce précieux passage l'indice d'une curiosité que l'annonce du P. Mersenne avait pu faire naître peu de mois auparavant. Au reste, il a pu arriver que le religieux Minime, après avoir proposé àson jeune ami l'annonce à laquelle celui-ci a fait allusion, ait bientôt perdu de vue sa promesse, se contentant par la suite de notifier la chose à deux ou trois correspondants. Dans salettre du 15 novembre, Pascal, — qui alors n'avait que vingt-quatre ans, — tout fier de cette attente possible de plusieurs des grands esprits de l'Europe, aurait exagéré la diffusion de la nouvelle, avec cette propension propre à beaucoup de savants, et qui est de tous les temps et de tous les pays, d'invoquer l'attention dont les honorent les étrangers pour exciter davantage celle
de leurs compatriotes. Et puis, il s'agissait aussi de stimuler le zèle de Périer.
Il n'est guère possible, au cours de cette « défense » déjà longue, d'aborder en détail la discussion du problème, tant de fois agité avant M. Mathieu, et toujours pendant, de savoir quel fut le rôle exact de Descartes dans la genèse de l'expérience du Puyde-Dôme. Je m'efforce, en plaidant pour Pascal, de faire porter exclusivement mon argumentation sur la question posée au commencement de cette étude, et sur les éléments nouveaux introduits par l'article de la Revue de Paris^ pour faire prévaloir la thèse de Pascal faussaire. Sur le point spécial des rapports de Descartes et de Pascal, à propos de la question du vide, M. Mathieu n'a prétendu produire aucune donnée inconnue avant lui. En insistant sur le petit nombre démentions contemporaines de la brochure de 1648, il a toutefois omis de nous faire remarquer que le mathématicien Carcavi, dont il cite cependant la lettre à Descartes, datée de Paris, le 9 juillet 1649, constate la publication de la brochure de Pascal, et la résume de visu à son illustre correspondant :
« Celle que vous me demandez de M. Pascal le jeune, est imprimée il y a desja quelques mois, et a esté faite fort exactement sur une haute montagne d'Auvergne, appellée le Puy de Domme » (1)
Suit une description complète de l'expérience et de ses résultats, si précise même qu'elle pouvait rem-
(1) Correspondance de Descartes, éd., Adam et Tannery, t. V, p. 370.
placer la brochure dont elle transmettait toute la substance scientifique au philosophe, alors en Hollande. Ceci dit, sans intention particulière de justifier Pascal de n'avoir pas envoyé son opuscule à Descartes, au moment de son apparition. Mais il importe de tenir compte de ce fait que V Essai sur les coniques avait été adressé à l'auteur du Discours de la Méthode, par Mersenne, et les Expériences nouvelles par Constantin Huygens. Donc, les deux fois, Pascal, comme la presque totalité de ceux qui avaient des envois à à faire à Descartes, avait usé d'un intermédiaire. N'oublions pas que le grand philosophe, désireux de s'isoler, de restreindre des obligations trop nombreuses à son gré et de diminuer le plus possible une correspondance qu'il jugeait trop absorbante, cachait son adresse avec un soin jaloux, notamment pendant ses séjours en Hollande. Sa Fie, par Baillet, et même ses lettres renferment à cet égard les données les plus probantes. En 1648, Mersenne était toujours l'intermédiaire nécessaire, l'agent scientifique, si j'ose dire, de Descartes à Paris. Or, Mersenne venait de mourir dix-neuf jours avant que l'expérience du Puy-de-Dôme ait été réalisée. Lephilosophe se trouva pendant quelque temps sans intermédiaire attitré avec ses compatriotes. Carcavi remplaça Mersenne seulement huit mois plus tard et conserva peu de temps cette mission de confiance. Pendant cette période d'interruption, le service des envois destinés à Descartes dut rester très difficile. Mais l'auteur des Méditations a pris soin lui-même, sinon d'excuser Pascal, du moins d'expliquer son abstention :
(( J'aurois le droit d'attendre cela (le résultat de l'expérience) de luy plustost que de vous, écrit Descartes à Car-
cavi, le 11 juin 1649 (l), parce que c'est moy qui l'ay advisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l'ay assuré que, bien que, je ne l'eusse pas faite, je ne doulois point du succez. Mais, parce qu'il est amy de M. R(oberval), qui fait profession de n'estre pas le mien, et que j'ay desjà veu qu'il a tasché d'attaquer ma matière subtile dans un certain imprimé de deux ou trois pages (2), j'ay sujet de croire qu'il suit les passions de son amy, lequel ne fait aucunement paroistre... etc. »
En indiquant lui-même ce motif, qu'il croit le bon, Descartes se doutait bien que Pascal ne lui reconnaissait pas la paternité de l'expérience, puisqu'il n'avait pas cru devoir l'avertir de la réalisation de cette dernière. On peut donc, sans risquer de commettre une invraisemblance, s'en tenir, sur cette matière délicate, à l'explication fournie par Descartes lui-même. Au reste, l'occasion nons sera donnée plus loin, au § VIII, de revenir sur ce point.
Comment Pascal traita-t-il sa brochure par la suite? A cela M. Mathieu cous répond ceci :
« Mais voici qui est plus étrange. En 1654, sous le litre Celeberrimœ Matheseos Academiœ Parisiensi, Pascal fait imprimer et distribuer sa lettre de candidature à l'Académie Montmor. Dans l'énumération de ses travaux, nous avons la surprise de ne trouver ni l'expérience du
(1) Ibid., p. 366.
(2) Ceci est inexact. Il s'agissait (V. Ibid., p. 9S),ôes Expériences nouvelles de Pascal qui ont 32 pages. Si je relève le fait, ce n'est certes pas pour signaler une erreur dans Descartes, mais uniquement pour montrer que les allusions inexactes ne sont pas rares dans les documents épistolaires émanés de ce milieu savant.
Puy-du-Dôme, ni le Récit. « Je ne parle pas, dit-il, de mes recherches sur le vide, parce que je suis sur le point de les faire imprimer. » Ce silence est bien singulier, et la raison que Pascal en donne ne Test guère moins; tous les travaux qu'il énumère, de son aveu même, sont inédits; ses seuls titres valables sont donc les Expériences nouvelles et le Récit, qui sont imprimés, et c'est précisément ceux-là qu'il oublie.
« Qu'il ne parle pas volontiers des Expériences nouvelles, dont les conclusions ont été reconnues erronées, cela est assez naturel : Mais le Récit est inattaquable; ridée fondamentale en est admise, dès 1654, par tous les savants dont Pascal sollicite les suffrages, et son véritable titre de gloire est là. Après avoir fait un ardent éloge de tous ses travaux inédits, on comprendrait qu'il se dispensât de louer son expérience du Puy-de-Dôme, et renvoyât les lecteurs au Récit imprimé. Il devrait alors en indiquer le titre, et dire quippe Jam typis mandatum. Ce n'est certainement pas ce qu'il a dit, et tout soupçon de faute d'impression doit être écarté, puisqu'on lit à la suite : et non solum vobis (ut ista), sed et cunctis proditurum. Que Pascal ait oublié, en 1654, un livre (?) (1) qu'il avait fait imprimer à la fin de 1648, il est impossible de l'imaginer; nous voici donc obligé de nous demander quelles raisons il peut avoir pour n'en point parler. »
Suit, dans l'article de M. Mathieu, un développement très important qui nous fournira le sujet de nos dernières observations.
En ce qui touche la liste des travaux de Pascal, j'ai observé, en la relisant {Œuvres de Pascal, édit. Bossut IV, p. 408-411), une particularité qui a échappé à M. Mathieu : dès les premières lignes, le
(1) Toujours cette même expression impropre pour désigner une plaquette de vingt pages qui contribue à égarer les raisonnements de M. Mathieu.
candidat atteste delafaçon laplusnette qu'il s'adresse ;\ des Géomètres, et à la fin de son exposé, uniquement consacré à des travaux de géométrie, il dit explicitement :
« Tels sont les fruits venus à matuiité de mes éludes géométriques, etc. »
C'est donc de parti pris, et parce qu'ilsnerentraient pas dans le cadre voulu de son exposé, que Pascal ne fait pas état de ses travaux dans le domaine de la physique. Il se borne à citer ces derniers pour mé moire, en bloc, et en renvoyant à son Traité complet, dont les deux brochures des Expériences nouvelles — appréciées avec faveurparConstantin Huygens, Descaries,Mersenne, Roberval, Gassendi, le P. Noël, V. Magni, etc., quoiqu'on dise M. Mathieu — et du Récit de la Grande Expérience n'étaient que de modestes pierres d'attente. De telles classifications de travaux, selon les besoins d'une candidature donnée, se font encore tous les jours dans des exposés de titres. Le gros grief fait de ce chef à Pascal, disparaît donc à la lecture de la pièce incriminée.
L'auteur des Pensées n'a rien dissimulé. De toutes façons, il cite exclusivement des études inédites : son grand T/aité va paraître ; tout le monde pourra le juger. Son exposé, suivant les habitudes du temps, avait pour but de faire connaître ce qui ne devait pas être publié. De quelque manière qu'on envisage la question, elle ne présente, à notre avis, aucune sorte d'obscurité. Pascal donne simplement une liste récapitulativede onze nouveaux écrits en géométrie qu'il adresse à des spécialistes sous la forme manuscrite (1).
(l) Aucun des biographes de Pascal ne s'y est trompé. Tous
Nous achèverons celte défense par l'examen d'un des arguments les plus impressionnants et les plus nouveaux, sinon le plus inattendu, produits par M. Mathieu, à savoir l'éclipsé complète de la réputation scientifique de Pascal à partir de 1648. Cet argument couronne, du reste, sa démonstration proprement dite du « faux » :
« Jusqu'à cette date, il passe pour un grand savant;... on l'appelle couramment l'enfant prodige et le nouvel Archimède. Après son Récit, au moment où nous nous attendons à le voir universellement glorieux, on ne parle plus de lui. Les savants semblent éviter de prononcer son nom. Seuls, Carcavi et Fermât conservent des rapports avec lui ; Auzout, son ami d'enfance, Roberval et Petit, les meilleurs amis de son père, paraissent ne plus le connaître. En 1659, le bon Chapelain... à deux reprises, écrit à Huygens que le jeune Pascal est un très grand esprit, que c'est lui qui a inventé Thypothèse de la colonne d'air: Huygens, toujours poli, répond, exactement et point par point, aux deux lettres de son officieux correspondant ; sur Pascal,, les deux fois, il fait la sourde oreille et ne dit mot. Dans les histoires de la science, chaque écrivain célèbre volontiers les travaux de ses compatriotes : les Italiens mettent au premier rang ceux de Torricelli, Baliano et Borelli, les Anglais ceux de Boyle et de la Société Royale, les Allemands ceux
y voieDt une simple liste de travaux mathématiques inédits de Pascal. L'un d'eux dit fort exactement : « En 1651, il faisait hommage à la Société libre de savants, fondée par le P. Mersanne, de onze écrits de géométrie en latin, composés à la même époque )>. Pascal a eu soio de faire remarqué qu'il ne parle pas « de Gnomonia », ni d'innombrables Mélanges qu'il a sur le chantier, parce qu'il juge ces productions « ni assez poussées ni dignes de l'être ».
d'Otto de Gncricke ; les Français semblent oublier Pascal. Uohault, dans ses Physica, ne le nomme jamais. »
J.-B. Duhamel Tignore.
« Mariotte ne le nomme qu'une fois, et bien dédaigneusement : parlant de l'expérience du Puy-de-Dôme, il dit simplement qu'elle est « rapportée dans le livre de M. Pdscdil De V Equilibre des Liqueurs. » Quant à celle de la tour Saint-Jacques, il donne à entendre qu'il doute qu'elle ait été faite... Ce silence est trop obstiné et trop constant pour n'être pas intentionnel. Il est manifeste que Pascal fut l'objet d'une longue malveillance, qu'il fut, sa vie durant, tenu en dehors du monde des savants, et, après sa mort, pendant un demi-siècle, en dehors de rhistoire de la science. Mais il est assez curieux que cette réprobation ne se manifeste que par le silence ; jamais nous n'en trouvons une expression positive. De Pascal, on ne dit ni bien ni mal ; il est simplement l'homme dont on ne parle pas. »
Il n'y a qu'une seule réponse à faire et péremptoire : le grand complot exposé par M. Mathieu n'existe point. On va pouvoir en juger. Il reconnaît que Carcavi et Fermât conservèrent des rapports avec lui. Ce qu'il faut ajouter, c'est que ces rapports furent empreints non seulement d'une extrême affection, de la part de ces deux hommes, mais encore, de la part de Fermât, d'une tendresse touchante. Qu'on en juge par les lettres du célèbre savant toulousain, l'un des plus grands géomètres de notre pays :
u Monsieur, — écrit-il à Carcavi, en 1659, — j'ai été ravi d'avoir eu des sentiments conformes à ceux de M. Pascal, car j'estime infiniment son génie, et je le crois très capable de venir à bout de tout ce qu'il entreprendra. L'amitié qu'il m'offre m'est si chère et si considérable, que je crois ne point devoir faire de difficulté d'en faire quelque usage en l'impression de mes traités..,
J'enverrai succinctement à M. Pascal tous mes principes et mes premières démonstrations, de quoi je vous réponds à l'avance qu'il tirera des choses non seulement nouvelles et jusqu'ici inconnues, mais encore surprenantes. Si vous joignez votre travail avec le sien, tout pourra succéder et s'achever dans peu de temps... Si M. Pascal goûte mon ouverture, qui est principalement fondée sur la grande estime que je fais de son génie, de son savoir et de son esprit... »
Écoutons maintenant Fermât écrivant à Pascal, un an plus tard, en août 1660 :
« Monsieur, dès que j'ai su que nous sommes plus proches l'un de l'autre que nous n'étions auparavant, je n'ai pu résister à un dessein d'amitié dont j'ai prié M. de Garcavi détre le médiateur : en un mot je prétends vous embrasser et converser quelques jours avec vous ; mais parce que ma santé n'est guère plus forte que la vôtre, j'ose espérer qu'en cette considération vous me ferez la grâce de la moitié du chemin, et que vous m'obligerez de me marquer un lieu entre Clermont et Toulouse, où je ne manquerai pas de me rendre vers la fin de septembre ou le commencement d'octobre. Si vous ne prenez pas ce parti, vous courrez hasard de me voir chez vous, et d'y avoir deux malades en même temps. J'attends de vos nouvelles avec impatience, et suis de tout mon cœur, tout à vous, Fermât. »
Il faudrait pouvoir citer l'admirable réponse de Pascal, mais il suffit de ces deux citations pour prouver que le prétendu faussaire avait gardé l'estime et l'affection profondes du plus grand savant français de son temps (1). C'est même en lisant la correspondance que ce dernier et Pascal échan-
(1) Je renvoie encore à la lettre de Fermât à M*", du 16 février 1659. On peut consulter Tédition des Œuvres de Fe>?>i«/ publiée par Henry et Tannery.
gèrent, et en étudiant aussi l'Histoire de la Roulette^ qu'on peut se rendre compte des liens qui continuèrent d'exister, après 1648, entre l'auteur des Petites Lettres et M . de Roberval, vieil ami de son père (1), sans parler du chevalier de Méré, ni de M. de Sluze, ni de Bellair, ni du grand juriste Domat (2), ni d'autres noms non moins estimables. Je ne parlerai ici que des génies de premier rang : d'abord lïuygens, que M. Mathieu nous représente comme ayant ignoré Pascal, à partir de 1648. Veut-on savoir comment s'est traduite à tous les yeux celte ignorance? Ouvrons les dix volumes de la Correspondance de Christian HuygenSy dans ses Œuvres complètes publiées à La Haye chez NijhofT (1888); si nous nous contentons de feuilleter les tables nous trouvons, postérieurement à 1648, un total de plusieurs centaines de passages consacrés à Pascal et à ses travaux; nous constatons que plusieurs d'entre eux émanant de Huygens lui-même, renferment quelquesuns des plus beaux éloges dont Pascal ait jamais été l'objet, — le plus beau peut-être — ; et si nous feuilletons avec patience, feuillet par feuillet, chacun de ces remarquables in-quarto, nous voyons que le nombre considérable des mentions relevées aux tables peut être notablement accru (3). Il serait aisé de composer à l'aide de ces textes empruntés à la correspondance de C. Huygens et à celle de ses amis, une anthologie fort curieuse sur Pascal et ses travaux ;
(1) Lettre de Pascal à Fermât du 29 juillet 1654, etc.
(2) En ce qui concerne Auzout et Petit, il nous reste trop peu de documents émanant de ces personnages pour qu'il soit permis de rien affirmer avec certitude.
(3) il est bon de faire observer qu'il se trouve, au tome V,un certain nombre de mentions relevées dans la table au nom de Pascal, qui s'appliquent à un horloger de ce nom.
les biographes de celui-ci auraient beaucoup de données à y puiser, qui semblent avoir été négligées jusqu'à présent. Voici quelques extraits très sobres de ces documents, si précieux pour la démonstration qui nous occupe et si instructifs à tous égards. Il faudrait suivre à travers ces pages les témoignages multiples de l'admiration et de l'affection du grand physicien, sa sollicitude pour la santé de Pascal, son désir maintes fois renouvelé de le rencontrer à Paris, son chagrin si fortement exprimé, à la nouvelle de la mort de l'auteur du Traité de i Equilibre des Liqueurs (1). Et à ce point de vue spécial, il y aurait à glaner dans cette correspondance plusieurs jugements sur Pascal, dignes de faire partie d'un recueil de ses « épitaphes » (2).
Voici d'abord la lettre que Christian Huygens écrivait de la Haye, le 5 février 1659, à M. Dettonville, c'est-à-dire à Pascal, en réponse à une lettre et à un envoi qu'il avait reçus de lui. Huygens savait parfaitement (est-il besoin de le faire remarquer ?) que Pascal et Dettonville n'étaient qu'un même personnage. Il suftit d'examiner, au tome II de la Cov' respondance de Huygens^ les lettres reçues et envoj ées par le savant hollandais pendant celte période, sans parler de la lettre de Pascal en date du 6 janvier 1659, pièce dont je recommande la lecture (3).
(1) Sans parler de quelques remarques piquantes sur le jansénisme de Pascal.
(2) Sluze à Huygens, août 1663 « De celeberrimi Pascaliîi obitu certicvem me reddidit idem Monconisius,non sine magno animi mei mœrore^ qui viri doclrinam et humanitatem maximi ferebam... », etc.
(3) Dans cette lettre fort intéressante à tous égards, Pascal remerciait Huygens d'un présent qu'il avait reçu de lui par l'intermédiaire d'un gentilhomme français.
« Monsieur, mande Iluygens à Pascal, le gentilhomme inconnu no peut vous avoir fait entendre que la moindre partie de l'estime que j'ai pour vous; et si vous n'en croyez beaucoup davantage, vous ne savez non plus combien j'ai eu de joie en recevant celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; ne pouvant l'exprimer dignement, je vous dirai seulement que je me crois bien plus heureux qu'auparavant, après avoir reçu les offres de votre amitié, et que je réputé cette acquisition pour la plus insigne que j'aie à faire jamais. Je suis si loin de croire de l'avoir méritée par l'accueil que j'ai fait à cet excellent homme, qu'au contraire je sais bien qu'il faut que j'en demande pardon... Je le prierai donc de ne point s'en souvenir, et vous, Monsieur, de croire qu'à l'avenir jft lâcherai de m'acquitter mieux envers ceux qui m'apporteront de vos nouvelles. J'ai été bien aise de voir que mon invention des Horloges est dans votre approbation, quoique les éloges qu'il vous a plu lui donner sont beaucoup au-dessus de ce qu'elle mérite. Aussi ces choses ne sont-elles propres qu'à acquérir du crédit aux Mathématiques parmi le commun des hommes ; au lieu que des Lettres comme vous allez nous en produire, seront suivies, avec raison, de l'admiration et de l'étonnement des plus savants. Je ne suis pas de ce nombre ; mais j'ai un désir incroyable de voir la suite de cette merveilleuse lettre, dont vous m'avez fait la faveur de m'envoyer le commencement, et d'autant plus que cet échantillon me fait espérer que nous y trouverons les choses les plus sublimes traitées avec toute la clarté et évidence possible. Vous ne devez pas craindre de grossir vos paquets de ces feuilles si précieuses ; mais croire au contraire que vous m'obligerez infiniment de le faire le plus tôt que vous pourrez. J'ai essayé quelques-uns de vos problèmes... j'ai commis une erreur assez lourde, de laquelle je ne me suis aperçu que depuis avoir vu que mon calcul ne répondait pas au vôtre... J'ai prié M. de Garcavi de vous communiquer ce
que j'avais ajouté dans ladite lettre... Je ne vous parle de ces choses que... afin que vous m'en estimiez d'autant plus digne de profiter de votre instruction. Je souhaite que ce puisse être bientôt, et il me tarde fort de joindre la qualité de votre Disciple à celle de, Monsieur, votre, etc. »
Voilà, si je ne me trompe, l'un des plus beaux éloges qui aient jamais été écrits touchant le génie scientifique de Pascal, et il émane de Huygens, et il est daté de 1659.
Huygens écrit, le 5 février 1659, à M. Du Gast, qu'il croit, par suite d'une confusion assez singulière, être l'auteur des Provinciales :
« Car assurément, Monsieur, ce n'est pas pour ce petit présent mais pour ce que vous y avez ajouté du vôtre en le donnant à monsieur Pascal que cet Illustre m'a cru mériter son amitié. C'est un bonheur plus grand que je n'aurais osé Pespérer, et que je tâcherai de me conserver tant que je vivrai, me souvenant toujours que c'est à votre bonté que j'en ai toute l'obligation... je me contente de vous savoir comme étant beaucoup au dessus de ce que vous avez voulu paraître et comme auteur d'une œuvre qui fait aujourd'hui tant de bruit [les Pro" vinciales) et qui montre que véritablement vous êtes un des plus grands hommes du siècle. »
Le 31 août 1662, à la nouvelle de la mort de Pascal, Huygens écrit à Tun de ses parents :
« Je suis très marri de la mort de l'incomparable Monsieur Pascal, quoiqu'il y eût déjà longtemps qu'il était mort pour la géométrie. J'avais toujours espéré qu'il se remettrait de sa faiblesse et qu'il reprendrait quelque jour celte étude où il a si fort excellé. M. le Duc de Roannez perd en lui un i^rand ami, et il faut lui en faire vos condoléances et les miennes, etc.. »
Mais la réponse la plus inattendue peut être que
l'on puisse fournir en ce qui touche Huygens réside dans cette circonstance que, contrairement à ce qui a été affirmé d'une façon si formelle par M. Mathieu, le savant hollandais, dans sa réponse du 11 septembre 1659 à la lettre de Chapelain du 20 août, (je parle de la lettre la plus explicite et la plus enthousiaste qu'ait écrite Chapelain à propos de l'auteur des Petites Lettres) (1), n'a pas « fait la sourde oreille » en ne disant mot sur Pascal. Voici ce qu'écrit Huygens à l'écrivain français, après avoir exprimé ses regrets de n'avoir pas vu en France la machine de Pascal et noté que Bellair lui en a envoyé un dessin. Il ajoute que la machine elle-même est en route :
a J'estime Pascal infiniment^ et pour ceci (la machine arithmétique) et pour son savoir dans la géométrie^ dont il a donné la preuve et qu'il m'a dédiée. »
Nous voilà loin de ce silence dédaigneux et absolu dontnousparlele critique de Pascal. Comme Huygens avaitdéjà formulé nombre de fois sa profonde estime pour Pascal à ses correspondants français, il n'avait pas à y insister davantage.
Le 2 septembre 1660, Huygens écrit à Chapelain :
« Je ne me réjouis pas peu quand je pense au bonheur que j'aurai bientôt de vous voir avec MM. de Montmor, Conrart, Pascal et tant d'autres personnes illustres. »
Ailleurs, il cite encore (0 juillet 1690) les hypothèses sur la pesanteur qui ont servi à M. Pascal, Torricelliet autres. Mais il est impossible de tout signaler.
(1) H est à noter que les deux lettres de Chapelain du 20 août et du 15 octobre 1659 renferment les allusions les plus intéressantes et les plus laudalives touchant l'expériencft du Puy-de-Dôme. Chapelain se fait en cela l'interprète du sentiment de beaucoup d'écrivains en vue, prosateurs ou poètes, à l'égard de Pascal.
L'admiration que Huygens éprouvait à l'égard de Pascal était si connue de tous les amis du grand Hollandais que ceux-ci se plaisaient à y faire allusion dans leurs lettres. Je n'en citerai qu'un exemple, emprunté à une épître de Garcavi. Ce savant donne à Huygens les nouvelles les plus circonstanciées sur la santé de Pascal, sur le caractère de sa maladie, sur l'amélioration que lui a procurée l'air de la campagne, et il ajoute :
« Je vous entretiens de tout ce détail, parce que je sais l'estime que vous faites d'une personne si extraordinaire et Taffection particulière qu'il a pour tout ce qui vous concerne. »
Le 12 janvier 1663, Sluze s'adresse à Huygens pour avoir des nouvelles précises de la santé de Pascal et de l'état de ses travaux. L'auteur des Pensées était mort depuis quelques mois. Signalons encore une admirable lettre de Bellair à Huygens du 22 septembre 1659.
Nous voilà bien loin, je le répète, de toutes les affirmations si accablantes pour Pascal, que nous avons empruntées plus haut à l'article de M. Mathieu.
Il est encore un autre savant contemporain, et parmi les plus célèbres, dont M. Mathieu a complément omis le précieux témoignage. Il s'agit de Gassendi qui est peut-être, de tous les philosophes et physiciens du temps de Pascal, celui qui s'est occupé le plus longuement de l'expérience du Puyde-Dôme. Il lui a consacré, en effet, dans ses Physica tout un long chapitre de 6 ou 7 grandes pages infolio, qui nous fournit le récit le plus complet et le plus détaillé qui nous soit parvenu, en dehors du procès-verbal de Périer, sur les observations du
19 septembre 1G48. On le trouvera dans l'édition des Œuvres complûtes de Gassendi (Lyon, 1658, in-fol., tome I, p. 211 ot suivantes). Ces pages sont tout à fait contemporaines de l'événement.
Le grand philosophe épicurien y rapporte même, dès le début de sa nouvelle étude : De novo circa inane experimento^ un curieux témoignage d'Auzout qui Ta instruit, au moment où il se trouvait encore i\ Paris, du rôle joué par Pascal dans la préparation de l'expérience d'Auvergne. On trouvera en note ce texte qui atteste la prodigieuse réputation du jeune physicien, et qui prouve avec évidence, contrairement à l'affirmation de M. Mathieu, que les savants lesplus notoires s'entretinrent du projet de Pascal (1).
Gassendi proclame avec enthousiasme la part essentielle qui revient à l'auteur des Provinciales dans cette mémorable entreprise scientifique.
Chose infiniment curieuse et qui ne semble pas avoir été signalée encore, ce fut par une description de M. Mosnier, chanoine de l'église cathédrale de Clermont, et compagnon de Périer dans l'ascension du 19 septembre, que Gassendi connut les détails de l'expérience. Or, ces détails très circonstanciés, qui occupent plusieurs pages, sont entièrement conformes à ceux du procès-verbal de Périer. Peut-être cette relation de Mosnier entre-t-elle dans des indications plusnombreuses etplus précises encore que celle de Périer. Il y aurait là une comparaison fort utile à
(1) <( Non haereo item quln ohservalio lenlata, perfeclaqiie fuerit auspiciis illius eximii seu incomparabilis potius adolescents Pascalii, cujus mentionem factam hahes in ea Disserlatiuncula qux est inscnpta : de nupero circa Inane Expérimente, Jiempe eruditus Auzùtius... Jiarravii, cum adhuc Parisiis versarer, dédisse illum operam ut id negotù in Avvernia ubi montes praealti sunt, executioni demandaretur. »
— ol —
entreprendre, que je ne puis, à mon grand regret, développer à cette place. Quoiqu'il en soit, ce document inséré dans le De loco et duratione rerum de Gassendi, est essentiel à consulter pour Thistoire de l'expérience du Puy-de-Dome.
Que Rohault, le grand ami et le confident attitré de Molière, ait toujours ignoré Pascal, rien de moins exact. Consultons, en effet, son Traité de physique (éd. de 1723, chez G. Desprez et Dessessartz), qui, dans la première partie — c'est-à-dire dans celle qui concerne la Physique proprement dite — ne cite aucun nom de savant de l'époque, sau une fois peut-être Descartes, et seulement dans la Préface. Dans ce traité d'allure générale et didactique, où l'auteur ne cherche qu'à tracer un tableau succinct de l'état de la science au temps où il écrit, e non delà manière dont celle-ci s'est formée, on trouve, dis-je, un récit fort précis de la Grande Expérience. Ce morceau fait partie du chapitre XII (page 100), e figure au seul endroit où il pouvait être question des travaux de Pascal sur la physique :
« On a fait à peu près la même chose en Auvergne; où, après avoir fait rexpérience dans un des plus bas lieux de la ville de Clermont, on l'a faite après sur le sommet du Puy-de-Dôme, qui est une montagne voisine, élevée d'environ cinq cens toises pardessus le lieu do la première expérience; et la diiïérence des hauteurs du mercure s'est trouvée d'un peu plus de trois pouces.
({ Comme cette expérience est plus sensible que la mienne, si elle a été faite, ainsi qu'il est à croire, dans toute l'exactitude que l'on peut souhaiter, elle nous peut fournir un moyen assez facile de connaître jusqu'à quellehauteur s'élève toute la masse de l'air, en supposant qu'il soit partout autant condensé qu'il est proche de la terre.»
Suivent un certain nonabre d'autres réflexions sur l'expérience du Puy-de-Dôme. Il est impossible de dire après cela que Rohault a négligé cette dernière. Ajoutez à cela que ce physicien cite presque constamment ses propres expériences, et qu'il lui arrive très rarement d'exposer celles de ses prédécesseurs. Les seuls noms propres évoqués par lui se rencontrent dans la seconde partie consacrée à la cosmographie, au cours de quelques pages du début, parce que Rohault n'a pu refaire les observations astronomiques de Copernic, Galilée, Tycho-Brahé, Huygens et Gassini. Donc, encore un nom à rayer de la liste de ceux qui ont voulu ignorer Pascal.
Un autre génie universel, Leibniz, peut-être la plus haute autorité scientifique du siècle, depuis Descartes, écrivait à son tour ceci — en 1676, quatorze ans après la mort de Pascal — au neveu de celui-ci, Etienne Périer, conseiller à la cour des Aides de Glermont-Ferrand, et élève de son oncle :
<( Monsieur, vous m'avez obligé sensiblement, en me communiquant les manuscrits qui restent de feu M. Pascal, touchant les Coniques. Car, outre les marques de votre bienveillance, que j'estime beaucoup, vous me donnez moyen de profiter par la lecture des méditations d'un des meilleurs esprits du siècle ; je souhaiterois pourtant d'avoir pu les lire avec un peu d'application... Néanmoins, je crois le^ avoir lues assez pour vous dire que je les tiens assez entières et finies, pour paroître à la vue du public. (Suivent deux pages et demie d'explications techniques.) Je conclus que cet ouvrage est en état d'être imprimé, et il ne faut pas demander s'il le mérite ; je crois même qu'il est bon de ne pas tarder davantage... Je souhaiterois de pouvoir vous donner des marques plus convaincantes de l'estime que j'ai pour
vous et de la p&ssion que j*ai pour tout ce qui regarde feu M. Pascal... »
Il est clair que Leibniz ne sait rien de celte conspiration du silence dont on nous parle.
Il est certain, d'autre part, que les amis les plus intimes de Descartes n'entrèrent pas davantage dans cette conspiration singulière. Chanut, en particulier, — et l'on sait toute la signification de ce nom en ce qui touche les derniers temps de la vie de l'auteur des Méditations, — même après 1649, resta en excellents termes avec la famille de Pascal, complice nécessaire du faux, ne l'oublions pas. Le confident de Descartes correspondit avec Périer, notamment le 28 mars et le 24 septembre 1650 (1), pour lui envoyer des observations faites par Descartes et par lui, à Stockholm, sur les diversités des élévations et des abaissements du vif argent dans un tuyau vide d'air, et qui devaient servir aux travaux de Pascal. La première de ces lettres (qui raconte la mort de Descartes arrivée le 11 février) se termine ainsi :
« Je souhaitte de tout mon cœur que Monsieur Pascal, vostre beau-frçre, qui a le temps, et un esprit merveilleux,
(1) Traitez de l'Equilibre des Liqueurs, etc., par Monsieur Pascal, Paris, Guillaume Desprez, p. 195-209 : Re'cit des observations faites par M. Périer... à Clermont.., à Paris, par un de ses amis', et à Stockholm, en Suéae, par Messieurs Chanut et Descartes. Le début de ce Récit prouve que les observations qui y sont rapportées furent faites uniquement sur la demande et en vue des recherches poursuivies par Pascal : « Après l'expérience que je lis au Puy de Domme, dit Périer, dont la résolution est cy-dessus, Monsieur Pascal me manda de Paris à Glermont où j'estois, que non seulement la diversité des lieux, mais ausei la diversité des temps en un mesme lieu, selon qu'il faisoit plus ou moins froid ou chaud, sec ou humide, causoient de différentes élévations ou abaissemeo-s du vif argent dans les tuyaux. >»
trouve en cette matière quelque ouverture de conséquence pour la Physique ; je me tiendrois heureux que nostre Septentrion luy donnât quelques Observations qui peussent aider sa spéculation ; elles me seront d'autant plus chères que, par leur moyen, je vous écriray plus souvent, etc. »
Donc, pas d'incertitude : les observations étaient destinées à Pascal , ce fait essentiel est ainsi établi par un texte décisif. Or, il est certain que ces observations, envoyées à Pascal par Tintermédiaire de Perler, avaient été commencées par Descartes seul, en octobre (depuis le 21) et novembre 1649, à Stockholm, peu de jours après sa venue en Suède, avant l'arrivée de Chanut, qui ne revint dans la capitale de la Suède que le 20 décembre suivant (1). Ensuite, elles furent continuées simultanément par Descartes et par Chanut, jusque vers le 11 février 1650, sauf quand ils étaient malades. Après la mort de Descartes, Chanut continua seul.
Il est impossible de supposer que Descartes fît ces observations sans savoir à qui elles étaient destinées. Nous voyons, en effet, [Traitez^ p. 205) Chanut faire cette remarque incidente :
«... Ce 'que je ne puis croire qui ait échappé à des observateurs exacts comme vous estes, et je croirois plutost que vous vouliez exercer l'esprit de M. Descartes en luy celant cette particularité. »
Voici trois autres passages non moins probants. Le premier est emprunté au Récit des Observations de Périer :
(1) Correspondance de Descartes, V, p. 445, 447, 448. Les excellents éditeurs de cette Correspondance ont cru à torJ; que le texte qu'ils citent (p. 418, lignes 12 et suiv.,) était de Pascal; il est de Périer.
« Et je me donnay l'honneur d'en écrire aussi à M. Chanut, dont le mérite et la réputation sont connus par toute l'Europe, qui estoit pour lors Ambassadeur en Suède, lequel me fist la faveur d'agréer ma prière et de m'envoyer pareillement les observations que luy et M. Descartes firent à Stockolm depuis le 21 octobre 1G49, jusques au 24 septembre lôoO, comme je lui envoyois aussi les miennes. »
Second texte, emprunté à la lettre de Chanut à Périer, du 28 mars 1650 :
« Le serviteur de M. Descartes en s'en allant ne s'est pas souvenu de me laisser le mémoire des observations du vif argent, tel qu'il vous fut envoyé... J'ay adjoûté à mes observations du chaud et du froid, sec et humide» trouble et serain, celle des vents regnans, qu'il me semble que feu M. Dascartes n'avoit pas observé. »
Et dans la lettre de Chanut à Périer, du 24 septembre 1650, nous relevons encore ceci :
« Cependant afin que vous tiriez quelques petites satisfactions de la peine que vous avez prise de m'écrire; je vous diray que feu M. Descartes s'estoit proposé de continuer cette mesme observation dans un tuyau de verre, vers le milieu duquel il y eût une retraite où un gros centre, environ à la hauteur où monte à peu près le vif argent, au-dessus duquel vif argent mettant de l'eau jusqu'au milieu environ de la hauteur qui reste au-dessus du vif argent, il auroit veu plus exactement les changemens. J'ay voulu essayer ce moyen »
Aucun doute ne peut subsister à cet égard : Descartes a fait ces observations pendant près de quatre mois, les sachant destinées non seulement à Périer, mais surtout, et en premier lieu, à Pascal. Chanut constate cette destination, à plusieurs reprises, dans ses lettres. Que de consé-
quences considérables à tirer de ce fait, nié d'une façon complète par M. Mathieu (1)! Il est vrai que SI l'on peut constater entre Descartes et Tauleur aes Pensées des rapports scientifiques après 1648, tout le systènae du faux, dont le vol commis par Pascal forme en quelque sorte la clef de voûle, se trouve ébranlé (2). On ne saurait méconnaître cependant que les observations parallèlement poursuivies à Clermont (3), à Paris et à Stockholm commencèrent le l" août à Paris; celles de Descartes sont donc postérieures de deux moi& et demi puisqu'elles commencèrent le 21 octobre. Il est
(1) Dans son premier article (p. 571) il écrit ceci : « Les bons rapports qu'on suppose dans la suite entre Pascal et Descartes sont imaginaires. Périer connaissait Chanut qui, avant d'être ambassadeur en Suède, avait été trésorier du roi en Auvergne; en 1650, il lui envoya ses observations sur le baromètre; Chanut lui communiqua les siennes et lui parla avec respect et tendresse de Descartes qui venait de mourir. Ces deux lettres de Chanut, publiées par Périer, ne disent rien de plus ; rien n'indique que Descartes ait approuvé ce commerce, ni même qu'il l'ait connu; on dirait plutôt qu'il y eut là, de la part de Pascal, ou au moins de sa famille, une tentative de rapprochement qui demeura vaine. »
(2) La thèse que nous soutenons ici est celle de Baillet {Vie de Descartes, tome II, pages 333 et 381), qui écrit en 1691 : « De sorte qu'ayant trouvé cette belle expérience (celle de Pascal) de plus en plus conforme à ses principes contre l'intention des défenseurs du vide, il se fit un plaisir particulier de la continuer encore en Suède avec M. Chanut, l'ambassadeur, et joindre leurs découvertes communes avec celles que M. Pascal et M. Périer faisaient en Auvergne. » — « Loin d'accorder à M. Descartes la réfutation qu'il lui avait fait espérer de sa matière subtile, M. Pascal ne voulut plus songer qu'aux moyens de mériter son amitié, comme avaient déjà fait M. son Père, nouvellement revenu de l'intendance de Rouen, et M. Périer son beau-frère, par la médiation de l'ambassadeur de Suède, leur ami commun. »
(3) Les observations étaient faites depuis cinq ou six mois à Clermont par Périer, quand celui-ci s'avisa de demander des observations comparatives à Paris et à Stockholm.
évident que si on tient compte non pas seulement du temps nécessaire pour la transmission de la lettre de Périer ou de celle de Chanut, mais surtout du voyage de Descaries, qui n'arriva à Stockholm que dans les premiers jours du mois d'octobre, la concordance est absolue et ne laisse place à aucune incertitude. Descartes, sans doute prévenu, ou plutôt prié par une lettre de Chanut, reçue dès son arrivée (1), se mit donc à l'œuvre, deux semaines environ après son débarquement dans la capitale de la Suède, — à peine le temps nécessaire pour les présentations et l'installation matérielle. — On ne saurait souhaiter sûrement une diligence plus grande ni témoignant de dispositions plus favorables. Donc, chez lui, la mauvaise humeur, s'il y en eut jamais, causée par l'oubli de Pascal, n'avait pas persisté, tant s'en faut. Et cependanl, les dernières lettres où il s'occupe de l'expérience du Puy-de-Dôme et de celui qui l'avait fait réaliser, sont à peine antérieures de quelques semaines.
« Je vous suis très obligé, — écrit-il de la Haye, le n août 1649, à Garcavi, en réponse à la lettre que nous avons citée plus haut et qui résumait l'expérience, — de la peine que vous avez prise de m'écrire le succez de l'expérience de M. Pascal touchant le vif argent, qui monte moins haut dans un tuyau qui est sur une montagne que dans celui qui est dans un lieu plus bas. J'avois quelque interest de le sçavoir, à cause que c est moy qui l'avois prié, il y a deux ans, de la vouloir faire, et je l'avais assuré du succez, comme estant entièrement conforme à mes principes, sans quoy il n'eust eu j»arde d'y penser, à cause qu'il estoit d'opinion con-
(1) Baillet, Vie de Descartes, II, p. 387-388 et Correspondance, V, p. 447.
traire. FA pour ce qu'il m'a cy-devant envoyé un petit imprimé, où il décrivoit ses premières expériences touchant le vuide, et promettoit de réfuter ma matière subtile, si vous le voyez, je serois bien aise qu'il sceust que J'attens encore celte réfutation, et que je la recevrey en très bonne part, comme j'ay tousjours receu les objections qui m*ont esté faites sans calomnie. Si on m'envoye celles que vous me faites espérer du P. Magnan... »
Le 24 septembre 1619, Carcavi lui répond de Paris :
« J'ay écrit à Monsieur Pascal, qui n'est pas encore de retour en cette ville (il était à Clermont) ce que vous avez désiré que je luy fisse sçavoir de vostre part touchant l'expérience qu'il a fait faire du vif argent. »
Nulle trace de malveillance ni d'indignation dans tout cela.
Pour en revenir à Chanut, sa sympathie pour la famille Pascal demeura intacte. Après les preuves de ce fait rapportées plus haut, il est bon de dire encore que, le 24 septembre 1650, il termine ainsi la seconde de ses lettres à Périer :
« Si cet entretien que vous m'avez fait la faveur d'agréer ne réussit pas à vous avancer dans la connaissance de la nature ; au moins servira-t-il, s'il vous plaît, à entretenir notre amitié. Je vous demande aussi que vous me fassiez la faveur de m'aider à conserver celle de Messieurs Pascal. Ma femme et moy présentons nos très humbles baise-mains à Madame Périer et à Mademoiselle Pascal, et ne sommes pas sans espérance que nous aurons quelque jour le bonheur de vous saluer dans la Province. »
Quant à l'affirmation émise sur l'attitude de Mariotte à l'égard de Pascal et de son œuvre scienti-
fique, j'avoue que j'ai été bien surpris en la lisant. Mariotte ignorant Pascal ou en parlant une seule fois dédaigneusement : mais c'est le contraire de la réalité I Le grand physicien, né en 1620, et dont une loi célèbre a popularisé le nom, n'avait à citer Pascal que dans deux de ses traités ; le Traité de la nature de l'Air, le plus original de ses travaux, et celui du Mouvement des Eaux, publié après sa mort par La Hire,etqui est l'ouvrage le plus étendu de son œuvre, celui qui contient la description du Vaic de Mariotte. Je renvoie à l'édition de La Haye, 1740, 2 vol. in-4''. Le Traité de la nature de l'Air se trouve au tome P'\ pp. 149-182. On n'y rencontre aucune allusion aux anciennes expériences concernant le vide : seuls deux auleurssont nommés et citésavec détail dansl'exposé de cette grande question de la Physique, et l'un d'eux est Pascal. Voici en quels termes :
« Pour confirmer la bonté de ce calcul de la hauteur de l'air, je l'appliquerai à deux célèbres observations, dont l'une est rapportée dans le livre de Monsieur Paschal : De VÉquilihre des Liqueurs, et l'autre a été faite depuis quelques années par M. Cassini. Celle de Monsieur Cassini est telle (suit la description de son expérience). La seconde observation a été faite sur une haute montagne proche la ville de Clermont en Auvergne^ dont voici les principales circonstances. »
Puis, il nous donneunrésumécirconstanciéde l'expérience et ensuite des conclusions très amples sur les résultats et les conséquences de ces observations. Aucun autre physicien disparu n'a reçu un pareil honneur de Mariotte. On voit ce qu'est « le dédain » de ce grand physicien, parlant de la célèbre expérience du Puy-de-Dôme.
En ce qui touche l'allusion de l'abbé Mariotte aux
obsefvations de la Tour Saint-Jacques, voici le texte qui les contient (p. 174) :
« M. Toinard m'a dit qu'il a trouvé à Orléans 5 lignes de différence sur 300 pieds de hauteur. Monsieur Rohaut donne 3 lignes de différence pour une hauteur de 21 6 pieds. Quelques autres ont assuré avoir trouvé 2 lignes de différence sur la hauteur de J48 pieds en la tour de S. Jacques de la boucherie à Paris. La première observation donne 60 pieds pour ligne ; la seconde 72, et la troisième 74. »
Il suffît d'examiner ce passage pour se rendre compte que Mariotte, en employant cette expression : « d'autres ont assuré », vise exclusivement les différences de résultats de ces observations et les chances d'erreur qu'elles comportent. Cela est si vrai qu'il remarque aussitôt qu'il a fait deux expériences analogues à l'Observatoire...
« Je recommençai l'expérience avec Messieurs Cassini et Picardj et nous trouvâmes quelques inégalitez entre deux différentes observations. »
Et il insiste sur les différences que présentent ces diverses expériences. Pour quel motif aurait-il mis en doute l'expérience si simple, si aisée de la Tour Saint-Jacques? Et son intention de ne contester en aucun cas l'autorité de Pascal est si évidente qu'il cite aussitôt après ces remarques, à la page suivante, a la célèbre expérience de M. Pascal » pour confirmer la bonté de son calcul de la hauteur de l'air.
Passons au Traité de l'Equilibre du Mouvement des Eaux du même Mariotte. Ce Traité est une publication posthume faite par les soins de La Hire, professeur au Collège de France et membre de l'Académie des Sciences, né en 1640, par conséquent de dix-
sept ans seulement plus jeune que Pascal, et mort en 1719. Confident de Mariette, La Hire fit précéder le Traité de son ami d'une préface explicative dans laquelle il raconte au public la genèse de l'ouvrage.
Citons-en le début :
« Ceux qui jusqu'à présent ont écrit des Hydrauliques, nous ont donné chacun en particulier des remarques très curieuses sur la pesanteur, sur la vitesse et sur plusieurs autres propriétés des Eaux. Le Traité de V Équilibre des Liqueurs de M. Pascal est un des plus considérables, tant pour les belles découvertes qu'il a faites, que pour les propriétés singulières qu'il démontre d'une manière si claire et si convaincante, que nous ne pouvons pas douter que ce grand Génie n'eût entièrement épuisé cette matière s'il avait examiné toutes les parties qui la composent.
« n y avait plusieurs années que M. Mariotte s'appliquait avec un soin extraordinaire à faire les expériences qui sont dans le Traité de M. Pascal, pour voir s'il n'aurait point négligé des circonstances particulières qui lui pussent donner lieu de remarquer quelque chose de nouveau. En efTet, dans ses expériences il a fait plusieurs observations que l'on ne trouve point dans le petit livre de M. Pascal, ni dans les autres qui l'ont précédé; et il se trouva ensuite insensiblement engagé dans la partie de cet Ouvrage qui a de plus grandes utilitez, comme la mesure, et ce que l'on appelle la dépense des Eaux suivant les différentes hauteurs des réservoirs ».
Ainsi, nous possédons le témoignage le plus probant, le plus formel que Ton puisse souhaiter : comme physicien, Mariotte continue si bien Pascal qu'il prend ses expériences comme point de départ et comme base principale d'études. Et, du même
coup, rendant à l'auteur de Y Equilibre des Liqueurs Tadmiration de son successeur, nous découvrons à Pascal un autre continuateur, un adepte non moins fervent de son génie, dans la personne de La Hire,, l'un des meilleurs physiciens, et des plus estimés, de la seconde moitié du xvii' siècle.
Décidément Pascal n'est ni oublié, ni méconnu, ni méprisé. De cet étrange complot, tramé soi-disant contre sa gloire, tout s'évanouit jusqu'aux apparences: un chœur de louanges magnifiques l'a fait rentrer dans le néant.
Ai-je besoin de conclure ? Les textes sont là irréfutables, qui ont déjà produit, chez tout esprit noti prévenu, cette conviction invincible : « Pascal n'est pas un faussaire. »