‹ Défunt BrichetChapitre 2 sur 5 · TOMI II · texte numérisé non relu

TOMI II

20 DÉFUNT BRIGHET.

— Oh! merci! merci ! 8*écria la jeune fille qui, dans rélan de sa reconnaissance, voulut presser la main du docteur.

Mais, en touchant cette main, elle le regarda étonnéo et lui demanda aussitôt :

— Pourquoi donc tremblez^vous ainsi?

Au lieu de répondre, Maurice retint captifs les doigts tbignons qui s'étaient posés sur sa main, et râttirànt loin de la porte de \s^ chambre à coucher, comme s*il edt fefàint d'être eritendû, îl conduisit M**« Brichét dans le coin le plus reculé àt salon. H y avait dans les yeux du dbctetlr une telle expression de suppliante prière, que Pauline n'opposa aucune résistance.

— • Mademoiselle, avez-vous confiance en moi? demanda alof s Maurice d'une voix grave.

— Oui, pleine confiance ! dit franchement la jeune fille.

— Promettez-vous de répondre à mes demandes , si étranges qu'elles puissent vbuâ paraître?

— Parlez! fit Pauline, dont le cœur battait à la douce ceinte d'une déclaration.

La jeune fille était bien loin de compte, car la prefflête question que, après une comte hésitation, lui adred^sa Maurice fut celle-ci ;

l'idéj^ ob m. PS Yivoims. 27

—7 Aimez-voa8 votre père?

Pauline se trompa an sens de cette demande. Elle cnit y d^vippr un malheur et balbutia, blême de saisisse*

:— - }fo|i père est mc^fV-ll yoiis n*iivez pu le sauver et irou3 n'osez jn^ Tavouerl

— Non, Pauline. Si pareil malheur vous était arrivé. j> i|'au|r§is p^s la arfi^uté de vous retenir ici. Eqcore une fois , je vous l'affirme, yptfe pèrQ est )iow de danger.

^ Ifitàs, alorsy pourquoi cette (ji^estion? Qt M"* Bric|^et, 9ncprQ sou9 Ip ppup dp}'éi9iotiop qu'elle venait d'éprouver.

— En vous demaxidant de jae répondre, j'ai ajouté : « 8i étjrai^g^qifj^puisBei^^ vous j^araitre mes questions, » iijfistf^ M^u|rice«

— J'^lfïiQ mop père, puoijppc» PauUpe en ^xant Mauripe.

IiQ flpctput levait 4'uf} pe|^l coup d'œil fffuill^ le regard 4e I4 jeuifci 6Ue«

— Oui, pour8uivit-i|^ yous êtes sincère; mais voulezvous que nous cherchions ensemble la cause de la j^cne morale qui açpf)f][)p^§a2^it yotr^ réponse?

28 DÉFUNT BRIGHET.

— Vous devinez donc ma pensée? dît Pauline en se troublant encore.

— Je lis dans votre regard, si pur qu*il ne saurait rien cacher. Oui, vous aimez pieusement votre père ; mais, depuis son retour, il s'est fait en vous un changement dont vous ne pouvez vous rendre compte, n'est-ce pas?

Pauline se tint effarée devant Maurice, le contemplant avec la plus complète surprise.

— - C'est vrai! c'est vrai! balbutia-t-elle.

— Votre cœur est changé pour lui? appuya Maurice. — - Oui... et je me demande sans cesse si je ne sois

pas une fille ingrate.

— Brichet est toujours bon pour vous?

— Dévoué et aimant comme autrefois. Mais ses caresses, qui jadis me comblaient de joie, me trouvent aujourd'hui indifférente. Quand il promène ses doigts dans mes cheveux, c'est bien son ancien geste favori, mais sa main est plus lourde... Quand il m'embrasse, son baiser me cause un étrange frisson. C'est toujours son œil bleu qui me regarde, et, pourtant, il me semble qu'il a changé son expression...

Et, fondant en larmes, Pauline murmura : '

L*IOÉB DE V. OE VIVOMNB. 29

— Je sais une fille dénaturée... je paye d'ingratitude toute la tendresse de mon pauvre père.

Tout à coup elle s*arréta au milieu de son désespoir.

Elle cherchait à remonter à la cause première, c'està-dire à la demande du docteur.

— Mais, vous, Maurice, dit-elle d'une voix saccadée, quel intérêt avez-vous donc à m'arracher ce secret que je voulais enfouir au plus profond de mon cœur?

Maurice secoua tristement la tête.

— Je ne puis vous répondre autre chose que, si je vous ai interrogée, c'est que j'ai le pressentiment qu'un malheur plane sur cette maison.

— Un malheur, dites-vous? D'où nous viendrait-il? qui peut-il menacer?

Maurice allait répondre, quand un domestique entra tout empressé au salon. En voyant Pauline, il courut à elle.

— Mademoiselle, dit-il, M. Brichet vous demande. Tl dit que les baisers de sa fille sont encore lo meilleur moyen pour lui de retrouver la santé.

— Bon père! soupira Pauline profondément émue par cette preuve de tendresse que lui donnait son père au

TOHB II. £*

yP DBFUIfT BRIGQBT.

moment m4me où ello s'accusait de Taimer moins sincèrement.

ll^i, hpfiteuse de s'^tr^ laissé sa]rprendre son secret par Maurice, elle s'enfuit vers la chambre à coucher et disp^fut aux yeux du jeunQ l^omme.

• •— A Tautre, maintenant, m|irmura trivialement le laquais, qui, après Tavoir vue s'éloigner, se dirigea vers la porte du jardiu.

— Ahl tu vas aussi chercher M™<* Brichet? demanda le docteur, qui le suivait pour regagner sa demeure.

-7- Oui, le inaître a dit qu'il voulait voir autour de son lit tous ceux qu'il ^ime, répliqua le valet, marchan*^ vers le pavillon .

A cette réponse, qui lui prouvait l'affection de Prichet pour les deux femmes, Maurice s'arrêta troublé.

-^ Que faut-il faire? se dit-il après quelques secondes d*un profond abattement.

Puis, à pas lents, il se dirigea vers sa maison.

Par la croisée de la chambre à coucher, M. de Badiè* res avait iraetté l'arrivée de M"'* Bnciiet, que le dômes-* ti^ue rameuait du i)aviiIoxi.

l'idée OB M* OB YlYONIfB. Si

Q alla à sa rencontre et, avant de la lais^^r pénétrer dans la chambre» il lui dit ii voix basse :

— Bon espoir! nous arriverp^a à sauver Jlaoul.

A cette promesse, la jeune fenune, qui se traînait mourante, sem}>]a retrouver dos forces, et Téclair d*uue iinmense joie bfiUa 4^s le r^gapd dont elle remercia le juge.

— Oui, contimia-t-il, nous le sai^verpns... mais tout sera fini ei^tre vous et M. de Gapibiao... yous me le jurez, pour rbpnneur et la trauquilHfé de celui qui est m

Et M. do Badières indiquait du doigf la chambre du mari.

— J'ai été toujours et jo serai encore i:|ne honnête femme, dit fièrement Aurore avant 4*ontrer chez son époux.

Heureux d*être de ce mopde, ^yardant comme t^ne pie, choyé par ses amis, tepaut ^^ chapii^ne de ses main^ cello d* Auroro et de Pauline, assises do chaq^o oôté de son Ut, Brichet passa de joyeuses heures. Toutploin de repenti^, il répondait à tous les an)ic|ux reproches qu'oi^ li|i adres §ait par de grandes {promesses de ne plus js^mais l>9ire

— Ta, ta, ta, qui a bu boira, mon bonhomme. Je sprats d^spl^que tu^insps ton serment, car je compte bien

32 DÉFUNT BRIGHET.

être de tes petites fôtesl se disait le capitaine, qni savait, par lal-môme, ce que valent les serments d*ivrogne.

Bref, la joie était complète, quand la porte fut ouverte par Golard, qui reparaissait après six heures d'absence.

A sa vue, une légère grimace passa rapide sur le visage de Brichet, qui, tout aussitôt, s'écria de sa voix la plus affectueuse :

— Ah! tu m'es rendu, mon vieux fidèle ! As-tu bien dormi ? Tu pouvais encore prendre deux ou trois heures de plus, car le temps ne m'a pas duré en pareille société.

Et Brichet promena tm joyeux regard sur le cercle formé autour de son lit.

— Pourquoi n'entres-tu pas, brave ami ? ajouta le procureur en remarquant que le majordome restait au seuil de la chambre.

— C'est que je viens prendre les ordres de monsieur au sujet d'une visite qui se présente.

— Si c'est un ami, je n'ai pas à me gêner avec lui; amène-le près de mon lit.

Golard secoua négativement la tête.

•^ Non , c'est une dame arrivée en splendide carrosse.

Chacun se regarda surpris. Les dames admises à l'hô

l'idée DB m. de ViVONKS. 33

tel étaient rares, et toutes étaient connues de Golard, qui les annonçait par leurs noms sans y mettre une pareille cérémonie.

— Une dame! fit Brichet? A-t elle donné son nom?

— Oui, c'est la marquise de Brageron

— Aïe ! ça sent le Lozeril 1 pensa aussitôt le capitaine, que ce nom mit en éveil.

Aurore avait frémi. Sans doute que de Gambiac lui avait fait confidence du passé , car ce nom tinta à son oreille comme un glas sinistre.

— Marquise de Brageron... Brageron, répéta Brichet, cherchant en sa mémoire quelques rapports antérieurs avec cette dame.

— Elle dit n'être pas connue de vous et prétend avoir une très importante demande à vous adresser, ajouta

Golard.

— M«n« de Brageron est une de nos plus grandes dames de la cour, dit M. de Badlères pour renseigner son ami.

— Et une des plus riches, continua le notaire.

— Et une des plus coquines, pensa Annibal , qui se garda bien de donner aussi ce renseignement à haute voi '• .

Brichet s'était tourné vers sa fciaïuo.

34 DÉFONT BRICH^.

— Ma foi 1 fit-il, c'est i toi, Auroçe, j^ {remplir ton devoir de maîtresse de maison. Ya recevoir cette d^juo; esccuse-moi, malade que je suis, de ne pas me présenter en personne, et sache ce qu'elle me veut.

Malgré le terrible effroi qui la cloui^lt 9ur son siège. Aurore, par un énergique e^ort de volonté, parvint à se lever et, domptant la douleur aiguë qui la mordait au cœur, elle quitta la chambre. .

— Pourvu.que la petite ije fasse pas de lîéyue, pe 4if Ânnibal en suivant de Tœil la spf^e dé §$^ fille.

ni

M"» de Braseron se tenait debout devant une d^s fenôtres du jardin sur lequel se promenaient ses reg9>rds , quand, derrière elle, retentit le pas de M°^* Briçhet, qui

la ût se retoui'ner. Âia9i mise subitement en urésencQ do

l'idée Dfi 11. DB t^iVONNB. §5

lit femme , quand elle l^^fttendait à voit h takti , la marquise eut d'abord rnt f^reiliiéir tÉioutemeAt de àHrprise.

En s'Ébordant, les deinc fedïiiies iëfaangèrélit èè rapide eoup d'œil fémlnili qiû; en une iiectitiàe; ^oii et sltiàlyse lout.

— Le ehagrift là ttte! se dit M"« dé BtàgèroTt; en constatant les ravages que, deptiië le procès, àVàietit st(bis les charmes de sf riyale.

— Cette femme me hait! |)6nsa Aurore, qui vit briller dahs les yeux de la ïti£lrc(uise cette lueur Joyeuse qu'y allumait la tue dé sa bëaUté détruite. •

Après l'échange d'un feuiut froid ki guiiidé, Aurore, avec une voix dont elle s'effbf^fait de réprimer le treniblement, commença l'entreti^.

— Mou Inari, malade en ce inomeiii, m'a piHée madame, d'être près de vous l'interprète de son vif règtét de ne pouvoir entendre lui-même ce que tous lui iltllês l'honneur d'avoir à lui dire.

La marquise avait écouté; cduvibt la jeuUe fsffiUÏe du feu sombre de ses yeux gtls et fixes:

— Ah ! M. Bricfaet estohalade? fit-elle âèchèmèut. L'absence du mari la privait du cruel plaisir qu'elle

36 DÉFUNT BHIGHET.

s'était promis de soulever dans l'esprit du procureur les premiers orages de la jalousie.

— Soyez certaine, madame, 1c[u'en fidèle intermédiaire je lui transmettrai ce que vous aurez daigné me dire, reprit Aurore feignant de ne pas voir tout ce qu'avaient d'hostile l'attitude et le ton de la visiteuse.

La marquise avait arrêté son plan avec l'espérance d'être reçue paf Brichet. L'arrivée de sa femme la déroutait. Quitte à s'inspirer plus tard des circonstances, elle se résolut à tout brusquer en répondant :

— Je suis chargée, par un de mes amis, de demander pour lui.la main de M^« Pauline Brichet.

Nous l'avons dit. Aurore n'avait contre Pauline aucune animosité ; mais la vie séparée que leur avaient créée les événements la lui rendait à peu près étrangère. Si bonne que fût M°** Brichet, la nécessité de partager avec sa belle- fil le une autorité que son titre d'épouse aurait dû lui donner entière lui avait toujours fait souhaiter le mariage de Pauline , qui, pour suivre son époux, la laisserait alors souveraine maîtresse dans la maison. Ce fut donc presque joyeusement, à cette demande d'union faite par la marquise, qu'elle répondit :

L*IDÊB Dfi M. DE VIVONNE. 37

-^ Etes-voos autorisée, madame, à me dire le nom delà personne qui vous a choisie ponr étre.son ambassadrice?

— C'est le cheiralier de Lozeril» appuya M^* de Bra* geion, en suivant des yeux refifetdecenom sur Aurore.

Tous les sentiments de l'honnête femme se révoltèrent aussitôt en M"* Bnehet, qui a'écrla sans pouvoir maîtriser sa répulsion :

— - Lui!... un tel homme!

Cette exclamation, méprisante pour celui qui avait été son amant, était une injure imprudemment adressée à la marquise. Mais, dissimulant la culère que l'affront fit gronder terrible en elle, M">« de Brageron repartit avec calme

— Qu'avez-vous donc, madame, à reprocher à M. de Lozeril qui puisse motiver l'aversion que son seul nom vous inspire?

Aurore regarda bien en face la marquise sans répondre. Ce silence était une nouvelle insulte pour M"« do Brageron, qui, blême de la rage qu'elle domptait, reprit d'une voix brève :

*— J'ai l'honneur d'attendre toujours votre réponse.

— 8i j'hésite à vous répondre, madame, c'est que je

ToHi II* 9

88 ntfvtn BHiâiiET.

didrdie auparavant t» <|ai doit tous airoir antoriséa a croira M^^* Pauline Brichot si bas tombée qu'elle ne puine trouver d'autre mari que le misérable dont vous parles*

La eolènd furieuse alluma Toiil de la marquise, qui pourtant vut encore atoses se contraindre pour répliquer :

•^ Bn appuyant dé mon nom la demande de M. de hoiwêtàU ti'eet^ce pas démentir d'infâmes oal^nniee?

La répulsion qu'inspirait à Aurore Teffronterie de cette femme la rendit imprudente»

-^ fiait] dit^eUe dédaigneusetoent, si M. de LoserU a été ii^ostameat calomnié, il en «era de meilleure défaite peur tomI

•— Que voulez-vous dire? siffla la marquise à cette phrase qui Tatteigaait brutalement.

Outre qu'elle était une loyale et courageuse nature, Aorofe soutenait une juste cause en défendant Pauline # Elle se raidit contre le danger qui approchait et répondit bravement :

— Je dis que Pauline n'est pas si abandonnée du ciel qu'il lui faille prendre pour mari l'amant que le dégoût fait quitter à une autre.

A ces mots, la marquise s'avança vers' sa rivale^ et; (l'une voix que saccadait une eUroyable fureur :

t.*IDéE DE If; DB ViVONMB. 89

— Oh ! oh ! fit-elle, dans la maison Brichet, ma hellei on n*a pas toujours fait fi de l'amant des autres, et...

Au milieu de son accès de rage. M"** de Brageron s*arrôta tout à coup.

Derrière Aurore venait d'apparaître la tête du capitaine, dominant sa fille du haut de sa colossale taille. Depuis le départ de son enfant, AnnibsEl s'était senti inquiété par lentrevue d'Aurore et de la marquise. Il avait donc fini par s'échapper de la chambre de Brichet pour arriver se mettre en tiers dans l'entretien des deux femmes.

On voit qu'il se présentait à propos

— Chut! fit-il en souriant, c'est causer un peu fort dans le voisinage d'un malade. 11 faut que ce soit bien intéressant pour s'oublier ainsi. Est-ce que je suis indiscret? Puls-je me mêler à vos aimables et joyeux propos?

Et de l'air le plus naïvement curieux^ Annibal, prenant un fauteuil, vint s'installer près des deux femmes, qui s'étaient rassises.

— Là, dit-il, causons. D'abord, chère marquise, comment vous êtes-vous portée depuis que nous nous som-» m*"» vus? Bh! il y a longtemps déjà!... C'était du vivant

40 DÊrUNT BRIGHET.

de ce pauvre BrâgQron... un joyeux drille... oui, joyeux excepté lorsqu'il causait de vous; car les larmes lui ve-^ naient toujours aux yeux quand il parlait de la gale de femme que son mauvais génie lui avait fait épouser.. . Âh! quelles scènes de larmes 1... 11 est vrai qu'elles se terminaient par un éclat de rire en m*entendant dire : « Moi, si j'avais affaire à ta femme, je la prendrais bien délicatement par le cou et, crac! je verrais si le teint violet convient à son genre de beauté. »

Et, tout souriant, tout bonhomme, Annibal avait accompagné son < crac » d'une contraction des doigts d'ane éloquence tellement sinistre, que la marquise eut un frisson comme si elle sentait se nouer à son cou l'énorme main du géant.

Annibal continua :

— - Ce n'est pas que je sois méchant. . . avec les damed. Au contraire, si j'ai un faible, c'est d'être trop galant... Mais, que voulez-vous? je deviens un peu nerveux, dès qu'on a l'air de vouloir manigancer quelque chose contre moi... ou les miens.

Le capitaine avait appuyé si ferme sur le c ou les miens » qu*il n'y avait pas à se tromper sur le sentiment qui lui dictait ces mots. Ils prédisaient un

l'ioéb db m. ob vivonmb. 4f

danger sérieux pour celui qui s'attaquerait & Aurore*

— On te bravera, brute férocOi pensa la marquise qui, ayant retrouvé son sang-froid, avait écouté impassible cette étrange tirade de celui qui se disait trop ga* lant avec les daines

Du ton qu*il put faire le plus aimable, le capitaine reprit :

— Mais je jabotte en vraie pie du bon temps passé au lieu de m' occuper de Theure présente... Voyons, de quoi était-il donc question tout à l'heure? L'entretien devait offrir un certain intérêt, car vous étiez animées... Vous surtout, marquise... vous aviez l'air d*Imiter quelqu'un qui se met en colère.

M"** de Brageron était audacieuse; malgré les menaces qui se cachaient soas les paroles d'Ânnibal, elle ne voulut pas reculer et répondit :

— Je venais, au nom du chevalier deLozeril, demander la main de M"^ Brichet.

— J'avais bien deviné, pensa le capitaine; cette pécore maudite veut nous fourrer son Lozeril sur le

Le sourire reparut sur son visage.

— Ah 1 comme on se trompe quelquefois sur les gens I

42 DéFQNT BRIGHET.

dît-il à la marquise. Je tenais de Lozeril pour une complète canaille; mais^ je n'aurais jamais pu m'imaginer qu'il fût un franc imbécile.

La marquise le regarda étonnée.

-— Oui, un imbécile! continua placidement Annibal. Quoi? lui I joueur, spadassin, débauché, ruffian, quelque peu escroc, vient bêtement encourir un refus ! Tenez, au fond, il a bien fait de vous charger de cette stupidité. Car, s'il s'était présenté en personne, il s'exposait à être jeté à la porte par Brichet, qui a toujours caressé l'idée fixe de donner sa fille à un honnête homme.

Et, se tournant vers Auroie, Ânnibal lui dit d'un ton grondeur :

— - Gomment, petite, tu ne t'es pas efforcée de prouver à madame combien était insensée la démarche qu'elle entreprend pour ce coquin de chevalier? Il fs^Uait le lui dire... à mots couverts... adroitement... comme je viens de le faire.

M°>^ de Bra^eron comprenait tout le persiflage d*Annibal, mais ne voulait pas paraître s'en apercevoir. Elle répondit donc tranquillement :

— M"'* Brichet était du même avis que vous.

^ Bt vous persistes dans votre demande?

l'iDÉB DB m. OB VIVONNB. 43

•*- Oui, je veux qu'elle soit transmise à M. Brîcbet. Annibal onvrit de gros yeux étonnés et, se reprenant if^ormandersa fille, il lui dit sur le ton de la surprise :

— Ahl Aurore, ce n'est pas gentil d'être si peu corn* plaisante.... Quoi? tu ne donnes pas à madame le plaisir de voir refuser le mauvais drôle qu'elle protège? Ohl ce n'est pas bien ! Je suis arrivé à temps pour réparer ton mauvais procédé.

Puis, de sa voix la plus galante, s*adressant à M"*® do Brageron, le capitaine ajouta :

— Restez dans ce salon. Je vais vous procurer la satis&ction d'entendre un honnête homme refuser le misérable qu'on lui propose pour gendre... Seulement, vous me pardonnerez si je ne reviens pas pour vous reconduire... Prêtez roreiUe, vous ne perdrez pas un mot.

Laissant la marquise dans le salon, le capitaine prit le bras d'Aurore et, avec elle, il rentra dans la chambre à coucher, dont il laissa la porte entr'ouverte.

La marqfuise entendit aussitôt la voix de Brichet, qui demandait aux arrivants :

— Eh bien! que me voulait M»* de Brageron?

Un gros éclat de rire du capitaine ;:?écëda sa réponse.

— Ah! une boufifonnerie du dornier genre! Figurez-

44 PÊFOMT BBIOHBT. '

VOUS qu'elle venait demander la main de Pauline pour un sacripant du nom de Lozeril.

— Lozeril? Lozeril? répéta Brichet, n'est-ce pas le nom de ce jeune homme qui prétendait m'avoir va à demi assassiné?

— Précisément.

Un silence suivit.

Puis, comme s'il eût r^flfichi, Brichet demanda :

— Et qu'avez*vous répondu?

» Qu'elle s'était sans doute trompée de porte, répliqua gaiement Ânnibal.

— Vous avez eu tort, cher ami. J'écrirai à la marquise qu'elle m'honore en me présentant son protégé.

— - Es-tu fou, Brichet? Le capitaine te dit vrai. Ce Lozeril est un vaurien! s'écria sévèrement M. de Badières.

— C'est un cynique débauché I ajouta e notaire.

"- Bast! basti dit la voix indulgente de Brichet, les mauvais sujets ont toujours fait les meilleurs maris.

Nous ne pouvons exprimer la stupéfaction des assis*

tants à cette réponse de Brichet que, d'abord, ils avaient

Ii*fDéB DE V. DE VITONKB* 45

cm plaisanter. Cet homme probe, moral, intègre, yo rc intéressé, annonçant tout haut son intention de confier sa fille et par conséquent une partie de sa fortune à un homme perdu de vices, était une si monstrueuse folie qne le juge et le notaire pensaient rêver. Ils revinrent à la charge sans ébranler la résolution de Brichet, qui leur répliquait en riant :

•» Laissez-moi donc tranquille, vous autres ; je vous vois venir. Vous voudriez me donner un gendre de votre main, choisi dans votre monde. Toi, de Badîères, quelqu'un de tes confrères, un juge raide et grave comme la justice! Toi^ Baudouin, un jeune notaire débutant et embarrassé de payer son étude, un paperassier sérieux et gourmé ! . .. Non, non ; par état, j*ai vécu avec ce monde* là toute ma vie... il est morose en diable... et je veux changer. Il est temps que ce grand hôtel prenne un peu de gaieté et de mouvement... un gendre qui s*est amusé saura m'amuser à mon tour.

— M. de Lozerll a fait pis que de s'amuser, avança le juge.

— - Oh!... quelques peccadilles qui, à vous gens de justice, paraissent énormes, mais [qui ne soitt que de simples élans de jeunesse.

40 DÉFUNT BRICUET.

•« Mais il est perdu de dettes, ajouta le notaire h la rescousse.

— On les payera.

— G*est un joueur effréné qui éparpillera ta fortune sur le tapis de tous les tripots, continua le label* lion.

— - Soit! cela ne regarde que moi, riposta le procureur.

L*entôtement rendit Bricbet cruel pour son vieil ami Baudouin, car il ajouta aussitôt d*un ton aigre :

— Après tout, j'aime mieux voir ma fortune éparpillée que si soigneusement gardée dans une étude de notaire, qu'on ne puisse parvenir, j'ignore pourquoi, à l'en retirer après vingt demandes infructueuses.

La phrase était blessante pour l*honnôte Baudouin ; 8*11 avait résisté aux demandes que lui avait faites Bricbet de mettre deux ou trois millions à sa disposition, c'était par pure amitié. Ainsi que le lui avait dit Colard, il croyait que le procureur voulait s'assurer des fonds pour contenter à nouveau sa turlutaine des voyages. En refusant, il avait cédé à Tamicale intention d'empêcher Bricbet de commettre une seconde folie

Mais l'allusion que venait de faire son client lui »em-

L'ioéE DE M. DE VIVONNB. 47

bla mettre en doute sa loyale gestion, et, la probité dn notaire se révoltant, il riposta aussitôt fort sèchement :

-- C'est bien, Briehet. Demain je t'apporterai les trois millions que tu m-as demandés.

A ces mots, un très-léger sourire se dessina au coin des lèvres du procureur, dont, involontairement, l'œil alla chercher Golard dans le coin oii il écoutait cette seèae.

81 de tous les assistants quelqu*un avait été le plus surpris de la tournure qu'avait pris l'incident, c'était à coup sûr Annibal. Lui, qui croyait connaitre à fond son Erichet, avait voulu faire assistçr M"' de Brageron à un méprisant refus , et voilà que, contre toutes prévisions, le procureur acceptait avec empressement un homme tel que Lozeril.

En entendant parler do ces trois millions qui devaient entrer le lendemain dans la maison , le capitaine avait agréablement tressauté.

— Trois millions! se dit-il, ah! comme j'en détacherais un joli copeau, si cet imbécile de Briehet était seulement aussi joueur qu'il est buveur. 11 faudra voir à lo tàter dans le téte-à-tôte.

48 DÊFUMT BRICHBT.

Mais, tout à coup, le capitaine songea que lo tét8«&tête ne serait plus possible après rentrée dans la maison du chevalier, qui viendrait se mettre en tiers dans tous ses rapports avec le procureur. En même temps, il se rappela que la marquise devait être restée aux écoutes, dans le salon , ce qu'il avait oublié dans le premier moment de sa stupéfaction causée par la conduite de Brichet.

— Diable! pensa-t-il, si cette satanée femme a en» tendu parler de trois millions, elle va bavarder du magot à son LozeriU

Et, se glissant peu à peu vers la porte, Ânnibal finit par gagner le sa!

La marquise était toujours là. Elle avait tout entendu et le moqueur sourire de triomphe dont elle accueillit Tapparition du capitaine fît monter au cerveau de celui-ci une colère froide, vingt fois plus terrible que tous les bruyants éclats de son caractère emporté... ^

Aussi celui qui. vingt minutes auparavant, s'accusait d'avoir c le faible d'être trop galant avec les dames, » se pencha-t-il vers la marquise et, lui posant sa large main sur l'épaule, il lui souffla d'une voix qui, si basse qu^elle fat, dénotait une féroce résolution :

L*IDÉE DE If. DE VIVONHB. 49

M» Groig-moi, la Brageron, ne persUte pas dans ce projet d'amener ici ton Lozeril ; car, foi de chenapan! je te jure que je vous écraserai tous les deux comme des chenilles.

La marquise regarda en face le redoutable ennemi qui se posait devant elle, lui envoya un second sourire de défi, puis, au lieu d'imiter le ton bas dont lui avait parlé le capitaine, elle répondit de sa voix la plus haute et la plus claire pour ôtre bien entendue de la chambre du malade :

— Merci, mon cher capitaine ; vous n*avez pas besoin de me transmettre Texcellente réponse de H. Brichet en faveur de mon protégé. Remerciez-le pour moi; témoignez-lui tout mon chagrin au sujet de sa maladie qui me prive de le voir, et annoncez-lui que M. de Lozeril viendra demain même lui apporter Texpression de sa profonde reconnaissance.

Gela dit, elle se retira, laissant le capitaine planté au milieu du salon et tout ébahi d'une pareille audace.

 ces paroles inattendues de M™* de Brageron, le juge et le notaire étaient vivement sortis de la chambre voisine, mais la marquise avait déjà disparu. «

*- Gomment, capitaine, cette dame était restée ici et

50 DÉFUNT BRIGHBT.

VOUS ne nous en aviez pas avertis? reprocha maître Baudouin, qui regrettait maintenant de s'être un peu trop franchement exprimé sur le compte du protégé de la marquise, qui était une de ses plus riches clientea n

— Oui, j'ai eu tort, mais j'ai été tellement abasourdi par cette fantaisie saugrenue de Brichet d^accepter le Lozeril du premier coup, que j'avais complètement oublié la marquise, répondit Annlbal.

En rentrant dans la chamb,re du malade, les trois hommes se croisèrent avec Pauline, qui en sortait, suivie de Golard.

La jeune fille était tremblante et tout en larmes. Ne connaissant de Lozeril que pour l'avoir vu le seul jour du fameux récit d'assassinat, elle avait d'abord été surprise d'être ainsi recherchée par celui qui n'avait eu avec elle que cette unique entrevue. Puis, à ce consentement donné par son père sans même la consulter, à l'indignation des deux vieux amis de la maison, à leurs efforts pour combattre l'entêtement funeste de Brichet, <5lle avait compris qu'il s'agissait là du malheur de sa vie entière. Elle s'était alors effrayée de cette incompréhensible décision paternelle qui devait la livrer à un misérable. Au milieu de i'écioulement subit de ses projets déjeune fille, la peu-

l'idée de m. de vivonmb. 51

sfe de Maurice Gardie lui était venue et elle s*était prise à pleurer. Une immense douleur avait remplacé tout à coup cette heureuse insouciance de la pauvre enfant.

Instinctivement, de môme que Fêtre faible en péril va tout droit se réfugier près de celui qu'il sait Taîmer et devoir le défendre, la jeune fille, dans cette chambre où se traitait de son avenir, s'était rapprochée de Golard, le vieux serviteur qui, depuis qu*elle était au monde, n'avait jamais laissé passer une heure sans lui prouver son inaltérahle dévouement.

De son côté, dès les premiers mots de Tétrange scène où le procureur avait si incroyablement disposé de Pauline, Golard s'était lentement redressé dans le coin où il était assis et, blême, les dents serrées, les poings convulsivement crispés, il avait écouté muet/ dardant ses yeux sombres sur son maître, qui, toujours, avait évité de rencontrer son regard.

-— J*ai peur! emmène-moi, vieil ami, murmura la jeune fille bnsée de douleur.

A Tacoent plaintif de sabien-aimée maîtresse, Taneien serviteur avait tressailli de tout son être. Gomme pour la protéger, il referma ses bras sur renftmt qui se pressait contre lui et, en même temps, de sa poitrine, partit une

52 D6PUNT BIUGUBT.

sorte de rugissement ranque, si plein de farenr contenue 01 de menace, que Brichet, tout en feignant de n'avoir rien entendu, en pâlit légèrement.

— N 'est-ce pas l'heure habituelle de ta promenade, ma Paulinette? Va faire un petit tour avec ton brave Golard, dit affectueusement le procureur, qui semblait avoir hâte d'éloigner l'intendant.

— Oui, sortons, gronda ce dernier, qui, soutenant la jeune fille, se dirigea vers la porte.

Fut-ce le seul respect pour son maître qui lui ferma la bouche? fut-ce la présence de M>n« Brichet, assise au chevet de son mari, qui le fit se contraindre? nous ne saurions le dire; mais l'intendant passa, muet et froid, près du lit du procureur, plus redoutable en son silence, que. s'il eût parlé.

— Ouf! fit involontairement Brichet en les voyant disparaître.

Golard reconduisit la jeune fille dans sa chambre. Pendant une heure, tout ce que le vieillard put trouver d'affectueux en son cœur aimant, il l'employa pour calmer Pauline. ^ <»

<— Non, non, maîtresse bien chérie, non, ce mariage maudit ne se fera pas, croyez^en votre vieux Golard^^ r6-

L*IOéR UK M. OB VIVOUNS. (3

pétait-il avec une énergique assurance contrastant.fort avec les larmes qui lui coulaient des yeux.

Au milieu de son désespoir, un souvenir vînt à Pau-* line, qui balbutia :

-'— M. Maurice avait raison, il y a deux heures, quand il me prédisait qu'un malheur planait sur cette maison.

Au nom du docteur, Tîntendant retrouva un sourire et murmura :

— Je Tavais oublié... ce bon et honnête Maurice l il faut que je lui parle.

Et, quittant Pauline, il partit pour se rendre chez le médecin. En traversant le jardin, il se disait :

— Les deux jeunes gens s*aiment... voici le mariage qui assurerait le bonheur de Pauline... il s'accomplira malgré tous les Lozeril du monde. Je le veux et ce sera.

La servante du docteur vint ouvrir à Tappel du mar-* teau de la porte.

— J'ai à parler à M. Gardie, dit Golar4 en se préparant à entrer.

— Il n'est pas à la maison.

-» J'attendrai son retour; il doit être en visite chez quelque client?

54 DÉFUNT BniCHET.

— J'en donte, monsieur Golard; car mon maître, en revenant de chez vous, a bien vite préparé une petite valise; il a emprunté le cheval d*un voisin et il est parti en m*annonçant qu'il ne reviendrait pas ce soir.

— Vous ne savez pas oii il se rendait?

•— Non, mais je puis vous dire qu*il avait Tair tout préoccupé.

Golard revint lentement sur ses pas, cherchant un motif à ce rapide et imprévu voyage.

— Il est allé sans doute à la campagne, chez quelque malade important, finit-il par se dire quand il atteignait le grand vestibule.

A ce moment descendaient Tescalier le juge et le notaire, qui se retiraient après avoir encore, et tout aussi vainement, tenté de fe,ire revenir Brichet sur son incroyable parti pris .

— Peut-ôtre y mettons-nous trop d'importance. Demain, sans doute, il aura renoncé de lui-même à ce scandaleux mariage, disait M. de Badièros à maître Baudouin.

Avec ces anciens fidèles de la maison, Golard avait son franc parler. H secdua tristement la tête h ces paroles du juge et dit ;

l'iDÊK DK m. 1>B VfVONNR. 55

-— Non, monsieur, mon maître n*aara pas renoncé demain à cette honteuse union.

— Mais quel motif a-t-il de persister? 8*écria le no* taire.

L'intendant se posa I^ndf^x sur le front.

•— J*ai bien peur que la congestion ait dérangé quoique chose dans le cerveau de mon maître.

A cette remarque, qui les frappa, car elle avait trait à une des suites assez ordinaires de la congestion, les deux intimes s'écrièrent :

— Tu crois qu'il devient fou !

— Hélas! répondit seulement Golard.

^- Bast! hast! demain, je le répète, il re sera plus question de rien, fît le juge, qui refusait de s'an'ôtcr à une aussi triste idée.

Le lendemain donna raison à Golard.

Car de Lozeril eut ses grandes entrées dans la maison et, avec Annibal, devint )e compagnon tellement assidu de Brichety que l'intendant ne pouvait plus approcher de son maître.

Mais, en même temps, la nouvelle de la maladie d' Brichet et de l'étrange union qu'il méditait pour sa fille attira à l'hôtel de nombreux visiteurs.

56 DiFUNT BRIGHET. i

Avec tous ces carieoz, dont la plupart étaient des connaissances de vingt ou trente années, Brichet commit de si énormes erreurs de personnes, il eut de si grandeg lacunes dans la mémoire, il fit de si singulières confa* sions de dates, de noms, de faits passés, que chacun, en quittant Thôtel, ne manquait pas de dire :

— Brichet a tout Fair d'ôtre devenu un peu fou à la suite de son attaque.

Si bien que, le troisième soir, Brichet, qui avait quitté le lit, abandonnant Ânnibal et de Lozeril qui péroraient au coin du feu, vint droit à Golard, occupé à tirer les rideaux des fenêtres, et lui souffla vite et bas :

— Est-ce que tu vas me laisser ainsi longtemps passer pour un idiot?

— Faites-moi ce que je vous ai demandé déjà vingt fois inutilement et, aussitôt, vous oourrez compter sur moi.

— Jamais ! c'est ma seule garantie ! fit Brichet.

— Il faudra toujours que vous y arriviez... de gré oa de force, repartit tranquillemeat Golard*

L'iDÊli DE H. BB ITnOMKI. B7

Ce qui contribua le mieax à confirmer la rameur qa'ïX y avait un détraquement dans le cerveau de Brichet, ce fut la subséquente façon d'agir du procureur. Après avoir paru tenir énei^iquement à ce honteux mariage, il sembla tout à coup en avoir indéfiniment retardé la conclusion.

On aurait même pu croire qu'il y avait complètement renoncé, si on n'avait su que le procureur avait installé de Lozeril sous son propre toit, et qu'il vivait avec lui dans toute l'intimité de^beau-père à gendre.

Le fait était que, au bout de quinze jours écoulés, depuis les précédents événements, le chevalier, dans tout Tbôtel Brichet, était le seul qui songeât encore sérieuse*

ment à cette union*

16 ftéfOMf MICIIBT,

Après le surprenant accueil fait à sa demande de mariage, de Lozeril 8*était déjà vu, dans un avenir trèsprochain, palpant les millions de la dot. Mais il avait été bientôt amené, par la tournure des événements , à se demander s'il n'était pas le jouet d'une mystification ou si le procureur, comme on l'affirmait, n'était pas réellement fou.

Voici ce qui était arrivé :

Dès que de Lozeril s'était présenté à Thotel, Bricbet, tout joyeux^ Tavait logé dam une magnifique chambre vacant» «t; tpris avmr veillé à tous les détaUs de son îiistalifttioi^ l«i avait dit en souriant t

*«^ Buvez, mangez, dormez, mon cher geadre, et croysi*'moi votre tout dévoué.

Puis il n'avait plus soufflé mot au sujet du mariage projeté.

Toutes les (ois quo de Lozeril avait voulu remettre la question sur le tapis, le procureur avait haussé les épaules en demandait :

. >^. Y^W^ i^tOl^fl^^P bien ftressé de vous mettre la corde

-. >^'Ilon^«aîo jtt WDdrttif' au moins être fizë sur unb iJato*

L*IDés DB M. D8 VIVONNB. S9

-— Ma date sera la vôtre..., celle que vous aurei fixée d*accard aveo Pauline.. « Voyez donc à faire chaudement la cour à votre future pour la décider bien vite à avancer ce jour que j'appelle de tous mes voduxi rendait Brichet.

Or, de Lozeril se trouvait assez empêché de lairo )a cour à Pauline» qui ne quittait pas sa chambre* Vingt fois le chevalier s'était présenté pour voir h jeune fille, et toujours la porte lui avait été barrée par Golard, qui lui répondait invariablement :

— Mademoiselle ne reçoit pas

Quand de Lozeril revenait à Brichet pour se plaindre de son invisible fiancée, le bonhomme répliquait placidement :

— La petite est un peu farouche. Laissez-lui le temps de s'apprivoiser à cette charmante idée d'être votre femme.

Pauline avait si bien refusé de s'apprivoiser, qu'au bout de ces quinze jours, de Lozeril furieux se répétait sans cesse :

— Tout le monde ici s'est donc donné le mot pour me berner?

Car Annibai lui-même n'était pas resté étranger à la

60 DÉFCNT BRICHET.

mésaventure da chevalier* Deux heures après Tanivée du jeune homme à l'hôtel, il s'était présenté dans sa chambre pour lui tenir ce langage qui, s'il était bmtal, avait au moins le mérite d'être bien clair :

— Mon bon de Lozeril, vous êtes entré ici contre ma volonté et mon intérêt. Tant qu'il ne s'agira que de vider les bouteilles et de fêter la cuisine du bonhomme Brichet, je ne dirai rien. Mais comme votre mariage écornerait un gâteau que je veux conserver tout entier à Aurore, je vous préviens que, si vous preniez la chose* trop au sérieux, je vous guérirais radicalement de votre lubie de mariage.

Et le capitaine avait répété en appuyant bien sur cha« que syllabe :

— Ra-di-ca-le-ment, entendez-vous? A part ce point, nous vivrons ici comme deux vrais larrons en foire.

Outre qu'il n'avait pas voulu avoir l'air de céder de-* vaut la menace d'Annibal, le chevalier avait un autre motif de persister à demeurer toujours à l'hôtel Brichet. Ainsi que l'en avait averti la marquise, il avait vu, le jour de son arrivée, le notaire Baudouin apporter et remettre au procureur certain portefeuille tout gonflé, dans lequel il avait flairé les trois millions annoncés.

L'jDi^B Dfi U. DE VIVÛNNE. 61

•- C'est la dot de Pauline, 8*était*il dit, plein d\ino joie avide.

Malheureusement il n'était pas seul à connaître l'entrée de ces millions. Le capitaine, qui fiaisait le guet dans le vestibule, avait attendu maître Baudouin à sa sortie et l'avait précédé de quelques pas sur le quai do Béthune, où il s'était laissé rejoindre.

— Âhl c'est vous, maître Baudouin? s'était^il écrié; eslce que vous venez de chez Brichet?

-** Je sors de l'hôtel.

Là-dessus, Ânnibal avait agité mélancoliquement la tète en disant :

— J'aime à croire que vous n*avez pas accompli l'imprudente promesse que vous fîtes hier de lui apporter les trois millions?

— Pardonnez-moi, capitaine; ils sont depuis dix mi nutes entre ses mains*

Le désespoir avait semblé aussitôt s'emparer d'Ânnibal, qui s'était écrié douloureusement :

^ Cîomment? Malheureux! vous avez commis Té' tonrderie coupable de confier pareille somme à un homme qui n'a plus ses idées bien nettes ?

— Brichet a paru hier suspecter ma probité, et eu-

TuNi lu 4

tî DÉFUlIt HRlGHIt.

0ttti6 conf idératioa ne m'ariète quand il a'agil do défendre mon honorabilité de notaire» répliqua mattre Bandénia d'an ton péremptoire.

-«• Mais, notaire trop ausoeptible, Briehet esl nn peu Tîf ; je suis sûr que^ la main tournée» il ne pensait déjà pins à ce qu'il vous avait dit» repartit Annibal coi bon apôtre qni veut attiser le fen.

Le notaire prit nn air rogne.

«— Mon cher capitaine, fit-il sèchement) Totre gendre est si loin- d'oublier ce qu'il dit» comme vons le prétendes» qne» tout à l'heure, il est revenu sur ce sujet d'une telle offensante manière que je ne tiens pins à ma charger des i^aires d'un client aussi méfiant. Je rentre chez moi de ce pas, pour m'occuper de réaliser immédiatement ce que j'ai encore de sa fortune. Dans denx jours, il aura tout en sa possession.

— Quoi, tout? fit Annibal ému.

•— Oui» sept millions.

— - Mais que voulez-vous qu'il en fasse, à demi idiot qu'il est?

— Ce qu'il en voudra. •• des choux ou des raves. •• il pourra d'autant mieux en disposer prur le premier escroc dont il s'entichera que toutes les valeurs sont aa

l'idée de m. de vivonnb. 63

porteur... Elles se passent de la main à la main... sans autre formalité, ajouta le tabellion froissé*

— Diable ! veillons au grain ! se dit aussitôt 1a capitaine, qui, à ce dernier détail, pensa subitement à de Lezeril.

Après avoir tenté d'apaiser le notaire 'par mille raisonnements qui, au fond, avaient pour but de l'irriter davantage, Annibal quitta le tabelli(m à mi-chemin pour revenir hâtivement à Thôtel.

Tout en courant, sa pensée aussi marchait vite.

— Mordieu f se disait-il, ces sept millions rentrés au bercail m'effrayent. Si de Lozeril les flaire, il est homme à mettre la main dessus. . . et c'est au porteur, tonnerre ! !! Pourquoi, diable, ce Brichet est-il assez béte pour vouloir dormir ainsi sur son magot?

Tout à coup Annibal s'arrêta, bouche béante et les yeux écarquillés par la surprise. Une idée venait d'écloi* rer son cerveau.

— Mais non, s'écria-t-il, cent fois non, ce Brichet n'est pas une hôte ! c'est, an contraire, de Lozeril et moi qui sommes deux francs imbéciles!... B est bien évident que le bonhomme a inventé ce prétendu mariage pour endormir son monde, avoir un prétexte de ramasser sa

04 DÉFUNT BBIGHBT.

fortune et décamper un beau matin, en laissant encore se morfondre & l'attendre femme, fille, beau-père et gendre. Et, le capitaine, persuadé qu'il avait découvert le pot aux roses, reprit sa course en répétant :

— Veillons au grain !

Quand il arriva à l'hôtel, il trouva Brichet qui répon* dait à de Lozeril, agacé par tous les retards et empêchements à son mariage :

— Mais de quoi vous plaignez-vous, mon cher chevalier? La maison n'est-elle pas assez agréable pour vous faire un peu prendre patience? Pauline se décidera au moment oii nous nous y attendrons le moins. Gela ne dépend plus que d'elle. L'argent de la dot est là qui vous attend.

— Vieux finaud, j'ai vu dans ton jeu ! se dit le capitaine, qui était entré pour entendre les derniers mots.

Or, il arriva que la vie de Brichet changea du tout an tout. H ne fusait plus un pas chez lui ou au dehors sans être accompagné du capitaine et du chevalier, toujours sur ses talons. Au lieu de se plaindre d'une telle surveillance. Je procureur paraissait en être ravi.

Le matin du quinzième jour, de Lozeril manqua pourtant à ce soin. Il était allé prendre conseil de M»« de Brageron, qu'il n'avait pas vue depuis qu'elle était venue.

i.*id6b bb k, bi TiTomiB. 6S

chez le docteur Gardie, lai apporter la réponse favorable de Brichet.

Non moins impatiente que de Lozeril, la marqaise attendait la conclasion du mariage , qui mettrait le cheyalier à môme de Ini ouvrir toutes grandes les portes de la maison qui abritait sa rivale.

— Eh bien, épousez-vous enfin? demanda-t-elle vive» ment à de Lozeril en le voyant paraître.

Le jûune homme secoua la tête, tout pensif, en disant :

— Marquise, je crains que, vous et moi, nous ayons été mystifiés.

Et il raconta ce qui s'était passé depuis deux semaines ; 888 inutiles tentatives pour aborder Pauline et le rôle neutre que jouait Brichet au lieu de faire valoir son autorité paternelle.

Il termina en ajoutant :

— Par cela même que ma deniande en mariage avait été si facilement accueillie, j'aurais dû me méfier. Aussi j'ai bien peur d'être entré dans cette maison pour jouer un autre emploi que celui de fiancé.

— Lequel? demanda la marquise. '

— Celui de garde du corps, dit-il. ' • • - y

M"® de Brageron le regarda étonnée. i

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