‹ Défense du projet de loi sur les prisons contre les attaques de ses adversairesChapitre 42 sur 45 · PAR M. BAILLARGER · texte numérisé non relu

PAR M. BAILLARGER

MédMln de la t* •«otlon des aliénées de la Salpétrière.

En 1840, à roccasion du Mémoire adressé à l'Académie de médecine, par M. Moreau -Christophe, je publiai dans la Gazette médicaie quelques considérations sur la mortalité et la folie dans le système pénitentiaire. Je cherchais alors à expliquer les cas d'aliénation observés dans les pénitenciers cellulaires par des causes étrangères à Tinfluence de la solitude; j'essayais de démontrer « qu'on devait rencontrer, sur un nombre donné de prisonniers, plus de fous que sur le même nombre de gens honnêtes. » (Page 13.)

Ce fait, que l'induction me portait seulement à regarder comme trèsprobable, est aujourd'hui directement prouvé par le travail que M. Lélut vient de lire à l'Institut.

M. Lélut démontre, en effet, que les cas d'aliénation dans les prisons sont quatre, cinq, ou même six fois plus nombreux, toutes choses égales d'ailleurs, que dans la population libre.

En présence de ce résultat si important, et désormais acquis à la discussion, je crois devoir rappeler, en les complétant, les considérations sur lesquelles je m'appuyais en 1840.

1* Il X ^ des aliénés dont la folie méconnue avant et après le jugement n^ est constatée qvtà Ventrée dans le pénitenciery par suite de V examen médical auquel le malade est cUors soumis.

Depuis que les travaux de Pinel et d'Esquirol ont conduit à une étude plus approfondie des dérangements de Tintelligence, beaucoup d'individus

qu'on ne regardait pas comme fous sont aujourd'hui jugés tels par les médecins. C'est là une des causes de Taugmentation si considérable qu'offre le nombre des aliénés depuis trente ans. Chaque jour, on reçoit dans les hospices des malades dont la folie remonte souvent à une époque très-éloignée , et qui, jusque-là, étaient restés libres, soit qu'ils fussent inoffensifs, soit qu'on n'eût point reconnu leur état.

Il existe ainsi, au milieu de la population, beaucoup plus d'aliénés qu'on ne le pense généralement. Le recensement fait dans le canton de Vaud, en 1837, peut donner une idée de ce qui a lieu sous ce rapport.

Il n'y avait guère à l'hospice de Lausanne, que je visitai à cette époque, que cent malades, et le recensement en avait fait reconnaître quatre cents dans la population. £n tenant compte des idiots et des crétins, on aura encore, en dehors de l'hospice, une proportion énorme d'aliénés libres.

Ce qui a lieu dans le canton de Vaud existe partout à différents degrés.

A mesure qu'on élève de nouveaux établissements, on voit le nombre des malades s'accroître. Ce qu'il faut en conclure^ ce n'est pas que la folie devient plus fréquente, mais bien, comme le prouve Ësquirol, que beaucoup d'aliénés restaient libres.

Parmi ces malades, les uns jugés tels, les autres, dont la folie est méconnue, il en est qui compromettent leur fortune ou qui se lirrent à des actes coupables. Ces derniers, le plus souvent, ne font que passer de la prison à rhôpital. Quelquefois, au contraire, on ne reconnaît point leur délire; ils subissent une condamnation, et sont envoyés au pénitencier où leur état de maladie ne tarde pas à être constaté.

Le nombre des détenus, dont l'aliénation a été reconnue à l'entrée dans les pénitenciers d'Amérique et dans celui de Lausanne, est considérable; mais il faudrait se garder de croire que la folie ne s'est déclarée, dans tous les cas, qu'après le jugement. Il y a positivement des malades qui étaient déjà aliénés avant leur condamnation. C'est ce qu'affirme M. Lélut et, avec lui, plusieurs autres médecins.

Le délire partiel, méconnu avant et pendant le jugement, et constaté seulement dans les pénitenciers, est donc une première cause de la fréquence de la folie chez les prisonniers.

2* Quelques crimes sont commis pèndani la période d'incubation de a folie par des malades gm ne sont point encore complètement aliénés^ mais qui le deviennent peu après le jugement.

Quand on interroge les parents des aliénés, sur l'époque de l'invasion de la maladie, il arrive, dans beaucoup de cas, qu'ils ne font tout d'abord remonter le début qu'à une date très-récente. Puis, si on va plus loin, si on recueille les renseignements avec soin, on apprend bien souvent que, depuis plusieurs mois, un an, ou même plus, le malade s'était fait remarquer par un changement dans le caractère et les habitudes. Ou se rappelle alors des actes plus ou moins bizarres auxquels on n'avait guère

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fait aU<.otion, mais qu'on s'explique après le début de TaliéDation mentale, etc.

On peut ainsi se conyaincre qu'il y a fréquemment dans la folie une longue période d'incubation qui passe inaperçue, non-seulement pour le monde, mais même pour les proches du malade.

Ces individus qui ne sont point encore aliénés, mais qui Tont le deye' nir, comme ceux dont j'ai parlé plus haut, peuvent compromettre leur fortune et se livrer à des actes coupables. Parmi ces derniers, le délire éclate tantôt avant, tantôt après le jugement.

C'est une seconde cause de la fréquence de la folie dans les prisons.

Z^ Il y a parmi les prisonniers un certain nombre d'individus doués dune organisation spéciale qui constitue, presque à elle seule, un commencement de maladie et qui prédispose au plus haut degré à tous les dérangements de V intelligence.

Ce n'est point parmi les organisations privilégiées que se recrutent les bagnes; c'est ce que tout le monde a, depuis longtemps, reconnu. Trop souvent nous voyons comparaître devant les tribunaux de ces natures exceptionnelles, chez lesquelles les instincts de la brute l'emportent de beaucoup sur la raison. Ce sont en général des hommes de peu d'intelligence , mais chez lesquels la violence de caractère et les passions sont presque portées jusqu'à la maladie. Ces hommes^ livrés d'ailleurs le plus souvent à toute sorte d'excès, tombent fréquemment dans la démence.

Aussi rencontre-t-on quelquefois, dans les établissements d'aliénés, des types de ces natures heureusement assez rares,

La faiblesse d'intelligence, portée à un certain degré, est une autre cause qui conduit également au crime et à la folie ; les débats révèlent souvent chez certains prévenus un état mental qui , pour me servir des expressions de M. Lelut , « sans être de l'aliénation , n'est pourtant pas un état de raison auquel puisse être attribué le degré , même le plus ordinaire, de libre arbitre et de culpabilité. »

Ainsi, la violence du caractère et des passions réunies, chez certains sujets, à une intelligence peu développée , peut conduire également au crime et à la folie. Il en est de même de la faiblesse seule de l'intelligence portée à un certain degré.

Ce sera donc une troisième cause d'aliénation dans les prisons.

k? Les prisonniers, soit avant, soit après le jugement, sont soumis à beau» coup de causes occasionnelles propres à provoquer l'aliénation mentale*

I^a folie est, le plus souvent, produite par le développement des passions, par des émotions morales vives, des chagrins, etc.

Les combats de la conscience et les remords la provoquent aussi trèssouvent, surtout chez les fenoimes. Puis viennent les excès de toute sorte, la débauche, la misère et les privations qu'elle entraîne , etc.

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