‹ Défunt BrichetChapitre 4 sur 5 · I.*1DÉE D8 M. DE VIVONNB · texte numérisé non relu

I.*1DÉE D8 M. DE VIVONNB

lier. Mais au lieu de cet appel qu'il souhaitait, la voix de Maurice chantonna joyeuse à Tétage supérieur.

A co chant, Golard tressaillit douloureusement et d*une voix que scanda un sanglot, il murmura :

— Pourquoi n'aime-t-il plus ma bonne et malheureuse Pauline?

€k)lard avait sans doute dit à sa jeune maîtresse le but de son absence ; car, à son arrivée, elle courut à sa rencontre en lui demandant toute anxieuse :

— Eh bien?

— Le docteur Gardie n*est pas encore revenu de son voyage, répondit l'intendant, qui n'osait avouer à la jeune fille que celui qu'elle aimait ne songeait plus à elle.

Au moment où il lui faisait cette réponse, les yeux do Pauline s'étaient involontairement tournés vers la fenêtre et là-bas, au fond du jardin, elle aperçut Maurice qui entrait dans le pavillon de U^^ Brichet.

-— Pourquoi Golard me trompe-t-il ? se demanda-t-elle avec un serrement de cœur.

Mais, en voyant la figure attristée de son vieil ami , la jeune fille crut à sa bonne foi et pensa que Maurice, sous prétexte de voyage , n'avait pas voulu le recevoir.

106 ii6fuiit brighxt.

La curiosité de la femme qui aime fit, pour la première fois, mentir Pauline*

— Je irais aller chez Aurore savoir comment elle se porte aujourd'hui, dit-elle.

— - Vous trouTerez justement au payfllon M. de Badières, qui, après une très-courte visite à votre père, est allé saluer JA^ Brichet, répliqua Golard en laissant partijT la jeune fille.

Pauline avait cédé d'autant plus vite à Tenvie de voir Maurice qu'elle savait que M. de Badières et Aurore seraient présents. Le tôte-à-tète d*un rendez-vous aurvt efi&ayé sa timidité, mais son cœur la poussait sans crainte à une entrevue où elle arrivait quatrième.

Il faut croire que Tamour a réellement des a.iles et qu'il les prête à ceux qu'il mène, car Pauline traversa rapidement le jardin, sans rien voir ni entendre, et entra non moins vivement dans le pavillon.

En pénétrant dans le boudoir, la jeune fille poussa un cri d'eSiroi et son visage i déjà un peu coloré par la course , se teinta de tous les feux de la pudeur surprise*

Dans cette pièce oii elle comptait trouver trois personnes, elle se voyait subitement en présence de Maurice tout seul.

L*IDéfi VE 11. US vnroNNB. lOf

Mais son embarras fdt de bien courte durée» car anssitôt, derrière elle, des pas pressés firent craquer le sai«> ble de l'allée qui conduisait an pavillon, et sur le senil in bondoir parut M. de Badières, donnant le bras à Aurore, qui s'écria affectueusement :

— Paulinette, es*tu donc deveaue sourde et aveugle? Tu passes à côté de nous, sans nous voir, ni entendre que je t'appelle. Allons, viens m'embrasa er, m» mignonne.

Quand Gokid avait quitté Maurice, celui-ci avait laisse s*écouler quelques instants ; puis, comme s'il se repeur tait de n'avoir pas voulu comprendre l'intendant, il s^était dit tout àcoup :

— Il faut que je parle à Pauline. Oui, mais comment parvenir jusqu'à elle? Paibleu, je soigne W^^ Aurore, j'ai sauvé Bricbet et de Lozeril... Faisons une visite da médecin à ces tvois clients. •• j'aurai bien du malheur si je ne rencontre pas celle que je cherche.

Le hasard avait merveilleusement servi Maurice» En pénétrant dans le jardin, il avait aperçu, à dix pas, M™* Brichet et M. de Badières, causant sur un banc aux rayons de ce soleil de printemps qui ravivait la malade. Sur on geste gracieux d'Aurore^ qui & la fois lui indi-,

108 DÉPUMT BRIGHET,

quait le pavillon et le priait d'y attendre, le jeane homme était entré dans le boudoir.

Deux minutes après, Maurice voyait apparaître tout à coup celle qu'il souhaitait, sa Pauline aimée, qui, cou-

rant, avait passé, sans les voir, devant les deux causeurs assis sur le banc.

Sans les voir, disons-nous, et nous ajouterons aussi : sans les entendre, car la jeune ÛUe eût été fort surprise de ce dialogue qui lui aurait révélé le secret d'Aurore :

— Ma chère enfant, disait paternellement le magistrat à M'^" Brichet, l'aveu que vous m'avez fait est connu, depuis hier, d'une troisième personne.

Et sur le mouvement de terreur d'Aurore, le juge s'empressa d'ajouter :

— Oh! ne craignez rieni Celui-là est un vrai gentilhomme qui ne sait pas trahir un secret confié à son honneur. De plus, il tient dans sa main le sort de M. de Gambiac.

Tremblante, Aurore darda sur le juge ses deux beaux yeux.

— C'est Son Altesse Mgr le Régent de France, dit M. de Badières, qui coniprit cette muette question. Je

lui ai tout avouéi rinnoceiice du baroni son js^ciôce à

l'idée ÛB U. de VIV0NN6. 409

Totre réputation et la résolution que vous aviez prise de le sauver par un public aveu. Voici textuellement ce que m*a répondu le Régent :

— De Gambiac a agi en galant homme. A sa place^ j'eusse fait de même. Dites à celle qu'il a voulu sauver qu'elle ne rende pas inutile le dévouement du baron en se perdant par un scandale. Je me charge de sauver de Gambiac.

Aurore écoutait radieuse de joie.

Le juge continua :

— Voici ce qui a été résolu. On fera évader secrètement M. de Gambiac I qui gagnera l'étranger. Puis, en laissant croire le baron toujours prisonnier, on reculera son jugement aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour que les plus fins limiers de la police trouvent enfin celui qui a frappé ce de Lozeril maudit.

M°>* Brichet avait avidement recueilli chaque parole du magistrat. Quand il eut fini, malgré l'immense bonheur dont le salut du baron emplissait l'âme de la jeune femme, deux brûlantes larmes vinrent lai mouiller les yeux, et, de son cœur, monta à ses lèvres cette douloureuse phrase : ^

— • Je ne verrai plus Raoul! >-^

— Une fois Tassassin trouvé, M. de Gambiac pourra rentrer en France, ajouta le jug;e.

-^ Je ne verrai plus Raoul! répéta-'t^Ue désespéré«i«

— Souvenez-vous, madame* que vous avez juré d^étre toujours une épouse irréprochable, c^puya sévèrement

le magistrat*

A ce mox9ent» devant wx. » passait PauUuQ courant vers le pavillon. Après Tavoir inutilement appelée, le juge la suivit^ accompagné d* Aurore red^venue nmtrease d'elle-même.

Tels furent les faits qui, après rentrée du cbevalier à rhôtel du procureur, précédèrent te fameq^ souper auquel nous allons revenir.,

N'oublions pas d'ajouter que, avant Varrivée d'Aurore et du juge, si court qu'avait été le temps pendant lequel Maurice s'était trouvé seul avec M^'* Briçhet, U avait pourtant pu lui dire à la hâte :

— Pauline, je vous aime éperdûment^ Quoi qu'on vous dise ou qu'on vou3 fajsse,, aj[e2,c«aBanQe eaxooi qui veille sur vous.

L'IDÉB DS M. OS VIVONNS. Ili

TI

Âpfès avoir souhaité ono heureuse Buit d'orgie aux deax rivaux qui Tavaient accompagaé îw[tt*am seuil de •on appartementi l^ichsi Tsnail à peine de ft*eufermer ehes lui, que Fouquier »*éona :

— Allons, chevalier, vite à taUe l Lee amis nous attendent là-haut.

Au lieu de répendre à Tq^l du capitaine^ de Lozexil resta un moment en arrèi devant cette porte close, parut réfléchir, puis partit â*un éclat de rire*

-— Qu'est-ce donc qui vous rend si gai? dit Annibal, en 88 retournant «or l'escalier qu'il avait déjà en partie esealadé*

•-> Je faisais une réfl(^on«

-» Laquelle, eheraœi?

«—Oh! oh! c'est btea indiscret ce que vous demandez

là, fit le cheveli^ moqueur.

119 DÊPUNT BRICBBT.

~- Mettons que je n'aie rien dit, répliqua sèchement Annibali qnl, comprenant que de Lozerii ne voulait pas parler, continna de monter l'étage.

Le couvert avait été dressé dans une pièce s'ouvrantà droite de la chambre à coucher du capitaine, Pour s'éviter la présence des domestiques, ces indiscrets écouteurs, Fouquier avait tout fait mettre à l'avance ^ur la table, autour de laquelle se tenaient déjà quatre grands drôles affamés et impatients.

L'entrée du capitaine fut saluée d'un joyeux grognement, qui s'arrêta net à la vue de de Lozerii, que le quatuor ne connaissait pas.

- Messieurs, je vous présente le chevalier de Lozerii... un bon ennemi à moi^ avec lequel je vais rire et boire... en att^dant mieux, pron<mça Fouquier, sourdement irrité par la scène de l'escalier*

A cette présentation,grosse de menaces, les invités examinèrent curieusement de Lozéril, qui avait conservé son air souriant. Tous, paratt-il, avaient une haute opinion de l'adresse d'Ânnibal, car, dans le quadruple regard qui se dirigea sur le chevalier, se lisait une même expression qui semblait chanter le De profundis.

Loin d'être ému par ce début, le jeune homme se fil le

L'iDÈI DB m. OB VIVONRB. 113

jlxï8 aimable pour salaer les coiiTives en leur disant :

— Le plaisir d'être en si channante compagnie m*a fiiit accepter Tintitation dn capitaine, ayec lequel, conune il vous l'annonce, je suis en compte.

— Bon ! fit Annibal, maintenant, de Lozeril, mettei- ^ous là et buvons frais en attendant le prochain plaisir de nous couper la gorge. Vous, messieurs, je crois parfaitement inutile de vous encourager à bien faire.

Et, de fait, les compagnons de Fouquier étaient de rudes gaillards qui n'avaient pas besoin d*ètre encouragés. Ils y allaient d'eux-mêmes. Si leur moralité était M\Ae, ils possédaient en revanche un estomac robuste et un solide cerveau que n'effarouchaient pas les gros morceaux et le nombre des bouteilles à vider. Aussi la première heure f at-elle autant silencieuse que le pouvait permettre le bruit des gobelets et des mâchoires, qui fonctionnaient avec un remarquable entrain.

Cîontre Annibal et ses compères, qui, tous, conservaient la visière nette après leur cinquième bouteille, de Loze* ril était-il de force à lutter? On aurait pu le croire au commencement, car le chevalier répondait à toutes les rasades de Fouquier. Assis en face l'un de l'autre, les deux ennemis ne pouvaient se tricher d'un seul verre.

114 oiFUirr brighit,

MalhenretiMnient pour de Lozerîl, un long exercice, & la bouteille eooune à Tescrime, rendait Ânnîbal de beaucoup sapérleur k son adversaire^

— Toi, tu n'iras pas loin maintenant! se dit bientôt le capitaine, en voyant FœU de son invité papillotera sa troisième fiole.

Peu à peu, le cbevalier devint bruyant et loquace. Dans sa bouche empâtée, la parole se fit diffuse sur la langue épaissie.

-* Un homme à la mer! cria son voisin, tout dédaigneux pour un si piètre buveur.

De Lozeril avait Fivresse vaniteuse,

— De quoi t fit-il; vouiea-vous dire que je suis gris ?

— Peu s'en faut, chevalier, répliqua l'autre » auquel un signe du capitaine avait commandé d'exciter son homme. J'ai connu des jeunes filles qui étaient comme ça, sans en avoir ni plus ni moins bu.

Gomme le commun des ivrognes, de Lozeril avait la rage des défis.

--< Je bois mieux que toi, grand singe 1 s'écria-t^il; je te parie que j'avale successivement trois bouteilles ayant que tu aies pu seulement en boire deux .

ïottt en parlant, le jeune hommQ s*était levé pour sq

l'idéb fis V, OB tnfoimB. 1 tS

diriger verâ une crMenee où se dressait tont un monde de bouteilles de réserve. Mais, à son premier pas, il tré^ bttcha et retomba lourdement sur sa chaise.

— Il est plein comme une outre, se dit le capitaine, qui, en connaisseur expert, avait attentivement étudié les successives phases de l'ivresse de son ennemi.

Après son malenoôntreux essai, de Lozeril était resté a£BBdJssé sur son siège, les bras pendants, la tête sur la poitrine, mAohonnant d'inintelligibles paroles. Les fumées du vin, qui avaient envahi le cerveau , livraient à Ânnîbal le chevalier sans défense.

— Faut faire coucher Tenfant, il est incapable d6 réunir deux idées, ajouta le voisin.

— ^ J'ai mes idées plus nettes que les tiennes, ivrogne 1 faurla encore de Loeerîl; demande-moi ce que tu voudras, tu verras si je ne te réponds pas, mauvais sac à vin!!l

Le capitaine profita de l'occasion que lui offirait le ieune homme aviné.

-^ Dites^done, deLoseril, pourquoi riiez* vous tant, il y a deux heures, devant la porte de Brichet?

Le vin avait été toute prudence au chevalier. A cette question , il retrouva un rire lourd et niais et bégaya :

— Ah! oui, j'en ris encore. Voici la chose. Je me

116 DÉFUNT BRIGBET,

méfie de toi... Tu te méfies de moi... nous nous sarveillons Yua et l'autre... Alors je me disais que ce serait drôle ai, pendant que nous sommes ici, l'oiseau s'envolait tout seul.

— » Tonnerre I il a raison! [se dit vivement Ânnibal tout ému.

Avec cette capricieuse fantaisie des pochards qui passent d'un sujet & un autre, de Lozeril avait déjà oubtié ce qu'il venait de dire et balbutiait maintenant :

•— Je veux aller me coucher, moi! j'ai la tête qui me craque. Quand j'aurai dormi deux minutes, je reviendrai boire.

— Le fait est qu'il serait mieux dans son lit. U va nous ennuyer toute la nuit. Nous aurions plus court de le porter dans sa chambre/ proposa le voisin du chevalier.

— Oui, portons-le dans sa chambre, ajouta un autre qui se leva pour prêter son aide.

Mais chez le capitaine veillait un vieux fonds de prudence qui lui disait de toujours garder son ennemi sous la main.

— Bast! fît-il, à quoi bon le déménager? A cette heure, tout le monde dort. Pendant le trajet, il n'a

l'id6e de m. db vnromiB, 117

qa'l beugler pour mettre l'hôtel sens dessus dessous,

— Nous ne pouvons pas le tenir ainsi, toute la nuit, chavirant à droite et à gauche sur nous, dit le voisin qui retenait de la main le jeune homme s*inclinant vers lui.

— Il me vient une idée 1 proposa un convive ; si on le portait à côté.., dans la chambre à coucher du capitaine... nous rétendrions sur le lit.

— Soit 1 fit Annibal, acquiesçant à ce moyen qui lui laissait le jeune homme sous sa surveillance.

On souleva de Lozeril, maintenant endormi , et on le porta au lit de Fouquier^ sur lequel il tomba comme une masse.

Le vin, dit-on, rend l'âme bonne : un des buveurs fit cette réflexion :

— La pièce est froide, le pauvre diable se réveillera gelé. Entortillons-le dans ce manteau.

Et il montrait le vêtement de Fouquier qui 8*étalait sur ube chaise à côté du lit. L'ivrogne fut aussitôt roulé dans ce large manteau, sous lequel il disparut complètement. ,

Puis on revint se mettre à table.

Mais, depuis les paroles de de Lozeril , la crainte s'était glissée dans Tesprit d*Ânnibal.

118 BÊFUNT BRIGHET.

— n fant pourtant que je m'assure 8l Bricbet ne songe pas à filer. . . ainsi que le chevalier Ta conté tout à l*heure, pensait-il tout inquiet.

Cinq minutes après, il se leva de table en disant à ses convives :

— Je me méfie toujours des caprices d'ivrogne. Le nôtre n*a qu'à se réveiller et à vouloir regagner sa chambre en faisant baccbanal dans la maison. Par prudence, je vais donner un tour de clef à ma porte d'entrée.

Et le capitaine retourna dans sa chambre à coucher. Par la porte, qu*il avait laissée légèrement entrebâillée, le mince filet de lumière qui arrivait de la salle du festin dissipait un peu Tobscurité de la pièce et laissait voir la masse sombre étendue sur le lit.

Ânnibal s'en approcha doucement et écouta.

— Il dort! se dit-il en entendant un léger ronflement qui sortait du manteau.

Sur de n'être pas espionné, il gagna, sur la pointe da pied, Fangle où se trouvait la porte secrète de la boiserie, en fit jouer le ressort et s'engagea dans l'escalier. Avec les mêmes précautions de silence, il déboucha dans le grand salon.

Croyant s'être bien enfermé chez lui, Brichet avait

l'idés db m« de vitonnb. 119

misse grande ouverte la porte de sa chambre à coucher encore éclairée.

D*un coin du salon, Annibal Tit le procureur, en chemise^ occupé à retirer ses bas.

— Bon, se dit^il, il aura passé le temps à lire, parce que notre bruit de là-haut le tenait éveillé. Maintehant qu'il sent le sommeil arriver impérieux, le bonhomme va se coucher.

Et, toat rassuré, le capitaine remonta l'escalier, fermi^t les portes après soi. Par précaution, en rentrant chez lui. il vint encore écouter le ronflement de de Lo« seril, qui dormait toujours comme un bienheureux^ sous son manteau.

— Là, voilà chose faite, notre ivrogne ne pourra, s'a s'éveilloi «lier faire du tapage par les escaliers, annonça Fonquier à ses convives en reparaissant.

8oa expédition avait à peine duré trois ttiinutes et, eût^e été plus longue, que ses invités^ tout à leurs bouteilles, ne s'en seraient pas même préoc** cupés.

Aussi le bon Annibal était-il gai, heureux, parfaitement satisfait d'être au monde. Après Teffroyable in* quiétude que loi atait donnée de Loaeri) an sujet de Bri*

120 DéFUMT BEIGHET. ,, T

chet, maintenant qu'il était tranquille, il pouvait boire à cœur joie.

£t, dame! il but si bien, si ferme, si longtemps, qu*il finit par boire seul, attendu que ses convives ronflaient ' déjà sous la table quand il n*était encore qu'un peu rond«

Alors, dans son cerveau légèrement échauffé, remonta, bien faible pourtant, son inquiétude première.

— - Trop de précaution n*a jamais nui, se dit-il. Une seconde fois, assurons-nous si le bonhomme est toujours en bas.

Il rentra dans la chambre voisine. Son premier regard fut pour le lit, sur lequel gisait toujours la sombre masse, et il murmura gaiement :

— Jouis de ton reste, mon garçon. En remontant ici, je te porterai sous la table pour achever ton somme^ à c6té des autres... attendu que j'ai besoin de mon lit.

Annibal avait directement marché vers la porte masquée, n appuya la main sur le secret, qui resta immobile.

— Qu'est-ce cela? dit-il surpris. Le ressort ne joue plus ! On dirait que, de l'autre côté, on a mis dans la ferrure un corps quelconque qui l'empêche de fonctionner*

L*IOéE DE ir. DE YIVONME. }2i

Il Ht une seconde tentative tout aussi infructueuse.

Tout à coup un soupçon traversa la pensée du capitaine, qui bondit vers le lit et en souleva le manteau gonflé.

De Lozeril n'était plus làl ' ; v

 sa place étaient amassés quatre superbes coussins empruntés aux fauteuils voisins.

Une immense colère, mais froide et implacable, 8*em* para d'Annibal en se reconnaissant joué.

-— Il n'était pas plus ivre qu*un canard, et je lui ai, moi-même, appris le secret de cet escalier par lequel il a rejoint Brichet, gronda le colosse sombre et terrible.

Les faits parlaient trop d'eux-mêmes pour que le capitaine fût longtemps à deviner les plus petits détails de la vérité. De Lozeril avait feint l'ivresse et, sous le manteau, épiant Ânnibal qui le croyait endormi, il l'avait va ouvrir l'issue dérobée et descendre cbez Brichet. G'étaii donc après le retour de Fouquier, et pendant que celuici buvait avec ses amis, que le chevalier s'était à son tour engagé dans la communication découverte, non sans avoir d'abord pris la double précaution, et d'entasser les coussins sous le manteau pour faire croire à sa présence sur

le lit, et d* entraver le ressort de la porte secrète afin qu*on ne pût le faire jouer derrière lui.

Bien certain que son ennemi avait rejoint Brichet, le capitaine se posa cette question :

— Depuis combien de temps t

Il était remonté de sa visite chez le procureur à une beure après minuit, et Thorloge de l'église Saint-Louis venait de tinter cinq heures du matin. C'était donc un laps de quatre heures dont le chevalier avait dû profiter,

— Peut-être sont-ils déjà bien loin! se dit Annibal on tordant sa moustache d'une main convulsive.

Pour savoir à quoi s'en tenir sur ce sujet, îa première chose était donc de descendre chez Brichet. Le ressort immobilisé empêchait de s*y rendre par la communication dérobée. Il est vrai de dire que le colosse, d'un seul coup d'épaule, pouvait jeter la porte en dedans , mais la prudence lui dictait d'éntet le bruit autant qu'il serait possible.

Restait donc la ressource d^aller, par lé grand escalier de Thôtel, s'assurer si la porte extérieure de l'appartement de Brichet était ouverte. Dans la précipitation du départ, les deux fugitifs pouvaient avoir négligé la précaution de la refermer à clef.

L*IDÉB DE H. DE VIVONNE. \Td

^- 81 elle s'ouvrean bouton, mon affaire est bâclëe... les oiseaux auront pris leur vol, pensa le capitaine, qui, après s'être muni d'un bougeoir, sortit sur le carré c^ commença de descendre l'étage.

— Qu^ est-ce cela? fit-il tout à coup en «'arrêtant 5 mi-hauteur.

En effet, au-dessous de lui, sur le carré de Brichet, se dessinait une sorte de silhouette que la faible lumière du bougeoir, impuissante à dissiper complètement l'obscurité de l'escalier, permettait seulement, à cette distance, d'apercevoir, sans en laisser connaître la nature.

Fouquier continua sa descente.

Au bruit des pas, Tombre se remua â*abord, puis se redressa vivement. Mais avant qu'elle pût quitter la place, Annibal, qui s'était précipité, l'atteignit et la saisit do sa Tigoureuse poigne.

A la lueur de la bougie, 1q capitaine étonné reconnut le vieux Golard, encore mal réveillé.

— Tiens ! dit-il, que fais-tu donc là, bonhomme, dor» mant sur les marches à pareille heure, au lieu d'ôUe oouché dans ton lit?

— J'attendais, capitaine.

*— Qui ou quoi?

!%4 DÉFUNT B&ICHBT.

— Le départ de vos invités, pour refermer derrière eux la porte de l'hôtel. De plus , vous ou ces messieurs pouviez avoir besoin d'un service quelconque et il fallait bien que quelqu'un veillât pour vous le rendre,

Annibal connaissait trop la méticuleuse conscience que rintendant apportait à ses devoirs pour ne pas accepter cette réponse.

Mais comme, tout en causant, il avait machinalement avancé d*un pas, il sentit tout à coup une légère résistance se produire sur son genou et il abaissa la lumière pour s'en rendre compte.

— Ah ! çà, fit-il, tu as donc le sommeil bien agité, mon garçon, puisque tu t'attaches ainsi pour ne pas dé« gringoler par l'escalier?

Et^ tout en parlant, Annibal montrait une ficelle qui» entourant le poignet de Golard, allait se relier par l'autre bout au bouton de la porte de lappartement de Brichet.

Loin de se troubler, l'intendant se prit à sourire en demandant :

— Est-ce que vous désirez une explication de cetta ficelle, capitaine?

— Sans être troo curieux, je serais pourtant fort heu* rcux de l'euteadro.

l'idée de M« OB \IVONIfB. 125

-*- Oh! c*est bien simple, jugez-en. Gomme je me sais dormeur, je m'étais attaché au poignet cette ficelle qui, tendue à travers l'escalier, m'aurait réveillé quand elle aurait été heurtée par un de vos invités se retirant. Je ne risquais pas ainsi de manquer à mon devoir de l'accompagner.

— Ouais I fitÂnnibal, c'est très-ingénieux; je t'en fais mon compliment, Golard.

-— Vous le voyez, c'est bien simple!

— Oui, ingénieux et simple... comme toutes les gran des découvertes, mon garçon. Ton idée est d'autant plus remarquable qu'elle peut s'appliquer à deux usages.

— Quel est le second? demanda le serviteur d'un air de paifaite ignorance.

— Gomment, tune t'en doutes pas?

-^ Pas le moins du monde.

— G'estdonc au hasard... sans intention... que tu attaches l'autre bout de ta ficelle au bouton de la porte de Brichet? appuya Annibal d'un ton moqueur

— Sans intention, comme vous le dites. J'ai pris la première saillie qui s'est rencontrée sous ma main... et

il s'est trouvé que c'était ce pouton, répliqua iogënu-»

ment le majordome.

i?b DËPUNT BRIGHET.

— Toi, finaud, tu fais trop la bôtc; tu ii*auras pas de son, pensa Fouquier.

Et il reprit à haute voix :

— Vrai? tu n'as pas songé que cette porte se développe en dedans et que, si quelqu'un l'ouvrait pour sroptir de l'appartement, cela tendrait la ficelle et te tirerait le poignet de si rude manière qu'il te faudrait bien t'éveillerpour voir ce sortant?

— Je n'y avais pas pensé, dit Golard. Et puis , qui voulez-vous qui sorte, la nuit, de chez mon maître?

— Brichet lui-môme... par exemple...

Golard eut un second sourire.

— Fin ce cas, fit-il , mon maître n'a pas bougé, cette nuit, car je puis vous garantir que cette porte ne s'est pas ouverte depuis que je suis à attendre le départ dé vos invités.

— Et depuis quand es-tu ici?

•«- Depuis minuit.

Cette réponse donna un frisson de joie au capitaine. Le plus tôt que le chevalier avait pu s'échapper, c'était

à une heure après minuit. Donc il était encore chez Brichet, puisque Golard n'avait vu sortir personne. Il reprit d'un ton affectueux :

l'idéb db m. de vivomnb. 127

— Allons , va te coucher, mon brave. Une veille est toujours fatigante à ton ftge... et celle-ci est inutile, attendu que mes invités ne sont pas près de se retirer. Il nous reste à vider de nombreuses bouteilles, qui nous conduiront très-avant dans la matinée.

Et Ânnibal se mit à remonter son second étage en répétant :

— Va te coucher, mon brave.

— Ce n'est pas de refus ; bonsoir et merci, capitaine, répondit Golard , qui, de son côté , descendit le premier étage.

Arrivé chez lui , Fouquier ferma sa porte assez fort pour être entendu de l'intendant; puis, aussitôt, en même temps qu'il soufflait sa bougie, il la rouvrit bien doucement, et, dans l'obscurité, il revint se pencher sur la rampe de l'escalier et écouta.

Au lieu de s'éteindre peu à peu dans Téloignement, le bruit des pas de Golard, qui s'en allait, s'était subite* * ment arrêté. Bientôt un frôlement, d'abord presque imperceptible, mais qui se fit plus distinct en se rappro*chant, parvint à l'oreille d'Annibal au guet.

— Je m'en doutais , se dit-il , le bonhomme revient en tapinois reprendre sa faction devant la porte de

128 DÉFUNT BRIGHET.

Orichet. Quelle mouche l'a donc piqué celte nuit?

En parlant ainsi, Fouquier ne se doutait guère que, dans les seize précédentes nuits, Golard avait monté une pareille garde devant la porte du procureur. Grâce à son idée de la ficelle , l'intendant pouvait 8*endormir sur la marche de l'escalier avec la certitude d'être réveillé & temps par celui qui tenterait de sortir.

Tout fort buveur qu'était Ânnibal, les bouteilles vidées par lui, en lui laissant les idées nettes, avaient sans doute un peu nui à sa légèreté, car, si doucement qu'il s'y prit pour entrer chez lui, Golard eut l'éveil de sa manœuvre.

— - Le soudard a épié mon retour, pensa- t-il. An lieu des rires et des chants^ le silence s'est fait là-haut, et pendant que ces dignes compagnons cuvent sans doute leur vin, il se promène par les escaliers et vient inspecter cette porte... J'ai vu sa joie quand il a appris que personne n'était sorti... Que s'cst-il donc passé entre ces misérables? Sera-ce enfin cette nuit qu'ils se déchireront?

Et le vieillard, se rasseyant sur le degré, attendit, silencieux, dans l'obscurité.

Gomme la hôte féroce qui, après avoir un instant va

l'idêb de m. ob vivonhb. iï,^

ta proie lai échapper, la retrouve à portée de sa griffe, le capitaine éprouvait une terrible satisfaction.

— Je tiens de Lozeril t II est pincé dans un vrai traquenard. Mon sot aurait dû s*enfuir... quitte à se débarrasser sans bruit de Golard, s*il s'opposait à son passage... Mais non, cet imbécile de chevalier a cru avoir du temps devant lui... H s'imagine qu'à cette heure le yuk m'a couché près de ces brutes qui dormenti à c6té, sous la table.

A ce moment un soupçon traversa la satisfiaction da capitaine.

— Mais, en quatre heures, de Lozeril avait un temps bien suffisant pour déterminer Brichet à fuir avec son sac. Pourquoi n'ont-ils pas encore essayé de sortir?... £st-ce qu'ils auraient pris le chemin de la fenêtre?... l'étage est un peu haut, mais de Lozeril est souple et leste, il...

Fouquier s'arrêta tout tressaillant. Il venait de se dire que ce saut par la fenêtre, que pouvait exécuter un jeune homme tel que le chevalier, était impossible à un vieillard comme Brichet.

Chez le capitaine, la pensée ne s'amusait pas aux détails, elle allait droit au but. Aussi, en songeant que»

130 i)é?uifr BftiCHEf.

âepnts quatre heares, on n'avait pas bcmgS cbez te pr^ cureur, son exclamation fut celle-ci :

— Tonnerre! Pour éviter une mitorse au tieur en le faisant sauter, de Lozeril a*t-il jugé bon de Tassasslnet? Alors il court les champs avec le magot pendant que Golard, qui veille sur les millions de son maître chéri^ bc morfond devant la porte fermée.

L'égoîsme vint troubler Fesprit logique de Pouqnier, qui s'écria tout penaud :

— Me voilà dans de jolis draps, mol î Avec ma fichue réputation, la justice va encore me fourrer dans oetle mésarenture de mon gendre.

Le plus court eût été de réveiller les buveurs et d'eil foire les témoins de la fuite du chevalier el des suites qu'elle avait pu avoir. Mats comme, avant tout, Annibal était un gaillard prudent^ il se dit qu'avant de mettre les gens dans la confidence il fallait d'abord s'aseurer

si le ^s en valait la peine.

— Après tout^ je fais peut-être de Lozeril plus malia

qu'il n'est... Le sage se trompe sept fois par jour..* il m'est bien permis de me tromper une petite fois..« noi qai suis loia d'être un sage!

fit, sur ce4te réflexion pleine de modestie, il se raj^

l'idéb os m. db yivonne. 131

procbà de la porte masquée et essaya encore d'en faire jouer le secret. Dans sa précédente tentative, il avait craint, le bruit, cette fois il fut moins réservé, mais le ressort resta immobile.

— » Allons, il me faut employer les grands moyens, dit-il.

Il appuya l'épaule sur la boiserie et, d*une seule poussée, il enfonça la porte, qu'il rattrapa au vol assez à temps pour Tempôcher de bruyamment claquer sur la muraille.

— Ça s'est passé plus doucement que je Tespêrais, et, ai la porte du salon est fermée, on n*aura pu entendre grand'cbose, murmura le colosse satisfait.

Dans le ressort (ce qui Tempôcbait de fonctionner), était engagé le poignard du chevalier, dont Annibal s'empara en riant :

— C'est toujours une arme de moins pour ce pauvre de Lozeril, si mon bonheur veut que je le rencontre en bajs pour régler notre petit compte.

Fouquier alla d'abord donner un dernier regard aux ivrognes qui ronflaient à côté.

— Le canon ne le» réveillerait pas. On peut s'occu* per de ses afiEaires de famille saoa crainte qu'ils n'y fourrent le nezé

13% DÊFUMV BRIGHEf.

Puis, toujours dans Tespoir de régler son petit compte avec de Lozeril, il revint détacher sa lourde rapière du clou auquel il Tavait pendue et il mit le pied sur la marche de l'étroit escalier en murmurant :

— Voyons si, décidément» je suis un infortuné beaupère privé de son gendre bien*aimé.

Annibal descendit gravement, à pas comptes, en homme comprenant qu'il va droit à un danger sérieux.

De Lozeril s'était sans doute cru suffisamment protégé par l'entrave mise à l'ouverture supérieure, car la porte d'en bas s'ouvrit facilement et roula silencieuse sous la main du capitaine, qui, mimobile et l'oreille tendue, resta un moment sur la dernière marche.

-— Mes deux lapins sont encore au terrier I murmurat-il vivement.

Rien ne saurait peindre la joie qui venait d'envahir le cœur de Fouquier, quiaind il avait entendu le bruit de deux voix qui causaient. Il était maintenant certain, non-seulement que Brichet n'avait pas été assassiné ni volé do ses millions, mais encore que de Lozeril était là, en son pouvoir, à la longueur de sa rapière.

L'iDÊB DB m. dis VlVOlfNR. 133

n tint lentement son arme du fonrrean, et, la lame au poing, il s'avança en assourdissant sa marche.

Encore dans Tombre du salon, il s*arrèta tout surpris à la Yue du spectacle qui s'oflrait à lui dans l'encadrement de la porte ouverte.

— - Ah çà! se dit-il, de Lozeril est donc descendu si

vite après moi que Brichet n'a pas eu le temps de se

coucher?

* En effet, le lit qu'il apercevait au fond s oflhiit à lui,

non défait, et sans aucun affaissement sous le poids du

corps.

Or, quand Ânnibal était venu pour épier le procureur, il l'avait vu en chemise, retirant ses bas, bref, à trois secondes près de se coucher; maintenant il le retrouvait tout vêtu, à côté de son lit intact.

Le chevalier était-il donc arrivé si promptement après Ânnibal que le procureur n'avait pas môme eu le temps d'entrer sous ses couvertures? La chose était matériellement impossible, car, pendant que le capitaine remontait l'escalier, Brichet aurait vingt fois pu faire l'unique pas qui le séparait de son lit et s'y étendre.

4près ce problème, un autre se présenta aussitôt à l'esprit de Fouquier. Le procureur, qu'il avait vu à peu ToMe IL 8

134 ôéFuHT BUtemEf.

près nu, 8*offratt maintenant k Ini Cdinplétâiàént ooitubië.

De Lozcfil Tavait-il îotté de se têtir?

 la vue de son gendre tmit habillé, leeapitaiild m demanda instantanément !

— Qu'a-t-il doiïc de changé f

Un trés-eourt examen Itli expli<}tiâ eetle ptem^re surprise de l*œil. Au lieu du sévère yéicament noir qui lai était habituel, Brichet portait un habillement gris d'une ditférente coupe, âa perruque ordinaire , k la mode de tous les gens de loi de Tépoquô, avait fait place à un postiche moins long, moins touffu, qui modifiait la pbysidnomie du procureur. Ses pieds, habitués tux souliers plats , étaient enfermés , k cette heure , dans des bottes fortes, munies^ d^éperonsr.

En un mot, c*était bien Bricbeti mais changé d*allures et de forme, Brichet dans un costume que Foii^aier ne lui avart jamais vu ni même soupçonné, car il jurait tcop avec les graves «t lourdes manière» de l'ex^rocureur.

La vue des éperons fut «ne subite révélation ponr le capitaine.

— Sacrebleuî je devine! se dit-il. Quand j'ai vu lo bonhomme déshabiUé| ce A'était pas pour se coacher«

L*IDéB DB H. DE ViVONNE. 19b

il changeait de costume afin de filer au large... dèê que Lozeril l'aurait rejoint.

Malgré lui , Annibal se prit à sourire à l*idée du procureur enfourchant un cheval, lui qui avait avoué n'être jamais parvenu, dans son précédent voyage, i se tenir en équilibre sur un âne. Mais la eourte gaieté du capitaine fut étouffée par cette sérieuse réflexion ;

— An lieu de décamper à la hÂte, pourquoi oQt*ils donc perdu leur temps à causer. . . et de quoi» diable ! peuvent-ils parler?

n fit trois pas plus avant pour se rapprocher des deux hommes, dont la voix lui arrivait en un fort murmure, sans lui apporter aucune parole distincte.

De Lozeril et Brichet étaient séparés par une table, devant laquelle ils s'étaient assis. Le chevalier se montrait de dos à Fouquier, qui, en revanche, voyait bien de face le procureur, un peu blême, et dont le regard brillait d'une expression que le capitaine ne lui avait jamais connue.

— Est-ce le changement de perruque qui produit cet effet sur sa figure ordinairement niaise , mais mon gendre, en C0 moment, à tout l'air d'un chat-tigre ? pensa Annibal.

Maintenant, plus près des causeurs, le capitaine pou*

186 OlBPUNT BRIGHET. ^

miit entendre. Aussi arriva & son oreille cette qaestlon dn chevalier :

— Nous brûlons cette paperasse, n'est-ce pas, c*est convenu?

*- Brûlez, fit sèchement Brichet.

La lueur qui éclairait la chambre, en se faisant tenta coup plus vive, prouva que de Lozeril venait d'allumer un papier à la bougie posée sur la table.

Après quelques secondes de silence, pendant lesquelles s'était opérée la combustion, la voix de Lozeril re« prit sur iin ton moqueur :

— Là ! voici Taffiiire de cette brute d'Annibal coulée à fond.

~- Ahl il parait que ce cher ami s'occupe de moi... à charge de revanche, mon garçon I se dit le capitaine, dont les doigts étreignirent nerveusement la poignée de sa rapière.

Avec un accent d'indicible convoitise, de Lozeril fit alors entendre ces mots :

— Maintenant, partageons!!!

A quoi Brichet répondit d'un timbre rauque, qui trahissait une immense rage contenue :

— Oui, partageons.

L*IDÉB OB M. DB VIVOMNE. I3T

~ Un partage! c*est le vrai momeat de me mtter l leurs ébals, penaa le capitaine.

vu

Et il 8*avança vers la table.

Mais, avant de continuer le récit de cette seine, nous devons à nos lecteurs l'explication des divers incidents qui l'avaient amenée.

Gomme on le sait , de Lozeril, sous son manteau, ne dormait pas quand Annibal était descendu la première fois chez Brichet.

Tout en continuant de ronfler, il avait épié le capitaine et l'avait vu disparaître dans l'escalier secret.

— Bon, me voici renseigné sur cette communication dont je soupçonnais l'existence, se dit-U joyeux.

D eut d'abord la pensée de s'engager à la suite d' An-

X3i DÉFUNT BRIGHfiT.

nibal| mais la prudence lui conseilla heureusement d'at* tendre; car son ennemi reparut aussitôt, traversa la chambre et alla s'attabler avec ses amis.

En une seconde de Lozeril fut debout. 11 entassa, sous le manteau, les coussins qui devaient faire croire à sa présence et marcha vers la porte. A la même hauteur oi^ il avait vu se placer la main du capitaine, il posa la sienne et rencontra le ressort dont ses doigts habiles surent prestement trouver le secret.

Bientôt il arrivait au salon , après s*ôtre assuré con- .tre une surprise avec son poignard fiché dans la ferrure de la porte d*en haut.

Que venait-il faire chez Brichet?

De Lozeril u*en savait encore rien , mais son espri aventureux avait flairé un coup à faire. Depuis la con* fidençe 4e Golard^ ^ui lui, avait inspiré la crainte du départ de Brichet, de Lozeril avait çai^s cesse pensé ai;} millions que le procureur emporterait a^eç lui^

Pe ces millions faisait pç^'tie la dot dç^ Pauline.

Brichet 8*étaU joué de lui gjçl feignant de Tacceptei QQXQme çendrO;, ^qvx le laisser ensuite en butte ^ la risée de tQus. 11 ne $e souciait nullement de Pauline ^^ 4<;QnvQiWit ladQt.,. çt il l^li» faUaiti qua^d vç^im^

l'idée D6 m. BB VIirONNB. 189

Alors que le proeareur avait insisté» le matin, pour les réunir, Annihal et lui , en ce nocturne souper, le jeune homme s^étalt aussitôt dit que Brichet songeait à se mé* nager la liberté de s'enfuir cette nuit.

Chez lui ht pensée de tous les instants était devenue celle-ci :

— Que Brichet s*en aille, s'il le désire : mais quand j*aurai palpé la dot... Jusqu'à ce moment -là, je lui fei^ m^-ai la route.

Au lieu de se rassurer tant vite, si le capitaine étai^ resté un peu plus longtemps à observer Briçbet, il eût été aussi étonné que le fut de Lozeril , qui Tavait remplacé en son espionnage.

— Il va se coucher, s'était dit Annibal.

La réflexion du chevalier fut diamétralement contraire.

— Le voici qui se relève, pensa de Loieril.

Car Brichet, que Fouquier avait vu se déshahillei cinq minutes auparavant, était en train de se vêtir maintenant que le chevalier le guettait.

I4U DÉFUNT IIBIOUBT.

— - Quels singuliers effets endo8se*t-il aonc ? marmoFS de Lozeril, qui, c(Jinme Ânnibal devait le faire à son tour, remarqua cet habillement si peu en rapport avec la tenue habituelle du procureur.

Pour les mettre, Brichet, une à une, tirait les diverses pièces de son costume du fond d'une armoire, où élies étaient enfonieSi comme cachées sous un amas d*aatree vêtements.

A mesure que sa toilette se complétait, il se regardait en riant dans xm miroir et murmurait à mi-voix :

— Gomme autrefois!... il y a longtemps que je ne m*étai8 vu dans ce costume...

— C'est sans doute avec ces mêmes habits qu'il a ja* dis décampé une première fois, pensa de Lozeril, cherchant k s'expliquer le monologue de Brichet.

— Je n'ai pas engraissé d'une once... la vie de chanoine ne me profite pas, continua le bonhomme en fermant la ceinture de son haut-de-chausses.

Puis il ajouta, en se dirigeant vers l'armoire oii il pre* nait ses habits :

— Passons à la veste.

En la tirant à lui, deux objets lourds tombèrent des poches.

L'iOÊB JDB m. de VIVONNB. 141

-^ Tiens! c*estPif et Paf; jo les avais donc laissés dans ma veste, dit leprocurear^ qui, se baissant» ramassa les deux objets si singulièrement nommés, dans les* quels de LozeriV reconnut aussitôt des pistolets.

— Pour un procureur, il s'entend bien à manier les armes à feu, remarqua le chevalier, qui voyait Brichet en faire craquer les batteries en vrai praticien.

En examinant Pif et Paf, un gros soupir vint au bon* honmie, qui les posa sur la table, en marmottant tout mélancolique :

— - Âh! mes fidèles amis, votre bon vieux temps est passé !

— Est-ce que jadis, dans son étude, il traitait avec ses clients le pistolet au poing? se demanda le chevalier en entendant cette réflexion dictée par le regret.

Enfin Brichet eut fini sa toUette.

— Songeons maintenant au sérieux, pronon(a-t«il gaiement.

De Lozerîl le vit fouiller dans un solide bahut dont il tira un lourd portefeuille.

— Les millions ! oui, c*est le sérieux! pensa le chevalier, qui, du premier coup, en avait deviné le contenu et eut bien de la peine à éioofier le cri d*avide cou-

\%% DEFUNT BRIGHIT.

Toitise qui lui monta au gosier à la vue un portefeuille.

«^ Qu'est-ce qu'il lui prend? se dit-il vivement et tout ébahi.

Brichet, l'œil allumé, les doigts crispés sur le cuir» embrassait le portefeuille fiévreusement, tout en poussant de petits cris d'une frénétique joie. H semblait être devenu ton subitement et prodiguait les plus doux noms à M paquet en le berçant comme un marmot en bas Age.

— Diable I il chérit tendrement son magot. H aura une ru4e peine à me lâcher la dot de sa fille! raisonna de Lozeril, surpris de ce délire.

Peu à peu Briohet se calma.

«■- Logeons Fenfant, dit-il.

Il ouvrit sa veste, étala le portefeuille sur sa poitrine et reboatonha son vêtement, qui, avec cette richissime doublure, se referma tout gonflé.

Le procureur partit d'un éclat de rire en apercevant, dans le miroir, son factice embonpoint.

— Et moi qui disais n'avoir pas engraissé ici f bé* gaya«t*il en son joyeux spasme.

Il promena un regard autour de la chambre, comme pour i^i adi'4^4¥u: m^u doriiier adieu, puis il prononça :

L*IDé« 0ft ir. ilË tItOKNE. 141

^ En imiki!

n allait atteindre la porte de sortie, celle émUfiB là^ quelle veillait Golard, qiitfikd il êé ratoumt kial I emip, en disait :

--^ Ah I J'oubliais Pif «t Paf .

Maid, eii revéiiàili me im ftas^ il retidimtHi d9 LômtII, qui, barrant l6 pat«iig«, lui demanda tooi moquent i

*^ Oft allieS'^lrôtts dotiô ainsi, miNMievr Briehet, sans dire adieu à votre futur gendre, eu pleine nuit et, swtout malade cômitie vous devee Tétre, car je vous trouve bien gonflé.

Et de ISb^eril appuya le doigt s«f la poitrine do ^cureur à l'endroit du portefeuille.

Brichet âtciit efaésf M ; Il pouvait élever baat la toix, demandef à G«t k^iniM é» quel droite à pai^itt» béure, il se trouvait en son appartement et eotiamenl II y avait pénétré, puis appeldf âA tmùva» el fonre jeter dehors par séô gens lé éu^sct irlsiiew .

En un mot, faire aet* d'adlorité et agir tin ifiiaitre qui ne craint pas le bntii^

Et, pourtant) à la vâe du chevalier qvi se drelsaiide' tant lui, au (Contact dcr ce doigt qui F^evrait, il blêmit tout à coup> chancela sur ses jaaabee et; d'une voix

144 hêfunt bricust.

cheTrottante de peur, il jeta à de Lozeril ces mots de« pioB étranges :

•«- Part à deux 1 f l Taisez^vous f

Puis, de môme que toute peur panique, qu*un Aen s faite immense, se calme subitement pour le plus mince motif, la violente épouvante qui avait saisi firichet paru* tomber tout à coup au son de sa propre voix.

Sans avoir reconnu le chevalier, Tavait-il pris pour ur • malfaiteur inconnu ? Avait-il cru de Lozeril lui-même capable d'un attentat? Nous n*a£&rmerons rien, mais le fai était que le procureur semblait avoir cédé à cette pre mière surprise d*efiEiroi qui fait perdre la téta à celui qu' réprouve.

Le c part à deux » ne lui était pas plus tôt échappa qu'il eut l'air d'avoir retrouvé une partie de son sang-froi« et qu'il balbutia :

-— Ab! c'est vous, de Lozeril fil

Mais ceci fut dit d'un timbre encore si étranglé par li peur, Brîchet était si hébété d'émoi, il avait tellement l'apparence de l'homme qui à secoué un cauchemar et U regard qu'il promena sur son habillement dénotait un te^ étonnement de se trouver ainsi costumé, que de Lozeril se demanda aussitôt :

l'idée de h. de tivonne. 145

~ Est-ce aue , par hasardi j'aurais réveillé un somnambule?

Au même moment, comme pour donner raison à cette réflexion, Brichet, qui avait tourné les yeux autour de la chambre, murmurait à mi-voix :

— Pourquoi suis-je en ce salon. . . sous ces vêtements. •• quand je m'étais endormi sur mon fauteuil en robe de chambre?

Le chevalier entendit ces mots.

— J'avais deviné, se dit-il; mon homme est somnambule et n'a aucune conscience de ce qu'il a fait durant son sommeil... il ne se rappelle rien de rien.

Mais, subitement il tressauta.

-^ Ouais! fit-il, si, pardieu! il se souvient de quelque chose!

n venait de surprendre un ardent regard jeté par le procureur sur les pistolets qu'il avait oubliés sur cette table dont de Lozeril le séparait.

— Du moment que tu te souviens de tes armes, tu dois i3 souvenir aussi du reste. Donc, tu m'as joué une comédie à laquelle je ne me laisserai plus prendre, se dit le chevalier, que ce coup d'œil mit sur ses gardes.

Ainsi qu'un homme inconscient qui marche à l'avenroMB II. 9

146 fièPUHT BRICHET.

tore, Brichet, malremis^ fit quelques pas çn ehancelcnt, comme au hasard... mais dans la direction de 86ê pistolets.

De Lozeril devina le mouvement, et, pour rempécher de réussir, il s'élança au-devaftit du procureur en s*écriatit tout afféctueu

— ï^ermettez que Je vous soutienne, cher monsieur Brichet ; car vous me paraissez être vraiment bien faible.

Et, passant les mains sous les bras du bonhomme, de tk^ùtL i le maintenir en cas de résistance, il l'élolgna doucement de la tableet le conduisit jusqu'à un fauteuil, sur lequel Brichet se laissa tomber muet et sombre.

— Là! remettez-vous un peu, excellent ami, pendant que je vais vous préparer un verre d'eau, dit de sa voix la plus aimable le chevalier , qui se retourna promptement vers la table, sur laquelle, à côté des armes, se trouvaient une carafe et un verre.

— Tiens! des pistolets!! fit-il étonnS, comme is*il les apercevait pour la première fois.

tJne lueur Ikuvè passa dans les yeux de Brichet quand il vit ses armes aux mains du jeune homme.

— Bonne fabrique, excellent acier, ressort moelleux, disait de Lozeril, qui^ tout en examinant les pistolets.

L'iDÊB D1 11. OB ViyOMNE. 14T

aTAit ouvert les bassinets pour en faire tomber Tamorce.

Le proçoreur ne pot que très-imparfaitement retenir le cri de rage qai lui monu à la gorge, en regardant le chevalier reposer sur la tabl« les pistolets ainsi rendus imitiles*

— Hein ! fit de Loseril à ce cri, souffrez- vous I Ah! cher ami, mille pardons I excusez ma coupable étourde-

rie ! Je suis là m*amusant avec ces armes, au lieu de vous préparer le bienfaisant verre d'eau que vous attendes.

£t le jeune homme mit la main sur la carafe* — Pouah! fit-il, Teau pure est bien fade; sans être grand médecin, m-est avis que mieux vaudrait vous servir un peu de Texcellent kirsch dont je vois un plein flacon sur ce bahut... Il n'est pas venu seul.», vous l'avez appelé sans doute. •• donc il est de vos amis et -vous lui ferez fête.

Il emplit le verre presque jusqu'aux bords et vint le présenter au vieillard, qui secoua «légativement la tête.

—- Tous n*en voulez pas/ mon bon monsieur Bri^ ehet? Vraiment, vous avez tort... Je vous avais pourtant versé bonne mesure. Rien ne vaut le kirsch pour fairo

148 ttrism bricbet*

passer, les grandes émotions. Si j'étais mort, je suis eer« tain qu'une pareille boisson me ressusciteniU«

Tout en parlant, de Lozeril avait posé sur Tangle do la table le verre refusé par le procureur.

La secousse semblait avoir été rude pour le bonhomme, (^ui se tenait comme pétrifié sur son fauteuil.

£nfin, il demanda d'une voix sourde:

— Pourquoi avez-vous quitté le souperf

— Par intérêt pour vous» vénérable ami. J'étais certain que nos rires et nos chants devaient vous empêcher de dormir. Alors, j'ai tout déserté pour descendre vous tenir compagnie.

Après avoir hésité, Brichet reprit :

— Mais comment avez-vous pénétré dans cet appartement, dont j'avais verrouillé la porte?

— Gomment! vous ne vous en doutez pas un pouT Interrogez vos souvenirs?

Brichet le regarda avec surprise.

— Mes souvenirs? fit-il.

— Oui, vos souvenirs... agréables apr^s tout. Remontez à cette époque oii, marijgalant, vous alliez souhaiter le bonsoir à HP* Brichet.. . Hein! vous me comprenez, n'est-ce pas?

L*IDÊB DE If. DB VIYONNB. 149

— Chii, oui, oui, répéta Brichet, en homme qui se souvient subitement.

— Du reste, je vous avouerai que c'est Ânnibal luimême qui m'a indiqué ce passage secret entre son appartement et le vôtre.

— Il y a un passage! 8*écria le procureur avec efXroi| en se redressant convulsif sur son siège.

La surprise épouvantée de Brichet était si soudaine que de Lozeril s*arréta interdit.

— Alors le capitaine peut descendre chez moi quand il veut? bégaya le procureur tout pâle.

-» Ah! ça, cher ami, il faudrait pourtant nous entendre. J*ai Tair, en causa •' du passage, de vous parler de choses de l'autre monde. Tuut à l'heure, vous m'avez dit vous en souvenir et, maintenant, vous mo paraissez n*en avoir aucune connaissance.

Brichet, à cette observation, ferma les yeux comme pour se recueillir. Quand il les rouvrit, son caime était revenu, et il répondit avec un sourire triste :

— Il faut être un peu indulgent pour moi. Depuis ma congestion, la mémoire me fait parfois défaut... alors, les choses qui me sont «le mieux connues, m'échap* pcnt, . . Je vous l'avouerai, par moments, je crois être fou.

150 DAfumr BBiansT.

*» Ta fais mieux que de oroire, ta •• rfellementioa, vieux paperassier, pensa de Lozerih

Gomme si, en parlant de sa folie, le prœarear devait la jastifier par le décousu de ses idées, Il fit cette inat«< tendue question :

•- Alors, Aimibal viendra aussi

— Oh! non, soyes tranquille, je me suis arrangé pour qu'il n'arrive pas nous troubler, répliqua le jeune homme, qui sourit en pensant à son poignard dont il avait entravé le ressort du secret de la porte.

Tout à son contentement du tour joué au capitaine, de Lozeril ne vit pas le prompt reflet de joie qui aval* passé sur le visage de Brichet à rassurance que Fouquierne se présenterait pas en tiers dans l'entretien.

Avant de continuer^ le chevalier remit devant le proeu« reur le verre de kirsch que celui-ci avait déjà repoussé.

— Buvez ça, dit-il, vos idées en seront plus nettes

€t votre mémoire plus vivace..é car nous allons juste*

ment parler de votre mémoire. Puisque vous êtes le pre*

mîer à vous en plaindre, il ne faut pas voas étonner qur

les autres n'en soient pas positivement satisfaits

les choses qui me sont le mieux connues, m*ëchap-r

pent... Je vous i'avouorsi, par moments, je crois être luuf

L*IDéE DE V, OB VIVONNB. IM

— Procédons par ordre, reprit de Lozeril, Vous wap Tient-il qvLQ je vous p\ fait demander par M"** do Qnigt» Ton la main de votre fille?

— Et je vous Fai accordée avec empreasem^al. rér pondit le procnreurt

— A cette main devait être jointe una dot do dowi millions, voub en souvient-il aiuisi?

— Parfaitement.

De gracieux et gai, le ton du jeune bomme s'était &ut sec et quelque peu menaçant pour le vjeiUard sans dfr* fense.

— Eh bien, poursuivit-il, après m'avoir promis fil}(| et dot, voulez-vous me dire , mon cber Bricbet« ponr* quoi vous avez tant tardé à tenir vos promesses? Pour* quoi, quand je vous les ai rappelées, vous m'avez répondu par un tas de calembredaines? Or, de tous ces retards, savez- vous ce qu'il est résulté? Que chacun rit de moi...' de ma confiance béte en vos assurances. On me montre au doigt... ce qui m'agace. Gomme je ne puis m'atta^iier à la masse des rieurs , j'ai pris le parti de m'adresser h celui qui m'a fait ce mortel affront de me rendre ridicule.

Seul, à pareille heure, avec cet homme <{ue Baudouin et de Badières lui avaient dit être capable de tout, le vieil*

152 DÉFUNT BRIGHET.

lard avait tressailli an ton sinistre dont le chevalier avait accentaé sa fin de phrase. *

— Que voulez-vous de moi? bégaya- t-il effaré en se reculant involontairement de la table.

•» Parbleu 1 mon cher, la question est oiseuse. Je veux épouser... et ancaisser, appuya effrontément de Lozeril.

Brichet avait cru un instant à une pensée de meurtre chez le chevalier. H poussa un énorme soupir de bonheur en voyant qu'il n'avait en face de lui qu'un fiancé furieux» et s'empressa de répondre :

•— - Avant la fin de la semaine, Pauline sera votre femme» et je vous compterai la dot... jo vous en donne ma parole. i§

A cette promesse formelle , de Lozeril aurait dû se montrer satisfait. Pourtant il secoua la tête d'un air de doute» en disant avec un rire moqueur :

— * Votre parole» cher ami» que puis-je faire de votre parole?... vous avez si peu de mémoire!

Brichet» probablement» tenait à finir un entretien qui lui pesait» car, malgré l'injurieux accueil fait à sa parole» il fit encore une concession en répondant :

«-> Je suis prêt à vous signer l'engagement que jo prends ici.

L*IDâB DB M. OB TIVONKB. 153

CSomme la première fois, le jeune homme remua iro« niquement la tête.

— Oui, fit-il, un engagement, c'est mieux... mais cela ne Tant pas encore le diable.

Pressentant un danger, le procureur blêmit et de» manda lentement :

— Qu*entendez-YOtts dire?

— Je yeux dire qu'un engagement n'est valable qu'autant que l'engagé est là pour le tenir.

— Je suis un honnête homme! prononça d'une voix brève le vieillard outragé.

— Possible I mais vous êtes encore autre chose qu'un honnête homme... voilà le malheur, repartit de Lozeril en le regardant bien en face.

— Que suis-je donc?

— Vous êtes somnambule, mon cher.

A cette réponse, &ite avec le ton traînard de la plus insolente moquerie, un frisson secoua Brichet. Malgré lui, son regard vint se poser sur les pistolets restés sur la table. Au souvenir quUls étaient impuissants, une expression de rage convulsa son visage, dont les yeux s'allumèrent d'un feu rouge.

— Oh ! oh 1 on dirait qu'il y a une bête féroce sous

i54 DÉFUNT BRICHBT.

cette placide enveloppe de procureur , se dît de Lozerll, étonné de la sinistre expression oui se révélait à lai pour la première fois.

Sans rien perdre de soa impudence, il montra lo verre du doigt :

— Buvez donc, dit-il ; je vous répète, vénérable ami» que le kirsch fait passer les émotions fortes.

Le bonhomme resta sourd à cette nouvelle invitation de boire.

*- Allons, continua le ehevalier^ je vois cpie, pour le moment, vous avez seulement soif de m'entendre. Je continue donc» Vous m'offrez un engagement écrit- et je l'accepterais volontiers, aimable Bricheti si vous nV viez la triste infirmité d'éire sonioambule. Que voulez* vous que je fasse du papier d'un homme qui««. bien.involontairement... peut s'habiller, une belle ouït, filer doucettement et se réveiller si lom^ ^ iain d'ici» qu'il n'ait plus l'idée de revenir ?

Par un puissant effort de volonté, le procureur avaU su dompter la colère qui grondait en lui. L*œU à demi fermé, comme s'il craignait que le regard trahit sa pen« sée, il avait é<X)uté, froid en apparence, les parolea <iu

L*IDÉX 9R m, PS VITONNB. 155

jAux dernière mots de œlui-^i, Brichet, «fep mi rire trop bruyant pour être i$in<ïère, se renverise daof 0ion feu» taail en disant :

— Où donc, clievaUer, eve3*^oa8 prii cette singulière fantaisie de me croire eemnembule?

De Lozeril ne pouvait être dupe de ce rire 9SMé #( de ce calme contraint,

«*-* Âb { tu joues an fin 1 aUends un peu, m diM.

Paie tout baot ;

•^ CSomment! vous n'êtes psi« somnajmbute, eberemi? répliqna«-t-U. Mille fois tant mieux ! ear ciU me fteinail fort. Alors, ei^pliquez-moi donc pourquoi, en pleiiM 9uii, sous ce costume qui jure avec votre mijse habituelle, tout botté et éperonné, vous alliez sortir en eompegnie de Pif et Paf, si toignensement amorcés?

Briehet avait suivi eette éaumération avee inquiétade. En n'eniiendant pas mentioaner le portefeuille, il peml se rassurer et répondit sèchement :

««- fims-je en tutelle? N'ai^^je plus la liberté d'agir & ma guise et sans rendre de comptes t "^

— Eh! eh! pas trop mal sépondn, ma fof ! fit leche<« valier ironique. J'ai craint d'abord que vous me répenf|iM Wtemeot (|ue., tout éperonné M 1«« |pu«Qlet9 wi;

poings, vous alliez chez Totre notaire pour lui reporter.» ce que vous avez là, sous votre veste.

Et, comme il Tavait déjà fait, de Lozeril posa son doigt sur la poitrine de Brichet, qui se recula brusquement pour ne pas laisser la main du jeune homme peser sur le portefeuille.

A son tour, le chevalier éclata de rire.

— Ah ! ah ! il paraît que vous êtes fort chatouilleux en cet endroit, car la première fois que je me suis permis ce geste, cela vous a produit tant d^effet qu*il me souvient vous avoir entendu me faire une bien agréable proposition... Vous la rappelez-vous, cette proposition?

Brichet garda le silence.

— Ahl c'est vrai! poursuivit de Lozeril, j'oublie que vous avez réclamé n^on indulgence pour votre mémoire un peu malade. Eh bien ! je vais lui venir en aide. Quand j'ai voulu vous chatouiller la poitrine. . . sur ce point qui doit vous être bien douloureux, car je le vois prodigieusement enflé... je me rappelle, dis-je, que vous vou.^ ôtes écrié : Part à deux! En avez-vous souvenance?

Le procureur resta encore muet.

— - Voyons, parlez, digno vieillard. J'ai besoin de vous

L*IDiE DE M. DB VIVDNNB. 157

entenare me confirmer ces bonnes paroles, insista de Lozeril goguenard. *

— Je ne me souviens de rien, grinça péniblement io procureur.

^- Hein! quoi? tous souffrez, bon Brichet? Je suis sûr que vous étouffez dans cette veste trop, rembourrée. Ouvrez-la, mon ami. Mettez-vous à votre aise. Âtten* dez, je veux vous aider à la déboutonner.

En voyant le jeune homme se lever pour venir à lui, le bonhomme se croisa convulsivement les deux mains sur la poitrine et s'écria vivement :

— J'avoue! j'avoue!

— Qu'avouez-vous, très-cher ? fit le chevalier de six plus douce voix.

— Que je suis somnambule.

— Ah ! pauvre bon ! cet aveu vous a mis hors do vous. Reprenez vos esprits... Buvez ce kirsch; il vous remettra, croyez-moi.

Et il offrit encore le verre au procureur, qui le repoussa doucement de la main.

Gomme le chat qui joue avec la souris, de Lozeril s'amusait des transes de l'avare, défendant sa fortune. La terreur qu'il inspirait au vieillard, tombé en son pouvoir.

158 DÉFUNT BRIGHBT.

le conduisait à son but et il y marchait Ifriteiiient, à son aise , sans 8*inquiéter du capitaine , qu'il croyait cuver son vin à l'étage au-dessus.

— • Alors , reprit-il , puisque vous êtes somnambule, je reviens à mon point de départ. Je ne puis avoir conûance en la parole ni en l'écrit d'un beau-père qui, une belle nuit de somnambulisme, peut tout à coup disparaître.

Brichet, anxieux, regardait de Lozeril. Sous raménité du chevalier, il sentait se dresser un nouveau piège et s'efforçait de le deviner.

— Oui, continua l'effronté personnage, oui , Je vous crois un honnête homme, fermement résolu à tenir sa parole ; mais, la maladie devant vous faire manquer à vof promesses, j'avais songé à un petit moyen bien simple qui arrangerait tout.

Le procureur eut un frisson en entendant annoncer ce petit moyen bien simple.

— Lequel? bêgaya-t-il.

— Vous m'avez proposé de me signer l'engagement d*épouser Pauline, n*est-ce pas?

— Oui.

1» A^eo une superbe dotf

L*IOÉB DE M. DE VIVONNE. 159

— Oui ! fit péniblement le vieillard.

— Bh bien, renversons la chose. C'est moi, an contraire, qui vais m* engager par écrit à épouser votro ûlle... en reconnaissant avoir reçu la dot d'avance.

Brichet tressauta de surprise.

•— La dot avant le mariage ! s'écrîa-t-il.

— • Gomme cela, je me trouverai paré contre un acc^s de somnambulisme qui pourrait emmener la dot au diable. Hein? il est bien simple, mon moyen?

Et de Lozeril, tendant les mains, ajouta tout souriant et aimable :

— A présent, cher beau-père, exécutez-vous gracieusement... payez .

La stupéfoction avait immobilisé Brichet, qui restait bouche béante et les yeux écarquillês.

— Ohl oh! tendre ami, savez-vous que votre hésitation est blessante pour moi?... je pourrais croire que vous doutez de la parole que je vous donne d'épouser Pauline, après la dot reçue, appuya le chevalier d'un ton de doux reproche.

L'impudence du drôle avait sans doute délié la langue du vieillard et lui avait rendu ua D^a de ferme^é^ car U

fépondit résoliEim^nt ;

iGO SÊFUNT BaiGHET.

— Jamais ! ^ . -

— Est-ce votre dernier mot? ût le jeune homme d*uu timbre où pointait la menace.

— Jamais I réitéra le procureur.

Blôme de la rage froide qui lui montait au cerveau» de Lozeril s'accouda sur la table, posa son menton entre ses mains relevées et, de son regard aigu et sinistre^ regardant Brichet dans les yeux, il lui dit posément, dune voix cruellement incisive :

— - Ecoute-moi bien» bonhomme. Laissons toutes ces plaisanteries de somnambulisme dont nous nous sommes amusés et parlons franc. Je t*ai surpris fuyant avec une fortune qui est là, cachée sous ta veste... N*essaye plus de le nier. Ges millions sont-ite à toi? Pourquoi t'enfuyais-tu? je l'ignore; mais ton départ cache une infamie, et surtout un mystérieux danger qui doit te menacer et auquel tu voulais te soustraire. La meilleure preuve que j'en aie , c'est que je te tiens tremblant devant moi et n'osant appeler à Taide. Pourquoi? Parce que le péril qui t'attend au dehors te semble plus terrible que celui que tu affrontes ic

Brichet secoua la tête.

*- Ne* dis pas non, c'est inutile. Quand je Vbx ar«

^ l'idèb de m. de yivonne. 161

rétè au départ , immense a été ta terreur de me voir donner Téveil. Le danger d'ôtre découvert devait ôtro énorme pour toi, puisque tu as voulu le conjurer par ces mots : Part à deux! Tu passes pour à du, m fou, c'est faux! car je viens de t'étudier et je te vois fin, rusé, hypocritement adroit. Brichet voulut l'interrompre.

— Tais-toi. Tu passes pour un débonnaire , c'est en« core faux! c§jr, deux fois, ton regard t'a trahi et t*a montrera moi froidement résolu, énergique, capable d*un meurtre. 8i je n'avais pris la précaution de retirer l'amorce de tes pistolets, je ne serais plus en vie. Si l'âge n'avait affaibli ta vigueur , tu aurais tenté la lutte.

Puis, montrant le costume du procureur, le chevalier continua :

— Ces habits, si étrangers aux gens de ta profession, doivent être à toi. Tu en as une habitude qui date de loin. J'ai observé tes jambes bottées et éperonnées : tu es accoutumé à ces chaussures qui embarrasseraient la marche d'un procureur à souliers plats. Tu manies les pistolets en armurier émérite. Bref, es-tu bien le personnage qu'on te dit être? Je n'en sais rien ; mais ce dont je suis convaincu, c'est que tu es un coquin.

162 DÊFDNT BRIGRGT.

Encore une fois Brichet tenta de prendre la parole/ ««- Non, fit de Lozerîl, écoute toujours. Entre coquins, on se comprend vite. Donc, comprends-moi. Cette « part à deux » que tu m'as offerte, il me la faut... je l'aurai.

Le yieillard tressaillit.

— Oui, je Taurai, poursuivit le chevalier. Que tu le sois ou non véritablement, le monde te reconnaît pour le procureur Brichet, et, par la ville entière, on sait que je dois être ton gendre. Tu as sept millions ; 1^ moitié m*en revient. A cet argent, tu joindras le premier écrit venu qui attestera que tu m*as remis cet argent à titre de dot... de foçon que j'en justifie la possession, et que j'en puisse jouir tranquille. Cette preuve de confiance avant le mariage étonnera fort... mais on te sait à peu près fou. L'argent empoché, je m'engage à épouser Pauline, dès que tu auras su la décider à ce mariage. Maintenant, tu peux parler.

Se renversant sur son fauteuil, de Lozeril attendit la réponse.

Pâle et frémissant, Brichet demanda d*une voix pour* tant assez calme :

— Et si je refuse? .

l'idée DB m. D^ VIVONNE. 163

-^ Alors, je t*étrangle, pnk je pends ton corps à une de ces solives. Ta réputation de folie fera croire à un suicide.

Il n'y avait pas-à se tromper au ton du jeune homme. Drichet, qui comprit tout le sérieux de la menace, parut se résigner.

— Et si j'accepte? dit-il.

Le chevalier s'accouda encore sur la table, et, regardant bien en face le procureur, il répondit :

«» Si tu acceptes, je facilite ta faite de cette maison.

Une délirante joie éclaira la figure de Brichet, qui, tout pantelant de bonheur et la voix frémissante d'uno immense satisfaction, ne prononça que ce seul mot :

— Vrai???

— Tu vois bien que tu es un coquin! s'éerîa de Lo« aeril, en partant de rire à la vue de cette étrange émotion.

— C'était donc un piège? balbutia le procureur, qui frissonnait maintenant de peur.

— Non,, entre gens da notre espèce, on n^ se trompo pas. Nous avons encore deux heures de nuit : ta fuiras aussitôt le partage fait.

Le vieillard ouvrit sa veste, en tira le portefeuillo, qu'il jeta sur la table en se disant :

«- Mieux vaut encore avoir moitié dé cette fortune que d'être étranglé, i n-, «n

Actions de Law, titres de la compagnie des Indes, billets de caisscj bons du Canada et autres valeurs, qui faisaient prime à cette époque de la Régence, s'échappèrent du portefeuille qui s [était ouvert en sa chute.

Au milieu de tous ces papiers» de Lozeril en cueillit un tout différent des autres.

— Qu'est-ce que cela? fit-il.

<— Pendant que maître Baudouin était en train de me restituer, il m'a rendu aussi le testament fait en Cuveor d'Aurore, répondit Brichet.

— Aht la fille d'Annibal! Tenez-vous beaucoup à cet acte, beau-père? demanda le chevalier, auquel lo nom d'Aurore venait de rappeler son ennemi.

A cette question, Brichet lança un bruyant éclat do rire.

— Si j'y tiens? moi! Vous pouvez bien faire co qu'il vous plaira dexse papier, dit-il.

— Alors nous allons le brûler, proposa do Lozeril. «— Brûlons, fit gaiement le procureur.

- Tout à l'heure, ajouta le jeune homme, en aidant Drichet à ranger sur la table le contenu du portefeuille.

L*iDée oc M. ûE vivonub. 165

ce moment, sa rapière au poing, Ânnibal, comme nous rivons dit, débouchait doucement du petit escalier dans le salon voisin. ; .

Le capitaine arrivait à temps pour assister à Tautoda-fé du testament, allumé à une bougie par de Lozeril, qui, aussitôt, prononça tout avide :

»• Maintenant, partageons.

Entre leurs têtes courbées vers la table, les deux hommes virent tout à coup apparaître une énorme main qui se posa sur Tamas de valeurs, en même temps qu'une voix goguenarde disait :

— Est*ce qu'on oublie les amis?

L'apparition subite d'Annibal ne pouvait produire le même effet sur les deux hommes qu'il surprenait ainsi en arrêt devant les millions.

Pour de Lozeril, c'était un ennemi qui surgissait redoutable. Pour Brichet , c'était à peu près un sauveur qui se présentait au moment du péril. U est vrai d'ajouter que le procureur , en se mettant sous la protection du capitaine , ressemblait fort à celui qui se jette à l'eau poui' fuir le feu. En évitant d'être cuit, il court le risque de se noyer.

Mais Brichet n'eut pas le temps de se dire que l'aide

166 bÉPUNT ÈRICHÊT.

du capitaine pouvait lai coûter cher plus tard ; il ne vît, avant tout, dans Annibal qu*un homme qui allait le tirer de cette désagréable alternative de partager sa fortune ou d'être étranglé. '^

Aussi son premier cri d*appeî,'crî de joie insensée, futil celui-ci : '-

— Ah! mon bon Fouquier, protégez-moi contre co misérable qui veut nous dépouiller.

Le « nous )» était adroit. H aurait intéressé Annibal à la question , s*il n'avait pas été déjà tout disposé à regarder les millions du procureur comme appartenant â Aurore... et, par conséquent à lui-même.

«- Oh! ne craignez rien, ami Brîchet, ricana le capitaine; nous allons avoir, le' chevalier et moi, un petit bout de causette, à la suite de laquelle, j*aime à le croire, il TOUS laisswa parfaitement tranquille.

De Loseril était «ans armes. De même qu'à son égard la procureur avait compris rinutilité d'une lutte physique ^ il renonçait à son tour à résister à Fouquier. 8*il avait jamai« été à même de bien apprécier llncroyable vigueur da capitaine, c'était en ce moment même qu'il avait sous les yeux cette gigantesque main gauche que Fouquier venait de poser à plat sur la

L*IDiS DB M. DK VIVONNS. 167

pile d'actions qui représentait la fortune du procureur. Le capitaine leva enfin cette paissante main, en disant au vieillard :

— Remettez ces papiers dans le portefeuille, pendant que monsieur et moi nous allons deyiser sur le danger de vouloir croquer les mandons des autres.

Et, se tournant vers de Lozeril^ il ajouta tout moqueur :

— Car vous vouliez les croquer, ces marrons «.. bien que je vous eusse averti qu'ils vous brùlerai^t les doigts.

Le chevalier était beau joueur ; il avait engagé une partie mortelle qu'il voyait à peu près perdue , et il était tout disposé à payer. Renversé sur son fauteuil, regar*» dant son ennemi au visage, il se mit à sourire à la dernière phrase et repartit :

— - Oh! oh! Fouquîer, ne craignez-vous pas que ces marrons soient si chauds qu'ils brûlent aussi des doigts beaucoup moins délicats que les miens?

— C'est pour ma petite menotte que vous dites cela, n'est-ce pas? fit Annibal en étendant encore cette extrémité de son individu qui^ pour la largeur , rappelait une épaule de mouton.

'— MaiS| dame! capitaine, en cette partie desmar*

168 DÉFUNT BniCIIBT.

rons où noiis sommes manche à manche , ne pouvez* vous pas aussi courir des risques en jouant la belle ?

Le capitaine prit un air modeste

«— 0ht si j'osais dire!... fit-il

— Osez, mon cher.

— Vous allez me trouver vaniteux.

*- Pas le moins du monde.

r— Eh bien, j*ai la douce conviction que, si je ne dois jamais être couché à terre que par vous, je mourrai debout.

— Qui vivra verra, dit le chevalier, avec une petite moue de doute. ' >

— Ne pourrait-on pas chercher à le voir tout de suite ? appuya Fouquier gracieux.

— Diable! vous êtes pressé?

«« La vie est si courte, mon bon, qu*ii ne faut pas remettre un plaisir au lendemain.

— Allons! soit! dit de Lozeril en se levant de son fauteuil.

— Bravo! il n'est pas besoin de vous tirer roreillo pour vous faire marcher, s'écria gafment Annibal.

Avant le jeu et le vin, le capitaine, nous l'avons dit, aimait la bataille. Dans sa joyeuse hâte de croiser le fer, il traversa le salon en quelques pas de ses longues

l'idée de m. OB VIVONNB. 469

jamb^ et atteignit la porte extérieure en répétant :

— Bravo ! bravo !

Et, d'une main pressée, il fit jouer la clef dans la ser* rure et retira les verrous.

Si Golard veillait encore de l'autre côté du seuil, il dut entendre ce bruit de ferrure qui lui annonçait que la porte n'était plus maintenant fermée qu'au seul bouton.

C'est ce bouton que Fouquier allait tourner, quand il fut arrêté par cette exclamation du chevalier oui le fit ce retourner avant qu'ileût ouvert :

— Où donc voulez-vous me conduire, capitaine?

— - Nous serons fort à Taise sur la berge du quai do Béthune, dit Annibal, revenant sur ses pas.

— Mais il fait encore nuit !

— Bast 1 bast ! Nous n'y allons pas pour enfiler des perles. La nuit est assez claire pour voir un homme an bout de son épée.

— Au moins faut- il que j'aie la mienne qui est restée là-haut, chez vous. Je l'avais retirée avant de nous mot« tre à table, répliqua de Lozeril.

— C'est juste. Alors montons, dit Annibal en marchant vers l'escalier dérobé qui conduisait plus directe* ment a sa chambre.

(70 bépoirr BiicaisT.

n posait )• pied sur la promise marche, quand de LozerQ lui frappa sur Tépanle en lai soufflant à ¥oiz basse pour n*étre pas entendu de Brichet :

— Un mot dans notre commun intérêt.

«» J'écoute, fit le eapitaine intrigua.

— Nous allons nous égorger pour les millions de Brî* ehet, n'est-ce pas?

— 8ans doute.

--> Une fois Tun de nous tué, Tautre aura ses coudées franches pour brasser la fortune du proeureur?

-— Gela fa de soi-même.

-— ' D faut donc aviser à ne pas faire d'ouviuge inutile ; car ce n'est vraiment pas la peine d'avoir tué son homme pour rester ensuite le bec dans l'eau.

*> Vous raisonnez peut-être comme un sage, cher ami, mais je ne comprends pas un traître mot, fit naïvement Annibal, qui cherchait vers quel but tendait le chevalier.

— Je veux dire que, dans Tintérét du survivant, uous ferions bien de ne pas laisser le bonhomme Brîchet der* rière nous, seul dans cette chambre.

— Et pourquoi?

— Parce que celui des deux qui reviendra court grand

l'iDÉB DK m. DB Vl¥01fNE. 171

risque de trouver le procureur et ses millions détalés. Groyez-moî, Fouquier, j'ai de fortes raisons pour en être certain.

— Diable! diable! diable! xépéta machinalement le capitaine indécis, en suivant de rœil Brichet, qui, à ce moment, s'occupait à renfermer dans le bahut son portefeuille rempli.

£t, de fait, le procureur avait témoigné la plus pro* fonde indifférence à la scène de provocation. Gomme si l'avarice l'eût rendu sourd à tout, il n'avait été avide^ ment occupé qu'à reprendre et compter ses valeurs, qu'il remettait sous leur enveloppe. On eût juré qu'il avait oublié la présence des deux adversaires, tant il était absorbé par la joie de retrouver en sa main cette fortune qu'un moment on en avait arrachée.

•— Si nous emportions la clef du bahut où il vient de loger les oiseaux? proposa Annibal.

— • Mince précaution ! mieux vaudrait l'emporter luimôme, répondit de Lozeril.

-^ 81 nous le conduisons avec nous sur la berge, il s'envolera pendant que nous ferraillerons.

— Avisons à ne pas le laisser seul ; car, je vous le ré« pète, cet homme veut fuir, insista de Lozeril, qui, mieux

172 DÉFUHT BRICHET.

que Fouqaier; savait à quoi s'en tenir sur les intentions du procureur.

Annibai se frappa le fn

— J*ai une idée ! fit-ii

— Laquelle?

•— Gela concilierait tout. Puisque vous m*avdz dit qu*il fait encore trop nuit pour en découdre sur la berge, agissons comme la première fois, battons«nous dans ma chambre et faisons monter le bonbomme avec nous. Le vainqueur redescendra avec lui et sera libre alors d*agir au mieux de ses intérêts.

— Accepté ! dit de Lozeril

Annibai marcha tout souriant à Brîchet.

— Mon cher gendre, dit-il, vous avez été tellement bon pour moi en me permettant de recevoir cette nuit quelques amis, que j'ai pensé à vous procurer à mon tour un plaisir.

— Oh! les plaisirs ne sont plus de mon âge, soupira Drichet.

— Bastl hast! laissez-vous faire. On ne vit qu*ua temps. La gaieté est une douce chose qui donne la sauté. Vous avez un fonds de mélancolie qui vous ronge parce que vous manquez de distractions. ••

l'idéb de m. de vivûmne. 179

NoQs TOUB en avons trouvé une du dernier drôle.

Brichet se méfiaU sans doute des idées d'Annibal, car il demanda tout inquiet :

• — • Quelle est cette distraction?

*- Vous allez venir là-haut nous voir nous couper la SPrge.

— Oh ! ût Brichet, bondissant, effrayé par une telle proposition.

— Allons, je vois ce que vous voulez, mon gendre. Vous en grillez d'envie f seulement vous faites la jeune fille pour qu*on vous violente un peu. Qu'il en soit donc suivant votre désir.

Et le capitaine, passant un bras autour de la taille do Brichet, le souleva de terre aussi facilement que s'il eût moins pesé qu'une plume.

En se sentant pris en cette puissante étreinte, la figure du procureur se plissa sous une grimace de désespoir.

— Voici son plan dérangé, j'en suis certain; il voulait fuir pendant le combat.. Si j'en réchappe, il me payera comptant la clef des champs que je lui donnerai, pensa de Lozerii.

Arrivé à l'escalier, Annibal déposa Brichet sur le premier degré, 1 • . »

174 PftPUNT BRICBBT.

— Là, &t-il» sabres de Lozeril; je ferme la marcho. Ainsi pris entre les deux hommes^ le procureur monta sans mot dire.

Quand on arriva dans la chambre, Fouqfuier conduisit le bonhomme à un fauteuil placé dans un angle.

— Asseyez-vous, Brichet, et apprôtez-vous à nxù, lui dit-il en le poussant sur le siège.

Le vieillard ne pensait guère à rire. IL était pâle efc tremblant*

Aidé par de Lozeril, le capitaine alla, dans la salle voi* sine, chercher les candélabres allumés sur la tabla du festin.

Etendus à terre, les quatre ivrognes ronflaient & <|ni mieux mieux.

— De vraies souches! fît Annibal en les poussant do pied lun après Tautre»

De son côté, le chevalier s'occupait à ranger les meu-* blés le long de la muraille, pour ménager Tespace plus large au milieu de la pièce.

Après avoir secoué les dormeurs, Annibal revint dans la chambre en disant :

— * Je leur laisse la porte ouverte, si Ton d'eux se ré^ yeiliQ, il pouTfft 9,\x mm ygir ^^ fô^e sc^q^ se love^

l'iOÊE DB m. DB VIVOKNB. 175

Dans toutes ces allées et venues, les deux adversaires s'étaient rencontrés face à face. Annièal, malgré son amour pour la bataille, eut un bon mouvement.

— Voyons, de Loaeril, je vous le demande une der* nière fols : renoncez à toutes prétentions et quittez l'hô* toi.

Le chevalier avait été trop près de palper trois millions et demi, pour rester en si beau chemin et souscrire à la proposition de paix.

-^ En garde, capitaine, répondit-iL

— Yous l'avez voulu, mon cher, dit tranquillemonl le capitaine en levant sa rapière.

Au contact des épêes, un sourire apparut aux lèvres de Brichet, qui cessa de trembler.

A ce moment, un des quatre buveurs soulevait sa tôte alourdie.

— Tiens! on ferraille! bégaya-t-il.

Il voulut suivre des yeux le combat ; mais, vaincu par le sommeil de Tivresse, il se rendormit sans avoir vu Brichet, qui, du coin oii il était assis, ne pouvait étro iperçtt par Vivroçae,

176 DÊFUHT BRICHBT.

En même temps aussi, une autre scène se passait à Tétage au-dessous.

En faction devant la porte de son maître, Golard avait entendu le bruit de serrure et de verrou fait par Annibal, on 8*en souvient, quand il avait voulu, par cette porte, emmener de Lozeril sur la berge. Puis le silence 8*était fait et l'intendant aux aguets n'avait vu sortir personne.

— Que se passe-t-il là-dedans? se demanda Golard anxieux, en poussant avec précaution la porte, qui s'était ouverte sous la simple pression du bouton.

Sachant que ce duel, sans pitié ni merci, devait se terminer par la mort de Tun d'eux, les adversaires, au lieu de celte colère qui rend imprudent, luttaient de sang-

l'idée de m. DB VIVONNB. H?

froid en appliquant au combat toute leur profonde science de l'escrime .

Aussi tranquille que s'il eût été à table, bien campé sur ses jambes, confiant en son poignet d'acier, le capitaine, suivant son jeu, guettait, pour se fendre à fond, le plus petit jour offert par son ennemi.

Instruit par un précédent combal, de Lozeril modérait la viyaci^ de ses attaques et s'épargnait ces bonds qui, une première fois, Favaientmis, haletant et épuisé, sous la main de son infatigable adversaire.

Tout se taisait dans la ville encore endormie , et le silence du dehors faisait retentir plus sec ce choc des épées qu'accompagnait le ronQement des ivrognes en« dormis.

— Oh ! oh î chevalier, je vois que vous avez mis de l'eau dans votre vin, prononça le capitaine, qui n'avait pas tardé à s'apercevoir de la sage modération que de Lozeril apportait maintenant à sa méthode, naguère si fougueuse.

— J'ai profité de la leçon que vous m'avez donnée, il y a trois mois, repartit le jeune homme.

Pour prouver qu'il disait vrai, de Lozeril, tout en ;)ariant, puru;it à Fouquier ua de ce^ mômes cou^s

178 DÉFUNT BBIGHET.

que, dans leur précédent duel, il avait appris du colosse*

— Pas trop mal! chevalier, pas trop mal! fit le capitaine de la voix tranquille d'un professeur qui encourage son élève.

Et, sur un ton qui devint triste, il ajouta :

— Âh! mon pauvre de Lozeril, quel malheur <{ae vous ayez cette idée fixe qui m'oblige à vous expédier. Sans cela, nous serions restés bons amis et, en quelques leçons, j'aurais fait de vous un tireur accompli.

— Que voulez-vous, mon brave Annîbal, j*ai le défaut d*étre entêté, repartit le jeune homme en portant une nouvelle botte.

Arrivée bien à la parade, Tépée de Fouquier lia le fer du chevalier et le fit sauter à trois pas. Le capitaine posa vite le pied sur Tarme tombée devant lui et, s'adressant à son ennemi désarmé : -

— Tenez, dit-il, vous êtes un brave garçon et, avant de vous laisser ramasser votre épée, je veux encore vous donner le temps de réfléchir une dernière fois. Cédezmoi la place, de Lozeril?

L'espérance de recommencer avec Brichet le partage des millions rendit le chevalier sourd à la voix de la raisou, qui lui conseillait de cesser une lucte inégale.

l'idée de m, de yiVOMNE. 11^

*— Non, fit-il rêsoltoient!

Le capitaine retira son pied qui pesait sur l'épée et, haussant les épaules d'un air de pitiâ, il reprit :

— Allons ! vilain obstiné, je vois qu'il faut décidéfiieiit vous tuer pour vous faire entendre raison. Je vais donc vous convaincre puisque vous le désirez.

Pendant que de Lozeril, après avoir ramassé son arme, allait reprendre sa place de combat, Annibal avait cherché du regard dans Fangle de la chambre où il avait placé Brichet.

— Tiens ! tiens ! s'écria-t-il en riant, il ne faut donc pins vous tirer l'oreille pour assister à notre petite fête? Il paraît que vous y prenez goût, pour ainsi venir y fourrer le nez d'aussi près.

D'abord assis sur sa chaise, Brichet, les yeux éclairés d'une secrète joie, avait regardé à distance le début de l'engagement. Puis, peu à peu, il s'était levé et, comme si l'éclair des lames nues l'attirait, il s'était insensiblement rapproché et, muet, s*adossant à la muraille, il avait, d un regard ardent, suivi tous les coups. Chose étrange I cet homme que son caractère, ses hs^itudes et son . «x-profession devaient avoir rendu complètement étranger à l'escrime, semblait avoir étudié la lutte en

AA

savant ei^pert. Â chacune des attaques et des parades, qui se succédaient plus rapides que la foudre, il avait secoué la tête en satisfait ou montré une moue mécontente. Ses doigts se crispaient involontairement et, sous lui, ses jambes piétinaient à son insu en homme qui souffre d'assister, immobile, à un spectacle auquel ses goûts le portent à prendre part.

Quand de Lozeril avait été désarmé, Brichet; avec un sourire moqueur, s'était dit :

— Pas de force contre l'autre!

Un nuage de mécontentement avait passé sur son . front alors que le capitaine avait proposé au chevalier une dernière chance d'éviter le combat. En entendant de Lozeril refuser toute concession, le sourire était revenu sur ses lèvres qui murmurèrent :

— • Finissez-en donc, bravaches l

C'est à ce moment que le regard du capitaine était venu le chercher à la nouvelle place qu'il avait choisie. A Tinterpellalion d'Annibal, Brichet prit un air niais et répondit :

— C'est vrai , Fouquier , j'ai quitté mon fauteuil malgré moi. Vous tirez si vaillamment l'épée que ca spectacle m'a pour ainsi dire attiré en me fascinant.

LIDÉC DE U. DE VlVONNi:. I8l

— Peuli ! peuh î fit dédaigneusement Annibal, nous n'avons encore fait que nous échauffer, vous allez assister maintenant au plus beau delà fête... et à son dénouement, mon cher Brichet. Seulement, plaquez-vous bien le long de la muraille, d'abord pour ne pas nous gêner, et, ensuite, pour ne pas courir le risque de vous faire éborgner.

Annibal finissait à peine, que de Lozerll engageait lo fer. A cette reprise, le chevalier n'apportait plus cette prudence première qui lui avait fait éviter tous les inuiles mouvements qui devaient le fatiguer promptement.

— Ah ! voici que vous revenez à votre ancien jeu I... Mauvaise idée, chevalier! ricana le capitaine » qui, &

tons les bonds de droite ou de gauche de son adversaire, se contentait de pivoter en place sur ses talons.

A tourner ainsi dans la chambre , il arriva enfin que de Lozeril, déjà essouiïlé, vint se placer devant le procureur collé contre la muraille. 8i le chevalier eût rompu de deux pas, son dos se serait appuyé sur Brichet.

De Lozeril sentait déjà ses forces s'épuiser ; son bras devenait plus lourd et le sang lui battait aux tempes. Dans quelques minutes, il ne pourrait plus se défendre, et il lui faudrait mourir,

Tott» II. il

182 OÉFUNT BRIGHCT.

 ce moment, derrière son dos, bien basse, mais distincte pour lui seul , la Toix de Brichet loi souffla vite :

— Je te fais tuer le capitaine. •• mais tu m'aideras à fuir avec ma part des millions. Si tu acceptes, rom^ps à droite et amène Annibal devant moi.

Le dernier mot était à peine dit que de Lozeril avait fait un saut à droite.

— Ab ! çà, vous me faites tourner comme un vrsû tonton... Bien, encore! disait Annibal, qui se remettait de face à mesure que son adversaire évoluait dans la chambre.

En trois secondes, grâce aux bonds de de Lozeril, les deux combattants avaient changé de place. C'était maintenant Fouquier qui présentait le dos à Brichet.

Alors, à la droite du capitaine, de Lozeril aperçut, surgissant par derrière, la tête pâle du procureur, qui lui faisait signe de se fendre à fond.

Le chevalier se lança de toute la force qui lui restait.

Annibal vit arriver le coup et voulut le détourner ^ mais aussitôt les mains de Brichet, 8*accrochant à son bras droit, en arrêtèrent le liiouvement. Le pauvre capitaine ne put arriver à la parade et i'épée du chevaUer vint Tatieindre en pleine poiti*ine«

L*mÉE DE M. DE VIYOMNB. 183

^ Tonnerre 1 hurla le blessé.

Ce mot fut le seul, car un flot de sang monta à sa bouche avec ce juron.

Comprhnant d'une main sa terrible blessure, Ânnib&l s'était viTement retouméi croyant trouver derrière lui le traître qui l'avait lâchement livré au coup de son en* nemi.

Brichet s'était prestement enfui à l'autre extrémité do la chambre*

Le capitaine se sentait perdu, mais il se croyait en^* core asseï de force pour étrangler celui qui causait son trépas.

Avec la pâleur de la mort qui arrivait» l'OBil déjà voilé, les lèvres rouges de ce sang qui emplissait sa poitrine en rétouf£ant, Ânnibal marcha vers le coin où s'était réfugié Brichet.

A moitié de la distance, le colosse chancela. Les jarrets faiblirent sous lui et il tomba lourdement sur les genoux. Deux secondes encore il put ainsi se tenir, puio il se soutint sur ses bras tendus, cherchant à se traîner v«iB le misérable qu'il voulût châtier. Mais il glissait dans la mare du sang que répandait à flots sous lui s:i mortelle blessure.

184 DÉFUNT BniCHET.

Il comprit enfin qu'il fallait renoncer à mourir TengS et il se résigna.

Alors, dans ce cœur qui allait cesser de battre, dans cette nature perdue de vices , se réveilla plus ardent le seul sentiment pur, que n'avaient pu jamais éteindre tes mauvais instincts... son amour pour sa fille.

— Adieu, ma honne petite Aurore, murmura doucement le colosse, dont les lèvres, en laissant 8*échapper le dernier soapir, dessinèrent un baiser adressé à l'ôtre chéri.

Et, comme une masse, le cadavre du capitaine roula sur le plancher.

Terrifié par l'assassinat auquel il avait participé, de Lozeril avait assisté à demi f m à cette agonie de sa victime. Son sang-froid lui revint à ces mots, dits d'une voix calme :

— Il est bien mort.

C'était le procureur qui, après avoir t&té le corps, se relevait, tenant en main la rapière échappée aux doigts de Fouquier.

Si corrompu qu'il fût, de Lozeril avait hâte de quitter cette chambre et de se séparer du complice qui l'avait aidé en cette lugubre tragédie.

L'IOÉB oc »• on VIVONMB. {Su

— • Allons, misérable! dit*U fébrilêmenti deSMndom partager le trésor et saaYe*toi ao plus tite.

Insensiblement, Brichet avait gagné la porte dérobée» devant laquollo il se tenait avec Tépée da capitaine an poing.

— Partager le trésor!... et avec ijni donc veax^ta que je partage? demanda- t-il en souriant.

De Lozeril tressaillit en le regardant. Il n'avait plus sous le^ yeux la figure débonnaire habituelle à Brichet; c'était cette face de chat-tigre qu'il lui avait déjà vuo quand il avait retiré l'amorcs des pistolets.

Brichet continua :

•— 6ais-ta pourquoi je t ai aidé à expédier le capitaine? C'est parce quil me fallait tuer le survivant de vous deux pour rester seul maître de mes millions. En vous voyant aux prises, j*ai compris que Fouquier était une trop forte lame pour moi, tandis que j'arriverais facilement à bout de toi. 11 y a deux heures, tu m'as te» nu désarmé et tu m'as fait courber. A présent j'ai une arme et je vais te prouver que je sais m'en servir.

— Laisse cette épée ; tu es fou, vieillard ! £st*ce Yi^ tat ds ,^rocai'ear qui t'a fait si beUl(|uea<? 9*é';m le cho* Tfllicr

486 n&PUHT BRIGHIT.

Briohet se mit encore à rire en disant :

— La vérité est que peu de procureora doiveat me ressembler.

Et il ajouta tout bas :

— Heureusement pour eux !

Le cheTaiier voulut forcer le passage.

-^ Place! fit-il.

Mais l'autre lui présenta le bout de la rapière au visage en répliquant :

— Bats«toi, si tu ne veux pas que je te tue^ chevalier, mon bel ami.

— Place! répéta de Lozeril, qui sentait la oolère lui monter au cerveau.

Il avança de deux pas.

De la pointe de son arme, Bricbet lui fit un sanglant sillon sur la figure en disant :

-— Voici un premier avertissement.

Le chevalier n'attendit pas le second. Saisi de rage, i\ avait bondi en arrière pour se donner du champ et revenait l'épée haute sur le procureur, qui tendit le fer.

*— Ah ! Enfin, tu te décides, s'écria ce dernier avec une joie sauvage.

L*n)éB DE H. DE YIVOinfB. 137

Dans son premier élan de farenr, de Lozeril avait oublié qu'il était harassé par la précédente lutte. Bon bras raidi le servait mal contre son nouvel adversaire qui, sans être de la force d'Ânnibal, était aussi un redoutable tireur.

Il prouvait une agilité et une vigueur que le chevalier n'avait pu soupçonner en ce vieillard habituellement lourd et courbé par l'âge.

Il s'était redressé nerveux et souple, l'œil brillant, la main ferme, le jarret solide et, vrai pilier de salle d'armes, il usait de toutes les ressources de l'escrime en spadassin émérite.

<— Cet homme a dû manier la lame pendant vingt ans au moins ! se disait de Lozeril, alarmé d'une pareille habileté et se demandant à quelle époque le procureur avait pu l'acquérir.

Tout en ferraillant , Brichet poussait de petits cris rauques de satisfaction féroce et répétait :

— - Ah! le bon temps! je me croyais rouillé... mais non... encore solide 1

Tout à coup il arrêta son monologue pour dire ado Lozeril :

• — Chevalier, &ltes bien attention au coup qui va vo-

188 péfuht brigqet,

nîr... nn'a j'ornais manqué son homme, et je croîs bien qu'il TOUS couchera à côté du capitaine.

Pendant une demi-seconde, ce fut une série d*éclairs jetés par sa lame qui tournoyait, puis elle disparut tout entière dans la poitrine du chevalier, montrant aussitôt sa pointe, par derrière, entre les deux épaules.

Apres avoir porté cette effroyable botte, et sans môme prendre le temps de retirer son arme, le prudent Brichet fit un saut en arrière qui le mit hors d'atteinte d*un effort désespéré de son adversaire ainsi mortellement atteint.

Mais la précaution fut inutile.

En recevant ce terrible coup qui atteignait le cœur, de Lozeril lâcha son épée, battit l'air de ses mains crispées, ouvrit démesurément les yeux, remua convulsivement les lèvres et, sans une parole, s'abattit foudroyé, entraînant avec lui la rapière qui le traversait de part en part.

Brichet le regarda froidement tomber; puis, à petits pas, il vint contempler les deux cadavres étendus à BCê pieds et murmura ;

L'idÛB OB m, de VlYONNS, 189

«^ Ce migaoa ds Lozeril était va véritable écolier. J*ai bien iàitdele choisir, car l'autre grand diable m'aurait tout aussi facilement tué.

Si longuement que nous ayons conté tous ces détaUs/ un temps fort court s*était écoulé entre le moment où Annibal était descendu à la recherche de de Lozeril et l'instant où Brichet avait tué le chevalier.

Au milieu du silence de la nuit, Thorloge de Tégliso Saînt-Louis-en-l'Isle tinta un coup qui ût tressaillir lo procureur»

— Cinq heures et demie ! dit-il vivement.

n s*élança à une fenêtre et, à travers la vitre, il regarda le quai désert. A sa gauche, en amont du fleuve, rhorizon se découpait en une bande moins sombre sur le ciel noir.

•^ G*est le jour qui pointe, murmura-t-il, mais tout le monde dort encore ici ; j'ai le temps de partir.

Il arracha une bougie de son candélabre et gagna l'escalier secret dont il repoussa la porte. Le dégât causé par le capitaine, en la forçant, se réduisait à l'arrachement de la serrure, qui avait cédé. Le procureur rajusta assez la ferrure pour que la porte, bien close, s'appliquât hermétiquement sur les moulures de la boiserie qui dis* simulaient l'i«âao« u*

i9C DtFUMT CaiGHBT.

Il a^it bien juste à temps quitté la place, car il était encore occupé à consolider la fermeture, qu*un bruit, de l'autre cOté de la porte, lui fit tendre Toreille.

C'était un des quatre buveurs qui, secouant le sommeil d'ivresse, s'était relevé et arrivait, tout titubant, dans la cbambre.

A la vue des cadavres, il poussa un stupide rire d'ivrogue et courut réveiller, à coups de pied, les ronfleurs, en leur criant :

— - Hé I les autres, venez donc voir une bonne plai* sauterie t Pendant que nous ronflions, Annibal et de Loeeril, en vrais cachotiers, ont réglé ensemble le compte dont ils nous avaient parlé... et ils se sont mutuellement donné quittance par un superbe coup fourré.

Encore trop ivres pour s'émouvoir de ce sanglant spoc^ tacle, les quatre chenapans regardèrent d'un œil aviné ces deux corps étendus, puis (car tout est prétexte à boire pour l'ivrogne) l'un d'eux grommela :

^-* Ça donne soif, cette vue*li.

— - Il rest^ encore des bouteilles pleines, avança na autre.

«— Allonstboire ! proposa le troisième .

— - N empêche que ce devait ôlre un bien ioli duel à

l'idée db u. ob vitonnb. 101

regarder, dit le dernier en les suivant à la table où ils so rassirent.

Brichet avait tout entendu.

— Ouï, on croira qu'ils se sont embrochés en duel, pensa-t-il en descendant l'escalier.

Quand il atteignit le salon, le procureur poussa un superbe « ouf! » de contentement.

Car il était franchement satisfait de lui- môme, le bravo homme!!!'

Ses deux plus redoutables ennemis dormaient là-haut de leur dernier sommeil^ et les millions autour desquels ils avaient rôdé restaient entre ses mains

Aussi^ bien que pressé par l'heure de la faite, Brichet s'arrêta pourtant afin de laisser un peu déborder la joie qui rétouffait.

-— • Oui^ ricanait*il> ce gros soudard disait juste, les marrons étaient trop chauds... et ils s'y sont rudement brûlé les doigts. Je vais le dorloter, moi, le gracieux magot.

Il se précipita vers le bahuts dans lequel il avait enfermé les valeurs et en tira le portefeuille, qu'il se prit à couvrir de lErénétiques baisers en balbutiant de bonheur :

192 DÉFCKT SRICnET*

-— 0 fortune, ma mie! je te tiens donc^i înignonnetto chérie ! Ta es à moi — moi seul — sans partage.

Il s'arrêta pour regarder le plafond, et s*écria ensuite avec une joyeuse grimace : '

-— Descendez-donc maintenant, vous autres qui vou* liez mordre au gâteau!

Il pressait amoureusement le portefeuille gonflé sur son cœur, haletant d*avidité, tout convulsif d*un féroce contentement. Un souvenir qui traversa son cerveau le fit éclater d'un sauvage et strident rire

— Ehtehl quand je pense que, tout àTheurc, de Lozeril m'obligeait à en faire deux parts... là sur cette table!

Alors, en même temps qu'il abaissait les yeux sur la table, son regard rencontra l'énorme verre de kirsch que le chevalier avait inutilement tenté de lui faire boire,

 cette vue, son rire reprît plus aigu.

— Âh I £it-il, oui, le voilà ce kirsch : si bon, disait maître de Lozeril, qu'il ferait revenir-un mort. 6i je t'en

versais maintenant, tu n'en resterais pas moins raide cur le carreau, mon joli garçon trépassé.

H prit le verre qu'il éleva à la hauteur de l'œil cl continua :

■«MB *

L'iOiB DE BI. DE VIVONMB. 193

— Oui, ta m'avaisfait bonne mesure, coquin!... près d'an demi-flacon!!! Et tu voulais me le faire avaler pour étourdir ma raison. Double imbécile ! croyais-tu donc que cette médiocre lampée pouvait m*abattre... si j'avais eu la fantaisie de l'ingurgiter?

n promena le verre sous son nez, dont les narines s'ouvrirent béantes au parfum alcoolique du breuvage.

— Doux cbevalier , reprit*il, tu ne te doutais guère que tu me versais le coup du départ !

Avant de po^ r le verre sur ses lèvres :

— - A mon heureux voyage! dit- il.

Et il but bien doucement, en fin gourmet, les yeux béatement clos.

Seulement, après la dernière goutte avalée, quand, la tète encore renversée, il rouvrit les yeux, une subite apparition s'offrit à son regard et le verre, échappé de sa main tremblante, se brisa sur le parquet.

Devant lui se dressait Golard, qui, muet et sombre, le regardait boire.

Saisi d'une soudaine terreur, la figure décomposée, l'œil hagard, Brichet recula de trois pas en demandant d'un ton brisé :

-»• Viens- tu me tuer?

101 DftFUNT BRIOHST.

Golard haussa les épaules.

•— A quoi bon? dit-il, avec un sinistre sourire en jetant les yeux sur les éclats du verre brisé.

A ce sourire, à ce regard , la vérité se fit claire en Tesprit de Brichet, qui, d'une voix étranglée, bégaya frissonnant :

— Je suis perdu I de breuvage était empoisonné, n'est-ce pas?

Et, fou de peur, il vint l&chement se rouler aux pieds de l'intendant impassible, lui serrant les genoux, lui baisant les mains, et il répéta avec des convulsifs sanglots :

— Sauve-moi l Golard, sauve-moi!

— A quoi bon? redit le serviteur.

Bricbet bondit vers le portefeuille, le tendit à Tintendant et bégaya suppliant :

—» Reprends cette fortune , mais ne me laisse pas mourir.

Et il s'affaissa anéanti sur le parquet, incapable de se soutenir plus longtemps sur ses jambes chancelantes.

Au lieu de s'occuper du misérable pantelant à ses pieds, Golard était resté pensif. Soudain un sourire re« parut encore sur ses lèvres, comme si, à ce moment.

L*IDéS DB U. DE YIVOMNB. 195

nno idée longtemps ponrsaivie lui arrivait tout à coup.

Il posa la main sur l'épaule de Bricbet en lui disant : . -— Ecoutez-moi; vous n'avez plus qu'une heure à vivre, si je ne consens pas à vous sauver.

«— Tu vois bien que tu peux me sauver !!! la vie ! de grâce! la vie!... je serai ton esclave dévoué, gémit le misérable, dont l'œil brilla d'une lueur d'espoir.

Goiard secoua la tête.

«^ Vous m'aviez déjà promis la plus complète obéissance, ditr-il , et vous avez cherché à vous y soustraire en vous faisant garder à vue pour m'empêcher de venir jusqu'à vous réclamer l'exécution de vos engagements*

*— Je les remplirai tous... si tu me sauves.

— Tenez-les d'abord, fit sèchement Goiard.

Et il lui montra la table, en ajoutant : ^ Mettez- vous là.

Humble, soumis, Brichet se releva et vint s'asseoir en disant tout craintif :

^~ Tu ne me trompes pas, Goiard... Je puis compter sur toi, n'est-ce pas? Si j'obéis, tu m'assures la vie... t u as un contre*poison. . . montre-le-moi .

Pour toute réponse, Goiard tira de sa poche une petite fiole.

100 OfU'VKT BaiGHET,

 l'aspect de ce moyen de saint, Brichet se ramassa sous lui pour s*élancer sar Tintendant et lui arracher la fiole. Mais il s'arrêta subitement à la vue d*un long et large couteau, qui apparat, en même temps, dans l'autre main de Colard. Tout frémissant de son impuissance, il se laissa retomber sur le siège placé devant la table.

Gomme s'il n'avait pas vu cette tentative de révolte, le vieux domestique dit d'une voix grave :

— Obéissez, avant que les premières douleurs du poison vous torturent, car je ne pourrais plus rien pour vous.

— Commande ! fit vivement brichet.

Golard alla chercher sur une crédence tout ce qu*il fallait pour écrire. En passant près du bahut, il y prit un verre et revint placer le tout sur la table.

•— D'abord, fit-il, rendez-moi le testament écrit ea faveur de M"»« Brichet.

-^ Je ne l'ai plus, balbutia le procureur.

Golard le regarda dans les yeux pour voir s'il mentait.

— Je te le jure... il a été brûlé cette nuit... croîsmoi... Tiens, vois plutôt là-bas; ce sont les cendres du papier, insista le malheureux.

— - Peu importe, après tout ! reprit Golard ; tout acta d*une date postérieure annulera ce testament»

h'iDU DE If. PB VIVONNIS. t\l7

Il avança devant le procureur une feuille de papier blanc et prononça :

— Commencez d*abord par me donner ici un spëci* mea de récriture que je vous ai commandée,

Brichet écrivit à la hâte deux lignes qu'il présenta h rintendant.

— C'est bien cela? demanda- t-il tout anxieux è Colard qui examinait attentivement récriture.

— Oui, c*est cela. Maintenant, sur une autre feuille, écrivez ce que je vais vous dicter, ordonna le vieux domestique en allumant le premier papier à la bougie.

Brichet avait repris la plume. Tout à coup il la posa près de lui, en disant :

— Si tu versais d*abord ton contre poison en ce verre, j'écrirais le cœur plus tranquille.

Au lieu de répondre, le domestique se leva et se dirigea vers la porte.

En le voyant s'éloigner, Brichet se redressa, saisi par l'épouvante revenue, et cria du ton de la plus suppliante prière :

— Reste... ne m'abandonne pasî... J'obéis sans aucune hésitation... J'ai confiance en toi.

Colard revint sur ses pas et répéta ;

— Ecrivez.

Le procareur se courba avec empressement sur le pa- • pîer et, sous la dictée de l'intendant, il écrivit :

c Aujourd'hui, sain d*esprit et de corps, j*ai consi- « gnê ici le changement que j'apporte à mes dernières € volontés. Sauf un demi-million et mon hôtel que je • lègue à mon épouse Aurore Fouquier, je laisse ma t fortune entière à Pauline Brichet, ma fille hien-aimée. t Si le vœu d'un père est sacré pour Pauline, je lui dec mande de choisir pour époux le docteur Maurice Gart die. »

— Est-ce fait? demanda Colard.

— Oui.

— Maintenant, signez et datez du 4 du mois dernier, la veille de votre congestion.

Brichet dessina un magnifique paraphe au bas de Tacte et passa le papier à l'intendant.

Celui-ci examina une à une chaque ligne de Técrit, puis, satisfait sans doute, il le plia et le mit dans le portefeuille qui contenait les millions.

Le procureur avait quitté la table et tendait fébrilement son verre en répétant avec une ardente impatience :

— Yerse, verse, verse!

L*IOÉ£ DE H. OB VIY0I4NE. 199

Colard déboucha lentement la fiole et, d'une main ferme, il en vida la moitié dans le verre.

— Sauvé! cria Brichet.

Et, d'un seul coup, il avala le liquide.

Puis il marcha menaçant sur Colard^ en disant :

— Maintenant que je ne cours plus de danger, nous allons compter ensemble!

Loin de s'émouvoir, l'intendant fit entendre un rire tout vibrant de haine satisfaite.

— Imbécile ! dit- il, le kirsqh était inoffensif; c'est le vrai poison que tu viens d'avaler. Meurs comme un chien, car je n'ai plus besoin de toi.

Il n'avait pas achevé que Brichet, sans un cri, tombait mort à ses piedb.

ZUU Vèfmt 6AlCtt£T«

Dëcidement le nom de Brichet était senensenent aes* tiné à défrayer la curiosité parisienne. Pour la troisième fois, on se le répétait par toute la ville; car, dans chaque coin, il était question de ce qu'on appelait : Le drame de Thôtel Brichet.

Les gens bien informés, ceux qui puisent la vérité à ses plus authentiques sources, racontaient qu'au milieu d'un souper un duel avait eu lieu entre le capitaine Fouquier, beau-père de Brichet, et celui qui allait devenir le gendre du procureur, le chevalier de Lozeril. Quatre amis, qui avaient assisté au repas, prétendaient n'avoir pu prévenir cette sanglante catastrophe, car les deux ad* verfiaâes, tout i c^up. &*uUlcnt précipités Tua sur Tau-

*lDÉfi DB V. DE VIVONNB. 201

tre avec une telle rage, qu'ils s'étaient mutuellement transpercés avant qu'on parvint à les séparer.

Cette exaspération des combattants remontait à une cause antérieure et ne pouvait s'attribuer à la fureur de rivresse, puisque les quatre témoins du duel affirmaient, sur leur hoiUieur, qu'il n'avait pas été vidé plus de trois bouteilles entre six convives. Après avoir inutilement tenté de secourir les blessés, qui leur avaient presque subitement expiré entre les bras, ces désolés témoins disaient avoir passé le reste de la nuit^dans les larmes.

Et, de iiit, ils étaient encore bien pâles et bien abattus quand, le surlendemain, ils avaient comparu devant M. de Badières, le juge chargé de jl'enquête. Ils semblaient être encore abrutis par cette douloureuse émotion.

Gomme si ce n'était pas assez de deuil sur cette mai* son, la chronique de la ville ajoutait qu'à la même heure, à l'étage au-dessous, le doux, bon et honnête procureur Brichet avait succombé à une seconde attaque de la congestion cérébrale qui, quinze jours auparavant l'avait épargné en le laissant si faible d'intelligence.

Le matin, ajoutait-on, en pénétrant chez son maître, le fidèle Ciolard l'avait trouvé mort et déj& froid, en che-

mise, étendu sur le parquet. Sans doute que le regretté vieillard avait senti venir l>ttaque et qu*U s'était élaacé du lit pour appeler an secours.

Quelques personnes, encore mieux renseignées, disaient que cette seconde attaque n*était pas venue sans cause... et que cette cause était l'ivrognerie.

La vérité avait percé, malgré tous les efforts du dévoué Golard pour conserver sans tache la mémoire de son maître. On affirmait que le vieux serviteuri en entrant chez Brichet, Tavait relevé gisant an milieu de bouteilles vidées. Le docteur Gardie, appelé trop tard par l'intendant pour secourir, n'avait pu que constater le décès, résultant d'un excès de boisson

G'éutit ainsi que, dans le public» on expliquait le drame de l'hôtel Brichet.

£t il n'en pouvait être autrement.

Bien n'était plus logique, pour de Lozeril etFouquier, que la supposition d'un duel acharné qui s'était terminé par un coup fourré.

Quant à Brichet, mort d'un excès de boisson, Golard s'était arrangé pour donner crédit à cette version.

Dès qu'il avait vu le procureur tomber sur le parquet, teirassé par le foudroyant poison, l'intendant, sans pep

l'idée db m. db vivonne. 203

dre de temps, avait aussitôt déshabillé le cadavre, de manière à faire croire que la mort avait frappé le vieillard au saut du lit. Il s'était lui-même étendu sur la couche intacte pour en affaisser les matelas et donner au^ lit Tapparence d'avoir été foulé par le défunt.

Puis, sur la table, à côté du flacon de kirsch à demi plein , il avait placé huit ou dix bouteilles, encore humides de vin, prises à la cave, oh il les avait préalablement vidées.

— On croira que le défunt s'est livré à son péché mi-> gnon, s* était-il dit.

Alors il s*était retiré dans sa chambre pour y attendre le jour. Excepté le pauvre capitaine, qui, maintenant, était bien incapable de le trahir, nul au monde n'aurait pu dire que Golard avait passé une nuit blanche.

— Enûn ! se disait-il avec une sombre joie, Pauline ne sera pas dépouillée 1

Avec un crael sourire il ajoutait :

— Tous les trois... morts en une seule nuit, je ne m'attendais pas à une pareille réussite !

Car Tintendant n'ignorait pas le double duel. Quand 11 avait pénétré dans la chambre déserte de Brichet, sa première pensée avait été que le procureur, avec de Lo-

204 ÉFUNT BRIGHET.

zeril et Annibal , devait être monté à Tétage supérieur.

— Ils Vont emmené par Tescalier secret, s*était-il dit.

Et, à son tour, il avait gravi doucement les marches assez haut pour écouter ce qui se faisait et se disait chez Annibal. Il n'avait pu voir par quelle traîtrise le capitaine était tombé sous le coup du chevalier, mais il savait que de Lozeril, après avoir frappé Annibal, avait été à son tour tué par Brichet.

Le jour n*était pas encore grand arrivé, qu'un domestique matinal nccourait, blême et effaré, frapper à la porte de l'intendant.

•^ Monsieur Golard, voici les quatre invilês du ca* pitaine qui se retirent! lui annonça- 1- il tout tremblant.

•^ Eh bien, François, ouvre la porte à ces messieurs. Je ne comprends pas en quoi ce départ peut te troubler si fort, fit Golard, qui s'habillait comme s'il venait de se lever.

— C'est que vous ne savez pas ce qu'ils disent en s'en allant?

•— Non, quoi? demanda Golard, feignant le calm6«

l'idêb de m. de VIVDNNC. a.05

— Que, cette nuit, le capitaine et le chevalier se sont tués en dael; ils sont encore sar le carreau.

A ces mots, Golard eut un bond de surprise douloureuse.

— - Que personne n'entre dans la chambre pour tou« cher aux corps. Toi, cours vite chercher M. de Badières. En t*en allant, recommande bien aux autres domestiques de ne pas faire un vacarme qui éveille M. Brichet. Il sera toujours temps de lui apprendre une aussi affreuse nouvelle.

Un quart d*heure plus tard, le juge arrivait à l'hôtel et Colard l'introduisait dans la chambre. Au seul aspect des cadavres, son premier mot fat celui-ci :

— Us se sont enferrés I!

Après avoir pris toutes les notes utiles à la rédaction de son rapport, le juge demanda au majordome : — - Brichet connait-il ce drame?

— Je n'ai pas osé le lui annoncer. Si monsieur vou« hit apprendre la vérité à mon maitre, il le ferait mieux que moi.

^- J'y consens.

— Je vais aller l'éveiller en lui disant seulement que

Voos désirez lui parler. ..."

t06 DÉfUnt BMGBBT.

— Va ; je me charge du reste.

Deux minutes après, Golard sortait de Fappartement du procureur, la fi^re bouleversée et tremblant d'émotion. Sur son passage, il rencontra le domestique François, encore essouffla de sa marche chez le juge.

— Vite, vite, va chercher le docteur Grardie... il y a peut-être encore un espoir! Après, tu iras quérir le notaire, maître Baudouin, commanda Finteadant d'une voix brisée.

— Que se passe-t-il donc? fit le juge efEirayê par ces ordres.

«— Ah! monsieur de Badières, quelle épouvantable catastrophe I balbutia Golard, qui, sans pouvoir en dire plus, entraîna le magistrat devant, le corps de Brichet, gisant au milieu de cette chambre toute pleine des acres senteurs de vin répandu.

Le premier qui les rejoignit fut le docteur Gardie. A la vue des bouteilles sur la table, Maurice s'écria : .

-^ Le malheureux a encore bu, malgré ma défense. •• et il a succombé à cette seconde attaque dont je l'avais menacé.

Gomme la première fois, la face du procureur accusait une congestion cérébrale. Mais quand Maurice, aidé ptr

l'idée de h. de vivomnb. S07

Golard, ent placé le corps sur le lit pour l'examiner de p^ns près, quelque chose, dans Taspect du visage, appela sans doute Tattention du médecin, qui, vivement, se pencha surpris vers cette tête immobile*

Après dix secondes d'examen , Maurice vint prendre sur la table un couteau et, s'en servant pour écarter les mâchoires contractées, il examina l'intérieur de la bouche, dont la langue lui apparut noire et corrodée.

— Ohise dit-il, je vois que Golard ne casse pas les fioles comme il le prétend.

Profondément affligé de la perte de son ami, M. de Badières > tout à son chagrin, n'avait pas remarqué la courte émotion de Maurice.

-* C'est bien une congestion, qui a tué mon vieil ami, n'est-ce pas, docteur? demanda le juge.

— Oui, monsieur, prononça nettement le docteur malgré la découverte qu'il venait de faire.

£t tout en répondant, Maurice rapprocha les deux mâchoires pour que la langue ne fût plus visible.

Quand il se releva, son regard surprit un éclair de joie dans l'œil de Golard, qui, pâle et anxieux, avait attendu la réponse du médecin.

— - Cet homme est un empoisonneur et il croit que jo n'ai rien deviné, se dit le jeune homme.

208 DÉFUNT BBICUBT.

A ce moment arriva le notaire Baudouin. Sa nmeuno contre Brichet était oubliée et il accourait désolé pour voir une dernière fois son camarade d'enfimce.

Apr&s l'avoir laissé donner cours à sa douleur, Golard vint au notaire.

— Monsieur Baudouin, lui dît-il, toute la fortune de mon maître est dans ce bahut. Voulez* vous la prendre encore en dépOt?

— Ce bandit en a sans doute volé la moitié ! pensa Maurice.

Il achevait à peine cette réflexion, que Colard, qui avait tiré le portefeuille du bahut, le présentait au notaire en ajoutant :

— Comptez, je vous prie.

Baudouin feuilleta les liasses

— Rien ne manque, dit-il.

Gardie écoutait étonné. Dans sa pensée, le vol devait avoir été le mobile de l'empoisonnement. La réponse du notaire lui prouvait son erreur.

— Quel est donc le motif du crime? se demandait-il, dérouté par cette preuve de la probité de ùh lard

U crut être sur la piste quand il entendit l'intendanl dire encore au tabellion :

L*iDÊB 91 11. DE VIVORNB. t09

«- Mon ma! tre m*aTait confié avoir refait son testa* ment; le nouvel acte doit ôtre parmi ces papiers.

-« Ah ! j*y suis, pensa Maurice ; il a tué après qu'on a eu testé en sa faveur.

Baudouin avait trouvé le testament, qu*il ouvrit et lut promptement.

— Oh ! s*écria-t-il, mon pauvre Golard, tu as perdu au changement. Car le premier acte stipulait en ta faveur une pension dont celui-ci ne contient pas un mot.

— - Bast ! fit l'intendant; le bonheur de voir deux jeunes gens heureux me consolera... Montrez à M. Maurice le passage qui le concerne.

Baudouin tendit Tacte au docteur.

A la lectare des deux lignes oh Brichet recommandait à Pauline de choisir Maurice pour époux, le jeune homfûie, cbahi de bonheur, regarda Golard en fiice. . — Je m'y perds! jse dît-il en voyant sur la figure de l'intendant la sincère joie qu'y imprimait l'espoir du prochain mariage de Pauline.

Tels avaient été les faits sur lesquels s'était ba$ée la chronique de la ville à propos de ce qu*on nommait lo drame de l'hôtel Brichet.

Après avoir donne l'ordre de reporter à son anolen do-

il*

210 DÉFUNT BRICHBT.'

xnîcile le corps du chevalier, M. de Badi%res avait fait procéder aux fonérailles d'Annîbal.

Gell&« de Brichet ne devaient avoir liea queie lendemain. La position qu'avait occupée le défunt exigeait le temps de convoquer ses nombreux amis.

8i étrange père qu*il avait pu se montrer, Annibal était aimé d'Aurore, qui suivit pieusement sa dépouille.

Après la cérémonie fiinèbre, quand il ramena M"* Bri* cbet à son bras, M. deBadières voulut faire entrer un peu de joie en cette âme désolée.

— La mort du chevalier, lui dit-il, permettra de laiS' ser oublier le procès de M. de Gambiac. On va donc très prochainement le laisser s'évader sous la condition de quitter la France.

Malgré sa douleur, Aurore se sentit doucement remuée^i

— Je suis veuve! se dit-elle.

Et, dans sa pensée, elle se vit, libre d'elle-même; rejoignant Raoul en son exiU

Ying-quatre heures après les modestes funérailles da capitaine, Brichet, à son tour, fat porté en terre, suivi d'un immense cortège d'amis.

l'idée de Bf. DE ^IVONNB. 21 i

Au moment du départ, Colard s'était évanoui de dou* leur. On l'avait bien rappelé à lui, mais comme le profond désespoir de l'intendant faisait craindre une rechute pendant la cérémonie, force avait été à l'assistance délaisser à rhôtel ce modèle des serviteurs.

Devenu calme, dès qu'il s'était trouvé seul, Golard avait gagné la chambre de Brichet et, là, assis sur le fauteuil du défunt, il écoutait tinter le glas funèbre des cloches de l'église Saint-Louis- en-l'Isle, où avait lieu la messe mortuaire.

Si proche de l'hôtel était l'église que, par la fenêtre ouverte, les chants de mort arrivaient assez distincts à l'oreille de Golard pour qu*il pût savoir à quel point en était le service.

Bien que rassuré sur l'impunité de son crime par la déclaration du docteur Gardie et l'opinion publique, qui attribuaient la mort de Brichet à son intempérance. Tintendant comprenait qu'il n'aurait sa tranquillité acquise que quand le défunt sérail bien et dûment enfermé dans le caveau particulier de l'église, privilège auquel lui don^ nait droit sa qualité de notable de la paroisse.

— Dans une heure, il sera étendu sous sa dalle et j9 n'aurai plus rien à craindre! murmurait le majordome;

212 s£fUkt bricuet, ^

Maigri Tanxieuse impatience qui le torturait, Golard avait le sourire aux lèvres.

— Cotte fois, t)Our tout ce monde qui prie là-bas, Drichet est bien mort, se disait-ih

EnQn le glas plus précipité des cloches annonça que la cérémonie avait atteint ce moment oii la pierre du tombeau allait recouvrir à jamais la preuve de son crime. A cette lugubre sonnerie, le vieux serviteur se leva palpitant d'émotion et, avec le rire nerveux de Thomme dont la poitrine serrée par Tangoisse se dilate subitement, il •'écria d*un air de triomphe :

— - Mon but est donc atteint!

Son rire ne s'était pas encore éteint, que, derrière lai, retentit à ses oreilles ce mot terrible :

•— Assassin!!!

D'un seul bond, Golard se retourna.

A la vue de celui qui, silencieusement entré, venait de parler, l'intendant, sans voix, la face convulsée par on immense effroi, recula jusqu'à l'extrémité de la chambra et tomba évanoui.

l*io(:b ob u. ds yivo!v:;8« 213

Avant de contîniter pms loin notre récit, il faut, ponr rendre bien intelligibles les faits qui suivront et leur retirer le caractère étrange qu'ils pourront avoir, il faut, disons-nous, remonter de longues années en arrière pour parler d'un personnage dont , jusqu'à présent , nous n'avons cité que le nom.

Le 5 mars de l'année 1678, la foule se pressait énorme sur le quai du port de Toulon .

Tous les regards des curieux entassés se portaient sur le point de la grande rade, entre la grosse tour et le cap Brun, où se montrait déplus en plus distincte, à mesure qu'elle approchait, une superbe galère, au corps blanc e( or, qui arrivait de la pleine mer, fendant le flot de ses quatre-vingts rames.

214 OéFUNT BRIGHBT.

Ce fut & ce nombre de rames, que la distance dimînn^ permit de compter, que la foule reconnut le bâtiment qui s'approchait.

— C'est la Reale de France qui revient, s'êcria*t-on aussitôt.

— Et elle ramène le Gros-Greyâ après trois années d'absence, ajouta-t-on gaiement dans tous les grou-pes.

Si trivial qu'il puisse paraître, ce surnom est historique. Donné à la cour de Versailles, il avait été rendu populaire par les gens de mer du Levant, qui ne désignaient plus autrement que sous ce surnom de Gros-Grevb le très-haut seigneur Louis- Victor de Rochechouart, duc de Mortemart et de Vivonne, prince de Toumay-Gharente, pair de France, gouverneur des provinces de Champagne et Brie, général des galères de France, lieutenant-gênéial de Sa Majesté es mers et armées du Levant et... vice*roi de Sicile.

C'est peut-être un peu à tort que nous donnons au duc de Vivonne son dernier titre de vice-roi ; car, après avoit cédé sa vice-royauté à son remplaçant M. de la Feuillade, il venait de quitter la Sicile où, pendant trois années, il aval» si cavalièrement régné que Messine la pieuse^

l'idée db m. db vivonnb. 215

Ifessine la sainte, comme elle s'appelait, avait un instant songé à implorer la protection des Turcs.

C'était on singulier personnage que le duc de Vivonne, âgé, à cette époque, de quarante-deux ans.

Grand dormeur et fort gourmand» son surnom de firoi- €revé était dû i un si remarquable embonpoint, que la cour en faisait le continuel but de ses plaisanteries. On citait le mot d'un courtisan auquel Louis XIV reprochait d'engraisser faute de mouvement.

— Pardon, sire, je me donne beaucoup d'exen^ce; ce matin encore j'ai fidt deux fois le tour de AL de Yivonne I avait répondu l'interpellé.

U est vrai d'ajouter que la majeure partie de ces plaisanteries s'échangeaient toujours à bonne distance du duc, car il était excessivement brave et, de plus, il possé-^ dait un de ces esprits mordants, incisifs... salés même, ^ni avait bien vite rûson du plaisant et fidsait changer de côté aux rieurs. Si l'esprit des Mortemart est devenu proverbial, de Yivoime contribua fort à cette réputation de la famille.

Ne croyant à rien, sauf à son estomac, le duc ne quittait, pour ainsi dire, la table ou le lit que pour se battre. •• ce qu'il faisait alors d'un rude cœur.

216 DÉFUNT BBICHET.

A part ces trois occapatîons, toat le reste lai paraissait de si peu d'importance ou, plutôt, sa paresse était telle que souvent il tardait de deux mois à écrire au roi le rapport d'un combat victorieux qu'il avait livré.

Pour le défendre contre les colères de Louis XIV, il avait un avocat en la personne de sa sœur, M"*^ de Montespan, qui, pendant quatorze années, tint le Roi-Soleil fOUs l'éteignoir.

Au besoin même, le Gros-Crevé dédaignait l'appui de ga sœur. Quand sa faute avait pris de trop colossales proportions, il arrivait en poste des plus longues distances et ne restait à Versailles que bien juste le temps de lâcher quatre ou cinq grivoises plaisanteries dont se pâmait de rire le grand Roi. Loin de songer alors aux reproches, il renvoyait de Vivonne avec un nouveau titre ou une nonvelle^faveur.

Protégé par cette indulgence royale, le duc se permettait les phis excentriques fantaisies.

A Messine, le jour où il lui avait fallu se faire solennellement reconnaître vice- roi, de Vivonne avait laissé le sénat se morfondre à sa porte pendant cinq heures, parce que, voulant dormir la grasse matinée, il avait dé«

fendu d'eaurer cbes lui avaut aa*il aopçlàt. Outre le eé-

L*IDÉE DE U, DE VIVONNE. 217

nat, le clergé et tout le peuple entier durent attendre son réveil. Quand enfin le cortège s^étalt mis en marche, de Yivonne avait tout arrêté en pleine rue, pour attendre un potage qu'il avait oublié d'avaler au départ.

Joignons à ces détails que le duc jurait toujours par Vénus et par Sardanapale ; qu'il avait la manie d'être perpétuellement costumé d'écarlate des pieds & la tête, avec une éternelle paire de bas verts, et nous abandonnerons ce portrait esquissé à la hâte en laissant à la suite de notre récit la tâche de le compléter.

Donc nous reviendrons à la galère royale qui ramenait en France le vice-roi de Sicile, remplacé en ses fonctions sur sa demande.

Pendant notre récit, le bâtiment était arrivé à son poste de mouillage, c'est-à-dire en pleine baie, où il se maintenait sur ses ancres.

En voyant la galère mouiller si loin de terre, les spectateurs du quai ne témoignèrent aucun étonnement, car telle était la précaution ordinaire contre les évasions des galériens qui ramaient à bord.

— N'empêche que demain matin le Gros-Crevé ne retrouvera pas sa chiourmeau grand complet. Plus d'un condftnmôieracette nuit le plongeon, ditunhommedu peuple.

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