Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religion
L Eglise catholique professe, touchant le saint des hommes, trois maximes principales qui sont pour ses ennemis un sujet de déclamations violentes et de triomphes imaginaires, qui sont, même pour des chrétiens foibles ou j)eu éclairés dans la foi , un sujet de trouble et de scandale. Ces maximes, loin de les dissimuler, l'Eglise les professe si hautement, si nettement, qu'elles entrent dans les premiers élémens de sa doctrine; l'enfance les répète comme l'âge mûr, tant elles sont fondamentales. Les voici, Messieurs, dans toute leur simplicité: « Sans le » baptême, nul n'entrera dans le royaume IV. A
2 !.: 'v'.nn;.; tu: j/i'icltsk c \tiioi.ioi r; y> des cicux; hors de ÏTÎgTise, il n'est point » de salut; sans la loi, il est impossible de » plaire à Dieu. » Ici L'imagination se déconcerte, et la raison semble d'abord iu; liber ses alarmes. Quoi! dit-on, sans le baptême point de salut, et que faites-vous donc de cette multitude prodigieuse d'enfahs morts sans l'avoir reçu? des créatures innocentes, 'vous les dévouez aux flammes éternelles"; quel dogme barbare! Hors de l'Eglise point de salut! et que deviennent donc toutes ces sociétés chrétiennes qui vivent séparées de l'Eglise catholique, et qnc vous appelez schismatiques, ou qui professent une doctrine contraire à la sienne, et que vous appelez hérétiques? Que savezvous si les erreurs que vous leur attribuez ne sont pas, à leurs yeux, la vérité même, et si la bonne foi ne les justifie pas devant Dieu? De votre part quelle intolérance! Sans la foi, il n'est point de salut! et quelle sera donc la destinée de ces peuples qui n'ont jamais connu la révélation? Est-ce la faute, du noir de la Guinée ou du sauvage du Canada si la lumière de l'Evangile n'a pas brillé pour lui? faut -il faire aux hommes
un crime de leur naissance, envoyer l'un au ciel, parce qu'il est né à Rome, et l'autre en enfer, parce qu'il est né à Constantinople?« S'il étoit, dit Jean-Jacques, une re- » ligion sur la terre, hors laquelle il n'y eût » que peine éternelle, et qu'en quelque lieu y> du monde un mortel de bonne foi n'eût y> pas été frappé de son évidence, le Dieu )) de cette religion seroit le plus inique et le )) plus cruel des tyrans. )) Et les prêtres qui enseignent ces abominables maximes ne méritent-ils pas d'être poursuivis comme les ennemis et les bourreaux du genre humain?
A'oilà, Messieurs, ce que l'on dit, et ce que peut-être vous avez entendu dire; mais du moins on ne dira pas que nous cherchons à décliner, à dissimuler les difficultés sur une des matières les plus importantes et les plus délicates; les voilà exposées avec franchise: on pourroit y mettre plus de cette pompe et de cette sensibilité dont se pare le charlatanisme; on n'y meltroit pas plus de vérité. Mais que direz-vous, Messieurs, si je vous fais voir que ce ne sont ici que des déclamations mensongères qui portent sur de fausses idées de la doctrine catholique, et
4 M wimps m; l'Iglise c itholiqub que, pour faire disparaître la difficulté, il suffit de rétablir la véritable notion des choses, de présenter le dogme tel qu'il est, et non tel que se plaisent à le forger ses ennemis? Oui, Messieurs, j'ose croire que cette conférence vous convaincra que le romanesque Jean-Jacqnes, sur cette matière comme sur bien d'autres, a plus écouté son imagination que sa raison, et que la Profession de foi du vicaire savoyard n'est qu'un amas de fausses suppositions et de sophismes pompeux. Je ne Mens pas vous proposer des explications arbitraires de la doctrine de l'Eglise; je ne dirai rien de moimême et que je n'appuie sur les plus graves autorités : mais, en profitant des lumières de ceux qui m'ont précédé dans la carrière , peut-être viendrai-je à bout de vous présenter la vérité sous un jour plus sensible. Ainsi que faut-il penser du sort des en fans morts sans baptême? que faut-il penser du sort des chrétiens morts hors du sein de l'Eglise catholique? que faut-il penser du sort des infidèles morts sans avoir connu la ré~ vélation? Telles sont les trois questions qu'il s'agit d'éclaircir.
Je dois faire observer avant tout, Messieurs, qu'il ne faut pas confondre la foi de l'Eglise avec l'opinion de quelques docteurs particuliers 5 qu'il seroit très-injuste de rendre l'Eglise responsable de toutes les idées singulières qui peuvent entrer dans l'esprit d'un théologien quelconque; que, si l'on \eul la combattre par ses propres maximes, il faut lui opposer celles qu'elle avoue, qui se trouvent dans ses symboles, dans ses professions de foi, dans son enseignement public, et non dans les écrits de quelques auteurs qu'elle n'est pas obligée de reconnoître pour ses organes. 11 en est, sous quelques rapports, de la science de la religion comme des sciences humaines. Dans la jurisprudence, s'il est des principes généralement avoués, combien de points délicats, épineux, sur lesquels les opinions sont partagées, jusqu'à ce que l'autorité suprême s'explique par un jugement solennel! dans les sciences naturelles, que de questions qui divisent les savans, jusqu'à ce que des phénomènes bien constatés , une expérience , un fait sensible , viennent fixer l'opinion de tous les esprits! Ainsi la religion a des points invariables, fixés par
6 MAXIMES DE l'eGUSE CATHOLIQUE 1 autorité de ceux qui eu sont les dépositai-
i, mais elle a aussi des points controversés sur lesquels il n'a pas j>!u à la Providence de s'expliquer, ni à l'Eglise de dérider, et qui sont abandonnés aux disputes des écoles, jusqu'à ce qu'il intervienne un jugement irréfragable; de là la distinction entre 1rs dogmes et les opinions. C'est ici le cas de rappeler une maxime célébré qui doit être la règle de tout théologien digne de ce nom : Dans les choses qui nous sont proposées à croire par l'Eglise universelle , il ne doit pas y avoir partage, mais unité de croyance : In necessariis imitas; dans celles qui, n'étant pas décidées, sont un sujet légitime de controverse, liberté d'opinions : In dubiis libertas ; dans la défense des unes et des autres, loin de leurs partisans l'aigreur et l'emportement, et, si la doctrine peut diviser les esprits, que la charité confonde les cœurs : dans tous les cas, charité : In omnibus caritas.
C'est, Messieurs, dans cet esprit que nous allons entamer et résoudre la première question : que faut-il penser du sort des enfans morts sans baptême? Exposons d'abord ce
qu'ordonne, de croire la foi catholique, et nous -\eiTous cmuiite ce que nous permet l'opinion. ÏNous le dirons sans détour; que cvs ciii'ans descendent dans l'enfer, qu'ils soient dam n es, qu'il n'y ait pas pour eux de région mitoyenne entre le ciel et l'enfer;, qu'ils soient privés à jamais de la possession du Dieu qui fait le bonheur des élus dans le royaume cékste, tel est le langage, telle est la doctrine de l'Eglise; mais là se borne son easeiimemeiit : hors de là est la région des opinions el des conjectures. Et quoi! direz- \ous, ce sont là tous les adouci^semens que vous sembliez annoncer touchant le dogme catholique! C'est ici qu'il faut nous expliquer et nous entendre. Qu'est-ce que le ciel ! c est le lieu des récompenses et delà félicité. Qu'est-ce que l'enfer? c'est le lieu des privations et des peines. Mais clans l'enfer comme dans le ciel il est diverses demeures: pour les uns, les chàtimens sont divers s ui\ an t les Lui tes, comme pour les autres les récompenses varient suivant le degpé de ruérue et de vertu. Que les enfans baptisés, mourant dans leur innocence, soient étcrnelleûrç-l l ■":• '■ •' '- le ciel, c'est un point
8 maxïmks ni: i.Ï.clise catïiolio r <lc la croyance catholique; que les enfans non baptisés soient privés de ce bonheur, et que leur damnation soit inséparable de cette privation, c'est encore- un article de noire foi. Mais jusqu'à quel point Dieu leur fait-il connoître la grandeur du bien dont ils sont privés? dans quel degré de douleur et d'amertume en sentent-ils la privation? c'est un secret pour nous, et nous ne sommes pas obliges de croire qu'ils en sont aussi douloureusement affectés que peuvent l'être ceux qui, parleurs fautes personnelles, ont perdu ce bien immense. De plus, outre cette privation de félicité, les enfans souffrent-ils une peine positive, telle que celle du feu, plus ou moins vive ? sur cela, l'Eglise n'a rien décidé , et permet à chacun d'embrasser le sentiment qui lui paroît le plus plausible. Je vous prie de remarquer, Messieurs, que le bonheur de voir et de posséder Dieu dans les cieux, de le contempler dans ses perfections adorables, dans cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, comme parle saint Augustin , que ce bonheur est une faveur purement gratuite, une libéralité toute miséricordieuse ? que Dieu ne doit à pex-
son ne ; c'est une destinée si haute, si sublime, si divine, que 1 homme n'a par luimême nul droit d'y prétendre : dès-lors, si les enfans en sont privés, je vois là pour eux la perte d'une immense félicite, mais du coté du souverain Juge, qui ne la devoit à personne, il n'y a pas même une ombre d'injustice.
Donnons à celte matière un plus long développement ; il suffit d'être initié aux premières études théologiques , pour savoir que saint Fulgence au cinquième siècle, saint Grégoire le Grand dans le sixième, et après eux plusieurs théologiens ont pensé que les enfans non baptisés, outre la privation de la félicité céleste, souftvoient encore, à cause de la tache originelle, une peine sensible, celle du feu, plus ou moins vive ; mais nous savons également que l'opinion contraire a été embrassée par saint Grégoire de ]Sa zianze, saint Thomas, saint Bernard, et le très-grand nombre des docteurs des écoles catholiques, sans qu'il se soit élevé contre eux aucune réclamation de la part de ceux qui sont les dépositaires de la foi, je veux dire, de la part du corps des premiers pas-