SECONDE PARTIE
MVWVWW^MA
L'IDÉE DE M. DE VIVONNÈ
Combien la convalescence est douce à Thomme qn! vient d'échapper à la mort! Avec quel enivrement il se rattache à cette santé, renaissant peu à peu, dont la ma*
TOKII II. 1
i DÉFUNT BRICHET.
ladie lui a fait comprendre le prix ! L*air, le soleil, la marche, tout est pour lui une jouissance qu'il savoure avidement... en on mot, il est beureux de vivre 1
Tel était le jeune homme qui, à l'heure de notre récit, bien que pâle encore, mais la démarche assurée et Toeil vif, arpentait les quais en descendant la Seine.
Un doux soleil de printemps avait réchauffé Tair que le convalescent aspirait à pleins poumons, en homme qui, depuis longtemps ^ ii'a respiré que les lourdes et peu fraîches émanations d*une chambre de malade.
— Ouf I disait-il tout joyeux, la santé est décidé* ment une bonne chose ! C'eût été trop tôt que mourir à trente ans!... BastI oublions ces six semaines maudites passées sur un lit de douleur^ et ne songeons plus qu'à l'avenir qtt'it à'â^i£ d'assurer solidement.
Inutile de dire que ce «convalescent était le chevalier de Lozeril qui, le lendemain de la scène que nous avons précédemment racontée, faisait sa première sortie.
Tout en réÛéchissani à cet avenir, dans lequel il se voyait déjà maître de la dot tant convoitée de Pauline Dr i cher, le jeune homme avait atteint le but de sa course, c'est-à lire l'hôtel de la marquise de BrageroD.
L*ID6B l)fi It. DE VIl^ONNB. (
Sans qu'on le fît attendre une seule minute, il fut introduit près de la marquise, dans un petit salon qui ne s'ouvrait que pour les intimes. Quand M*"* de Brageroh recevait un visiteur dans cette pièce, c'était uii ordre tacite donné à ses gens qu'elle n'était plus visible pour tout autre survenant.
Au courant aes habitudes de la marquise, de Lozeril, en se voyant admis dans le petit boudoir, où nul ne devait déranger l'entretien, se sentit inquiet de cette précaution que prenaii celle qui avait si facilement consenti â là rupture proposée par lui.
— Eh ! eh ! se dit-il avec mé&ance, songerait-èlle a me réclamer cette liberté qu'elle m'avait rendue?
Fièrê, vindicative, des{iotè, ta marquise, nous l'avons <lit, était une d ■\ ces femmes sans côeùr qui se font un jeu de Famour. Corrompue sans avoir l'excusé des ehtrahiements do la passion, elle avait toujours froidement compté avec le vice sans jamais se laisser conduire par lui plus loin que la limite qu'elle s'était assignée, f ^èé liaisons qu'on lui connaissait n'avaient souvent èd cf'dut^ motif que d'affirmer la supériorité de son incontc*stabl6 beauié sur ses rivales en lear enlevant un amant aimé. Après s'être donné lé court plaisir de déses^érc;r
4 DÉ?u:tT DHICniST.
la femme, elle rejetait l'homme comme un jouet bri&ë, sans pudeur et sans remords, sourde à ses cris d'amour» et ayant déjà oublié jusqu'au nom de celui qui s^ëtait ua instant cru aimé.
Gomment un homme, seul entre tous, avait-il su émouvoir cette nature de marbre? C'est là un de ces étranges problèmes du cœur, qu'on ne saurait résoudre. Mais en même temps qu'il l'avait initiée à toutes les douces émotions de l'amour, il lui avait fait connaître aussi les horribles souffrances de la passion méconnue. Car, à celle même qui l'avait fait endurer à tant d'autres, il avait infligé le cruel abandon.
Cet homme était de Gambiac.
La croyant toujours telle que ses prédécesseurs Ta-
vaient jugée, c'est-à-dire cruellement indiffér^te à toute sincère tendresse, de Gambiac avait rompu sa liaison an moment même où l'amour, sous ses chaudes effluves, attendrissait ce cœur si longtemps rebelle.
Ghez cette femme, abandonnée alors qu'elle aimait pour la première fois, avait aussi éclaté un autre sentiment qui, jusqu'à ce jour, lui avait été également inconnu nous voulons parler d'une terrible jalousie,
bientôt changée en une implacable haino.
t'iOéfi DE M. IIB VIVONMB. 5
Ety pourtant, sons cette haine qu'elle croyait avoir remplacé son amour, le aoavemr de Raoul revivait quel* quefoia doax et plein de charmes dans le cœur de M"** de Brageron. Alors la marquise songeait à la possibilité de -voir renaître une liaison qui lui avait donné les seuls ins« tants de bonheur pur qu'elle eût encore goûtés. Puis, au souvenir de Taffront reçu , la soif de la vengeance revenait plus ardente contre de Gambiac et contre la femme qui le lui avait enlevé.
Tout ravivait en elle le désir de vengeance. Le dévouement de Raoul se sacrifiant à l'honneur d'Aurore, bien loin d'attendrir la marquise, avait redoublé son animofiité.
Elle avait bondi de honte et de colère quand le valet lui avait annoncé la visite du chevalier de Lozeril. En songeant que c'était pour le pousser contre Raoul qu'elle 8*était donnée à un pareil drôle, elle en voulait à de Gambiac de ce qu'elle s'était abaissée à pareillo infamie.
On voit donc que de Lozeril se trompait grossièrement en supposant à la marquise le désir de renouer. Bien loin d'émouvoir doucement le cœur de cette femme, sa présence ne lui inspirait qu'un prufoud dé-
6 DÉFUNT BRIGHBT.
goiït..., et, par cela même, la rendait plus implacable envers Raoul.
Ce fut toutefois avec le sourire aux lèvres que MT àe Pfajpron accueillit la phrase dpnt ie Lozoril la salua ^^
entrant :
— Vous voyez, mar<pisQ, que ipa pi^inière visite tic conyalesperice a été poi^r vous.
— - Vous allez donc quitter la 4e?peure du docteur Gardie? demanda-t-elle.
-— Dès ce soir je serai reutr^ ctaçz moi , répliqua do Lozpril, surpris par cette question.
-^ Est-ce bien adroit de votre part? appuya }a {[x^arguise.
— En quoi, chère amie, fais-je donc preuve de m^|a: dres3Q?
— Mais, si je me souviens exactement, il me semblp gue 1^ dernj^rg fois que je vous ai vu, vous m'ayez par^ \é de cer^ins projets d'avenir... Pei;t-ôtre suis-je Indiscrète de vous rappeler pela. Hb.[s comme il a été cou* venu entre nous que Tamitié survivrait seule au passé, c*est à titre d'amie que jp vou^ fais cette (|uestion dictée par l'intérêt <|ue je vous porte.
-^ Par ces projets d'avenir, vous entendez parler de îl"* Pauline Brichet, n'est-ce pas? demanda de Lozeril,
L*IDÉE DE M. DB VIVONNE. 7
heureux de voir la marquise observer le traité par le quel, au prix de la perte de Raoul, elle lui avait promis sa liberté.
— Oui, Pauline Brichet, ce sont bien là les noms que vous avez prononcés. Donc, cbevalier^ je reviens à ma demande : < Croyez-vous bien adroit de quitter la iniiison du docteur? »
— £t moi je vous réitère ma réponse : ft Ep (jnoi fais-je une maladresse? »
— Mais en ce que vous ne serez plus ^ proximité de votre belle et, par conséquent^ à même de poursuivre... votre spéculation.
— Oh! oh! marquise.... spéculation! quel vilaia mot!
— Appelons les chose» par leur nom, mon cher. Cq qui vous piait surtout en M^i* Pauline, c'est le double million qui accompagne sa nqain. Donc, j^ vous le dis, il est imprudent de vous éloigner au njoment méqae où, tout au contraire, vous devriez stvoir des intellig9nces dans la place.
— Mais j'ai précisément su me préer un allié.
— Lequel?
"^ Le capitaine Annibal Fouquier
8 DÉFUNT BaiGHET.
— Le père de M"»« Brichet?
— Lui-môme.
La marquise haussa les épaules.
— Je vous croyais plus fort ! dit-elle. Je comprenais votre attiance avec Ânnibal, alors que, tous les deux, vous vouliez chausser les- souliers d*un mort, c'est-àdire, vous partager la fortune de Brichet disparu. Mais aujourd'hui que le procureur est rentrë/la situation n'est plus la môme.
— En quoi?
-— Mais [en ceci que Brichet reprend sa fortune et est libre d*en disposer, soit pour sa femme, soit pour sa fille. La question est donc de tourner le bonhomme dans un sens ou dans l'autre. Or, comment voulez-vous que Fouquier, qui doit défendre les intérêts de sa fille Aurore, soit pour vous un bien fidèle allié?
-T Bast! je le surveillerai! fit deLozeril en souriant.
— Méfiez- vous! Ânnibal n'est pas un piètre adver« saire à dédaigner. Ou il vous roulera, ou, si vous le jouez, il vous écraseia en vraie brute qu'il est.
A ces mots, tranquillement prononcés par la marquise, de Lozeril crut, en môme temps, entendre aussi cette phrase que lui avait dite Annibal : « 61 le sort veut que
L*IOÊE DE M. DE YIVONMB. 9
VOUS me tombiez entre les mains, je vous jure qne je n'aurai pas besoin de m'y prendre à deux fois. » M"** de Brageron continua :
— Tout en vous amusant au dehors, Annibal vous défendra l'enlrée de l'hôtel Brîchet, jusqu'au jour où il aura circonvenu le procureur.
— Lui! fit de Lozeril en éclatant de rire; lui! mais Brichet ne peut le voir en face.
— Qui sait si un événement inattendu ne le mettra pas au pouvoir du capitaine... alors Annibal et sa fille Aurore sauront tirer à eux cette fortune qui vous fait trouver si beaux les yeax de Pauline. >
— Un conseil, marquise.
— Avant de vous le donner , dites-moi d'abord sur quels autres alliés vous devez compter dans la maison.
— Aucun. Pauline ne se doute de rien. Le docteur Gardie ne peut me servir. Je ne tiens pas à m*adresser à M. de Badières, qui, j'en suis sûr, m'est hostile. J'ai la haine d'Aurore, qui m'en veut de la perte de son Raoul. Vous voyez que je suis réduit à l'alliance fort chanceuse <VAnnibal.
— Est-ce que vous ne m'avez pas parlé, l'autre jour, d*un vieux domestiaueil
10 PÉFUNT B)^1G!}E:T.
— Oui, un noiQiné Golard.
— Que( homme est-ce?
— Une sorte de chien capicbe, dovpué à ses maîtres» sau3 autre voloiit^ que )a leur. Nous n'avp^s pas grand fond à faire sur \x\\,
— Eh bien, chevalier, voipi le Qonseil que vous me de* ms^ndez. Dans cet hôtel, pu yous comptas; ^ peu près autant d'ennemis que d'habitats, vous 4^vqz qnirer ha|:4|ment pq-r }a graad'portip.
— Qup vpulez-voup dire?
— - Qu'il faut aller to]^^ 4roit^ Brichetjui depian^erU main de sa fille.
De Lozeril regarda la marquise pour voir si elle ne plaiç^ptait pa?.
— J'y avais d'abord songé, dit-il, mais, de moi- môme, j'ai jugé la démarche tellei^ent inutile que j*^ e^i renoncé.
— En qupi, inutile?
- Mc^is... fit de liozeril hésitant.
— Oui, oui, je sais ; yous craignez l^ c^pitre des informations» dit la marquîfife en spuriaufi.
— Précisément. On saura que je ne possède aucune fortune, qu^ jq...
— ••# Que voua êtes un aventurer qui jouit partout
L*IDÉ^ PE M. l\B ViyONNE. 11
do la plus exécrable réputation, continua trimiuilUment ;?1™« de Brageron.
— Oh! marquise, vous «êtes isévère! })albati^ dq Jipzer ril, interdit par ces vérités qw'pp li^i jetait à I4 fece,
— Dame ! mon cher, il faut bien nous expliquer Je motif qui fait, quand vous aimez une fille, qu'au lieu d9 suir vre la voie droite, vous préférez les mpypi^s ])opfeuK qui mettraient la malheureuse dans l'impossibilité dQ vo)^ refuser, ajouta la marquise d'un ton sec.
Après un court instant de réflexion, elle repr4t :
— Ainsi donc vous n'osez accon^plir çp^te déinarphelf De Lozeril secoua négativement la tête.
— Alors pourquoi ne la faites-vpus pas fs^jr^ en votre nom, par un autre... par une personne, je si:fppo$p, dont le nom, le rang, la situation couvriraient tout pe qu^ p^ut avoir de défectueux celui qu'elle représenterait,
-— Qui donc voudrait se charger (l'une pareille mis \ sion? s'écria de Lozeril.
— Moi, fit la marquise.
— Vous ! comment, vous daigneriez consentir à me rendre un tel service?
Mme de Brageron se redressa, les dents serrées et l'œi' chargé de haine.
IS DÉFONT BRIGHET.
— Ouï, moi, répêta-t-elle d'une voix frémissante, car je prétends entrer dans cette maison pour voir en face cette femme qui m*a pris M. de Gambiac. Parce que ce n'est pas assez de lui avoir déshonoré son amant et que je veux lui amener encore la misère et le désespoir. Oui, j'entrerai sous son toit et, si je puis y rester, je lui ferai chèrement expier son triomphe, qui m*a coûté tant de larmes.
De Lozeril avait écouté cette explosion de haineuse rage, tout en se disant :
•— J'aime mieux voir la marquise dans mon jeu, que contre moi. Avec une alliée de cette force, je jouerai Annihal par dessous jambe.
Un peu calmée, M™« de Brageron reprit :
— Je ferai tout pour vous faire obtenir Pauline; mais donnant donnant, vous m'aiderez dans ma vengeance contre Aurore. C'est convenu, n'est-ce pas?
— Convenu, répéta de Lozeril.
— Bien. Renoncez donc à votre projet de quitter la maison du docteur Gardie. Votre sortie d'aujourd'hui vous aura fatigué, vous n'êtes pas encore assez fort; bref, trouvez un prétexte pour prolonger votre séjour et rester ainsi dans le voisinage*
— Oui; marquise.
L'iDÉB de m. de ViVONNB. 13
— Dès aujourd'hui je me présenterai chez le procureur. Allez.
Ainsi congédié, de Lozeril partit en murmurant :
— La partie est belle pour moi; mais, tudieu l M»« Brichet n*a qu a bien se tenir I
Quand la veille, à une heure aussi avancée de la soi rée, Golard s'était élancé à la recherche du docteur pour l'amener au secours de son maitre, il n'avait pas été sans attirer l'attention de toute la domesticité de la maison qui veillait encore. Son trouble et sa précipitation avaient sufd pour jeter Talarme, et , en peu de temps, tous les laquais, empressés et curieux, étaient venus offrir leurs services.
L'un après rauu'o, ils avaient constaté, dans la cham*
i4 DÉFUNT BRrCHST.
bfe (I4 maUre , un désordre quQ Golard n*avait pas encore eu le temps de faire disparaître. Ces tessons 4© bouteilles , ces flaques de vin répandu , ce verre à demi plein Bv^T l^ t^ble humidp, tout leur ava t appris la vérité. Aussi, à l'office, avait-on fait gorges cl^audes sur cê3 prétendues lectures inventées par l'intendant pour cacher à tous les yeux la dégradante habitude de boire contractée par Brichet en ses voyages.
Pauline, qui reposait dans l'autre aile de l'hôtel , n'avait dû rien entendre de tout ce bruit. Mais il n'en pouvait pas être de même du capitaine qui, dormît-il d'un sommeil de plomb, devait être forcément réveillé par ce va-et-vient bruyant qui se passait dans son voisinage.
Et, comme on le sait , Annibal, en ce moment, était loin de dormir d'un sommeil de plomb.
Après être remonté par Tescalier secret, il ^tai^ arrivé tout pensif dai)s sa chambre.
— Maintenant, s'était-il dit, réfléchissons v^xi peu s*il est bier^ nécessf^ire d'informçir de Lozeril d^ ce que j'ai vu.
Avi lie|i de se mettre au (it, le capitaine s'était installé sur un fauteuil et, dans son esprit, il avait retoftrnq la situation sous toutes ses faces.
l'ioéb oc m. ob yivonnb. 15
-^ Oai, pensait-il, j'avaii consenti à partager avec le chevalier, alors que Briebet était absent et que j'ignorais le testament. Se m'assuirais ainsi moitié pour le cas ot^ mon bélitr@ de gendre n'aurait rien laissé à Aurore. Mais, aujourd'hui, la question n'est plus la même. Brichet est de retour ^t \l ^'a pa^ encore changé, que je sa* che, le testament qu'on nous a lu au procéis. Je n'ai p\^^ qu'à veillef h pe que le bonhomme se maintienne daqs sQs Qxc^Upptes dispp^itipns. Or, que viendrait faire ici dQ .{iQz^riU... p^niandef si^ p^t du gâteau... e( flï^e tout te gite^ft , spus ppéf^xte d' épouser Pauline. Donc il s'agit d'empêcher ce vprace garçon de renverser mpii écuelle, en ne le laissant pa& rôder dp trop près autour de Brichet.
Ici le capitaine eut un bien doux sourirQ de satisfactÎQQ en continuant :
— Peut-être cette surveillance ne sera-t-elle pas for^ Iongi^(3, car on f^ vu des congestions emporter l<'ur homme en q^elqupa heures. Si Bpchet trépasse demain, de Lo^eril n'aura plus qu'à montrer ses talons.
La réfle^ciQ!) rendait Annibal fort qxtrême en ces im* pressjpus ; car ^u rire succéda çul^îtemen^ une grimage.
— Oui, ût-ii, que la congesbion s^Pi^i^e Brichet et
16 DÉFUNT BRIGHET,
tout marche sur des roulettes.., mais si mon entête gendre se remet sur ses pattes, la tâche devient dure. Comment saurai-je amadouer ce vieux drôle qui ne peut me souffrir, et Tarracher à de Lozeril , une fine mouche qui me l'entortillera?
 son tour, la gaieté reparut sur le visage de Fouquier, qui s*écria : '
— Que je suis niais de mMnquiétert Je tiens mon Brichet... puisque je connais sa corde sensible! « Cherchez-la, me disait de Lozeril, et nous Texpioiterons ensemble. » Ya te faire lanlaire, mon bel ami, je m*en servirai à mon seul profit.
Et, se frottant joyeusement les mains, Ânnibal poursuivit :
— Ah 1 maître Brichet aime à se mouiller le nez dans le vin ! Eh bien I je le lui tremperai à une belle profondeur... malgré tous les efforts deGolar
Au nom de Tintendant qui lui arrivait à Tesprit, le capitaine s'arrêta en ses projets. Il venait tout à coup de se rappeler l'insistance que Golard avait mise à vouloir faire exécuter par l'ivrogne cette mystérieuse besogne à laquelle le procureur s'était refusé, en disant qu'il n'était pas encore bien exercé.
IIOEB OB M. DE VIVONNK. {1
— Quelle pouvait être cette chose pour laquelle l'intendant promettait de renouveler les bouteilles du buveur? se demanda le capitaine alarmé et curieux.
Pendant une heure il se creusa vainement la cervelle pour deviner ce que l'intendant avait voulu imposer à son maître.
— Est-ce que Golard serait un chenapan qui chercherait à tirer parti de Tivresse de Brichet? pensa-t-il.
Mais Ânnibal se remémora le désespoir du vieux domestique en voyant tomber son maître, le dévouement avec lequel il Tavait secouru, l'empressement douloureux qu'il avait mis à courir chercher le docteur.
— Non, pensa-t-il, Golard n^est pas un coquin. Il ignorait ma présence et se croyait seul avec le cadavre ; il n'avait pas besoin de jouer la comédie. Donc son émotion était naturelle. C'est bien un serviteur qui aime réellement son maître.
 ce moment, le tapage que faisaient dans l'escalier les domestiques effarés devint si bruyant qu'il appela l'attention du capitaine ; il comprit qu'en feignant de ne rien entendre on pourrait s'étonner d'un aussi profond sommeil, et qu'il valait mieux paraître avoir été réveillé en sursaut par cet insolite vacarme.
18 DÉFUNT BRIGHBT.
n 8*élança donc TiTement hors de sa cfaambre, en homme qui court aux nouv^es. Mais, en descendant le grand escalier, la prudence lui souffla un bon conseil.
— Attention! se dit-il. Je suis tellement mal noté qae, si Brichet trépasse, on est encore capable de me mettre sa mort sur le dos. Arrangeons-nous pour que mon gendre rende son dernier soupir en présence de sérieux témoins.
Au premier étage, Annibal se heurta contre un laquais sortant de l'appartement du malade.
— Qu'y a-t-il donc, Louis? Pourquoi tout ce bruit à pareille heure? demanda-t-il avec l'énorn^e bâillement du dormeur brusquement réveillé.
— Ah! capitaine, vous ignores donc que M. Brichet est en train de mourir?
Le visage d' Annibal se contracte^ ^^ssitôt sous une douloureuse surprise.
-« Gielf que me dis-tu là? Mon gendre bien-aimél II faut vite quérir un médecin.
^- Le docteur Gardie est près de lui.
— Eh bien? fit le capitaine i la voix duquel Fespérance d'apprendre la n^ort de Brichet donnait une into*
L*IOÉS OB M. OE yiVOMNB. - 19
nation que le laquaie prit pour celle d'un palpitant désespoir.
*- Hélas t le docteur a saigné monsieur, qui n'a pas encore repris connaissance. Il est toujours raide comme un bâton et plus rouge qu'une pivoine. Je crois bien que c*est fini pour lui, dit le yBÏei en secouant la tôte tristement.
— Finil soupira AnnibiU» n'aura*t-U donc pas an moins la consolation de mourir entouré de ceux qui l'ont aimi^?
Ces mots rappelèrent au domestique un devoir oublié daps la premier trouble.
— C'est vrai! fit-il; je cours avenir madame et mademoiselle.
juo papitaine l'arrêta dans son Alan.
— Kon, mon brave Louis, ces deux pauvres créatures apprendront trop tôt le malbeur qui les frappe. Evitons à leur sensibilité un anssi douloureux spectacle. Au dernier moment, il seca toujours temps de les prévenir.
— : Alors, de qui vonleS'^vous parler?
*— De M. de. Badières et de maitre BamiQuin*
-^ Le juge et le notaire?
20 OÉPaNT BRICHET.
— • Oui; deux amis dévoués qui te remercieront, j'en suis certain, de leur avoir procuré le triste bonheur de presser une dernière fois la main de l'infortuné mourant. Va, Louis, cours les avertir.
Le capitaine suivit des yeux le domestique qui s'éloignait à la hâte, et murmura tout satisfait
— > Là, me voici plus tranquille. Si de Lozeril tente de dire plus tard que c'est moi qui ai donné le coup de pouce à Brîchet, j'aurai deux bons témoins sur la planche.
Et, content de lui-même, il entra chez son gendre, près duquel veillaient Golard et Gardie.
Gomme l'avait dit le laquais, le procureur n'avait pas encore repris connaissance. Assis au chevet, Maurice guettait sur son visage l'effet de l'abondante saignée qu'il avait pratiquée. Déjà la teinte d'un rouge foncé qui colorait la face du malade p&lissait on peu et les membres perdaient de leur rigidité.
— Il va revenir à lui, souffla le docteur au capitaine, qui, l'air tout désolé, était entré sur la pointe du pied.
Annibal alla bien doucement s'asseoir près de Golard, qui se tenait immobile dans un coin de la chambre.
Puis on attendit silencieusement le résultat de la saignée. Ge qui permit au capitaine de kire cette réflexion :
L^lDéS DE M. DE VITOmiB. 21
— Ce médecin a décidément la main mallieureuse ; il a sauvé de Lozeril et va rétablir Brichet.
Depois qu'il avait été appelé près du malade, Maurice était resté debout, profondément rêveur et les yeux fixés sur le procureur. Plusieurs fois pourtant, son regard s'était détourné sur Golard. Alors il avait ouvert la bouche comme pour parler, mais les paroles s'étaient arrêtées sur ses lèvres et il avait gardé le silence.
Maintenant, Maurice ne paraissait plus être absorbé que par le soin du malade. Au bout d'une heure d'at« tente, Annibal Fentendit enfin nrononcer ces paroles :
•— Il est sauvé!
— Fichu docteur t il n'a que des choses désagréables à annoncer ! pensa le capitaine.
Brichet venait enfin de rouvrir les yeux. En quelques instants, ils s'éclairèrent des lueurs de la raison qui revenait rapidement.
» Ah ! mon cher gendre, vous nous êtes donc rendu ! s'écria Fouquier, qui, la face illuminée par la joie, s'était rapproché du lit. >
A la vue du colosse qui se dressait devant lui, un éclair de contentement brilla*dan3 le regard de Brichet.
— Tiens, c'est drôle 1 on dirait qu'il a du plaisir à me
yoïTf 60 dit le eapitftinèj fort étontii, qnt âtalt at>(^r^ ce regard.
An même moment arrivaient te jtige et le notaire. Us tendirent joyeusement la main à Tami ^n^ilê avaient braint de voir à Tagonie et (qu'ils retrouvaient sauvé.
Ai^rès ced épdiieliemetits, lit première pensée de Brichet fdt pour son fidèle sej'Viteur,' qnl avait pusse tme nuit blanche.
— Mon bon Golard , lui dit-ii Itffebtuèrtisèment , tu vois qne je sois en êKdellente compagnie. PrOfites-en pour aller reposer quefqiles heures. A ton âge la veille est pénible. Va, mon ami, va dordiilr. Ces messieurs me tiendront sodété pendant que to reprendras tes forces.
— Oai, allez- voci9( reposer, appuya M. de Badières ; dans l'intérêt de votre liiaitroi il fkut ménager voti'e santé.
Ainsi gi^aeietisement congédié, Golard voulut un instant résister. Il lui fallut céder à la secondé prière du malade , qui reprit d'une voix pleine de don--
ceur: "
— Allons^ mon vieux dévoué ; songe que tu auras peut*
être encore à me veiller la nuit prochaine.
l'idée dm m. nm vivonns. 23
A cette nouvelle et amieale injonction, l'intendant safaia les visitenn et sortit.
— On dirait qu'il s'éloigne à regret, fit le notaire
— n m'aime tant, ce brave conir! répliqua Briefaet d*ane voix émue par la reconnaissance.
Une minute après, le malade se plaignit d'avoir la tête un peu iMwse. Annibal; qui se trouvait le plus près du lit, s'empressa de lui relever ses oreillers.
Qu'on juge de la surprise du capitaine qaand, dans cet acte qui lui mettait l'oreille à proximité de la bouche de Brichety il entendit celui-ci lui souffler vite et d'une pres«que imperceptible voix :
— Annibal, je vous en supplie» quand Golard sera m, ne me laisses jamais seul avec lui.
Aucun des autres assistants n'avait entendu un mot de cette recammandation^ et le capitaine lui-môme, quand il se redressa ^ aurait pu croire que Brichet ne lui avait pas parlé, tant ce dernier avait conservé uU visage impassible.
— * Ohl oh! voici du neufl Qa*est*ce que cela veut dire? se demanda Foaquier, qui, non plus, n'avait bronché à cette prière inattendue de son gendre*
Il ne restait plus rien à faire pour Maurice prè^ de soil
îi DÉFUNT DRIGHET.
malade ainsi rendu à la vie. I] se levait donc pour se retirer, quand Brichet, qui comprit le mouvement, lai demanda aussitôt :
«-— Docteur , qu*avez-vou8 à me prescrire!
— Du repos... pour le présent.
— Et pour l'avenir?
— Renoncez à boire, car une seconde attaque vous tuerait.
Après cette prédiction, et con^ihe s'il avait hâte de s'arracher à la sombre préoccupation qui l'obsédait depuis son entrée dans la chambre, Maurice s'était rapidement dirigé vers la porte. Mais, au moment de sortir, il se retourna presque involontairement, attacha un long et étrange regard sur le procureur, puis il disparut sans mot dire.
-— J'ai cru que le docteur allait encore te donner quelques conseils, dit M de Badières, qui avait observé la sortie de Maurice.
— Oui, c'est vrai, il est resté là, immobile, en homme qui se consulte avant de parler, appuya le notaire Bau doin.
— Oh! vous n'y êtes pas, fit gaiement Annibal, lo docteur est comme tous les médecins; il n'aime pas
l'idée de m. de vivonnc. 25
à lâcher sa proie et il attendait qu*on le priât de revenir.
— - Le capitaine a peut-être raison, dit en souriant Brichet, déjà ingrat pour l'homme qui venait de lui con* server la vie.
Celui sur lequel on s'exprimait ainsi n'était pas enco rebien loin, car, la porte refermée, Maurice s'était
arrêté tout pensif au milieu du salon. Si profonde était sa méditation, qu'il ne vit pas la personne qui venait à sa rencontre. PourTarracher à sa rêverie, il fallut qu'une petite voix, dont l'accent ému le fit tressaillir, lui demandât vivement :
— Vous avez sauvé mon père, n'est-ce pas, M. Maurice?
C'était Pauline, qui, sur l'ordre d'Annibal, prévenue, à son réveil seulement, du nocturne événement, accourait effrayée vers la chambre paternelle.
 sa vue, Gardie devint subitement pâte', mais il se hâta de répondre :
— <- Oui, mademoiselle, soyez sans crainte ; votre père ne court plus aucun danger.