‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religion (volume 5)Chapitre 37 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Pour mettre cette vérité dans tout son jour, je vais faire une supposition qui vous frappera peut-être , si c'est pour la première fois qu'elle vient se présenter à voire esprit. J'oserai prêter à Jésus-Cluist des paroles qui ne sont jamais sorties de sa bouche sacrée; mais on sait avec quelle aimable condescendance il conversoit avec les hommes, répondoit à leurs questions, entroit dan6 une sorte de discussion avec eux sur les titres de sa mission di\ine; et, si la supposition que je vais hasarder fait ressortir davantage sa gloire et sa puissance, j'espère qu'on voudra bien me la pardonner.

Me transportant par la pensée aux temps anciens où toutes les nations étoient idolà- 1res, je suppose qu'au moment où Jésus commence de parcourir la Judée , pour y annoncer sa religion, il est rencontré par un philosophe très -versé dans toutes ces connoissances que le monde -.estime; je suppose que Jésvis ait avec ce philosophe la conversation suivante : — Quel est, demande le philosophe à Jésus , quel est votre dessein en parcourant ainsi les villes et les bourgs de la Judée, pom' enseigner avix peuples

DU CHRISTIANISME. 4îl

une doctrine nouvelle? — Mon dessein , répond Jésus 5 est de réformer les moeurs de toute la terre , de chan^^er la religion de tous les peuples, de détruire le eidtc des dieux qu'ils adorent, pour faire adorer le seid Dieu véritable, et, quelrpie étonnante que [)aroisse mon entreprise, j'affirme qu'elle réussira.

— Mais étes-vous plus sage que Socrate , plus éloquent que Platon , j)lus habile que tous les beaux génies qui ont illustré ïlomc et la Grèce? — Je ne me pique pas d'enseigner la sagesse humaine, je veux convaincre de folie la sagesse de ces sages si \ antés, et la réforme qu'aucun d'eux n'eût osé tenter dans une seule \ille , je veux l'opérer dans le monde entier par moi ou par mes disciples.

. — Mais du moins vos disciples, par leurs talens, leur crédit, leurs dignités, leurs richesses, jetteront un si grand éclat, qu'ils effaceront le portique et le lycée, et qu'ils pourront aisément entraîner après eux la nudtitude. — iSon , mes envoyés seront des hommes ignorans et pauvres, tirés de^ la classe du peuple, issus de la nation juive,

qu^on sait être méprisée de toutes les autres j et cependant c'est par eux que je veux triompher des philosophes et des puissances de la terre comme de la multitude.

— Mais il faadroit du moins que vous pussiez compter sur des lë<^ions plus invincibles que celles d'Alexandre ou de César, qui portassent devant elles la terreur et l'épouvante, et disposassent les nations entières à tomber à vos pieds. — iNon, rien de tout cela n'entre dans ma pensée. J'entends que mes envovés soient doux comme des agneaux, qu'ils se laissent égorger par leurs ennemis , et je leur ferois un crime de tiret Fépée pou.r établir le règne de ma loi.

— Mais vous espérez donc que les empereurs, fpie lô sénat, que les magistrats, que les gouverneurs de provinces, favoriseront de tout leur pouvoir votre entreprise. — jNon , toutes les puissances s armeront contre moi, mes disciples seront traînés devant les tribunaux, ils seront haïs, persécutés, mis à mort 5 et, pendant trois siècles entiers , on s'efforcera de noyer dans des flots de sans ma religion et ses sectateurs.

— Mais qu'eiura - 1 - elle donc de si at-

DU CHRISTIAMS^Nir. 4l^

frayant, cette doctrine, pour attirer à elle toute la terre? — Ma doctrine, réplique Jésus, portera sur des mystères incompré- ]iensi])les. La morale en sera plus pure rpie celle qu'on a enseignée jusqu'ici; mes disciples publieront de moi que je suis né dans une crèche , que j'ai mené une vie de pauvreté et de soiiiïrance, et ils pourront ajouter que j'aurai expiré sur une croix, car c'est par ce genre de supplice que je dois mourir. Tout cela sera hautement publié, tout cela sera cru oarmi les hommes, et c'est moi qui vous parle , que la terre doit adorer un jour.

— C'est-à-dire, répond enfin le pljilosophe avec un ton de pitié, que vous pr(>tendez éclairer les sages par des ignorans, vaincre les puissances par des hommes foii)lesj attirer la multitude en combattant ses vices, vous faire des disciples en leur promettant des souflrances, des mépris, des opprobres et la mort, déti'oner tous les dieux de l'Olympe , pour vous faire adorer à leur place, vouiï qui devez être, dites-vous, attaclié à une croix, comme un maliaiteur et le plus vil des esclaves. Allez, votre pro-

4l4 FONDATION

jet n'est qu'une folie ; bientôt la risée pvibîique en fera justice : pour qu'il réussît , il fauclroit refondre la nature humaine, et certes la réforme du monde moral par les moyens que vous proposez est aussi impossible que la réforme de ce monde matériel, et, plutôt que de croire au succès de votre entreprise, je croirois que vous pouvez d'un mot ébranler la terre et faire tomber dvi firmament le soleil et les étoiles.

Aoilà, Messieurs, comme je me figure qu'auroit pensé et parlé un philosophe à qui Jésus eût communiqué le dessein de convertir le monde païen au christianisme; et sans doute le succès étoit tellement impossible , à ne consulter que la raison humaine, que toute la sagesse eût été en ap- |)arence du côté du philosoplie. Eh bien ! ce qui étoit humainement impossible est précisément ce qui est arrivé; la sagesse humaine a été confondue , toutes les idées ordinaires ont été bouleversées. La folie de la croix a triomphé de l'univers, et voilà l'immortel monument de la divinité du christianisme. Et maintenant vous comprendrez cette singulière et mémorable pa-

DU CHRISTIANISME. 4l5

rôle d'un savant ccri\ain : (c Seigneur, si, )) en m'attachant au christianisme, je me )) trompe, c'est vous-même qui m'avez )) trompé; car il est marqué à des traits que :» votre main seule pouvoit lui imprimer : )) Domine , si error est ^ à te decepti sumiis.

Page 1