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Tome II. " W

218 DÉFUNl BRiCHEt.

i^ G*dî, et If f ânra de rargèiit à gagner pour celui (fia oti^fîfa Vœil et sàdïë. fnetire là main sut ceë plongëôraf; fé|)liqiu2t tin àtitrè' en faisant allusion k la prime' accordée à celui qui ramenait un galéfîeii évadé. .

ÂujcliiM*lmi è(ae lé^ inbts gatéHeh et tonddnini au» glàètés sont Vides diï èehâ qiiî les avait fait cféer, noii^ dëidalndons i àoithét (^élîlùes détsîils iiêcèss^resj atteii* dtt §tié, «W W é6utté dés gàléfièïi^, va è<rftir un dé nos pêfiiWlriàges:

A cette époque de navigsitioh 2 la vdite'; q[txàrtd JêS yf&kiséàM été rèiùùâieiit mLkàëmént ùU s*iiiun6'bilisaiènl îéUtê ië vèili, là galère,- grâce' a k forée dès râmès, è^H le bâtiment par excellence pour faire la course'; Déins lèë SfêMàhë mmilëë nàvédë^; elle s^utilisâit, soii poxiT Fattà qitë àà lë pahatÈuité; Éàii ponr lé reiïiotqueitteiït dès baut; vaisseaax désemparés ou privés de vetit;

O^^ cëtée fôi'cè ihotivànte c(ni faisait sa stipêridrîté; la gaBè'fe Tobtenatit de là èhiourme qui ïrianœttvfttit ses rimé^. tbiiW galère de dîViâatit en ti^is patrties : Li pRonè,armée de canons, oti se tenâiétit lés marins des voîleâ, lei^ lifoldatsr et lès ârtillètirâr. Lé. poupA ëh vivait lé commandant avecâori àfiât^rèrati^tte et ttèd-hombreux corps d'Offfîciè^s. Cr était d«ti^ ce hitt^ (sHp^tsëj Appelé la voan%

L*iO£E DE M. DE TfVOKHB. 21^

qSi retendait khité la t)o{îi)e et fâ pfoué, ^uë gromllàit lé cliîourmë ^r se^ bàriès.

Le nombre des bancs Vàèiait suivant !'im|)df tance Aé lA gsiléfë. Depuis là Réale, quelquefois ëurncinimée aussi Cdpitanê; ^dî en cdmplàit qùaitfe-Vingts, le noïtlbi'e descëifaàit jusqu'à ûri miriicfcturà flè vingt-quatre bfaiics.

Chaque banc représentait uftè tàmë ^ue fôisâîéïlt inotivdir cihq[ ràiiieûrs, dont; qtrâtré galériens et un marifi libre ayant folictîdn d'ârgotisift, le tout souét la sttfVèîll*!icè d'tlfï côfhitë; éhêt êùp^êûie de la chlôuMé

CheVeti]i, bftrbë et ëoûtcils rasés, 6àm autres Vêteitients (Jri'tifae Veste; itû caleçon et Uïl bonnet de laine' rôugé; le g^IéMëir Vivait perpétuelleixïent attactiè S soff bâtie pdf une chahié.

Âtj cott lui pendait & une corde tti bâillon en iiêg^ qu*on appelait iap. Sur Tordre t tap en bouche, » le galerièfi devait âè bâillonner qustnd; au ïriiliéif d'uiî combat, Ifeà chefs ctÊtignâièrit les èrié êë ffayeur tiit lés appels S la révolte dé là thidtrfniè.

Ltt |)lus( petite fëutè se pnàîâsait à èoups de trique en tëitips ordinaire ; au moment dé léi lutté; là chose était réglée par rargouâin, ^ttî ^âidi ààii èaHië au travers éà càrpH du coupable.

220 DÉFUNT DRICHET.

Le galérien évadé qui se laissait reprendre avait le nez et les oreilles coupés, moyen infaillible pouc le faire reconnaître, en cas de récidive.

Les premiers rameurs avaient été des Turcs, iaits pri^ sonniers ou achetés à ceux qui les tenaient en esclavage. Les états de la marine française prouvent qu*un fonds était réservé pour ces achats.

Plus tard, par économie, on se décida, suivant une expression du temps, à faire tort atuB corbeaux, c'est-àdire à utiliser ceux qui avaient mérité la potence. Alors s'établit la condamnation aux galères, qui servit à repeu* pler les bancs dégarnis par les boulets et, surtout, par les nombreuses maladies. Car, pour se défendre contre le froid, le soleil et la pluie, les galériens n'avaient audessus de leurs tètes que la toile qui recouvrait la oogue.

Toujours enchaînés, ils vivaient, travaillaient, dormaient et souffraient pendant de longues années dans un espace de six pieds de long sur trois de large.

Malgré la sévérité avec laquelle se punissaient les évasions, on comprend quel désir de liberté torturait ces hommes quand ils avaient la terre en vue.

Voilà pourquoi la galère Réale du duc de Yivonne, au

LIDÉE DE H. DE VIVONNE. 221

liea de s'approcher du rivage, avait mouillé en pleine baie.

Malgré cette précaution, prise par la galère Réakf de se tenir éloignée du rivage |pour prévenir une évasion, quand le comité réal, chef des argousins, présenta, le len* demain matin, son rapport à M. de Vivonne, il avait dû y consigner le fait suivant, en langage du bord de l'époque : c En fuite le tiercerol de la vingt^trois senestre» i Ce qui signifiait simplement que le troisième rameur de la vingt-troisième rame de gauche ne s*était plus retrouvé sur ce banc, où la veille encore il était enchaîné.

A ce sujet, une observation. Quand un poète a dit qu'on était quatre-vingts rameurs sur la galère capitane, il a commis une grosse erreur. De ce que la Réale (ou capitane^ c'est tout comme) comptait toujours quatrevingts rames, le poète a jugé bon de mettre un rameur pour chacune d'elles. Or ces rames, longues de trente-six pieds, impossibles à manier par un seul homme, étaient manœuvrées par cinq rameurs qui, d'après leur place devant la rame, en commençant par l'extrémité, prenaient les nouis de : vogue-avant (c'était le matelot libre) ; l'a-

j^stUf Le tiereerol, le qparUrol e^ \f guinterol, toiisqiialff galériens. Donc, à cinq hommes pour chacune des qa^r tre-vingts rames d'une Gapitane, le poète aurait dû dire qu*on était quatre cents rameurs sur la galère eapiiane.

Revenons à notre sujet.

Assis devant la table Qi h^i avait été isef vie s^ pror mière collation ^n matia, ¥• 4e Vivqane écQiitai{; la tectare du rapport de soa cQtnite. An pas8ag^ qui r^i^M Féyasion d'un bommi^ i» l» çhioarme, il releyn U tt(e.

— Un Turc ? deipanda-t-il.

— Non, monseigneur, ui^ chrétien.. • ^rèf-qii^yaif) chrétien, à la vérité... c'était un gibier de poteqp,Q, que la justice de France nous avait mis pour quarapte ans

au service du roi, répondit le icomite.

— Si cet homme ii*est pas repri9 dans la jo^rpéi^i t^i t'adressera, en mon qom, au goi^yeirneur de Toq}on ppur qu'il t,e remplace Téya^é par ui^ .des pondi^mnés qui attendent au port leur tour d*e|9[)barquem,ent.

Lq comité secoua )a tête à'nn m (ie doute.

— Ou ue ^ait pas ce qu*on preud, et on sait ce qu'on perd, UtrU. ^*aurai 4e Is^ peiQj9 j^ f^(upl^^fr ce tiercitrah.. Quel gaillard! des bras solides... du feu... et de la j^un^çse. C'était uu lu^Qi^ d'^fY^air. A M^$$ine, j.e l^y^ls

L*1DÉE DE M. DE VIVONKE. 2^3

cueilli à bord de la frégate V Etoile, arrivant de France, ainsi que m'en donne le pouvoir mon titre de comice réal, qui m'autorise à recruter la chiourme de Ja Gapitane parmi l'équipage des autres galères du roi. £t le comité ajouta avec un vrai soupir de regret :

— Ah! oui, c'était un vrai dessus de panier... un garçon de choix If! Pas encore dix-huit ans, et il avait déjà assassiné deux personnes quand la justice Ta envoyé prendre Tair de mer !

Tout absorbé par le plaisir de la table, M . de Yivonne était resté à peu près sourd aux doléances du comité. Dans deux heures, il allait descendre à terre et prendre la route de Yersailles, qu'il avait quittée depuis trois ans. De bien longtemps peut-être, il ne devait revoir sa galère ; aussi ne prenait-il déjà plus qu'un fort médiocre intérêt à tous ces détails du bord.

— Bien, retire-loi, fit-il d'un ton indifférent, et n'oublie pas de t'adresser au gouverneur pour qu'il te remplace ton homme, s'il n'est pas repris.

— Oui, monseigneur, dit l'argousin, qui, comprenant le congé qu'on lui donnait, s'inclina respectueux avant de sortir.

Gomme il se redressait, sa vue se dirigea machinale-

224 DÉFUNT BAIGHET.

ment vers la fenêtre, par laquelle on apercevait Toulon a Textrëmité de la rade,

— Oh ! oh I fit-il joyeusement, je crois bien que je n^aorai pas besoin de rendre visite au gouverneur, car voici là-bas une barque qui m*a tout l'air de me rapporter mon oiseau envolé.

En effet, à deux cents toises de la galère vers laquelle il 88 dirigeaiti on voyait arriver un canot monté par deux rameurs.

Le duc tourna les yeux vers la rade.

— G*est sans doute mon courrier qu*on m'expédie de Toulon.

— En ce cas, monseigneur, cette barque a fait d'une pierre deux coups, car, dans le fond, j'aperçois, couché et ficelé, un garçon de ma connaissance qu'on nous apporte aussi avec vos lettres, ajouta le comité.

— Alors, va recevoir cet homme et paye la prime, commanda M. de Yivonne.

— Et je préviendrai l'armurier du bord de tout préparer pour la petite cérémonie, dit l'argousin en sortant, tout joyeux de retrouver son captif évadé.

C'était bien le fugitif qui, arrêté par les gens de la côte, était ramené à la galère, oi!i son retour donnait

L*1DÈB DE M. DE VIVOKNB. %25

droit i une prime de six pistoles pour ses capteurs.

Ce que le comité appelait la petite cérémonie était une épouvantable pénalité. Tout évadé repris était d*abord mené devant le commandant suprême de la galère dont il faisait partie. En présence du capitaine, le comité réclamait le prisonnier, en jurant sur TEvangile ouvert qu'il appartenait à sa chiourme. Une fois Thomme à lui rendu, il le faisait conduire au banc qu'il avait déserté, et l'armurier lai rivait au pied une chaîne d*un poids trois fois plus lourd que celle brisée dans l'évasion.

Puis, aussitôt rattaché, on lui coupait le nez et les oreilles, et l'armurier appliquait un fer rouge sur les plaies vives. Dans un des douloureux soubresauts que causait la cautérisation du nez, il n'était pas rare que le fer rouge éborgnàt aussi le malheureux. A la suite de cette horrible torture, trois heures de... convalescence lui étaient accordées avant qu'il reprit son service à la rame.

Après une absence de cinq minutes, le comité reparut devant M. de Vivonne, traînant après lui son prisonnier, aux mains liées derrière le dos, aux pieds entravés par une corde qui ne lui permettait que de courtes enjambéei.

De taille moyenne, mais bien découplé, le g^lçri^fl était un g2f.rçon de dix-huit ans auquel on en aurait facilement donné yingt-cipcf ^ tajjt Ifi misère, la fatigue et |e vice avaient vieilli son visage. La ruse, Ténergie, l'audace qui se Usaient dans ses yeux prouvaient combiefi la justice avait eu raison d'écarter du sein de la société ce précoce et dangereux scéléraj;.

Biei} qu'il sii^tl* horrible châtiment q\^\ ?j^^i\ Pffni|' son évasion, nulle crainte ne troublait son regard et ne faisait chancelp.f sa marche. Jnspuçiarjt en apparer^ce, ij avait suivi fe chef argpusin qui s^ représentait deyant M. de Vivonne pour, suivant l'usage, réclamer son prisonnier, la main sur TEvangile.

Si Ton tient à savoir la raison ç^e ce ^erpenf fifôté \ un phef pour lui attes);er que tel honime faisait partfe (}u bâtiment qu'il commandait et que, par conséquent, il devait ponnaître, nous dirons qi|'un capitaine <|^ S^lèfe, restât-il vingt ans à son bord, ne voyait jai}}a|i^ le vi^agg des galériens.

En voici la raison.

Le capitaine restait toujours sur la poupe du navire, alors appelée çarpss§ de 'poupe, Qr, l'énorme poids des rames nécessitait une manœuvre contraire à celle emr

L*IDÉB D^ J4* P^ yiVONNB. 2^^

plpyée aujourd*}}ui pour les légers «Lyiroos. iQaan4 la rame plongée devait fendre l'eau, ie9 pinq r^isuj:^, s'^fQ* })QUtan); sur iin^ pé4^1e, la poussaief}); dev^t f^w, puis posaient le genou dessus pour la faire émerger^ ej; alpff; se renversaient iqq arrière, sur ]q banc, afin dQ l^ ramener à plonger, dette nage, opposée à cellj^ que npuç poi}naissons, pl^çai)i ainsi le ran^ei^r dans i;n ^pnç fjf^érpi}^ de celui actuellement adopté, c*est-à-4ir^ ^u'il f^f^^i( face à la proife. Lp cop[^n^anda)}f d*uni9 gsilèrg pe yqyait donc jamais guQ le dos des galéripos, qui gro}^i|laii3f}t | ses pieds dans une sorte de fosse ^n cgjitfg-ba^ fiv^ far rp.sse (f# f^qujje.

Quand les ^enx hommes étaient ^i^tré^, 1^ Grq^r Cxevé achevait de siroter up éi|prme gp})§l^t fl*^^H 4^ Dantzig à la glace, dont il faisait^ ^uivf^ cblppi} 4^ s§9 repas»

Dpnp, le pez et le coude en Tair, de yiyqpnp r- r?ïïyersé si^r ce môme fauteuil qu'il faisait mpntpr ^gr \% rambade les jours de bataille, car il dirigeait tojijqurs le combat tête nue, bien assis et en pantoufles, au lieu du casque et de la cuirasse, répétant qu'il n'était pas ij^r ce§sajf e 4e se mettre en sueur pour recevoir i|ip bpftj^t ; — de Vivonne, disons-nous, en yQyan| eijjrgf Ig gale-

228 DÉFUNT BRIGHET.

rien, resta si surpris qu'il demeura un instant le nez dans son gobelet vide.

— Par Sardanapale ! se dit*il, où donc ai-je vu cette figure-là?

Le comité attendait respectueusement que le duc eût fini de boire, tout en s*étonnant qu'un gobelet dont le fond regardait si bien le ciel pût encore contenir une goutte de liquide.

Mais, tout à son étonnement, de Yivonne ne songeait nuUemeat à l'excentricité de sa posture et continuait à réfléchir dans son gobelet.

— Non, pensait-il, je ne connais pas un pareil gredin..., mais il me rappelle je ne sais plus trop quelle ancienne figure de ma connaissance avec laquelle ce scélérat doit avoir une ressemblance.

EtleGros-Grevé, fort intrigué, restait le coude en Tair.

— - Est-ce qu'il veut avaler sa timbale ? se demandait le comité, qui, droit devant son chef, n'osait troubler le duc en son silence.

Ce fut le galérien qui, en voyant ce nez à demeure sous le gobelet d'argent, eut la monstrueuse hardiesse d'interK>mpre la scène muette par un formidable éclat de rire qui découvrit ses dents blanches.

L*IDÉE DE U. DE VlVONlfE. 229

Le comité pÀlit devant une pareille impudence qui allait soulever chez de Vivoune une colère dont quelques éclats retomhexaient sur lui. Mais il n*en fut rien, car, au même moment, le Gros-Grevé reposait vivement sa timbale sur la table, en s*écriant à mi-voix du ton satisfait d*un homme qui a rattrapé un souvenir en fuite :

— J'y suis!!

Le rire du galérien avait donné à sa bouche un certain rictus qui, sans doute par analogie, avait ravivé la mémoire du duc, en précisant le portrait cherché.

Et, tout en dévisageant le jeune condamné, de Vivonne se disait :

— Oui, j*y suis. Je sais maintenant à qui ce vaurien ressemble.. Par Vénus ! c'est à la commère Brichet... dans sa jeunesse !

Le comité n*était pas au bout de ses étonnements . Après avoir déjà vu le duc laisser passer impuni Téclat de rire, il tomba de son haut en entendant le général des galères de France, qui n*avait jamais adressé la parole à un forçat, demander au prisonnier :

— Quel âge as-tu, drôle?

— Dix-huit ans.

«- Quel est ton ngm? ' - - "

^^0 DiFUNT BRICHBT.

r- Lun4i.

H. de Vivonne cmt ayoir mal enjtendi; et se le fit rêpéter.

— Oui, Lundi, redit le jeiane fiomme ; ce npv[\ n^'a été dpnné par les gens qui in'pnji élev^, ^pfèg fn>yoir ramassé... un lundi... dans un foss^ pu j'oyais 4|^é ^bajiidonné, aux environs de Chartres.

— Et que sont devenus ceu:i: qui ^'avaient recueilli î demanda vivement le duc, (jue ces répofises paraissaient avoir subitement intéressé.

; — ps son); mprts ! dit l^ galérien d*une voix rai^qpe.

Le comité interrompit Tinterrogatoire.

r^ Si jnopsçigpeur Je permet, Je lui apprendrai an détail : c'est justexx^ent parce qu'il ^ t^é se^ deux bienr faiteurs que la justice du roi nous a f()ï^^§ ce j^^Oj) homme pour un laps de quarante années.

— Est-ce yrai? fit le duc.

— Ces gens ixfe battaient, répondit Ip jeupe l^pn^me ^\n |x)fji çec, pncpre plein dp ranpunp W^lgrô la veftr geance accomplie.

— En t'évadant, tu savais a quelle peine ^ t^^posais en te laissant reprendre?

«— Il faut bien risquer quelque chose ppur s*arracber

L*IDÉB DE M. DE VIYONNB. {^f

i réppïjyiip^bte eyisteiico dep galères. Toujours tjrimer ! tofijours souffrir I jap^is ^ne heure de bon temps !

Le comité cru( ei^core deypir se mêler à l'entretien, et Il s'écria :

— Oh ! l'ingrat J ipoi ffQ.\ l'avais placé, par bonté, pri^s du plu^ joyei;x compagnon de toute la galère... nn anci^p |}}.aftre jd'armes au régiment de Nayailles, oui nof}9 est priyé ici pour avoir tué son capitaine. Dire qu'il n'a pas une heure de bon temps ! Quand, toute la ni^ît; ai; lieu de dormir^ je leur permets ^e s'amuser à ferrailler avec deux bouts d'osier que j'ai eu l'extrême faiblesse de Is^îsser en leurs mains. Qh f l'ingrat!

Le comité aurait ^^ parler encore longtemps sans êtrq le fnoins du mon^e entendu par H. de Vivonpe, qui, devenu pensif, reggirdait le |eune galérien et se disait :

-— Est-ce lui? Dix-huit ans... la ressemblance!... Ce ffarcpn est un affreux bandit: mais serait-il devenu tel, si je n'avais pas été mêlé à çon existence ? N'est-ce pas un peu moi qui, involontairement, l'ai poussé sur la TQjitB de; galères ?

Et M, de Yivonne se demanda encore :

-^ Est-cp bien lui ?

Témoin de cette scène, le comité croyait vraiment

232 OÉFUNT BRIGBET.

rêver. Toutes ses idées de discipline étaient bouleversées par ce phénoménal événement qu'un forçat s'était permis de rire au nez du puissant général des galères et que ce dernier, au lieu de faire aussitôt pendre cet être abject, avait daigné lui adresser la parole. »

Lundi lui-même était surpris de l'impunité qui semblait être acquise à son imprudent éclat de gaieté et se demandait ce qui pouvait rendre le duc aussi indulgent à son égard

— Quelle était la profession de ceux qui Vont ramassé aux portes de Chartres ? demanda M. de Yivonne.

— De pauvres saltimbanques, répondit le forçat, misérables hères, sans feu ni lieu, allant oii les poussait le vent de misère. Avec eux, aussi loin que mes souvenirs remontent, j*ai parcouru le midi de la France.

— Pourquoi ne se dirigeaient-ils pas vers le nord... du côtj de Paris ? reprit le duc, qui avait écouté ce der* nier détail avec un vif intérêt.

— Oh ! oh 1 ût Lundi avec un sourire, Paris leur inspirait une crainte qui m'a toujours fait croire qu'ils avaient eu maille à partir avec la police de la capitale.,

— De sorte que tu n*as jamais vu cette ville? •^ Jamais

îe.

Vidée oe m. du vivonne. 233

U. de Vivonne étouffa on petit soupir de satisfaction, puis continua :

— Tu n'as, en aucun temps , cherché quels pouvaient être tes parents?

— A quoi bon ? répliqua Lundi en haussant les épau« les. Pour me jeter ainsi sur la route, ils avaient à coup sûr un motif... et ce n'était pas celui d'une immense tendresse. £t puis, pourquoi aurais*je été m'empêtrer d'une famille qui m'eût fatigué de morale en me tenant en laisse, moi qui ne voulais pas de maître. Le jour où ceux qui m'avaient recueilli ont tenté de trop me serrer la gourmette, j'ai si bien rué qu'ils en sont restés étendus sur le carreau

Le cynisme avec lequel Lundi parlait de l'assassinat de ses deux bienfaiteurs fit courir un petit frisson dans le dos de M. de Vivonne, qui se dit, tout en curant ses dents qu'il avait superbes :

— Décidément ce serait un vilain cadeau à faire à sa pauvre mère que lui rendre un pareil garnement. Mieux vaut le conserver pour le service du roi.

Pourtant, comme, au fond du cœur du duc, était né un mystérieux mais bien léger remords qui plaidait en faveur du galérien, il eut un bon mouvement de clémence.

234 DÉFUNT BRICHCT.

— Comité, ditril.

— Monseigneur, fit l'argousin, s'inclinant à cet apr pel.

— Ta Tas reconduire cet homme à son b^nc et tn Teilierae à ce qa*il soit plus solidement encfialné ^e par le passé.

— Oui, monseigneur, et je proviendrai r.^wnrier pour qu'il lui fasse la petite toileM^ de rigueur, ^jQuta le comité en désignant du doigjb le^ez ^t l^|l or^U}^f du galérien.

— Non, dit sèchement le duc, je fais grâce i hu^i de Tablation du nez et des oreilleis.

Le comité bondit d'étonnement à .cet ord|r^ inouï, le premier de cette sorte qni'il ej^t ept^ei^di^ fieppis qu'il était au service, Malgré l'immepsQ f^spect qu'il avait pour son très-haut supérieur, le chef chiourme s'écrit :

— Mais monseigneur n'y peaf^ pas | c*e^t encourager cet homme & une secoiide éy.i»siQn. ^

•— Ton devoir est de l'^qipépher et, pp)ur ^ (acijiter cette tâche, je ^autorise jl pr^enir l^ 4j9ll¥ voisins de rame de Lundi que si ce dernier s'éyade ils iMirpi^, eux, le nez et les oreilles coupée pour ne pas s'ilir^ Pppo§^ à cette fuite*

L*lDéE DIS V. DE VIV0NNE. S36

Cette ianovatioa dani ^a péaaliti, qi4 promejttiiU m allégement à sa surveillance, calma agréablem^p^ le por

mita.

nouveau règlemçpt de feoy^? 4^^Ra^4ft-!iT^f ^-y^S fiWPr^sr sèment.

— Quel règlement?

-r Qui r^Adra tes yoUins 4e r^xne solidjMreç 4« toutes les évadions.

— Mais, bélitrel la chose est t0^t^ pfrlJji^uUJbrQ à

lipndji, que je tmi^ h ppngerv^r pijr ma galère. A^llons,

emmène cet homme et fais ce que j*ai dit, comm^iful^ H. d^ ¥iyQ^ng, Et le pwvre copitf?, fcrt intïigïfé, »Ti^m l^ gattrifift

en se demandant pQurqi^pi le duc, q^i teiiaft tant à ce que liundi ne .s'enfuit plus , ne commençait pas par lui faire jBpleyep tes oreiUeç ^t te n«ï, çeuj mpy.en i*^m pécher qu'un évadé courût bien Ipin ^^mi ||tr|9 fQ-

cpnn».

M net et nombre; mi par m» pins ipnrije tii^îm k ^^

banc qu'il avait cru ne plus revoir, Lundi cher]i?b4it y^r nement en sa pensée la raison qui avait à la fois inspiré à M. de Vivonne une clémence qui lui sauvait un

236 DÉFUNT fiftICHBT.

supplice affreux et un ordre qui lui faisait une évasion plus difficile.

Une heure après , le canot qui devait transporter M. de Vivonne à Toulon accostait la galère. Avant d'y descendre, le Gros-Grevé fit un signe au comité, qui accourut.

-^ Lundi est-ii rentré à son banc? fit-il.

— Oui, monseigneur, la nouvelle chaîne est trois fois plus grosse et j'ai communiqué à ses voisins Fagréa* ble avis en question.

— > Bien! fit le duc, veille donc à ce qu*il ne t'échappe plus.

L'intérêt singulier que M. de Vivonne, contre toute habitude, témoignait pour un de ses galériens alarmait le comité, qui, tout anxieux, demanda :

— Mais si, malgré l'impossible, il s'enfuyait et qu'on le reprît... nous agirions avec lui d'après le règlement? Pendu, n'est-ce pas?

— Non, tu le rattacheras encore et toujours à son banc... je veux l'y retrouver quand je reviendrai à bord, dit le duc.

Et, descendant dans le canot avec toutes les précautions que lui commandait son obésité, le Gros-C^evé

L*IDéE DE M. DE ViVONNB. 237

laissa le comité fort étonné de tant de mitaines à prendre pour un galérien, quand Tusage était d*agir avec cette engeance comme avec des chiens galeux.

«-» G*est sans doute un de ses parents? finit par se dire le digne argousin.

De son côté, de Yivonne, dans la barque qui le conduisait au rivage, songeait au misérable qu'il avait laissé à bord.

— - Peut être suis-je la cause première du malheur de cet homme, se répétait-il; aussi ai-je fait pour lui ce que je pouvais faire... Lui assurer la vie, c'est tout ce que mérite un pareil sacripant.

A son arrivée à Toulon, le duc trouva le carrosse qui devait le mener à Versailles. Durant ce voyage que le mauvais état des routes faisait alors durer quatorze jours, le souvenir du forçat Lundi revint plusieurs fois à la mémoire du général des galères. Il fut même un moment où cette pensée fit éclater de rire de Vivonne qui murmura :

— Singulière destinée! ce garçon va pourrir ux ga<^ 1ères après avoir été sur le point de jouir d'une existence princière.

Le duo de Vivonne ne devait plus revoir la mer. Les

238 DÊFUKT BRIGHET.

honneurs et les plaisirs le retinrent à la cour de Yersaîlles, et quand, des années après, il mourut d*une indigestion, il avait complètement oublié sa galère et l'homme qui traînait à hord, pleine de rages sourdes et de souffrances, cette existence qu'il lui avait assurée contre les sévérités du règlement.

Car la vie était atroce pour Lundi, qui était devenu le paria de la chiourme entière. Par cela même qu'il avait

conservé le nez et les oreilles, les galériens avaient pris

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en haine celui qui avait échappé à Tatroce pénalité et le

poursuivaient du surnom de « chéri du Gros- Grevé. • Quand ils avaient appris que, pour une noûveUé évasion ai Lundi, le châtiment àtteinofràit ses voisins au lieu de é ffâppier^ la haine était devenue plus forte et plus in* génieùsè à le iourmenter.

Le comité-chef hénéûciaît de cette rancune des forçats, qui lui rendait plus facile là gardé de celui que, dans son in intérieur, it n'appelait jamais autrement que « le parent de Monseigneur. » Il entretenait les mauvaises dis* positions de là cïiioùrine, qui lui fournissait autant d'espions que la gatèfe comptait de condamnés. Malgré la persécution, l'énergie de Lundi ne put être affaihUe ; il n'en fui que plus argent a se soustraire à cette terrible

LAIDES bS il. i>B VIVONNE. 239

eiLîé^cé. Trois fbî^ il s'évada, mais tout de âiiite si« gnalé, il fdt presque aussitôt repris; et le coUhitè ne iBian(lM ^ds à sa consigne dé respecter là figure de Lundi aux dépens du viâàge deâf âifférèiits VoisAns qu'on avait successivement attacliéâ à sa rarnè. Cette exécution, trois fois répétée; rendit sans pitié hi trêve la torturef du « cliéri de M. de ViTOnttë. »

Le^ aimées &i'éc6tilè^ètti, les combats <{ue livfft la galère, les épidémies qui ravagèrent l'équipage, avaient déjà renouvelé la èhiourme, que Lundi demfeurait toujours en butte à cette haine restée de tradition à bo^d.'

Eiil voùlatit épar^tfer t€i liômcbe, tt. de Vivonne avait involéiùttfirémentr fait txâ enfer de (seit/& existence déjà si ïtAsêtàblë:

Le comité, se leurrant de Tespoir d'une grosse ré« compeùstfj avait totijottrs attendu le jour où il représenterait K son pdretti » à Mdnseigneur remonté sur la poupe de sa galère.

Au bcmt de dix années, il apprit la mort de M. le duc de YivoÀne.

Ce qui avait lété pour hn une afTaire de lucre déviât une question d'amour-propre^ et il s'acharna plus fort à la surveillance de Lundi.

240 DÉFONT BRICOBT.

Quand Tâge le mit à la retraite, il transmit à son fils qui lui succédait la rage dont il était animé contre cet homme qui, si longtemps, lui avait représenté cette grosse somme que son imagination avait espérée.

Sous le nouveau comité, Lundi fui harcelé comme par le passé. II avait lentement vu s'écouler les années et, depuis le départ de M. de yivonne,*trente-sept ans accomplis avaient fait du jeune homme presque un vieillard.

Enfin vint le jour, jour de bataille, où un boulet brisa sa chaîne, après avoir abattu ses voisims de rame et enlevé la tète du comité. Au milieu du tumulte et de la fumée du combat, Lundi sauta par-dessus le bord et gagna la côte de Sardaigne, en vue de laquelle avait lieu la rencontre.

Six mois après, il arrivait à Paris, cette ville qu'il n'avait jamais vue et dans laquelle il faisait son entrée à cinquante-cinq ans.

Il existe entre les coquins, parait-il, un aimant qui les attire l'un vers l'autre, car, peu de temps après, Lundi^ bien grimé et travesti, faisait partie de la bande de Cartouche, en qualité ûWaireurf c'est-à-dire charge de découvrir les bons vols à faire.

L*IDéE DB M. DB VIVONNE. 241

Rne de la Bûcherie, dans )a maison d*un potier d'étaîn, il avait établi sa retraite, oii quelquefois Cartouche le venait voir.

A la première de ses visites, le fameux voleur avait sarpris Lundi dépouillé de la perruque, des lunettes et de la couleur qui lui servaient habituellement à se déguiser le visage. A la vue de la tête réelle de son affilié, il bondit de surprise.

- Gomment! c'est vous, procureur? 8*écria-t-il.

Pais il se tint les côtes de rire et bégaya autant que le permettait son joyeux spasme :

* — Ah f elle est trop forte ! moi qui vous avais sérieusement cru un échappé des galères. Un procureur dans ma bande ! Vous savez , mon vieux, qu*on vous cherche partout ? Depuis dix jours toute la ville parle de votre disparition.

Lundi le regardait, sans rien comprendre à cette hilarité ni aux paroles.

— Voyons, continua Cartouche, ne faites pas l'étonné ; je vous ai reconnu, vieux Brichet. Drôle d'idée, tout de même, d'échanger une vie heureuse contre un avenir de potence ! Vous avez donc à vous venger de quelqu'un, cher procureur ?

242 DEVUNT BÈilCHBT.

— Mais je né m'appeltë' pas ÉJriciiet... je ne suis pas procureur, affirma Ldndl.. .

— A d'autres 1 mon brave , fit Cartouche incrédule. Yôus vou^ êtes* ;^fësëntë â liiol le Jour môme qui à suivi ^otre iioèiiifnè fuitél du qiiai de Bëthune... et, saiiâ mé donner la peine d'aller chercher uh ias de preuves, iotrè bgixte eÉt là |)oiir itihxt vôire incergnîtd.

L'ez-galërien tenta d'interrompre.

^Non; iJoii, ne QltbÈ Hen, ittoh bher. II vous plaît dé lie pas être BricUet... soit! Je te veut biéti... je respecterai le secret qui vous a fait enfler dansf là batide... bien ^uè je flaire chét vdits un besoin de vengeance contt'équelcju'uft..;etbieîi; 6ii vOft^s aidera à tous venger... toits n'aurez qu'à me faire sigiié.

Et le voleuf kb té^rii i rire de plus belle.

Quoi qu'il pût dire ou faire, Lundi ne persuada pSs Gartoticbe, qui eontimia de l'appeler Procureur en lui disant quelquefois :

— Après tcfut^ «A pfocoreur n'est pas tant le Pérou que vou^ rougissiez d'être de ma bande. De plus huppés que TOUS en font partie.

Pendant deux amiëeSj Luùdi fut un des plus habiles èclaireurs de la troupe. Après chaque expédition, il ren«

l'idéb db m. DB ViyONNB. S|3

trait rue de la fiûcherie ea sa ratraite, qu'il n'ouvrait qu'à Cartouche et à son lieutenant, quand ils avaient frappe cinq coups et donné ce mot de passe : Parlons de M. de Vivonne, bar le nom oublié du duc, mort depuis longtemps, survivait toujours dans la mémoire de celui qui l'avait tant de fois maudit.

Le jour du supplice de Cartouche, Lundi, en apprenant que le condamné faisait des révélations au juge de Badières, pensa aussitôt à prendre la fuite. Il faisait sa vàlîs|s^ e^ y serrait un pillier d'éci^ç» ^résultant de sa part <|.ç vote, quand on frappa }ps cinq poups à sa popte ei^ môme temps qi^'ifp^ yoj:^ pronnopçait : ,« P|9ir|f)08 4,e )f. d^ Viyonne ! »

Sans se donner la peine de remettre sa fau^e pefnjqui^ 9t ses )u^p^es^ Lyndf, rassui^^ alla pfivpjr saf^ prainte et se trouyft en présj9np0 fl'^u ipcoi^nii.

Cet inconmi était polard, q|ii, on fen souy^p^t, ^y^ij; ét0 envoyé p^r ^. de pa^ièref.

244 DÉFUNT DRIGUëT.

Telle avait été la vie'dii gal£r!eh Lutidi jasqa*aa jour oii Cartouche, trompé par une incroyable ressemblance, Tavait dénoncé au juge de Badlères sous les titre et nom de Procureur Brichet, contre lesquels le forçat avait toujours protesté.

Maintenant, si le lecteur curieux nous demande la cause d*une aussi exacte ressemblance et, surtout s'il désire avoir le motif qui jadis avait poussé M. de Vi« vonne à un peu de clémence envers le galérien évadé, nous prierons ce lecteur de faire encore avec nous un retour de près de soixante années dans le passé et de prêter toute son attention au récit suivant, qui aurait dû servir de prologue à notre histoire, car il y est quesiion do Drichet prôiuierj le père de défunt Brichet.

l*id£b de h. os vivonne. t45

C'était aux premières années du règne de Louis XIY ; quand, autour de ce monarque de 24 ans, se pressait une cour jeune, voluptueuse, étincelante et de mœurs plus que faciles. A l'exemple de Tamoureux roi qui s'en allait butinant les amours, sans rencontrer de cruelles, mais sans avoir 'sncore pu se fixer, cette cour galante (où tous à peu près étaient amants et maîtresses) vivait dflns l'enivrement des beaux ans et de l'avenir*

De tous ces insouciants et joyeux courtisans qui jetaient aux joies défendues le feu de leurs vingt ans, un des plus signalés était de Yivonne, favori du jeune roi, dont il avait l'âge.

Un jour que ce seigneur, en compagnie d'un comte de Boisderny, battait le pavé de Paris, le hasard le fit passer devant le portail de l'église Saint-Gervais. L'entrée était obstruée par un groupe de petit bourgeois au milieu duquel se distinguait une jeune et jolie blonde, en costume de mariée.

Au lieu de la joie qui aurait dû éclairer ce frais visage, une vive contrariété l'assombrissait et on pouvait voir que, pour un peu, de grosses larmes allaient jaillir des doux et grands yeux de la mariée.

A c6té d'elle, un grand et maigre garçoUi qu'un flot

• â^tf --* ^ -^

246 DÉFUNT BAIGHBT.

de rubans à la boutonnière désignait ponr le marie, s'efforçait de consoler l'affligée et de dissiper l'orage qui menaçait de troubler ce jour de noce qu'on est convenu d'appeler le plus beau de la yie.

Mais à tout ce qu'on lui disait, la mignonne blonde piétinait d'impatience et répondait :

— Je TOUS avais bien prédit qu'il ne fallait pas compter sur lui.

Ce fut à ce moment que de Vivonne, qui passait, remarqua la gracieuse fille.

— Par Vénus ! regarde donc, Boisderny , quelle gentille créature I dit-il à son compagnon.

-— Oui, mais elle m'a tout l'air de se tenir à quatre pour ne pas pleurer, répliqua ce dernier.

— - La marierait-on malgré elle à ce grand dadais? Voici ce q^e Tentends ne pas permettre I s'écria de Vivonne.

Et il se dirig;ea vers le groupe, qui s'écarta vite, avec ce respect que la bourgeoisie témoignait alors à tout ce qjp\,} septait le gran<} çeign^ur.

Le duc se trouva donc en présence de la mariée, qui l'avait regardé s'approcher sans tro|> de surprise.

— Gomment vous appelez-vous, ma belle enfant f demanda-t-il.

l'idée di$ h. de vivonnb. 347

— Encore Léonie Thureaia... pp attend-an^ gi^'U plaise à M. ]Liucbat qu'on we xiomipae madame J^richet, répondit la blonde.

— Et qu'est-ce que M. Luchat? fit le duc

— Le patron de inon pari; un procureur phe? lequel Brichet est clerc. Il avajt promis 4'être nptf e t^ippip» mais i) parait qu'il se croit un trpp haut personnage poiir t^r nir sa parole.

— Pourquoi ^e p^s le ^rempl^er?

•— Ah ( vQilà ce que j> i\^ à griphet. Hfii^ pe grand ppltron-l^ cfaipt d'indisposer ^on patrqii cppj^ lui ef^ prenant un infxtse témoin.

— De yqpce côté, yoi3^ voudriez être 1^ plus tôt poss|})le madame Brichet? demanda d^ yivQiinQ pn riant.

7— Papip 1 puisque j'ai tapt fait de yenir j?^s<iu*^ l'^r glis^y pe n'est pas ppur pa'en retourner dempfselle, M }a xnarijfç ^vpp »pe pptjtp ippi^p Wft^ipQ.

Le duc était l'homme de l'imprévu et de§ féçplytipffji pfpn^ptement pri^eig.

— EJi bien, j> çprai yptr^ têmm» ?Po|» ^Hl- ?Fq ïm im WP pop-peiîlepaenl Je yapx U. Lpchaji, p[)ais qu'jl se tiendra niêmp p.our fort hpnpjr^ dp xp'i^voif eu pour remplaçant.

t48 DéFUMT BRfCHET.

£t arrondissant le bras sur lequel la mariée posa rlsolûment sa petite main, M. de Vivonne pénétra dans l'église, entraînant après lui toute la noce du modeste clerc du procureur.

On juge quels yeux émerveillés ouvrirent tous ces petits bourgeois quand, sur le registre de la paroisse, à la place qu'aurait occupée le parapbe de M. Luchat, ils lurent les nom, titres et qualités du témoin que le ciel avait envoyé aux nouveaux époux Bricbet.

 la sortie de l'église, quand on se sépara, de Yivonne planta deux sonores baisers sur les fraîches joues de la mariée et, avec le plus bel aplomb, il ajouta :

— Au revoir... dans neuf mois, ma belle enfant. Les deux baisers avaient déjà fait rougir le front de

la jeune femme; la phrase qui les suivit donna aussitôt à sa rougeur une teinte cramoisie. Elle prit néanmoins un petit air de naïve ignorance, comme si le duc lui avait parlé hébreux.

— Oui, oui, finaude ! dit Yivonne riant, feignez de ne pas me comprendre... Mais votre mari est là pour savoir ce que je veux dire. Puisque le hasard m'a nommé témoin du ménage Brichet, j'entends bien ne pas m'en tenir à cette seule fois et être convoqué plus tard pour

l'idée de m. D£ VIVONNB. 249

un baptême. Donc, au revoir... dans neuf mois, ma jolie madame Brichet.

Et, riant comme un fou, le duc s'éloigna au bras du comte de Boisderny, qui l'accompagna jusqu'au seuil de l'hôtel de Mortemart que de Vivonne habitait, auprès de son père, avec ses trois sœurs, toutes trois jeunes et jolies femmes dont les noms devaient bientôt s 'inscrire dans les fastes de la plus haute galanterie.

Une d'elles, toute parée, se tenait dans le salon d'hon* neur quand le duc, toujours riant, y fit son entrée.

— Vous êtes bien gai, Victor? fît-elle quand de Vivonne fut arrivé près d'elle.

— Ah ! ma chère Âthénaïs, laissez-moi vous raconter ce qui vient de m'arriver.

— Ce récit est-il si pressé que vous ne puissiez le retarder jusqu'au moment où nous serons en voiture? Car, nron frère, vous n'avez pas oublié que vous me devez conduire aujourd'hui à Fontainebleau où la Cour va passer sept mois.

•<— Par Vénus! Athénaïs, vous faites bien de me le rappeler, car, sur l'honneur, je l'avais oublié! avoua franchement de Vivonne.

Une heure après, un carrosse à quatre chevaux em«

250 DÉFUNT BRIGHET.

portait le trière et la sœur \ers Fontainebleau, séjour ai. mé de Louis XIV, qui, à cette époque, ne songeait pas à cette ruineuse folie, appelée le château de Versailles, qu'il devait commettre vingt ans plus tard.

Plus jeune de deux années que son frère, Athénaïs de Mortemart, qui prochainement allait tant se faire connaître sous le nom de marquise de Montespan, était alor^ dans tout réclat de sa splendide beauté.

Tant d'autres, avant nous, ont tracé le portrait de cette femme célèbre, que nous croyons inutile de détailler ici ce remarquable visage qui eût été le dernier mot de la beauté, si, trop souvent, il ne se fût durci sous Texpression de cette indomptable fierté qui perdit M°°® de Montespan, alors que, moins amoureux, Louis XIV se lassa des exigences de cette femme altière.

Mais n'anticipons pas sur les événements et ne nous occupons surtout que de ceux auxquels se mêla le nom de Brichet.

Au moment dont nous parlons, M^^* de Mortemart était dévorée par une fiévreusjd soif de puissance et de célébrité. Par les voies ordinaires, cette ambition devait rester stérile. Il lui fallait donc demander le succès à des moyens coupables ou scandaleux et, dans ses orgueilleux

l'idéb ds m. de VrVONNE. 25i

rè'ves, elle avait souhaité le rôle de favorite da roi.

A cette époque où l'amour royal, loin d'entacher i*hoaneur d'une famille, était exploité comme un juste titre aux faveurs et aux dignités, le titre de favorite était le but de toutes les ambitions féminines.

Favorite du Roi... d'un Roi de vingt-quatre ans, c'està-dire d'un jeune homme ardent en ses désirs et généreux pour en obtenir la satisfaction, la place était belle à prendre.

Aussi courait-on au-devant du monarque et, comme nous l'avons dit, il avait peu trouvé de cruelles, soit à l'ombre des charmilles des Tuileries, soit sous les sombres allées de Fontainebleau.

Mais, ainsi que nous l'avons fait remarquer, cette facilité à obtenir n'avait pu fixer le monarque qui avait couru à d'autres victoires aussi faciles... et le titre de Favorite était encore à obtenir.

Athénaïs de Mortemart avait-elle déjà subi un échec ou, à son arrivée à Fontainebleau, allait-elle entrer pour la première fois en lice, avec ses rivales, dans cette joute, dont le prix devait être le cœur du roi? Nous nous tairons à ce sujet.

Nood uous contenterons de dire qu'elle revint avec la

25% DÉFUNT BniGHET«

cour quand, après sept mois de séjour, le roi quitta Fontainebleau.

Seulement, au lieu de rentrer à Paris, M"« de Mortemart alla tout droit se réfugier dans un petit château, propriété de la famille, à quelques lieues de Chartres.

— Est-ce que ma sœur veut se faire religieuse? se demandait de Yivonne en songeant au profond isolement dans lequel se confinait Athênaïs.

Mais, au bout de six semaines que sa sœur habitait le pays chartrain, le duc reçut d'elle un billet par lequel Âthénaïs le priait de venir la trouver tout de suite et sans souffler mot à quiconque de ce voyage.

Quatre jours après, il arrivait chez M"* de Mortemart, qu'il trouva pâle et défaite.

-— Est-ce que vous êtes malade, ma sœur? lui demanda-t-il.

-^ Dô rage, oui, fit-elle sèchement.

Athénaïs connaissait trop bien la morale facile de son frère pour prendre avec lui de grands détours.

— J'aime le roi, dit-elle, abordant de front la question.

— • Mais, nous Taîmons tous, flùta doucement de Yi^ Tonne en feiga^^ la nmiserie*

l'idée de a. DE VIVONNB. 253

Au regard que lui jeta sa sœur, il comprit qu'il n'y avait pas de comédie à jouer et, en corrompu qu'il était, il alla droit au but

— Le roi se doute -t-il de votre amour, Athénaïs? demanda-t-il.

— Je lui ai donné le droit de n'en pas douter, avoua franchement la sœur.

— Aïe! aïe! fit de Vivonne qui, à Fontainebleau, n'avait pas été sans voir le manège d'Alhénaïs.

— Et le lendemain j'étais oubliée, continua M"« de Mortemart d'une voix que le souvenir de l'affront reçu iaisait vibrer d'une sourde colère.

— L'expérience est pourtant une excellente conseillère, surtout quand elle s'acquiert au détriment des autres; il n'y avait qu'à songer à ce qui leur est arrivé pour éviter un sort pareil, appuya doucement le duc.

— Oui, c'est vrai; mais l'orgueil vous perd; on croît réussir là où d'autres ont échoué.

La trivialité était une des faces de l'esprit de Vivonne, et il en usait souvent pour mettre les points sur les û Il haussa donc les épaules en disant :

— Je ne suis pas un fort savant, moi, chère sœur ; mais l'ai toujours cru que le mo^cn de se faire suivre

ÎOMI IL 15

254 OéFUNT BRIGHET.

par un chien avec un morceau de sucre était de le lui montrer toujours, sans jamais le lui donner. Sans quoi, le sucre mangé, l'animal vous quitte pour chercher for^ tune ailleurs

— Soit! j'ai fait la môme faute que mes devancières, soupira Athénaïs.

-"- Et vous avez été imitée par d'autres qui n'ont pas mieux réussi à captiver le galant oiseau.

A cette phrase, une lueur d'espérance brilla dans l'œil de M^* de Mortemart.

— Quoi? dit-elle, on ne cite encore aucune favorite depuis plus de six semaines que j'ai quitté la Gour?

— Aucune. Et, à ce sujet, laissez-moi vous demander pourquoi vous avez fui en laissant le champ li* bre à d'autres ?

— Vanité de femme qui croit qu'on la regrettera. J'ai fui pour être poursuivie.

— Une iflée prise de Yirgile... C'est diôle à dire en latin... mais ça ne vaut pas grand'chose à être mis en pratique, pensa le duc.

— Ainsi, personne encoff^ n*a su retenir Louis? Mon moyen po\irr;iit-il obbeair ce lésoiU&lf miuiacud Allié- Udis à mi-voix.

L'IDÈB DE M. D& VIVÛNNB. 255

' •-• Quel moyen ? fit de Yivonae.

— Ne pensez-vous pas que le roi s'attacherait enfin h la femme qui, la première, éveillerait en son cœur une joie inconnue.... celle de la paternité?

"** Tiens» tiens, tiens! fit le duc.

Mais, après avoir examiné du regard la fine taille de sa sœur, il ajouta :

— 81 vous devez être cette femme-là, je vois qu*il s'en £aut encore de plusieurs mois avant que le cœur du roi savoure les joies de la paternité.

Athénaïs secoua la tète et répondit sèchement;

— Louis doit être père avant quinze jours.

De Yivonne ouvrit des yeux étonnés, et, reprenant la trivialité, il réponditi en regardant encore l'étroite ceinture de sa sœur :

•— Ah I ça, j'ai toujours entendu dire que pour faire une matelotte il faut un poisson.

— - Eh hien, vous serez le pêcheur qui trouvera ce poisson, repartit Athénaïs en le regardant en &ce.

— Ah I bah ! fit de Yivonne, qui avait enfin compris ce que sa sœur attendait de lui.

Ce n'était pas des suites qu'aurait cette ruse hardie quo slnquiélait le duc, car, pendant une hcure^ il se répéta :

— Où diable puis-je aller adroitement, et surtout discrètement, pêcher ce poisson?

Las de chercher en arpentant la chambre, il finit par dire à sa sœur :

— Je trouverai mieux en plein air, en me promenant sur la route... Tiens, j'y pense,- je vais en profiter pour aller à une lieue d'ici, rendre visite à Boîsderny qui, à cette époque de Tannée, doit être en son château.

— Vous ne le trouverez pas... il est mort. On^a enterré ce matin.

•— De quelle maladie?

— - De coups de bâton que lui a administré rêpoux d'une petite bourgeoise de Paris qu'il serrait de trop près. -On a arrêté ce mari qui doit être exécuté d'un jour à l'autre. Quant à Boisden\y qui, tout mourant, s'était fait amener ici, il avait d'abord eu à se louer du changement d'air... mais des dépôts s*étaient formés et il est mort sans avoir eu la consolation de voir pendre son assassin Brichet.

A ce nom de Brichet, le duc tressauta tout à coup et un souvenir lui traversa la pensée.

— Voyons donc, dit-ii en comptant sur ses doigts, ' c'était à la mi-février... sept, huit... et bientôt neuf... si

t*IDÉE OE k. DB VIVONNE. 257

Brîchet, qui maintenant doit ôtre penda, n*a pas ëtë on paresseux de son vivant... je crois tenir mon poiasonlll

Excellent cavalier, et non enôore affligé de cette monstrueuse obésité qui l'atteignit plus tard, de Yivonne gagna Paris à franc étrier.

— Retrouvons la commère Brichet , se dit»il , quand il fut en vue de la capitale.

Le duc avait Texcellente mémoire des noms , et dans son souvenir s*était gravé celui de Luchat, ce témoin retardataire qu*il avait si singulièrement remplacé le jour du mariage de Brichet.

— La petite a dit que son mari était clerc chez ce procureur. G*estlà que j*aurai des nouvelles, pensa-t-il»

L'adresse d'un procureur n'était pas chose bien difûcîle à trouver; aussi, une heure plus tard, de Vivonne mettait pied à terre rue du Mouton, devant l'étude do M** Luchat.

Déjà riche de nombreux créanciers qui le harcelaient^ le duc n'était pas à court de prétextes pour demander une consultation & l'homme de loi, qui reçut avec un em-

258 DÉFONT BRICRBT»

p ressèment respectueux un client d'une telle importance.

Au milieu de l'entretien, de Vivonne se frappa le front en homme qui se souvient.

— Ah ! à propos! fit- il , votre nom , maître Luchat, me rappelle qu'il y a quelques mois je vous ai remplacé au mariage d'un de vos clercs... un nommé Brichet, je crois?... Qu'est-il devenu, ce brave garçon?

La figure du procureur se fit triste.

— Monsieur le duc ignore donc le malheur qui lui est arrivé ? demanda-t-il avec un gros soupir.

— Quel malheur?

— Ce pauvre Brichet était un excellent sujet, bon, probe, travailleur et tant capable que, s'il n'avait pas été pauvre, je lui aurais déjà vendu mon étude. Malheureusement, il avait un bien triste dé&ut qui a causé sa perte.

— Vraiment?

-— Oui, il était horriblement jaloux de tous ceux qui approchaient de sa femme. Dans le nombre, il y avait un certain comte de Boisderny qui, bien qu'elle l'eût cent fois repoussé, ne quittait pas les talons de M"*® Brichet. Elle eut le tort d'en prévenir son époux , qui , un beau soir, le gourdin au poing, attendit dans la ruo

l'idée db m. db vivonnb, 259

rhenre où l'entêté poursuivant venait soupirer sous la fenêtre, et il le rossa si fort et si dru que notre homme était mourant quand, une heure plus tard, le guet le ra* massa sur le pavé.

— Vilaine afEaire, fit le duc.

— Hélas ! oui. La chose était connue ae toute la rue; on ne manqua pas de dénoncer Brichet, qui , du reste, ne chercha pas à s'enfuir et fut arrêté le lendemain. Ah ! Messieurs du Ghâtelet n'ont pas été longs à régler le compte de mon pauvre clerc. Eaun tour demain, il a été condamné à la potence. . .

— Et exécuté sans délai? interrompit M. de Vivonne.

— Par bonheur, non.

— Ahl il est encore vivant?

— Oui, tous les notables du quartier et moi qui connaissions cet honnête Brichet, nous avons intercédé pour lui. On s'est surtout laissé attendrir par les supplications de sa jolie et malheureuse petite femme , qui va bientôt être mère...

— Ah! elle est enceinte? fit le duc, que ce détail intéressait par-dessus tout.

— Oui... et à quelques jours de la délivrance, poursuivit le procureur ; ses larmes et notre supplique ont

vaincu les juges, qui, après avoir rendu l'arrôt, ont adressé une demande au roi pour obtenir de sa clémence un adoucissement à la peine prononcée.

— Et vous avez réussi ?

— Hier seulement, nous avons appris que la condamnation à mort était commuée en vingt ans de galères. A cette heure, Brlchet, dans les cachots du Ghâtelet, at* tend son prochain départ pour Toulon.

- Pauvre M™® Brichet! que va-t-elle devenir? fit le duc jouant la compassion.

— Oui, elle si joyeuse encore, il. y a deux mois. Quel charmant ménage ! On y voyait alors l'avenir en rose...

Les attendrissements du procureur Importaient peu à de Yivonne, dont le seul souci était d'apprendre oii demeurait M"»e Brichet. Il interrompit donc Luchat pour lui dire :

— Bon et compatissant comme vous Têtes, je crois inutile de vous demander si vous avez recueilli chez vous cette intéressante femme.

Le procureur secoua la tête.

•— Recueillie, non, fit-il. Car elle a refasS de quitter b logement oîi, dit-elle, Brichet et elle furent si heu-

l'idée de m. de VIVONNE. 261

ireux. .. ce qa*ils appelaient leur paradis... bien modeste paradis, en vérité ! jugez-en, monsieur le duc.

£t Luchat, en désignant du doigt, à travers la vitre de la fenêtre, la maison qui se dressait de l'autre côté de la rue :

— Tenez, fit-il, là-haut, à cette croisée du cinquième où vous voyez deux rosiers desséchés. C'est là qu'elle passe son temps à pleurer. •., si absorbée par le terrible présent qu'elle ne pense pas à l'avenir.

C'était tout ce que voulait savoir de Vivonne, qui, détournant la conversation, la ramena sur sa prétendue affaire d'intérêt, afin d'avoir bien Tair d'être venu pour une consultation. Après avoir écouté un grand quart d'heure sans comprendre un traître mot de toute la cbi« cane de maître Luchat, le duc se déclara parfaitement renseigné et prit congé du procureur.

 cette époquO; le portier était un employé parfaitement inconnu. Sauf quelques grandes et aristocratiques demeures dG:?t le seuil était gardé par un suisse, les maisons n'avaient d'autre surveillant, à titre officieux, que le boutiquier d'en bas, qui renseignait les questionneurs sur les locataires des étageâ supérieurs. Presque toutes bdties sur le même modèle, c'est-à-dire avec une porte

S63 OÉFUMT BaiGHgT,

bâtarde ouvrant sur un long couloir au fond daquei oq trouvait rescalleft les maisons restaient ouvertes da« rant la journée à tous venants. C^ n'était qu'à la nuit tombante qu*pn fermait la porte, dont chaque locataira avait une clef. C'était fort simple, on le voit... surtout pour les voleurs,

M. de Vivonne s*était remis ea selle, pour cette raison que son cheval attaché à la maison de M">« Bricbet n'aurait pas manqué d'exciter l'attention. Mais, parvenu au quai, il descendit de sa bote, qu'il confia au premier soldat venu, et, bien enveloppé dans son manteaui il rovint à pied sur ses pas.

Arrivé à la maison, il enQla son allée obscure, gravit le9 cinq étages et, d'après la position de la fenêtre qui lui avait été désignée par Luchat, il frappa à celle des trois portes du carré qui lui sembla devoir ôtre celle de M™» Bricbet.

Un pas lent, mais léger, se fit entendre de l'autre côté de la porte qui, en s'ouvrant, mit la jeune femme eu présence du duc . Il se hâta d'entrer et de refermer derrière lui.

A la vue de l'arrivant» M™« Bricbet, un peu affolée par le chagrin, était récitée immobile et cherchant en sa

L*fDâB DB M. DE VIVONNB. 263

mémoire où elle avait déjà' rencontré ce visage. Le souvenir se fit bientôt lucide et elle s'écria :

— Ah 1 le grand seigneur du jour de mon mariage ! C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur 1 Vous êtes puissant ; vous pourrez me faire rendre mon pauvre Brichet

Et elle tomba suppliante aux genoux du duc de Vi* vonne.

Hélas I elle était bien changée, la malheureuse enfant. Ces joues jadis si fraîches sur iesquelles le duc avait alors déposé deux sonores baisers, maintenant blêmes, s'étaient creusées sous les larmes. Les yeux rougis avaient perdu leur mutine expression, et cette bouche, au coin de laquelle se nichait autrefois le sourire, ne s'ouvrait plus que pour laisser entendre des sanglots.

Mais de tous les changements qu'avait subis Vinfortunée depuis son mariage, M. de Vivonne restait insensible à ceux produits par la douleur. Son regard s'était uniquement attaché à cette taille qu'il avait vue mince, et qui s'offrait, à cette heure, épaissie, déformée et libro de toute ceinture devenue trop courte.

— Athénaïs payerait bien cher pour avoir en ce moment une pareille taille, se disait-il en pensant à sa sœur.

264 DÉFUNT BBICHBT. .-:^ '^

Sanglotant et lui baisant les mains, M.^^ Drichet ëtaît restée à ses pieds, répétant toujours :

— Faites-mol rendre Brichet. mon bon seigneur! Vous le pouvez, vous êtes ami du roi.

De Vivonne releva la jeune femme, la conduisit doucement vers une chaise et la ût asseoir en lui répondant de sa plus douce voix :

— Galmess-vous d'abord, mon enfant, et puis nous causerons.

Dans ces simples paroles, Tinfortunêe vit luire un espoir et, s'efforçant de maîtriser le spasme convulsif qui la secouait, elle se hâta de dire d*un accent fiévreux :

— Je suis calme. Parlez, parlez, monsieur... N'estce pas que vous me rendrez mon mari ?

Le duc secoua tristement la tête.

— Brichet a été bien coupable , ût-il. Votre époux a tué un homme.., car sa victime est morte, il y a quatre jours. Si M. de Boisderny avait survécu, le roi se serait peut-être laissé fléchir et sa clémence, qui s'est déjà étendue sur Brichet, aurait pu accorder une grâce entière. Maintenant, il faut y renoncer, mon enfant.

— Je ne verrai donc plus mou mari ? demanda l'é-

l'idéb db u. de vivonme. 265

poase d'une voix dont nous ne saurions exprimer la poignante intonation.

— Vous le reverrez... dans vingt ans, souffla le duc, dont ce navrant entretien entamait l'insensibilité.

— Quoi ! Brichet ne sera pas là pour recevoir le pre» mier baiser de son enfant?... Vous ne pouvez pas, vous, Tarnî du roi, rendre un père à cette créature qui va naître? balbutia la jeune femme frémissante de douleur

Le duc ne répondit pas.

Ace silence, qui lui retirait toute espérance, M"°* Brichet fut prise d'une subite rage de désespoir, et, portant' ses deux mains crispées à ses flancs, elle s'écria à demi foUe:

^ — * Oh ! que n'est-îl mort dans mon sein !

— • Pourquoi souhaiter la mort de votre enfant ?

— Que lui répondrai-je, quand il me demandera son père?... son père qu'il ne connaîtra jamais... car Brichet ne pourra résister à cette existence d'infamie... oui, mieux vaudrait que mon enfant fût mort!

— Surtout si sa mort pouvait sauver votre époux, dit lentement de Vivonne, qui trouvait en&a le biais cherché pour eut^uier le marché qui Tavait auienc,.

t66 DÉFONT BftIQHBT.

A cette étrange phrase, M"** Brichet attacha ses yeax hagards sur le duc.

-— > Que voulez -vous dire T dit-elle.

— Je fais une supposition. 8i vous deviez mettre au monde un enfant mort et que la Providence, pour vous consoler de cette perte» vous rendît votre époux , accepteriez-vous avec joie cette décision céleste ?

^^ La vie sauvée de Brichet et son amour me fe* raient oublier ce sacrifice, dit la jeune femme, après une courte hésitation.

^- Et si quelqu'un, se substituant à la Providence, venait vous dire : « Moins sévère que le ciel, je n'exige pas la mort de cet enfant ; car, s'il vit, une existence heureuse lui est assurée ; abandonnez-le-moi et je vous rends votre mari. » Que répondriez-vous?

M™« Brichet se redressa, effarée, tremblante, se demaihdant si elle avait bien compris.

— Vous venez me vendre mon époux au prix de mon enfant, balbutia-t-elle.

— Dites oui, répondit de Vivonne, dices oui, et après l'enfant livré, votre mari est près de vous... et vous lui apprendrez alors que son fils est mort-né. Tous deux vous étei jeunes et l'avenir est devant -vous pour vous

L'iDil DE M. DB VIVONNB. S67

donner d'autres joies. Dites oui et, à la grâce de votre mari, j'ajoute une somme assez forte pour permettre à Brichet d'acheter l'étude de son patron. Dites oui, car vous serez seule à savoir un secret que votre époux ignorera, puisqu'il doit croire son enfant mort. Voilà ce que je vous propose, acceptez- vous ?

A ces mots, l'afifectlon maternelle étouffa l'amour conjugal en W^ Brichet, qui s'écria saisie d'horreur :

— Jamais ! !

— Alors, voyons les suites de votre refus. La misère et le chagrin qui vous attendent ruineront votre santé, tariront votre lait et, si votre enfant ne meurt pas entre vos hras, il vous faudra l'ahandonner, au parvis Notre- Dame, à la charité publique.

— Jamais I répéta la jeune femme, résistant à l'épou^ vante qu'excitait en elle cette sinistre prédiction.

— Et pendant ce temps, continu^ le duo, Brichet f mêlé à la lie des forçats, attaché sur son banc d'infamio, roué de coups, car le travail du galériea est trop dut pour ses forces ; Brichet» songei-y, sans consolationi sans appui, brisé par la rage, le désespoir et la souf* franco, succombera vite à cette épouvantable existeaco dont vous aorleapu le préserver.

268 OKI-UNT fiRICHET.

C'en était trop pour M™« Bricbet, qui, frissonnant à cet horrible tableau, s'écria en tombant encore à genoux :

— Assez! monsieur, de grâce, assez, taîsez-TfOus... j'accepte votre marcbô i l

Pour s'expliquer Timprudente et inaltérable faiblesse avec laquelle Louis XIV couvrit et excusa toutes les fautes de de Yivonne, il faut songer qu'à l'époque de sa première jeunesse, alors que Mazarin et Anne d'Autriche avaient relégué le royal enfant dans un coin du Louvre, le futur monarque avait grandi sans autre société que celle de quelques enfants d*honneur, qui partageaient ses amusements. Dans cet entourage de sa triste enfance, Louis avait surtout aimé de Yivonne, dont la perpétuelle gaieté Tamusait, et, plus tard, cette amitié d'en-

l'idée de m. db viyonnb, 2G9

fant continua chez le roi faijj homme en faveur de son ancien camarade de jeux, auquel il ne sut jamais rien refuser.

Aussi le pardon plein et entier de Brichet fut-il, pour de Vivonne, chose facile à obtenir du monarque, qui peut-être ne connaissait pas lo premier mot de cette af* faire.

En lui signant la Lettre de grâce de rinfortunê clerc de procureur, le roi, d'un ton quelque peu hésitant, demanda au duc :

— Que devient donc M"" de Mortemart , qui a disparu depuis notre retour de Fontainebleau ?

— Athénaïs s*est enfuie au fin fond de la province, et elle s*y enterre avec une telle persistance que je me demande si elle n*y est pas allée pour oublier un vif chagrin, répliqua le duc en faisant ainsi le jeu de sa sœur.

Et, de son plus bel air naïf, il ajouta :

— Un instant, j'ai pensé qu'elle avait eu le malheur de déplaire à Yotre Majesté.

Le roi réprima un indiscret sourire

-^ Quand tu écriras à ta sœur, dit-il, fôis-lui savoir ' que nous songeons à elle et que, bientôt, elle aura U ' preuve de notre sollicitude pour son avoulr.

270 DÉFUNT BRIGHET.

En faisant sa coût bette de remerciement, de Vivonne, tout charmé, se demanda :

— Athénaïs a-t-elle gagné la pomme ?

Sans allonger notre récit par d*inutiles détails, nous dirons qu'une semaine après, au milieu de la nuit, de Vivonne accourait chez M™* Brichet, prise des premières douleurs de l'enfantement.

Loin de faire attention à un assez volumineux sac de louis d'or que le duc avait ajouté au royal parchemin, la jeune femme serrait convulsivement sur son sein la Lettre de grâce qu'elle allait. payer si cher.

— Vous ne me trompez pas, monseigneur? C'est bien la liberté de mon mari que m'assure ce papier, n'est-ce pas ? disait-elle éperdue.

— Sur mon honneur ! oui, madame, jura de Vivonne. Puis il ajouta vivement :

— Mais ne vous en servez pas avant de pouvoir montrer à Brichet l'attestation que va vous donner mon chirurgien que votre enfant est mort en naissant.

Et, laissant la jeune mère aux mains de ce chirurgien de la famille, sur la discrétion duquel il savait pouvoir compter, le duc alla, au coin de la Grève, rejoindre un coiiuââo «iaiis lequel attendait la femme de chambre de

l'idâb de m. de vivonnb. 271

«onQance d'Athénaïs, qui Tavait envoyée à Paris pour emporter i*enfant.

Dix minutes après, raecoucheur accourait essouÛlé.

— Voilà! dit-il en posant sur un coussin de la voiture le poupon enveloppé dans ses langes.

Sur un signal du duc, le carrosse détala au galop de ses quatre chevaux.

— Je demande pardon à monseigneur de le quitter, ■mais il faut que je retourne auprès de l'accouchée pour lui donner encore quelques soins, dit respectueusement le chirurgieu.

Et il repartit au pas de course.

T- Euh ! euh ! Athénaïs va entamer là une forte partie, pensa de Yivonne, resté seul, en écoutant les derniers roulements de la voiture qui s^éteignaient dans le lointain.

Puis il regagna l'hôtel Mortemart.

Mais la nuit porte conseil ; aussi, le lendemain à son réveil, de Vivonne se dit :

«— Mieux vaut que je ne me trouve pas ici quand la bombe éclatera. Je vais me préparer un alibi bien constaté en allant chasser chez de Yardes, à son château do Meulau.

272 DéFJNT BRIGHET.

liÇ soir même, le duc arrivait chez son ami, où il trouvait réunie une nombreuse troupe de chasseurs. ^

Pendant dis jours entiers, on ne s'occupa et ne parla que de chasse, jusqu'au moment où se présenta, nouveau débarqué de Paris, un retardataire qui venait rejoindre la bande.

 son entrée, cette unique question lui fut posée ea chœur :

— Quelles nouvelles de la Cour apportez- vous?

— Gomment ! vous ne connaissez pas la grande, la surprenante, Tabracadabrante nouvelle du jour? demaii» da l'interrogé.

— Non, non; parlez I parlez!

•— Eh bien, messieurs, notre royal papillon s*est enfin fait prendre ! Depuis cinq jours le roi a une favorite!!

— Pas possible!

— » Il parait que tout s^était d'abord passé dans le mystère... un amour discret... mais il a été impossible de dissimuler plus longtemps... La paternité a rendu le roi plus hardi et il a franchement arboré les couleurs de celle qui a fait battre en son cœur les paternelles émo-> tions.

L*lDâË OE M. DE VlYONNB. 2?3

— » Tiens! il paraît que ma chère sœur a réussi! pensa joyeusement de Vivonne, qui avait écouté avec une émotion facile à comprendre.

— - Quel est le nom du nouvel astre qui se lève au ciel des faveurs? demanda un auditeur.

^^ La définition est juste, car hier même l'élue a été créée duchesse par Tamoureux monarque, ajouta le donneur de nouvelles.

— Athénaïs doit être dans la joie de son cœur, se dit encore de Vivenne, persuadé qu*il était qcestion de sa sœur.

^ Son nom! dites nous son nom! demanda la voix générale.

— Eh Lien, messieurs, puisque vous désirez la connaître, c*est M"' Louise de la Beaume que le roi vient de nonmier duchesse de La Vaîlière,

— Hein! fit do Vivonno, qui bondit subitement à ce nom remplaçant celui qu'il attendait.

On se trompa sur l'émollon du duc, que Ton mit sur le compte de la surprise.

— Ah ! regardez donc la figure de de Vivonne en apprenant que le roi a choisi une boiteuse, cria quelqu'un.

— * G'est pourtant vrai quelle Qat boiteuse I reprit lo choeur.

274 DiruNT briohbt.

— Oui... mais cette boiteuse sera bientôt mère.», ce qui a détenniné le roi à lever enfin le voile de sas dûicrêtes amours, répéta le conteur.

Le soir, et préparant sa valise, de Yivonne» furieux de l'échec de sa sœur, maugréait :

— Je n*ai plus que faire ici* Au point dn jour, je retournerai à Paris.

Et le lendemain il partit au milieu des rires de toute la société, qui lui criait :

— Tu ne perds pas de temps pour aller saluer le nouvel astre !

En arrivant à Thôtel de Mortemart, le premier visage que vit le duc fut celui de sa sœur, qui, la nuit même, était revenue de Chartres.

Elle était calme en apparence.

^- Je sais tout, Victor, lui dit-elle, nne lettre de M^^* de Montalais m*a appris là bas le triomphe de M^'* de La Yallière. La partie est perdue pour avoir voulu la jouer trop tard.

— Sans compter que votre rivale paye en bonne mon-» naie ce que vous vouliez solder avec un faux jeton, ajouta un peu brutalement de Vivonne.

— Aussi n*ai-je pas donné suite à mon projet, répUi^u 4 sèchement la sœur.

L'iDto DB M. »■ VIYONNB. 275

Un souvenir vint au duc.

— Mais alors que voulait donc dire le roi, en m'an** nonçant qu'il songeait à votre avenir?

M"^ de Mortemart montra une lettre au sceau royal ouverte sur la table

— L'eiplication en est dans ce papier qui m'attendait à mon arrivée. En même temps qu*il me nomme dame d'honneur de madame, le roi m'annonce qu'il m*a choisi pour époux M. de Montespan, et qu'il signera au contrat. C'est comme un ordre qu'on m'envoie.

— Oui, mais c'est un mariage qui vous fera résider à la Cour... près du soleil qui étendra sur vous ses rayons, avança doucement le frère.

— Cette fois, je serai plus habile^ murmura M"* de Mortemart.

Et son grand œil fier s'alluma comme si, dans l'avenir, elle lisait déjà que, devenue duchesse de Montespan, après avoir renversé M"" de la Yallière, elle commanderait pendant quinze années à celui qui l'avait d'abord re- ' poussée.

Après un court instant de silence» le duc se frappa la front ea s'écriant :

— A fropos... et l'enfant f

276 DÉFtNT BRICaEt.

— - Il me devenait inutile. J'ai chargé ma camfirîsto Josêpha, moyennant une bonne somme, de l'abandonner adroitement chez quelque paysan , dit Athénais.

Quand il fut seul, en songeant à l'imprévu dénouement de cette intrigue, de Yivonne se mit à rire.

•^ La Josépha est une coquine , se dit-il , coquine , adroite et prudente. Pour ne pas se compromettre, et surtout pour garder l'argent, elle est capable d'avoir abandonné le petit sur le bord du grand chemin. Mieux aurait valu le rendre à cette charmante M"** Brichet.

Une réflexion l'arrêta.

•— Mais non, fit-il, le rendre n'était pas possible, puisque Brichet, à cette heure délivré, a dû apprendre de sa femme que son enfant était mort en naissant. M<"<> Brichet ne peut pas revenir sur ce mensonge.

De Yivonne achevait à peine son monologue que la porte , violemment ouverte , donnait passage à un homme que plusieurs domestiques s'efforçaient en vain de retenir.

— Oui, JQ veux le voir... il est revenu tout à l'heure de la campagne... c'est mon bienfaiteur ! mon sauveur t.. Ne retardez pas d'un seul instant ma joie de me jeter à

l'idée DS If. DE VitONNfi. 277

«es pieds, 8*6criait cet homme qui vmt se rouler aux genoux du duC; en sanglotant de bonheur.

— Tiens! c'est toi, mon garçon ! fit de Vivonne, en reconnaissant Brichet.

— Oui, monseigneur, c'est moi, moi votre esclave, votre chose; vous pouvez me demander ma vie, je vous appartiens corps et âme! car ma femme m'a tout conte.

— Âh I ta femme t'a tout conté? fit de Vivonne, fort interloqué et ne s'expUquant pas en quoi la confession de la femme, si eUe avait eu lieu, pouvait si pleinement contenter le mari.

— Oui, elle m'a tout dit. Comment vous étiez venu de vous-même pour tenir la promesse que vous lui aviez faite jadis d'être témoin du ba^jtônic comme vous l'aviez été du mariage. Je sais que c'est à vous que je dois ma liberté... et que nous devrons, ma femme et moi, le bonheur de toute notre vie, puisque votre généreux don de parrain à l'accouchée va me permettre de donner un fort à-compte à M* Luchat, qui consent à me vendre son

étude Ah! c'est le ciel qui vous a mis sur notre

route, monseigneur.

Et tout haletant d'une immense joie, Brichet, en les

couvrant de douces larmes, baisait les mains du duc, qui

S7R DÉPUNT BRIOHBT.

ne s'etphquait pas cette fatisfaetion a un p^re \ ta non» Telle de la mort de son enfant.

-« Depuis quand es-tu sorti de prison ? demanda de Vivonne.

— Depuis dix JonrS) monseigneur.

Le duc le regarda tout dérouté. Il avait été contenu que M^u* Brichet attendrait au moins une semaine, et; au compte de Vivonne, le clerc n'aurait dû être délivra que depuis quarante- huit heures au plus.

Brichet ne s*aperçat pas de cet étonnement, et poursuivit :

-* Oui; depuis dix grands jours... quelques heures

après raceouchement.

— Ah ! fit de Vivonne qui n y comprenait décidément plus rien,

— Aussi, continua le clerc, mon premier devoir a été d'accourir ici*., mtis vous veniez de partir pour la chasse. Pendant votre absence, je suis venu dir fois par journée... d'eboid pour vous remercier.,, et puis pour vous demander de vouloir bien fixer le jour.

— Fixer le jour... pour quoi t •^Mais pour le baptême.

—Le baptême ?? fit de Vivonne ahuri.

L*lDéB DE U. DE TlYONNE. 279

'^ Oui, le baptême de mon fils... votre filleul, xA beau gros garçon qu'une yoLsine me tient en bas... et que je vais aller vous chercher si vous Tordonnez.

— Ma foil oui; je suis curieux de le voir II! s*êcria le duc, ne sachant plus que penser.

A ce désir de voir son fils, exprimé parle duc, Brichet s'élança vers la porte, disparut pendadt une minute et revint, portant sur ses bras un poupon frais et rose que de Vivonne, ébahi, contempla en se disant :

"*— Quel tour la commère Brichet a*t-elle donc joné i son mari!

Couvant sa progéniture d'un regard attendri, lé clerc dn procureur poursuivit avec l'accent de la plus profonde reconnaissance :

^** Oui, mon généreux protecteur, voici votre filleul. Le premier mot que balbutieront ses petites lèvres sera votre nom, et sa vie> comme la mienne, se passera tout entière à prier pour celui qui nous a si noblement pr&i» serves de l'infamie et de la inisère.

— Alors, Brichet, tu es complètement heureux? fit le dao, ému par cette franche joie.

-r-* Ahl monseigneur, songez^-y donc? un seul Jour me donne à la fois liberté, enfant, femme et fortune. •«

280 i£funt BnicHGT.

oui, fortune, car je vous le promets, je vais mdmeni travailler pour mon mioche et je saurai faire prospérer 1 étude de Luchat pour laquelle j*ai traité, grâce à vos louis d*or.

— Dès ce jour tu peux compter parmi tes clients la maison de Mortemart,

— Merci, monsieur le duc. Maintenant, je n'aurai plus rien à désirer quand vous m'aurez désigné le jour du baptême.

— - Ah ! c'est vrai. Alors, mettons dans quinze jours. Je tiens à ce que ta femme soit bien rétablie, appuya de Vivonne, qui voulait apprendre la vérité de M"** Brichet.

«- Dans quinze jours, c'est convenu, monseigneur, fit le clerc, qui partit radieux de bonheur.

M. de Yivonne n'eut pas besoin d'attendre la quinzaine ni d'interroger W^^ Brichet pour savoir tout.

Le lendemain, il reçut la visite du chirurgien qui avait soigné l'accouchée.

Cette visite était intéressée; le docteur venait pour toucher la rétribution de ses soins.

Ce prix avait sans doute été fixé d'avance à une certaine somme, car le duc posa sur la table une fort respectable pile de louis, en disant :

^' L*II>éfi DE M. DE VIVONNE. ^ 281

— ^ Voici ce qui a été conyenti.

lie chirurgien compta de l'œil, mais n'étendit pas la main vers Tor.

Eh bien, docteur, est-ce que les louis vous font

peur? demanda de Vivonne, étonné de ce peu d'empressement.

— Oh I ce n'est pas cela, dit l'accoucheur.

Qu'est-ce donc alors? Voilà bien le prix exigé par

vous

-— Oui, mais monseigneur est trop juste pour ne pas convenir qu'à double peine il faut toujours double sa«

lake.

— Gomment! double salaire?

— Puisque, je le répète humblement, j'ai ou doublo peine.

-— Que me chantez-vous là ?

— Est-ce que monseigneur ignore ce qui s'est passé t De Vivonne tendit l'oreille.

— Parlez, fit-d.

— Monsieur le duc se souvient-il qu'après avoir posé l'enfant dans la voiture je lui ai demandé la permission de revenir près de U mère| qui avait besoin de derniers Goios?

Mt DÉFONT BRIQHBT.

— Oui; après?

-^ Je croyais qae j'en avais fini. . . Quelle erreur I Jo n'étais qu'à moitié de ma besogne.

.«- Vraiment?

*^ Gomme j'ai l'honneur de vous le dire. Quand je suis revenu près de l'accouchée, j'ai irouvé M*"^ Briohel en proie à de nouvelles douleurs et, vingt miilutes plus tard, elle a mis un autre bambiu au monde.

— Un second enfant !

— - Oui, le frère jumeau de celui qui, à ce moment, voyageait en poste.

Cette révélation suffisait pour tout expliquer à de Vi« vonne.

— Monseigneur est maintenant à même de décider si j'ai gagné deux fois mes honoraires ? reprit le docteur.

— C'est juste, répliqua le duc en ajoutant une seconde pile de louis à la première*

Celte fois, le médecin étendit une main avide et crochue qui se referma sur la double proie.

Puis, saluant bien bas, il gagna la porte en disant à de Yivonne, comme s'il lui supposait l'envie de se créer une collection d'enfants :

— 4 la prochaine fois, monseigneur.

l'idée db u. 0b \ivonnb. 288

Il avait à peine disparu que le duc partit d'un franc éclat de rire.

— - Par Vénus! se dit-il, je comprends maintenant pourquoi la petite Brichet a fait délivrer tout de suite son époux, sans avoir besoin de temps pour arranger son histoire d'enfant mort en naissant. .. Ah ! il y a gros à parier que Brichet quittera cette terre sans avoir jamais appris qu'il a été doublement père.

Et, sans grande impatience, il attendit l'heure qui devait le remettre en présence de la jeune femme.

Enfin le jour du baptême arriva.

Encore pâle, mais se redressant sous le souffle du bonheur revenu, M*' Brichet, en voyant apparaître de Vivonne à ses côtés, lui adressa un si suppliant regard, que le duc comprit ce muet appel fait à son honneur.

La foule énorme, accourue pour être témoin de l'incroyable chance des deux époux, s'était respectueuse^ ment écartée du grand seigneur qui daignait être )e parrain de l'enfant d'un petit bourgeois. Quant à Brichet, il venait de s'éloigner, en quête du curé retardataire.

Pendant ce court inslant qu'ils furent Ijolés, le due soutlla à l'oreille de la tremblante femme :

•»- Rassurez-vous, madame. Je vous donne ma fol

284 DÉFUNT SRICUBT.

de gentilhomme que notre secret ine suivra dans la tombe

Une lueur joyeuse éclaira le visage de M°>' Brichet, qui , tout aussitôt, redevint triste

Car de son cœur à ses lèvres était montée une question qu'elle n*osait prononcer.

Elle finit pourtant par rassembler tout son courage; et, la rougeur au fronts elle murmura bien bas :

— Qu*est-il devenu?

Deux fois mère^ elle songeait à cet autre enfant qai avait été la rançon de son époux.

Le duc voulut en finir tout de suite avec le passé, en assurant, au prix d'un coup douloureux, la tranquillité future de cette femme, et répondit :

— Il est mort!

. I3n nerveux papillotement des paupières trahit Teffort . de M°^^ Brichet pour retenir ses larmes * elle courba douloureusement la tête et soupira :

— Le ciel me punit déjà!

De Yivonne eut pitié d'elle et, de sa plus douce voiZi il reprît :

— Reprenez courage, mon enfant. Ne voyez-vous pas, au contraiie, que le ciel vous protégeait? Au prix

IIDEB DE M. DE VIVONNA. {85

d'un enfant qu'il avait condamné d'avance, il vous a rendu tout le bonheur que vous méritiez.

Ce fut la dernière fois que de Vivonne vit M»» Bric!iet.

La première fougue de jeunesse passée, il entra dans cette carrière d'honneurs et de dignités, que là faiblesse du roi et surtout Tamitié de M™« de iSfontespan lui firent plus tard si splendidement large.

Car rambition de M™» do Montespan finit enfin par être satisfaite.

En deux ans, elle avait supplanté M"« de La VaHière dans le cœur du roi, et, durant les quinze années de sa faveur, elle le rendit père de huit enfants plus authentiques que celui dont, avec l'aide de son frère, elle avait un instant voulu doter le monarque.

Tant qu'elle tint Louis XIV sous le charme, Athènes de Mortemart fut l'infatigable protectrice du duc de Vivonne, qui entassa charges sur charges, ainsi qu'on a pu en juger par la nomenclature que nous avons donnée.

Les événements s'étaient succédé si nombreux dan» la vie du frère de la favorite, qu'il avait à peu près ou^ l>lié l'aventure de M»»' Brichet quand, dix-huit années

286 OéFUNT BRICHBT.

après la double naissance, de Vivonne, devenu généra) des galères, s'était vu en présence du premier dis de ]i£me Brîchet, ce jumeau que sa soeur Atbénaîs avait fait abandonner dans un fossé de grande route.

Une sorte de remords l'avait mordu au cœur.

Mais dans ce misérable, si profondément corrompu malgré sa jeunesse, de Yivonne avait compris que le re pentir était impossible et que le bagne ne oouvait làchei une pareille proie.

Gomme nous l'avons dit, il s'était borné à lui assurer la vie contre l'inexorable pénalité du bord, sans prévoir quelle série de tortures résulterait de son acte de clémence pour celui dont il avait voulu adoucir le sort«

On comprendra maintenant tout ce qu'il y avait de vrai dans cette réflexion de M. de Yivonne quand, à son départ de Toulon, en songeant au galérien laissé à bord, il s'était écrié :

— Singulière destinée! ce garçon va pourrir aux ga* 1ères, après avoir été sur le point de jouir d'une existence princière !

Mais, avant de revenir à ce forçat s'évadant après trente-sept années de galères pour s'enrôler dans U bande de Cartouche, il nous faut d'abord en finir avec le

L*IDÉâ DS M. M VtVONNE. 287

mAnage Bricfaet* que nous reprendrons à la porte de Téglise, après la cérémonie du baptême.

DeTonu successeur de son patron Luchat et s'enrîchisaant dans son étude mise en vogue par la clientèle du due de Vivonne et de M"** de Montespan, Brichet, disons^nous, vécut sans se douter jamais que par le monde il avait un autre fils que celui qu'il voyait grandir à ses côtés. Il élevait ce dernier dans son fenatlsme de reconnaissance pour M* de Vivonne, ce bienfaiteur qui, après l'avoir arraché aux galères , avait commencé sa fortune.

Ylngt'httil années après son pacte avec M"** Brichet, le duo mourait sans avoir jamais soufflé mot du passé.

Trois ans plus tard, la femme du procureur quitta cette vie et, en se refermant sur elle, la pierre du tombeau ensevelit le secret do la naissance du second endat.

Veuf et millionnaire, nous avons vu le procureur Brlehet, pour lequel l'heure de la retraite avait sonné, céder son étude à son fils et se faire bâtir sur le quai de Béthune le magnifique hôtel où resplendissait en son cadre doré le portrait de M. de Yivonne. .

n allait prendre possession de cet asile préparé pour

288 DÉFUNT BRIGHBT.

sa vieillesse, quand la mort, à son tour, vînt le frapper.

Seul ici -bas survécut donc Brichet fiiis, notre Brichet, le héros de Thistoire que nous contons, lui que nous avons aussi vu, quand il fut veuf de la fille du savetier Plgeot, épouser Aurore Fouquier, disparaître un beau matin, puis revenir deux années plus tard d'un long et lointain voyage pour vivre entre sa femme et sa fille. •

Et maintenant que nous avons apuré un passé qui va nous donner la clef de bien des mystérieux événements de notre dramatique histoire, nous reviendrons à l'hôtel du quai de Béthune à l'heure oiJi les cloches de l'église Saint-Louis tintaient tristement pour le service funèbre du pauvre Brichet, dernier du nom, que la foule croyait être mort d'une congestion cérébrale.

Dans quel but Golard avait-il agi?

Pourquoi ce modèle des serviteurs, qui semblait tant aimer son maître, l'avait-ii empoisonné ?

Pourquoi enfin, resté seul en l'hôte déserté par tous ses habitants qui assistaient à la cérémonie, le vieil intendant écoutait-il joyeux la lugubre sonnerie qui lui annonçait que le corps de sa victime était descendu dans le caveau de l'église?

L*1DÉE! DE H. DE ViVONNB. ' 289

Pour répondre à toutes ces questions, noas reprendrons notre récit au moment où, derrière le valet empoisonneur qui se croyait sans témoin, s'était élevée une voix qui lui avait lancé cet unique, mais terrible mot :

—''Assassin!!!

. :~L la vue de celui qui avait parlé, Golard, on s'en souvient, s'était évanoui.

C'est que répouvante avait été immense dans l'âme du coupable! ^

Qu'on en juge !

On entendait encore au loin la voix des chantres de l'église, psalmodiant les prières pour le repos de l'âme de celui qu'on descendait en sa dernière demeure...

£t, derrière lui, Golard, en se retournant, avait vu se dresser celui-là même sur le cercueil duquel la foula émue jetait, en ce moment, Teau bénite.

C'était Brichet lui-même III

Tous (I n

990 htfJmt BUGHBT.

XUI

Oai, c'était bien Brichet !

Non pas ce procurenr à la mine fatîguSe, I Toeil méfiant, à la physionomie inqniète qu'on avait^ le matin même, clone en sa bière, mais le Brichet calme, grave» sévère, dont le regard clair et limpide dénotait toute la sérénité d'une conscience pure.

Quand Golard reprit connaissance, son regard rencontra, penché vers lui, le visage connu d'une seconde personne qui, pendant son évanouissement, était entrée dans la chambre. C'était le docteur Gardie, dont les soins venaient de rappeler l'intendant à la vie.

Brichet» assis à quelques pas d'eux, attendait que Golard eût complètement retrou\ 6 ses sens.

— • Maurice, ne pouvoâ^nous pas être interrompus

l'iDÊB DB m. DS ViVONKfi. 291

ici par quelqu*on de la maison pendant Tentretien que je vais avoir avec cet homme? demanda le procureur quand il vit l'intendant rouvrir les yeux.

— Non, monsieur Brichet. Personne ne viendra. Après l'enterrement, beaucoup des domestiques se sont éparpillés dans le voisinage. M"** Brichet s'est retirée dans le pavillon, et j'ai reconduit M^^* Pauline éplorée jusqu'à son appartement. Quand môme je n'aurais pas pris la précaution de verrouiller la porte , on respectenut encore le seuil de la chambre d'un mort. Vous pou* vez donc être bien certain que nul ne se présentera ici.

Rassuré par cette affirmation , Brichet se tourna vers son domestique et lui dit d'un ton impératif ;

-— Approche, misérable!

Golard fit quelques pas en chancelant , mais, vaincu par l'émotion, il se laissa tomber sur les genoux, eb, les mains jointes, il prononça d'une voix brisée :

— Pardon! maître, pardon 1

— Oui, ta place est à mes pieds, malheureux ! toi qui as payé toutes mes bontés par le plus abominable crime I dit tristement le maître.

Après avoir un moment regardé l'homme qui s'humiliait devant lui, Brichet reprit :

Î92 DÉFUNT BftIGHST. ^>

— Maintenant, réponds-moi.

Restant toujours à genoux , Golard* releva un peu lâ tôte, qu*ii avait courbée. Maurice, debout derrière le fouteuil du procureur, assistait impassible à cette scène.

— Avant de parler de ton crime , rappelons les circonstances qui Tout précédé, poursuivit Brichet. Je ve« nais d'épouser Aurore. J*aimais ma jeune épouse ; j'étais heureux et plein de confiance. Un jour tu m'apportas un billet adressé à ma femme par un baron Raoul de Gambiac, aui lui demandait un rendez -vous. T'en souviens-tu?

— Oui, maître.

— Oà avais- tu trouvé ce billet?

-^ Dans la chambre de votre femme. Elle avait sans doute voulu le jeter au feu. Mais, au lieu de tomber dans le foyer, le papier avait roulé dans l'angle de la cheminée. C'est là que je le trouvai en venant enlever les cendres, pendant une absence de madame.

( Si le lecteur a bonne mémoire , il doit se rappeler

qu'il a été fait mention de ce billet dans une confidence

d'Aurore à M. de Badières. ) "^

Brichet continua :

— Tout en faisant allusion à un passe bnsë entre

t'iDÊfi DE M. DE ViYONNE. 293

les jeunes gens, ce billet ne compromettait pas Aurore. Avec quelques mots, tu pouvais dissiper mon inquiétude et me rendre le calme. Au lieu d*agir ainsi, tu fis tout pour irriter ma jalousie. Suivant toi, une liaison existait entre Aurore et M. de Gamblac. Tu m'affirmas qu'ils s*étaient déjà plusieurs fois rencontrés. J'avais en toi une confiance illimitée et je te crus!

— Je mentais. M^^ Aurore n'avait jamais manqué à ses devoirs, confessa Golard repentant.

— - A cette nouvelle assurance de mon déshonneur, je devins furieux et je voujus éclater en reproches devant ma femme. Tu me retins par ces paroles : « Elle niera toujours, tant que vous ne l'aurez pas prise sur le fait. » Te souviens-tu de cette phrase, calomniateur?

— Oui, et je vous offris de vous faire surprendre les amants en un criminel rendez-vous , balbutia l'intendant que le remords semblait torturer plus cruellement à me«< sure que son maître fouillait dans le passé.

Le procureur poursuivit i

— Ce fut alors que tu me proposas l'exécrable plan que j'adoptai... pour mon malheur. Il fallait prétexter un voyage, feindre de m'éloigner et revenir en cachette la huit suivante. A minuit, tu devais m'ouvrir la petite

Î94 DÉFUNT BEICHBT»

porte du jardin et me conduire vers les deax amants jr6tt« nîs soas mon toit ea mon absence

Brichet 8*atrèta un peu pour laisse^ se calmer la sourde colère que soulevaient en lui ces pénibles souve** niia

U reprit bientôt:

— Ma confiance en toi était telle que je ne t'avais ja« mais rien caché. Je t avais confié que, dans la première ivresse d'amour pour ma jeune femme J'avais, par testa* ment) disposé de tous mes biens en sa faveur.

Ici Taccent de Brichet trembla et, moins haut, comme s*il se parlait, il ajouta :

— Je l'avoue, j'étais coupable; j'avais agi en mauvais père. Dans Tégoîsme de mon amour de vieillard, je dépouillais ma fille chérie.

Golard, en entendant ces mots, secoua tristement la tête et murmura, si bas que Brichet ne put l'entendre :

— Oui, et c'est cela qui a été la cause de notre malheur à tous.

Après cette passagère émotion, le procureur raffénnil

sa voix pour continuer:

«-> Je ne devais pas laisser s'^nuchir de mes dépouil^*

L*lDéB OB M. DE VIVONNB. 205

les répouse que je croyais coupable. Aussi, dans la pré- 'vision du danger qui pourrait m'atteindre dans ma rencontre avec M. de Gambiac, s'il se défendait en se voyant surpris, je songeai à réparer l'injustice commise envers ma fille, et, la veille de mon départ, j*allai chez Baudouin changer mon testament. Il parait que ce chan^ gement t'importait fort, car ta me questionnas dix fois pont savoir s'il avait eu lieu.

— C'est vrai, fit l'intendant.

— J'ai appris plus tard, dans ma retraite, que cette précaution avait été rendue inutile par l'erreur que je commis en brûlant le nouvel acte que je venais d'écrire. jFe continue. Enfin arriva l'heure oii tu vins me dire de me préparer à surprendre les coupables, qui, d'après toi, allaient se réunir. H fut convenu que je partirais pendant la nuit, laissant une lettre pour annoncer mon voyage à ma fille et à Aurore. En partant la nuit, disais^tu, nul ne serait là pour me retenir, soit de Badiôres, soit Baudouin, et pour faire manquer mon plan. Je n'emportai aucun bagage. Je pris des armes pour punir ceux qui me déshonoraient et je me munis d'nne 4r6s«»forte somme pour m'en fuir à l'étranger après avoir tué les coupa*

29G DÉFUNT BRXGHET.

n semblait que tous ces détails de la conduite de Golard étaient déjà connus du docteur Maurice, car il avait écouté sans surprise le récit de Brlchet.

Ce dernier continua :

— La nuit suivante, à minuit, je frappais à la petite porte du jardin , que tu m'ouvris.

— Ils sont ensemble, me dis-tu.

— - Conduis-moi vers eux, te répondis-je en faisant un pas pour avancer dans le jardin. C'est alors que tu étendis la main pour me retenir et que — circonstance qui aurait dû me paraître étrange en pareil moment — tu m'adressas encore cette question :

— Âvez-Yous refait votre testament en faveur de M"« Pauline?

"^ Oui, cent fois oui ! te dis-je avec impatience, en repoussant ta main qui me barrait le passage. Je n'avais pas fait trois pas en te tournant le dos que tu te précipitais sur moi en me frappant d'un poignard qui dut s'enfoncer jusqu'à la garde entre les deux épaules .

Après un court silence, Brichet demanda lentement : -— Assassin Colard, oseras-tu nier ton crime en ma présence?

— J'avoue avoir voulu vous tuer, répondit d'un ton

l'idée de If. DE YIVOMNB. 297

bref rîntendant, qui s'était relevé et se tenait maintenant, pâle et sombre, les bras croisés, debout devant son maître.

A cet aveu du coupable, Brichet et Maurice échangèrent un regard de surprise. Quand ils s'attendaient à voir l'intendant balbutier quelques mots de défense, celuici se reconnaissait meurtrier avec une sorte d'énergie farouche.

-— Ainisi donc, tu confesses m'avoir attiré dans un guet-apens, en excitant ma jalousie? appuya le procureur.

— Oui, un véritable guet-apens, car votre femme était innocente, et je le savais. Mon seul but était de vous tuer, répondit Golard d'une voix que la terreur ne Élisait plus trembler.

Brichet, étonné d'une aussi cynique franchise, regarda en silence cet homme qu'il avait connu probe, dévoué, aimant, et qui, à cette heure, «se vantait presque d'un horrible forfait.

— Ecoute encore, continua-t-il, car je veux que ta

saches que tout ce qui a suivi ton crime m'est connu. Quand je revins à moi, j'étais couché dans i^ne pauvre

mansarde. Derrière le meurtrier, Dieu avait envoyé un

sauveur.

298 DÉFUNT BRICHBT.

En prononçant ces mots, le t>rocurear s'était retourné vers Gardie, dont il pressa la main.

Al ce geste, Toeil de Golard brilla joyeux.

— > Ah! fit- il, c'est M. Maurice qui vous a Muvé? Tant mieux I

Brichet et GarJie restèrent une seconde interdits devant cette exclamation de contentement, échappée à Tassassin.

— Oui, c'est lui qui m*a sauvé, reprit le pi^oeareur; il m'avait ramassé sur le pavé du carrefour et, seul, sans appeler à l'aide, il m'avait eniporté dans sa modeste demeure. En revenant à moi, ma première pensée futua dééir de vengeance. Je croyais que Gambiac et Aurore avaient acheté ton bras pour me frapper. J'obtins de Maurice sa parole de garder le silence sur mon aventure. Mais pouvait-il me cacher longtemps aux yeux des autres locataires de la maison ? Grftoe à la somme dput j'étais porteur, je la lui fis acheter et, rassurés contre l'indiscrétion, nous rhabit&mes ensemble pendant los deux mois que dura ma convalescence,

-— Oui, je n'avais pas encore à mon service ma vieille Germaine, dont le bavardage pouviiit i^ous trahir, penâ| N^turjce^

L*IDÊK DB M. DK VIVONNB. Î99

— - Enfin, guéri, je sortis de cheas le docteur pour aller me loger aux environs et, là, pendant deux longues années, Golard, j*ai, chaque jour, épié tous tes pas, toutes tes démarches. Sur la fidélité d*AufDrc, je n'avais plus de doute. Mais en moi était né un étrange et impérieux désir, celui de savoir pourquoi tu m'avais frappé. Tn pâle sourire parut sur les lèvres de l'intendant à ces dernières paroles.

— Et avez- vous trouvé? demanda-t-ii d'une voix lente.

-— Non, fil Brichet. Rôdant autour de l'hôtel ou posté à l'affût, questionnant ou écoutant partout, si mé* coonaissable sous mon déguisement que tu m'as rencontré vingt fois sans me reconnaître, je me suis attaché & toi. Rien de ce que tu as fait ne m'a échappé. Là 011 d^autres cherchaient vainement le coupable, j'ai devise ta maiQ. C'est toi qui as frappé de Loseril an cariefour?

— Oui, pour assurer mon secret, Ait tranquillement Golard.

— C'est toi qui as appelé le misérable qui avait pria ma place?

ï^ 'Intendant fit de la léte un signe affiroKiUf »

800 DitUNT BRIGHBT.

— Et c*e8t encore vons qui l'ayez tué avec un poison que vous m*aviez volé ! ajouta Maurice.

— Vous avez raison, docteur, répondit Golard, tou* jours calme. *

Le procureur et Gardîe observaient, pleins d'une indicible surprise, cet homme qui, revenu de son épouvante première, avouait maintenant ses crimes sans la moindre émotion.

Brichet reprit la parole.

— Tes forfaits ont appelé sur toi toutes les sévérités de la justice, et pourtant, au moment de te livrer, je ne sais quoi plaide en ta faveur. Au milieu de ta carrière de crimes, je te vois toujours bon et dévoué pour Pauline. Je te trouve probe et désintéressé, puisque tu n'as pas dis^ trait un écu de ma fortune, que tu as tenue dans ta main. Aussi, je cherche vainement le motif qui t*a fait agir.

Golard parut hésiter, puis il demanda d'une voix un peu émue :

— Vous tenez donc bien à le connaître?

— Oui, Golard.

L'intendant secoua la tête.

— Alors, fit-il, ne m'appelez plus Golard, monsieur Brichet, car ce n'est pas mon nom.

•iJt.a

l'ibéb de m. de vrvoNNC. 801

•— JUais qui donc es-tu? s ecna le procureur étonné.

Le vieux domestique fit les quatre pas qui le sêpa^ raient de Brichet et^ le regardant en face, il répondit :

-— Je suis le savetier Pigeot, le père de votre pre* mière femme.

A ce nom qu'il avait oublié depuis longtemps, le procureur se renversa de surprise sur le dossier de son fauteuil, en s'écriant :

— • Vous, Pigeot .., de Nancy? mon premier beaupère?

-i^ Oui, moi dont la basse condition vous faisait tant rougir que, pour assurer le bonheur de ma fille, je m'étais engagé à ne jamais la revoir...

Golard s'interrompit pour hausser les épaules do pitié.

— Fou que vous étiez de croire à un pareil pacte, continua*t-il. Est-ce qu'un père peut renoncer à voir son enfant? Sentir 1&, sur son cœur, cet être qu'on adore; couvrir de baisers cette tête chérie; se faire l'esclave de ses volontés; rire de ses joies; et, à son tour, se savoir aimé; enfin être père... croyez-moi, monsieur Brichet.. • c*est un trop pur et trop réel bonheur pour qu*un homme consente à y renoncer.

SOS DftFumr BHiaHBT.

Après une courte pause, GoUrd poursuivit ^d*ane \oix lente :

•"- Inutile de vous dire que je n'ai jamais résidé è Nancy. J'habitais Paris, travaillant de mon état pour élever mon enfant, dont la naissance avait coûté la vieè. sa mère. Au milieu de ma pauvreté, j'étais un peu fou, car dans ma cervelle germaient sans cesse mille projets d'avenir pour ma fille, que je voulais voir heureuse et riche. Hélas I c'étaient là des rôves creux, car l'ouvrage allait si mal qu'il fallut bientôt y renoncer. Alors je songeai à entrer en condition» Je confiai ma fille à une vieille voisine de mansarde et j'entrai chez vous, oti se trouvait une place vacante.

— £t vous vous êtes alors donné I^ nom de CoUrd , dit Brichet.

*— Oui, et voici pourquoi : Avant de me présenter à TOUS, j'avais pris des informations. On vous avait représenté bon, doux , bienveillant I de goût9 modestes et chastes , car Votre jeunesse avait résisté à tous les entridnements. Alors se réveilla plus ardente en moi cette ambition du bonheur de ma fille. Si , en entrant chez vous, je vous donnai ce nom de Golard, c'est que j'y ylïiis poussé ^ar une esjéi4iicu fuUc

L*IDÊS DP M. OB VIVONNB. 808

Un sourire vint aux lèvres de Golard en prononçant ce dernier mot, et il se reprit;

— Folle!... mais non, cette espérance n*était pas folle, puisqu'elle s'est réalisée. Au bout d'une année que j'étais à votre service, j'avais reconnu en vous une nature aimante, mais timide, qui, jusqu'à ce jour, n'avait osé se faire comprendre. Alors, je mis jnon plan en œuvre. Vingt fois, à votre rencontre, je fis passer ma fille,,. I son insu , croyez-le, car la pauvre enfant allait reporter son ouvrage, sans se douter qu*on avait choisi la route et l'heure.

Le souvenir de sa fille morte fit trembler la voix de Co« lard en continuant :

— Je la vois encore , fraîche et rose sous ses beaux cheveux blonds, au pudique maintien, au candide visage, trottant menu et un peu effrayée par les rues. Aussi np fut-elle pas longtemps sans être remarquée par vous,

Brichet approuva de Is^ tête,

— Votre idée fut d'en faire votre maîtresse, et je fus chargé de transmettre des propositions qui, vous le devinez, n'allèrent pas à leur adresse. Ce que j'avais prév9 {^rriva. La résistance irritât ce qui n'était d'abord qu'un caprice. Votre natme ]^eu cuirpm^iie ne {persista ]f^» eq

S04 DÉFUNT BRIQHET.

ses déshonnétes projets» et vous vous mites â aimer sincèrement. Ce père savetier vous faisait hésiter au mariage. C'est alors que je feignis d*aller à Nancy pour obtenir de Pigeot cette promesse de ne jamais revoir sa fille. Vous ne vous doutiez guère que ce Pigeot, quand vous le croyiez si loin, ne quittait pas vos talons.

Malgré la gravité de la situation, cette remarque arracha un sourire à Brichet.

— Il est une chose que vous avez ignorée, poursuivit l'intendant, c*est la résistance qu*il me fallut vaincre, quand, en annonçant ce mariage à ma fille, je lui appris à quelles conditions il se concluait. Deux cl^oses révoltalent sa conscience : voir son père mêlé aux domestiques sous ce toit oii elle serait maîtresse, et conserver un secret pour son mari. Car c'était une loyale et digne fille!

— Gomme elle fut une honnête et sainte épouse, soupira Brichet, doucement ému au souvenir de celle qui avait été la première compagne de sa vie.

Celui que nous appellerons maintenant Pigeot continua :

— Je sus tant la supplier et lui répéter que cet état de domestique me plaisait^ et que ce mariage» s'il venait

L*IOÉa OE M. DE VIVONNC. S05

B manquer, caubc^aitma mort, que mon enfant consentit aux conditions. Enfin, j*avais réussi!!! Ah! quelles douces années j'ai vécu à vos côtés, près de ma fille riche et honorée. Gomme un baiser pris à la dérobée, un simple serrement de main me faisaient chaudement battre le cœur ! Combien de paroles, insignifiantes pour vous, vibraient entre nous de tendresse cachée! Que me faisait à moi d'être domestique quand je savais mon enfant à l'abri de la hideuse misère, quand partout, espion bien heureux, j'entendais chanter les louanges de celle qui a fait bénir par tous les pauvres ce nom que vous lui aviez confié! Oui, oui, j'ai connu le bonheur complet... mieux qu'elle encore ; car ce secret que, pour son père, elle cachait à son époux troublait sans cesse son âme innocente. Quelle peur nous avons éprouvée tous deux ce jour otif moi malade, vous avez eu Tidée d'envoyer vousmême le quartier de pension au procureur de Nancy, qui vous a répondu que Pigeot était inconnu dans la ville ! Heureusegient j'ai tout arrangé en vous faisant parvenir de Bruxelles cette lettre oiH Pigeot vous annonçait qu'il y avait transporté sa résidence.

L'accent de l'intendant, qui avait retenti joyeux en parlant du bonheur passé, se fit subitement triste.

— Hélas! dit-il, àôtrô heareux on ne compte pas les années ! La mort vint 8*abattre ici quand ma félicité, qui durait depuis dix-sept ans, me semblait à peine commen* cée. Je vis en quelques heures s'éteindre celle qui était destinée à xûe survivre. Ah I le ciel ne devrait pas permettre que les pères ensevelissent les enfants... c*est trop de douleur!

Et Pigeot, se cachant la tète en ses mains, éclata en sanglots.

8i coupable que fût cet homme trois fois assassin, Brichet et Maurice regardaient attendris cette affliction paternelle. Dans leur esprit commençait à naître le soupçon du motif qui avait guidé Pigeot en sa criminelle conduite.

Le vieux serviteur reprit d'une voix brisée par les larmes :

— Je serais mort, si Dieu compatissant, à la place de Fange parti, ne m'avait laissé à aimer une autre bonne et douce créature... la fille de mon enfant... Mon cœur, qui s'était élargi pour les aimer toutes deux à la fois, reporta sur une seule cette double tendresse qui le faisait battre. Alors j'aimai Pauline avec passion... aveo une sorte de frénésie douloureuse.

l'iDÉB DB li. MB VIYONNB. 1107

A oe moity Brtcfaet et Maurice échangèrent un regard d*éionnement que vit Pigeot.

-« Oui, douloureuse, répéta-t-il, car j'étais victime de mon propre piégb. .La mort avait si vite surpris ma fille, qu'elle n*avait pas eu le temps de prévenir Pauline de ce que lui était ce domestique qui vieillissait dans la maison. Pour Pauline je suis et je n'ai jamais été qu'un dévoué serviteur que sa mère estimait et qu'elle estime à son tour. Ces bons baisers, ces caresses qui faisaient le bon** heur du père manquent maintenant au grand-père. Alors, dans mon besoin de dévouement, j'ai accepté le sacrifice et je me suis voué à cette affection sans retour. J'y ai trouvé une joie Acre, une jouissance amère qui m'a ren* du implacable pour tout ce qui menaçait ma petite-fille. Dans mon idée, monsieur Brichet, votre fortune appa retenait à Pauline, é. vous n'avies pas le droit de l'en dé* pouiller.

Pigeot fit entendre un rire de moquerie.

•— Sot que j'étais! fit-il, vous me fîtes bientôt revenir de mon erreur. Un jour vous vîntes m'annoncer que vous alliez vous remarier. Vous ne comprendrez jamais le terrible effort que je dus faire pour comprimer l'accès de rage qui me monta au cerveau en vous écoutant. A

308 OÉFCJNT BRIGHBT.

cette pensée qu*une autre femme prendrait cette place où j'avais vu ma fille ; à Tidée qu'elle étendrait la main pour partager... même pour saisir tout entière cette fortune que je voulais intégrale à ma petite-fille, je devins implacable... ; alors, sans trouble, sans pitié, je résolus froidement de vous tuer et je guettai l'occasion. Elle ne se présenta pas avant le mariage.

Un frisson parcourut Brichet à cette phrase prononcée par Pigeot avec un accent de sauvage énergie.

— Je l'avais enfin trouvée, cette occasion, et si vous avez échappé cette fois-là, c'est à un hasard que vous le devez. Un soir, c'était six jours après le mariage, j'avais été vous attendre à quelques pas du logis de M. de Badières, chez lequel vous aviez paâsé la soirée. Mon intention était de vous tuer au premier coin de rue. On aurait mis le meurtre sur le compte de Cartouche, qui faisait alors rage dans la ville. Quand je croyais que vous sortiriez seul de chez le juge, je vous vis apparaître avec M. Baudouin, que vous reconduisiez un peu sur sa route. Je vous suivais pieds nus dans l'ombre, attendant le moment de votre séparation. Vous causiez ensemble et j'entendais. Je compris que dans la journée vous aviez été faire un testament en faveur d'Aurore. Votre mort à ce

l'idée de h. de vi\onnb. . àod

moment était inutile. Il fallait, avant.de vous frapper, \ou8 avoir fait annuler ce testament qui dépouillait ma petite-fille ; je vous laissai donc vivre.

— G*est alors que, pour obtenir ce changement d*acte, vous avez fomenté ma jalousie contre Aurore, et que vous m*avez poussé à ce prétendu voyage qui devait me faire tomber sous votre poignard? ditBrichet.

— Du moment où vous aviez refait votre testament en faveur de Pauline, je pouvais vous tuer... et je vous ai frappé, fit Pigeot d*un ton bref.

— Le ciel n*a pas permis que votre crime pût réussir, prononça le procureur.

•^ Dites plutôt que c'est au chevalier de Lozeril que vous devez la vie. Je vous emportais pour vous jeter à l'eau quand, au carrefour, ce jeune homme surgit subitement de l'ombre pour m'arrêter au passage. Il était ivre et tomba sous le poids de votre corps. Je pris ma course dans l'obscurité, sans qu'il eût le temps de voir la direction prise, sans qu'il pût se guider au bruit de mes pas ; car^ comme la première fois, je marchais pieds nus. Ainsi qu'il l'a conté lui-même plus tard, une peur folle le fit vous abandonner sans secours pour s'enfuir.

340 BÉPUAT BRIGHBT.

•— C'est alors que je vous ai ramassa mourant, dît Maurice.

— Oui, fit sourdement Pigeot, car je revins trop tard. En échappant à de Lozeril, j'avais gagné la petite porte du jardin, que j*eus encore !a force de refermer, et je m*évanouis d'épouvante d'avoir été sur le point d'être pris. Combien de temps dura cette syncope f je l'ignore. Mais quand je retrouvai mes sens, ma première pensée fut de savoir ce qu'était devenu le corps. Je regagnai le carrefour... Mon fardeau n*y était plus.

-^ Mon sauveur avait passé, dit Bricheti en pressant encore la main de Maurice

Pendant cette sorte d*int^rrogatoire, tout se taissiil dans l*tiabitation. Gomme nous l'avons dit. les deai

L*IDÉE DB M. DB ViVONNfi. Ml

femmes s'étaient retirées dans leurs appartements. Les domestiques, d*abord disséminés dans le voisinage après la cérémonie funèbre, étaient rentrés peu à peu et, réunis dans l'ofûce, ils devisaient sur le trépas subit qui avait enlevé deux des principaux bsLbitants de l'hôtel. La nuit, qui descendait lentement, allait bientôt couvrir le jardin de ses ombres.

En ce moment le bruit du lourd marteau de la porte d'entrée annonça qu'un visiteur se présentait à l'hôtel , et, une minute après , le sable de l'allée craqua sous le pas d'une personne qui traversait le jardin.

— Vient-on ici? demanda Brichet.

Maurice s'approcha avec précaution de cette fenêtre qui avait été ouverte par l'intendant quand il avait voulu mieux écouter le bruit des cloches.

— C'est M. de Badières qui se dirige vers le pavillon de M™e Aurore, dit le docteur après avoir regardé.

À cette réponse, Brichet se retourna vivement vers Pigeot pour voir l'effet produit sur le coupable par le nom du juge. Mais l'intendant secoua ironiquement la tète en reprenant d'une voix calme .

— .Te vous devine, monsieur Brichet; vouai êtes curieux de savoir si je tremble. Nou, cro^ez-le bien*

3tt DÉFUNT BRIGHEI*.

Quand, comme moi , durant près de trois années, on ft joué une aussi grosse partie, on n*est pas sans avoir pensé à ce qui vous attend à la fin , en cas d'insuccès. J'ai perdu, et je me suis préparé d'avance à payer. La mort ne m'effraye pks. Mais le jour où la justice étendra la main vers moi, M. de Badières sera fort surpris d'apprendre qu*il a été mon complice involontaire dans cette rase hardie dont j'ai eu l'idée .

^ Que Voulez-vous dire? fit Brichet.

— Ecoutez-moi, vous me comprendrez. Les jours qui suivirent mon attentat sur vous furent pour moi remplis de terribles angoisses. Â chaque instant, je tremblais de voir arriver ici la justice , guidée par ce cadavre que je croyais avoir été ramassé par le guet. Les semaines se passèrent une à uno sans rien révéler ; alors je i:espirai. Puis je vins à me rappeler que vous étiez porteur d'une importante somme quand je vous avais frappé. Je m'imaginai que celui qui avait trouvé le corps s'était hâté de le faire disparaître, au lieu de prévenir la justice, afin de s'approprier l'argent. Au bout de six mois, le

souvenir de mon crime, loin de me faire trembler, ne

m'inspirait plus que la rage de l'avoir inutilement commis.

L*IDÈE Dfi M. DE VIVONNB. 313

En parlant ainsi, Pigeot serra convulsivement les poings.

^ Oui, reprit-il. J'avais échoué par excès de précaution. Je vous avais tué pour enrichir ma petite-fille. Mais, pour tout le monde, vous n* étiez pas mort; on Yoos croyait en voyage... de sorte que votre succession

n'était pas ouverte. Chacun espérait votre retour

quand, moi, je vous savais défunt. Et la fortune était là qui attendait, sans maître. . . car il fallait que votre décès fût prouvé.. . Par qui?.... Seul, je pouvais affirmer votre trépas. Un instant j'eus l'idée de me livrer à la justice et d'avouer mon crime, afin que, votre moct ainsi constatée, on ouvrit enfin ce testament fait en faveur de ma petite-fille.

Brichet et Maurice écoutaient, silencieux, parler cet homme que l'amour paternel avait trois fois fait assassin et, malgré eux, sentaient une miséricordieuse pitié se glisser en leur âme.

Après un nouveau silence, Pigeot continua :

— - Vers cette époque, Cartouche se fit prendre. Le

jour de l'exécution, ce fut M. de Badières qui reçut sa

confession. Parmi tous ses complices, il vous désigna,

vous, monsieur Brichet.

314 DÉFUNT BRrCHBT,

— Moi !îf fit le procureur en tressautant de surprise sur sa chaise.

L'intendant laissa paraître un triste sourire sur ses lèvres.

— Oh f fit-il, Cartouche a pu être trompé par cette ressemblance; car moi, qui vous connais si bien, j'en fus la dupe pendant cinq minutes. Tenez, voici M. Maurice qui vous certifiera cette étonnante ressemblance.

— G*est vrai, dit le docteur. Qaand, après sa première congestion cérébrale, je fus appelé près de celui qui jouait ici votre rôle, il me fallut chercher au cou la cicatrice de votre blessure pour être bien assuré que ce n*était pas vous. J'avais sous les yeux votre fidèle image. Des jumeaux ne se ressemblent pas mieux. Un moment, j*ai pensé que vous aviez un frère.

— Non, mes père et mère n'ont jamais eu d'autre enfant que moi, affirma Brichet convaincu.

Et, se retournant vers Pigeot, il lui fit signe de continuer.

— Etonné de cette dénonciation que Cartouche avait appuyée d'un portrait de vous, M. de Badières, n'écou- ^ tant que son amitié, accourut ici pour m'g nvoyer vous dire de fuir au plus vite. Il m'avait donné l'adresse, le

L*I))ÉE DE M. DK YIVOMNB. 8lB

mot de passe, sans pourtant m*annoncer qui j'allais rencontrer. Quand je fus en présence de cet homme, nne si subite émotion 8*empara de moi que, pendant les cinq premières minutes, ma gorge contractée ne put laisser passer une seule parole. Je me croyais devant ma victime qui allait prendre sa revanche. Lui me regardait soupçonneux et inquiet.

— Ah ça! 8*écria-t-il, est-ce que vous êtes monté ici pour imiter la carpe qui se p&me?

Je lui transmis le conseil de fuir, en lui apprenant la dénonciation de Cartouche. J'avais eu le temps de l'examiner; son langage, ses gestes, son maintien, tout m'a« vait révélé mon erreur. Alors, je ne sais quel pressentiment m'inspira la pensée que je pourrais un jour utiliser cette surprenante ressemblance. Je ne prononçai pas le nom de M. de Badières, et, me donnant pour un afûliô de la bande qui venait lui conseiller de se mettre à l'abri, je parvins à l'entraîner vers une autre retraite.

» Ijaissons s'apaiser le premier feu de la police, lui dis-je ; elle finira par se calmer et nous trouverons encore quelques jolis coups à exécuter.

- Bon ! fit-il, je vais faire le mort dans ce trou. Pré* venez-moi quand il sera temps de sortir.

316 pftFUNT BBIGHET.

Je revins au quai de Béthune sans me douter de Tantre et non moins poignante émotion qui m*y attendait. Le chevalier de Lozeril s'était présenté à Thôtel et, se trouvant en présence de M. de Badières, il se mit, à propos de Cartouche, à faire le récit d'une nocturne et dramatique aventure oii il avait pris part. J'étais là, écoutant impassible en apparence. L'inconnu qui m'avait fait fuir en abandonnant le cadavre, c'était lui. . . seul témoin qui pût me perdre... après deux ans de sécurité. Quand on lui présenta un portrait de vous... de vous dont on ignorait le sort et qu'on supposait voyageant^ si de Lozeril l'avait reconnu, la justice prenait l'éveil.

-— Non, dit alors le chevalier, ce n'est pas là l'homme assassiné.

Mais en regardant le portrait, une expression d'étonnement, que j'avais surprise, venait de passer sur son visage. Il avait menti ! je devinai en lui un audacieux drôle. Ses hardis regards, attachés sur Pauline, me firent trembler pour elle et je songeai à le tuer.

— L'impunité vous encourageait, malheureux ! prononça Brichet.

Plgeot haussa les épaules.

— Oh ! fit-il, je n*eus pas à me donner la peine de

L*IDÉB DE H. DE VtVONKB. 317

chercher. le moyen de m'assurer cette impunité; ce fat de Lozeril lui-même qui me le fournit. 8e croyant menacé par Annibal, et, en vue de se procurer une vengeance posthume, il eut Timprudence d'écrire ce billet où il se déclarait victime du capitaine et d'Aurore qui avaient voulu, par sa mort, assurer le secret de la disparition de Brichet qu'ils avaient tué. Pendant qu'il l'écrivait, je lisais ce billet par-dessus son épaule. Quand il me le redemanda à son départ, il eut la bêtise de ne pas le déchirer et il s'éloigna en l'emportant dans sa poche. Je coupai vite au court par le jardin, je sortis par la petite porte et, pendant qu'il faisait le grand tour, j'allai attendre son passage au carrefour. Il tomba comme une masse en poussant un seul cri.

— Encore un client qu'il m'envoyait, pensa Maurice en se rappelant tous les incidents qui avaient suivi.

Pigeot fit entendre un rire sourd.

— Ohl continua-t-il, j'ai bien dormi cette nuit-là, car je me croyais enfin arrivé au but de tous mes efforts. Je n'avais plus rien à craindre du Lozeril, que je pensais avoir tué, et, par la lettre qu'on trouverait sur le cadavre, j'allais être vengé d'Annibal et d'Aurore, ces deux oiseaux de proie qui étaient venus s^obattre sur la for-

819 UÈrVUT BRIOHBT.

tune de ma petite-fille. Cette accusation da meurtre de Brichet allait donc faire cesser la croyance qa'il était en voyage... le procès établirait sa mort.», amènerait l'euvertore du testament qui enrichissait Pauline. Je triomphais.. • sans danger pout moi... aux dépens d'Aurore et de Foucfoier que j'exécrais. Ah I oui, je le répète, j*ai passé là une bonne nuit.

Muets et frissonnants, Brichet et Gardie croyaient rêver. Il leur semblait impossible qu*une aussi implacable férocité pût naître de Tamour paternel.

Bientôt, avec Taccent de la rage, Fintendant poursui* vit;

— Quelles souffrances j'ai enduras à ce procès maudit en voyant, une à une, s'éteindre toutes mes espérances, en sentant que mes deux ennemis devaient sortir du piège où j'avais su les attirer. Quelque chose m'a craqué dans le cerveau, et j'ai cru que j'allais devenir fou en écoutant, a l'audience, Baudouin raconter que, par erreur, vous aviez dû brûler le testament... le vrai... celui qui faisait hériter mon enfant.

L'intendant se tourna vers Maurice.

— . Tenez, fit-il, vous rappelez-vous, monsieur . Car* ^ie, (|uand, assis près de moi, voui$ m'avez dit que, s\

l'idée DB m. DB VIYONNB. 519

M""* Aurore était reconnue innocente, le testament fait en sa faveur resterait valable, malgré l'erreur commise. .. vous rappelez- vous comme j 'avais I*air calme ?. . . £h bien, le sang m'inondait la poitrine, que je fouillais de mes ongles.

Pigeot s'arrêta pour éclater d'un rire strident.

— Ah 1 vous me menacez de la justice! mais, ses plus horribles tourments n'approcheront jamais de la torture qui m'a broyé ce jour-là. Quoi ! j'avais travaillé pour ces créatures maudites qui allaient sortir du tribunal pour s'emparer des millions de Pauline... car, Brichet trouvé mort, son testament était valable : il n'était plus là pour le refaire ! C'était fini ! Et je me sentais mourir, étranglé par la fureur, étouffé par le désespoir! Tout s'écroulait autour de moi. Pour la troisième fois j'étais vaincu, et je ne voyais plus un moyen de continuer mon œuvre.

En parlant ainsi, la voix de l'intendant s'était animée au souvenir de ses souffrances. Il se calma subitement et continua d'un ton oti perçait la joie :

— Non, tout n'était pas fini ! Tout à coup se dressa dans ma mémoire l'homme dont l'incroyable ressem- ))lfpcQ m'avait v^n ipstant trompé. . . Brichet n'était pas

320 DÉFUNT BRICHBT.

mortl je pouvais le ressusciter!... Alors je m'élançai comme un insensé hors du tribunal, et je courus à la re« traite où se cachait ce bandit.

En me voyant apparaître, le misérable poussa un cri de joie .

— • Ah! c'est vous? fit-il; je croyais que vous m'aviez oublié et je songeais à prendre mon vol, malgré Dame Potence qui me guette.

Chez les débitants du quartier où il allait le soir acheter en une seule fois les provisions de plusieurs jours, il avait entendu répéter, depuis trois mois, que chaque semaine ne se passait pas sans qu'on rouât ou pendit quelques complices de Cartouche. Aussi, se croyant rech^ché activement par la police, il avait vécu tapi dans son antre. Mon arrivée lui prouvant que j'avais besoin de lui, il ajouta vivement :

— Vous avez donc trouvé quelque mignonne expédition qui me permettra de filer et de vivre à l'étranger, loin de ce Paris trop chaud pour ma santé?

-— Youlez-vous gagner trente mille livres en quinze jours ? lui demandai-rje.

n ouvrit des yeux démesurés à cette proposition et répondit sans hésiter :

l'idée de h. de vivonnb« 321

— Accepté. Que faut-il faire ?

— Avez- vous de l'audace?

— La timidité ne m*a jamais rendu sérieusement malade.

— Etes- vous sûr de votre mémoire Ir

— Parfaitement sûr.

— Savez- vous écrire?

Il éclata d*un rire moqueur.

— Si je sais écrire? mieux que cela, fit-il, beaucoup mieux que cela !

Il tourna son regard sur la table où s'étalait un papier écrit, graisseuse feuille qui avait servi à envelopper quelque comestible de son dernier repas.

— Tenez, dit-il, ce matin je m'ennuyais ; voyez donc ce que je me suis amusé à faire pour me distraire.

Je pris le papier. Entre les lignes écrites, Lundi avait reproduit chaque mot, si exactement imité que c'était h. croire qu*une môme main avait tracé le tout. Mon cœur bondit de joie à la vue de ce talent de faussaire.

— Bien, dis-je, maintenant écoutez-moi avec la plus grande attention, car il ne faut pas échouer dès la pre« mière épreuve.

Et je lui dis ce qu'il avait à faire en se présentant an

tribunal. Le temps pressait trop pour lui «donner de tr^s amples détails ; il me fallait me confier à son intelligence.

— Bon, bon, répétaît-il, dans les moments difficiles» je m'en tirerai par les larmes et l'émotion qui me fera un peu perdre la tète.

— Une fois sorti de ce début dangereux, votre r61e TOUS sera plus facile ; car, chaque jour, à loisir, je vous donnerai une legon.

Les trente mille livres promises lui avaient paru d*abord une énorme somme, mais quand il But ce que j'attendais de lui, il prononça une phrase qai aurait dû m'avertir, alors, du péril auquel je m'exposais. Gomme je le voyais réfléchir^ je crus qu'il hésitait et je lui dis :

— Dans quinze jours je vous rendrai votre liberté et vous pourrez filer,

«- Avec les trente mille livres?

— Ouiy comptez dessus,

— Hum ! dit*il, c'est bien mince salaire pour si grosse besogne.

J'eus l'imprudence de ne pas faire attention à ce pre« mier cri de la cupidité qui s'éveillait. Pressé par la tem^s, je courus à l'hOtel pour prendre daus la défroque

L*IOÊB DB M. DB VIVONNS. 3t3

de mon maitre uh costume complet que je retins faire endosser à mon homme. Ainsi vètu^ c'était, à 8*y méprendre, M. Brichet en personne. Tout en 8*habiUant, Lundi se tordait de rire en répétant :

•— Je vais les rouler tons!

Après quelques dernières recommandattoni, je le pré« cédai an tribunal. Cinq minutes après, U arriTâit à son tour, et vous savea l'effet qu*il produisit*

— C'était, un hardi coquin, dit Brichet.

— Oui , et ce fut en voyant Fimpudeat itplomb et l'audacieuse intelligence du drôle que je compris quelle folie j'avais commise en me servant de lui*

— Alors l'idée vous vint de le tuer aussi? demanda Maurice.

— Non! fit l'intendant d'un ton bref; mon intention était de tenir loyalement le pacte. Si , plue tard, j'ai toé Lundi, c'est qu'il m'y a contraint

— Continuez, dit Brichet.

•* Dès le premier soir, au souper de iàmille, je me pris à trembler quand je reconnus en lui le terrible vice le l'ivrognerie. Un mot imprudent, prononcé dans l'ivresse, pouvait nous perdre. Gette fois, pourtant, il sut se modérer. Quand, le soir, renfermés dans son apparie-

ment, nous nous retrouvâmes seuls, je lui en fis le reproche; il eut sa première révolte.

— Ah! ça, s*écria-t-ily crois- tu donc que tu me mettras en pleine ripaille pour que je fasse le dégoûté?

J'obtins qu'il ne boirait que le soir, chez lui, loin de tous les regards.

— Soit! j'y consens, dit-il; mais ce n'est plus trente mille, ce sera cent mille livres que tu me compteras au départ.

J'étais pris, il fallut me soumettre. Tous les soirs, enfermés ici sous prétexte de lire des aventures de voyage, je lui apprenais tous les détails à l'aide desquels il pouvait soutenir son personnage. Après quoi, je le laissais à son orgie solitaire. Je m'occupais aussi de préparer sa disparition, en annonçant partout que la manie des voyages tourmentait toujours mon pauvre maître , qui, un beau matin, était capable de décamper encore à la sourdine, comme la première fois.

Maurice interrompit Pigeot pour dire en souriant î

— Oui, mais Lundi trouvait maintenant la place trop bonne pour la quitter.

-« C'est vrai, avoua l'intendant. Quand je lui récla- Aiais ce testament qu'il devait me faire, il me répondait ;

l'iDÉB'OB m. de ViYONNlS. 32$

^— Demain, mon cht

— Mais il me le faut.

— - Bast! je ne vois rien qui prosso.

Enfin, un jour il me déclara audacieusement qa'il était déterminé à ne pins abandonner le personnage que je Ini avais fait jouer. Dans la fureur qui s'empara de moi^ je m'écriai :

— Mais je te tuerai, misérable I

— Ah! que nenni, dit-il, vous tenez trop à avoir votre testament.

— Ecris-le donc. Je te donne, non plus cent , mais deux cent mille livres.

— Ta, ta, ta, fit-il en ricanant, je suis trop vieux pour être un étourneau. Une fois que vous auriez votr3 papier, ma peau ne vaudrait plus cher.

Il avait raison , il me tenait par ce testament. Le soir oCli l'ivresse retendit à mes pieds , foudroyé par la congestion, j'aurais pu l'achever... mais je n'avais pas obtenu mon acte... j'avais besoin qu'il vécût... et j'allai vous chercher, monsieur Maurice.

Pendant cette longue confession, la pleine nuit était arrivée, emplissant la chambre de sou ombre. 11 leur

ToMi II. 19

326 d6punt brighet.

fallait rester dans Tobscurité, car une lumière aurait ré-> véié leur présence dans Tappartement du mort

Grave et triste, l'intendant poursuivit :

"— Mais tout ce que m'avait fait souffrir Lundi n'était rien, comparé à ce qui m'attendait quand la susceptibilité imprudente du notaire Baudouin eut mis la fortune entière dans les mains de ce bandit. Comprenez-vous ma poignante anxiété de toutes les heures , en songeant qne cet homme pouvait s'enfuir avec les millions de Pauline... ces millions qui m'avaient déjà rendu deux- fois assassin?

Gomme si, en ce moment, il souf&ait encore de la terrible inquiétude qui l'avait jadis torturé, Pigeot fit entendre un rauque gémissement.

— Les rôles étaient maintenant changés, continua-t-il. Lundi voulait partir; moi, je veillais à ce qu'il ne pût s'éloigner. J'ai passé bien des nuits , à l'afiFiït sur son passage. C'était un rusé et actif adversaire... qui ne se leurrait pas d'illusions. Il avait compris que son refus de m'écrire un testament n'était plus sa sauvegarde. Entre nous , il ne pouvait plus être question de l'acte. A quoi m'aurait-il servi sans les millions? C'était la fortune qu'il me fallait reconquérir , et Lundi devinait que pour lui so

L*IDÉ£ DE H. DE YIVONNE. 527

dressait un danger de mort. Alors la peur le prit, mais sans le faire renoncer à son projet. Contre ma vengeance qui veillait, il se fit garder à vue par Annibal..,, puis par de Lozeril, cet imbécile qui, un instant, se crut accepté pour gendre , quand l'autre ne l'avait attiré ici que pour sa propre sécurité.

— Ma pauvre enfant! promise à un pareil sacripant! murmura Brichet, saisi d'efOroi à la pensée qu'une pareille union aurait pu se conclure. ^

— Oh! monsieur Brichet, dit Pigeot, n*ayez pas Ti*' dée que ce mariage était possible. J'aurais poignardé cet homme. Pour ma petite-fille bien-aimée, j'avais depuis longtemps fait choix d'un bon et honnête homme auquel je la destinais. J'avais vu naître l'amour entre ces jeunes gens et je l'avais laissé croître. A mon ambition de rendre Pauline riche se joignait l'ardent désir de la faire heureuse. Me comprenez- vous, Maurice?

Avant que Gardie pût répondre, Brichet le aevança.

— Moi, je vous ai compris, Pigeot, dit-il. Bès ce soir vous aurez la preuve que votre protégé était aussi le mien.

-^ Merci ! prononça l'intendant d'un ton oti résonnait une indicible joie.

Dans Tombre, Maurice avait cherché la main de Bri-

328 DÉFUNT BRIGHET.

chet et, tont tressaillant de bonheur il la serrait dans les siennes.

Gomme s'il avait hâte d'en finir, l'intendant reprît d'one voix brève et pressée :

— Lundi avait cru pouvoir, à un moment donné, se servir de ces deux hommes pour m'empécher de le poursuivre quand il s'enfuirait. A mon tour, par mes confidences, j'en fis deux dogues afiGunés que je lâchai sur les millions. La fuite lui devint impossible, car de Lozeril et Annibal faisaient trop bonne garde auprès de cette fortune qu'ils regardaient comme à eux. C'est quand, délivré de ses deux rivaux morts, il se préparait à fuir qu'il m'a rencontré sur sa route. Une fois le testament obtenu de lui, je Tai tué sans pitié.

Après cet aveu de son troisième crime, Pigeot se laissa tomber sur une chaise et, la figure entre ses mains crispées, il murmura d'un accent brisé :

~ Dans cette lutte que soutenait mon amour immense pour Pauline y Dieu n'était pas pour moi, monsieur Brichet, puisqu'à l'heure oiï je me croyais au but il vous a fait apparaître comme un vengeur. Je cesse de combatre, je m'avoue vaincu ; vous pouvez me livrer à la justice.

L'mÉB DE M. DE VIVC:t4>fR^ S29

Brîchet se leva.

— Ecoutez-moi, Pigeot, dit-il d'une voix sfivère Mais au moment où le procureur allait continuer, un

bruit de pas se fit entendre dans le jardin.

Il semblait s'approcher de la maison.

Caché dans l'ombre, Maurice se pencha par la fenètro ouverte et écouta.

— Us sont deux, souffla-t-iL

Au bruit des pas se mêlait le chuchotement de voix qui causaient. Dans l'obscurité, il était impossible à Maurice de distinguer quels étaient ees nocturnes promeneurs.

Peu à peu ils arrivaient

-— Entrent'ils dans l'hôtel? demanda le procureur au médecin.

La distance raccourcie permettait maintenant à Gardie de mieux voir

— Non, dit-il tout bas, ils longent la muraille et vont passer sous la fenêtre.

Au bout d'un instant, une voix monta qui disait :

— Plaçons-nous sur ce banc et attendons; il ne peut

tarder.

— G*e6t de Badières, pensa Brichet, qui reconnut cet

accent.

330 DÉFUNT BRIGHBT.

— Â quelle heure vient-il? demanda une seconde vol?, qui apprit au procureur que Tautre personne était Aurore.

— Â neuf heures, mon enfant, répondit le juge.

Et tous deux se mirent sur le banc placé sous la feaô« tre où écoutait le procureur, qui murmura :

— Quiatiendent-ilst

Au milieu du silence de la nuit, l'horloge de Té^iso Saint-Louis tinta lentement neuf coups.

— Rentrons, mon en&nt, prononça le juge. Il faut être chez vous pour recevoir M. de Gambiac.

de nom fit tressaillir Brichet.

•— Qaelle trahison ! murmura-t>il indigné ; de BadièreSp que jo croyais être mon ami, prête la main aux amours de ma femme et de son amant.

l'idée de u. de vivo»nc. 331

•— Vous oubliez donc, monsieur Brichet, que voua êtes mort et enterré? lui souffla Maurice.

Le doeteur avait raison. Excepté pour les deux hommes qui se tenaient à ses côtés, le procureur Brichet dormait de l'éternel sommeil dans les caveaux de sa paroisse.

 cette proposition de regagner son pavillon, la voi:c un peu suppliante d*Âurore répondit :

— Ohl restons sur ce banc; l'air tiède de ;.ette soirée me fait tant de bien. Et puis, monsieur rie Badières, il me semble que la Providence, qui nous r. pris en pitié, M. de Gambiac et moi> va nous regarder du haut du ciel et nous bénir.

— Alors, mon enfant, comme à cette distance nous n'entendrions pas frapper, il me faut aller ouvrir la petite porte du jardin, dit le magistrat.

Dès qu'il se fut éloigné. Aurore s'agenouilla sur le sable et, avec l'accent d'une profonde reconnaissance, elle s'écria :

— Merci, mon Dieu, vous qui permettez que je paisse enfin écouter sans remords l'amour de Raoul I

— tlle se croit veuve ! dit tout bas Brichet à Maurice.

30^ DEFUNT BRIGHBT.

-— Puisque vous ôtes enterré, répéta ce r.ernicr.

n était temps que M. de Badières allât ouvrir au visiteur attendu, car, aussitôt, le pas pressé d'une personne qui accourait se fit entendre, et M. de Garnbiac vint tomber aux pieds d'Aurore qui s'était relevée et, doucement émie, avait écouté applocher celui qu'elle aimait.

— • Je vous revois donc, mon Aurore adorée! s*écria le jeune homme dont les lèvres ardentes s'imprimaient amoureusement sur deux mignonnes mains qu'on lui avait abandonnées.

Frissonnante sous les baisers du baron, Aurore se laissa retomber sur le banc et balbutia :

— Raoul, vous ôtes enfin délivré 1

-* Il y a une heure, les portes de la prison se sont ouvertes pour moi, e^ je suis accouru ici, fou de bonheur, car M. de Badières m'a appris que la mort avait TOIT pu les tristes liens que vous eapportiez, sans oser les ZD-iudire.

A genoux, un bras pr.esé autour de la taille d'Aurore qui s'efforçait de se dâga^er, de Gambiac, enivré de joie, continua :

— Libre! Aurore, vous êtes libre! Notre amour, qu'un vieillard richo avait brisé, va pouvoir renaitro.

L*IuêB DE M. DE ViVONNE. 333

Voas serez donc à moi, mon adorée t vous n*aarez plus h invoquer ces devoirs q[ai vous rendaient impitoyable à toutes mes prières. Que m'importe maintenant Texil, puisque vous serez là, près de moi... vous, mon bien, mon &me... ma femme I

Et, tout palpitant d'amour, le jeune homme murmura bien bas à l'oreille d'Aurore qui tremblait éperdue aux accents passionnés de cette voix chérie :

«- Je t'aime I • • . «e t'aime 1 . . . viens avec moi. • . fuyons ensemble

— Vous oubliez donc votre promesse, monsieur do Gambiac, prononça sévèrement M. de Badières qui venait de rejoindre les deux amants. Oui, vous oubliez que vous avez promis de partir seul.

A ce reproche, Raoul retrouva son sang-froid.

— Merci, monsieur, de m'avoir rappelé ma parole, dit-il en faisant sur lui-môme un douloureux effort.

Le juge continua en s'adressant à Aurore :

— Si pénible qu'il puisse être, je demande à madamo

de faire un dernier sacrifice à la mémoire de mon vieil

ami. Par trop d'empressement à quitter le nom de celui

qui n'est pi as, ne montrez pas au monde combien vous

pesait un mariage malheureux. Brichet, en vous ëpou-

834 SftrDHT BBIGHET.

sant, voalait faire votre félicité, et, croyez-moi, il eût renoncé à celte union s'il eût appris qu'il se jetait à la traverse de votre bonheur.

— C'est la vérité, pensa Brichety auquel chaque mog de son ami montait distinct.

Le magistrat poursuivit :

— - S'il est vrai qu'il n'est plus rien de caché pour ceux qui sont morts, le défunt doit savoir maintenant combien vous aves été ûdàle épouse pour celui qui avait brisé votre avenir en enchaînant vos jeunes ans à sa vieillesse. Â vous qui avez souffert sans vous plaindre, je demande de porter mcore quelques mois ce nom d'un honnête homme, qui eut le tort d'oublier que la jeunesse appelle la jeunesse et qu'il est un âge ofk le cœur ne doit |du8 battre que pour l'amour paternel.

Bans la nuit, Maurice et Pigeot auraient pu voir Brichet qui, p&le, appuyé sur le montant de la fenêtre, écoutait tout pensif les paroles de M. de Badières.

Aurore s'était relevée résolue :

— Vous avez raison, monsieur, dit-elle. Oui, j'ai ce

dernier devoir à remplir. Le monde ne doit pas savoir que ce mariage faisait le malheur de ma vie. S'il eût

vécu, M. Brichet eût toujours ignoré qu^un fond de mon

L*IDÉE DE M. DE VIV0!(N13. S? 5

ccônr veillait an amour que ma probité d épouse laissait sans espoir, et que, sans maudire, j'acceptais le martyre qu'il m'avait involontairement imposé.

— ^ Oui, bien sot est le vieillard qui prétend se faire aimer, murmura tristement Brichet, qui, la tête penchée, avait tout entendu

Aurore s 'était retournée vers de Gambiac et, avec un accent qu'elle cherchait vainement à rendreferme,elie lui dit:

— Partez, Raoul, dans une année seulement je vous rejoindrai.

A cet arrêt qui reculait son bonheur, le baron n'op« posa pas un seul mot. C'était encore un sacrifice qu'on lui demandait ; son amour 8*y résigna courageusement*

-— J'attendrai, dit-il.

Puis, se penchant sur la main de la jeune femme; il y déposa un long baiser et ajouta :

— Dans un an, Aurore.

Et il disparut derriète les massifs du jardin.

— Gomme ils s'aiment 1 soupira Brichet toujours aut: icoutes.

Brisée par l'émotion, Aurore pleurait silencieuse. M. de Badières devina cette douleur que l'obscurité l'empêchait de voir.

336 DÉFUNT OniGHET.

— Gonsolez-yoas, mon enfant, dit-il; la mort de H. de Lozoril va laisser s'éteindre l'affaire. J'obtiendrai facilement le retour du baron et, dans un an, je vous rondrai le service que Pauline attend de moi ce soir.

— Que voulez-vous dire ?

— Voyez-vous d'ici, à tiavers les arbres, les vitraux de l'église Saint-Louis qui s'éclairent peu à peu?

-io Oui, fit Aurore.

*- Tout s'y prépare pour le mariage de Pauline, qui, ce soir, à minuit, épouse le docteur Gardie. XBaudouin ot moi nous en sommes les témoins.

Maurice n'eut que le temps de mettre la main sur la bouche de Pigeot. En apprenant ce mariage <u'il avait tant souhaité, le vieil intendant allait pousser un cri de joie qui eût trahi leur présence à M^' Brichet et au juge.

— Oui, continua M. de Badières, Pauline, déjà conseillée par son cœur» s*empresse d'obéir à la volonté dernière exprimée par son père eu son testament. Ello doit partir après la cérémonie.

— 81 vite? dit Auroio.

— Son mari a bâte de lui faire quitter cette maison où trop de lugubres souvoQirs Tattristent.

l'idée de m. de VIVONNE. 337

^ Je veux aller aussi à Téglise prier pour son bonheur. Betouraons à mon pavillon, M. de Badières; nous y attendrons Theure de la messe, dit la jeune femme.

Et, appuyée sur le bras du juge> Aurore s'éloigna du banc

Après leur départ, le procureur était resté muet et immobile. Maurice s'étonna de ce silence.

— Que décidez- vous, monsieur Brîchet? dit-il; m'aurtorisez^vous enfin à annoncer votre retour à Pauline éplorée?

A cette question, Brichet sembla se recueillir ; puis» d'une Toix lente et grave

— A quoi bon? dit-il. Si je reviens ici prendre ma place, la justice demandera compte de cet homme qui a joué mon r61e... et il faudra lui livrer le père de ma première femme, Taîeul de Pauline. Oseriez-vous me le conseiller, Maurice?

— Non, fit le docteur.

-» 81 je me représente, j'enchaf ne encore à ma yie une malheureuse créature que j'ai fait involontairement souffrir. Après avoir espéré un avenir d'amour, Aurore verra son existence rivée à celle d*uD vieillard qu'elle n'a jamais aimé... et elle en mourrait.

338 DÉFUNT BRIGHET.

Bricbet secoua mêkuicoliquement la tête.'

— Non, non, fit-il. A celle qui, quand elle me dô- Tait maudire, est restée épouse chaste, je dois donner

' la seule récompense qui puisse lui faire oublier les jeu* nés années que je lui ai prises.

8e tournant du côté du pavillon qui abritait sa femme, Bricbet prononça d'un ton résigné :

— Aurore! tu peux épouser Raoul... Dès ce jour, tn es libre et veuve.

•— Que voulez-vous donc toAreJ s*écria Maurice, effrayé par la crainte d*un suicide.

-^ Je veux être ce que je suis... mort, bien mort... je resterai défunt Brichet. Oui, je serai mort pour Paris... mais là-bas, loin d*ici, sur les côtes de Provence, dans une retraite que je me suis cboisie. . . et où j^ vais vous précéder de quelques beures..., vous m'amènerez Pauline après votre mariage et,4à, entre vous deux^ mes enfants, je vieillirai paisible, me rappelant ces paroles que prononçait tout à l'heure de Badières : c q^fl est un âge où le cœur ne doit battre que pour la patenai'-

té. »

Et, s'adressanl à Plgeot :

— Baudouin lui-même s'est laissé tromper au faux

l'idée de m. dé; VlYONNS. 3 30

testament, écrit par Lundi, qui donne la fortune à Pauline, en assurant Tavenir d'Aurore. Je veux qu'il reste, car je n'aurais pas fait mieux... Quant à vous, Pigeot, je vous laisse vivre..* tâchez de vous repentir. L'intendant courba la tôte et murmura :

— Mon enfant va être heureuse et riche : je n*ai plus de raison de vivre.

Et sa main t&ta dans sa poche la fiole, encore à moi* tié pleine du poison qu'il avait versé à Lurdi. Brichet était revenu à Gardie.

— Je pars, Maurice, dit-il. Dans quelques heures vous me suivrez. Faites hâte, mon ami, par pitié pour

, un pauvre père qui n'a pas, depuis si longtemps, pressé sur son cœur sa fille chérie.

Et Brichet s'éloigna, laissant Gardie écouter, tout anxieux, s'il ne rencontrerait personne. Le docteur le vit bientôt traverser le jardin et disparaître dans l'ombro épaisse.

Il voulait à son tour quitter la chambre, quand .la main de Pigeot se posa sur son bras.

-^ Monsieur Maurice, lui dit-il, tout à l'heure vous allés emmener ma petite-fi]le, que je ne rieverrai plus. Au* sortir de l'église, je vous en supplie, faites qu'elle

340 DÊVUHT BRIGBET.

m*emorasse. Ce sera le premier et le dernier baiser qao j'aurai reçu de mon enfant.

— Je te le promets, fit le docteur, attendri par le ton déchirant de cette prière.

A minuit sonnant, Maurice et Pauline se courbaient, au pied de l'autel, sous la main du prêtre qui bénissait leur union. Baudouin et le juge étaient témoins. Aurore priait, sans pouvoir entièrement chasser de son esprit la douce pensée que, dans un an, ce serait son tour.

Quand les mariés se dirigèrent vers la sortie, oi^ les attendait une voiture attelée, ils rencontrèrent l'intendant sur leur passage.

Gomme le pensaient aussi les témoins, Pauline croyait aller seulement à quelques lieues de Paris... à Meulan ou à Fontainebleau, les deux endroits à la mode pour les nouveaux mariés de cette époque.

En voyant son vieux serviteur, dont elle ne s'était jamais séparée, elle s'airéta.

— Est-ce que tu ne viens pas avec nous ? demaudttt-elle surprise.

— Je vous rejoindrai demain.

— 0 le vilain ! qui m'abandonne...

L'lD]èB DE M. DB YlVONNE j ^ 3Â 1

-« Allons f mon amie, embrassez votre vieux Colard, conseilla Maurice.

— Non, dit en riant Pauline. Pour sa punition, je ne l*embras8erai que quand il nous aura rejoints. Gela le fera accourir plus vite.

Et, avec une charmante moue de bouderie et un petit geste menaçant du doigt, elle s'éloigna.

Plus pâle qu*un mort, adossé à un pilier qui le soutenait debout, car ses jambes pliaient sous lui, Pigeot regafda disparaître sa petite-fille qu'il ne devait plus revoir et qui partait sans l'avoir embrassé.

— Ohl fît-il d'une voix brisée par une immense douleur, Dieu ne pouvait pas m*infliger de plus cruel ch&timent.

Le lendemain tout Paris parlait de CoIard,Ie dévoué & serviteur de Bricbet, qui n'avait pas eu la force do

survivre & son maître.

Le matin, en ouvrant l'élise, le sacristain avait trouvé le fidèle domestique étendu sur la pierre du tombeau où, la veille, on avait enfermé le procureur. Une fiole que pressait sa main crispée, prouvait qu'il était venu

342 DÉFUNT BRIGHCT.

8*empot8onner près dn corps de celui qu'il avait si longtemps servi.

Quand on lui apprit cette nouvelle, la gloutonne présidente sortait de table.

— Oh i 8*écria la belle blonde, quelle émotion... j'étouffe !!

 quoi de Ravannes, qui n'était plus amoureux, répondit assez brutalement :

«— Vous vous êtes trop gavée de choux rouges, ma grosse Gonêgondew

nir

P0I8ST. — TTP. s. LBJAT ET CIB.

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