‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religionChapitre 30 sur 48 · MOÏSK AVTEUft · texte numérisé non relu

MOÏSK AVTEUft

et de leur dicter des lois? Nous, chrétiens, formés à récole de YEvsLWfrfle, nous ne saurions hésiter. Nous savons que Jésus-Christ « rendu hommage à Moïse, à sa mission divine, à ses vertus, à la sainteté de son culte, à la sagesse de ses lois ; c^la nous suffit. Après Jésus-Christ, la vérité même, le chrétien ne 3ait pas balancer; sans dédaigner les sciences humaines , il regarde celui qui s'élève contre la science de Dieu, comme un superbe, qui croyant tout savoir, ignore ce qu'il importe le plus de connaître : Superbus est, nihil sciens (1), Oui, sans nous égarer en de savantes discussions, appuyés sur Tautorité de Jésus-Christ et des apôtres, nous pouvons prononcer que Moïse fut un théologien sublime, qui révéla la plus haute et la plus pure doctrine sur Dieu, la création, la destinée primitive de Thomme, sa dégradation, et sur les promesses d'iitï réparateur; un historien fidèle, qui noua fait assister à la véritable origine des choses, nous développe la suite des générations, la naissance et les progrès des peuples ; un législateur inspiré, qui par ses lois, sa doctrine, son culte, conserve au sein d*une nation des vé* rites sacrées, méconnues ou altérées chez toutes les autres, et prépare les voies à une loi plus parfaite encore, plus étendue dans les effets, comme plus magnifique dans ses promesses. Mais ici plus notre conviction est pro^ fonde, plus nous devons gémir sur les égarements de Fin* crédule, et nous montrer jaloux de Ten retirer. Telle est la liaison de Tancienne et de la nouvelle loi, que dissiper les erreurs et les préjugés sur la première, c'est préparer, assurer même le triomphe de la seconde.

Pour éclaircir les questions principales relatives à Moïse, et les traiter avec ordre, nous nous proposons de considérer Moïse comme auteur du Pentateuque, c'est-àdire, des cinq premiers livres de la Bible, coaune bisto-

(l) I Tim. vi. 4.

AUTEUR BU PEMTÀTBUQUE* 325

rien en particulier des temps primitifs ; enfin comme législateur. Je dis comme auteur du PentatenquCy pour faire voir qu'il a véritablement composé les livres désignés sous ce nom, et qu'il est très-véridique dans le récit des miracles qu'il nous raconte : j'ai dit comme historien, en particulier, des temps primitifs, pour montrer que son récit de la création et du déluge n'est contredit ni par la saine raison, ni par les traditions certaines des peuples les plus anciens, ni par les phénomènes bien constatés de la nature : j'ai dit enfin comme législateur, soit dans Tordre religieux et moral, soit dans Tordre politique et civil, pour venger la beaulé de sa doctrine et la sagesse de ses lois. Ces trois manières de considérer Hoïse nous fourniront la matière de trois discours consécutifs, qui nous feront sentir, je l'espère, combien Bossuet était fondé à appeler Moïse, a le plus ancien des historiens, le x> plus sublime des pliilosophes, et le plus sage des légis* D lateurs (1). » Nous nous bornerons aujourd'hui à le considérer comme auteur des livres qu'on lui attribue, savoir, de la Genèse, de TExode, des Nombres, du Lévitique, du Deutéronome, connus, à cause de leur nombre de cinq, sous le nom de Pentateuquç,

C'est ici une discussion de pure critique, assez aride par elle-même, et peu susceptible de ces ornements qui ilattent l'imagination, ou de ces mouvements qui touchent le cœur ; mais j'ai l'avantage de parler à un auditoire, fait pour suivre des discussions sérieuses, et capable de sentir que, dans la matière présente, notre grand but, c'est de convaincre par les raisonnements d'une logique saine et lumineuse.

Que Moïse ne soit pas un personnage fabuleux, éclos de l'imagination des poètes, mais un personnage réel qui

(1) Dite, twr l'Hùt. unit). I'* partie, I" époque.

3^6 MOÏSÏ ALTEUR t)U PENTÀtELQUE.

a vécu, il y a plus de trois mille ans ; que ce même Moïse ne soit pas un homme ordinaire, mais le fondateur de la nation Juive et son premier législateur : ce sont là des faits appuyés sur la croyance la plus antique comme la plus universelle, mieux prouvés que ceux des faits anciens dont personne ne doute, et qu'on ne peut nier sans ébranler tous les fondements de Thistoire. Car enfin on sait qu*il y a sut* la terre un peuple Juif; que ce peuple occupait la Palestine, au temps d'Âususte et de Pompée ; que ce peuple a eu son culte et ses lois 3 que ce culte et ces lois ont eu leur auteur : or, par upe suite de monuments qui nous retracent son histoire, on remonte jusqu'à sa délivrance par Cyrus, jusqu'à la prise de Jérusalem par iîabuchodonosor, jusqu'au règne glorieux de Salomon, jusqu'à Josué; et dans cette longue âuite de siècles, religion, fêtes, jurisprudence, coutumes, tout porte sur l'autorité de Moïse, il faut bien à cette nation un fondateur. Serait-ce le nom de Moïse qu'on voudrait lui disputer? quelle plus grande puérilité I Laissons à la nation Juive à nous apprendre le nom de son législateur, et n*alloiis pas, sans preuve et par caprice, la contredire sur ce fait qu'elle doit savoir. Si un faux critique allait contester aux Chinois Texistence de Confucius, aux Perses celle de Zoroastre, aux Musulmans celle de Mahomet, ne passerait-il pas pour un insensé? Mais ce n'est pas tout. Messieurs; le nom de Moïse était si célèbre dans Tantiquité , qu'une foule d'auteurs païens» Egyptiens, Phéniciens, Assyriens, Grecs, Romains, en ont fait une mention expresse. Il ne reste guère, je l'avoue, que les noms ou quelques fragments d'un grand nombre de ces écrivains antiques; mais on les trouve cités par le célèbre Josèphe, dans ses livres contre Âpion ; par Justin, philosophe chrétien, dans ses discours contre les Grecs; par le savant Clément d'Alexandrie, dans son ouvrage qui a pour titre les Stromates; par Origène, dans ses écrits contre Gelse ; par Eusèbe, dans sa

MOÏSE AUÎEUll t)U l*ENTATEUQUfi. 3â7

Préparation evangélique ; et jamais leur témoignage n'a été récusé par les païens (1). Pour ne parler que de ceux dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, vous trouverez, chez les Grecs, Strabon, DÎodore de Sicile^ Longin; et chez les Latins, Justin, Juvénal, Tacite, Pline le Naturaliste, qui ont rendu hommage à Moïse, à scâ lois, à ses institutions. Mais, chose remarquable et décisive en cette matière, lorsque autrefois , à la naissance du christianisme, nos plus doctes apologistes, avançaient que Moïse avait paru avant la guerre de Troie, qu'il était le plus ancien des législateurs ; lorsqu'ils appuyaient leurs assertions du témoignage ménie de l'antiquité profane ; qu'opposaient à cela les ennemis les plus acharnés et les plus habiles de là religion, les Celse, les Porphyre, les Julien? Ils se raillaient bien de nos livres saints, de Moïse comme de Jésus-Christ, de leur doctrine et de leur culte ; mais jamais ils n'ont eu la pensée de contester l'antiquité de Moïse, et sa qualité ae législateur des Hébreux. Voilà donc que ce qu'il y avait sur la terre de plus savant, il y a deux mille ans, amis et ennemis de la religion, tous étaient d'accord sur l'antique existence de Moïse, législateur des Juifs; et l'on sait assez que telle à été aussi la croyance de ce que TEglise chrétienne a eu dé plus éminent en science comme en génie, depuis dix-huit siècles. Quelle pitié, de voir quelques érudits, souvent plus forts de mémoire que de jugement, qui ne croient à rien, pas môme en Dieu, s'élever seuls contre la foi la plus ferme, la mieux suivie, la plus universelle des savants de toutes les nations et de tous les âges !

Mais où se trouvent la religion, la morale, les lois de Moïse? Dans les livres qu'on lui attribue, et connus sous le nom de Pentateuque, Oui^ le Pentateuque, que nous

(i) Voyex Jacquelot, Mxist, de Dieu; tlU Dissert. ch. ly, tom« II. — Duvoisin, Autorité des livres de Moïse, !*"• partie, chap. ii.

lisons encore à la tête de nos livres saints, est Touvrage même de Moïse ^ il est auss^i ancien que la nation Juive. Je m'adresse à un incrédule, et je lui dis : Vous croyez bien qu'Homère est un poète grec, qui a composé Tlliade, il y a plus de vingt siècles; et pourquoi le croyez- vous? Parce que vous avez pour vous la foi publique de tous les âges, appuyée sur une suite de monuments qui remontent jusqu'au temps 6ii Ton dit qu'Homère a vécu, et qui le font auteur de l'Iliade; parce qu'il est impossible d'assigner une époque postérieure, où un faussaire aurait pu, avec succès, supposer ce poème sous le nom d'Homère ; parce qu'enfin, dans le corps de l'ouvrage, dans la description des mœurs, des usages, des lieux, du caractère des personnages, tout respire l'antiquité qu'on lui attribue. Hé bien, cet ensemble de preuves historiques se réunit avec plus de force encore en faveur de l'authenticité du Pentateuque. Foi constante et universelle de la nation Juive, impossibilité d'une supposition par un imposteur, caractères d'antiquité qu'il présente à chaque page, tout garantit son authenticité.

Je dis d'abord la foi constante des Juifs. Une chose avouée par les incrédules, c'est que le Pentateuque, tel que nous l'avons, existait, il y a plus de deux mille ans, deux sièclçs et demi avant Jésus-Christ, et qu'il était alors révéré comme l'ouvrage de Moïse. C'est à cette époque qu'il fut traduit en grec sous le règne de Ptolémée Philadelphé. Or, à partir de cette époque reconnue par tous les critiques, en remontant de siècle en siècle, que trouverez- vous chez la nation Juive? une suite de livres, «oit prophétiques, soit historiques, soit moraux, qui nous conduisent jusqu'à Moïse, et nous le présentent comme auteur d^e loi et d'écrits qui ne sont autre chose que le Pentateuque même. Parcourons un moment la chaîne des écrivains sacrés. Depuis la fameuse captivité de Babylone, nous voyons Malachie, Néhémie, Esdras, et

Tauteur des Paralipomènes ; durant la captivité, Jérémie, Baruch, Ezéchiel, Daniel ; dans les temps antérieui's, les auteurs des livres des Rois, Salomon avec ses œuvres diverses, David avec ses cantiques, Fauteur du livre des Juges , celui du livre de Josué , qui touche à la mort de Moïse. Or, tous ces écrivains nous parlent sans cesse de Moïse , de ses écrits, du volume de sa loi ; sans cesse ils rappellent son nom , son histoire , les faits quMl raconte , les lois diverses qu'il a portées ; sans cesse ils nous montrent le gouvernement, le culte, les familles. Tordre religieux et civil, réglés par les ordonnances de Moïse : et tout ce qu'ils citent est exactement conforme à ce que nous lisons dans TExode, les Nombres, le Lévitique, et le Deutéronome, dont se compose toute la loi. Autant il est certain que Moïse a laissé des écrits et des lois, autant il est impossible de lui en attribuer d'autres que ceux dont ce Pentateuque est le recueil. Messieurs, il ine serait facile, la Bible àrla main, d^appuyer ce que j'avance des citations les plus positives ; mais je crois devoir vqus épargner tout cet appareil de passages, fatigant pour un auditoire, et plutôt fait pour un livre qu'on lit à loisir, que pour un discours rapide et fugitif. Ils sont, au reste dans tous les apologistes qui ont écrit sur cette matière (1). Comment récuser le témoignage universel, invariable de la nation Juive, depuis son origine? S'il est des traditions fabuleuses, il en est de véritables, de bien liées, de suivies, et par lesquelles nous est connue l'histoire du passé. Et qu'on ne prétende pas comparer cette tradition des Juifs, avec celles de plusieurs peuples' qui sont incertaines et vagues. Chez les Hébreux, ce ne sont pas des annales tronquées, vides de faits et d'événements sans liaison et sans suite, semblables à des déserts où l'on

(1) Voyez Duvoisin, Autorité des livres de MoisCf V^ pari, ch. I, pag. 26 et suiv.

330 HOÏSK ÀUTSUR DU PBNTAT8CQUS.

n'aperçoit que des rochers arides de distance en dis-> tance, ou bien encore aux anneaux épars d'une chaîne brisée. Ici tout se suit et se soutient : c'est un corps d'histoire dont les parties sont liées entre elles, et dont une seule ne saurait être détachée. Chacun des livres de Fancien Testament est la continuation de celui qui le pré" cède : Josué reprend le récit immédiatement après Moïse; après Josué, les Juges nous conduisent jusqu'à Samuel ; et les livres des Rois, depuis Samuel jusqu'à la destruction de Jérusalem sous Nabuchodonosor (1). Jamais la succession des juges, des grands-prêtres, des rois, n'est interrompue ; chaque siècle est marqué par des événements qui retentissent dans les siècles suivants. Les faits éclatants d'une époque supposent ceux d'une époque pré^ cédente. Ainsi tout s'enchaîne : le fil de l'histoire se développe sans peine, et nous condviit sans interruption de<puis le temps de Cyr us jusqu'à Moïse. Ainsi dans cette suite de n^onuments écrits de la nation Juive, Moïse est toujours en vue, toujours présenté comme auteur d'une loi que nous lisons encore dans le Pentateuque.

Voltaire et ses copistes ont cru faire une remarque l)ien embarrassante, en faisant observer que les .mots qui répondent à ceux de Genèse, d'Exode, de Nombres, de liévitique, de Deutéronome, ne se trouvent jamais dans les écrivains de l'ancien Testament ; qu'il faut en dire autant des mots hébreux qui désignent les livres du Pen^ tateuque : d'où ils ont cru pouvoir conclure que le Pen« tateuque n'a pas réellement été cité par les écrivains Juifs» II est vrai. Messieurs, que les auteurs de l'ancien Testa^ ment n'ont pas cité nommément les livres dont se compose le Pentateuque : la raison en est très-simple et bien péremptoire, c'est que cette division de l'ouvrage en livres ayant chacun une dénomination distincte, n'existait

(1) Auloriié, etc. Introduction, pag. 12.

HQÏSS AUTSUa OU PENTATEUQU^, 331

pas encore) elle e&t plus récente. Longtemps le Penta* teuque fut connu sous le nomade Loi, de Livre de la Loi» de Volume de Moïse, et c*est ainsi qu'il est désigné plup d'une fois même dans nos Evangiles (1), Lorsqu'il fut di« visé en. livres, on désigna ces livres par leur mot initial» Pour les noms grecs qu'ils portent aujourd'hui, on croit qu'ils viennent de la version des Septante (i\. C'est ce qu'il n'est pas permis d'ignorer, quand on ose combattre nos livres saints ; mais le bel eçprit égaré par la haine^ est capable de laisser échapper les traits de la plus bon* teuse ignorance.

A la foi constante des Juifs se joint l'impossibilité bi^Q démontrée de la supposition du Pentateuque par un in^'^ posteur. Pour aller sans détour au fond des choses» voici tout ce qu'on a pu imaginer de moins révoltant en cette matière. On a dit que^ dans des temps de calamité, le4 livres saints laissés par Moïse ont pu se perdre et s'effacer de la mémoire des Juifs; qu'un homme habile oommu Ësdras, qui fut un des principaux restaurateurs de la ré^ publique Juive après la captivitéi aura pu recueillir quel-^ ques traditions éparses, quelques faits^ et quelques loi^ accréditées dans l'opinion, en composer le Pentateuque .que nous avons, et ensuite, pour lui donner plus d'auto*rite, le publier et le répandre sous le nom de Moïse. Mes^ sieurs, de toutes les inventions do l'incrédulité contre l'antiquité de notre Pentateuque, celle-ci est la plus spé* cieusc) n^ais voyez combien tout cela est chimérique, Remarquons d'abord que ce ne fut point Esdrai qui ra*menale premier à Jérusalem les tribus captivep; ce fut Zorobabel qui commença par se rendre dans la Judée» accompagné des chefs et d'une partie dç la nation. Or

(1) Luc. XXIV. 44. —{(2) Duvoisin, Autorité des livres de Mo^se, !'• part. chap. i«'. — Bullet, Béponses critiques, tome II. pag* 3î fit 3a.

332 MOÏSE AUTEUR DC nSNTATEUQCE.

que nous apprend Thistoire? que son premier soin fut de travailler à rétablir le culte, les fétes^ Tordre lévitiquë, selon qu'il était écrit dans le livre de Hoïse : ce livre existait donc déjà ; je vous prie de le remarquer avec quelque attention. Les Juifs n'étaient pas un peuple sorti des forêts, sans religion et sans lois, étranger aux générations qui auparavant avaient habité la Judée; ce n'était point un peuple nouveau, à qui l'on donnât pour la première fols un gouvernement et une religion jusqu'alors inconnue. Ces Juifis, qui venaient de sortir des liens de la servitude, étaient les fils et les petits-fils de ceux que le farouche vainqueur avait transportés dans la Chaldée; beaucoup même, parmi eux, avaient vu l^ancien temple, le culte qu'on y célébrait, Tancienne forme de gouvernement. L'histoire de leurs ancêtres, leur origine, leurs lois, leurs cérémonies sacrées ne leur étaient pas inconnues. Comment donc Esdras aurait-il pu écrire sur tout cela un roman, et leur dire : Voilà Thistoire de votre législateur et de vos pères; voilà le code sacré de la religion et du gouvernement; voilà le livre que Moïse a laissé à son peuple, que vos prophètes et vos historiens ont cité d'ftge en âge, que vos prêtres, vos pères, vous-mêmes vous n'avez cessé de lire jusqu'à présent (4)? Je vous le demande, Esdras aurai^il pu leur persuader toutes ceschoses, qui auraient été pour eux des absurdités manifestes, en supposant que le livre de Hoïse n'eût pas réellement existé. . Hais ce n'est pas tout; si Ton veut qu'Esdras ait fobriqué le Pentateuque, il faudra dire aussi qu'il a composé tous les livres de l'ancien Testament ; assertion extravagante, s'il en fut jamais. C'est ici que Bossuet écrase nos adversaires de tout le poids de sa logique et de son génie (2). n Si cette sainte loi demeure si profondément ou-

( i ) Du voisin, Autorité des livres de Mùise, V^ part. ch. y. — (2) Disc, sur l'Hist. univers, Il« part. chap. xxviii.

x> bliée, quMl soit permis à Esdras de la rétablir à sa fan* » taisie ; ce n'était pas le seul livre qu'il lui fallait fabrix> quer. II lui fallait composer en même temps tous les » prophètes anciens et nouveaux, c'est-à-dire, ceux qui avaient écrit avant et durant la captivité ; ceux que le y> peuple avait vu écrire, aussi bien que ceux dont il con- » servait la mémoire ; et non-seulement les prophètes, » mais encore les livres de Salomon, et les Psaumes de » David, et tous les livres d'histoire ; puisqu'à peine se x> trouve-t-il dans toute cette histoire un seul fait consi- » dérable, et dans tous les autres livres un seul chapitre, » qui détaché de Hoïse, tel que nous l'avons, puisse sub- » sister un seul moment. Tout y parle de Moïse, tout y y> est fondé sur Hoïse : et la chose devait être ainsi, puis- » que Hoïse et sa loi, et t'histoire qu'il a écrite, étaient en x> effet, dans le peuple Juif, tout le fondement de la con- » duite publique et particulière. C'était en vérité à Esdras » une merveilleuse entreprise, et bien nouvelle dans le » monde, de faire parler en même temps avec Hoïse tant » d'hommes de caractère et de style différents, et chacun x> d'une manière uniforme et toujours semblable à ellex> même; et faire accroire tout à coup à un peuple^ » que ce sont là les livres anciens qu'il a toujours ré«- » vérés, et les nouveaux qu'il a vu faire, comme s'il n'avait jamais ouï parler de rien , et que la connais- B sance du temps présent, aussi bien que celle du temps passé, fût tout à coup abolie. Tels sont les prodiges » qu'il faut croire, quand on fait Esdras auteur du Penta* » teuque. D

Voulez-vous un fait éclatant, qui seul mette dans le plus grand jour Tabsurdité d'une telle opinion? le voici. Environ cinq cents ans avant Esdras, immédiatement après Salomon, un schisme fatal divisa la nation; de là vinrent le royaume de Juda, resté fidèle aux descendants de David, et celui d'Israël, dont Samario fut la capitale;

334 M0Ï8B AUTBIH DO PBUTÀTBCQUE.

La rivalité^ la haine, les guerres cootinuelles dont cette division fut suivie, ne permettent pas de croire que les deux peuples^ celui de Jiida et dlsrael, se soient réunis

[)our mbriquer un même ouvrage, ou que Tun ait adopté 'ouvrage de l'autre ^ et si pourtant l'un et l'autre ont révéré les mêmes livres de Moïse, que doit*on en conclure? C'est que ces livres existaient au temps de Salomon, avant l'époque de la funeste division ; or, les critiques savent que c'est par les tribus du royaume d'Israël que nous est venu le Pentateuque qu'on appelle Samaritain, et les mêmes critiques savent aussi qu'entre ce Pentateuque et le nôtre se trouve une exacte conformité. Il n'en faudrait pas davantage pour faire remonter son antiquité bien au delà du temps où Ësdras a paru* Ainsi ee qu'on a imaginé pour rendre vraisemblable la supposition du Penta^ teuque par un imposteur, ne fait qu'en mieux démontrer l'impossibilité^

Enfin 1^ Pentateuque est doarqué à de» traits particuliers qui décèlent sa haute antiquité. Pius d'une fois on a découvert la supposition d'un livre, à des traits qui ne s'accordaient pas avec les circonstances des temps, des Ueux et des personnages dont il s'agissait; mais si vous parcourez le Pentateuque dans toutes ses parties, si vous en observez le style, si vous étudiez le caractère des personnages, les mœitfs, lei^ usages qu on y décrit, vous n'y trouverez rien qui ne se rapporte aux temps anciens, où Moïse a paru. Les patriarches dont Moïse a fait Thistoire, aussi riches, aussi indépendants que les rois, mènent une vie frugale et laborieuse; ils voyagent avec leur nombreuse famille, ils conduisent eux-niémes leurs troup^ux, servent les étrangers, apprêtent le repas de leurs propres ^)ains ; leurs filles partagent avec eux les travaux inno* cents de la vie pastorale ; Rebecca vient d'assez loin puiser l'e^u qu'elle porte sur ses épaules; Rachel et les tilles de Jéthro abreuvent les troupeaux de leurs pères ; Sara

MOIS* AUIBUll PU PSKTÀTBL'QIK. 335

.pétrit elle-méine le pain qu'Abr«baoi donne h g^s hôtes, (i) Tel est la récit de Moïse; et qui n'y reconnaîtrait le sceau de la plus haute antiquitétCette simplicité primitive se conserva longtemps chez les Grecs ; on la retrouve dans les princes et les héros célébrés par leurs poètes ; Bomère en fournit partout des exemples, et les poésies pastorales, dit Fleury (2), n'ont point d'autre fondement. On sent bien que, dans les premiers temps, Tambition, les conquêtes, les alliances, n'avaient pas reculé au loin les bornes des empires; chaque bourgade, pour ainsi dire, avait son roi ; on se battait pour une citerne, comme de» puis on s'est battu pour des provinces et des royaumes. Aussi que voyez-yous dans Moïse ? Abraham à la tête de trois cents hommes défaire quatre rois ligués ensemble. Dans ces ftges primitifs où l'écriture était moins connue, si ell^ n'était ignorée, comment se conservait la inémoire des événements? par des monuments grossiers, mais signifi-* catifs. Ainsi , dresser des autels, consacrer des pierres, composer des cantiques qui rappelaient te passé, donner un nom symbolique aux lieux où l'on avait campé| ou bien aux enfants dont la naissance était marquée paf quelque chose d'extraordinaire; tel fut l'usage des temps antiques, chez les différents peuples du monde (3). ûfi c'est encore là ce que l'on voit dans le récit de Molsej Abraham élève des autels aux mêmes lieux où bleu lui avait apparu ; Jacob consacre la pierre sur laquelle avait reposé sa tête; il nomme Galaad le nlonceau de pierres qui est le signe de son alliance avec Laban : le sépulcre de Raohel, le puits nommé fiersabée, et tous les autres puits dont parle l'histoire disaac, étaient dôs monuments (4). Enfin la manière dont sont écrits les quatre

(I) Buvofsin. Autorité des liwes de MoUsê, !'• part. chap. m. -^ (t) Fleury, Mœurs des Israélites, H part. tl. 9. — (8) Gogtiet» M" gine des LoiSf etc. V^ part. liv. II, chap. vi ; tom. I, in-12, p. 562. — (4) Fleury^ Mœur9 def i$ruéHt0$, n. «»

-336 IIOSSB AUTEUR DU PENTATEUQUB.

derniers livres du Pentateuqué décèle évidemment un ou« vrage original et contemporain de Moïse. Si, dans des temps postérieurs, ces livres étaient sortis des mains d*un autre écrivain, qu'aurait fait leur auteur? Hattre de sa matière, il se serait tracé un plan, il aurait mis de Tçrdre dans les différentes parties de son ouvrage, il aurait rap-» pelé à différents chefs lés-lois, les faits, la^veligion. Dans Moïse, rien de semblable : on voit qu'il écritau milieu des événements dont il est le témom'oc|ilaire ; les lois sont mêlées aux faits, parce que souvent ùu fsiV donnait lieu à une foi ; elles sont rapportées sj^ns ordre, parce que, faites suivant les pccurrenceS;. elles sont écrites aussitôt que publiées. Ce n*est pas une histoire suivie, composée avec art et méthode par un homme qui a réfléchi sur les événements passés, qui les combine et les enchaîne ; ce sont les mémoires d'un écrivain qui raconte ce qu*il voit et ce qu*il fait; de là ces répétitions, ces reproches, ces exhortations véhémentes qui naissent du fond même des choses et des événements. Il faudrait n*avoir aucun goût, pour ne pas reconnaître dans ces livres de Moïse le ca« ractère original d*un législateur (i).

L'authenticité du Pentateuqué est donc appuyée sur la foi constante des Juifs , sur l'absurdité de l'opinion contraire , sur ses caractères intrinsèques d'antiquité. Mais à cet ensemble de preuves lumineuses et frappantes que nous venons d'exposer, que peuvent opposer les incrédules? Oseront-ils répéter encore, après Voltaire leur maître, qu'il eût été impossible à Moïse d'écrire le Pentateuqué , que chez les Egyptiens et les Chaldéens , l'art de graver ses pensées sur la pierre polie , sur la brique, sur le plomb ou sur le bois était la seule manière d'écrire, et que dès lors il n'est pas croyable que Moïse ait eu le temps et les moyens d'écrire les cinq livres du Pentateuqué ? Ici,

(l}^Davoi8in,/^u^or. des livres 4e Moïse, I>e part. chap. m.

MOÏSE AUTEUR DFU PENTATEOQCB. 33T '

Messieurs, tout est faux ou hasardé. Que le Décalogue, que l'abrégé de la loi ait été gravé sur la pierre , je ne le conteste pas -, mais où a-t-on vu que les autres parties de Touvrage aient été gravées de la même manière? Où art-op vu que , du temps de Moïse , on ne connût que ce Hioyen d'écrire ses pensées? Pourquoi n'aurait-on pas connu Tusagenle graver sur Técorce de certains arbres , sur les feililleg^du palmier, comme cela s'est pratiqu4aux Indes et à la Chine t Ëét-fl naturel qu'on ait commencé par ce qu'il y avait de plusr difficile? L'art de peindrcavèc des couleurs n'a-t-il pas dû précéder l'art de graver avec des instruments de cuivre ou d'acier? L'histoire dés peuples n'atteste-t-elle pas que l'invention des lettres, est' de la plus haute antiquité? Les savants croient que Cécrops et Cadmus, à peu près contemporains de Moïse, apportèrent dans la Grèce la connaissance des caractères alphabétiques. Mais n'insistons pas sur une matière où les erreurs , les inconséquences , les contradictions de Voltaire , ont été relevées avec autant d'esprit que de force par l'ingénieux et solide ouvrage qui a pour titre : Lettres de quelques Juifs à M, de Voltaire (i). Maintenant écoutons encore Bossuet (2).

a Que dit-on pour autoriser la supposition du Penta- » teuque, et que peut-on objecter à une tradition de trois n mille ans , soutenue par sa propre force et par la suite » des choses? Rien de suivi, rien de positif, rien d'im- B portant ; des chicanes sur des nombres , sur des lieux B ou sur des noms ; et de telles observations , qui , dans » toute autre matière , ne passeraient tout au plus que » pour de vaines curiosités incapables de donner atteinte » an fond des choses, nous sont ici alléguées comme fai- D sant la décision de l'affaire la plus sérieuse qui fût ja-

(1) l^ part. Letlr. iv. — (2) Discours sur VHistoire universelle, U* part. ch. xxvni, ;

338 MOÏSE ÀLTELR DU PEI^TATEIQUE.

» mais Voici le fort de robjection. N'y a-t-il pas des

x> choses ajoutées dans le texte de Moïse , et d*où vient » qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue? » Quelle merveille ? que ceux qui ont continué son bis** » toire aient ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses » actions, afin de faire du tout un même corps? Pour les » autres additions , voyons ce que c'est. Est-ce quelque D loi nouvelle , ou quelque nouvelle cérémonie , quelque » dogme , quelque miracle , quelque prédiction ? On n'y » songe seulement pas ; il n'y en a pas le moindre soup- » çon , ni le moindre indice : c'eût été ajouter à l'œuvre » de Dieu ; la loi l'avait défendu, et le scandale qu'on eût » causé eût été horrible. Quoi donc? on aura continué x> peut-être une généalogie commencée , on aura peut« D être expliqué un nom de ville changé par le temps;.». » quatre ou cinq remarques de cette nature , faites par » Josué ou par Samuel , ou par quelque autre prophète x> d'une pareille antiquité , parce qu'elles ne regardaient » que des faits notoires, auront passé naturellement dans » le texte; la même tradition nous les aura apportées » avec tout le reste ; aussitôt tout sera perdu I...

» A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un B livre divin , mais de quelque livre que ce soit , par des » raisons si légères ? Mais c'est que l'Ecriture est un livre » ennemi du genre humain ; il veut obliger les hommes » à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs pas- » sions déréglées : il faut qu'il périsse , et à quelque prix » que ce soit il doit être sacrifié au libertinage. » Oui i voilà la véritable source des arguments de l'incrédulité. Oo a fait contre l'antiquité de l*Enéide des chicanes même assez embarrassantes, et on les méprise ; on en fait de puériles encore contre l'antiquité des livres de Hoïse^ et aussitôt on triomphe, comme si c'étaient des démonstrations. Ainsi on a deux poids et deux mesures, qu'on emploie tour à tour, ou suivant la raison, ou suivant ses caprices.

MOÏSJt A(JTEl'R DU PENTATEUQtE. 330

Mais c'en esl assez pour bien nous convaincre que Moïse est Tauteur du Pentateuque : j'ajoute que Moïse est un auteur très-véridique^ seconde proposition.

Qu'il est étonnant^ Messieurs , qu'il est digne de fixer l'attention de tous les esprits, le récit des merveilles opérées par Moïse | et que nous lisons dans son ouvrage ! L'Egypte châtiée de son obstination par des calamités, que Ton voit commencer, s'étendre, cesser au seul cominandement de Moïse ; tous les premiers nés des Egyp« tiens, depuis le fils du roi jusqu'à celui de resclave, frappés dans une même nuit , tandis que le glaiviâ de la mort épargne les maisons des Hébreux, teintes du sang de Tagneau immolé j la mer Rouae qui ouvre ses abîmes pour livrer passage , au milieu de ses ondes suspendues des deux côtés , à une multitude immense i un pain céleste qui, durant quarante ans, la nourrit au milieu des sables arides et brûlants; une colonne lumineuse qui ne cesse de guider sa marche dans le désert; un Dieu qui, sur le sommet du mont Sinaï , publie $a loi dans l^appareil le plus formidable et le plus majestueux ; la terre s'ouvrant à la voix de Moïse pour engloutir vivants des factieux sacrilèges qui refusent insolemment d'obéir : tel est le ma^ gnifique spectacle que nous présente l'historien sacré ; et je ne fais que rapporter une partie des merveilles dont ses livres sont remplis. 11 ne s'agit pas d'afiecter un dédain superbe pour tout ce qu'on appelle miracles; la trop grande crédulité serait une faiblesse , la résistance outrée de rincrédule serait une plus grande faiblesse encore ; et d^jà, dans un de nos derniers discours , nous avons dis^ sipé les préjugés qu'une fausse philosophie n'a que trop répandus sur cette matière. Il ne s'agit pas non plus de tronquer le récit de Moïse , de modifier capricieusement les circonstances les plus frappantes des faits, et d'en chercher ensuite des explications naturelles ; de supposer

gratuitement un appareil de machines , un jeu de causes physiques dont il n'est fait aucune mention : il faut prendre la narration telle qu'elle est, et voir s'il faut ou l'admettre comme vraie , ou la rejeter comme une fable. On sent bien que cette longue suite de prodiges envisagés dans leur ensemble , leuris détails , leurs circonstances , leur durée , sont au-dessus des forces de la nature et surpassent tous les efforts de l'industrie humaine : aussi il n'est qu'un double parti à prendre ; il faut ou nier ces faits , ou bien avouer ingénument qu'ils sont miraculeux , qu'on doit y voir l'ouvrage de Dieu même, autorisant par eux la mission de son envoyé, protégeant son peuple , le vengeant de ces ennemis , le comblant de faveurs , ou le châtiant dé son infidélité. Or je prétends que tout nous ga* rantit la réalité des faits, et le caractère de l'historien , et la nature même de ces faits , et la croyance de la nation qui en est le témoin irrécusable , et les effets durables dont ils sont la véritable cause.

On sait combien le caractère connu de l'historien influe sur l'autorité de son histoire, combien sa réputation bien méritée , de bonne foi , d'impartialité , de vertu, donne de poids à ses récits. Que trouverez-vous dans Moïse, qui n'inspire au lecteur une entière confiance ? Plein de sentiments de religion et de piété, il s'oublie lui-même pour ne voir que celui qui l'envoie ; il en célèbre la puissance et la bonté ; et sa première loi, c'est de l'aimer de toutes les affections de son cœur. Enflammé de zèle pour extirper les vices et assurer la pratique des vertus, c'est à cela que se rappoilent ses discours , son culte, ses lois. Sans ambition et sans vues personnelles, il n'accepte qu'à regret le grand ministère que le ciel lui confie ; il sacrifie son repos au bien d'un peuple naturellement indocile, qui ne cesse de l'affliger de ses révoltes et de son ingratitude. La plus haute dignité, la souveraine sacrificature, il la laisse à son frère, tandis que ser

MOÏSE AUTEUR DU PENTàTEUQUE. 341

propres enfants, il les abaisse au rang de simples lévites. Sans flatterie, il ne connaît pas ces ménagements que la politique inspire ; il repjjoche au peuple comme aux chefs leurs prévarications avec une fermeté magnanime ; il ne craint pas de choquer Forgueil des familles, en rappelant rinceste de Juda et de Thamar, Tadoration du veau d'or, les débauches des Israélites avec les filles de Madian, les fautes de Lévi chef de sa tribu, celles de son frère Aaron, de Marie sa sœur, de ses neVeux Nadab et Abiu. Plein de candeur et de modestie, il ne dissimule pas ses propres fautes; il ne s'attribue la gloire d'aucun événement ; il n'est que l'interprète et l'exécuteur des ordres du cieU Simple dans son style, sans emphase, sans réflexions étu* diées. il raconte et ne disserte jamais ; il parle en homme convaincu, et avec la sécurité d'un écrivain qui ne craint pas d'être contredit. A ces traits réunis de candeur, de sincérité, d'une vertu pure, reconnaît-on un imposteur, ou plutôt ne faut-il pas reconnaître un historien véridique ? Hais combien la confiance qu'il inspire par ses qualités personnelles s'accroît par les circonstances mêmes et la nature des faits qu'il raconte ! Quelque habile et quelque audacieux que soit un imposteur, H est pourtant des bornes qu'il ne franchit pas impunément. Ce n'est pas assez d'inventer des fables, il faut les rendre croyables ; et s'il n'inventait que des mensonges grossiers, qui ne sauraient échapper à la multitude elle-même, quel espoir aurait-il de pouvoir la séduire ? Celui qui est fourbe craint de le paraître ; son premier soin est de cacher les fobles qu'il imagine. Que fait-il pour cela? Il en place l'origine dans des temps reculés ; il les met à couvert dans l'obscurité des siècles ; surtout il ne publie pas des choses qui puissent être démenties par des témoins vivants, par des nations entières : s'il le faisait, le voile de ses impostures serait bientôt déchiré, et il ne retirerait de cette folle conduite [qu'une honte ineffaçable : or, voilà pourtant ce

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qu'aurait fait Moïse, s'il ne faut voir dans son récit qu'un mensonge continuel. C'était un homme habile^ on en convient; et toutefois, si on le suppose historien infidèlej il faut en faire le plus stupide et IS plus inepte de tous les hommes. En effet, ce qa^il raconte est, de sa nature, public, notoire et très-éclatant; les prodiges dont il fait le récit ne se sont point passés dans les ombres de la nuit, ni dans les temps anciens, ni dans des pays lointainsi mais devant sa nation ; il en appelle continuellement à son té*moignage, il désigne les familles, les personnes^ les lieux > il ne craint pas de dire à six cent n^ilie hommes : Voilà ce que vous avez vu vous-mêmes, ce que vous avez entendu. Noui ce n'est pas un poète qui décrit avec les cott«' leurs d'une imagination brillante^ c'est un historien qui raconte des faits avec exactitude et dans tous leurs détails, qui sans cesse les donne comme les titres de sa mis^ sion, et qui défie hautement lu nation entière de les contester, bans le dernier de ses livres, dans le Deutéronome, il fait Ténumération abrégée de tous les événements merveilleux qui s'étaient passés durant l'espace de quarante ans, et il termine en disant à tout le peuple : a Vos yeux ont vu toutes ces grandes œuvres que le Sei- » gneur a faites ; oculi vestri vid^runt omnia opéra Do» » mini magna quoç fecit (4). »

Qu'un imposteur s'appuie sur des révélations, sur des songes, sur des miracles qu'un petit nombre de complices disent avoir vus, je le conçois; mais où est le fourbe qui ait exposé ses mensonges au grand jour, qui ait invoqué le témoignage de six cent mille hommes^ qui ait fondé le droit de leur commander sur des faits évidemment faux, sur des fables impertinentes, démenties par la notoriété publique (2) ? On aura beau dire que les

(1] Deut. XI. 7. -^ (S) DuvoislDj Autorité i$ê, livn$ 4# Mo^ il» part. chap. i.

MOISE auteur pu PENTÀTEUQUE. 343

Hébreux étaient ignorants, grossiers, crédules, faciles h égarer et à séduire ; on en conviendra, si Ton veut : mais enfin ce n'était pas un peuple d'insensés, possédé tout entier d'un délire continuel qui lui ôtât Tusage des sens et de la raison ; ils avaient des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une intelligence pour concevoir. Mais s'ils n'étaient pas réellement fous, comment Moïse aura-t-it pu leur persuader, pendant quarante ans, qu'ils voyaient ce qu'ils ne Voyaient pas, qu'ils entendaient ce qu'ils n'entendaient pas? Pour me servir de la pensée, et même des expressions d'un écrivain judicieux, a toute la certitude » humaine repose sur ce principe, que les hommes ne » sont pas fous, et quil y a certaines règles dans la na- » ture dont ils ne s'écartent jamais, que par un renver- » sèment total de la raison. Qu'il soit permis d'iii venter à D plaisir, qu'au temps de César et de Pompée tous les » hommes étaient frappés d'une maladie qui leur faisait » prendre leurs vaines imaginations pour des réalités; D dès lors il n'y aura plus rien de certain, et l'on pourra » dire que les batailles de Pharsale et d'Âctium sont des » visions de fanatiques. Lorsqu'on ne peut nier des faita » qu'en supposant, je ne dis pas dans une nation entière, » mais môme dans un certain nombre d'hommes, une » folie complète, on a atteint en matière de faits le der- » nier degré de certitude possible (1), » Les hommes de tous les temps se ressemblent; i) n'est pas plus possible de supposer cette folie dans là nation Juive d'autrefois, que dans les hommes d'aujourd'hui. Or, en supposant, d'un côté, que des miracles si éclatants, si sensibles, quils ne demandaient que des oreilles et des yeux pour être saisis, n'étaient que des fables; et en supposant, d'un autre côté, que les Hébreux les ont crus comnie des réa*-

(i) Discours sur les livres ^e Moise, à la suite des Pensées 4$ Pascal, pag. \9% et sinv«

lités, il ne faudrait point hésiter à prononcer que le peuple Hébreu tout entier était atteint de la folie la plus complète.

Dira-t-on qu'il n'a pas cru à ces miracles, et qu'ainsi on ne peut invoquer son témoignage ? Remarquez d'abord que cette nation était naturellement indocile, toujours prête à se révolter contre son conducteur : de là ses murmures, ses plaintes séditieuses, les regrets qu'elle donne à TEgypte, aux aliments dont elle avait été nourrie. Qui donc a pu la dompter, la mettre au joug d'une législation austère, chargée d'observances pénibles? Quels moyens employa Moïse pour se faire écouter? Pas d'autres que les miracles qu'il opère ; sans cesse il les donne comme le sceau de sa mission divine ; c'est sur eux seuls qu'il fonde son autorité. Si ceâ miracles n'étaient que des fables, il eût été absurde d'y croire; et si, n'y croyant pas, le peuple eût pourtant suivi Moïse comme l'envoyé de Dieu, c'eût été le»comble de l'extravagance. Quoi ! ils l'auraient regardé comme un imposteur, ils auraient été persuadés que ses miracles n'étaient que des chimères inventées pour les tromper, et néanmoins ils se seraient soumis aveuglément à ses lois, ils auraient été assez stupides pour se laisser maîtriser par lui ! Tout cela n'est pas dans la nature.

Il ne reste plus qu'une ressource à Tincrédulité; c'est de dire que la nation avait concerté toute celte imposture avec Moïse, qu'elle était d'accord avec lui pour.composer cette merveilleuse histoire, et tromper ensemble la postérité. Quelle chimère! et qu'il faut qu'une cause soit désespérée, quand on ne peut la défendre que par des hypothèses aussi absurdes ! Quoi! pendant quarante ans, deux millions d'hommes auraient constamment, unanimement concerté cette grande imposture, et pas un seul n'aurait réclamé, et au milieu du choc plus d'une fois violent des intérêts et des passions qui agitaient les tribus,

pas une seule voix ne se serait fait entendre en faveur de la vérité; et parmi ces séditions qui éclataient si souvent, pas un seul Hébreu ne se fût détaché de ce coniplot infernal ; et après la mort de Moïse, pas un seul homme assez vrai pour faire rougir ses concitoyens d'un tel mensonge ! Quoi ! la nation entière aurait dit à Hoïse (1) : Nous savons très-bien que vous n'êtes pas Tenvoyé du ciel, mais n'importe : composez une fable absurde, et nous et nos enfants nous feindrons de croire tout ce qu'il vous plaira d'imaginer; nous n'avons fait que côtoyer la mer Kouge, et nous affirmerons qu'elle nous a ouvert son sein pour nous livrer passage; vous nous donnerez une religion sévère qui ne sera que votre ouvrage, nous la suivrons comme si elle venait de Dieu ! N'est-ce pas insulter à la raison humaine, que de supposer un semblable pacte entre un fourbe et toute une nation?

Enfin, pour que tous les genres de preuves soient réunis, voyez comme l'histoire se trouve confirmée par une foule d'institutions qui la rendent sensible à tous les yeux. La fête de Pâque, celles de la Pentecôte et des Tabernacles; l'usage de racheter les premiers-nés; les cantiques sacrés, tels que celui où Moïse, dans une poés'e toute divine, célèbre le passage de la mer Rouge; le vase plein de manne et la verge d' Aaron déposés dans le tabernacle; les deux tables de la loi mises par ordre de Moïse dans l'arche d'alliance; les lames d'airain attachées à l'autel, comme un mémorial du crime et de la mort funeste de Coré, Dathan et Abiron, ces sacrilèges usurpateurs du sacerdoce ; bien des rites et des cérémonies du culte public (2) : tout cela retraçait et semblait rendre toujours présents les prodiges qui avaient signalé la sortie d'Egypte, la publication de la loi, le séjour dans le

(1) Duvoisin, j^utorité des livres de Mciise, 1I« part. chap. m. — (2) Ibid. chap. iy.

310 MOÏSE ÀUTELR DU PËNtATlîUQUË.

désert. « Il y a en quelque sorte deux histoires de Moïse : d l'une, qui est écrite dans le livre qui porte son noni ; » l'autre, qui est comme gravée dans les cérémonies et » dans les lois observées par les Juifs, dont la pratique » était une preuve vivante du livre qui les ordonnait, et » même de ce qu'il contient de plus merveilleux (1). » Sans doute une fête, un hymne sacré, un monument quelconque, s'ils sont de beaucoup postérieurs aux événements, n'en sont pas toujours une preuve décisive; mais lorsque, dans une nation, son histoire, ses traditions orales, ses fêtes religieuses et civiles, ses rites et ses cantiques sacrés, ses institutions, viennent de la méme^ origine, remontent à la même époque : comment n'être pas frappé de cet accord , et ne pas convenir qu^alors Fhistoire écrite est appuyée par les usages et les monuments sensibles; que ces monuments sont à leur tour expliqués par Thistoireécrite, et que cet ensemble parfait a sur tout esprit raisonnable une force invincible?

Ainsi, Messieurs, deux choses sont établies : la première, que Moïse, qui vivait il y a plus de trois mille ans, est réellement auteur des livres qu on lui attribue, et que nous appelons le Pen^a^eugue; la seconde, que Moïse est un auteur très-véridique dans les faits qu'il nous raconte^ De là nous tirerons deux conséquences principales, qui en renfermeront plusieurs autres accessoires.

La première conséquence, c'est que le Pentateuque est un des livres les plus anciens au'il y ait sur la terre, pour ne pas dire le plus ancien des livres connus. Qui le tient, peut dire sans crainte : Voici le plus précieux et le plus antique monument de l'esprit humain. Chez quel peupla en trouver un semblable? où sont les ouvrages, qui aient, comme celui de Moïse, trente-trois siècles d'antiquité? Sanchoniaton avait écrit, dit-on, les annales des Phéni*

(1) Discours, à la suite des Pensées de PasccU,

MOÏSE AUTFXtt DU t>ENTATEUQUE. 347

ciens; maid que nous en reste-t-il? un fragment que Porphyre a cité le premier. Il est des savants qui ne le font pas remonter au delà de la guerre de Troie, et tous le font bien certainement postérieur b Moïse. Bérose avait écrit les annales des Chaldéens, Hanéthon celles des Egyptiens (1); or, l*un et Tautre sont postérieurs de mille ans à lliistorien sacré. Chez les Perses, vous trouvez Zoroastre, avec les livres dont 11 passe pour être Tauteurj mais les érudils les plus versés dans ces matières ne le font contemporain que de Darius fils d^Hystaspe (2). Enfin le premier compilateur de l'histoire Chinoise, Confucïus.(3), vivait cinq cent cinquante ans avant Tëre chrétienne.

Que si le Pentateuque est si ancien , ne soyons plus étonnés qu'il donne sur l'origine des peuples, sur les événetnehts primitifs, des connaissances qu'on chercherait vainement ailleurs, et que ce soit ici le livre original dont beaucoup d'autres et bien des traditions n'ont été que des copies Informes, Dès lors il est injuste^ de vouloir le combattre sur certains points par le silence des écrivains, postérieurs de plusieurs siècles; et par cela seul, il est raisonnable d*expliquer les traditions des autres peuples par celles des Hébreux.

Que si le Pentateuque est si ancien, ne soyons plus étonnés que, sur les dates, sur les usages, les noms des peuples et des villes, les détails géographiques, il présente des obscurités. Nous Français, nous habitons ces mêmes Gaules, dont César a fait l'histoire après en avoir fait la conquête. Hé bien, pos érudits sont souvent em-

(I) Mémoire de V Académie des Tnscript. tome XVI, page 205. -^ Voyez aussi Hooke, ReligUmis nat. et revel. Princip. tom. Il, pago 108 el 109 '

(9) Eoviroo 500 ans avant Jistla^dhrist. Voyes la Vie de Xoroastre, par Anquetil; Zené-Âvesta, tom. II, pag. 60 et 61.

(3) Fréret, dans les Mémoires de VÀcadémk des InscriptionSf tom. XVIII. page 207 et 208.

348 UOÏSE ÀLTEta bu rEKTATEUQUE.

barrasses pour concilier ce que nous dit ce conquérant historien^ avec ce que nous voyons : et Ton voudrait qu'aucun nuage ne couvrît un livre plus ancien de deux mille ans, écrit dans une langue moins connue que celle des Commentaires de César, et relatif à des mœurs, à des peuples qui nous sont encore plus étrangers !

Si le Pentateuque est si ancien, ne soyons plus étonnés que, dans le récit des faits, dans renoncé de ceilaines lois, dans les détails de mœurs, nous y trouvions une naïveté^ une franchise de langage qui nous choque, et que nous sonmies tentés d^appeler indécente. Outre que cette plus grande liberté peut être plus conforme au génie des Orientaux, il est certain que les peuples naissants, tels que ceux dont Moïse fait Thistoire, ne connaissaient pas ces délicatesses, ces détours usités chez les peuples qui, pour être plus civilisés, n'en sont quelquefois que plus corrompus. Les Hébreux, comme les peuples primitifs, nommaient crûment ce que nous enveloppons de circonlocutions éloignées, a Toutes ces différences» dit » Fleury (1), ne viennent que de la distance des temps D et des lieux. La plupart des mots qui sont déshonnêtes, t) suivant Tusage présent de notre langue, étaient hon- & nêtes autrefois, parce qu'ils donnaient d'autres idées, o Cette remarque peut s^appliquer non-seulement à Moïse, mais encore aux autres écrivains de Tancien Testament; et je la fais ici contre certains incrédules, dont la plume a été trop licencieuse pour qu'ils aient le droit de crier au scandale.

Une seconde conséquence de l'autorité du Pentateuque, c'est que Moïse était véritablement l'envoyé de Dieu: il est impossible de voir tant de prodiges opérés par ses mains, sans le croire investi d'une puissance toute divine. Dès lors je dois croire à sa parole, révérer sa doctrine,

(1) Mœurs des Israélites, n. 16.

écouter avec respect ce qu'il nou9 enseigne de Dieu, de ia création de l'homme, et des premiers temps. Le mensonge n'a pu souifler les écrits de celui qui parlait au nom de la Virité méroe. Dec lors je dois regarder le peu* pie Hébreu comme le peuple de Dieu, dépositaire des traditions sacrées, «t de cette lumière divine qui devait rester cachée dans son sein jusqu'à ce qu'elle remplit de son éclat Tunivers entier. Dès lors je vois dans la loi Mosaïque la préparation et la figure de la loi Chrétienne ; j'aperçois la filiation de l'ancien et du nouveau Testai ment ; je découvre les desseins de la Providehoe èur la conservation de la véritable religion ; je comprends pourquoi Ton dit que te christianisme est aussi anoien que le monde, qu'il a commencé avec lui pour ne finir qu'avec lui. Oui, des pontifes qui gouvernent aujourd'hui l'Eglise chrétienne, je remonte, par une succession non interrompue, jusqu'aux apAtres; d'où, reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïëe, de là jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde (1). Ainsi, dans la loi connuedes patriarches, dans la loi qui fut donnée aux Hébreux par Moïse, dans celle qui a été donnée à tous les peuplés par Jésus-Christ, c'est toujours le même Dieu qu'on adore, la même espérance de la vie future, la foi, plus ou moins développée, au même libérateur ; ainsi le christianisme a eu ses commencements, ses progrès, sa maturité, jusqu'à ce qu'il ait sa pleine consommation dans les cieux ; ainsi la religion forme comme une chaîne immense, qui, par le premier anneau, tient au berceau même du monde, traverse la durée des siècles, et va se perdre enfhi dans l'é-^ teniiM.

' (1) iossiiet, ÙUcùuri tmrfÊkMf tm^vart elfa, Il« part. oh. tîsï.

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