DES TEMPS PRIMITIFS
UiiB des choses les plus capables d'intéresser rhomme, et de riDstruire en cbsrnnant ses loisirs, c'est bien sans doute, Messieurs, la lecture des ouvrages historiques. En liant le présent au passé, en développant la chaîne des nations et des siècles, Phistoire fait passer en quelque sorte sous nos yeux les peuples divers avec leurs mœurs et leurs lois, leurs époques de gloire et leurs époques de décadence. Nous aimons à ipemonter à leur origine, à connaître leurs fondateurs, à les suivre dans leurs progrès, à rechercher les causes de leur élévation comme celles de leur chute, à comparer les rôles qu'ils sont venus jouer chacun à leur tour sur le théâtre du monde; et lorsqu'il est témoin de toutes ces scènes si variées, si rapides, et souvent si tragiques, le lecteur réfléchi, le chrétien surtout, s'élève naturellement vers celui qui, du trône immobile de son éternité, tient dans ses mains les rênes du monde, marque à chaque nation sa place comme à chaque individu, fait mourir les empires les plus anciens pour en créer de nouveaux, et seul est immuable au milieu de ces perpétuelles vicissitudes. Mais si, parmi les monuments historiques, il en est un qui doive exciter l'intérêt et la curiosité de tous, qui ne soit étranger à aucun peuple, qui soit pour tous les honimes comme un monument de famille; c'est. Messieurs, l'histoire que Moïse nous a laissée des premiers ftges, dans ce livre où chacun
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peut lire son origine et sa destinée, ses malheurs et ses espérances,^ que nous trouvons à la tête de nos livres saints sous le nom de Genèse. Je ne dirai point ici tout ce qu'il renferme de sublime dans sa simplicité, de pur et de beau dans sa doctrine, d'attachant par la description des mœurs patriarchales, telles qu'on les trouve dans la vie d'Abraham, de Jacob, de Joseph et de ses frères : mon dessein aujourd'hui est de considérer Moïse uniquement comme historien des temps primitifs, et de venger la fidélité de ses écrits des attaques de l'incrédulité.
Il est des érudits qui se sont enfoncés dans les ténè« bres de l'antiquité profane pour y chercher des argu« ments contre l'histoire Mosaïque, et qui adopteraient vo^ lontiers toutes les rêveries des âges fabuleux , pourvu qu'on les dispensât de croire à nos livres saints. Il est aussi des écrivains très-versés dans les sciences naturelles, oc« cupés de recherches sur la formation et la structure du globe, connus sous le nom de géologues, qui ont eq quelque sorte remué la terre entière pour y découvrir quelque chose de contraire au récit de Moïse, soit sur la création, soit sur le déluge; et qui, composant un monde à leur manière, se sont permis de bafouer sans ménagement l'écrivain sacré, parce que sa narration ne s'accordait pas avec leurs systèmes. Je ne viens contester, ni à ces éru* dits, ni à ces géologues, leur science et leur talent, encore moins blâmer les efforts de l'homme pour éclaircir les antiquités, ou pénétrer dans les secrets de la nature. Il est beau de voir l'esprit humain se livrer à des recherches, qui, sans conduire à des résultats toujours heureux, ne sont jamais entièrement perdues, et promener ainsi ses pensées dans toutes les parties de ce vaste uni* vers : c'est un roi qui voyage dans l'étendue de son empire, pour le mieux connaître. Mais, en respectant la science, en rendant hommage à ses efforts et à ses décou-
3M HOISE SISTOKIBIC P86 Jpm PROUTIFf .
vertes, soyons cp garde cgnlre pes écarts et ses para^ doxes. Que ne peuvent pas le goût de la nouveaut4, Tainour de la gloire, le désir ardent d'une rapide célébrité, pour égarer les esprits même les plus sublimes? Ce n'est pas faute de génie que pescartes imagina ses tourbillons, et Biiffon son monde de verre : souvent le génie invente les systèmesi et le bon sens les réfute. Pour en revenir à notre sujet, on peut d^abord être inti- ^midé d'un certain appareil de science déployé contre lliistoire Mosaïque ; mais, avec de la réflexion et un peu de logique, on fait bientôt disparaître ce qui semblait si eftrayant. Nous allons donc examiner le récit^ de. Moïse sur les deux faits principaux que ôontient la Genèse, je veux dire, la création et le déluje, et faire voir qu'il n'est contredit en cette matière ni par aucun fait démontré de la saine physique, ni par les traditions certaines des peuples. Tel est le plan de cette Conférence sur Holse con* sidéré comme auteur de la Gepèse.
Qc^a ne faille pas chercher dans Moïse le physicien profondément versé dans les détails des sciences naturelles , dans la connaissance des cayses particulières qui produisent les phénomènes de ce monde visible ; c'est ce que nous avouerons sans peine. L'écrivain sacré n'a pas eu pour but de faire de nous des physiciens et des savants ; une pensée plus honorable à sa mémoire, plus digne de celui qui l'envoyait, plus utile à rbumanité, occupait son âme tout entière : c'était d'éclairer les hommes sur Dieu et la providence, sur leurs devoirs et leur destinée; de conserver et de propager ces vérités premières et sacrées sans lesquelles il n'y aura jamais ni religioui ni morale, ni société. Sa science toute populaire était faite pouf Vwniversalité du genre humain j ne soyons donc pas étonnés qu'en parlant de la terre et du sqleil, du speetacle de la nature et des pbénon>ènea. qu'il présaot6| il se soit Mrvi
d*expressions consacrées par Tusage. Le langage de Thistorien, du poète, du législateur, n*est pas celui du physicien qui disserte d'une manière rigoureusement exacte: même aujourd'hui, parmi nous, quel est le savant qui ne parle du cours du solei), de son lever et de son coucher, encore que, dans son opinion, tout cela ne soit qu'apparent? et s'il dédaignait ce langage, sous prétexte qu*il n'est pas physiquement vrai, ne passerait-il pas pour un personnage très-ridicule ? Qu'on cesse donc de reprocher à Moïse des expressions populaires, qui étaient conformes aux apparences ou à des opinions universellement répandues sur le système de ce monde visible, et par là même les seules qu'il devait employer. Mais aussi, quand il > nous raconte des faits et des événements, et qu'il les décrit, non en poète, mais en historien, loin de nous alors la folle témérité de contredire ses récits, et de les combattre par des conjectures et des systèmes qui peuvent n'être que des chimères.
Il faut le dire. Messieurs, on a vu s'élever de nos jours une multitude de fabricateurs de mondes, qui, arrangeant et dérangeant l'univers selon leurs caprices, semblent avoir présidé à la création, surtout à la formation du globe que nous habitons, et qui ne conçoivent pas que le Créateur ait eu d'autres pensées que celles dont ils sont infatués, si même ils n'essaient pas de se passer de la cause intelligente et suprême , qui , dans le commencement, a dû donner à tout, Fêtre, le mouvement et la vie. Combien de géologues nous ont donné leurs conjectures pour des faits , ont appliqué à la terre entière des observations purement locales ; et convertissant en lois constantes et universelles des phénomènes particuliers, (»nt fini par ériger en vérités incontestables les rêveries de leur imagination ! Et ne pensez pas, Messieurs» que nous venions attaquer, de notre autorité privée, des hommes que leur science et leur talent peuvent avoir rendus célèbres |
3&I VpjîSE HlgTOaUN PS8 TiUlPS milITIF».
nous avons pour garants de ce que nous avançoni» d«9 écrivaiDs dont le nom certes ti^est pas inconnu dans le monde savant. Un des naturalistes et des voyageurs les plus illustres de ces derniers temps, Pallas» aoadémioien de Pétersbourg, a publié des Observations sur ta forma^ tion des montagne^ et tes changements arrivés à notre globe (1). Or, dans cet ouvrage même» il reproche à quelques savants, et notamment }jl Buffon , de s'être trop baltes de bâtir des systèmes, et d'avoir trop précipitamment jugé le globe entier d'après la sphère trop étroite de Uurs observations personnelles.
Surtout , MessieurSi écoutez ce que nous dit à ce sujet un des naturalistes les plus renommés dont s^honore aujourd'hui la France, et même l'Europe ; je veux parler de pelui qui s^est occupé avec tant de gloire de \^Anaiomie comparée. Chargé de faire, devant la classe des sciences physiques de notre sénat littéraire, un rapport sur un ouvrage qui a pour titre : Théorie de la surface actuelle de la terre» le savant auteur débute par des réflexions précieuse^ qu'on ne saurait trop rappeler à une jeunesse naturellement si inconsidérée dans ses jugements; il se plaint de ce qu'au lieu de recueillir des faits, base de tout vrai système^ on s'est élevé précipitamment à la connaissance des causes ;. de ce qu on a fait prendre ainsi à la géologie une marche trop rapide * d'où il est arrivé c( qu'une science de faits et d'observations a été changée f> en un tissu d'hypothèses tellement vainesi et qui se » sont tellement combattues, qu'il est devenu presque D impossible de prononcer son nom sans exciter le rire... D Le nombre des systèmes de géologie s'est tellement » augmenté, qu'il y en a augourd^hui plus de quatre- D vingts (2).» Voici une chose» Messieurs, que je vous
' (1) tmptimèès eh i>7{li. --^ (S) MppoH dd M. CMYiét, A la âaite de l'Dùvt'à^ intitulé 77i^0rlé ^ l« Iter/ootf Ûê lu ^érrêy ^ M. AmM $ f9,mi iSQS, p4ff 81Sj BIS.
IfQiSS BISTQRIBN DBS TEMPS PEIHITIFS. 35Ô
prie de bien remarquer ; notre auteur fait rénumération de tous les points qu'il faudrait éclaircir avant de s'occu* per de la recherche des causes physiques de la structure, soit intérieure, soit extérieure du globe ; et il ajoute (1) : Nous osons affirmer qu'il n^en est pas un seul sur lequel D on ait rien d*absoIument certain ) presque tout ce qu'on x> en a dit est plus ou moins vague. La plupart de ceux » qui en ont parlé, Tout fait selon ce qui convenait à leurs systèmes, beaucoup plus que selon des observations » impartiales, b
Vous Tentendez, Messieurs, de la bouche d*un homme dont Tautorité est ici irrécusable ; cette science qui s'appelle géologie, et qui s^occupe de l'état ancien et actuel du globe^ est encore dans son enfance ; sur cette matière une foule de choses ne sont que coQJeoturales, Ëh quoi ! un savant, si renommé par ses connaissances et sa sagacité, s'exprime avec cette réserve, il avoue avec cette franchise l'incertitude de la science géologique^ et Un demi-savant, qui peut-être n'a reçu en partage qu'un esprit médiocre, que dis-je? un jeune homme, à peine initié aux secrets des sciences naturelles, bâtira sur la formation du monde des systèmes qu'il donnera pour des vérités démontrées, et il demandera fièrement comment on concilie Moïse avec ses idées et ses découvertes ! Dans cette manière de procéder, où est, je ne dis pas la modestie, mais le bon sens? où est cette logique sans laquelle on s'effare si souvent, même avec de Tesprit et du savoir? On doit bien sentir que nous ne sommes pas obligés de concilier avec l'écrivain sacré tout ce qu'oti peut imaginer d'hypothèses incertaines et souvent contradictoires* Lorsque fiuffon publia sa Théorie de la Terre et ses Époques de la nature , ce fut un cri de joie et de
(i) B0ppor$ 4e M « Catier, à la suite de roatnge intituiA TMm^m 4e la iurfliçe de la t^rr^t yx^r !!• Ai^drô ; Paria, 1806, p£^e 838.
356 MOÏSE HISTOBIEN DBS TEMPS PRIMITIFS.
triomphe dans le monde incrédule; on crut y voir le ren«versement des récits de Moïse. Qu'est-il arrivé? C'est que la saine physique et Texpérience ont fait découvrir des erreurs dans plusieurs points de ces systèmes, de Pincertitude dans beaucoup d'autres; si tout cela n'était encore soutenu par le nom de l'auteur, par l'éclat de la diction la plus lioble et de Timagination la plus brillante, le souvenir n'en serait-il pas presque effacé?
D'après ces réflexions, tout ce qu'on peut demander aux apologistes de la Religion, c'est de faire voir que la narration de Moïse n'est contredite par aucun fait rigoureusement démontré de l'histoire naturelle. Avant même d'en venir aux détails, nous croyons devoir faire une observation essentielle. Suivant Moïse, c'est un Dieu créateur, maîtrisant la matière à son gré, faisant tout par sa volonté toute-puissante, qui a donné l'existence à tout ce qui compose cet univers. Dès lors il ne s'agit pas de vouloir appliquer à ces opérations immédiates de la toutepuissance divine, les règles que présente le cours ordinaire de la nature. Qui nous dira si, dans cette première formation des choâes, Dieu n'a pas hâté l'action des agents naturels, et rendu plus rapide le développement des êtres? Pourquoi n'aurait-il pas pu former en un instant, d'un seul jet, ces masses de granit qui sont comme la charpente du globe terrestre, de même que plus tard nous voyons qu'il créa les animaux et l'homme dans l'état adulte, dans l'âge de la maturité? Dé quel droit voudraiton juger cette action créatrice de la cause première, dans Torigine du monde, d'après l'action lente et progressive des causes secondes qui perpétuent le monde une fois établi ? Maintenant sortons de ces idées générales, donnons quelque chose aux désirs, souvent très-vains, d'un esprit également faible et curieux ; examinons de plus près les principales circonstances du récit de Moïse sur la création, et, sans embrasser aucun système , montrons que
les observations qu'^n pourrait opposer sont toujours itk^ certaines, ri elles ne sont entièrement fausses.
Ce qui caraetérise le récit de Moïse, c'est Tordre d'existenoe qu'il assigne aux substances et aux êtres divers doQt se compose qe monde visible. Le Créateur tire du néant Tensemble des choses, qui, façonnées par sa main puissante^ devaient entrer dans la formation de Tuniversi ce aue l'écrivain sacré exprime d'une manière populaire, en isant : a Au commencement , Dieu créa le ciel et la » terre. D'abord la terre fut couverte d'eaux, c'était » comme un abîme ténébreux, mais Dieu dit : Que la lu- » mière soit, et la lumière fut; b mot sublime, admiré, comme chacun sait^ par le rhéteur LongiUi tout païen qu'il était : voilà le premier jour de la création* Au second jour, les eaux qui enveloppaient notre planète furent divisées, de manière qu'une portion s'éleva dans les régions supérieures ; au troisième , la terre ferme commence à paraître, les plantes sortent de son sein , la ver^ dure et les fleurs l'embellissent; au quatrième, le solei), la lune et les étoiles brillent au firmament } au cinquième, les poissons nagent dans les eaux^ les oiseaux volent dans les airs, les reptiles rampent dans la poussière , ^t les quadrupèdes marchent suf la surface du .globe; au sixième enfin, l'homme paraît, et le monde achevé roule suivant les lois qui devaient le conserver dan$ la durée des siècles, et le Créateur, après l'avoir fait par l'action immédiate de sa puissance, la cache sous celle des causes secondes qui ont reçu l'ordre de le perpétuer. C'est ce qu'on appelle l'ouvrage des six jours. Hé bien, dans l'histoire de la nature, est-il un seul fait démontré , qui soit en opposition manifeste avec cette formation succès^ sive des êtres divers t On a vu des naturalistes habiles» quelquefois même ennemis de la révélation et des livres saints, être frappés d'admiration de ce que Moïse avait tracé le plan de création le plus conforme à leurs obser^
358 MOÏSE HISTORIEN DES TEHPS PRIHITIPS.
yations. Suivant Moïse , les substances qu'on appelle in* organiques ont existé avant les êtres organisés, tels que les végétaux; or, en effet, en creusant profondément dans la terre, on arrive à des masses primitives qui n'ofirent aucune empreinte, aucune trace de corps organisés : Fexpérience est constante et universelle' (1).
Que lisons-nous, en outre, dans le récit de Moïse ? C'est que la terre fut originairement ensevelie tout 'entière dans les eaux : or où est la démonstration du contraire ? S'il est des naturalistes qui ont fait de la terre primitive un globe de matière vitrifiée en fusion, qui s'est refroidie insensiblement, n'ont-ils pas trouvé de puissants contradicteurs dans le monde savant? et de très-habiles physiciens n'ont-ils pas prétendu que le globe ^ au lieu d'aller en se refroidissant, s'échaufTe de plus en plus? Aujourd'hui, c'est une opinion très-accréditée , que les roches primordiales, bases de notre continent , résultent de différentes substances qui se sont cristallisées plus ou moins rapidement, après avoir été tenues en dissolution dans un liquide immense. De plus , Newton a remarqué que la terre, dans l'origine, a dû être dans un état de mollesse, pour qu'elle pût, d'après le mouvement de rotation, se renfler vers Téquateur et s'aplatir vers les pôles : or cette double observation ne semble4-elle pas nous ramener au récit de Moïse, qui nous présente la terre comme originairement noyée dans les eaux ?
Mais écoutez encore Moïse, et il vous dira une chose bien étrange, qui a plus d'une fois excité la risée des beaux esprits incrédules : c'est que la lumière existait avant que le soleil, créé plus tard, eût brillé dans les cieux. II no nous appartient pas de prononcer entre Désertes, faisant de la lumière qui nous éclaire un fluide ré-
(1) Pallas, Observations sur la formation des montasineSt psi^ gesl3et15.
pandu dans Tunivers, mis en mouvement par Faction du soleil, et Newton qui la fait consister dans une émanation intarissable des rayons solaires. On sait même qu'un des astronomes les plus célèbres de nos jours (1), qui aeu la. gloire de découvrir une planète et de lui donner son nom, ne fait du soleil qu'un astre opaque , au milieu d'une atmosphère en perpétuelle incandescence. Hais, quoi qu'il en soit de ces opinions, ne faut-il pas, même dans celle de Newton, reconnaître une lumière primitive, indépendante du «oleil? Elle est partout, encore qu'elle ne brille pas toujours > un léger choc la fait jaillir des veines du caillou ; les phénomènes phosphoriques la montrent dans les minéraux ou dans des êtres vivants, le frottement la tire en gerbe des corps électriques ; elle sort abondamment des végétaux et des animaux qui se décomposent; quelquefois de vastes mers se montrent toutes lumineuses : si, dans la nuit, vous allumez un flambeau, à l'instant un grand espace est éclairé. Or, cette jumière dont nous venons de parler, ne tire pas son origine du soleil; elle fait partie de cette lumière élémentaire qui fut créée le premier jour, et qu'on peut regarder comme un premier fonds dans lequel le Créateur devait puiser celle qui était nécessaire pour rendre himineux le soleil et les astres. C'est là cette lumière qui se combine avec tous les corps de tant de manières différentes, s'en dégage ou y demeure cachée, suivant les circonstances, et joue un si grand rôle dans les phénomènes chimiques. Admirons que Moïse, dans sa narration , ait osé placer la lumière avant le soleil : la vérité seule pouvait l'engager à dire une chose qui, pour être réelle, n'en était pas moins bizarre et moins choquante en apparence.
Il est vrai que, pour mieux expliquer à leur manière
(1) Herschell, mort en 1822.
360 MOÏSB HISTOtliËff bËS tBMH I^RIMltiFâ.
les phénomènes que présente à Tobservateur attentif la structure intérieure du globe, plusieurs savants ont avancé que les Jours de la création dont parle Moïse n*étaientpas simplement, comme les nôtres, des jours de vingt-quatre heures^mais des époques de temps indéterniinées ; ils font remarquer que, dans le langage des livres saints, le mot jour n'a pas uti sens fixe et invariable, qu*il signiÀe quelquefois un espace de temps, une époque : surtout ils Ibnt remarquer que tes trois premiers jours dé la création ne pouvaient pas être semblables aux nôtres (1); car le soleil, qui n*a paru que le quatrième jour, n'existait pas encore, et c'est pourtant Son cours diurne qui mesure la durée de nos jours. Moïse lui-mémé, après avoir détaillé les œuvres successives de la création, fait une sorte de récapitulation en disant : « Telles ont été les générations des êtres » au jour où Dieu créa le ciel et la terre, » ùtœ sunt gènerûtîoneSj,., in die quo féeit Ihminus Demeœlum et terram (2). Il est visible, dit-on , qu'ici le moi jour signifie, non lit) jour de vingt-quatre heures, mais plutôt les six jours mômes de la création.; ou bien, en général, il répond aux mots tempn^ époque, ainsi que Duguet a cru devoir Tentendre dans son explication. Eloigné de tout esprit de système, je ne me prononcerai ni pour ni contre cette opinion ; si elle n'est pas la plus commune, elle a tootefois ses partisans; je pourrais eiter des théologiens modernes qui l'ont embrassée, ou qui du moins la regardent comme incertaine : tout ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elle n^est pas condamnée, et qu'on peut la d^ndre sans blesser en rien la doctrine orthodoxe.
Dans son ouvrage àssex ôonsidérable sur la Genèse (3), saint Augustin dit expressément, qu^il né fiiat patae hâter de prononcer sur la nature des jours de la créatioQ, ni
(1) Leçons de VHisUAre, Lettre II, note D, tome I, •— (9) Ge* nèse, II, 4. - (3) De Qenesi ad lUteram^ lib. lY, il. 44.
MOÏSE HISTORIEN DB$ TEMt^ PaiMITIPS. 361
d'affirmer qu'ils fussent semblables à ceux dont se com^ pose la semaine ordinaire ; et dans le plus fini de ses ouvrages, dans la Cité de Dieu, il dit encore qu'il nous est difficile et même impossible d'imaginer, à plus forte raison de dire, quelle est la nature de ces jours : Qui dies cujusmodi sint, aut perdifficile noùis, aut etiam impossibile est cogitare, quanta magis dicere {\). Si vous faisiez observer que, dans cette opinion qui fait des six jours autant d'époques indéfinies, le monde pourrait être plus an. cien qu'on ne le suppose communément, je répondrais que la chronologie de Moïse date moins de Tinstant de la création de la matière, que de Tinstant de la création de Thomme. laquelle n'eut lieu que le sixième jour. L'écrivain sacré suppute le nombre d'années du premier homme et de ses descendants, et c'est de la supputation des années des patriarches successifs, que se forme la chronologie ded livres saints ; en sorte qu'elle remonte moins à l'origine même du globe qu'à Forigine de l'espèce hunlaine. Dès lors nous sommes en droit de dire aux géologues : Fouil^ lez, tant que vous voudrez, dans les entrailles de la terre; si vos observations ne demandent pas que les jours de la création soient plus longs que nos jours ordinaires , nous continuerons de suivre le sentiment commun sur la durée de ces jours : si, au contraire, vous découvrez d'une manière évidente, que le gldbe terrestre, avec ses plantes et ses animaux, doit être de beaucoup plus ancien que le genre humain, la Genèse n'aura rien de contraire à cette découverte ; car il vous est permis de voir dans chacun des six jours autant de périodes de temps indéterminées, et alors vos découvertes seraient le commentaire explicatif d'un passage dont le sens n'est pas entièrement fixé* Poursuivons. Dans soir récit^ Moïse passe légèrement
(t) D0 Cwit Dei, lib. I, cap. vi.
a(>â Moiisu uisToaifN m& temps Viumitifs.
sur la création des astres qui brilleal dim» lea eieux. « Dieu, est^il dit, tit aussi les étoiles, » et Mlas; mot bien simple, mais bien sublime dans sa simplicité, qui fait comprendre quet rien n'est pénible au Créateur,, el qii'il ne lui en a p^s plus coûté de semer les étoiles dans le firmament» que les grains de sable sur le rivage de la mer. Mais tous ces globes lumineux qui roulent sur nos têtes sont-ils babités, ou ne le sont*ils pas? c'est sur quoi Moïse n'a pas satisfait notice curiosité. Dans octte n^tière, les opdnions sont libres; nous ne disons pas que kaastrea soient peuplés d'hommes tels que nous : nous n'en savons rien^ Mais enfin vous parait^il étrange ^ne la terre, qui n'est qu un point de rimmensilé, soit seule liabitée, et que le reate de T univers ne soit qu^une vaste solitude ? Aimez-vous à placer dans le soleil, dans la lune, dans lea j^anètes et les mondes étoiles, des créatures intelligentes, capables de connaître et de glorifier le Ci^teur ? La reli* gion ne vous défend pas d embrasser cette opinion. La Pluralité des Mmde^ de Fontenelle peut bien n'être qu'un roman ingénieux ; mais vous êtes libres d'y voir une réalité. Nous avons cru devoir faire toutes cea remarques , parce que, faute de bien connaître ce que la religion enseigne positivement, et ce qu'elle abandonna aux disputes des hommes, on lui attribue unedoetrine qui n'est pas la sienne, on se remplit de pr€|iugés contre elle; d'où il arrive que souvent on croit l'attaquer avec succès, lorsqu'on ne (ait que se débattre contre des chimères.
Je viens à ce qui fut le chef-d'œuvre de la création;^ et qui couronna l'ouvre des six jours; la création de rbomme. Pour ne pas m'écarter de la manière dont j'envisage aujourd'hui mon sujet, je me borne à deux cir* constances principales : la première ; c'est que, selon Moïse, Adam et Eve sont la tige unique de tout le genre humain ; idée qui devrait nous être chère,^ puisqu'elle fait
mm uisTOBiKiN ms ii^ms primitif à. 303
de tous* les peuples de la terre une seule iamillei, Ici leis inerédules, Voltaire à leur tête, out fait une objection bien frivole et bien irréfléchie ; ils ont vmUu combattra cette unité d'origine du fienre buniaio par la diversité de ses eouleurs ; ils oi)t prétendu que les blapos et les ncÂrs, les Hottentots et les Européens^ devaient appartenir à des espèces essentiellement ditférentes ; comme si l'espèce humaine,, originairement U môme» n'avait pas pu» ainsi que l'a établi Buifon (i), subir divers changements pi^r Tinfluenoe du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques et autres causes purement accidentelles. On conçoit encore, que les mêmes causes physiques, par leur action continuellement répétée sur les habitants des diverses parties du globe, ont dû produire des variétés caractéristiques et durables. Voilà pourquoi certains naturf^listes ont pu distinguer , non . pas des espèces d'hommes essentiellement différentes, mais di* verses races marquéea ^ une coaformation et à des traits particuliers (2).
En second lieu, Moïse nous représf nte Thomme comme établi, par Dieu même, roi de la terre et des animau)^ oui rbabitent; idée bien noble, sentie et célébrée par les païens eux-mêmes. Gardons-nous, Messieurs^ d'abiiurer cotte haute destinée. Comment se fait*il que de grands penseurs, après avoir vanté la majesté de l'homme^ pour Taffranchir du joug des devoirs, cherchent à le dépouiller de sa royauté, en l'abaissant au rang de ses sujets? N'es(* ce donc pas assez que nous soyons dégénérés de l'intégrité et de la beauté primitives de notre nature, comme ne Tattestent que trop le dérèglement de nos penchants
(1) Biitoirê naturelle; tome V, iiwiS, |Mig. ilS et suiv.
(2) Lacépède, Dûcimrs d'ouverture du Cours de iQOlogie de Tan 9.
364f MOÏSE HISTORIEN DES TEMPS PRIMITIFS»
et nos malheurs? Faut-il encore que^ par une nouvelle dégradation, nous nous ravalions nous-mêmes au-dessous de ce que nous avons conservé de grandeur après notre chute? faut-il que nous prêtions Toreille à ces docteurs bizarres, qui, traçant la généalogie des êtres, nous font rhonneur de nous faire descendre de la race des singes? doctrine dégoûtante, qu'on a voulu fonder sur des ressemblances d'organisation physique. Mais ce parallèle, qui ne prouverait rien, fCkt-il fondé, n^a pas même le triste mérite de Texactitude. L'auteur de VAnatomie comparée a dit quelque part (1) qu'on avait ridiculement exagéré la ressemblance de l'homme des bois avec nous. Laissons donc cette abjecte philosophie aux matérialistes qui peuvent s'y complaire : pour nous, restons hommes, tels que Dieu nous a faits, raisonnables, libres, immortels comme lui ; et par tous ces dons, image réelle, quoique imparfaite sans doute, de celui même qui est notre créateur.
Je ne finirai pas cette partie de mon discours, sans vous faire remarquer, Messieurs, que toutes les traditions immémoriales de tous les peuples de la terre viennent à l'appui de la narration de Moïse sur les temps primitifs. Ainsi toutes nous parlent de ce qu'on appelle le chaos, état de choses encore informe et ténébreux, d'où fut tiré l'univers avec ses merveilles. Toutes nous font remonter à une époque de bonheur et de paix où la terre était pour Fhomme un séjour de délices ; les poètes l'ont célébrée sous le nom d'âge d'or. Toutes supposent la très-longue durée de la vie humaine dans les premiers temps; et le célèbre historien Josèphe cite à ce sujet plusieurs historiens des anciens peuples de la terre (2). Toutes enfin
(1) Les trois Règnes de la nature, poème, par Delille, dernière note da yiii« chant.
{%) Anliq, Jud, lib. I, cap. m.
ont conservé la croyance des bons et des mauvais génies. La fable des Titans, escaladant le$ cieux et foudroyés par Jupiter, ne rap{)eUe-t-elle pas 1 audace et le châtiment des anges rebelles? Suivant la fable, les maux qui désolent la terre sont sortis de la boite de Pandore, et sont présentés ainsi comme la suite de la curiosité d'une femme ; le serpent a été dépeint comme Tennemi des dieux : or tout cela n'a-t-il pas un rapport singulier avec ce que les livres saints disent de Thomme et de sa chute? Vous savez ce qu'ont écrit sur ces matières Hésiode, dans son poème sur les Travaux et les Jours; et surtout Ovide, ce savant interprète des traditions mythologiques. Enfin, Messieurs, une chose singulièrement frappante, c'est la division du temps en semaines de sept jours. Dans son Histoire de l'Astronomie ancienne , Bailli a dit (1) : «Chez » les Orientaux, Tusage de compter par semaines partax> gées en sept jours était de temps immémorial.» Nest-il pas naturel de voir dans cette division du temps un souvenir de la semaine môme de la création? Ce sont là, je le sais, comme des fils épars dans l'obscurité des temps; mais, quand on voit ainsi les traditions sacrées des autres peuples venir à l'appui de celles des Hébreux, il est impossible de ne pas ôtre étonné de cet accord. Le récit de Moïse sur la création est suffisamment vengé ; il me reste à examiner son récit sur le déluge.
Seize siècles s'étaient écoulés depuis la naissance du genre humain, lorsque, irrité des iniquités de la terre montées à leur comble, ,Dieu résolut de la punir, et de laisser aux âges futurs un monument éternel de sa justice. Dans ce dessein, il donne le signal à toute la nature, pour qu'elle serve d'instrument à ses vengeances; et tout à coup les eaux du ciel, s'unissant à celles que renfermaient
(1) Eclaircisgements sur le liv. VH, § 8, pag. 4&3.
306 S(HSE HISTORIEN DES TEHPS PRIMITIFS.
les vastes bassins des mers et les cavernes profondes de la terre, inondent les continents. Cette eftVoyable chute des eaux qui tombent du sein de l'atmosphère, cette éruption violente des eaux souterraines, ce déboixlement des eaux de la mer*, voilà ce que l'ècrivàîn sacré nous désigne dans son style oriental, lorsqu'il nous dit que les cataractes du ciel ftirent ouvertes, et que les fontaines du grand abfme ftirent rompues. L'espèce humaine est engloutie sous les eaux ; une seule famille est sauvée du naufrage universel : c'est celle de Noé, qui, par ses vertus, H trouvé grâce devant le ciel en courroux. Soutenu par une itiain divine, le vaisseau ùix elle est renfermée vogue en sûreté. Cependant cent cinquante jours après celui qui a vu commencer cette terrible révolution, les eaux baissent, la cime des montagnes paraît, la terre se découvre, le juste et sa famille sortent de l'arche, portant avec eux Tespérance du genre humain. Leur premier soin est de dresser un autel, et d'offrir de solennelles actions de grâces au Dieu libérateur. Un nouvel ordre de choses va commencer : les trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, deviennent la lige de nouvelles familles, de nouveaux peuples, et le monde semble naître une seconde fois. Tel est en substance le récit que Moïse nous a laissé de cette universelle inondation, qui noya, bouleversa le globe, el que nous appelons le déluge.
Quand nous n'aurions pour garant de la véracité de l'historien, que la nature même de la catastrophe et la sécurité avec laquelle il la raconte, pourrions-nous y refuser notre assentiment? Quel intérêt avait Moïse à l'inventer? d'où lui seraient venus la pensée de répandre et l'espoir d'accréditer une fable sans fondement? A l'époque où il vivait, cet événement prodigieux, s'il était véritablement arrivé, devait être profondément grâvé dans la mémoire des hommes ; il devait en exister sous leurs yeux des monuments irréfragables. Telle était alors !n durée de la vie
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humaine^ que peu de générations s'étaient écoulées depuis Noé jusqu'à Moïse. Dès lors, si celui-ci avait osé débiter un meosotîge sur un fait si mémorable par lui-même, et dont pourtant il ne restait aucun vestige, il aurait excité contre lui une réclamation universelle, et il serait devenu la risée de ses contemporains. Mais qui ne sait d'ailleurs, que, de tous les événements anciens, il n'en est pas un seul qui ait laissé des traces plus profondes dans le souvenir de tous les peuples de la terre 1 Égyptiens, Babyloniens, Grecs, tndiens, tous ici sont d'accord ; toutes les traditions des temps antiques supposent que le genre humain, en punition de ses crimes, fut noyé dans les eaux, à l'exception d'un petit nombre de personnes. Bérose, qui avait recueilli les annales des Babyloniens; Lucien, qui rappelle les traditions Grecques, ont laissé à ce sujet des récits qui sont parvenus jusqu'à nous, et qui présentent un accord frappant avec celui de la Genèse (i). Celle universalité, cette uniformité de traditions sur le déluge est avouée de Tincrédulité elle-même. L'auteur incrédule, du moins pouf un temps, de V Antiquité dévoilée a dit : a n faut prendre un (ait dans la tradition des hommes dont » la vérité soit universellement reconnue : quel est-il? Je » n'en vois pas dont les monuments soient plus généra- » lement attestés, que ceux qui nous ont transmis cette » révolution physique qui a, dit-on, changé autrefois la face » de notre globe, et qui a donné lieu à un renouvelle- » ment total de la société humaine; en un mot, le déluge » me paraît être la véritable époque de Thistoire des na- » lions. » Or, Messieurs, d'où a pu venir celte croyance universelle du genre humain sur le déluge? Il ne s'agit pas d'une de ces erreurs qui ont leur source dans l'orgueil ou dans la corruption humaine : quel intérêt ont les passions à ce que le genre humain ait été détruit par le
(1) Leçons de VllutoirCj lettre V toute entière, tome I.
déluge? Ici l'accord unanime des peuples, dont la langue, la religion, les lois, n'ont rien de commun, ne peut avoir pour base que la vérité môme du fait. Aussi tous les efforts de la science la plus ennemie des livres saints n'ont pu découvrir un seul monument qui remonte d'une manière certaine à une époque plus reculée que le déluge. Et l'histoire de l'esprit humain, des sciences, des lettres et des arts ne vient-elle pas à Tappui de Moïse sur la renaissance de ce monde nouveau? On voit en effet naître les sociétés, les populations s'étendre, la législation se développer ; les sciences et les arts commencer, croître et se perfectionner; l'homme soumettre successivement à son empire les diverses contrées de la terre. Tout ce qu'il y a de plus versé dans les antiquités, de plus habile à éclaircir les ténèbres qui couvrent le berceau des anciens peuples, fait remonter leur origine aux enfants de Noé et à leurs premiers descendants; ils ont même trouvé que les noms de Sem, Cham et Japhet, ceux de leurs premiers fils, se sont conservés, quoique défigurés, dans les noms des nations diverses dont ils ont été les pères et les fondateurs. Combien le nom de Japhet, qui a peuplé la plus grande partie de TOccident, n'y est-il pas demeuré célèbre sons le nom de Japet !
Je sais qu'avec des chronologies sans faits, sans événements qui se soutiennent, qui en montrent la suite et qui en lient les différentes parties ; avec des listes interminables de simples noms de rois et de dynasties, et des séries d'années qui n'étaient peut-être que des années d'une semaine, d'un jour, ou même d'une heure; avec des calculs astronomiques qu'on enfle suivant ses caprices ; avec des zodiaques d'une origine équivoque et sujets à des explications arbitraires, on peut faire beaucoup de bruit, et s'agiter avec une apparence de succès contre Moïse et son histoire. Mais aussi le bon sens veut que l'on s'attache à démêler les choses, et que l'on ne cherche pas
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à se prévaloir du fabuleux, ni même de Tincertain ; et alors qu'arrive-t-il? C'est que, devant le flambeau de la saine critique , . toutes ces antiquités disparaissent. Un savant qui n'est pas suspect aux incrédules, c'est Fréret, a dit (1) : Je me suis attaché à discuter, à éclaircir Tanx> cienne chronologie des nations profanes : j'ai reconnu, » par cette étude, qu'en séparant les traditions véritablement historiques, anciennes, suivies, et liées les unes » aux autres, et attestées ou même fondées sur des mox> numents reçus comme authentiques: qu'en les sépale rant, dis-je, de toutes celles qui sont manifestement x> fausses, fabuleuses, ou même nouvelles, le commen- D cément de toutes les nations, même de celle dont on » fait remonter plus haut Torigine, se trouvera toujours x> d'un temps où la vraie chronologie de TEcriture montre D que la terre était peuplée depuis plusieurs siècles. »
De nos jours, on a fait retentir dans l'Europe entière la découverte d*un zodiaque tracé dans le portique du temple de Denderab, et Ton s'est hâté de s'en prévaloir pour donner au genre humain une bien plus haute antiquité que celle que lui donne Hoïse. Hais cette objection a eu le sort de tant d'autres, elle s'est évanouie à l'examen. Un savant antiquaire, dont le nom fait autorité en Europe (2), penche à croire que ce zodiaque est postérieur à l'ère vulgaire , et il affirme qu'il ne date pas de trois cents ans avant Jésus*Christ. Deux écrivains français, que distingue un vaste savoir, viennent de communiquer au public leurs recherches sur les zodiaques du temple de Denderab. L'un (3), d'après les explications
(4) Suite du Traité de la Chronologie Chinoiu, dans \esMém. de V Académie des Inscriptions, tome XVIU, in-4o; page 294; et tome XXIX, in-lî, page 490.
(2) Visconti, Mémoire sur deux zodiaques j à la an da tome II de la Traduction d'Hérodote, par Larcher, page 567.
(s) Letronno.
370 ttoCsB insTOtttE)^ ms ternes nitmTirs.
mêmes qu'il donne des in^riptkyris greeques qui se ihsent dans ce temple, démontre qiie le portiqtie <)à le grand zodiaque est sculpté a été construit sous Tibère, et Tautre {\ ) , pur son explication des hîémglyphes du petit eoJSi»que, prouve que ee dernier a été sculpté sous NéWMk
Dans des temps très-nipprochés de nous, il s'est établi au Bengiie une société de savants anglats, connue sous le nom û'Aetstéémie de Calcuttn. Après l'étude de la langue originale des indiens, de leurs livres, de leurs monuments et de leurs traditions, ils ont publié des disoours et des mémoires, sous le titre de Rec^é^ftàH Anutiques. Où les ont conduits leurs igrands travaux? A reconnaître que rhisl<oire die Itolse sur les temps primitif, sur le dâuge, sur Noé et ses trois enfants devenus la tige de nouveaux peuples, se trouve confirmée par les monuments Indiens, et que les chronologies Asiatiques, qui se perdent tians les siècles sans fin, une fois dépouillées de leurs enveloppes symboliques, se réduisent à celle de nos livres saints. Il n'est donc pas un seul peuple sur la terre, qui puisse se parer d'une antiquité pl«s reculée que celle du d^u^ Mosaïque.
Mais le récit de Moïse, si merveilleusement eonfirmê par l'histoire de toutes les nations, seraït-il contredît par rhiètoire de la nature? Non, Messieurs; il est diflScile, impossible même de comprendre et de décrire les suites de cettfe effi[>oyable eatastrophe. On sent Wen que les eaux, par leur diute, par leur déboidettient, leur violente agitation, durent bouleverser les continents, les pénétrer à une grande profondeur, aplanir des montagnes, creuser des vaWées, rouler des masses èt^ofmes de rochers, transporter les productions d'un climat dans un autre, entasser des matières diverses inêlées et confondues
(1) Ghampollion le jeune.
MOÏSE HÎSTOKieN ©ES TEMW HWMÎTirS. 371
«nsemUe, H tetoser 9Am\ de6 monuimmts 4e leur râvAge. L'état «etuel du globe ne ptéscùiMii pM eu efet Tiniage d'un booleversementl Dans les diverses contrées de la terre, ne trouT84HMi pm de vastes «dtafsêement^ de oorp» inoégulièremént mêlés ensemble , de saMe, de caillout roulés, de corps marins, de poissons et de coquillages confondus avec des dépouilles d'animaux et de végétaux^ et cette espèce de diaos n'esMi pas la suite de quelque étrange névointîon ? Aussi te (savant auteur d'un ouvrage tout récent qui a pour tiu>e : Rechercher sur les ùssementi foêsUiBS des quadrupèdes, a*t*4l dit en propres termes que, » s'il y a quelque ctïose de constaté en géologie, c>sl » que la surface de notre giobe a été victime d'^ne grande » et subite révolution (4). » Que si rhistoire de tous les peuples, d'accord avec celle de Mc^se, nous montre la cause de cette révolution dans cette inoudation effroyable, universelle, appelée le déluge, pourqum ki refeter! L'observation a forcé de savants naturalistes à la reconnaUtie enfin : sans adopter les explications physiques qu'ils eti ont imaginées, nous proAterons de l'aTCU quils font de la réalité de ce grand événement. C'est ainsi qile Pallas, ayant trouvé dans les cKmats glacés de la Sibérie, des ossements d'éléphants et d'autres animaux monstrueux, mais en très-grand nombre, mêlés même avec des os de poissons et autres fossiles, fat vivement frappés des monuments qu'il croyait avoir sous les yeux de cette terrible inondation, comme on le voit par les paroles suivantes de son ouvrage déjà cité, sur la farmnîiim des mimtngnes (!) : « Ce serait donc là ce déluge dotrt presque tous » les anciens peuples de TAsie, les Chaldéens, les IPerses, » les Indiens, les Thibétaîns, les Chinois, ont conservé la » mémoire, et fixent à peu d'années près Tépoque an x> temps du déluge Mosaïque. »
(1) CuvirrîDf^cour* prélimin, pag. 110. — («) ^ag^ «5.
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Si nous admettons le récit de Técrivain sacré, nos con* tinents, tels qu'ils sont, ne remontent pas à des siècles sans fin ; et Fépoque où a commencé leur état actuel ne peut être placée au delà de cinq mille ans environ ; or, voilà encore ce que des naturalistes célèbres ont reconnu d'après leurs observations personnelles , témoin De Saussure et Dolomieu. Ce dernier a dit (1) : a Je défendrai une vérité » qui me paraît incontestable, et dont il me semble voir » la preuve dans toutes les pages de l'histoire, et dans » celles oii sont consignés les faits de la nature : que Tétat » de nos continents n'est pas ancien, et qu'il n'y a pas long- » temps qu'ils ont été donnés à Tempire de l'homme. »
Quant aux diverses observations que Ton peut faire sur Tétat de la surface et de l'intérieur du globe, je vous prie, Messieurs, de bien remarquer que nous ne sommes pas obligés de tout expliquer par le seul déluge Mosaïque, puisque tant d'autres causes ont pu avoir sur l'état de nos continents la plus grande influence. D'abord, si l'on regarde chacun des jours de la création comme une époque indéterminée, qui peut savoir quelles modifications, quelles variations la terre a subies dans, ces premiers temps ? Ce n'est pas tout. Seize cents ans s'étaient écoulés depuis la création de l'homme jusqu'au déluge : or, l'histoire du globe, dans cette longue suite de siècles, nous est totale* ment inconnue. Que de changements ont pu s'opérer dans cette période de temps, et dont la connaissance n'est point parvenue jusqu'à nous! Enfin, depuis le déluge jusqu'au temps présent, il s'est écoulé plus de quatre mille ans; et, dans cette période de plus de quarante siècles, combien de causes physiques, locales, particulières, ont pu modifier les continents, la température de leurs cli* mats, et leurs productions I Que de changements amenés
(1) Journal de Physique, janvier 1792. — Théorie de la Terre, par M. André, page 265.
moïse historien des tehps primitifs. 373
de distance en distance par les volcans^ les tremblements de terre, les inondations de fleuves ou leurs atterrissements, les chutes de montagnes, les déplacements de la mer qui s'est éloignée de certains rivages, le dessèche* ment de vastes lacs que le déluge même a creusés au milieu des terres ! Sur tout cela Tesprit peut se donner une libre carrière : ce que demande seulement le respect dd à nos livres saints, c'est de ne pas contester les grands événements qui s'y trouvent consignés, mais sans presque aucun détail; c'est de reconnaître et Tordre de la création racontée par Moïse, et la grande catastrophe du déluge.
Maintenant, si Ton demande par quelle cause est arrivé ce déluge, nous répondrons, sans balancer, que nous nous en tenons au récit de 1 écrivain sacré; qu'il faut voir dans le déluge un événement qui sort des lois ordinaires de la nature, et qui est produit par Tintervention spéciale de la toute-puissance divine. Celui qui a formé Tunivers peut rébranler, le changer à son gré* Il serait trop déraisonnable de contester à celui qui a fait les lois de la nature le droit de les suspendre, quand il lui plaît, pour des fins dignes de son adorable sagesse. Je sais que l'intervention de la Divinité paraît fort ridicule aux yeux d*un athée ; mais je sais aussi qu'il nous est permis à notre tour de ne voir dans Tathéisme qu'une insigne folie. Après tout ^ Messieurs, l'histoire plus approfondie, soit de la nature, soit de l'antiquité, a forcé les savants naturalistes de nos jours à reconnaître que l'état actuel de nos continents était l'effet d'une subite et violente inondation. Or, quelle force physique a donc pu, contre les lois de la gravitation, soulever l'immense Océan, et le précipiter sur la terre ferme ? De simples volcans sont-ils capables de pro* duire des effets si vastes et si prodigieux ? On a voulu supposer des comètes, qui, en choquant le globe, en auraient changé l'axe, et auraient amené le déplacement des
371 mMBC fliSTOAiEH ]>Es TEws numiFs.
mers. Ibis, outre que e'est ià une suppositton loal4MUt «riNtnm, et qui n'a pas le plus légar fondement dras les traditk>iis huimines, est-il isien avéré que ieefaocd'inie comète suffirait pour produire oette immense révolotîoiiî Le sairant auteur de fÈxpimtion dm $^$tèfne du Momde (1 ) y cherchant à rassurer les esprits puérilement timides contre la crainte d'un si terrible événemefit, dit en propres tennf'Sy qu'il paraît que < les masses des comète «ont » d'une petitesse extrême, ^ qu'ainsi leur choc ne pro^ » duirait que des restitutions locales. » Nous voilà donc ramenés au rédt de Moise, par la (tatililé même des eon« jectures que Ton a faites, pour expliquer physiquement iedéiti^.
Si Ton demande encore comment il se trouva une as^ aei gnande quantité d'eau pour inonder les oontinents, je réponds que, d'après Moïse, on doit joindre à la quantité incalcttiahle d'eau répandue dans l'atmosphère, les eauit qui sont contenues dans les abîmes souterrains eft dam les bassins des mers : et s'il en est ainsi, il ne doit pmit paraître étran^ qu'il se soit trouvé asseie d'eau pour sub<merger la terre. Des savants ont fait à ce sujet des cal'* culs approximatifs qui ont rendu la chose plus sensible (2) . Voy«z au reste combien Moïse est conséquent : suivant lui, dans Torigîne, la terre était toute couverte d'eau ; elle a donc pu en être couverte une seconde firis.
S l'on demande, en troisième lieu, d'où vient que, le genre humain ayant étédétniît par le déluge è rexœptwu d'une seule fiimille, on he twuve pas d'ossements hn* mains confondus dans les couches supérieures de la terre avec les débris de corps marins, de plantes, de quadrupèdes, nous ferons quelques observations qui doivent suffire à tout esprit raisonnable. D'abotid ne peut-on pas dire
(i) La Place, chap. iv, tome II, page 56, etc. (î) Leçons de fffisloirej tome T, lettre V, noté D,
mol^r. flfSTORIfilf DES TEMPS PRIMITIFS. 37o
qu'aTtutit le déitige la terre n'était pas pe^iplée datis foutes ses parties, comme elle Test aojwrtfliuiî Ensuite tt «ie peut très-bien que quelques portions des continents antédiluviens soient restées sous les eaux de la mer atec les hommes éjui les habitaient. De plus, dans qmile contrée a-t-on fait des fouitieset des recherches? C*est surtout dans une petite partie du globe, dans notre Euro|ie : mais c'est principalement en Orient qu'il feut placer la population primitive; et dans ces régions a-t-on asseï scruté rintérieur du globe, pour affirmer qu1l ne s'y trouve pas de débris de corps humains? On peut dire encore que cette difficulté est commune à toutes les opinions ; car s'il est vrai , comme le disent auiourd'hui tes savants , qu'une violente et subite révolution a Ixnileversé autrefois notre globe, elle n'épargna pas plus les hommes qui rhabitaient à cette époque , que les espèces diverses d'animaux dont elle était peuplée; et Ton demandera toujours pourquoi l'on ne trouve pas des ossements fossiles de corps humains dans l'intérieur de la terre, comme il s'y troii\*e des débris de quadrupèdes.
Enfin on a demandé comment, si tous les hommes descendent de Noé et de ses trois enfents, l'Amérique a pu être et se trouver peuplée à l'époque de sa découverte par Christophe Colomb. Messieurs , on a feit grand bruit de cette objection , comme de tout ce qui tend à flatter l'orgueil et les passions de llionàme , en décréditatit les livres saints ; et pourtant on a fini par reconnaître que cette difficulté, qui peut-être a fait beaucoup dlncrédutes, était une chimère. On sait aujourd'hui , surtout d'après les voyages du célèbre Cook, que l'Amérique est trèsrapprochée de l'Asie, et qu'il est facile de concevoir comment l'Asie a pu peupler TAniérique (1); il paraît même que les Esquimaux ont , par leur figure , leurs vêtements ,
(1) Leçons de VHistoIre, totne 1, lettre V, note G.
leur manière de vivre , leur langue , des rapports de consanguinité avec des Groênlandais , qui , selon toutes les apparences, tirent eux-mêmes leur origine de la Norwège; en sorte qu'il serait possible que le nord du Nouveau- Monde eût été peuplé par le nord de l'Europe. On peut voir ce qui est rapporté à ce sujet par Tillustre Robertson dans son Histoire de l'Amérique (1).
Nous avons voulu , Messieurs , venger Técrivain sacré de Taccusation qu'on lui a intentée d'être en contradiction avec l'histoire de la nature et avec les traditions des peuples les plus anciens ; et nous osons le dire, notre tâche est suffisamment remplie. C'est à vous maintenant de déposer les préjugés dont vos esprits ont pu être offusqués jusqu'à ce jour. Pourquoi faut-il que , du haut de la chaire évangélique , nous soyons obligés de tenir un langage si profane, et qui devrait y être si étranger ? Telle est la maladie des esprits, qu'un discours qui aurait paru , il y a cent ans , si bizarre , si ridicule , si réprouvé par le bon goût comme par toutes les convenances religieuses, est peut-être un des plus utiles que je puisse prononcer devant la jeunesse qui m'écoute. Elle ne sait point assez combien elle doit être en garde contre des systèmes que les passions imaginent , et que les passions accueillent avec transport. Heureusement ces vains systèmes passent comme l'homme qui les invente, et la vérité des livres saints demeure comme le Dieu qui en est la source. Elle sort de toutes les attaques qu'on lui livre , plus éclatante et plus pure que jamais. De nouvelles difficultés amènent de nouvelles recherches, et avec elles de nouveaux triomphes ; c'est ce que nous atteste Texpérience de dix-huit siècles. Lorsque l'impiété déploie l'appareil de la science, les faibles dans la foi tremblent; le théologien, transporté quelquefois dans des régions qu'il n'est pas absolument
(1) Livre IV ; tome II, io-l2. page 177 et suiv.
obligé de connaître , semble déconcerté ; mais le chrétien ferme dans sa foi sait d'avance que ces attaques en apparence si savantes sont pleines de vanité et de mensonges. Et en effet qu'arrive-t-ilî Dieu suscite de vrais savants qui vengent la vérité outragée, et les ténèbres se dissipent aux yeux de ceux qui veulent les ouvrir à la lumière. Vous Favez vu , Messieurs ; la nature , Thistoire , la fable elle-même , cette image défigurée de la vérité , tout rend hommage à Moïse , tout confirme la fidélité de ses récits. Mais , sur tout cela , le chrétien n'a besoin que de la parole de Jésus-Christ ; instruit à son écoîe , il n'est pas de simple fidèle qui ne puisse, avec confiance et sans orgueil, dire aux ennemis de la religion à peu près ce que disait autrefois le prophète aux ennemis du peuple de Dieu(l): a Ennemis de la révélation, beaux esprits incrédules, fa- » bricateurs de mondes , assemb?ez-vous , formez des » ligues, unissez vos arguments et vos efforts, et vous se- » rez vaincus, congregamini , et vincimini; et vous vous D évanouirez dans vos pensées , et il ne vous restera de x> vos hypothèses , que le regret , pour ne pas dire la » honte, d'y avoir placé votre confiance : il faut, tôt ou » tard , que vos attaques mêmes tournent à la gloire de » la religion. C'est une roche étemelle au milieu de l'Océan qu'elle domine ; les flots de la tempête peuvent » bien fondre sur elle avec un horrible fracas , mais non » la renverser ; malgré leur choc et leurs efforts, sa masse reste toujours immobile, et l'écume dont ils la laissent j» toute blanchie , en se repliant devant elle , atteste leur » impuissance non moins que leur furie. »
(1) Isal. yiii. 9.
MOÏSE